A B C D E F G H I K L M N O P Q R S T U W XYZ

    
DS. m. (Ecriture) la quatrieme lettre de notre alphabet. La partie intérieure du D italique se forme de l'O italique entier ; & sa partie supérieure ou sa queue des septieme & huitieme parties du même O. Le d coulé & le d rond n'ont pas une autre formation ; il faut seulement le rapporter à l'o coulé & à l'o rond. Ces trois sortes de d demandent de la part de la main un mouvement mixte des doigts & du poignet, pour la description de leur portion inférieure ; les doigts agissent seuls dans la description de la queue ou de leur partie supérieure.


D(Gramm. &c.) Il nous importe peu de savoir d'où nous vient la figure de cette lettre ; il doit nous suffire d'en bien connoître la valeur & l'usage. Cependant nous pouvons remarquer en passant que les Grammairiens observent que le D majeur des Latins, & par conséquent le nôtre, vient du delta des Grecs arrondi de deux côtés, & que notre d mineur vient aussi de delta mineur. Le nom que les maîtres habiles donnent aujourd'hui à cette lettre, selon la remarque de la grammaire générale de P. R. ce nom, dis-je, est de plûtôt que dé, ce qui facilite la syllabisation aux enfans. Voyez la grammaire raisonnée de P. R. chap. vj. Cette pratique a été adoptée par tous les bons maîtres modernes.

Le d est souvent une lettre euphonique : par exemple, on dit prosum profui, &c. sans interposer aucune lettre entre pro & sum ; mais quand ce verbe commence par une voyelle on ajoûte le d après pro. Ainsi on dit, pro-d-es, pro-d-ero, pro-d-esse : c'est le méchanisme des organes de la parole qui fait ajoûter ces lettres euphoniques, sans quoi il y auroit un bâillement ou hiatus, à cause de la rencontre de la voyelle qui finit le mot, avec celle qui commence le mot suivant. De-là vient que l'on trouve dans les auteurs mederga, qu'on devroit écrire me-d-ergà, c'est-à-dire erga me. C'est ce qui fait croire à Muret que dans ce vers d'Horace.

Omnem crede diem tibi diluxisse supremum.

I. epist. jv. vers. 13.

Horace avoit écrit, tibid iluxisse, d'où on a fait dans la suite diluxisse.

Le d & le t se forment dans la bouche par un mouvement à-peu-près semblable de la langue vers les dents : le d est la foible du t & le t est la forte du d ; ce qui fait que ces lettres se trouvent souvent l'une pour l'autre, & que lorsqu'un mot finit par un d, si le suivant commence par une voyelle, le d se change en t, parce qu'on appuye pour le joindre au mot suivant ; ainsi on prononce gran-t-homme, le froi-t-est rude, ren-t-il, de fon-t-en comble, quoiqu'on écrive grand homme, le froid est rude, rend-il, de fond en comble.

Mais si le mot qui suit le d est féminin, alors le d étant suivi du mouvement foible qui forme l'e muet, & qui est le signe du genre féminin, il arrive que le d est prononcé dans le tems même que l'e muet va se perdre dans la voyelle qui le suit ; ainsi on dit, grand'ardeur, gran-d'ame, &c.

C'est en conséquence du rapport qu'il y a entre le d & le t, que l'on trouve souvent dans les anciens & dans les inscriptions, quit pour quid, at pour ad, set pour sed, haut pour haud, adque pour atque, &c.

Nos peres prononçoient advis, advocat, addition, &c. ainsi ils écrivoient avec raison advis, advocat, addition, &c. Nous prononçons aujourd'hui avis, avocat ; adition ; nous aurions donc tort d'écrire ces mots avec un d. Quand la raison de la loi cesse, disent les jurisconsultes, la loi cesse aussi : cessante ratione legis, cessat lex.


D numéralLe D en chiffre romain signifie cinq cent. Pour entendre cette destination du D, il faut observer que le M étant la premiere lettre du mot mille, les Romains ont pris d'abord cette lettre pour signifier par abréviation le nombre de mille. Or ils avoient une espece de M qu'ils faisoient ainsi C I , en joignant la pointe inférieure de chaque C à la tête de l'I. En Hollande communément les Imprimeurs marquent mille ainsi C I , & cinq cent par I , qui est la moitié de C I . Nos Imprimeurs ont trouvé plus commode de prendre tout d'un coup un D qui est le C rapproché de l'I. Mais quelle que puisse être l'origine de cette pratique, qu'importe, dit un auteur, pourvû que votre calcul soit exact & juste ? non multum refert, modo recte & juste numeres. Martinius.


D abréviationLe D mis seul, quand on parle de seigneurs Espagnols ou de certains religieux, signifie don ou dom.

Le dictionnaire de Trévoux observe que ces deux lettres N. D. signifient Notre-Dame.

On trouve souvent à la tête des inscriptions & des épîtres dédicatoires ces trois lettres D. V. C. elles signifient dicat, vovet, consecrat.

Le D sur nos pieces de monnoie est la marque de la ville de Lyon. (F)


D(Antiquaire) Hist. anc. Dans les inscriptions & les médailles antiques signifie divus ; joint à la lettre M, comme D M, il exprime diis manibus, mais seulement dans les épitaphes romaines : en d'autres occasions, c'est deo magno ou diis manibus ; & joint à N, il signifie dominus noster, nom que les Romains donnerent à leurs empereurs, & sur-tout aux derniers.

Cette lettre a encore beaucoup d'autres sens dans les inscriptions latines. Alde Manuce en rapporte une cinquantaine, quand elle est seule, autant quand elle est doublée, & plus de trente quand elle est triplée, sans parler de beaucoup d'autres qu'elle reçoit, lorsque dans les anciens monumens elle est accompagnée de quelques autres lettres. Voyez l'ouvrage de ce savant littérateur italien ; ouvrage nécessaire à ceux qui veulent étudier avec fruit l'Histoire & les Antiquités. Son titre est, de veterum notarum explanatione quae in antiquis monumentis occurrunt, Aldi Manutii Pauli F. commentarius : in -8°. Venetiis, 1566 ; il est ordinairement accompagné du traité du même auteur, orthographiae ratio in -8°. Venetiis, 1566. (a)


D(Musique) D-la-ré, D-sol-ré, ou simplement D. Caractere ou terme de Musique qui indique la note que nous appellons ré. Voyez GAMME. (S)


D(Comm.) cette lettre est employée dans les journaux ou registres des marchands banquiers & teneurs de livres, pour abréger certains termes qu'il faudroit répéter trop souvent. Ainsi d° se met pour dito ou dit ; den. pour denier ou gros. Souvent on ne met plus qu'un grand D ou un petit pour denier tournois & dit. Dal. ou Dre pour daldre, duc. ou Dd pour ducat. V. ABREVIATION. Dict. du Com. & Chamb. (G)


D'AILLEURSDE PLUS, OUTRE CELA, (Gramm. Synon.) Ces mots désignent en général le surcroît ou l'augmentation. Voici une phrase où l'on verra leurs différens emplois. M. un tel vient d'acquérir par la succession d'un de ses parens dix mille livres de rente de plus qu'il n'avoit ; outre cela, il a encore hérité d'ailleurs d'une fort belle terre. (O)


DABACH(Hist. nat.) animal d'Afrique qu'on dit être semblable à un loup, avec cette différence qu'il a des pattes qui ressemblent aux mains & aux piés des hommes. Il est si carnacier, qu'il déterre même les cadavres. Voilà tout ce qu'on sait de cet animal.


DABOUISS. m. (Comm.) toile de coton de l'espece des taffetas ; on nous l'apporte des Indes orientales. V. les dictionn. du Comm. de Trév. & de Dish.


DABUL(Géog. mod.) grande ville d'Asie au royaume de Visapour, sur la côte de Malabar. Lat. 18. long. 91.


DACA(Géog. mod.) ville d'Asie dans les Indes au royaume de Bengale, sur le Gange. Long. 106. 45. lat. 24.


DACESS. m. pl. (Géog. anc.) peuples qui habitoient les bords du Danube & les environs de la forêt Hercinienne, d'où ils se retirerent sur les côtes de la Norwege. Quelques auteurs les font originaires de Grece, les confondent avec les Getes, & les regardent par conséquent comme Scythes. Trajan fut surnommé le Dacique, de la victoire qu'il remporta sur Décebale le dernier de leurs rois, la septieme année de son tribunat ; & l'on prétend que la colonne Trajane lui fut élevée en mémoire de cette expédition. La Dacie qui comprenoit alors la partie de la haute Hongrie qui est à l'orient de la Teisse, la Transylvanie, la Valaquie & la Moldavie, devint une province Romaine. La colonie de Daces qu'Aurélien établit entre les deux Maesies, s'appella Dacie Aurélienne. Cette Dacie se divisa en Alpestre & en Cis-instrienne ; & celle-ci en Ripense ou Pannodacie, & en Méditerranée ou Gépide.


DACHSTEIN(Géog. mod.) petite ville de la basse Alsace. Long. 25. 20. lat. 48. 35.


DACTYLES. m. (Littérature) sorte de pié dans la poésie greque & latine, composé d'une syllabe longue suivie de deux breves, comme dans ce mot , &c. Ce mot vient, dit-on, de , digitus ; parce que les doigts sont divisés en trois jointures ou phalanges, dont la premiere est plus longue que les deux autres : étymologie puérile.

On ajoûte que ce pié est une invention de Bacchus, qui avant Appollon rendoit des oracles à Delphes en vers de cette mesure. Les Grecs l'appellent . Diom. 3. page 474.

Le dactyle & le spondée sont les deux principaux piés de la poésie ancienne, comme étant la mesure du vers héroïque, dont se sont servis Homere, Virgile, &c. Ces deux piés ont des tems égaux, mais ils ne marchent pas avec la même vîtesse. Le pas du spondée est égal, ferme & soûtenu ; on peut le comparer au trot du cheval : mais le dactyle imite davantage le mouvement rapide du galop. Voyez QUANTITE, MESURE, &c. (G)

Les vers françois les plus nombreux sont ceux où le rithme du dactyle est le plus fréquemment employé. Les poëtes qui composent dans le genre épique où il importe sur-tout de donner aux vers la cadence la plus rapide, doivent avoir l'attention d'y faire entrer le dactyle le plus souvent qu'il est possible. Les anciens nous ont donné l'exemple, puisque dans le vers asclépiade qui répond à notre vers de douze syllabes, ils se sont fait une regle invariable d'employer trois fois le dactyle ; savoir dans le second pié, avant l'émistiche, & dans les deux piés qui terminent le vers. Voyez l'ode d'Horace, Mecenas atavis, &c. Addition de M. MARMONTEL.

Dactyle étoit encore chez les Grecs une sorte de danse que dansoient sur-tout les athletes, comme l'observe Hezichius. Voyez DANSE.

Dactyle est aussi le fruit du palmier ; on l'appelle plus communément datte. Voyez DATTE. (G)

DACTYLES, (Hist. & Mythol.) nom des premiers prêtres de la déesse Cybele. Tout ce que l'on dit des dactyles est assez incertain. On les croit originaires de Phrygie province de l'Asie mineure aujourd'hui la Natolie. On prétend que depuis ils vinrent habiter l'île de Crete, & que là on s'en servit pour cacher à Saturne les cris du jeune Jupiter encore enfant ; parce que ce prétendu dieu avoit promis aux Titans dans le partage qu'il fit avec eux, de n'élever aucun enfant mâle, pour leur laisser en entier l'héritage dont il avoit dépouillé son pere Ourane. Les dactyles pour empêcher que les cris de Jupiter ne vinssent jusqu'à Saturne inventerent une sorte de danse accompagnée d'un bruit harmonieux d'instrumens d'airain, sur lesquels ils frappoient avec mesure ; & cette mesure a retenu le nom de dactyles, & s'est conservée dans la poésie greque & latine. Leurs descendans s'appellerent curetes & corybantes. On les prit pour les prêtres de Cybele ; ils se mettoient comme en fureur par une sorte d'enthousiasme, & par l'agitation qu'ils se donnoient dans leur danse. On leur attribue l'invention du fer, c'est-à-dire la maniere de le tirer des entrailles de la terre, de le fondre, & de le forger. Les uns établirent leurs atteliers sur le mont Ida de Phrygie, d'autres sur le mont Ida de l'île de Crete. Mais le fer avoit été trouvé par Tubalcain le sixieme descendant de Caïn, longtems avant qu'il fût question des curetes. Il se peut faire néanmoins que sur les connoissances qui s'étoient conservées de la fabrique de ce métal, les dactyles en ayent fait l'épreuve en Phrygie & en Crete, où ils pûrent trouver des terres qui leur en suggererent le dessein. (a)


DACTYLIOMANCou DACTYLIOMANCIE, s. f. (Divinat.) sorte de divination qui se fait par le moyen d'un anneau. Voyez DIVINATION, ANNEAU. Ce mot est composé du grec, & vient de , doigt, & de , divination.

La dactyliomancie consistoit essentiellement à tenir un anneau suspendu par un fil délié au-dessus d'une table ronde, sur le bord de laquelle on posoit différentes marques où étoient figurées les vingt-quatre lettres de l'alphabet ; on faisoit sauter l'anneau qui venoit enfin s'arrêter sur quelqu'une des lettres ; & ces lettres assemblées formoient la réponse qu'on demandoit.

Cette opération étoit précedée & accompagnée de plusieurs cérémonies superstitieuses. L'anneau étoit consacré auparavant avec bien des mysteres ; celui qui le tenoit n'étoit vêtu que de toile depuis la tête jusqu'aux piés ; il avoit la tête rasée tout autour, & tenoit en main de la verveine. Avant de procéder à rien, on commençoit par appaiser les dieux en récitant des formules de prieres faites exprès. Ammien Marcellin nous a laissé un ample détail de ces superstitions dans le xxjx. liv. de son histoire. Chambers.

On rapporte à la dactyliomancie tout ce que les anciens disent du fameux anneau de Gygés qui le rendoit invisible, & de ceux dont parle Clément Alexandrin, dans ses stromates, par le moyen desquels un tyran des Phocéens étoit averti des conjonctures favorables à ses desseins, mais qui ne lui découvrirent cependant pas une conspiration de ses sujets qui l'assassinerent. Delrio, disquisit. magicar. lib. jv. cap. ij. quaest. 6. sect. 4. page 547. (G)


DACTYLIQUEadj. (Littérature) se dit de ce qui a rapport aux dactyles.

C'étoit dans l'ancienne musique l'espece de rithme, d'où la mesure se partageoit en deux tems égaux. Voyez RITHME. Il y avoit des flûtes dactyliques, aussi-bien que des flûtes spondaïques. Les flûtes dactyliques avoient des intervalles inégaux, comme le pié appellé dactyle avoit des parties inégales.

Les vers dactyliques sont entre les vers hexametres, ceux qui finissent par un dactyle au lieu d'un spondée, comme les vers spondaïques sont ceux qui ont au 5e un spondée au lieu d'un dactyle.

Ainsi ce vers de Virgile, Aeneid. l. vj. 33. est un vers dactylique :

Bis patriae cecidere manus, quin protinus omnia,

Perlegerent oculis.

Voyez VERS & SPONDAÏQUE ; voyez aussi le dictionn. de Trév. & Chambers. (G)


DACTYLONOMIES. f. (Arith.) ce mot est formé de deux mots grecs, , doigt, & , loi ; l'art de compter par les doigts. Voy. NUMERATION.

En voici tout le secret : on donner au pouce de la main gauche, 2 à l'index, & ainsi de suite jusqu'au pouce de la main droite, qui étant le dixieme, a par conséquent le zéro, 0. Voyez CARACTERE.

Cette façon de compter ne peut être que fort incommode. Comment, en effet, faire commodément les additions & autres opérations de l'Arithmétique par cette méthode ? comment peut-on seulement indiquer commodément un nombre donné, par exemple 279 ? Je sais qu'on l'indiquera en levant les trois doigts de la main qui désignent ces trois nombres, & en baissant les autres ; mais comment distinguera-t-on l'ordre dans lequel les chiffres doivent se trouver placés, ensorte que ce soit 279 & non pas, par exemple 297 ou 729, &c. Ce sera apparemment en ne montrant d'abord que 2 & tenant les autres doigts baissés, puis en montrant 7, puis 9 : mais une maniere encore plus commode d'indiquer ce nombre par signes seroit de lever d'abord deux doigts, puis sept, puis neuf. Au reste tout cela ne seroit bon qu'entre des muets. L'Arithmétique écrite est bien plus commode.

Il y a apparence que ce sont les dix doigts de la main qui ont donné naissance aux dix caracteres de l'Arithmétique ; & ce nombre de caracteres augmenté ou diminué changeroit entierement les calculs. Voyez BINAIRE. On auroit peut-être mieux fait encore de prendre douze caracteres, parce que 12 a plus de diviseurs que 10 ; car 12 a quatre diviseurs 2, 3, 4, 6, & 10 n'en a que deux, 2, 5. Au reste il est à remarquer que les Romains n'employent point l'arithmétique décimale ; ils n'avoient que trois caracteres jusqu'à cent, I, V, X ; C, étoit pour cent, D, pour cinq cent, M, pour mille : mais comment calculoient-ils ? C'est ce que nous ignorons, & qu'il seroit assez curieux de retrouver. (O)


DADÉSS. f. (Mythol.) fête qu'on célebroit à Athenes, & qui prenoit son nom des torches, , qu'on y allumoit durant trois jours : le premier, en mémoire des douleurs de Latone lorsqu'elle accoucha d'Apollon ; le second, pour honorer la naissance des dieux ; & le dernier, en faveur des noces de Podalirnis & d'Olympias mere d'Alexandre. (G)


DADIXmesure usitée en Egypte, qui tient, dit-on, environ douze pintes.


DADUQUou DADOUQUE, s. m. (Hist. anc. & Myth.) c'est le nom que donnoient les Athéniens au grand prêtre d'Hercule. Ces daduques furent aussi les prêtres de Cérès ; c'est pourquoi dans leurs cérémonies religieuses ils se servoient de flambeaux en mémoire de la recherche que cette prétendue déesse fit de sa fille Proserpine, qui lui avoit été enlevée. (a)


DAFAou DOFAR, (Géog. mod.) ville de l'Arabie heureuse, au royaume d'Yemen, Long. 70. lat. 15.


DAGHESTAN(Géog. mod.) province d'Asie, bornée à l'orient, par la mer Caspienne, à l'occident par le Caucase, au septentrion par la Circassie, & au midi par le Chirvan. Tarki en est la capitale. Les habitans sont des Tartares musulmans. Ils sont gouvernés par des chefs, & protégés par la Perse.


DAGHou DAGHOA, (Géog. mod.) île de la mer Baltique, sur la côte de la Livonie, entre le golfe de Finlande & Riga. Long. 40. lat. 59.


DAGNO(Géog. mod.) petite ville d'Albanie, située sur le Drin. Long. 37. 23. lat. 42.


DAGONS. m. (Hist. anc. & Théol.) idole des Philistins, représentée sous la figure d'un homme sans cuisses, dont les jambes se réunissoient aux aînes, & formoient une queue de poisson recourbée en arriere, & couverte d'écailles depuis les reins jusqu'au bas du ventre, à l'exception de la partie correspondante aux jambes. Dagon, signifie poisson en hébreux. Quelques modernes l'ont confondu avec Atergatis. Mais Bochard prétend avec les anciens, que Dagon & Atergatis étoient seulement frere & soeur. Les Philistins s'étant emparés de l'arche d'alliance, la placerent dans le temple de Dagon. L'histoire des Hébreux nous raconte que cette idole fut brisée en piece à sa présence.


DAGUES. f. (Art milit.) gros poignard dont on se servoit autrefois dans les combats singuliers. (Q)

DAGUE DE PREVOT, (Marine) c'est un bout de corde dont le prevôt donne des coups aux matelots pour les châtier, lorsqu'ils y ont été condamnés pour s'être mal comportés. (Z)

DAGUE, (Venerie) c'est le premier bois du cerf pendant sa seconde année ; il forme sa premiere tête ; il a six à sept pouces de longueur.

DAGUE, (Relieur) c'est un demi-espadon emmanché par les deux bouts d'une poignée de bois ; on s'en sert pour racler les veaux, & en enlever tout ce que le tanneur y a laissé d'ordure. On dit une dague à ratisser. Voyez la Pl. I. du Relieur, & la fig. P.


DAGUERverb. neut. (Fauconnerie) on dit que l'oiseau dague, lorsqu'il vole de toute sa force, & travaille diligemment de la pointe des ailes.


DAGUETS. m. (Venerie) jeune cerf à sa seconde année, poussant son premier bois, appellé dague. Voyez DAGUE.


DAILS. m. (Hist. nat.) coquillage du genre des pholades. On en trouve deux especes sur les côtes du Poitou & d'Aunis. Leurs coquilles sont composées de trois pieces, dont deux sont semblables & égales, & situées à-peu-près comme les deux pieces des coquilles bivalves ; la troisieme piece des dails est fort petite en comparaison des deux autres, & posée sur leur sommet. La coquille entiere est de figure oblongue & irréguliere, plus grosse dans le milieu qu'aux extrémités ; la charniere est sur l'un des côtés, plus près de l'une des extrémités que de l'autre ; les deux grandes pieces ne sont pas faites de façon à se joindre exactement par les bords. Ces coquilles sont ordinairement des cannelures qui se croisent & qui sont hérissées de petites pointes.

On trouve ces dails dans une pierre assez molle, que l'on appelle blanche dans le pays ; ils sont logés dans des trous dont la profondeur est du double de la longueur de la coquille ; ils ont une direction un peu oblique à l'horison ; leur cavité est à-peu-près semblable à celle d'un cone tronqué ; ils communiquent au dehors de la pierre par une petite ouverture qui est à leur extrémité la plus étroite. A mesure que le dail prend de l'accroissement, il creuse son trou & descend un peu plus qu'il n'étoit, ce mouvement est très-lent. Il paroit que le dail perce son trou en frottant la pierre avec une partie de son corps qui est près de l'extrémité inférieure de la coquille ; cette partie est faite en forme de losange, & assez grosse à proportion du corps ; quoiqu'elle soit molle, elle peut agir sur la pierre à force de frottement & de tems. On a vû des dails tirés de leurs trous & posés sur la glaise, la creuser assez profondément en peu d'heures, en recourbant & en ouvrant successivement cette partie charnue.

Il y a des dails dans la glaise comme dans la banche ; cette pierre ne forme pas leur loge en entier, le fond en est creusé dans la glaise. Quoique la banche soit une pierre molle, elle est cependant assez dure en comparaison de la glaise, pour qu'on eût lieu de s'étonner que les dails encore jeunes eussent pû la percer ; mais il est à croire que les trous des dails ont été pratiqués d'abord dans la glaise qui s'est pétrifiée dans la suite ; car on ne trouve point de jeunes dails dans la banche, mais seulement dans la glaise ; d'ailleurs la banche, quoique pierre, a beaucoup de rapport avec la glaise. Au reste les dails pourroient peut-être bien percer la pierre : on en a trouvé de forts petits dans des corps assez durs.

La coquille des dails n'occupe que la moitié inférieure de leur trou ; il y a dans l'autre moitié une partie charnue de figure conique, qui s'étend jusqu'à l'orifice du trou, & rarement au-delà : l'extrémité de cette partie est frangée ; le dedans est creux & partagé en deux tuyaux par une cloison ; l'animal attire l'eau par le moyen de ces tuyaux, & la rejette par jet. Mém. de l'acad. roy. des Scienc. année 1712.

Les dails, dactyli Plinii, ont la propriété d'être lumineux dans les ténebres, sans qu'il y ait d'autre lumiere que celle qu'ils répandent, qui est d'autant plus brillante que le coquillage renferme plus de liqueur : cette lumiere paroît jusques dans la bouche de ceux qui mangent des dails pendant la nuit, sur leurs mains, sur leurs habits, & sur la terre dès que la liqueur de ce coquillage se répand, n'y en eût-il qu'une goutte ; ce qui prouve que cette liqueur a la même propriété que le corps de l'animal. Hist. nat. Plin. lib. IX. cap. lxj.

Ces faits ont été vérifiés nouvellement sur les côtes de Poitou, & se sont trouvés vrais dans tous les détails. On n'a vû sur ces côtes aucune autre espece de coquillage, qui fût comme les dails lumineux dans l'obscurité ; il n'y a même aucun poisson ni aucune sorte de chair d'animaux qui ait cette propriété avant d'être pourris, tandis que les dails n'en répandent jamais plus que lorsqu'ils sont plus frais, & ils ne jettent plus aucune lumiere lorsqu'ils sont corrompus à un certain point. L'animal dépouillé de la coquille est lumineux dans toutes les parties de son corps, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur ; car si on le coupe, il sort de la lumiere du dedans comme du dehors. Ces coquillages en se desséchant perdent la propriété d'être lumineux. Si on les humecte, il reparoît une nouvelle lumiere, mais elle est beaucoup plus foible que la premiere ; de même celle que jette la liqueur qui sort de ce coquillage s'étend peu-à-peu à mesure que cette liqueur s'évapore. Cependant on peut la faire reparoître par le moyen de l'eau, par exemple, lorsqu'on a vû cette lumiere s'éteindre sur un corps étranger qui avoit été mouillé de la liqueur du coquillage, on fait reparoître la même lumiere en trempant ce corps dans l'eau. Mém. de l'acad. roy. des Scienc. année 1723. (I)


    
    
DAILLOTou ANDAILLOTS, s. m. pl. (Marine) ce sont des anneaux avec lesquels on amarre la voile, qu'on met dans le beau tems sur les étais. Ces anneaux font le même effet sur l'étai, que font les garcettes sur la vergue. Dict. de Trév. (Z)


DAIMS. m. (Hist. nat. Zoolog.) dama recentiorum, cervus platyceros ; animal quadrupede, différent de celui que les anciens appelloient dama, & qui étoit une espece de bouc ; il avoit les cornes dirigées en-avant, & la queue s'étendoit jusqu'au jarret.

L'animal auquel nous donnons le nom de daim, ressemble beaucoup au cerf, mais il est plus petit, & il en differe sur-tout en ce que ses cornes sont larges & plates par le bout. On a comparé cette partie à la paume de la main, parce qu'elle est entourée de petits andouillers en forme de doigts, c'est pourquoi on appelle ces cornes cornua palmata. Voyez CERF.

Willughbi a distingué des daims de quatre especes, qui étoient en Angleterre dans une ménagerie : 1°. des daims d'Espagne ; ils étoient aussi grands que des cerfs, mais ils avoient le cou plus mince & une couleur plus brune ; leur queue étoit plus longue que celle des daims ordinaires, & de couleur noirâtre, sans qu'il y eut de blanc en-dessous : 2°. des daims qui avoient différentes couleurs, telles que le blanc, le noir, & une couleur d'arene : 3°. des daims de Virginie, qui étoient plus grands & plus forts que les daims ordinaires ; ils avoient le cou plus grand, & leur couleur approchoit plus de la couleur cendrée que de celle de l'arene ; leurs membres & leurs testicules étoient plus gros que ceux des autres : 4°. enfin il y avoit des daims dont les sabots des piés de derriere étoient marqués d'une tache blanche ; ils avoient les oreilles grandes, la queue longue, les cornes branchues, & l'enfoncement qui se trouvoit entre les yeux peu profond ; on les nourrissoit avec du pain, des pommes, des poires & d'autres fruits. Ray, Synop. anim. quad. (I)

DAIM, (Venerie) lorsque cet animal se sent poursuivi des chiens, il ne fait pas si longue suite que le cerf : il recherche toûjours son pays ; il fuit les voies autant qu'il peut, & prend sur-tout le change des eaux où il se laisse forcer.

Quand on veut quêter un daim, on va volontiers le chercher dans le pays sec où il se met en hardes avec les autres, à la réserve du mois de Mai jusqu'à la fin d'Août ; pendant ce tems il se retire dans des buissons pour se garantir de l'importunité des moucherons qui le piquent dans cette saison.

Il faut quêter le daim comme le cerf ; & à la réserve du limier & de la suite, on pratique la même chose à l'égard du daim.

On remarque seulement que pour y réussir, il suffit de prendre cinq ou six chiens des plus sages pour lui donner en chasse ; & si l'on rencontre par hasard l'endroit où le daim aura fait son viandis le matin, ou bien de relevée, ou celui de nuit, on laissera pour lors faire les chiens, observant seulement qu'ils prennent le droit pié, car autrement ce seroit en vain qu'on chercheroit cet animal. Voyez l'article CERF. On appelle ses petits danneaux.

DAIM, (Art méchaniq. Chamoiseur) le daim fournit dans le commerce les mêmes marchandises que le cerf. Sa peau est assez estimée après qu'elle a été passée en huile chez les Chamoiseurs, ou en mégie chez les Mégissiers. On en fait des gants, des culottes, & autres ouvrages semblables. Voyez l'article CHAMOISEUR.


DAINTIERSS. m. pl. (Venerie) ce sont les testicules du cerf. On dit aussi dintier.


DAIRou DAIRO (LE), s. m. Hist du Jap. c'est aujourd'hui le souverain pontife des Japonois, ou comme Koempfer l'appelle, le monarque héréditaire ecclésiastique du Japon. En effet, l'empire du Japon a présentement deux chefs ; savoir, l'ecclésiastique qu'on nomme dairo, & le séculier qui porte le nom de kubo. Ce dernier est l'empereur du Japon, & le premier l'oracle de la religion du pays.

Les grands prêtres sous le nom de dairi, ont été long-tems les monarques de tout le Japon, tant pour le spirituel que pour le temporel. Ils en usurperent le throne par les intrigues d'un ordre de bonzes venus de la Corée, dont ils étoient les chefs. Ces bonzes faciliterent à leur dairi le moyen de soûmettre toutes les puissances de ce grand empire. Avant cette révolution il n'y avoit que les princes du sang ou les enfans des rois, qui pussent succéder à la monarchie : mais après la mort d'un des empereurs, les bonzes ambitieux éleverent à cette grande dignité un de leurs grands-prêtres, qui étoit dans tout le pays en odeur de sainteté. Les peuples qui le croyoient descendu du soleil, le prirent pour leur souverain. La religion de ces peuples est tout ce qu'on peut imaginer de plus fou & de plus déplorable. Ils rendirent à cet homme des hommages idolâtres : ils se persuaderent que c'étoit résister à Dieu même, que de s'opposer à ses commandemens. Lorsqu'un roi particulier du pays avoit quelque démêlé avec un autre, ce dairi connoissoit leurs différends avec la même autorité que si Dieu l'eût envoyé du ciel pour les décider.

Quand le dairi regnoit au Japon, & qu'il marchoit, dit l'auteur de l'ambassade des Hollandois, il ne devoit point toucher la terre ; il falloit empêcher que les rayons du soleil ou de quelqu'autre lumiere ne le touchassent aussi, c'eut été un crime de lui couper la barbe & les ongles. Toutes les fois qu'il mangeoit, on lui préparoit ses repas dans un nouveau service de cuisine qui n'étoit employé qu'une fois. Il prenoit douze femmes, qu'il épousoit avec une grande solemnité, & ses femmes le suivoient d'ordinaire dans leurs équipages. Il y avoit dans son château deux rangs de maisons, six de chaque côté pour y loger ses femmes. Il avoit de plus un sérail pour ses concubines. On apprêtoit tous les jours un magnifique souper dans chacune de ces douze maisons : il sortoit dans un palanquin magnifique, dont les colonnes d'or massif étoient entourées d'une espece de jalousie, afin qu'il pût voir tout le monde sans être vû de personne. Il étoit porté dans ce palanquin par quatorze gentilshommes des plus qualifiés de sa cour. Il marchoit ainsi précédé de ses soldats, & suivi d'un grand cortége, en particulier d'une voiture tirée par deux chevaux, dont les housses étoient toutes semées de perles & de diamans : deux gentilshommes tenoient les rênes des chevaux, pendant que deux autres marchoient à côté ; l'un d'eux agitoit sans-cesse un éventail pour rafraîchir le pontife, & l'autre lui portoit un parasol. Cette voiture étoit destinée pour la premiere de ses femmes ou de ses concubines, &c.

Nous supprimons d'autres particularités semblables qui peuvent être suspectes dans des relations de voyageurs ; il nous suffit de remarquer que le culte superstitieux que le peuple rendoit au dairo, n'étoit guere différent de celui qu'ils portoient à leurs dieux. Les bonzes dont le nombre est immense, montroient l'exemple, & gouvernoient despotiquement sous leur chef. C'étoit autant de tyrans répandus dans les villes & dans les campagnes : enfin leurs vices & leurs cruautés aliénerent les esprits des peuples & des grands ; un prince qui restoit encore du sang royal forma un si puissant parti, qu'il souleva tout l'empire contr'eux. Une seconde révolution acheva d'enlever aux dairos la souveraineté qu'ils avoient usurpée, & les fit rentrer avec les bonzes dans leur état naturel. Le prince royal remonta sur le throne de ses ancêtres, & prit vers l'an 1600 le titre de kubo qui lui est encore affecté. Ses descendans ont laissé au dairo ses immenses revenus, quelques hommages capables de flatter sa vanité, avec une ombre d'autorité pontificale & religieuse pour le consoler de la véritable qu'il a perdue ; c'est à quoi se bornent les restes de son ancienne splendeur : Méaco est sa demeure ; il y occupe une espece de ville à part avec ses femmes, ses concubines, & une très-nombreuse cour. L'empereur ou le kubo réside à Yedo capitale du Japon, & joüit d'un pouvoir absolu sur tous ses sujets. Voyez KUBO. L'article du dairo qu'on lit dans le dictionnaire de Trévoux a besoin d'être rectifié. Consultez Koempfer & les recueils des voyages de la compagnie des Indes orientales au Japon, t. V. Art. de M. le Ch(D.J.)


DAISS. m. en Architecture, est un morceau d'Architecture & de Sculpture, de bronze, de fer, d'étoffe, ou de bois qui sert à couvrir & couronner un autel, un throne, un tribunal, une chaire de prédicateur, un oeuvre d'église, &c. On lui donne la forme de tente ou pavillon, de couronne fermée, de consoles adossées. Voyez BALDAQUIN.

On appelle haut dais l'exhaussement qui porte un throne couvert d'un dais, qu'on dresse pour le Roi dans une église ou dans une grande salle pour une cérémonie publique. Ce haut dais dans le parterre d'une salle de ballet & de comédie, est un enfoncement fermé d'une balustrade. (P)


DAKONest une pierre bleue semblable à du corail, que les femmes de Guinée portent dans leurs cheveux pour servir d'ornement.


DALES. f. (Architect.) pierre dure comme celle d'Arcueil ou de liais débitée par tranches de peu d'épaisseur, dont on couvre les terrasses, les balcons, & dont on fait du carreau. (P)

DALE DE POMPE, (Marine) c'est un petit canal qu'on met sur le pont d'un vaisseau pour recevoir l'eau. La dale vient jusqu'à la manche, ou jusqu'à la humiere quand il n'y a point de manche.

La dale de la pompe se met ordinairement à six pouces du mât par-derriere. Voyez POMPE.

On donne encore ce nom à une petite auge de bois qui s'emploie dans un brulot, & qui sert à conduire la poudre jusqu'aux matieres combustibles. (Z)

DALE, en terme de Raffineur de sucre, n'est autre chose qu'un tuyau de cuivre rouge qui conduit la matiere que l'on a clarifiée, du bassin à clairée sur le blanchet, à-travers lequel elle passe & tombe dans la chaudiere. Voyez ces mots à leurs articles.


DALÉCARLIE(Géog. mod.) province de Suede située sur la riviere de même nom, proche la Norwege. Elle a environ 70 lieues de longueur, sur 40 de large.


DALECHAMPIAS. f. (Hist. nat. bot.) genre de plante dont le nom a été dérivé de celui de Jacques Dalechamp de Caen. La fleur des plantes de ce genre est monopétale, en forme d'entonnoir, posée sur un calice composé de trois coques. Ce calice devient dans la suite un fruit qui a la même forme, & qui se divise en trois capsules qui renferment chacune une semence ronde. Ajoûtez aux caracteres de ce genre qu'il vient le plus souvent trois fleurs entre deux petites feuilles, dont chacune est découpée en trois parties. Plum. nov. pl. Amer. gen. V. PLANTE. (I)


DALEM(Géog. mod.) petite ville des Provinces-unies, sur la riviere de Bervine. Long. 23. 34. lat. 50. 40.


DALHACou DALACA, (Géog. mod.) île de la mer Rouge vis-à-vis la côte d'Abex. Lat. 14. 20-16. 15. long. 58. 30-59. 1.


DALIE(Géog. mod.) province de Suede dans la partie occidentale de la Gothie. Elle a environ 30 lieues de longueur, sur 13 de largeur.


DALKEITH(Géog. mod.) ville d'Ecosse : elle est dans la Lothiane & sur l'Ehsk. Long. 14. 35. lat. 56. 10.


DALLERDALLER

DALLER, monnoie d'argent de Hollande au titre de huit deniers vingt grains, & valant argent de France trois livres quatre sols deux deniers.

DALLER ORIENTAL, monnoie d'argent qui se fabrique en Hollande, & que la république fait passer chez les Turcs & dans l'Orient pour le commerce. Les Turcs l'appellent aslani, & les Arabes, abukest. Elle varie continuellement de titre, soit par politique, soit par d'autres motifs. Il y a des demi-quarts, des quarts, des quints de daller orient al. On se plaint hautement aux échelles du Levant de cette sorte de monnoie ; elle est même assez souvent refusée. La plus grande partie en est de très-bas aloi, ou totalement fausse.

DALLER S. GAL, monnoie d'argent qui a cours à Bâle & à S. Gal ; elle est du titre de dix deniers huit grains pese comme le daller de Hollande sept gros un denier vingt grains, & vaut argent de France quatre livres six sols quatre deniers.


DALMATESsub. m. pl. (Géog. anc.) peuples originaires de l'Illyrie ; la Dalmatie en étoit la partie orientale : elle étoit anciennement composée de vingt villes, dont les Dalmates révoltés sur le roi Gentius s'emparerent d'abord. Ils étendirent ensuite leurs conquêtes jusqu'à-la mer Adriatique. Ils furent appellés Dalmates de Dalmium la capitale du pays. Les Romains les subjuguerent. Mais ils n'appartinrent pas long-tems à l'empire Romain ; ils secoüerent le joug, prirent aux Lyburniens leur pays, & l'Illyrie aux Romains. La Dalmatie s'étendit encore ; mais les limites en furent resserrées dans la suite, & il s'en faut beaucoup que la Dalmatie nouvelle soit comparable à l'ancienne. Voyez l'article suivant.


DALMATIE(Géog. mod.) province d'Europe bornée au nord par la Bosnie, au midi par le golfe de Venise, à l'orient par la Servie, à l'occident par la Morlaquie. Elle se divise en Vénitienne, Ragusienne, & Turque. Spalatro est la capitale de la partie Vénitienne, Raguse de la partie Ragusienne, & Herzegorma de la partie Turque.


DALMATIQUEsub. f. (Hist. ecclés.) ornement que portent les diacres & les soûdiacres quand ils assistent le prêtre à l'autel, en quelque procession ou autre cérémonie. On peint S. Etienne revêtu d'une dalmatique. Ducange dit que les empereurs & les rois dans leurs sacres & autres grandes cérémonies, étoient revêtus de dalmatiques. Cet ornement étoit autrefois particulier aux diacres de l'Eglise de Rome ; les autres ne le pouvoient prendre que par indult & concession du pape, dans quelque grande solennité. D'autres disent que les soûdiacres prenoient la tunique, les diacres la dalmatique, & les prêtres la chasuble. Le pape Zacharie avoit coûtume de la porter sous sa chasuble, & les évêques en portent encore. Cet ornement sacerdotal a souvent été confondu avec la chasuble qui étoit blanche mouchetée de pourpre. On lit dans Amalatius que ce fut un habit militaire avant que d'être un ornement ecclésiastique. Le pape Sylvestre en introduisit le premier l'usage dans l'église, selon Alcuin. Mais cette chasuble différoit de la nôtre ; elle étoit taillée en forme de croix, avoit du côté droit des manches larges, & du côté gauche de grandes franges : elle étoit, selon Durand, un symbole des soins & des superfluités de cette vie ; si elle n'avoit point de franges du côté droit, c'est que ces vanités sont inconnues dans l'autre. Les chapes des crieurs & des maîtres de confrairies sont faites en dalmatique ou tunique. L'usage en est originaire de la Dalmatie, d'où leur est venu le nom de dalmatique, à ce que disent Isidore & Papias. En Berri & en Touraine elle s'appelle courtibaut. Les paysans de ces provinces portent des casaques longues qu'ils appellent daumais, mot corrompu de dalmatique. Voyez Chambers & Trév. (G)


DALOTS. m. (Marine) DALON, DAILLON, ORGUE, GOUTTIERE : ces mots sont synonymes, & se donnent à une piece de bois placée aux côtés du vaisseau, dans la longueur de laquelle on fait une ouverture d'environ trois pouces de diametre, qui sert pour l'écoulement des eaux de pluie ou des vagues qui tombent sur le pont. Ceux qu'on met sur les ponts d'en-haut, se font ordinairement quarrés & de plusieurs pieces de bois. Voyez BORDAGES d'entre les préceintes.

Les dalots du pont d'en-bas d'un vaisseau de cinquante canons, doivent être faits avec des pieces de bois qui ayent six pouces de large & cinq pouces d'épais, dont les trous ayent trois pouces de diamêtre.

Les dalots du pont d'en-haut ont quatre pouces de large sur quatre pouces d'épais, & les trous deux pouces.

Les dalots sont aussi des tuyaux de bois qu'on met dans un brulot, qui répondent d'un bout aux dalles où il y a des traînées de poudre couvertes de toile goudronnée, & de l'autre bout aux artifices & autres matieres combustibles qui composent le brulot. Quelques-uns confondent quelquefois les dalles avec les dalots, & nomment ces tuyaux conduits des dalots. (Z)


DAMDOMMAGE, PERTE, (Gramm. Synon.) Le premier de ces mots n'est plus en usage que parmi les Théologiens pour désigner la peine que les damnés auront d'être privés de la vûe de Dieu ; ce qu'on appelle la peine du dam : & dommage differe de perte, en ce qu'il désigne une privation qui n'est pas totale. Exemple. La perte de la moitié de mon revenu me causeroit un dommage considérable. (O)

DAM ou DAMM, (Géog. mod.) ville des Pays-bas au comté de Flandres. Elle appartient à la maison d'Autriche. Long. 20. 50. lat. 51. 14.

DAM ou DAMME, (Géog. mod.) petite ville des Provinces-unies dans la seigneurie de Groningue, située sur le Damster. Long. 24. 23. lat. 53. 36.

DAM, (Géog. mod.) ville d'Allemagne à la Poméranie : elle appartient aux Suédois. Elle est située sur l'Oder. Long. 32. 40. lat. 53. 4.


DAMAN(Géog. mod.) ville des Indiens, à l'entrée méridionale du golfe de Cambaye. La riviere de Daman la traverse & la divise en deux parties, dont l'une s'appelle le nouveau Daman, & l'autre le vieux. Elle appartient aux Portugais. Long. 90. 10. latit. 21. 5.


DAMAR(Géog. mod.) ville de l'Arabie heureuse en Asie. Long. 67. lat. 16.


DAMARASS. m. (Comm.) espece d'armoisin : c'est un taffetas des Indes.


DAMASS. m. (Manufact. en soie) Le dictionnaire de Savari définit le damas une étoffe en soie dont les façons sont élevées au-dessus du fond, une espece de satin mohéré, une mohere satinée, où ce qui a le grain par-dessus l'a de mohere par-dessous, dont le véritable endroit est celui où les fleurs sont relevées & satinées, & dont l'autre côté n'est que l'envers, & qui est fabriquée de soie cuite tant en trame qu'en chaîne. On verra bien-tôt par la fabrication de cette étoffe dont nous allons donner le détail, ce qu'il peut y avoir de vrai & de défectueux dans cette définition. Nous nous contenterons d'observer seulement ici, 1°. que la seule définition complete qu'on puisse donner d'une étoffe, & peut-être d'un ouvrage de méchanique en général, c'est d'exposer tout au long la maniere dont il se fait : 2°. que le damas ne fait point gros-de-tours ; car pour faire gros-de-tours ou le grain de cette espece, il faut baisser la moitié de la chaîne, au lieu qu'on n'en leve ou baisse au damas que la cinquieme partie ; le grain du damas seroit plûtôt grain de serge : mais il n'est ni grain de serge ni gros-de-tours. Les damas de Lyon ont tous 11/24 d'aulne de large.

On distingue le damas en damas ordinaires pour robes, en damas pour meubles, en damas liséré, & en damas broché.

Tous les damas en général sont montés sur cinq lisses de satin & cinq de rabat, auxquelles il en faut ajoûter cinq de liage quand ils sont lisérés ou brochés.

Les damas ordinaires pour meubles lisérés & brochés, sont fixés en France par les réglemens à 90 portées. A Turin, ceux pour meubles, à 96 ; & à Gênes, à 100 ; & ils sont plus étroits que les nôtres.

Les armures des satins à cinq lisses sont une prise & deux laissées, comme dans les satins à huit lisses. Voyez l'article SATIN. Il ne s'agit ici que du rabat.

Les cinq lisses de rabat contiennent la même quantité de mailles que les cinq lisses de satin, de maniere que chaque fil de chaîne passé sur une lisse de satin est passé sous une de rabat, afin de baisser après que la tireuse a fait lever la soie.

La distribution des fils doit être telle, que celui qui passe sur la premiere lisse du fond passe aussi sur la premiere lisse du rabat, & ainsi des autres. Voici l'armure du damas ordinaire, tant pour le satin ou le fond, que pour le rabat.

Armure du damas courant.


DAMASONIUMS. m. (Hist. nat. bot.) genre de plante à fleur en rose, composée pour l'ordinaire de trois pétales disposés en rond. Il sort du calice un pistil, qui devient dans la suite un fruit fait en forme d'étoile, qui est composé de plusieurs capsules, & qui renferme des semences ordinairement oblongues. Tournefort, inst. rei herb. Voyez PLANTE. (I)


DAMASQUETTESS. f. ce sont des étoffes à fleur d'or & d'argent, ou seulement à fleur de soie. Elles se fabriquent à Venise, & se débitent au Levant. Dict. du Comm. & de Trév.


DAMASQUINS. m. (Comm.) on le nomme plus communément rotte ; c'est un poids dont on se sert dans le Levant, & particulierement à Seyde.

Le damasquin ou rotte est de six cent dragmes, ou de quatre livres onze onces de Marseille. Cent damasquins font trois cent quatre-vingt livres de Paris. Voyez ROTTE. Voyez les dict. du Comm. de Trév. Chamb. & Dish. (G)


DAMASQUINERv. act. (Cisel.) c'est l'art d'enjoliver le fer ou l'acier, &c. en lui donnant une façon qui consiste à le tailler ou graver, puis à remplir les raies qu'on y fait d'un fil d'or ou d'argent. C'est une espece de mosaïque : aussi les Italiens lui donnent-ils le même nom tausia, qu'à la marqueterie. Cette sorte de travail a pris son nom de la ville de Damas, où il s'est fait quantité de beaux ouvrages dans ce genre, aussi-bien qu'en plusieurs autres endroits du Levant. Les anciens s'y sont beaucoup appliqués. C'est un assemblage de filets d'or ou d'argent, dont on fait des ouvrages plats ou des bas reliefs sur du fer. Les ornemens dont on les enrichit sont arabesques, moresques, ou grotesques. Voyez ces mots à leurs articles. Il se trouve encore des anneaux antiques d'acier avec des figures & des feuillages travaillés de cette maniere, & qui sont parfaitement beaux. Mais dans ces derniers tems on a fait des corps de cuirasse, des casques damasquinés, enrichis de moresques & d'arabesques d'or, & même des étriers, des harnois de chevaux, des masses de fer, des poignées, & des gardes d'épées, & une infinité d'autres choses d'un travail très-exquis. Depuis qu'on a commencé à faire en France de ces sortes d'ouvrages (c'est sous le regne d'Henri IV.), on peut dire qu'on a surpassé ceux qui s'en sont mêlés auparavant. Cursinet fourbisseur à Paris, qui est mort il y a environ cent ans, a fait des ouvrages incomparables dans cette sorte de travail, tant pour le dessein que pour la belle maniere d'appliquer son or & de ciseler par-dessus.

Quand on veut damasquiner sur le fer, on le met au feu pour lui donner le passe violet, qui est ce qu'on appelle couleur d'eau ; puis on dessine legerement dessus ce qu'on veut figurer, & on le taille avec un couteau à tailler de petites limes ; ensuite avec un fil d'or ou d'argent fort délié, on suit le dessein, & on remplit de ce fil les endroits qu'on a marqués pour former quelques figures, le faisant entrer dans les hachûres avec un petit outil qu'on nomme ciseau ; & avec un matoir on amatit l'or. Voyez MATOIR.

Si l'on veut donner du relief à quelques figures, on met l'or & l'argent plus épais, & avec des ciselets on forme dessus ce qu'on veut.

Mais quand avec la damasquinure on veut mêler un travail de rapport d'or ou d'argent, alors on grave le fer profondément en-dessous & à queue d'aronde, puis avec le marteau & le ciselet on fait entrer l'or dans la gravure ; après en avoir taillé le fond en forme de lime très-déliée afin que l'or y entre, & y demeure plus fortement attaché.

Cet or s'employe aussi par filets, & on le tourne & manie comme en damasquinant suivant le dessein qu'on a gravé sur le fer.

Il faut avoir attention que les filets d'or soient plus gros que le creux qu'on a gravé, afin qu'ils y entrent par force avec le marteau. Quand l'or ou l'argent est bien appliqué, on forme les figures dessus, soit avec les burins ou ciselets, soit par estampes avec des poinçons gravés de fleurons, ou autres objets qui servent à imprimer ou estamper ce que l'on veut. Voyez CISELURE, & la figure 14. du Ciseleur-Damasquineur, qui représente une plaque de métal sur laquelle est une feuille taillée & damasquinée en partie.

Cet article est tiré du dict. du Com. qui l'a emprunté du dictionnaire des principes de l'Architecture, Peinture, & Sculpture. Nous n'y avons rien changé, parce qu'il nous a paru contenir ce qu'il y avoit d'essentiel à remarquer sur cet art, plus difficile à pratiquer qu'à entendre.


DAMASSÉadj. (Manufact. en fil) il se dit d'une sorte de linge très-fin destiné au service de la table, où l'on remarque un fond & un dessein ; d'où l'on voit qu'il n'a été appellé damassé que parce que le travail en est le même que celui du damas. On lui donne encore le nom de petite Venise. V. DAMAS.


DAMASSERv. act. en termes de Vannier, c'est faire à une piece de lasséré des ornemens en losange, en croix, ou autres figures semblables à celles qu'on voit sur les serviettes damassées.


DAMASSINS. m. (Manuf. en soie) petit damas moins garni de chaîne & de trame que les damas ordinaires.


DAMATER(Myth.) surnom de Cérès. Les Grecs appelloient Damatrius le dixieme de leur mois, qui répondoit à-peu-près à notre mois de Juillet : c'étoit le tems de leurs moissons, ou de la récolte des dons dont ils rendoient graces à Cérès.


DAMBÉE(Géog. mod.) province d'Abyssinie en Afrique, sur un grand lac de même nom proche le Nil.


DAMES. f. (Hist. nat.) Voyez PIE.

DAME, s. f. (Hist. mod.) titre autrefois très-distingué, très-honorable parmi nous, & qu'on n'accordoit qu'aux personnes du premier rang. Nos rois ne le donnoient dans leurs lettres qu'aux femmes des chevaliers ; celles des écuyers les plus qualifiés étoient simplement nommées mademoiselle : c'est pourquoi Françoise d'Anjou étant demeurée veuve avant que son mari eût été fait chevalier, n'est appellée que mademoiselle. Brantome ne donnoit encore que le titre de mademoiselle à la sénéchale de Poitou sa grand-mere. Il parleroit différemment aujourd'hui que la qualification de madame est devenue si multipliée, qu'elle n'a plus d'éclat, & s'accorde même à de simples femmes de bourgeois. Tous les mots qui désignent des titres, des dignités, des charges, des prééminences, n'ont d'autre valeur que celle des lieux & des tems, & il n'est pas inutile de se le rappeller dans les lectures historiques. Article de M(D.J.)

DAME DU PALAIS, (Hist. de France) titre d'office chez la reine de France avec pension. François I. introduisit les femmes à la cour, & la reine Catherine de Médicis les filles d'honneur, qu'elle employa comme un moyen des plus propres à servir ses desseins, à amuser les grands, & à découvrir leurs secrets. Enfin en 1673 la triste aventure de mademoiselle de *****, une des filles d'honneur de la reine mere Anne d'Autriche, dont le malheur est connu par le sonnet de l'avorton, donna lieu à un nouvel établissement. " Les dangers attachés à l'état de fille dans une cour galante & voluptueuse, dit M. de Voltaire dans ses Anecdotes de Louis XIV. " déterminerent à substituer aux douze filles d'honneur qui embellissoient la cour de la reine, douze dames du palais ; & depuis, la maison des reines de France fut ainsi composée ". Article de M(D.J.)

DAME, en Architecture : on appelle ainsi dans un canal qu'on creuse, les digues du terrein qu'on laisse d'espace en espace pour avoir de l'eau à discrétion, & empêcher qu'elle ne gagne les travailleurs.

On nomme aussi dames de petites langues de terre couvertes de leur gazon, qu'on pratique de distance en distance, pour servir de témoins de la hauteur des terres qu'on a fouillées afin d'en toiser les cubes ; alors on les appelle témoins. (P)

DAME ou DEMOISELLE, (Fortification) est une piece de bois ayant des bras, que l'on tient à deux mains, pour battre & refouler la terre ou le gazon qui se mettent dans le mortier. Voyez MORTIER.

Les paveurs se servent du même instrument pour affermir les pavés des rues & des cours après qu'ils sont placés. Celui-ci est un gros bloc de bois dont l'extrémité est un peu allégie ; sa tête est ceinte d'une bande de fer, & armée en-dessous de gros clous de fer.

Dame est encore une partie de terre qui reste comme isolée entre les fourneaux des mines qui ont joüé. (Q)

DAME JEANNE, s. f. (Marine) Les matelots appellent ainsi une grosse bouteille de verre couverte de nattes, qui sert à mesurer sur les vaisseaux marchans les rations de la boisson de l'équipage ; elle tient ordinairement la douzieme partie d'une barrique, c'est-à-dire dix-sept à dix-huit pintes. (Z)

DAME LOPRE, s. f. (Marine) On donne ce nom en Hollande à une sorte de petit bâtiment dont on se sert dans ce pays pour naviguer sur les canaux & sur les autres eaux internes.

Cette sorte de bâtiment a ordinairement cinquante ou cinquante-cinq piés de long de l'étrave à l'étambord, sur une largeur de onze à douze piés. On lui donne quatre piés de creux depuis les vaigres du fond jusqu'au bordage où les dalots sont percés, & cinq pieds derriere le côté du banc où le mât touche, qui regarde l'arriere.

A l'égard de la queste qu'on donne à ces sortes de bâtimens, le charpentier se regle à la vûe ; cependant le plus qu'on leur en peut donner est le meilleur.

On fait la quille d'une seule piece, d'un pié de large sur quatre à cinq pouces d'épais. (Z)

* DAME, s. f. (grosses forges) c'est une piece d'environ un pié de hauteur, qui ferme la porte du creuset qui donne dans la chambre, à la réserve d'un espace d'environ sept à huit pouces, qu'on appelle la coulée & par lequel passe toute la fonte contenue dans le creuset.

* DAME (Jeu) On donne ce nom à de petites tranches cylindriques de bois ou d'ivoire qui sont peu épaisses, qui ont à-peu-près pour diamètre le côté d'un carreau du damier, & dont on se sert pour joüer aux dames. Il y en a de deux couleurs ; un des joüeurs prend les dames d'une couleur, & l'autre joüeur les dames de l'autre couleur. Voyez DAMES, (Jeu de) & DAMIER.

* DAMES, (Jeu de) Le jeu de dames se joüe avec les dames. Voyez les art. DAME & DAMIER. Il y a deux sortes principales de jeu de dames ; on appelle l'un les dames françoises, & l'autre les dames polonoises. Aux dames françoises, chaque joüeur a douze dames ; aux dames polonoises, vingt. On commence le jeu par placer ses dames.

Aux dames françoises le joüeur A place ses douze dames sur les douze quarreaux ou cases a, b, c, d, &c. & le joüeur B, les douze siennes sur les douze cases 1, 2, 3, 4, 5, &c. fig. 1. Chaque joüeur joüe alternativement. Lorsque le joüeur A a poussé une de ses dames, le joüeur B en pousse une des siennes. Les dames ne font qu'un pas ; elles vont de la case où elles sont, sur les cases vuides de même couleur qui leur sont immédiatement contigues par leurs angles, sur la bande qui est immédiatement au-dessus : d'où l'on voit qu'une dame quelconque ne peut jamais avoir que deux cases au plus à choisir. Au bout d'un certain nombre de coups, il arrive nécessairement à une des dames du joüeur A ou B, d'être immédiatement contigue à une des dames du joüeur B ou A. Si c'est au joüeur A à joüer, & que la dame M soit contigue à la dame N du joüeur B, ensorte que celle-ci ait une case vuide par-derriere elle, la dame M se placera dans la case vuide, & la dame N sera enlevée de dessus le damier. S'il y a plusieurs dames de suite en avançant vers le fond du damier, placées de maniere qu'elles soient toutes séparées par une seule case vuide contigue, la même dame M les enlevera toutes, & se placera sur la derniere case vuide. Ainsi dans le cas qu'on voit ici, fig, 2. la dame M enlevera les dames 9, 7, 5, 3, & s'arrêtera sur la case . Quand une dame est arrivée sur la bande d'en-haut de l'adversaire, on dit qu'elle est arrivée à dame : pour la distinguer des autres on la couvre d'une autre dame, & elle s'appelle dame damée. La dame damée ne fait qu'un pas, non plus que les autres dames, mais les dames, simples ne peuvent point reculer ; elles avancent toûjours ou s'arrêtent, & ne prennent qu'en avant : la dame damée au contraire avance, recule, prend en avant, en arriere, en tout sens, tout autant de dames qu'elle en rencontre séparées par des cases vuides, pourvû qu'elle puisse suivre l'ordre des cases sans interrompre sa marche. Que cet ordre soit ici en avançant, là en reculant, la dame damée prend toûjours ; au lieu que quand elle n'est pas damée, il faut que l'ordre des dames prises soit toûjours en avançant ; elle ne peuvent jamais faire un pas en arriere. Ainsi, fig. 3. la dame damée M prend les dames 1, 2, 3, 4, 5, &c. au lieu que la dame simple ne pourroit prendre que les dames 1, 2. Si on ne prend pas quand on a à prendre, & qu'on ne prenne pas tout ce qu'on avoit à prendre, on perd la dame avec laquelle on devoit prendre, soit simple, soit damée ; cela s'appelle souffler : votre adversaire vous souffle & joue, car souffler n'est pas joüer. Le jeu ne finît que quand l'un des joüeurs n'a plus de dame ; c'est celui à qui il en reste qui a gagné.

Les dames polonoises se joüent comme les dames françoises, mais sur un damier polonois, c'est-à-dire à cent cases, & chaque joüeur a vingt dames. Les dames polonoises simples avancent un pas seulement, comme les dames françoises simples ; mais elles prennent comme les dames damées françoises, & les dames damées polonoises marchent comme les fous aux échecs : elles prennent d'un bout d'une ligne à l'autre, toutes les dames qui se trouvent séparées les unes des autres par une ou plusieurs cases vuides ; passent sans interrompre leur marche, d'un seul & même coup, sur toutes les lignes obliques, tant qu'elles rencontrent des dames à prendre, & ne s'arrêtent que quand elles n'en trouvent plus. On souffle aussi à ce jeu les dames simples & damées ; & on perd ou gagne, comme aux dames françoises, quand on manque de dames ou qu'on en garde le dernier.


DAMERY(Géog. mod.) petite ville de Champagne en France ; elle est située sur la Marne, entre Ay & Châtillon.


DAMGASTEN(Géog. mod.) ville d'Allemagne à la Poméranie, sur la riviere de Recknitz : elle est aux Suédois. Long. 30. 45. lat. 54. 20.


DAMIANISTES. m. (Hist. eccles.) nom de secte. Les Damianistes étoient une branche des Acéphales Séverites ; ils recevoient le quatrieme concile avec les Catholiques, mais ils rejettoient toute différence de personnes en Dieu, n'admettant qu'une seule nature incapable d'aucune distinction. Ils ne laissoient pourtant pas d'appeller Dieu, Pere, Fils, & S. Esprit ; c'est pour cela que les Séverites Pétrites, autre branche des Acéphales, les appelloient Sabellianistes, & quelquefois Tétradites. C'est là à-peu-près ce que nous en apprend Nicéphore Caliste, l. XVIII. c. xlix.

Les Damianistes étoient ainsi appellés d'un évêque nommé Damian qui fut leur chef. Voyez le dictionn. de Trév. (G)


DAMIANO(SAINT) ville d'Italie dans le Montferrat, à trois lieues d'Albe.


DAMIES. f. (Mytholog.) c'est ainsi qu'on appelloit la bonne déesse, ainsi que les sacrifices qu'on lui faisoit. Voyez l'article CYBELE.


DAMIERS. m. (Jeu) surface plane divisée en quarreaux alternativement blancs & noirs. Le damier qui sert pour les dames françoises & pour les échecs, n'a que soixante-quatre quarreaux ou cases. Chaque bande de quarreau & de huit ; & dans chaque bande, si le quarreau d'une bande est noir ; les correspondans dans les bandes immédiatement au-dessus, & au dessous, seront blancs. Ainsi dans une bande quelconque, supposé que les quarreaux soient, en allant de la gauche à la droite, blanc, noir, blanc, noir, &c. dans la bande au-dessous & au dessus de cette bande, les quarreaux seront, en allant pareillement de la gauche à la droite, noir, blanc, noir, blanc, &c..... Le damier qui sert pour les dames polonoises, ne differe de celui-ci que par le nombre de ses cases ou quarreaux ; il en a cent, dix sur chaque bande. V. l'article DAME, JEU, & l'art. ECHEC. V. aussi la Pl. du Jeu.


DAMIETTE(Géogr. mod.) ville d'Afrique en Egypte, sur l'une des bouches orientales du Nil. Long. 50. lat. 31.


DAMITEou DAMITONS, s. m. pl. (Comm.) toiles de coton qui se fabriquent en Cypre, & qui s'y débitent. Dictionn. du Comm. & de Trév.


DAMMARTIN(Géog mod.) petite ville de l'ile de France, à la Goëlle.


DAMNATIONS. f. (Théol.) peine éternelle de l'enfer. Le dogme de la damnation ou des peines éternelles est clairement révelé dans l'Ecriture. Il ne s'agit donc plus de chercher par la raison, s'il est possible ou non qu'un être fini fasse à Dieu une injure infinie ; si l'éternité des peines est ou n'est pas plus contraire à sa bonté que conforme à sa justice ; si parce qu'il lui a plû d'attacher une récompense infinie au bien, il a pû ou non attacher un châtiment infini au mal. Au lieu de s'embarrasser dans une suite de raisonnemens captieux, & propres à ébranler une foi peu affermie, il faut se soûmettre à l'autorité des livres saints & aux décisions de l'Eglise, & opérer son salut en tremblant, considérant sans-cesse que la grandeur de l'offense est en raison directe de la dignité de l'offensé, & inverse de l'offenseur ; & quelle est l'énormité de notre desobéissance, puisque celle du premier homme n'a pû être effacée que par le sang du Fils de Dieu.


DAMOISEAUDAMOISEL, DAMOISELLE, (Hist. mod.) Ce terme a souffert, comme bien d'autres, beaucoup de révolutions. C'étoit anciennement un nom d'espérance ; & qui marquoit quelque sorte de grandeur & de seigneurie : aujourd'hui dans le langage ordinaire il ressent moins le titre d'un guerrier que d'un petit-maître. Sous la seconde race de nos Rois, & même sous la troisieme ; dans l'onzieme & douzieme siecles, le titre de damoiseau étoit propre aux enfans des rois & des grands princes. Les François & les peuples de la Grande-Bretagne, soit Anglois, soit Ecossois, qualifioient ainsi les présomptifs héritiers des couronnes : à leur imitation les Allemands en ont usé de même. On trouve dans l'histoire damoisel Pepin, damoisel Louis le Gros, damoisel Richard prince de Galles ; & un ancien écrivain de notre histoire (c'est Philippe de Monkes) appelle le roi S. Louis damoiseau de Flandres, parce qu'il en étoit seigneur souverain ; ainsi ce terme signifie encore seigneur suzerain. Il est même demeuré par excellence aux seigneurs de Commercy sur la Meuse, entre Toul & Bar-le-Duc, parce que c'est un franc-aleu, qui en quelque sorte imite la souveraineté.

Dans la suite ce nom fut donné aux jeunes personnes nobles de l'un & de l'autre sexe, aux fils & filles de chevaliers & de barons, & enfin aux fils de gentilshommes qui n'avoient pas encore mérité le grade de chevalerie.

Pasquier prétend que damoisel ou damoiseau est le diminutif de dam, comme son féminin, damoiselle, l'est de dame ; & que le mot dam d'où il dérive, signifie seigneur, comme on le voit effectivement dans plusieurs anciens auteurs, qui disent dam Dieu pour seigneur Dieu ; dam chevalier, &c. D'autres le font venir de domicellus ou domnicellus, diminutif de domnus, quasi parvus dominus ; nom auquel répond celui de dominger, qui, comme l'observe Ducange, se prenoit aussi dans ce sens-là.

M. de Marca remarque que la noblesse de Béarn se divise encore aujourd'hui en trois corps ; les barons, les cavers ou chevaliers, & les damoiseaux, domicellos, qu'on appelle encore domingers en langage du pays.

Les fils de rois de Danemark & ceux de Suede ont aussi porté ce titre, comme il paroît par l'histoire de Danemark de Pontanus, l. VII. & VIII. & par celle de Suede d'Henri d'Upsal, liv. III.

Ces noms ne sont plus d'usage aujourd'hui ; mais nous avons celui de demoiselle, qui se dit présentement de toutes les filles qui ne sont point encore mariées, pourvû qu'elles ne soient point de la lie du peuple. Le nouveau Ducange, au mot domicellus, comprend quelques curiosités utiles.

Demoiselle signifie encore un ustensile que l'on met dans le lit pour échauffer les piés d'un vieillard. C'est un fer chaud que l'on renferme dans un cylindre creux que l'on enveloppe dans des linges, & qui entretient long-tems sa chaleur. Quelques-uns l'appellent moine ; & les Anglois, d'un nom qui dans leur langue signifie une none, une religieuse. Voyez MOINE. (G) (a)


DAMOISELLES(Marine) Voyez LISSE DE PORTE-HAUBANS.


DAMVILLIERS(Géog. mod.) ville de France au duché de Luxembourg ; elle est située sur une montagne. Long. 23. 8. lat. 49. 22.


DANAIDESS. m. pl. (Mytholog.) Ce sont dans l'ancienne Mythologie les filles de Danaïs ou Danaüs onzieme roi d'Argos, & frere d'Egyptus.

Elles étoient cinquante, & épouserent les cinquante fils de leur oncle Egyptus.

Danaüs craignant l'accomplissement d'un oracle qui lui avoit prédit qu'il seroit chassé du throne par un gendre, persuada à ses filles de tuer chacune leur mari la premiere nuit de leurs noces ; ce qu'elles firent, excepté Hypermnestre qui épargna son mari Lincée.

En punition de ce crime, les poëtes les ont condamnées dans l'enfer à verser continuellement de l'eau dans un tonneau sans fond ; supplice assez semblable à celui des philosophes qui veulent enseigner aux hommes la justice & la vérité.

On les appelle aussi quelquefois Bélides, parce qu'elles étoient les petites-filles de l'Egyptien Bélus. Hygin nous a conservé les noms de quarante-sept d'entr'elles. Chambers. (G)


DANAQUES. f. (Mythol.) C'est ainsi qu'on appelloit chez les Grecs la piece de monnoie ou l'obole qu'on mettoit dans la bouche des morts, & avec laquelle ils devoient payer à Caron leur passage aux enfers. Ce n'étoit pas un excellent moyen de détromper les hommes de l'appétit qu'ils ont pour la richesse, que d'attribuer à l'argent une valeur jusque dans l'autre monde.


DANCALE(Géog. mod.) royaume d'Afrique situé à l'occident du détroit de Babelmandel, dans l'Abyssinie.


DANCHÉadj. terme de Blason ; il se dit du chef, de la fasce, de la bande & du parti, coupé, tranché, taillé & écartelé, lorsqu'ils se terminent en pointes aigues comme des dents. Cossé en Anjou, de sable à trois fasces danchées par le bas d'or, autrement nommées feuilles de scie. (V)


DANCKS. m. (Comm.) petite monnoie d'argent de Perse ; par corruption on a transformé le mot dank en danck. Voyez DANK.


DANDA(Géog. mod.) ville des Indes au royaume de Scéan. Long. 88. 50. lat. 18. 20.

DANDA, (Géog. mod.) riviere d'Afrique dans le Congo.


DANE-GELT(Hist. mod.) la premiere taxe fonciere établie en Angleterre ; elle signifie argent des Danois ou pour les Danois. En voici l'origine. Les Danois ravageant l'Angleterre en 1001, Ethelred II. prince timide, se soûmit, pour éviter leurs incursions, à leur payer une somme de trente mille livres angloises. Cette somme, qui étoit alors très-considérable, fut levée par imposition annuelle de 12 sols sur chaque hyde de terre, c'est-à-dire sur le labourage d'une charrue, sur l'étendue de terre qu'on peut labourer avec une seule charrue. Après cette imposition les Danois cesserent de piller, & se retirerent dans leur pays. Il y en eut pourtant un grand nombre qui trouvant que l'Angleterre valoit bien le Danemark, prirent le parti de s'y fixer ; mais le dane-gelt continua d'être très-onéreux à la nation, même long-tems après que les Danois eurent quitté le royaume. Avant que cette taxe eût lieu, les rois Saxons n'avoient que des services personnels pour les expéditions militaires, & des subsides en deniers pour les bâtimens, la réparation des villes, châteaux, ponts, &c. c'est pourquoi la levée du dane-gelt a excité de tems à autres de grands soûlevemens : aussi Edouard l'abolit, & Guillaume I. en le renouvellant avec rigueur en 1067, retraça vivement dans le souvenir des Anglois, les maux qu'ils avoient soufferts sous une domination étrangere ; ce qui fit qu'ils ne regarderent plus ce prince que comme un conquérant odieux. Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.


DANEBROGou DANEBORG, (Histoire mod.) ordre de chevalerie en Danemark, institué le jour de la fête de S. Laurent en 1219 par Waldemar II. roi de Danemark, à l'occasion d'un drapeau qui tomba, dit-on, miraculeusement du ciel, dans une bataille que ce prince donnoit contre les Livoniens, & qui ranima le courage de ses troupes. Ce drapeau, sur lequel on voyoit une croix blanche, fut nommé en langue du pays, danebrog ou danenburg, c'est-à-dire la force ou le sort des Danois. On le portoit à la tête des troupes, comme autrefois l'oriflamme en France ; mais ce drapeau ayant été perdu vers l'an 1500, & l'ordre de chevalerie qu'avoit institué Waldemar, s'étant insensiblement éteint, Christian V. roi de Danemark, le renouvella à la naissance de son premier fils en 1671. Les chevaliers dans les solennités, outre l'habit de l'ordre, portent une chaîne composée des lettres W. & C. entrelacées l'une dans l'autre, dont la premiere désigne le nom de l'instituteur, & la seconde celui du restaurateur de cet ordre. La marque ordinaire qui les distingue, est une croix blanche émaillée & bordée de rouge, garnie d'onze diamans : ils la portent à un ruban blanc bordé de rouge, passé en baudrier de la droite à la gauche ; & sur le côté droit du juste-au-corps les chevaliers portent une étoile à huit rayons brodée en argent, surmontée d'une croix d'argent bordée de rouge & de ces paroles C. V. restitutor. Quoiqu'on ait attention à la naissance dans le choix des chevaliers, il suffit d'avoir rendu des services importans au royaume pour être honoré de l'ordre de danebrog. Chambers. (G)


DANEMARK(Géog. mod.) royaume de l'Europe, borné à l'orient par la mer Baltique, au sud par l'Allemagne, à l'occident & au nord par l'Océan. Il se divise en état de terre-ferme & en état de mer. Le pays est riche, peuplé, & devient florissant par des manufactures & par le commerce aux Indes. La Norwege & l'Islande en sont des dépendances : Copenhague est la capitale : la religion luthérienne est la dominante. Long. 25-30. 30. latit. 54-57. 30. Le roi a la préséance sur celui de Suede, parce que son royaume est réputé le plus ancien des trois royaumes du Nord. La forme du gouvernement est bien différente de ce qu'elle a été jusqu'en 1660 ; la couronne d'élective est devenue héréditaire, & le roi joüit d'un pouvoir absolu. Voyez l'état du Danemark par mylord Molesworth. Art. de M(D.J.)


DANGALou DONGOLA, (Géog. mod.) ville d'Afrique, capitale de la Nubie, située sur le Nil. Long. 52. 10. lat. 15. 6.


DANGER(Jurisp.) en matiere d'eaux & forêts, signifie dixme ou dixieme, droit de dixieme.

Si nous en croyons Beraut dans son traité du tiers & dangers, & quelques autres auteurs qui l'ont suivi, le terme de danger vient du latin indulgere, & signifie le droit que l'on paye au seigneur pour la permission de vendre un fief ou un bois qui releve de lui.

Mais l'ordonnance de la chambre des comptes, de l'an 1344, qui est rapportée par Terrier sur l'ancienne coûtume de Normandie, liv. XIV. ch. 11. n°. 8. dit que quand un bois à tiers & danger est vendu par les très-fonciers, le Roi prend le tiers sur toute la somme, avec la dixme ou danger de 2 sols pour livre ; ce qui fait voir que danger est la même chose que dixme ou dixieme.

M. de Brieux qui étoit natif de Caën, & qui avoit fait pendant quelque tems la profession d'avocat au parlement de Roüen, l'explique de même dans ses anciennes coûtumes ou façons de parler, au mot sergens dangereux. Il dit que ce terme danger vient du latin denarius, deniarius, que quelques-uns ont lû apparemment comme s'il y avoit denjarius, d'où l'on a fait en françois denjer, & par corruption danger.

Ce droit de danger est fort ancien, puisqu'il en est parlé dans la chartre normande de Louis Hutin, de l'an 1315 ; dans une ordonnance de la chambre des comptes, de l'an 1344 ; & dans une ordonnance de Charles V. de l'an 1376.

Il est dû au Roi sur plusieurs forêts du royaume, & particulierement en Normandie : il consiste au dixieme ou danger des bois vendus par le seigneur très-foncier : il se paye en argent ou en essence.

On conjoint souvent les termes de tiers & danger, parce qu'il y a des bois qui sont sujets au droit de tiers & à celui de danger ; mais il y a des bois qui ne sont sujets qu'au droit de tiers sans danger, & d'autres au droit de danger sans tiers.

L'ordonnance de 1669 a pourvû dans le titre 23 à ce qui concerne le droit de danger appartenant au Roi.

Il est dit que dans tous les bois sujets aux droits de grurie, grairie, tiers & danger, la justice & tous les profits qui en procedent, appartiennent au Roi, ensemble la chasse, paisson & glandée, privativement à tous autres, à moins que pour la paisson & glandée il n'y eût titre au contraire.

Le tiers & danger doit être levé & payé selon la coûtume ancienne, qui est de distraire au profit du Roi sur le total de la vente, soit en especes ou en deniers, au choix du Roi, le tiers & le dixieme ; ensorte que si l'adjudication est de trente arpens pour une somme de 300 liv. le Roi en doit avoir dix arpens pour le tiers de trente, & trois pour le dixieme de la même quantité, ou si le Roi le prend en argent, 100 liv. pour le tiers de 300 liv. & 30 liv. pour le dixieme de la même somme de 300 liv.

S'il se trouve quelques bois en Normandie pour lesquels les particuliers ayent titre & possession de ne payer qu'une partie de ce droit, savoir le tiers simplement, ou seulement le danger, qui est le dixieme, l'ordonnance veut qu'il ne soit rien innové à cet égard.

Les possesseurs de bois sujets à tiers & danger, peuvent prendre par leurs mains, pour leur usage, des bois des neuf especes contenues en l'article 9 de la chartre normande de Louis X. de l'an 1315, qui sont saulx, marsaux, épines, puisnes, senis, aulnes, genets, genievres & ronces, & le bois mort en cime & racine, ou gisant.

L'article 6 déclare le droit de tiers & danger dans le bois de la province de Normandie, imprescriptible & inaliénable, comme faisant partie de l'ancien domaine de la couronne.

Tous bois situés en Normandie, hors ceux plantés à la main, & les morts-bois exceptés par la chartre normande, sont sujets à ce droit, si les possesseurs ne sont fondés en titres authentiques & usages contraires.

Enfin l'ordonnance veut que les droits de propriété par indivis avec d'autres seigneurs, & ceux de grurie, grairie, tiers & danger, ne puissent être donnés, vendus ni aliénés en tout ou partie, ni même donnés à ferme pour telle cause ou prétexte que ce soit ; renouvellant en tant que besoin seroit, la prohibition contenue à cet effet au dixieme article de l'ordonnance de Moulins, sans même qu'à l'avenir tels droits puissent être engagés ou affermés ; mais leur produit ordinaire doit être donné en recouvrement aux receveurs des bois ou du domaine, lesquels en doivent compter ainsi que des deniers provenans des ventes des forêts du Roi. Voyez Terrier sur l'ancienne coûtume de Normandie liv. XIV. c. xj. n. 8. &c. xxxvij. le traité du tiers & danger, par Beraut ; celui de M. Greard, donné au public par M. Froland ; la biblioth. de Bouchel, au mot tiers & danger ; Bacquet, des droits de justice, chap. x. n. 5. & l'édit du mois d'Avril 1673.

DANGER (fief de) voyez FIEF. (A)

DANGER, s. m. (Medecine) se dit de l'état d'un malade menacé d'un évenement pernicieux, soit qu'il y ait à craindre que la maladie se termine par la mort, ou par quelqu'autre maladie pire que celle qui existe actuellement ; soit qu'ayant une partie affectée, il y ait à craindre que la suppuration, par exemple, ou la gangrene ne la détruise.

Ainsi l'on dit d'un homme qui essuie une attaque d'apoplexie, qu'il est en danger de mort, ou de devenir paralytique dans quelques parties de son corps. On dit d'une personne qui a les os d'un membre fracassés avec grande contusion des chairs, qu'elle est en danger de le perdre par la mortification ou par l'amputation. On dit d'une maladie qu'elle est dangereuse en général, lorsqu'il y a plus à craindre qu'à espérer pour l'issue qu'elle aura. La vie consiste dans une certaine disposition du corps humain ; la maladie consiste aussi dans une certaine disposition, différente de celle qui constitue la santé ; & qui est plus ou moins contraire à la vie : la fin de la maladie est la mort.

Le medecin juge par les changemens plus ou moins grands que la maladie fait dans le corps, s'il y a à craindre pour les suites, ou non ; il compare les forces de la vie avec les forces de la maladie, & il infere de cette comparaison ; si la vie sera supérieure au mal, ou non. Plus il y a de lésion dans les fonctions, & plus ces fonctions lésées sont essentielles à la vie, ensorte que, plus la cause de la maladie surpasse considérablement la cause de la vie, plus il y a de danger ; & il dure d'autant plus long-tems, que la maladie qui en est accompagnée, parvient plus lentement à son dernier accroissement, que les forces de la vie sont plus diminuées, & que la cause de la maladie est plus difficile à détruire. Le danger est d'autant moindre pour l'intensité & pour la durée, que le contraire de ces propositions a plus lieu.

La science de prédire les évenemens heureux ou malheureux dans les maladies en général, est toute fondée sur ces principes Voyez PROGNOSTIC. (d)

DANGERS. (Marine) se dit des rochers ou des bancs de sable cachés sous l'eau ou même à fleur d'eau, sur lesquels un vaisseau peut se briser ou faire naufrage en donnant dessus.

Lorsqu'il se trouve des dangers à l'entrée de quelque port ou de quelque riviere, on met dessus des balises ou des boués, qui servent de marques pour les éviter. (Z)

Dangers civils, ou autrement de la seigneurie, ou risques de terre, se dit soit des défenses, soit des doüannes ou contributions que certains seigneurs peuvent exiger des marchands ou de ceux qui font naufrage. (Z)


DANGEREUXadj. (Jurisp.) Sergens dangereux sont des sergens particuliers établis pour avoir inspection sur les bois où le Roi a droit de danger. Voyez ci-devant DANGER & SERGENS. (A)


DANIEL(PROPHETIES DE) Hist. eccles. & théol. nom d'un des livres canoniques de l'ancien Testament, ainsi nommé de Daniel prophete du Seigneur, sorti de la race royale de David, & qui prophétisa à Babylone, où il avoit été mené fort jeune en captivité avec un grand nombre d'autres Juifs ses compatriotes, sous le regne de Joakim roi de Juda.

Nous ne traitons ici de ce livre, qu'en tant qu'on a contesté la canonicité de quelques-unes de ses parties ; & nous emprunterons du P. Calmet ce qu'il en a dit dans son dictionnaire de la Bible, tome I. page 499 & suiv.

Parmi les écrits de Daniel, dit ce savant Bénédictin, il y a des pieces qui ont toûjours constamment passé pour canoniques ; d'autres qui ont été contestées fort long-tems. Tout ce qui est écrit en hébreu ou en chaldéen, car il y a quelques morceaux de chaldéen mêlés avec l'hébreu, tout cela est généralement reconnu pour canonique, tant chez les Juifs que chez les Chrétiens ; mais ce qui ne se trouve qu'en grec a souffert de grandes contradictions, & n'a proprement été reçu pour canonique parmi tous les orthodoxes sans exception, que depuis la décision du concile de Trente. Du tems de saint Jerôme les Juifs étoient partagés à cet égard, comme nous l'apprend ce pere dans sa préface sur Daniel, & sur le chap. xiij. du même prophete. Les uns admettoient toute l'histoire de Susanne, d'autres la rejettoient toute entiere ; quelques-uns en recevoient une partie & en rejettoient une autre. Joseph l'historien, par exemple, n'a rien dit de l'histoire de Susanne, ni de celle de Bel & du dragon ; mais Joseph Ben-Gorion auteur juif, qui a écrit en hébreu, rapporte tout au long ce qui regarde Bel & le dragon, & ne dit rien de l'histoire de Susanne.

Les douze premiers chapitres de Daniel sont partie en hébreu, partie en chaldéen : les deux derniers sont en grec. Il parle hébreu lorsqu'il récite simplement ; mais il rapporte en chaldéen les entretiens qu'il a eus en cette langue avec les Mages & les Rois Nabuchodonosor, Balthasar & Darius le Mede. Il rapporte dans la même langue l'édit que Nabuchodonosor donna, après que Daniel eux expliqué le songe que ce prince avoit eu d'une grande statue d'or : ce qui montre l'extrême exactitude de ce prophete, qui rend jusqu'aux propres paroles des personnages qu'il introduit. Le chap. iij. v. 24. & suiv. jusqu'au 9e. sont en grec, aussi bien que les deux derniers chapitres ; & c'est une grande question parmi les critiques, de savoir s'ils ont jamais été écrits en hébreu. La version grecque que nous avons de tout Daniel, est de Théodotion ; celle des Septante est perdue il y a très-longtems.

Les prophéties de Daniel sont si claires, que Porphyre n'a crû pouvoir se délivrer de leur témoignage & de leur autorité, qu'en supposant que Daniel avoit vécu du tems d'Antiochus Epiphanes, qu'il avoit alors décrit les événemens qui se passoient sous ses yeux, & que d'ailleurs il avoit contrefait l'homme inspiré, en assûrant qu'il avoit été contemporain de Nabuchodonosor & de Balthasar ; mais l'absurdité de la supposition de Porphyre est palpable, & l'existance de Daniel au tems des monarques assyriens, est attestée autant qu'aucun fait historique le puisse être. La plûpart des Rabbins le retranchent du nombre des prophetes, & se contentent de mettre ses écrits au rang des hagiographes. Voyez HAGIOGRAPHES. (G)


DANKS. m. (Comm.) petite monnoie d'argent fabriquée en Perse & qui a cours en Arabie, du poids de trois grains, à un titre assez bas. Le dank vaut argent de France environ 10 den. 3/11.


DANNEBERG(Géog. mod.) ville d'Allemagne au cercle de basse Saxe, sur le Tetze, Long. 29. 20. lat. 53. 18.


DANNIWARTACH(Hist. nat.) arbrisseau des Indes dont les feuilles sont semblables à celles du camphrier. Il produit un fruit semblable à une grappe de raisin, & la graine en est blanche & ressemble à du poivre blanc. Les Indiens se servent de cette plante pour battre leurs bestiaux malades, dans l'idée que ce remede les guérit.


DANOIS(IMPOT) Hist. mod. c'étoit une taxe annuelle imposée anciennement sur les Anglois, qui n'étoit d'abord que d'un schelin, & ensuite de deux, pour chaque mesure de 40 arpens de terre par tout le royaume, pour entretenir un nombre de forces que l'on jugeoit suffisantes à nettoyer les mers de pirates Danois, qui auparavant desoloient les côtes d'Angleterre.

Ce subside fut d'abord imposé comme une taxe annuelle sur toute la nation, sous le roi Ethelred, l'an 991 : " Ce prince, dit Cambden, in Britannia, étant réduit à de grandes extrémités par les invasions continuelles des Danois, voulut se procurer la paix, & fut obligé de charger son peuple de ces taxes appellées impôt danois. Il paya d'abord 10000 liv. ensuite 16000 l. après 24000 l. puis 36000 l. & enfin 48000 l. "

Edouard le Confesseur remit cette taxe ; les rois Guillaume I. & II. la continuerent. Sous le regne d'Henri I. on mit cet impôt au nombre des revenus fixes du royaume ; mais le roi Etienne le supprima entierement le jour de son couronnement.

Les biens d'église ne payoient rien de cet impôt ; parce que le peuple d'Angleterre, comme on le voit dans une ancienne loi saxonne, avoit plus de confiance aux prieres de l'Eglise, qu'à la force des armes. Voyez ci-devant DANE-GELT, & le dictionn. de Chambers. (G)


DANSEN, synonymes, (Gram.) ces mots different en ce que le second n'est jamais suivi des articles le, la, & ne se met jamais avec un nom propre de ville ; & que le premier ne se met jamais devant un mot d'où l'article est retranché. On dit, je suis en peine, & je suis dans la peine ; je suis dans Paris, & j'y suis en charge. (O)


DANSES. f. (Art & Hist.) mouvemens reglés du corps, sauts, & pas mesurés, faits au son des instrumens ou de la voix. Les sensations ont été d'abord exprimées par les différens mouvemens du corps & du visage. Le plaisir & la douleur en se faisant sentir à l'ame, ont donné au corps des mouvemens qui peignoient au-dehors ces différentes impressions : c'est ce qu'on a nommé geste. Voyez GESTE.

Le chant si naturel à l'homme, en se développant, a inspiré aux autres hommes qui en ont été frappés, des gestes relatifs aux différens sons dont ce chant étoit composé ; le corps alors s'est agité, les bras se sont ouverts ou fermés, les piés ont formé des pas lents ou rapides, les traits du visage ont participé à ces mouvemens divers, tout le corps a répondu par des positions, des ébranlemens, des attitudes aux sons dont l'oreille étoit affectée : ainsi le chant qui étoit l'expression d'un sentiment (Voyez CHANT) a fait développer une seconde expression qui étoit dans l'homme qu'on a nommée danse. Et voilà ses deux principes primitifs.

On voit par ce peu de mots que la voix & le geste ne sont pas plus naturels à l'espece humaine, que le chant & la danse ; & que l'un & l'autre sont, pour ainsi dire, les instrumens de deux arts auxquels ils ont donné lieu. Dès qu'il y a eu des hommes, il y a eu sans-doute des chants & des danses ; on a chanté & dansé depuis la création jusqu'à nous, & il est vraisemblable que les hommes chanteront & danseront jusqu'à la destruction totale de l'espece.

Le chant & la danse une fois connus, il étoit naturel qu'on les fit d'abord servir à la démonstration d'un sentiment qui semble gravé profondément dans le coeur de tous les hommes. Dans les premiers tems où ils sortoient à peine des mains du Créateur, tous les êtres vivans & inanimés étoient pour leurs yeux des signes éclatans de la toute-puissance de l'Etre suprême, & des motifs touchans de reconnoissance pour leurs coeurs. Les hommes chanterent donc d'abord les louanges & les bienfaits de Dieu, & ils danserent en les chantant, pour exprimer leur respect & leur gratitude. Ainsi la danse sacrée est de toutes les danses la plus ancienne, & la source dans laquelle on a puisé dans la suite toutes les autres. (B)

DANSE SACREE, c'est la danse que le peuple Juif pratiquoit dans les fêtes solemnelles établies par la loi, ou dans des occasions de réjoüissance publique, pour rendre graces à Dieu, l'honorer, & publier ses loüanges.

On donne encore ce nom à toutes les danses que les Egyptiens, les Grecs, & les Romains avoient instituées à l'honneur de leurs faux dieux, & qu'on exécutoit ou dans les temples, comme les danses des sacrifices, des mysteres d'Iris, de Cérès, &c. ou dans les places publiques, comme les bacchanales ; ou dans les bois, comme les danses rustiques, &c.

On qualifie aussi de cette maniere les danses qu'on pratiquoit dans les premiers tems de l'église dans les fêtes solemnelles, & en un mot toutes les danses qui dans les différentes religions faisoient partie du culte reçu.

Après le passage de la mer Rouge, Moyse & sa soeur rassemblerent deux grands choeurs de musique, l'un composé d'hommes, l'autre de femmes, qui chanterent & danserent un ballet solemnel d'actions de graces. Sumpsit ergo Maria prophetissa soror Aaron tympanum in manu sua. Egressaeque sunt omnes mulieres cum tympanis & choris ; quibus precinebat, dicens : cantemus Domino, quoniam gloriose magnificatus est ; equum & ascensorem dejecit in mare, &c.

Ces instrumens de musique rassemblés sur le champ, ces choeurs arrangés avec tant de promtitude, la facilité avec laquelle les chants & la danse furent exécutés, supposent une habitude de ces deux exercices fort antérieure au moment de l'exécution, & prouvent assez l'antiquité reculée de leur origine.

Les Juifs instituerent depuis plusieurs fêtes solemnelles, dont la danse faisoit une partie principale. Les filles de Silo dansoient dans les champs suivant l'usage, quand les jeunes gens de la tribu de Benjamin, à qui on les avoit refusées pour épouses, les enleverent de force sur l'avis des vieillards d'Israel. Lib. Jud. cap. ult.

Lorsque la nation sainte célébroit quelque évenement heureux, où le bras de Dieu s'étoit manifesté d'une maniere éclatante, les LÉvites exécutoient des danses solemnelles qui étoient composées par le sacerdoce. C'est dans une de ces circonstances que le saint roi David se joignit aux ministres des autels, & qu'il dansa en présence de tout le peuple Juif, en accompagnant l'arche depuis la maison d'Obededon jusqu'à la ville de Bethléem.

Cette marche se fit avec sept corps de danseurs, au son des harpes & de tous les autres instrumens de musique en usage chez les Juifs. On en trouve la figure & la description dans le premier tome des commentaires de la bible du P. Calmet.

Dans presque tous les pseaumes on trouve des traces de la danse sacrée des Juifs. Les interprêtes de l'Ecriture sont sur ce point d'un avis unanime. Existimo (dit l'un des plus célebres) in utroque psalmo nomine chori intelligi posse cum certo instrumento homines ad sonum ipsius tripudiantes ; & plus bas : de tripudio seu de multitudine saltantium & concinentium minime dubito. Lorin, in psalm. cxljx. v. 3.

On voit d'ailleurs dans les descriptions qui nous restent des trois temples de Jérusalem, de Garisim, ou de Samarie, & d'Alexandrie, bâti par le grand-prêtre Onias, qu'une des parties de ces temples étoit formée en espece de théatre, auquel les Juifs donnoient le nom de choeur. Cette partie étoit occupée par le chant & la danse, qu'on y exécutoit avec la plus grande pompe dans toutes les fêtes solemnelles.

La danse sacrée telle qu'on vient de l'expliquer, & qu'on la trouve établie chez le peuple Hébreu dans les tems les plus reculés, passa sans-doute avec les notions imparfaites de la divinité chez tous les autres peuples de la terre. Ainsi elle devint parmi les Egyptiens, & successivement chez les Grecs & les Romains, la partie la plus considérable du culte de leurs faux dieux.

Celle que les prêtres d'Egypte inventerent pour exprimer les mouvemens divers des astres, fut la plus magnifique des Egyptiens. Voyez DANSE ASTRONOMIQUE. Et celle qu'on inventa en l'honneur du boeuf Apis fut la plus solemnelle.

C'est à l'imitation de cette derniere, que le peuple de Dieu imagina dans le desert la danse sacrilége autour du veau d'or. S. Grégoire dit que plus cette danse a été nombreuse, pompeuse, & solemnelle, plus elle a été abominable devant Dieu, parce qu'elle étoit une imitation des danses impies des idolatres.

Il est aisé de se convaincre par ce trait d'histoire de l'antiquité des superstitions égyptiennes, puisqu'elles subsistoient long-tems avant la sortie du peuple Juif de l'Egypte. Les prêtres d'Osiris avoient d'abord pris des prêtres du vrai Dieu une partie de leurs cérémonies, qu'ils avoient ensuite déguisées & corrompues. Le peuple de Dieu à son tour entraîné par le penchant de l'imitation si naturel à l'homme, se rappella après sa sortie de l'Egypte les cérémonies du peuple qu'il venoit de quitter, & il les imita.

Les Grecs dûrent aux Egyptiens presque toutes leurs premieres notions. Dans le tems qu'ils étoient encore plongés dans la plus stupide ignorance, Orphée qui avoit parcouru l'Egypte & qui s'étoit fait initier aux mysteres des prêtres d'Isis, porta, à son retour dans sa patrie leurs connoissances & leurs erreurs. Aussi le système des Grecs sur la religion, n'étoit-il qu'une copie de toutes les chimeres des prêtres d'Egypte.

La danse fut donc établie dans la Grece pour honorer les dieux, dont Orphée instituoit le culte ; & comme elle faisoit une des parties principales des cérémonies & des sacrifices, à mesure qu'on élevoit des autels à quelque divinité, on inventoit aussi pour l'honorer des danses nouvelles, & toutes ces danses différentes étoient nommées sacrées.

Il en fut ainsi chez les Romains, qui adopterent les dieux des Grecs. Numa, roi pacifique, crut pouvoir adoucir la rudesse de ses sujets, en jettant dans Rome les fondemens d'une religion ; & c'est à lui que les Romains doivent leurs superstitions, & peut-être leur gloire. Il forma d'abord un collége de prêtres de Mars ; il régla leurs fonctions, leur assigna des revenus, fixa leurs cérémonies, & il imagina la danse qu'ils exécutoient dans leurs marches pendant les sacrifices, & dans les fêtes solemnelles. Voyez DANSE DES SALIENS.

Toutes les autres danses sacrées qui furent en usage à Rome & dans l'Italie, dériverent de cette premiere. Chacun des dieux que Rome adopta dans la suite eut des temples, des autels, & des danses. Telles étoient celles de la bonne déesse, les saturnales, celles du premier jour de Mai, &c. Voyez-les à leurs articles.

Les Gaulois, les Espagnols, les Allemands, les Anglois, eurent leurs danses sacrées. Dans toutes les religions anciennes, les prêtres furent danseurs par état ; parce que la danse a été regardée par tous les peuples de la terre comme une des parties essentielles du culte qu'on devoit rendre à la divinité. Il n'est donc pas étonnant que les Chrétiens, en purifiant par une intention droite une institution aussi ancienne, l'eussent adoptée dans les premiers tems de l'établissement de la foi.

L'Eglise en réunissant les fideles, en leur inspirant un dégoût légitime des vains plaisirs du monde, en les attachant à l'amour seul des biens éternels, cherchoit à les remplir d'une joie pure dans la célébration des fêtes qu'elle avoit établies, pour leur rappeller les bienfaits d'un Dieu sauveur.

Les persécutions troublerent plusieurs fois la sainte paix des Chrétiens. Il se forma alors des congrégations d'hommes & de femmes, qui à l'exemple des Thérapeutes se retirerent dans les deserts : là ils se rassembloient dans les hameaux les dimanches & les fêtes, & ils y dansoient pieusement en chantant les prieres de l'Eglise. Voyez l'histoire des ordres monastiques du P. Heliot.

On bâtit des temples lorsque le calme eut succédé aux orages, & on disposa ces édifices relativement aux différentes cérémonies, qui étoient la partie extérieure du culte reçu. Ainsi dans toutes les églises on pratiqua un terrein élevé, auquel on donna le nom de choeur : c'étoit une espece de théatre séparé de l'autel, tel qu'on le voit encore à Rome aujourd'hui dans les églises de S. Clément & de S. Pancrace.

C'est-là qu'à l'exemple des prêtres & des lévites de l'ancienne loi, le sacerdoce de la loi nouvelle formoit des danses sacrées en l'honneur d'un Dieu mort sur une croix pour le salut de tous les hommes, d'un Dieu ressuscité le troisieme jour pour consommer le mystere de la rédemption, &c. Chaque mystere, chaque fête avoit ses hymnes & ses danses ; les prêtres, les laïcs, tous les fideles dansoient pour honorer Dieu ; si l'on en croit même le témoignage de Scaliger, les évêques ne furent nommés praesules, dans la langue latine à praesiliendo, que parce qu'ils commençoient la danse. Les Chrétiens d'ailleurs les plus zélés s'assembloient la nuit devant la porte des églises la veille des grandes fêtes, & là, pleins d'un zele saint, ils dansoient en chantant les cantiques, les pseaumes, & les hymnes du jour.

La fête des agapes ou festins de charité, instituée dans la primitive église en mémoire de la cene de Jesus-Christ, avoit ses danses comme les autres. Cette fête avoit été établie, afin de cimenter entre les Chrétiens qui avoient abandonné le Judaïsme & le Paganisme une espece d'alliance. L'Eglise s'efforçoit ainsi d'affoiblir d'une maniere insensible l'éloignement qu'ils avoient les uns pour les autres, en les réunissant par des festins solemnels dans un même esprit de paix & de charité. Malgré les abus qui s'étoient déjà glissés dans cette fête du tems de S. Paul, elle subsistoit encore lors du concile de Gangres en l'année 320, où on tâcha de les réformer. Elle fut ensuite totalement abolie au concile de Carthage, sous le pontificat de Grégoire le grand en 397.

Ainsi la danse de l'Eglise, susceptible comme toutes les meilleures institutions, des abus qui naissent toûjours de la foiblesse & de la bisarrerie des hommes, dégénera après les premiers tems de zele en des pratiques dangereuses, qui allarmerent la piété des papes & des évêques : de-là les constitutions & les decrets qui ont frappé d'anathême les danses baladoires, celles des brandons. Voyez ces deux mots à leurs articles. Mais les PP. de l'Eglise, en déclamant avec la plus grande force contre ces exercices scandaleux, parlent toûjours avec une espece de vénération de la danse sacrée. S. Gregoire de Nazianze prétend même que celle de David devant l'arche sainte, est un mystere qui nous enseigne avec quelle joie & quelle promtitude nous devons courir vers les biens spirituels ; & lorsque ce pere reproche à Julien l'abus qu'il faisoit de la danse, il lui dit avec la véhémence d'un orateur & le zele d'un chrétien : Si te ut letae celebritatis & festorum amantem saltare oportet, salta tu quidem, sed non inhonestae illius Herodiadis saltationem quae Baptistae necem attulit, verum Davidis ob arcae requiem.

Quoique la danse sacrée ait été successivement retranchée des cérémonies de l'Eglise, cependant elle en fait encore partie dans quelques pays catholiques. En Portugal, en Espagne, dans le Roussillon, on exécute des danses solemnelles en l'honneur de nos mysteres & de nos plus grands saints. Toutes les veilles des fêtes de la Vierge, les jeunes filles s'assemblent devant la porte des églises qui lui sont consacrées, & passent la nuit à danser en rond & à chanter des hymnes & des cantiques à son honneur. Le cardinal Ximenès rétablit de son tems dans la cathédrale de Tolede, l'ancien usage des messes mosarabes, pendant lesquelles on danse dans le choeur & dans la nef avec autant d'ordre que de dévotion : en France même on voyoit encore vers le milieu du dernier siecle, les prêtres & tout le peuple de Limoges danser en rond dans le choeur de S. Léonard, en chantant : sant Marciau pregas per nous, & nous epingaren per bous. Voyez BRANDON. Et le P. Menetrier Jésuite, qui écrivoit son traité des ballets en 1682, dit dans la préface de cet ouvrage, qu'il avoit vû encore les chanoines de quelques églises qui, le jour de Pâques, prenoient par la main les enfans-de-choeur, & dansoient dans le choeur en chantant des hymnes de réjoüissance.

C'est de la religion des Hébreux, de celle des Chrétiens, & du Paganisme, que Mahomet a tiré les rêveries de la sienne. Il auroit donc été bien extraordinaire que la danse sacrée ne fût pas entrée pour quelque chose dans son plan : aussi l'a-t-il établie dans les mosquées, & cette partie du culte a été reservée au seul sacerdoce. Entre les danses des religieux Turcs, il y en a une surtout parmi eux qui est en grande considération : les dervis l'exécutent en piroüettant avec une extrème rapidité au son de la flute. Voyez MOULINET.

La danse sacrée qui doit sa premiere origine ainsi que nous l'avons vû, aux mouvemens de joie & de reconnoissance qu'inspirerent aux hommes les bienfaits récens du Créateur, donna dans les suites l'idée de celles que l'allégresse publique, les fêtes des particuliers, les mariages des rois, les victoires, &c. firent inventer en tems différens ; & lorsque le génie, en s'échauffant par degrés, parvint enfin jusqu'à la combinaison des spectacles réguliers, la danse fut une des parties principales qui entrerent dans cette grande composition. Voy. DANSE THEATRALE. On croit devoir donner ici une idée de ces danses différentes, avant de parler de celles qui furent consacrées aux théatres des anciens, & de celles qu'on a porté sur nos théatres modernes. Mursius en fait une énumération immense, que nous nous garderons bien de copier. Nous nous contentons de parler ici des plus importantes. (B)

DANSE ARMEE ; c'est la plus ancienne de toutes les danses profanes : elle s'exécutoit avec l'épée, le javelot & le bouclier. On voit assez que c'est la même que les Grecs appelloient memphitique. Ils en attribuoient l'invention à Minerve. Voyez MEMPHITIQUE.

Pyrrhus qui en renouvella l'usage, en est encore tenu pour l'inventeur par quelques anciens auteurs.

La jeunesse greque s'exerçoit à cette danse, pour se distraire des ennuis du siége de Troie. Elle étoit très-propre à former les attitudes du corps ; & pour la bien danser, il falloit des dispositions très-heureuses, & une très grande habitude.

Toutes les différentes évolutions militaires entroient dans la composition de cette danse, & l'on verra dans les articles suivans qu'elle fut le germe de bien d'autres. (B)

DANSE ASTRONOMIQUE. Les Egyptiens en furent les inventeurs ; par des mouvemens variés, des pas assortis, & des figures bien dessinées, ils représentoient sur des airs de caractere l'ordre, le cours des astres, & l'harmonie de leur mouvement. Cette danse sublime passa aux Grecs, qui l'adopterent pour le théatre. Voyez STROPHE, EPODE, &c.

Platon & Lucien parlent de cette danse comme d'une invention divine. L'idée en effet en étoit aussi grande que magnifique : elle suppose une foule d'idées précédentes qui font honneur à la sagacité de l'esprit humain. (B)

DANSES BACCHIQUES ; c'est le nom qu'on donnoit aux danses inventées par Bacchus, & qui étoient exécutées par les Satyres & les Bacchantes de sa suite. Le plaisir & la joie furent les seules armes qu'il employa pour conquérir les Indes, pour soûmettre la Lydie, & pour dompter les Tyrrhéniens. Ces danses étoient au reste de trois especes ; la grave qui répondoit à nos danses terre à terre ; la gaie qui avoit un grand rapport à nos gavottes légeres, à nos passepiés, à nos tambourins ; enfin la grave & la gaie mêlées l'une à l'autre, telles que sont nos chaconnes & nos autres airs de deux ou trois caracteres. On donnoit à ces danses les noms d'emmelie, de cordace, & de cycinnis. Voyez ces trois mots à leurs articles. (B)

DANSES CHAMPETRES ou RUSTIQUES. Pan, qui les inventa, voulut qu'elles fussent exécutées dans la belle saison au milieu des bois. Les Grecs & les Romains avoient grand soin de les rendre très-solemnelles dans la célébration des fêtes du dieu qu'ils en croyoient l'inventeur. Elles étoient d'un caractere vif & gai. Les jeunes filles & les jeunes garçons les exécutoient avec une couronne de chêne sur la tête, & des guirlandes de fleurs qui leur descendoient de l'épaule gauche, & étoient rattachées sur le côté droit. (B)

DANSE DES CURETES & DES CORYBANTES. Selon l'ancienne mythologie, les curetes & les corybantes qui étoient les ministres de la religion sous les premiers Titans, inventerent cette danse : ils l'exécutoient au son des tambours, des fifres, des chalumeaux, & au bruit tumultueux des sonnettes, du cliquetis des lances, des épées, & des boucliers. La fureur divine dont ils paroissoient saisis, leur fit donner le nom de corybantes. On prétend que c'est par le secours de cette danse qu'ils sauverent de la barbarie du vieux Saturne le jeune Jupiter, dont l'éducation leur avoit été confiée. (B)

DANSE DES FESTINS. Bacchus les institua à son retour en Egypte. Après le festin, le son de plusieurs instrumens réunis invitoit les convives à de nouveaux plaisirs ; ils dansoient des danses de divers genres : c'étoient des especes de bals où éclatoient la joie, la magnificence & l'adresse.

Philostrate attribue à Comus l'invention de ces danses ; & Diodore prétend que nous la devons à Terpsicore. Quoi qu'il en soit, voilà l'origine des bals en regle qui se perd dans l'antiquité la plus reculée. Le plaisir a toûjours été l'objet des desirs des hommes ; il s'est modifié de mille manieres différentes, & dans le fond il a toûjours été le même. (B)

DANSE DES FUNERAILLES. " Comme la nature a donné à l'homme des gestes relatifs à toutes ses différentes sensations, il n'est point de situation de l'ame que la danse ne puisse peindre. Aussi les anciens qui suivoient dans les arts les idées primitives, ne se contenterent pas de la faire servir dans les occasions d'allegresse ; ils l'employerent encore dans les circonstances solemnelles de tristesse & de deuil.

Dans les funérailles des rois d'Athenes, une troupe d'élite vêtue de longues robes blanches commençoit la marche ; deux rangs de jeunes garçons précédoient le cercueil, qui étoit entouré par deux rangs de jeunes vierges. Ils portoient tous des couronnes & des branches de cyprès, & formoient des danses graves & majestueuses sur des symphonies lugubres.

Elles étoient jouées par plusieurs musiciens qui étoient distribués entre les deux premieres troupes.

Les prêtres des différentes divinités adorées dans l'Attique, revêtus des marques distinctives de leur caractere, venoient ensuite : ils marchoient lentement & en mesure, en chantant des vers à la loüange du roi mort.

Cette pompe étoit suivie d'un grand nombre de vieilles femmes couvertes de longs manteaux noirs. Elles pleuroient & faisoient les contorsions les plus outrées, en poussant des sanglots & des cris. On les nommoit les pleureuses, & on regloit leur salaire sur les extravagances plus ou moins grandes qu'on leur avoit vû faire.

Les funerailles des particuliers formées sur ce modele, étoient à proportion de la dignité des morts, & de la vanité des survivans : l'orgueil est à-peu-près le même dans tous les hommes ; les nuances qu'on croit y appercevoir sont peut-être moins en eux-mêmes, que dans les moyens divers de le développer que la fortune leur prodigue ou leur refuse ". Traité historique de la danse, tome I. liv. II. chap. vj. (B)

DANSE DES LACEDEMONIENS. Licurgue, par une loi expresse, ordonna que les jeunes Spartiates dès l'âge de sept ans commenceroient à s'exercer à des danses sur le ton phrygien. Elles s'exécutoient avec des javelots, des épées & des boucliers. On voit que la danse armée a été l'idée primitive de cette institution : & le roi Numa prit la danse des Saliens de l'une & de l'autre. Voyez DANSE DES SALIENS.

La gymnopédice fut de l'institution expresse de Licurgue. Cette danse étoit composée de deux choeurs, l'un d'hommes faits, l'autre d'enfans : ils dansoient nuds, en chantant des hymnes en l'honneur d'Apollon. Ceux qui menoient les deux choeurs étoient couronnés de palmes. V. GYMNOPEDICE.

La danse de l'innocence étoit très-ancienne à Lacédémone : les jeunes filles l'exécutoient nues devant l'autel de Diane : avec des attitudes douces & modestes, & des pas lents & graves. Hélene s'exerçoit à cette danse lorsque Thésée la vit, en devint amoureux, & l'enleva. Il y a des auteurs qui prétendent, que Paris encore prit pour elle cette violente passion qui coûta tant de sang à la Grece & à l'Asie, en lui voyant exécuter cette même danse. Licurgue en portant la réforme dans les lois & les moeurs des Lacédémoniens, conserva cette danse, qui cessa dès-lors d'être dangereuse.

Dans cette république extraordinaire, les vieillards avoient des danses particulieres qu'ils exécutoient en l'honneur de Saturne, & en chantant les loüanges des premiers âges.

Dans une espece de branle qu'on nommoit hormus, un jeune homme leste & vigoureux, & d'une contenance fiere, menoit la danse ; une troupe de jeunes garçons le suivoit, se modeloit sur ses attitudes, & répétoit ses pas : une troupe de jeunes filles venoit immédiatement après eux avec des pas lents & un air modeste. Les premiers se retournoient vivement, se mêloient avec la troupe des jeunes filles, & représentoient ainsi l'union & l'harmonie de la tempérance & de la force. Les jeunes garçons doubloient les pas qu'ils faisoient dans cette danse, tandis que les jeunes filles ne les faisoient que simples ; & voilà toute la magie des deux mouvemens différens des uns & des autres en exécutant le même air. Voyez HORMUS. (B)

DANSE DES LAPITHES : elle s'exécutoit au son de la flûte à la fin des festins, pour célébrer quelque grande victoire. On croit qu'elle fut inventée par Pirithoüs. Elle étoit difficile & pénible, parce qu'elle étoit une imitation des combats des Centaures & des Lapithes : les différens mouvemens de ces monstres moitié hommes & moitié chevaux, qu'il étoit nécessaire de rendre, exigeoient beaucoup de force ; c'est par cette raison qu'elle fut abandonnée aux paysans. Lucien nous apprend qu'eux seuls l'exécutoient de son tems. (B)

DANSE DE L'ARCHIMIME, dans les funérailles des Romains. " On adopta successivement à Rome toutes les cérémonies des funérailles des Athéniens ; mais on y ajoûta un usage digne de la sagesse des anciens Egyptiens.

Un homme instruit en l'art de contrefaire l'air, la démarche, les manieres des autres hommes, étoit choisi pour précéder le cercueil ; il prenoit les habits du défunt, & se couvroit le visage d'un masque qui retraçoit tous ses traits : sur les symphonies lugubres qu'on exécutoit pendant la marche, il peignoit dans sa danse les actions les plus marquées du personnage qu'il représentoit.

C'étoit une oraison funebre muette, qui retraçoit aux yeux du public toute la vie du citoyen qui n'étoit plus.

L'archimime, c'est ainsi qu'on nommoit cet orateur funebre, étoit sans partialité ; il ne faisoit grace, ni en faveur des grandes places du mort, ni par la crainte du pouvoir de ses successeurs.

Un citoyen que son courage, sa générosité, l'élevation de son ame, avoient rendu l'objet du respect & de l'amour de la patrie, sembloit reparoître aux yeux de ses concitoyens ; ils joüissoient du souvenir de ses vertus ; il vivoit, il agissoit encore ; sa gloire se gravoit dans tous les esprits ; la jeunesse Romaine frappée de l'exemple, admiroit son modele ; les vieillards vertueux goûtoient déjà le fruit de leurs travaux, dans l'espoir de reparoître à leur tour sous ces traits honorables quand ils auroient cessé de vivre.

Les hommes indignes de ce nom, & nés pour le malheur de l'espece humaine, pouvoient être retenus par la crainte d'être un jour exposés sans ménagement à la haine publique, à la vengeance de leurs contemporains, au mépris de la postérité.

Ces personnages futiles, dont plusieurs vices, l'ébauche de quelques vertus, l'orgueil extrême, & beaucoup de ridicules, composent le caractere, connoissoient d'avance le sort qui les attendoit un jour, par la risée publique à laquelle ils voyoient exposés leurs semblables.

La satyre ou l'éloge des morts devenoit ainsi une leçon utile pour les vivans. La danse des archimimes étoit alors dans la Morale, ce que l'Anatomie est devenue dans la Physique ". Traité historique de la danse, tome I. liv. II. ch. vij. (B)

DANSES LASCIVES. On distinguoit ainsi les différentes danses qui peignoient la volupté. Les Grecs la connoissoient, & ils étoient dignes de la sentir ; mais bientôt par l'habitude ils la confondirent avec la licence. Les Romains moins délicats, & peut-être plus ardens pour le plaisir, commencerent d'abord par où les Grecs avoient fini. V. DANSE NUPTIALE.

C'est aux bacchanales que les danses lascives dûrent leur origine. Les fêtes instituées par les bacchantes pour honorer Bacchus ; dont on venoit de faire un dieu, étoient célebrées dans l'ivresse & pendant les nuits ; de-là toutes les libertés qui s'y introduisirent : les Grecs en firent leurs délices, & les Romains les adopterent avec une espece de fureur, lorsqu'ils eurent pris leurs moeurs, leurs arts, & leurs vices. (B)

DANSE DE L'HYMEN. Une troupe legere de jeunes garçons & de jeunes filles couronnés de fleurs exécutoient cette danse dans les mariages, & ils exprimoient par leurs figures, leurs pas, & leurs gestes, la joie vive d'une noce. C'est une des danses qui étoient gravées ; au rapport d'Homere, sur le bouclier d'Achille. Il ne faut pas la confondre avec les danses nuptiales dont on parlera plus bas ; celle-ci n'avoit que des expressions douces & modestes. Voyez sur cette danse & son origine le I. tome du traité de la danse. (B)

DANSE DES MATASSINS ou DES BOUFFONS. Elle étoit une des plus anciennes danses des Grecs. Les danseurs étoient vêtus de corcelets ; ils avoient la tête armée de morions dorés, des sonnettes aux jambes, & l'épée & le bouclier à la main : ils dansoient ainsi avec des contorsions guerrieres & comiques, sur des airs de ces deux genres. Cette sorte de danse a été fort en usage sur nos anciens théatres : on ne l'y connoît plus maintenant, & les délices des Grecs sont de nos jours reléguées aux marionnettes. Thoinot Arbeau a décrit cette danse dans son Orchesographie. (B)

DANSE MEMPHITIQUE. Elle fut, dit-on, inventée par Minerve, pour célébrer la victoire des dieux & la défaite des Titans. C'étoit une danse grave & guerriere, qu'on exécutoit au son de tous les instrumens militaires. Voyez MEMPHITIQUE. (B)

DANSES MILITAIRES. On donnoit ce nom à toutes les danses anciennes qu'on exécutoit avec des armes, & dont les figures peignoient quelques évolutions militaires. Plusieurs auteurs en attribuent l'invention à Castor & Pollux ; mais c'est une erreur qui est suffisamment prouvée par ce que nous avons déjà dit de la danse armée. Ces deux jeunes héros s'y exercerent sans-doute avec un succès plus grand que les autres héros leurs contemporains ; & c'est la cause de la méprise.

Ces danses furent fort en usage dans toute la Grece, mais à Lacédémone sur-tout, elles faisoient partie de l'éducation de la jeunesse. Les Spartiates alloient toûjours à l'ennemi en dansant. Quelle valeur ne devoit-on pas attendre de cette foule de jeunes guerriers, accoûtumés dès l'enfance à regarder comme un jeu les combats les plus terribles ! (B)

DANSE NUPTIALE. Elle étoit en usage à Rome dans toutes les noces : c'étoit la peinture la plus dissolue de toutes les actions secrettes du mariage. Les danses lascives des Grecs donnerent aux Romains l'idée de celle-ci, & ils surpasserent de beaucoup leurs modeles. La licence de cet exercice fut poussée si loin pendant le regne de Tibere, que le sénat fut forcé de chasser de Rome par un arrêt solemnel tous les danseurs & tous les maîtres de danse.

Le mal étoit trop grand sans-doute lorsqu'on y appliqua le remede extrême ; il ne servit qu'à rendre cet exercice plus piquant ; la jeunesse Romaine prit la place des danseurs à gages qu'on avoit chassés ; le peuple imita la noblesse, & les sénateurs eux-mêmes n'eurent pas honte de se livrer à cet indigne exercice. Il n'y eut plus de distinction sur ce point entre les plus grands noms & la plus vile canaille de Rome. L'empereur Domitien enfin, qui n'étoit rien moins que délicat sur les moeurs, fut forcé d'exclure du sénat, des peres conscripts qui s'étoient avilis jusqu'au point d'exécuter en public ces sortes de danses. (B)

DANSE PYRRHIQUE ; c'est la même que celle que l'on nommoit armée, que Pyrrhus renouvella, & dont quelques auteurs le prétendent l'inventeur. Voyez DANSE ARMEE. (B)

DANSE DU PREMIER JOUR DE MAI. A Rome & dans toute l'Italie, plusieurs troupes de jeunes citoyens des deux sexes sortoient de la ville au point du jour ; elles alloient en dansant au son des instrumens champêtres, cueillir dans la campagne des rameaux verds ; elles les rapportoient de la même maniere dans la ville, & elles en ornoient les portes des maisons de leurs parens, de leurs amis ; & dans les suites, de quelques personnes constituées en dignité. Ceux-ci les attendoient dans les rues, où on avoit eu le soin de tenir des tables servies de toutes sortes de mets. Pendant ce jour tous les travaux cessoient, on ne songeoit qu'au plaisir, Le peuple, les magistrats, la noblesse confondus & réunis par la joie générale, sembloient ne composer qu'une seule famille ; ils étoient tous parés de rameaux naissans : être sans cette marque distinctive de la fête, auroit été une espece d'infamie. Il y avoit une sorte d'émulation à en avoir des premiers ; & de-là cette maniere de parler proverbiale en usage encore de nos jours, on ne me prend point sans verd.

Cette fête commencée dès l'aurore & continuée pendant tout le jour, fut par la succession des tems poussée bien avant dans la nuit. Les danses, qui n'étoient d'abord qu'une expression naïve de la joie que causoit le retour du printems, dégénérerent dans les suites en des danses galantes, & de ce premier pas vers la corruption, elles se précipiterent avec rapidité dans une licence effrénée. Rome, toute l'Italie étoient plongées alors dans une débauche si honteuse, que Tibere lui-même en rougit, & cette fête fut solemnellement abolie. Mais elle avoit fait des impressions trop profondes : on eut beau la défendre ; après les premiers momens de la promulgation de la loi, on la renouvella, & elle se répandit dans presque toute l'Europe. C'est là l'origine de ces grands arbres ornés de fleurs, qu'on plante dès l'aurore du premier jour de Mai dans tant de villes, au-devant des maisons de gens en place. Il y a plusieurs endroits où c'est un droit de charge.

Plusieurs auteurs pensent que c'est de la danse du premier jour de Mai que dériverent ensuite toutes les danses baladoires frondées par les peres de l'Eglise, frappées d'anathème par les papes, abolies par les ordonnances de nos rois, & séverement condamnées par les arrêts des parlemens. Quoi qu'il en soit, il est certain que cette danse réunit à la fin, tous les différens inconvéniens qui devoient réveiller l'attention des empereurs & des magistrats. (B)

DANSE DES SALIENS. Numa Pompilius l'institua en l'honneur du dieu Mars. Ce roi choisit parmi la plus illustre noblesse, douze prêtres qu'il nomma saliens, du sautillage & pétillement du sel qu'on jettoit dans le feu lorsqu'on brûloit les victimes. Ils exécutoient leur danse dans le temple, pendant le sacrifice & dans les marches solemnelles qu'ils faisoient dans les rues de Rome, en chantant des hymnes à la gloire de Mars. Leur habillement d'une riche broderie d'or, étoit couvert d'une espece de cuirasse d'airain : ils portoient le javelot d'une main & le bouclier de l'autre.

De cette danse dériverent toutes celles qui furent instituées dans la suite pour célebrer les fêtes des dieux. (B)

DANSE THEATRALE. On croit devoir donner cette dénomination aux danses différentes que les anciens & les modernes ont portées sur leurs théatres. Les Grecs unirent la danse à la Tragédie & à la Comédie, mais sans lui donner une relation intime avec l'action principale ; elle ne fut chez eux qu'un agrément presqu'étranger. Voyez INTERMEDE.

Les Romains suivirent d'abord l'exemple des Grecs jusqu'au regne d'Auguste ; il parut alors deux hommes extraordinaires qui créerent un nouveau genre, & qui le porterent au plus haut degré de perfection. Il ne fut plus question à Rome que des spectacles de Pilade & de Bayle. Le premier, qui étoit né en Cilicie, imagina de représenter par le seul secours de la danse, des actions fortes & pathétiques. Le second, né à Alexandrie, se chargea de la représentation des actions gaies, vives & badines. La nature avoit donné à ces deux hommes le génie & les qualités extérieures ; l'application, l'étude & l'amour de la gloire, leur avoient développé toutes les ressources de l'art. Malgré ces avantages nous ignorerions peut-être qu'ils eussent existé, & leurs contemporains auroient été privés d'un genre qui fit leurs délices, sans la protection signalée qu'Auguste accorda à leurs théatres & à leurs compositions.

Ces deux hommes rares ne furent point remplacés ; leur art ne fut plus encouragé par le gouvernement, & il tomba dans une dégradation sensible depuis le regne d'Auguste jusqu'à celui de Trajan, où il se perdit tout-à-fait.

La danse ensevelie dans la barbarie avec les autres arts, reparut avec eux en Italie dans le quinzieme siecle ; l'on vit renaître les ballets dans une fête magnifique, qu'un gentilhomme de Lombardie nommé Bergonce de Botta, donna à Tortone pour le mariage de Galéas duc de Milan avec Isabelle d'Aragon. Tout ce que la poësie, la musique, la danse, les machines peuvent fournir de plus brillant, fut épuisé dans ce spectacle superbe ; la description qui en parut étonna l'Europe, & piqua l'émulation de quelques hommes à talens, qui profiterent de ces nouvelles lumieres pour donner de nouveaux plaisirs à leur nation. C'est l'époque de la naissance des grands ballets, voyez BALLET, & de l'opéra, voyez OPERA. (B)

DANSE D'ANIMAUX. Voyez BALLET. (B)

DANSE DE SAINT WEIT, selon les Allemands, ou DE S. GUY, selon les François, chorea sancti Viti. (Medec.) est une espece de maladie convulsive qui a été connue premierement en Allemagne, où elle a reçû le nom sous lequel nous venons de la désigner ; & ensuite en Angleterre, en France. Sennert en fait mention dans son troisieme tome, liv. VI. part. 2. c. jv. il la regarde comme une espece de tarantisme. C'est ce que font aussi Horstius, lib. II. de morb. cap. Bellini, de morb. cap. Messonier, traité des malad. extr. Nicolas Tulpius rapporte une observation de cette maladie dans son recueil, liv. I. Sydenham la décrit très-exactement (ce que ne font pas les autres auteurs cités) dans la partie de ses ouvrages intitulée Schedula monit. de novae febris ingressu. Il en dit encore quelque chose pour la curation dans ses processus integri, &c. L'illustre professeur de Montpellier, M. de Sauvages, dit dans ses nouvelles classes de maladies, l'avoir observée dans une femme de cinquante ans.

Tous ceux qui parlent de cette maladie, conviennent qu'elle est très-rare ; mais ils ne conviennent pas tous des mêmes accidens qui l'accompagnent. On suivra ici la description qu'en donne l'Hippocrate anglois, qui dit avoir vû au moins cinq personnes qui en étoient atteintes, & qui en ont été guéries par ses soins.

Cette maladie attaque les enfans des deux sexes depuis l'âge de dix ans jusqu'à l'age de puberté : elle se fait connoître par les symptomes suivans. Le malade commence à boîter & à ressentir une foiblesse dans une des deux jambes, sur laquelle il a peine à se soûtenir ; ce qui augmente au point qu'il la traîne après soi, comme font les innocens : il ne peut retenir quelques instans de suite dans la même situation, la main du même côté appliquée à sa poitrine, à ses flancs, ou à toute autre chose fixe ; les contorsions convulsives de cette partie l'obligent à la changer sans-cesse de place, quelqu'effort qu'il fasse pour la fixer. Lorsqu'il veut porter un verre à sa bouche, il fait mille gestes & mille contours, ne pouvant l'y porter en droite ligne, sa main étant écartée par la convulsion, jusqu'à ce que se trouvant à la portée de la bouche, il fixe le verre avec ses levres, & il avale tout d'un trait précipité la boisson qui y est contenue ; ce qui fait un spectacle tristement risible, mais qui ne peut pourtant pas être appellé proprement une danse, même avec tous les symptomes réunis, tels qu'ils viennent d'être décrits.

Cette maladie a été vraisemblablement appellée danse de S. Weit, à cause d'une chapelle qui existoit, dit-on, proche d'Ulm en Allemagne, sous le nom de ce saint, que l'on alloit visiter avec grande dévotion, & dont on invoquoit l'intercession pour la guérison de ce mal, parce qu'on prétend qu'il en avoit été attaqué lui-même, & comme ce sont des jeunes gens qui y sont plus sujets que d'autres, il s'en rendoit un grand nombre à cette chapelle pendant le printems, qui mêloient le plaisir de la danse aux exercices de piété, dans une saison qui porte à la joie. Il s'en trouvoit parmi ceux-ci qui avoient la maladie convulsive ; on les appelloit des danseurs par dérision, à cause des secousses qu'ils éprouvoient dans les bras & dans les jambes, qui les faisoient gesticuler involontairement.

On doit conclure de l'exposition des accidens qui accompagnent cette maladie : qu'elle n'est pas une simple convulsion, mais qu'elle est compliquée avec une disposition à la paralysie ; ce que l'on peut assûrer d'autant plus, que la danse de S. Weit a beaucoup de rapport avec le tremblement, & qu'il est connu des medecins qu'il y a deux especes de tremblemens, dont l'un est à demi-convulsif, & l'autre à demi-paralytique.

La maniere dont Cheyne traite cette maladie, semble confirmer ce sentiment. On doit d'autant plus déférer à celui de cet auteur, qu'il a eu plus d'occasions d'observer & de traiter cette affection singuliere, qui est plus commune parmi les Anglois que par-tout ailleurs.

On a attribue mal-à-propos la cause de cette maladie à un venin particulier, à une matiere contagieuse, virulente. On la trouve, cette cause, plus naturellement dans un vice de distribution du fluide nerveux, qui se fait inégalement, sans ordre & sans dépendance de la volonté, dans les muscles du bras, de la jambe, & de toutes les parties du côté affecté. Or cette distribution du fluide nerveux est tantôt plus considérable, mais inégalement faite, dans les muscles antagonistes ; tantôt elle se fait, de même qu'auparavant, dans quelques-uns, pendant qu'elle diminue considérablement dans quelques autres ; tantôt elle se fait moins dans tous les muscles de la partie, mais d'une maniere disproportionnée. De ces différentes combinaisons vicieuses, il résulte une contraction déréglée & sans relâche des muscles du côté attaqué. Le vice topique des parties détermine l'affection plutôt d'un côté que d'un autre ; savoir, la foiblesse des nerfs ou des muscles, ou une tension inégale de ces organes, soit que ces mauvaises dispositions doivent leur origine à un défaut de conformation ou à un vice inné, soit qu'elles viennent d'une cause accidentelle : tout ce qui peut y avoir donné lieu, doit être mis au nombre des causes éloignées de-cette maladie : on peut les réduire à deux genres ; savoir, à tout ce qui peut relâcher ou tendre outre mesure, de maniere cependant que l'une ou l'autre de ces causes fasse son effet irrégulierement & avec inégalité. Ces dispositions étant établies, les mauvais sucs fournis à la masse des humeurs par les premieres voies, suffisent souvent à déterminer la maladie, comme causes occasionnelles.

C'est dans cette idée que Cheyne commençoit toûjours le traitement de cette maladie par un vomitif, & que le bon effet l'engageoit à en répeter l'usage ; pratique analogue à celle qui est usitée dans les maladies convulsives compliquées, avec une disposition à la paralysie.

Les indications curatives doivent donc tendre à évacuer les mauvais sucs des premieres voies ; à corriger l'épaississement de la lymphe, à l'atténuer par des remedes appropriés ; à raffermir les solides des parties affectées, si c'est la disposition paralytique qui domine ; & à les relâcher au contraire, & les assouplir en quelque façon, si c'est la disposition convulsive, qui vient presque toûjours de sécheresse dans les fibres.

Cheyne remplissoit la premiere indication avec les vomitifs, Sydenham employoit pour cet effet les purgatifs, & ils en répetoient chacun l'usage de deux en deux jours au commencement de la maladie. Cette méthode pratiquée par de si célebres medecins, doit être préferée à toute autre : on doit donc ne pas hésiter, d'après ces grands maîtres, à commencer le traitement de la danse de S. Weit par les évacuans vomitifs ou purgatifs, selon que la nature semble demander plus ou moins l'un ou l'autre de ces remedes, ou tous les deux ensemble ; après avoir fait préceder une ou deux saignées, selon que le pouls l'indique, qui doivent être répétées selon l'exigence des cas.

Il faut après cela travailler à remettre les digestions en regle par le moyen des stomachiques chauds, auxquels on pourra associer fort utilement l'écorce du Pérou & la racine d'aunée. On doit aussi faire usage en même tems de légers apéritifs, & sur-tout des antispasmodiques, tels que la racine de pivoine mâle, & celle de valériane sauvage. On doit outre cela s'appliquer à remédier aux causes antécédentes de la maladie, par des délayans & des incisifs ; par des topiques propres à fortifier, comme des embrocations d'eaux minérales chaudes ; ou bien au contraire par des remedes propres à relâcher & détendre la rigidité des fibres.

Tous ces différens moyens de guérison doivent être employés séparément, ou combinés entr'eux, selon la variété des circonstances. On doit enfin observer d'engager les personnes sujettes à cette maladie, à employer dans le tems de l'année suivante, qui répond à celui auquel l'attaque est survenue, des remedes convenables, pour en prévenir une seconde, ainsi de suite : on ne doit pas sur-tout omettre alors la saignée & la purgation. (d)


DANSERv. act. (Boulang.) c'est travailler la pâte à biscuit sur une table au sortir du pétrain, jusqu'à ce qu'elle soit bien ferme & bien ressuyée. Ce travail consiste à tourner, retourner, presser, manier avec les mains, pétrir avec les poings pendant environ un quart-d'heure.


DANSEURDANSEUSE, subst. nom générique qu'on donne à tous ceux qui dansent, & plus particulierement à ceux qui font profession de la danse.

La danse de l'opéra de Paris est actuellement composée de huit danseurs & de six danseuses qui dansent des entrées seuls, & qu'on appelle premiers danseurs. Les corps d'entrée sont composés de douze danseurs & de quatorze danseuses, qu'on nomme figurans : & la danse entiere, de quarante sujets. Voyez FIGURANT.

Dans les lettres patentes d'établissement de l'opéra, le privilege de non-dérogeance n'est exprimé que pour les chanteurs & chanteuses seulement. Voyez CHANTEUR, DANSE, OPERA. (B)

DANSEUR, s. mas. (Maître de danse) celui qui danse ou qui montre à danser, en qualité de maître de la communauté de cet art.

Les statuts de cette communauté sont de l'année 1658, donnés, approuvés, confirmés par lettres patentes de Louis XIV. enregistrées au châtelet le 13 Janvier 1659, & au parlement le 12 Août suivant. Il est bien fait mention dans le vû des lettres, de plusieurs autres statuts & ordonnances, donnés de tems immémorial par les rois de France ; mais comme on n'en rapporte aucune date, on ne peut rien dire de plus ancien sur son établissement dans la capitale & dans les autres villes du royaume.

Le chef qui est à la tête de la communauté, & qui la gouverne avec les maîtres de la confrairie, a le titre & la qualité de roi de tous les violons, maîtres à danser & joueurs d'instrumens, tant hauts que bas, du royaume.

Ce roi de la danse n'entre point dans cette charge par élection, mais par des lettres de provision du Roi, comme étant un des officiers de sa maison.

A l'égard des maîtres de la confrairie, ils sont élus tous les ans à la pluralité des voix, & tiennent lieu dans ce corps, pour leur autorité & fonctions, de ce que sont les jurés dans les autres communautés.

Il y a deux registres où les brevets d'apprentissage & les lettres de maîtrise doivent être enregistrés ; celui du roi des violons, & celui des maîtres de la confrairie.

Les apprentis sont obligés pour quatre ans : on peut néanmoins leur faire grace d'une année. Les aspirans doivent montrer leur expérience devant le roi des violons, qui peut y appeller vingt-quatre maîtres à son choix ; mais seulement dix pour les fils & les maris des filles de maîtres. C'est aussi de ce roi que les uns & les autres prennent leurs lettres.

Les violons de la chambre du Roi sont reçus sur leurs brevets de retenue ; ils payent néanmoins les droits.

Nul, s'il n'est maître, ne peut tenir salle ou école, soit pour la danse, soit pour les instrumens, ni donner sérénades, ni donner concerts d'instrumens aux noces, aux assemblées publiques ; mais il est défendu aux mêmes maîtres de joüer dans les cabarets & les lieux infames, sous les peines & amendes portées par les sentences du châtelet du 2 Mars 1644, & arrêts du parlement du 11 Juillet 1648.

Enfin il est permis au roi des violons de nommer des lieutenans dans chaque ville du royaume, pour faire observer ces statuts, recevoir & agréer les maîtres, donner toutes lettres de provisions sur la présentation dudit roi ; auxquels lieutenans il appartient la moitié des droits dûs au roi pour les réceptions d'apprentis & de maîtres. Réglement des maîtres à danser, & diction. du Comm.

DANSEUR DE CORDE, s. m. (Art) celui qui, avec un contre-poids ou sans contre-poids dans ses mains, marche, danse, voltige sur une corde de différente grosseur, qui quelquefois est attachée à deux poteaux opposés, d'autres fois est tendue en l'air, lâche ou bien bandée.

Les Littérateurs qui recherchent curieusement l'origine des choses, prétendent que l'art de danser sur la corde a été inventé peu de tems après les jeux corniques, où les Grecs dansoient sur des outres de cuir, & qui furent institués en l'honneur de Bacchus vers l'an 1345 avant J. C. Quoiqu'il en soit de cette opinion, il est toûjours vrai qu'on ne peut douter de l'antiquité de l'exercice de la danse sur la corde, dont les Grecs firent un art très-périlleux, & qu'ils porterent au plus haut point de variété & de raffinement : de-là les noms de Neurobates, Oribates, Schaenobates, Acrobates, qu'avoient chez eux les danseurs de corde, suivant la diverse maniere dont ils exécutoient leur art.

Mercurial nous a donné dans sa gymnastique cinq figures de danseurs de corde, gravées d'après des pierres antiques. Les Romains nommoient leurs danseurs de corde funambuli, & Térence en fait mention dans le prologue de son Hecyre ; mais pour abréger, je renvoye sur ce sujet le lecteur à la dissertation d'un savant d'Allemagne, de M. Grodeck. Elle est imprimée à Dantzick (Gedani) en 1702, in -8°. Je me contenterai d'ajoûter que les Cyzicéniens firent frapper en l'honneur de l'empereur Caracalla, une médaille insérée & expliquée par M. Spon dans ses recherches d'antiquités ; & cette seule médaille prouve assez que les danseurs de corde, faisoient dans ce tems-là un des principaux amusemens des grands & du peuple.

Bien des gens ont de la peine à comprendre quel plaisir peut donner un spectacle qui agite l'ame, qui l'importune avec inquiétude, qui l'effraye, & qui n'offre que des craintes & des allarmes ; cependant il est certain, comme le dit M. l'abbé du Bos, que plus les tours qu'un voltigeur téméraire fait sur la corde sont périlleux, plus le commun des spectateurs s'y rend attentif. Quand ce sauteur, ce voltigeur fait un saut entre deux épées prêtes à le percer si, dans la chaleur du mouvement, son corps s'écartoit d'un point de la ligne qu'il doit décrire, il devient un objet digne de toute notre curiosité. Qu'on mette deux bâtons à la place des épées, que le voltigeur fasse tendre sa corde à deux piés de hauteur sur une prairie, il fera vainement les mêmes sauts, les mêmes tours, on ne daignera plus le regarder, l'attention du spectateur cesse avec le danger.

D'où peut donc venir ce plaisir extrème qui accompagne seulement le danger où se trouvent nos semblables ? Est-ce une suite de notre humanité ? Je ne le pense pas, quoique l'inhumanité n'ait malheureusement que des branches trop étendues : mais je crois avec l'auteur des réflexions sur la Poésie & sur la Peinture, que le plaisir dont il s'agit ici, est l'effet de l'attrait de l'émotion qui nous fait courir par instinct, après les objets capables d'exciter nos passions, quoique ces objets fassent sur nous des impressions fâcheuses. Cette émotion qui s'excite machinalement quand nous voyons nos pareils dans le péril, est une passion dont les mouvemens remuent l'ame, la tiennent occupée, & cette passion a des charmes malgré les idées tristes & importunes qui l'environnent. Voilà la véritable explication de ce phénomene, & pour le dire en passant, de beaucoup d'autres qui ne semblent point y avoir de rapport ; comme par exemple de l'attrait des jeux de hasard, qui n'est un attrait que parce que ces sortes de jeux tiennent l'ame dans une émotion continuelle sans contention d'esprit ; en un mot, voilà pourquoi la plûpart des hommes sont assujettis aux goûts & aux inclinations, qui sont pour eux des occasions fréquentes d'être occupés par des sensations vives & satisfaisantes. Vous trouverez ce sujet admirablement éclairci dans l'ouvrage que j'ai cité, & ce n'est pas ici le lieu d'en dire davantage. Voyez COMPASSION. Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.


DANTAS. m. (Hist. nat. des quadrup.) nom que donnent les Espagnols du Pérou au plus grand des quadrupedes de l'Amérique méridionale. Les Portugais du Para l'appellent auté. Il est plus petit & moins gros qu'un boeuf, plus épais & moins élancé que le cerf & l'élan ; il n'a point de cornes, & a la queue fort courte ; il est extrêmement fort & leger à la course, & se fait jour au milieu des bois les plus fourrés. Il ne se rencontre au Pérou que dans quelques cantons boisés de la Cordeliere orientale ; mais il n'est pas rare dans les bois de l'Amazone, ni dans ceux de la Guiane. On le nomme vagra dans la langue du Pérou ; tapiira, dans celle du Bresil ; maypouri, dans la langue Galibi sur les côtes de la Guiane. Comme la terre-ferme, voisine de l'île de Cayenne, fait partie du continent que traverse l'Amazone, & est contiguë aux terres arrosées par ce fleuve, on trouve dans l'un & dans l'autre pays la plûpart des mêmes animaux. Voilà tout ce que M. de la Condamine dit du danta dans son voyage de l'Amérique méridionale (Mém. de l'acad. des Sc. 1745. p. 468.), & je m'en tiens à sa simple description, parce que celles des autres voyageurs ne s'accordent point ensemble : Marmol, par exemple assûre que le danta d'Afrique a une corne au milieu de la tête courbée en rond en maniere d'anneau ; ce n'est point-là notre animal qui est sans cornes. LÉry donne au danta d'Amérique pour défenses deux dents tournées en rond comme la corne de Marmol. M. de la Condamine ne parle ni de ces deux défenses, ni d'aucune autre singularité du danta. Il en eût été sans-doute instruit, mais il n'écrivoit pas ses voyages pour transmettre des faits imaginaires. Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.


DANTZICK(Géog. mod.) ville libre & anséatique, & capitale de la Prusse royale & de la Pomerelle en Pologne. Elle est située sur les petites rivieres de Rodaune & de Morlaw, proche la Vistule & le golfe d'Angil, sur la mer Baltique. Long. 36. 40. lat. 54. 22. C'est une ville d'un commerce très-étendu.


DANUBES. m. (Géog. mod.) en allemand Douaw, le plus célebre & le plus grand fleuve de l'Europe après le Wolga. Hésiode est le premier auteur qui en ait parlé. (Théog. v. 339.) Les rois de Perse mettoient de l'eau de ce fleuve & du Nil dans Gaza avec leurs autres thrésors, pour donner à connoître la grandeur & l'étendue de leur empire. Le Danube prend sa source au-dessous de Toneschingen village de la principauté de Furstemberg, traverse la Soüabe, la Baviere, l'Autriche, la Hongrie, la Servie, la Bulgarie, &c. & finalement se décharge dans la mer Noire par deux embouchures. L'abbé Regnier Desmarais, dans son voyage de Munich, dit assez plaisamment sur le cours de ce fleuve.

Déjà nous avons vû le Danube inconstant,

Qui tantôt Catholique, & tantôt Protestant,

Sert Rome & Luther de son onde,

Et qui comptant après pour rien

Le Romain, le Luthérien,

Finit sa course vagabonde

Par n'être pas même Chrétien.

Rarement à courir le monde

On devient plus homme de bien.

Le Lecteur curieux de connoître le cours du Danube, l'histoire naturelle & géographique d'un grand nombre de pays qu'il arrose, le moderne & l'antique savamment réunis, trouvera tout cela dans le magnifique ouvrage du comte de Marsigly sur le Danube. Il a paru à la Haie en 1726 en 6 volumes in-folio, décorés d'excellentes tailles-douces. Peu de gens ont eu des vûes aussi étendues que son illustre auteur : il y en a encore moins qui ayent eu assez de fortune pour exécuter comme lui ce qu'il a fait en faveur des Sciences. Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.


DAPALIS(Myth.) surnom que les Romains donnoient à Jupiter, comme conservateur des mets & intendant des festins.


DAPHNÉPHORES. m. (Myth.) jeune homme choisi entre les mieux faits, les plus robustes, & les mieux nés, qui pendant les fêtes qu'on célebroit en Grece tous les neuf ans en l'honneur d'Apollon, avoit la fonction de porter la branche de laurier ornée de globes de cuivre, couronné de laurier & de fleurs : ces fêtes s'appelloient daphnéphories ; & le plus remarquable des globes désignoit le Soleil ; les moins considérables étoient des symboles de la Lune & d'autres étoiles ; les couronnes marquoient les jours de l'année.


DAPHNOMANCIES. f. (Divinat.) sorte de divination qui se faisoit par le moyen du laurier, & qu'on nommoit ainsi parce que les Poëtes feignoient que la nymphe Daphné, en se dérobant aux poursuites d'Appollon, avoit été changée en laurier.

On pratiquoit la daphnomancie de deux manieres : 1°. en jettant dans le feu une branche de laurier ; si en brûlant elle pétilloit & faisoit un certain bruit, on en tiroit un heureux présage : c'étoit au contraire mauvais signe quand elle brûloit tout simplement & sans produire aucun son, comme dit Properce.

Si tacet extincto laurus adusta foco.

L'autre maniere étoit de mâcher des feuilles de laurier, qui inspiroit, disoit-on, le don de prophétie : aussi les pythies, les sibylles, & les prêtres d'Apollon n'omettoient-ils jamais cette cérémonie ; ce qui faisoit regarder le laurier comme le symbole caractéristique de la divination. (G)


DAPIFERS. m. (Hist. mod.) nom de dignité & d'office, grand-maître de la maison de l'empereur. Ce mot en latin est composé de dapis, qui signifie un mets, une viande qui doit être servie sur la table ; & de fero, je porte : ainsi il signifie proprement porte-mets, porte-viande, un officier qui porte les mets, qui sert les viandes sur la table.

Ce titre de dapifer étoit un nom de dignité & d'office dans la maison impériale, que l'empereur de Constantinople conféra au czar de Russie comme une marque de faveur. Cet office fut autrefois institué en France par Charlemagne sous le titre de dapiferat & sénéchaussée, qui comprenoient l'intendance sur tous les offices domestiques de la maison royale ; ce que nous nommons aujourd'hui grand-maître de la maison du Roi. Les rois d'Angleterre, quoique souverains, se faisoient honneur de posséder cette charge dans la maison de nos rois ; & c'est en conséquence de cette dignité, dont ils étoient revêtus comme comtes d'Anjou, qu'ils étoient gardiens & défenseurs de l'abbaye de S. Julien de Tours. On lit cette anecdote dans une lettre d'Henri I. roi d'Angleterre, écrite vers les premieres années du xij. siecle, & rapportée au tome IV. des miscellanea de M. Baluze. Cette charge étoit la premiere de la maison de nos rois, & ses possesseurs signoient à toutes les charges. Elle se nommoit en françois sénéchal, & a été remplacée par celle de grand-maître de la maison du Roi. Voyez MAITRES (grands). (a)

La dignité de dapifer fut beaucoup moins éminente en Angleterre, puisque dans plusieurs de nos anciennes chartes, l'officier qui en est revêtu est nommé un des derniers de la maison royale.

La dignité de dapifer subsiste encore aujourd'hui en Allemagne, & l'électeur palatin l'a possédée jusqu'en 1623, que l'électeur de Baviere a pris le titre d'archi-dapifer de l'empire ; son office est au couronnement de l'empereur, de porter à cheval les premiers plats à sa table.

Les différentes fonctions de la charge de dapifer, lui ont fait donner par les auteurs anciens plusieurs noms différens ; comme d', eleator, dipnocletor, convocator, trapezopaeus, architriclinus, progusta, praegustator, domesticus, megadomesticus, oeconomus, majordomus, seneschallus, schalcus, gastaldus, assessor, praefectus ou praepositus mensae, princeps coquorum & magirus. Chambers. (G)


DARBou DERBY, (Géog. mod.) ville d'Angleterre, capitale de Derbyshire. Elle est située sur le Dervant. Long. 16. 10. lat. 52. 54.


DARCEDARCINE, BASSIN, CHAMBRE, PARADIS, (Marine) tous ces noms sont synonymes, & se donnent à la partie d'un port de mer où les bâtimens sont le plus à l'abri & le plus en sûreté. On donne volontiers ce nom de darse à l'endroit où l'on met les galeres, & qui est fermé d'une chaîne. Voyez CHAMBRE & BASSIN. (Z)


DARD(Hist. nat.) Voyez VANDOISE.

DARD, s. m. (Hist. anc.) jaculum, épieu armé par un bout d'une pointe de fer, & propre à se lancer à la main.

DARDS, en Architecture, bouts de fleches, que les anciens ont introduits comme symboles de l'amour, parmi les oves qui ont la forme du coeur.

DARDS DE FER, (Serrurerie) on en voit de placés sur une grille ou porte de fer, pour servir de chardon & de défense.

DARDS A FEU, (Art milit. & Mar.) c'est une sorte d'artifice qu'on jette dans les vaisseaux ennemis.

DARD, terme de Pêche ; voyez FOUANNE ou TRIDENT.

DARD, (Jard.) est le montant ou le petit brin droit & rond, qui s'élance du milieu du calice de certaines fleurs, telles que l'oeillet. (K)


DARDA(Géog. mod.) fort de la basse Hongrie sur la Drawe. Long. 36. 45. lat. 45. 55.


DARDANARIUSsub. m. (Hist. anc.) usurier, monopoleur si l'on pouvoit se servir de ce mot. Ce nom se donnoit autrefois à ceux qui causoient la disette & cherté des denrées, sur-tout du blé, en les achetant en grande quantité, & les serrant ensuite pour en faire hausser la valeur, & les vendre à un prix exorbitant. Ces gens ont toûjours été en horreur dans toutes les nations ; & on les a séverement punis, quand ils ont été reconnus. Voyez MONOPOLE.

Le mot dardanarius vient de Dardanus, qui, dit-on, détruisoit les fruits de la terre par une espece de sorcellerie.

Ces sortes de gens sont aussi appellés aeruscatores, directarii, sitocapeli, annonae flagellatores, & seplatiarii. Chambers. (G)


DARDANELLE(CANAL ou DETROIT DES), Géog. mod. fameux canal qui sépare les deux plus belles parties de la terre, l'Europe & l'Asie. On l'appelle autrement l'Hellespont, le détroit de Gallipoli, le bras de S. Georges, les bouches de Constantinople. Les Turcs le connoissent sous le nom de Boghas ou détroit de la mer Blanche. Il y a beaucoup d'apparence que le nom de Dardanelles vient de Dardane, ancienne ville qui n'en étoit pas éloignée, & dont le nom même seroit peut-être aujourd'hui dans l'oubli, sans la paix qui y fut conclue entre Mithridate & Sylla. Ce canal, qui joint l'Archipel à la Propontide ou mer de Marmara, est bordé à droite & à gauche par de belles collines assez bien cultivées. L'embouchure du canal a près de quatre milles & demi de large, & est défendue par des châteaux dont nous parlerons dans l'article suivant. Les eaux de la Propontide qui passent par ce canal y deviennent plus rapides ; lorsque le vent du nord souffle, il n'est point de vaisseaux qui se puissent présenter pour y entrer, mais on ne s'apperçoit plus du courant avec un vent du sud. Tournefort, voyage du Levant, lettre xj. Article de M(D.J.)

DARDANELLES (châteaux des), Géogr. Il y a deux anciens & forts châteaux de la Turquie nommés châteaux des Dardanelles, l'un dans la Romanie, & l'autre dans la Natolie. Ils sont situés aux deux côtés du canal dont nous avons parlé dans l'article précédent. Ce fut Mahomet II. qui les fit bâtir, & on peut les appeller les clés de Constantinople, dont ils sont éloignés d'environ 65 lieues. Il y a deux autres nouveaux châteaux des Dardanelles à l'embouchure du détroit, bâtis par Mahomet IV. en 1659, pour s'opposer aux insultes des Vénitiens. Ils défendent le passage du canal ; cependant une armée qui voudroit forcer le passage, ne risqueroit pas beaucoup, ces châteaux étant éloignés l'un de l'autre de plus de quatre milles ; l'artillerie turque, quelque monstrueuse qu'elle paroisse, n'incommoderoit pas trop les vaisseaux qui défileroient avec un bon vent ; les embrasures des canons de ces châteaux sont comme des portes cocheres : mais les canons qui sont d'une grosseur demesurée n'ayant ni affût ni reculée, ne sauroient tirer plus d'un coup chacun. Qui seroit l'homme assez hardi pour oser les charger en présence des vaisseaux de guerre, dont les bordées renverseroient en un instant les murailles des châteaux qui ne sont pas terrassées, & qui enseveliroient les canons & les canoniers sous leurs ruines ? Quelques bombes seroient capables de démolir ces forteresses. Ce sont des réflexions de M. de Tournefort, & les gens de l'art les trouvent très-justes. Art. de M(D.J.)


DARDANIES. f. (Géog. anc.) petite province dépendante des Troyens, & située au nord de la Troade. La capitale portoit le même nom ; elle étoit voisine de la source du Simoïs ; elle avoit été bâtie par Dardanus. La Samothrace s'appella aussi Dardanie. Ce fut encore le nom de la Dacie méditerranée. Voyez DACES.


DARDILLERDARDILLE, (Jardin) on dit, pour faire entendre qu'un oeillet pousse son dard, cet oeillet dardille. (K)


DAREL-HAMARA(Géog. mod.) ville d'Afrique, au royaume de Fez ; elle est située sur une montagne. Long. 9. lat. 34. 20.


DARHou DRAR, (Géog. mod.) province d'Afrique, sur la riviere du même nom, dans les états du roi de Maroc.


DARIABADESS. m. (Commerce) toile de coton, blanche, qui vient de Surate. Voyez les diction. du Comm. & de Trév.


DARIDAou TAFFETAS D'HERBE, (Comm.) espece d'étoffe qui se fabrique aux Indes avec les filamens d'une plante. Voyez les dict. de Comm. & de Trév.


DARIEN(Géog.) l'isthme de Darien ou de Panama joint l'Amérique septentrionale avec la méridionale : il y a proche de cet isthme une riviere & un golfe de même nom.


DARINSS. m. pl. (Manufact. en fil) toiles ordinaires qui se fabriquent en Champagne. Dictionn. de Comm. & de Trév.


DARIOLES. f. (Pâtisserie) c'est une piece de pâtisserie qu'on emplit d'un appareil de lait, de beurre, & autres ingrédiens. Voyez PATISSERIE.


DARIQUES. m. (Littérat.) piece d'or frappée au nom de Darius Medus, que l'Ecriture appelle Cyaxare II. roi des Medes.

Ce fut vers l'an 538 avant J. C. que furent frappés les dariques, qui pour leur beauté & leur titre, ont été préférés pendant plusieurs siecles à toutes les autres monnoies de l'Asie. Lorsque Cyrus étoit occupé à son expédition de Syrie, d'Egypte, & des pays circonvoisins, Darius le Mede fit battre ces fameuses pieces d'or, de l'immense quantité de ce métal accumulée dans son thrésor, du butin qu'il avoit fait avec Cyrus pendant le cours de la longue guerre où ils s'engagerent. On les frappa pour la premiere fois à Babylone, d'où elles se répandirent dans tout l'Orient & jusques dans la Grece.

Suivant le docteur Bernard, de ponder. & mensur. antiq. le darique pesoit deux grains plus qu'une guinée ; mais comme il étoit de pur or, n'ayant point ou presque point d'alliage, cette monnoie, selon la proportion qui se trouve aujourd'hui entre l'or & l'argent, pouvoit valoir environ 25 schelins d'Angleterre.

Il est fait mention des dariques dans le I. liv. des chron. xxjx. 7. comme aussi dans Esdras, viij. 27. sous le nom d'adarkonim, & dans le Talmud sous celui de darkonoth ; voy. Buxtorf, lexic. Rabbinnic. Ces deux mots paroissent venir l'un & l'autre du grec , dariques ; voyez encore Suidas au mot . Au reste toutes les pieces d'or du même poids & à-peu-près du même titre, qui furent frappées sous les successeurs de Darius Medus, tant Perses que Macédoniens d'origine, porterent le nom de dariques, & c'est pour cela que cette monnoie a eu si longtems cours dans le monde. Il y avoit des dariques & des demi-dariques, comme nous avons des loüis & des demi-loüis. Je tire tout ce détail de M. Prideaux, & je ne pouvois mieux puiser que dans un ouvrage si plein de vérité, d'exactitude & d'érudition. Presque tous nos écrivains n'ont fait que des erreurs dans leur maniere d'évaluer le darique. De-là vient que M. Rollin en fixe la valeur à une pistole ; M. le Pelletier de Rouen à 11 liv. 11 s. 9 d. 1/4 ; d'autres à 19 liv. 3 s. 1 d. 1/2, chacun conformément à la méthode fautive qu'il a suivie pour regle.

Les dariques, dit le dictionnaire de Trévoux, étoient marqués d'un archer ou tireur d'arc ; car Plutarque dans les apophtegmes ou bons mots d'Agésilas, rapporte que ce Grec se plaignoit d'avoir été chassé d'Asie par trente mille archers du roi de Perse, entendant par-là des dariques marqués d'un archer. Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.


DARMOUTou DERMOUTZ, (Géog. mod.) ville d'Angleterre, dans le Devonshire. Long. 14. 2. lat. 50. 16.


DARMSTADT(Géog. mod.) ville d'Allemagne au cercle du haut-Rhin ; c'est la capitale du landgraviat de Hesse Darmstadt ; elle est située sur la riviere de même nom. Long. 26. 15. lat. 49. 50.


DARNAMAFsub. m. (Commerce) coton qui vient de Smyrne ; c'est la meilleure espece : il est ainsi appellé de la plaine où on le cultive & recueille. Voyez les dict. du Comm. & de Trév.


DAROGou DARUGA, s. m. (Hist. mod.) c'est ainsi qu'on appelle en Perse un juge criminel : il y en a un dans chaque ville.

C'est encore le nom d'une cour souveraine, où l'on juge les officiers employés au recouvrement des deniers publics, lorsqu'ils sont accusés de malversation.


DARTOSsub. m. (Anatomie) Presque tous les anatomistes, même les plus grands, ceux à qui rien ne paroît avoir échappé, soutiennent que le dartos est une membrane charnue qu'on doit regarder comme un véritable muscle cutané, dont le scrotum est intérieurement revêtu ; cette membrane charnue, ajoûtent-ils, se trouve attachée par une espece d'expansion aponévrotique, à la branche inférieure des os pubis, & fournit suivant Rau une enveloppe particuliere à chaque testicule, de sorte que de l'adossement ou de l'union de ces deux enveloppes charnues, se forme une cloison attachée d'une part à l'urethre, & de l'autre à la portion du scrotum qui est vis-à-vis le raphé.

Mais est-il bien vrai que le dartos soit musculeux ? & n'a-t-on pas autant de raison de prétendre qu'il est formé par la membrane cellulaire du scrotum qui est presque toûjours dépourvûe de graisse, & qui a plus de solidité que celle qu'on rencontre ailleurs ? C'est le sentiment de Ruysch adopté par MM. Lieutaud & Monro, & il est difficile de ne pas l'embrasser, en disant avec eux que le dartos n'est autre chose que la membrane cellulaire du scrotum. En effet, le tissu cellulaire dont le dartos est composé, & qui a aux environs des testicules une épaisseur considérable, n'est point différent de celui qu'on trouve sous la peau de la verge. Les Anatomistes ont cru voir ici une membrane charnue, trompés apparemment par la couleur rougeâtre que les vaisseaux sanguins qui y sont en grand nombre, donnent à cette partie. Ce tissu cellulaire, entrelacé de quelques fibres charnues, est capable de relâchement & de contraction, car il forme les rides & le resserrement des bourses, qui arrivent principalement quand on s'expose au froid ou que l'on sort du bain ; & c'est peut-être cet état de relâchement & de contraction qui a encore déterminé les Anatomistes à décider que cette partie étoit toute musculeuse. Quoiqu'il en soit, leur décision n'est ni sans appel, ni même faite nemine contradicente. Si la révision d'arrêt en matiere civile n'a plus lieu parmi nous, c'est par de très-bonnes raisons législatives : mais il n'en est pas de même en Physique & en Anatomie ; tout y est sujet à la révision, parce que rien n'est si bien décidé qu'on puisse être privé du droit de revoir, & c'est une prérogative dont on ne sauroit trop joüir dans les matieres de ce genre. Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.


DARTRES. f. (Medecine) est une maladie de la peau, appellée en grec , d'où on lui donne aussi quelquefois en françois le nom d'herpe, en latin serpigo à serpendo, ramper ou se répandre.

Les dartres sont formées de pustules érésypelateuses qui affectent les tégumens ; elles prennent différens noms, selon les différences sous lesquelles elles paroissent. Voyez ERESIPELE.

Si les dartres sont séparées les unes des autres, comme il arrive souvent à celles qui ont leur siége sur le visage, on les appelle discrettes ; elles s'élevent en pointe avec une base enflammée, dont la rougeur & la douleur disparoissent après qu'elles ont jetté la petite quantité de matiere qu'elles contenoient, & elles se sechent d'elles-mêmes.

Si les pustules sont réunies plusieurs ensemble, ordinairement en forme circulaire ou ovale, elles forment les dartres confluentes ; celles-ci sont malignes, corrosives, accompagnées de grandes demangeaisons, qui se changent quelquefois en douleurs très-vives : on ne doit cependant pas leur donner le nom de feu sacré, ignis sacer, d'après Celse, qui convient mieux à l'érésypele.

Lorsque les pustules sont petites, ramassées, accompagnées communément d'inflammation tout-autour, & quelquefois d'une petite fievre, & que leurs pointes se remplissent d'une matiere blanchâtre, à quoi succede une petite croûte ronde, ce qui fait une ressemblance avec un grain de millet, la dartre ainsi formée prend le nom de miliaire.

Lorsque l'humeur des pustules dartreuses est si acre & si corrosive qu'elle pénetre dans la substance de la peau & la détruit, elle est appellée dartre rongeante, en grec , excedens, depascens ; c'est la plus maligne espece, qui forme des ulceres profonds & de mauvais caractere, qui sont proprement du ressort de la Chirurgie.

Toutes ces différentes especes de dartres sont toutes causées par une lymphe saline, acre, rongeante avec plus ou moins d'activité, arrêtée dans les vaisseaux & dans les glandes de la peau, jointe à la sécheresse & à la tension des fibres : ce vice topique est souvent une suite d'un vice dominant dans les humeurs, héréditaire ou accidentel ; il est souvent compliqué avec différens virus, comme le vérolique, le scorbutique, le cancereux, &c. il en est souvent l'effet immédiat ; il doit aussi quelquefois être attribué au défaut d'éruptions cutanées de différente espece, qui ne sont pas bien faites, & qui n'ont pas parfaitement dépuré le sang, ou dont on a imprudemment arrêté les progrès ; à la suppression de l'insensible transpiration, des évacuations périodiques, des fleurs blanches, &c.

Les dartres qui se manifestent sur le visage par quelques pustules simples ont peu besoin du secours de l'art ; car quoiqu'elles causent un sentiment de cuisson, de brûlure, ou de demangeaison pendant deux ou trois jours, elles viennent d'elles-mêmes à suppuration, se desséchent ensuite sous forme de farine, & disparoissent bien-tôt ; elles ne proviennent que d'un vice topique qui se corrige aisément.

La seconde espece de dartre ne vient jamais à maturité, mais il en sort seulement une humeur claire quand on se gratte ; elle est très-difficile à guérir ; car lorsqu'elle paroit tout-à-fait éteinte, elle renaît de nouveau en différentes saisons, défigurant les parties qu'elle attaque, & résistant à tous les remedes : le peuple a coûtume de se servir d'encre pour la guérir : mais dans une maladie si opiniâtre il faut avant toutes choses employer les remedes généraux, & y joindre les mercuriels, sur-tout s'il y a le moindre soupçon de virus vérolique. Les eaux minérales purgatives font de très-bons effets dans cette maladie : on peut ensuite employer extérieurement des linimens, des lotions, détersifs, mondificatifs, légerement astringens. Galien recommande les sucs de plantain, de morelle, mêlés avec l'oxicrat. La salive d'une personne saine à jeun, l'urine, peuvent aussi satisfaire aux indications selon Barbette ; parmi les remedes simples utiles dans ce cas, il loue aussi avec plusieurs praticiens ; la litharge, entr'autres, le mastic, la tuthie, la céruse, le plomb calciné, le soufre, le mercure ; Turner y ajoûte le vitriol & le nitre : les compositions qu'ils conseillent sont les onguens égyptiac, de pompholix, de minium, &c. & l'onguent gris. Dans certains cas d'une virulence extraordinaire & phagédénique, on a hasardé de toucher légerement les dartres avec l'eau forte ou huile de vitriol, qui en ont à la vérité ralenti les progrès, tandis que des remedes moins actifs n'opéroient rien ; mais on ne peut en venir à cette extrémité qu'avec la plus grande précaution ; & tandis qu'on se sert de médicamens ainsi piquans & desséchans, il en faut appliquer de tems en tems d'autres adoucissans pour entretenir la souplesse de la peau, & consolider les excoriations : tel est en abregé le traitement proposé pour le serpigo.

Celui des dartres miliaires est le même à l'égard des remedes internes que pour l'érésypele ; voyez ERESYPELE ; les externes doivent être un peu différens des précédens, parce que l'espece de dartre dont il s'agit, ne peut pas supporter les applications piquantes & dessicatives. On doit aussi, avant d'employer des topiques, travailler avec plus de soin à corriger le vice dominant des humeurs, à en tempérer l'acrimonie, & à empêcher qu'il ne se fasse de dépôt sur des parties importantes ; dans cette vûe on ne peut trop se tenir sur ses gardes contre l'administration imprudente des répercussifs, par rapport à l'humeur qui est déjà fixée à l'extérieur. On peut aider à la sortie de la matiere des pustules quand elle paroît être parvenue à sa maturité, en ouvrant la pointe avec des ciseaux. On essuie & on déterge ces petits ulceres autant qu'il est possible : on y applique ensuite des linges enduits de cérat ordinaire. On se sert, sur le déclin, des onguens de pompholix, de minium, de chaux, de la pommade faite avec le précipité blanc ; ce dernier remede passe pour assûré. Extrait de Turner, maladies de la peau.

Pour ce qui est de la curation de la dartre rongeante qui forme des ulceres phagédéniques, voyez ULCERE & PHAGEDENIQUE. (d)

DARTRE, (Maréchallerie) ulcere large à-peu-près comme la main, qui vient ordinairement à la croupe, quelquefois à la tête, & quelquefois à l'encolure des chevaux, & qui leur cause une demangeaison si violente, qu'on ne peut les empêcher de se gratter, & d'augmenter par conséquent ces sortes d'ulceres. (V)


DARUGAVoyez DAROGA.


DASSEN-EYLANDou ISLE DES DAIMS, (Géog. mod.) l'une des trois petites îles situées au nord du cap de Bonne-Esperance. Elle est abondante en daims & en brebis, dont on dit, peut-être faussement, que la queue pese jusqu'à 19 livres.


DASSERIS. m. (Hist. mod.) le chef de la religion auprès du roi de Cagonti s'appelle gourou, & ses disciples dasseris.


DATAIRES. m. (Jurispr.) est le premier & le plus important des officiers de la daterie de Rome, où il a toute autorité. Quand cette commission est remplie par un cardinal, comme elle est au-dessous de sa dignité, on l'appelle prodataire, c'est-à-dire qui est au lieu du dataire.

Cet officier représente la personne du pape pour la distribution de toutes les graces bénéficiales & de tout ce qui y a rapport, comme les dispenses & autres actes semblables.

Ce n'est pas lui qui accorde les graces de son chef ; tout ce qu'il fait relativement à son office, est réputé fait par le pape.

C'est lui pareillement qui examine les suppliques & les graces avant de les porter au pape.

Son pouvoir dans ces matieres est beaucoup plus grand que celui des reviseurs ; car il peut ajoûter ou diminuer ce que bon lui semble dans les suppliques, même les déchirer, s'il ne les trouve pas convenables.

C'est lui qui fait la distinction des matieres contenues dans les suppliques qui lui sont présentées ; c'est lui qui les renvoye où il appartient, c'est-à-dire à la signature de justice ou ailleurs, s'il juge que le pape ne doive pas en connoître directement.

Le dataire ou le soûdataire, ou tous deux conjointement, portent les suppliques au pape pour les signer. Le dataire fait ensuite l'extension de toutes les dates des suppliques qui sont signées par le pape.

Il ne se mêle point des bénéfices consistoriaux, tels que les abbayes consistoriales, à moins qu'on ne les expédie par daterie & par chambre ; ni des évêchés, auxquels le pape pourvoit de vive voix en plein consistoire.

Le soûdataire, qui n'est aussi que par commission, n'est point un officier dépendant du dataire ; c'est un prélat de la cour romaine choisi & député par le pape.

Il est établi pour assister ordinairement le dataire, lorsque celui-ci porte les suppliques au pape pour les signer.

Sa principale fonction est d'extraire les sommaires du contenu aux suppliques importantes, qui sont quelquefois écrites de la main de cet officier ou de son substitut ; mais ce sommaire au bas de la supplique est presque toûjours écrit de la main du banquier ou de son commis, & signé du soûdataire qui enregistre le sommaire, sur-tout quand la supplique contient quelqu'absolution, dispense ou autres graces qu'il faut obtenir du pape.

Le soûdataire marque au bas de la supplique les difficultés que le pape y a trouvées ; par exemple, quand il met cum sanctissimo, cela signifie qu'il en faut conférer avec sa sainteté.

Lorsqu'il s'agit de quelque matiere qui est de nature à être renvoyée à quelque congrégation, comme à celle des réguliers, des rites, des évêques & autres, que le pape n'a point coûtume d'accorder sans leur approbation, le soûdataire met ces mots, ad congregationem regularium, ou autres, selon la matiere.

Quand l'affaire a été examinée dans la congrégation établie à cet effet, le billet contenant la réponse & la supplique, sont rapportés au soûdataire pour les faire signer au pape.

Si le pape refuse d'accorder la grace qui étoit demandée, le soûdataire répond au bas de la supplique, nihil, ou bien non placet sanctissimo.

La fonction du soûdataire ne s'étend pas sur les vacances par mort des pays d'obédience, lesquelles appartiennent au dataire per obitum dont on va parler. (A)

DATAIRE ou REVISEUR PER OBITUM, est un officier de la daterie, & dépendant du dataire général ou préfet des dates. Ce dataire per obitum a la charge de toutes les vacances per obitum dans les pays d'obédience, tels qu'est en France la Bretagne, où le pape ne donne point les bénéfices au premier impétrant, mais à celui que bon lui semble.

C'est à cet officier que l'on porte toutes les suppliques des vacances par mort en pays d'obédience, pour lesquelles on ne prend point de date à cause des réserves du pape.

Il est aussi chargé de l'examen des suppliques par démission, privation & autres en pays d'obédience, & des pensions imposées sur les bénéfices vacans, en faveur des ministres & autres prélats courtisans du palais apostolique. (A)

DATAIRE ou REVISEUR DES MATRIMONIALES ; est aussi un officier de la daterie de Rome, & dépendant du dataire général. La fonction de ce dataire particulier est de revoir les suppliques des dispenses matrimoniales, avant & après qu'elles ont été signées ; d'en examiner les clauses, & d'y ajoûter les augmentations & restrictions qu'il juge à propos. C'est lui qui fait signer au pape ces dispenses, & qui y fait mettre la date par le dataire général, lorsque les suppliques sont conformes au style de la daterie. (A)

DATAIRE, (pro) voyez ci-devant DATAIRE.

Sur les dataires en général, voyez le traité de l'usage & pratique de cour de Rome, par Castel, tome I. au commencement. (A)


DATES. f. (Chronol.) indication du tems précis dans lequel un évenement s'est passé, à l'aide de laquelle on peut lui assigner dans la narration historique & successive, & dans l'ordre chronologique des choses, la place qui lui convient. On trouve à la tête de l'ouvrage qui a pour titre, l'art de vérifier les dates, dont nous avons parlé à l'article CHRONOLOGIE & ailleurs, une très-bonne dissertation sur les dates des anciennes chartes & chroniques, & sur les difficultés auxquelles ces dates peuvent donner occasion. Une des sources de ces difficultés vient des divers tems auxquels on a commencé l'année, & du peu d'uniformité des anciens auteurs là-dessus. Les uns la commençoient avec le mois de Mars, les autres avec le mois de Janvier ; quelques-uns sept jours plûtôt, le 25 Décembre ; d'autres le 25 Mars, d'autres le jour de Pâques. Voyez sur ce sujet un détail très-curieux & très-instructif dans l'ouvrage cité. Voyez aussi les articles AN, CYCLE, ÉPACTE, ERE, INDICTION, &c. (O)

DATE, (Jurispr.) est nécessaire dans certains actes pour leur validité ; tels sont tous les actes judiciaires & extrajudiciaires, les actes passés devant notaires & autres officiers publics.

Dans les actes sous seing privé la date est utile, pour connoître dans quelles circonstances l'acte a été fait ; mais il n'est pas nul faute d'être daté.

Avant l'ordonnance de 1735, l'obmission de la date dans un testament olographe, ne le rendoit pas nul ; mais suivant l'article 20 de cette ordonnance, les testamens olographes doivent être entierement écrits de la main du testateur, & datés.

Dans les actes faits par des officiers publics, on marque toûjours l'année, le mois & le jour : on ne marque pas ordinairement si c'est devant ou après midi ; l'ordonnance de Blois, article 167, enjoint cependant aux notaires & autres officiers de justice, de déclarer dans les actes qu'ils font, si c'est devant ou après midi ; mais cela n'est pas observé, excepté dans certains exploits de rigueur, tels que les saisies & exécutions, conformément à l'art. 4 du titre xxxiij. de l'ordonnance de 1667, qui l'ordonne expressément pour ces sortes de saisies.

Il seroit même à propos dans tous les actes, de marquer non-seulement s'ils ont été passés avant ou après midi, mais même l'heure à laquelle ils ont été faits : cette attention serviroit souvent à éclaircir certains faits & à prévenir bien des difficultés, & dans les actes authentiques cela serviroit beaucoup pour l'ordre des hypotheques : car entre créanciers du même jour il y a concurrence, au lieu que celui dont le titre marque qu'il a été fait avant midi, passe avant le créancier dont le titre est seulement daté du jour ; & celui dont le titre est daté de onze heures du matin, passe devant celui dont le titre marque seulement qu'il a été fait avant midi.

Il est d'usage assez commun dans la plûpart des exploits & dans beaucoup d'autres actes, d'y mettre la date au commencement ; il seroit cependant plus convenable de la mettre à la fin, ou au moins de la répeter, afin de mieux constater que tout l'acte a été fait dans le tems marqué : autrement il peut arriver qu'un acte commencé sous sa date, n'ait été achevé qu'un ou plusieurs jours après ; auquel cas, pour procéder régulierement, on doit faire mention des différentes dates.

Les actes authentiques ont une date certaine du jour qu'ils sont passés, à la différence des actes sous signature privée, qui n'acquierent de date certaine que du jour du décès de celui ou ceux dont ils sont écrits & signés, ou du jour qu'ils sont contrôlés ou reconnus en justice. (A)

DATE EN MATIERE BENEFICIALE, suivant l'usage de cour de Rome, s'entend des dates sur lesquelles on expédie les provisions des bénéfices que l'on impetre en cour de Rome.

Elles sont de deux sortes, savoir, les dates en abregé, ou petites dates ; & celles qui s'apposent au bas des bulles & des signatures.

Dates en abregé ou petites dates, sont celles que les correspondans des banquiers de France retiennent à la daterie de Rome à l'arrivée du courier, pour constater les diligences de l'impétrant.

Les François ont le privilége en cour de Rome, que toutes provisions destinées pour eux, sont expédiées sur petites dates ou dates en abregé.

On les appelle petites, parce qu'elles sont en abregé, & pour les distinguer de celles qui s'apposent au bas des bulles & des signatures.

La raison pour laquelle on use de ces petites dates, est que les correspondans des banquiers de France ne pouvant dresser leurs suppliques, les faire signer & revoir par les officiers de la daterie à l'instant de l'arrivée du courier, ils retiennent seulement de petites dates, c'est-à-dire en abregé, afin d'assûrer le droit de l'impétrant.

Ceux qui requierent un bénéfice de cour de Rome, retiennent ordinairement plusieurs dates à différens jours : on a vû des ecclésiastiques qui en avoient retenu jusqu'à quinze cent, pour tâcher de rencontrer un jour où ils fussent seuls requérans le bénéfice ; parce que tant qu'il y a plusieurs requérans du même jour, on ne donne point de provisions : concursu mutuo sese impediunt partes.

Ces dates sont toûjours secrettes jusqu'à ce qu'elles ayent été levées, c'est pourquoi jusques-là on n'en donne point de certificat.

Il est d'usage, par rapport aux bénéfices de France, que ces dates ne durent qu'un an, passé lequel on ne peut plus les faire expédier. Voyez ci-après DATERIE.

Il y a un officier pour les petites dates, qu'on appelle le préfet des dates ; il n'est pas en titre, mais choisi par le dataire, comme étant l'un de ses principaux substituts en l'office de la daterie. C'est chez lui que les banquiers de Rome, dès que le courier est arrivé, portent les mémoires des bénéfices sur lesquels ils ont ordre de prendre date ; & les provisions qu'on en expédie ensuite, sont datées de ce jour-là, pourvû qu'on porte les mémoires avant minuit ; car si on les porte après minuit, la date n'est que du lendemain, & non du jour précedent que le courier est arrivé.

L'officier des petites dates a un substitut dont la fonction est de la soulager en la recherche, réponse & expédition des matieres pour lesquelles on fait des perquiratur ; & de mettre au bas des suppliques la petite date avant qu'elle soit vérifiée par cet officier ou préfet des petites dates, & ensuite étendue par le dataire ou soûdataire.

Dans les vacances par mort & par dévolut, celui qui veut empêcher le concours retient plusieurs dates, afin que ses provisions ne soient pas inutiles, comme il arrive lorsque plusieurs impétrans obtiennent des provisions de même date sur le même genre de vacance : on retient en ce cas plusieurs dates, dans l'espérance qu'il s'en trouvera enfin quelqu'une sans concours.

Pour savoir si un des impétrans a fait retenir des dates du vivant du bénéficier, ce qui s'appelle une course ambitieuse, prohibée par la regle de non impetrando beneficia viventium, on peut compulser le registre du banquier expéditionnaire.

On ne retient point de date quand le saint siége est vacant ; en ce cas les provisions de cour de Rome sont présumées datées du jour de l'élection du pape, & non du jour de son couronnement.

Il s'étoit autrefois introduit à cet égard un grand abus, en ce que les impétrans retenoient ces dates sans envoyer la procuration pour résigner ; c'est ce qu'explique la préface & l'art. 2. de l'édit de 1550, appellé communément l'édit des petites dates. Un titulaire qui vouloit assûrer à quelqu'un son bénéfice après sa mort seulement, & sans en être dépossédé de son vivant, passoit une procuration pour résigner en faveur ; mais il la gardoit en sa possession, & sur cette résignation feinte il faisoit retenir à Rome une date tous les six mois.

Si le résignant décedoit dans les six mois, alors on envoyoit à Rome la procuration pour résigner, sur laquelle on obtenoit des provisions sous la date retenue ; & le résignataire ayant la faculté de prendre possession, soit avant ou après le décès du résignant, parvenoit ainsi à s'assûrer le bénéfice.

Si le résignant ne décédoit qu'au bout d'une ou plusieurs années, en ce cas le résignataire abandonnoit les premieres dates & se servoit de la derniere, & par ce moyen se trouvoit toûjours dans les six mois.

Pour arrêter cet abus, Henri II. donna en 1550 son édit appellé communément l'édit des petites dates, c'est-à-dire contre les petites dates, par lequel il ordonna que les banquiers ne pourroient écrire à Rome pour y faire expédier des provisions sur résignations, à moins que par le même courier ils n'envoyassent les procurations pour résigner. Il ordonna aussi que les provisions expédiées sur procurations surannées, seroient nulles.

Cet édit ne remédia pourtant pas encore entierement au mal ; car en multipliant les procurations & en envoyant à Rome tous les six mois, on se servoit de la derniere lorsque le résignant venoit à décéder.

Urbain III. pour faire cesser totalement ce désordre, fit en 1634 une regle de chancellerie, par laquelle il déclara qu'en cas que les procurations pour résigner n'eussent pas été accomplies & exécutées dans les vingt jours, & mises dans les mains du notaire de la chambre ou chancellerie, pour apposer le consens au dos des provisions de résignation ou pension, les signatures ou provisions ne seroient datées que du jour qu'elles seroient expédiées. Il ordonna aussi qu'à la fin de toutes les signatures sur résignations on apposeroit le decret : & dummodo super resignatione talis beneficii antea data capta, & consensus extensus non fuerit ; aliàs praesens gratia nulla sit eo ipso.

Cette regle ayant pourvû aux inconvéniens qui n'avoient pas été prévûs par l'édit des petites dates, Louis XIV. par son édit de 1646, a ordonné qu'elle seroit reçue & observée dans le royaume, de même que les regles de publicandis resign. & de infirmis resign. au moyen de quoi l'on ne peut plus retenir de petites dates sur une résignation, mais seulement pour les autres vacances par mort ou par dévolut. Voyez le traité des petites dates, de Dumolin ; la pratique de cour de Rome, de Castel ; le traité des bénéfices, de Drapier, tome II. (A)


DATERIE(Jurisprud.) est un lieu à Rome près du pape, où s'assemblent le dataire, le soûdataire, & autres officiers de la daterie, pour exercer leur office & jurisdiction, qui consistent à faire au nom du pape la distribution des graces bénéficiales & de tout ce qui y a rapport, comme les dispenses des qualités & capacités nécessaires, & autres actes semblables. On y accorde aussi les dispenses de mariage.

La daterie est composée de plusieurs officiers, savoir le dataire, les référendaires, le préfet de la signature de grace, celui de la signature de justice, le soûdataire, l'officier ou préfet des petites dates, le substitut de cet officier, deux reviseurs, les clercs du registre, les registrateurs, le maître du registre, le dépositaire ou thrésorier des componendes, le dataire appellé per obitum, le dataire ou reviseur des matrimoniales : il y a aussi l'officier appellé de missis. La fonction de chacun de ces officiers sera expliquée pour chacun en son lieu.

C'est à la daterie que l'on donne les petites dates à l'arrivée du courier, & que l'on donne ensuite date aux provisions & autres actes quand les suppliques ont été signées.

Il y a stile particulier pour la daterie, c'est-à-dire pour la forme des actes qui s'y font, dont Théodore Amidonius avocat consistorial a fait un traité exprès. Ce stile a force de loi, & ne change jamais ; ou si par succession de tems il s'y trouve quelque différence, elle est peu considérable.

Le cardinal de Luca, dans sa relation de la cour forense de Rome, assûre que les usages de la daterie sont fort modernes.

Les François ont des priviléges particuliers dans la daterie, tels que celui des petites dates, qu'on leur accorde du jour de l'arrivée du courier à Rome, & que les bénéfices non consistoriaux s'expédient pour eux par simple signature, & non par bulles scellées en plomb.

Rebuffe, dans sa pratique bénéficiale, rapporte un ancien decret de la daterie, qui s'observe encore aujourd'hui touchant les dates de France ; savoir le decret de Paul III. de l'an 1544, qui défend d'étendre les dates de France après l'année expirée.

Il y a deux registres à la daterie, l'un public, l'autre secret, où sont enregistrées toutes les supplications apostoliques, tant celles qui sont signées par fiat, que celles qui sont signées per concessum. Il y a aussi un registre dans lequel sont enregistrées les bulles qui s'expédient en chancellerie, & un quatrieme où sont enregistrés les brefs & les bulles qu'on expédie par la chambre apostolique. Chacun de ces registres est gardé par un officier appellé custos registri.

On permettoit autrefois à la daterie de lever juridiquement des extraits des registres, partie présente ou dûement appellée ; mais présentement les officiers de la daterie ne souffrent plus cette procédure, ils accordent seulement des extraits ou sumptum en papiers extraits du registre, & collationnés par un des maîtres du registre des suppliques apostoliques.

Lorsqu'on fait des perquisitions à la daterie pour savoir si personne ne s'est fait pourvoir d'un bénéfice, les officiers, au cas que les dates n'ayent point été levées, répondent, nihil fuit expeditum per dictum tempus ; ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a point de dates retenues, mais seulement qu'il n'y en a point eu de levées : & en effet il arrive quelquefois ensuite que nonobstant cette réponse il se trouve quelqu'un pourvû du même tems, au moyen de ce que les dates ont été levées depuis la réponse des officiers de la daterie. Voyez la pratique de cour de Rome de Castel, tome I. dans la préface & au commencement de l'ouvrage. Voyez aussi DATAIRE & DATE. (A)


DATIFS. m. (Grammaire) Le datif est le troisieme cas des noms dans les langues qui ont des déclinaisons, & par conséquent des cas ; telles sont la langue grecque & la langue latine. Dans ces langues les différentes sortes de vûes de l'esprit sous lesquelles un nom est considéré dans chaque proposition, ces vûes, dis-je, sont marquées par des terminaisons ou désinances particulieres : or celle de ces terminaisons qui fait connoître la personne à qui, ou la chose à quoi l'on donne, l'on attribue ou l'on destine quelque chose, est appellée datif. Le datif est donc communément le cas de l'attribution ou de la destination. Les dénominations se tirent de l'usage le plus fréquent ; ce qui n'exclut pas les autres usages. En effet le datif marque également le rapport d'ôter, de ravir ; Eripere agnum lupo, Plaut. enlever l'agneau au loup, lui faire quitter prise ; annos eripuere mihi Musae, dit Claudien, les Muses m'ont ravi des années, l'étude a abregé mes jours. Ainsi le datif marque non seulement l'utilité, mais encore le dommage, ou simplement par rapport à ou à l'égard de. Si l'on dit utilis reipublicae, on dit aussi perniciosus ecclesiae ; visum est mihi, cela a paru à moi, à mon égard, par rapport à moi ; ejus vitae timeo, Ter. Ann. 1. 4. 5. je crains pour sa vie ; tibi soli peccavi, j'ai péché à votre égard, par rapport à vous. Le datif sert aussi à marquer la destination, le rapport de fin, le pourquoi, finis cui : do tibi pecuniam fenori, à usure, à intérêt, pour en tirer du profit ; tibi soli amas, vous n'aimez que pour vous.

Observez qu'en ce dernier exemple le verbe ame est construit avec le datif ; ce qui fait voir le peu d'exactitude de la regle commune, qui dit que ce verbe gouverne l'accusatif. Les verbes ne gouvernent rien ; il n'y a que la vûe de l'esprit, qui soit la cause des différentes inflexions que l'on donne aux noms qui ont rapport aux verbes. Voyez CAS, CONCORDANCE, CONSTRUCTION, REGIME.

Les Latins se sont souvent servis du datif au lieu de l'ablatif, avec la préposition à ; on en trouve un grand nombre d'exemples dans les meilleurs auteurs.

Paenè mihi puero cognite paenè puer :

Perque tot annorum seriem, quot habemus uterque,

Non mihi, quàm fratri frater, amate minus.

Ovid. de Ponto, lib. IV. ep. xij. v. 20. ad Tutic. O vous que depuis mon enfance j'ai aimé comme mon propre frere.

Il est évident que cognite est au vocatif, & que mihi puero est pour à me puero. Dans l'autre vers fratri est aussi au datif, pour à fratre. O Tuticane amate mihi, id est, à me non minus quam frater amatur fratri, id est à fratre.

Dolabella qui étoit fort attaché au parti de César, conseille à Cicéron dont il avoit épousé la fille, d'abandonner le parti de Pompée, de prendre les intérêts de César, ou de demeurer neutre. Soit que vous approuviez ou que vous rejettiez l'avis que je vous donne, ajoûte-t-il, du moins soyez bien persuadé que ce n'est que l'amitié & le zele que j'ai pour vous qui m'en ont inspiré la pensée, & qui me portent à vous l'écrire. Tu autem, mi Cicero, si haec accipies, ut sive probabuntur tibi, sive non probabuntur, ab optimo certe animo ac deditissimo tibi, & cogitata, & scripta esse judices (Cic. epist. lib. IX. ep. jx.), où vous voyez que dans probabuntur tibi, ce tibi n'est pas moins un véritable datif, quoiqu'il soit pour à te.

Comme dans la langue françoise, dans l'italienne, &c. la terminaison des noms ne varie point, ces langues n'ont ni cas, ni déclinaisons, ni par conséquent de datif ; mais ce que les Grecs & les Latins font connoître par une terminaison particuliere du nom, nous le marquons avec le secours d'une préposition, à, pour, par, par rapport à, à l'égard de ; rendez à César ce qui est à César, & à Dieu ce qui est à Dieu.

Voici encore quelques exemples pour le latin ; itineri paratus & praelio, prêt à la marche & au combat, prêt à marcher & à combattre.

Causa fuit pater his, Horat. Nous disons cause de ; mon pere en a été la cause ; j'en ai l'obligation à mon pere. Instare operi ; rixari non convenit convivio ; mihi molestus ; paululum supplicii satis est patri ; nulli impar ; suppar Abrahamo, contemporain à Abraham ; gravis senectus sibi-met, la vieillesse est à charge à elle-même.

On doit, encore un coup, bien observer que le régime des mots se tire du tour d'imagination sous lequel le mot est considéré ; ensuite l'usage & l'analogie de chaque langue destinent des signes particuliers pour chacun de ces tours.

Les Latins disent amare Deum ; nous disons aimer Dieu, craindre les hommes. Les Espagnols ont un autre tour ; ils disent amar à Dios, temer à los hombres ; ensorte que ces verbes marquent alors une sorte de disposition intérieure, ou un sentiment par rapport à Dieu ou par rapport aux hommes.

Ces différens tours d'imagination ne se conservent pas toûjours les mêmes de génération en génération, & de siecle en siecle ; le tems y apporte des changemens, aussi-bien qu'aux mots & aux phrases. Les enfans s'écartent insensiblement du tour d'imagination & de la maniere de penser de leurs peres, sur-tout dans les mots qui reviennent souvent dans le discours. Il n'y a pas cent ans que tous nos auteurs disoient servir au public, servir à ses amis (Utopie de Th. Morus traduite par Sorbiere p. 12. Amst. Blaeu, 1643) ; nous disons aujourd'hui servir l'état, servir ses amis.

C'est par ce principe qu'on explique le datif de succurrere alicui, secourir quelqu'un ; favere alicui, favoriser quelqu'un ; studere optimis disciplinis, s'appliquer aux beaux arts.

Il est évident que succurrere vient de currere & de sub ; ainsi selon le tour d'esprit des latins, succurrere alicui, c'étoit courir vers quelqu'un pour lui donner du secours. Quidquid succurrit ad te scribo, dit Cicéron à Atticus, je vous écris ce qui me vient dans l'esprit. Ainsi alicui est là au datif par le rapport de fin ; le pourquoi, c'est accourir pour aider.

Favere alicui, c'est être favorable à quelqu'un, c'est être disposé favorablement pour lui, c'est lui vouloir du bien. Favere, dit Festus, est bona fari ; ainsi favent benevoli qui bona fantur ac precantur, dit Vossius. C'est dans ce sens qu'Ovide a dit :

Prospera lux oritur, linguis animisque favete ;

Nunc dicenda bono, sunt bona verba die.

Ovid. fast. j. v. 71.

Martinius fait venir faveo de , luceo & dico parce que, dit-il, favere est quasi lucidum vultum, bene affecti animi indicem ostendere. Dans les sacrifices on disoit au peuple favete linguis ; linguis est là à l'ablatif, favete à linguis : soyez-nous favorables de la langue, soit en gardant le silence, soit en ne disant que des paroles qui puissent nous attirer la bienveillance des dieux.

Studere, c'est s'attacher, s'appliquer constamment à quelque chose : studium, dit Martinius, est ardens & stabilis volitio in re aliquâ tractandâ. Il ajoûte que ce mot vient peut-être du grec , studium, festinatio, diligentia ; mais qu'il aime mieux le tirer de , stabilis, parce qu'en effet l'étude demande de la persévérance.

Dans cette phrase françoise, épouser quelqu'un, on diroit, selon le langage des Grammairiens, que quelqu'un est à l'accusatif ; mais lorsqu'en parlant d'une fille on dit nubere alicui, ce dernier mot est au datif, parce que dans le sens propre, nubere, qui vient de nubes, signifie voiler, couvrir, & l'on sousentend vultum ou se ; nubere vultum alicui. Le mari alloit prendre la fille dans la maison du pere & la conduisoit dans la sienne ; de-là ducere uxorem domum ; & la fille se voiloit le visage pour aller dans la maison de son mari ; nubebat se marito, elle se voiloit pour, à cause de ; c'est le rapport de fin. Cet usage se conserve encore aujourd'hui dans le pays des Basques en France, aux piés des monts Pyrénées.

En un mot cultiver les lettres ou s'appliquer aux lettres, mener une fille dans sa maison pour en faire sa femme, ou se voiler pour aller dans une maison où l'on doit être l'épouse légitime, ce sont là autant de tours différens d'imagination, ce sont autant de manieres différentes d'analyser le même fonds de pensée, & l'on doit se conformer en chaque langue à ce que l'analogie demande à l'égard de chaque maniere particuliere d'énoncer sa pensée.

S'il y a des occasions où le datif grec doive être appellé ablatif, comme le prétend la méthode de P. R. En grec le datif, aussi-bien que le génitif, se mettent après certaines prépositions, & souvent ces prépositions répondent à celles des Latins, qui ne se construisent qu'avec l'ablatif. Or comme lorsque le génitif détermine une de ces prépositions grecques, on ne dit pas pour cela qu'alors le génitif devienne un ablatif, il ne faut pas dire non plus qu'en ces occasions le datif grec devient un ablatif : les Grecs n'ont point d'ablatif, comme je l'ai dit dans le premier Tome au mot ABLATIF ; ce mot n'est pas même connu dans leur langue. Cependant quelques personnes m'ont opposé le chapitre ij. du liv. VIII. de la méthode greque de P. R. dans lequel on prétend que les Grecs ont un véritable ablatif.

Pour éclaircir cette question, il faut commencer par déterminer ce qu'on entend par ablatif ; & pour cela il faut observer que les noms latins ont une terminaison particuliere appellée ablatif ; musâ, â long, patre, fructu, die.

L'étymologie de ce mot est toute latine ; ablatif, d'ablatus. Les anciens Grammairiens nous apprennent que ce cas est particulier aux Latins, & que cette terminaison est destinée à former un sens à la suite de certaines prépositions ; clam patre, ex fructu, de die, &c.

Ces prépositions, clam, ex, de, & quelques autres, ne forment jamais de sens avec les autres terminaisons du nom ; la seule terminaison de l'ablatif leur est affectée.

Il est évident que ce sens particulier énoncé ainsi en Latin avec une préposition, est rendu dans les autres langues, & souvent même en latin, par des équivalens, qui à la vérité expriment toute la force de l'ablatif latin joint à une préposition, mais on ne dit pas pour cela de ces équivalens que ce soient des ablatifs ; ce qui fait voir que par ce mot ablatif, on entend une terminaison particuliere du nom, affectée, non à toutes sortes de prépositions, mais seulement à quelques-unes : cum prudentiâ, avec prudence ; prudentiâ est un ablatif : l'a final de l'ablatif étoit prononcé d'une maniere particuliere qui le distinguoit de l'a du nominatif ; on sait que l'a est long à l'ablatif. Mais prudenter rend à la vérité le même sens que cum prudentiâ ; cependant on ne s'est jamais avisé de dire que prudenter fut un ablatif : de même rend aussi en grec le même sens que prudemment, avec prudence, ou en homme prudent ; cependant on ne dira pas que soit un ablatif ; c'est le génitif de , prudens, & ce génitif est le cas de la préposition , qui ne se construit qu'avec le génitif.

Le sens énoncé en latin par une préposition & un nom à l'ablatif, est ordinairement rendu en grec par une préposition ; & un nom au génitif, , prae gaudio, de joie, gaudio est à l'ablatif latin ; mais , est un génitif grec, selon la méthode même de P. R.

Ainsi quand on demande si les Grecs ont un ablatif, il est évident qu'on veut savoir si, dans les déclinaisons des noms grecs, il y a une terminaison particuliere destinée uniquement à marquer le cas qui en latin est appellé ablatif.

On ne peut donner à cette demande aucun autre sens raisonnable ; car on sait bien qu'il doit y avoir en grec, & dans toutes les langues, des équivalens qui répondent au sens que les latins rendent par la préposition & l'ablatif. Ainsi quand on demande s'il y a un ablatif en grec, on n'est pas censé demander si les Grecs ont de ces équivalens ; mais on demande s'ils ont des ablatifs proprement dits : or aucun des mots exprimés dans les équivalens dont nous parlons, ne perd ni la valeur ni la dénomination qu'il a dans sa langue originale. C'est ainsi que lorsque pour rendre coram patre, nous disons en présence de son pere, ces mots de son pere ne sont pas à l'ablatif en françois, quoiqu'ils répondent à l'ablatif latin patre.

La question ainsi exposée, je répete ce que j'ai dit dans l'Encyclopédie, les Grecs n'ont point de terminaison particuliere pour marquer l'ablatif.

Cette proposition est très-exacte, & elle est généralement reconnue, même par la méthode de P. R. p. 49, édit. de 1696, Paris. Mais l'auteur de cette méthode prétend que quoique l'ablatif grec soit toûjours semblable au datif par la terminaison, tant au singulier qu'au plurier, il en est distingué par le régime, parce qu'il est toûjours gouverné d'une préposition expresse ou sousentendue : mais cette prétendue distinction du même mot est une chimere ; le verbe ni la préposition ne changent rien à la dénomination déjà donnée à chacune des désinances des noms, dans les langues qui ont des cas. Ainsi puisque l'on convient que les Grecs n'ont point de terminaison particuliere pour marquer l'ablatif, je conclus avec tous les anciens Grammairiens que les Grecs n'ont point d'ablatif.

Pour confirmer cette conclusion, il faut observer qu'anciennement les Grecs & les Latins n'avoient également que cinq cas, nominatif, génitif, datif, accusatif, & vocatif.

Les Grecs n'ont rien changé à ce nombre ; ils n'ont que cinq cas : ainsi le génitif est toujours demeuré génitif, le datif toûjours datif, en un mot chaque cas a gardé la dénomination de sa terminaison.

Mais il est arrivé en latin que le datif a eu avec le tems deux terminaisons différentes ; on disoit au datif morti & morte,

Postquam est morte datus Plautus, comoedia luget.

Gell. noct. attic. 1. 24.

où morte est au datif pour morti.

Enfin les Latins ont distingué ces deux terminaisons ; ils ont laissé à l'une le nom ancien de datif, & ils ont donné à l'autre le nom nouveau d'ablatif. Ils ont destiné cet ablatif à une douzaine de prépositions, & lui ont assigné la derniere place dans les paradigmes des rudimens, ensorte qu'ils l'ont placé le dernier & après le vocatif. C'est ce que nous apprenons de Priscien dans son cinquieme livre, au chapitre de casu. Igitur ablativus proprius est Romanorum, & quia novus videtur a Latinis inventus, vetustati reliquorum casuum concessit. C'est-à-dire qu'on l'a placé après tous les autres.

Il n'est rien arrivé de pareil chez les Grecs ; ensorte que leur datif n'ayant point doublé sa terminaison, cette terminaison doit toûjours être appellée datif : il n'y a aucune raison légitime qui puisse nous autoriser à lui donner une autre dénomination en quelque occasion que ce puisse être.

Mais, nous dit-on, avec la méthode de P. R. quand la terminaison du datif sert à déterminer une préposition, alors on doit l'appeller ablatif, parce que l'ablatif est le cas de la préposition, casus praepositionis ; ce qui met, disent-ils, une merveilleuse analogie entre la langue grecque & la latine.

Si ce raisonnement est bon à l'égard du datif, pourquoi ne l'est-il pas à l'égard du génitif, quand le génitif est précédé de quelqu'une des prépositions qui se construisent avec le génitif, ce qui est fort ordinaire en grec ?

Il est même à observer, que la maniere la plus commune de rendre en grec un ablatif, c'est de se servir d'une préposition & d'un génitif.

L'accusatif grec sert aussi fort souvent à déterminer des prépositions : pourquoi P. R. reconnoit-il en ces occasions le génitif pour génitif, & l'accusatif pour accusatif, quoique précédé d'une préposition ? & pourquoi ces messieurs veulent-ils que lorsque le datif se trouve précisément dans la même position, il soit le seul qui soit métamorphosé en ablatif ? Par ratio paria jura desiderat.

Il y a par-tout dans l'esprit des hommes certaines vûes particulieres, ou perceptions de rapports, dont les unes sont exprimées par certaines combinaisons de mots, d'autres par des terminaisons, d'autres enfin par des prépositions, c'est-à-dire par des mots destinés à marquer quelques-unes de ces vûes ; mais sans en faire par eux-mêmes d'application individuelle. Cette application ou détermination se fait par le nom qui suit la préposition ; par exemple, si je dis de quelqu'un qu'il demeure dans, ce mot dans énonce une espece ou maniere particuliere de demeurer, différente de demeurer avec, ou de demeurer sur ou sous, ou auprès, &c.

Mais cette énonciation est indéterminée : celui à qui je parle en attend l'application individuelle. J'ajoûte, il demeure dans la maison de son pere : l'esprit est satisfait. Il en est de même des autres prépositions, avec, sur, à, de, &c.

Dans les langues où les noms n'ont point de cas, on met simplement le nom après la préposition.

Dans les langues qui ont des cas, l'usage a affecté certains cas à certaines prépositions. Il falloit nécessairement qu'après la préposition le nom parût pour la déterminer : or le nom ne pouvoit être énoncé qu'avec quelqu'une de ses terminaisons. La distribution de ces terminaisons entre les prépositions, a été faite en chaque langue au gré de l'usage.

Or il est arrivé en latin seulement, que l'usage a affecté aux prépositions à, de, ex, pro, &c. une terminaison particuliere du nom ; ensorte que cette terminaison ne paroit qu'après quelqu'une de ces prépositions exprimées ou sousentendues : c'est cette terminaison du nom qui est appellée ablatif dans les rudimens latins. Sanctius & quelques autres grammairiens l'appellent casus praepositionis, c'est-à-dire cas affecté uniquement, non à toutes sortes de prépositions, mais seulement à une douzaine ; de sorte qu'en latin ces prépositions ont toûjours un ablatif pour complement, c'est-à-dire un mot avec lequel elles font un sens déterminé ou individuel, & de son côté l'ablatif ne forme jamais de sens avec quelqu'une de ces prépositions.

Il y en a d'autres qui ont toûjours un accusatif, & d'autres qui sont suivies tantôt d'un accusatif & tantôt d'un ablatif ; ensorte qu'on ne peut pas dire que l'ablatif soit tellement le cas de la préposition, qu'il n'y ait jamais de préposition sans un ablatif : on veut dire seulement qu'en latin l'ablatif suppose toûjours quelqu'une des prépositions auxquelles il est affecté.

Or dans les déclinaisons grecques, il n'y a point de terminaison qui soit affectée spécialement & exclusivement à certaines prépositions, ensorte que cette terminaison n'ait aucun autre usage.

Tout ce qui suit de-là, c'est que les noms grecs ont une terminaison de moins que les noms latins.

Au contraire les verbes grecs ont un plus grand nombre de terminaisons que n'en ont les verbes latins. Les Grecs ont deux aoristes, deux futurs, un paulo post futur. Les Latins ne connoissent point ces tems-là. D'un autre côté, les Grecs ne connoissent point l'ablatif. C'est une terminaison particuliere aux noms latins, affectée à certaines prépositions.

Ablativus latinis proprius, undè & latinus Varroni appellatur : ejus enim vim graecorum genitivus sustinet qui eâ de causâ & apud latinos haud rarò ablativi vicem obit. Gloss. lat. graec. voc. ablat. Ablativus proprius est romanorum. Priscianus, lib. V. de casu p. 50. verso.

Ablativi formâ graeci carent, non vi. Caninii Hellenismi, page 87.

Il est vrai que les Grecs rendent la valeur de l'ablatif latin par la maniere établie dans leur langue, formâ carent non vi ; & cette maniere est une préposition suivie d'un nom qui est, ou au genitif, ou au datif, ou à l'accusatif, suivant l'usage arbitraire de cette langue, dont les noms ont cinq cas, & pas davantage, nominatif, génitif, datif, accusatif, & vocatif.

Lorsqu'au renouvellement des lettres les Grammairiens Grecs apporterent en Occident des connoissances plus détaillées de la langue grecque & de la grammaire de cette langue, ils ne firent aucune mention de l'ablatif ; & telle est la pratique qui a été généralement suivie par tous les auteurs de rudimens grecs.

Les Grecs ont destiné trois cas pour déterminer les prépositions : le génitif, le datif, & l'accusatif. Les Latins n'en ont consacré que deux à cet usage ; savoir l'accusatif & l'ablatif.

Je ne dis rien de tenus qui se construit souvent avec un génitif plurier en vertu d'une ellipse : tout cela est purement arbitraire. " Les langues, dit un philosophe, ont été formées d'une maniere artificielle, à la vérité ; mais l'art n'a pas été conduit par un esprit philosophique " : Loquela artificiosè, non tamen accuratè & philosophicè fabricata. (Guillel. Occhami, Logicae praefat.) Nous ne pouvons que les prendre telles qu'elles sont.

S'il avoit plû à l'usage de donner aux noms grecs & aux noms latins un plus grand nombre de terminaisons différentes, on diroit avec raison que ces langues ont un plus grand nombre de cas : la langue arménienne en a jusqu'à dix, selon le témoignage du P. Galanus Théatin, qui a demeuré plusieurs années en Arménie. (Les ouvrages du P. Galanus ont été imprimés à Rome en 1650 ; ils l'ont été depuis en Hollande).

Ces terminaisons pourroient être encore en plus grand nombre ; car elles n'ont été inventées que pour aider à marquer les diverses vûes sous lesquelles l'esprit considere les objets les uns par rapport aux autres.

Chaque vûe de l'esprit qui est exprimée par une préposition & un nom, pourroit être énoncée simplement par une terminaison particuliere du nom. C'est ainsi qu'une simple terminaison d'un verbe passif latin équivaut à plusieurs mots françois : amamur, nous sommes aimés ; elle marque le mode, la personne, le nombre, le tems, & cette terminaison pourroit être telle, qu'elle marqueroit encore le genre, le lieu, & quelqu'autre circonstance de l'action ou de la passion.

Ces vûes particulieres dans les noms peuvent être multipliées presque à l'infini, aussi-bien que les manieres de signifier des verbes, selon la remarque de la méthode même de P. R. dans la dissertation dont il s'agit. Ainsi il n'a pas été possible que chaque vue particuliere de l'esprit fût exprimée par une terminaison particuliere & unique, ensorte qu'un même mot eût autant de terminaisons particulieres, qu'il y a de vûes ou de circonstances différentes sous lesquelles il peut être considéré.

Je tire quelques conséquences de cette observation.

I°. les différentes dénominations des terminaisons des noms grecs ou latins, ont été données à ces terminaisons à cause de quelqu'un de leurs usages, mais non exclusivement : je veux dire que la même terminaison peut servir également à d'autres usages qu'à celui qui lui a fait donner sa dénomination, sans qu'on change pour cela cette dénomination. Par exemple en latin, dare aliquid alicui, donner quelque chose à quelqu'un, alicui est au datif ; ce qui n'empêche pas que lorsqu'on dit en latin, rem alicui demere, adimere, eripere, detrahere, ôter, ravir, enlever quelque chose à quelqu'un, alicui ne soit pas également au datif ; de même soit qu'on dise, accusare aliquem, accuser quelqu'un, ou aliquem culpâ liberare ou de re aliquâ purgare, justifier quelqu'un, aliquem est dit également être à l'accusatif.

Ainsi les noms que l'on a donnés à chacun des cas distinguent plûtôt la différence de la terminaison, qu'ils n'en marquent le service : ce service est déterminé plus particulierement par l'ensemble des mots qui forment la proposition.

II°. la dissertation de la méthode de P. R. p. 475, dit que ces différences d'offices, c'est-à-dire les expressions de ces différentes vûes de l'esprit peuvent être réduites à six en toutes les langues : mais cette observation n'est pas exacte, & l'on sent bien que l'auteur de la méthode de P. R. ne s'exprime ainsi que par préjugé ; je veux dire qu'accoûtumé dans l'enfance aux six cas de la langue latine, il a cru que les autres langues n'en devoient avoir ni plus ni moins que six.

Il est vrai que les six différentes terminaisons des mots latins, combinées avec des verbes ou avec des prépositions, en un mot ajustées de la maniere qu'il plait à l'usage & à l'analogie de la langue latine, suffisent pour exprimer les différentes vues de l'esprit de celui qui sait énoncer en latin ; mais je dis que celui qui sait assez bien le grec pour parler ou pour écrire en grec, n'a besoin que des cinq terminaisons des noms grecs, disposées selon la syntaxe de la langue grecque ; car ce n'est que la disposition ou combinaison des mots entr'eux, selon l'usage d'une langue, qui fait que celui qui parle, excite dans l'esprit de celui qui l'écoute, la pensée qu'il a dessein d'y faire naître.

Dans telle langue les mots ont plus ou moins de terminaisons que dans telle autre ; l'usage de chaque langue ajuste tout cela, & y regle le service & l'emploi de chaque terminaison, & de chaque signe de rapport entre un mot & un autre mot.

Celui qui veut parler ou écrire en arménien a besoin des dix terminaisons des noms arméniens, & trouve que les expressions des différentes vûes de l'esprit peuvent être réduites à dix.

Un Chinois doit connoître la valeur des inflexions des mots de sa langue, & savoir autant qu'il lui est possible le nombre & l'usage de ces inflexions, aussi bien que les autres signes de sa langue.

Enfin ceux qui parlent une langue telle que la nôtre, où les noms ne changent point leur derniere syllabe, n'ont besoin que d'étudier les combinaisons en vertu desquelles les mots forment des sons particuliers dans ces langues, sans se mettre en peine des six différences d'office à quoi la méthode de P. R. dit vainement qu'on peut réduire les expressions des différentes vûes de l'esprit dans toutes les langues.

Dans les verbes hébreux il y a à observer, comme dans les noms, les trois genres, le masculin, le féminin, & le genre commun : ensorte que l'on connoît par la terminaison du verbe, si c'est d'un nom masculin ou d'un féminin que l'on parle.

Verborum hebraicorum tria sunt genera, ut in nominibus, masculinum, femininum, & commune ; variè enim pro ratione ac genere personarum verba terminantur. Unde per verba facile est cognoscere nominum, à quibus reguntur, genus. Francisci Masclef, gram. heb. cap. iij. art. 2. pag. 74.

Ne seroit-il pas déraisonnable d'imaginer une sorte d'analogie pour trouver quelque chose de pareil dans les verbes des autres langues ?

Il me paroit que l'on tombe dans la même faute, lorsque pour trouver je ne sai quelle analogie entre la langue grecque & la langue latine, on croit voir un ablatif en grec.

Qu'il me soit permis d'ajoûter encore ici quelques réflexions, qui éclairciront notre question.

En latin l'accusatif peut être construit de trois manieres différentes, qui font trois différences spéciales dans le nom, suivant trois sortes de rapports que les choses ont les unes avec les autres. Meth. greq. ibid. pag. 474.

1°. L'accusatif peut être construit avec un verbe actif : vidi Regem, j'ai vû le Roi.

2°. Il peut être construit avec un infinitif, avec lequel il forme un sens total équivalent à un nom. Hominem esse solum non est bonum : Il n'est pas bon que l'homme soit seul. Regem victoriam retulisse, mihi dictum fuit : le Roi avoir remporté la victoire, a été dit à moi : on m'a dit que le roi avoit remporté la victoire.

3°. Enfin un nom se met à l'accusatif, quand il est le complement d'une des trente prépositions qui ne se construisent qu'avec l'accusatif.

Or que l'accusatif marque le terme de l'action que le verbe signifie, ou qu'il fasse un sens total avec un infinitif, ou enfin qu'il soit le complément d'une préposition, en est-il moins appellé accusatif ?

Il en est de même en grec du génitif, le nom au génitif détermine un autre nom ; mais s'il est après une préposition, ce qui est fort ordinaire en grec, il devient le complement de cette préposition. La préposition grecque suivie d'un nom grec au génitif, forme un sens total, un ensemble qui est équivalent au sens d'une préposition latine suivie de son complément à l'ablatif : dirons-nous pour cela qu'alors, le génitif grec soit un ablatif ? La méthode grecque de P. R. ne le dit pas, & reconnoît toûjours le génitif après les prépositions qui sont suivies de ces cas. Il y a en grec quatre prépositions qui n'en ont jamais d'autres : , n'ont que le génitif ; c'est le premier vers de la regle VI. c. ij. l. VII. de la méthode de P. R.

N'est-il pas tout simple de tenir le même langage à l'égard du datif grec ? Ce datif a d'abord, comme en latin, un premier usage : il marque la personne à qui l'on donne, à qui l'on parle, ou par rapport à qui l'action se fait ; ou bien il marque la chose qui est le but, la fin, le pourquoi d'un action. (supple , sunt) toutes choses sont faciles à Dieu, est au datif, selon la méthode de P. R. mais si je dis , apud Deum, sera à l'ablatif, selon la méthode de P. R. & ce qui fait cette différence de dénomination selon P. R. c'est uniquement la préposition devant le datis : car si la même préposition étoit suivie d'un génitif ou d'un accusatif, tout Port-Royal reconnoîtroit alors ce génitif pour génitif. , devant les Dieux & devant les hommes, ce sont là des génitifs selon P. R. malgré la préposition . Il en est de même de l'accusatif , aux piés des apôtres est à l'accusatif, quoique ce soit le complément de la préposition . Ainsi je persiste à croire, avec Priscien, que ce mot ablatif, dont l'étymologie est toute latine, est le nom d'un cas particulier aux Latins, proprius est Romanorum, & qu'il est aussi étranger à la grammaire grecque, que le mot d'aoriste le seroit à la grammaire latine.

Que penseroit-on en effet d'un grammairien latin qui, pour trouver de l'analogie entre la langue grecque & la langue latine, nous diroit que lorsqu'un prétérit latin répond à un prétérit parfait grec, ce prétérit latin est au prétérit : si honoravi répond à , honoravi est au prétérit ; mais si honoravi répond à qui est un aoriste premier, alors honoravi sera en latin à l'aoriste premier.

Enfin si honoravi répond à , qui est l'aoriste second, honoravi sera l'aoriste second en latin.

Le datif grec ne devient pas plus ablatif grec par l'autorité de P. R. que le prétérit latin ne deviendroit aoriste par l'idée de ce grammairien.

Car enfin un nom à la suite d'une préposition, n'a d'autre office que de déterminer la préposition selon la valeur qu'il a, c'est-à-dire selon ce qu'il signifie ; ensorte que la préposition ne doit point changer la dénomination de la terminaison du nom qui suit cette préposition ; génitif, datif, ou accusatif, selon la destination arbitraire que l'usage fait alors de la terminaison du nom, dans les langues qui ont des cas, car dans celles qui n'en ont point ; on ne fait qu'ajoûter le nom à la préposition, dans la ville, à l'armée ; & l'on ne doit point dire alors que le nom est à un tel cas, parce que ces langues n'ont point de cas ; elles ont chacune leur maniere particuliere de marquer les vûes de l'esprit : mais ces manieres ne consistant point dans la désinance ou terminaison des noms, ne doivent point être regardées comme on regarde les cas des Grecs & ceux des Latins ; c'est aux Grammairiens qui traitent de ces langues à expliquer les différentes manieres en vertu desquelles les mots combinés font des sens particuliers dans ces langues.

Il est vrai, comme la méthode grecque l'a remarqué, que dans les langues vulgaires même, les Grammairiens disent qu'un nom est au nominatif ou au génitif, ou à quelqu'autre cas : mais ils ne parlent ainsi, que parce qu'ils ont l'imagination accoûtumée dès l'enfance à la pratique de la langue latine ; ainsi comme lorsqu'on dit en latin pietas Reginae, on a appris que Reginae étoit au génitif ; on croit par imitation & par habitude, que lorsqu'en françois on dit la piété de la Reine, de la Reine est aussi au génitif.

Mais c'est abuser de l'analogie & n'en pas connoître le véritable usage, que de tirer de pareilles inductions : c'est ce qui a séduit nos Grammairiens & leur a fait donner six cas & cinq déclinaisons à notre langue, qui n'a ni cas ni déclinaisons. De ce que Pierre a une maison, s'ensuit-il que Paul en ait une aussi ? Je dois considérer à part le bien de Pierre, & à part celui de Paul.

Ainsi le grammairien philosophe doit raisonner de la langue particuliere dont il traite, rélativement à ce que cette langue est en elle-même, & non par rapport à une autre langue. Il n'y a que certaines analogies générales qui conviennent à toutes les langues, comme il n'y a que certaines propriétés de l'humanité qui conviennent également à Pierre, à Paul, & à tous les autres hommes.

Encore un coup, en chaque langue particuliere les différentes vues de l'esprit sont désignées de la maniere qu'il plaît à l'usage de chaque langue de les désigner.

En françois si nous voulons faire connoître qu'un nom est le terme ou l'objet de l'action ou du sentiment que le verbe actif signifie, nous plaçons simplement ce nom après le verbe, aimer Dieu, craindre les hommes, j'ai vu le roi & la reine.

Les Espagnols, comme on l'a déjà observé, mettent en ces occasions la préposition à entre le verbe & le nom, amar à Dios, temer à los hombres ; hè visto al rey y à la reyna.

Dans les langues qui ont des cas, on donne alors au nom une terminaison particuliere qu'on appelle accusatif, pour la distinguer des autres terminaisons. Amare patrem, pourquoi dit-on que patrem est à l'accusatif ? c'est parce qu'il a la terminaison qu'on appelle accusatif dans les rudimens latins.

Mais si selon l'usage de la langue latine nous mettons ce mot patrem après certaines prépositions, propter patrem, adversùs patrem, &c. ce mot patrem sera-t-il également à l'accusatif ? oui sans-doute, puisqu'il conserve la même terminaison. Quoi, il ne deviendra pas alors un ablatif ? nullement. Il est cependant le cas d'une préposition ? j'en conviens ; mais ce n'est pas de la position du nom après la préposition ou après le verbe, que se tirent les dénominations des cas.

Quand on demande en quel cas faut-il mettre un nom après un tel verbe ou une telle préposition, on veut dire seulement, de toutes les terminaisons d'un tel nom, quelle est celle qu'il faut lui donner après ce verbe ou après cette préposition, suivant l'usage de la langue dans laquelle on parle ?

Si nous disons pro patre, alors patre sera à l'ablatif, c'est-à-dire que ce mot aura la terminaison particuliere que les rudimens latins nomment ablatif.

Pourquoi ne pas raisonner de la même maniere à l'égard du grec ? pourquoi imaginer dans cette langue un plus grand nombre de cas qu'elle n'a de terminaisons différentes dans ses noms, selon les paradigmes de ses rudimens ?

L'ablatif, comme nous l'avons déjà remarqué, est un cas particulier à la langue latine, pourquoi en transporter le nom au datif de la langue greque, quand ce datif est précédé d'une préposition, ou pourquoi ne pas donner également le nom d'ablatif au génitif ou à l'accusatif grec, quand ils sont également à la suite d'une préposition, qu'ils déterminent de la même maniere que le datif détermine celle qui le précéde.

Transportons-nous en esprit au milieu d'Athenes dans le tems que la langue greque, qui n'est plus aujourd'hui que dans les livres, étoit encore une langue vivante. Un Athénien qui ignore la langue & la grammaire latine, conversant avec nous, commence un discours par ces mots , c'est-à-dire dans les guerres civiles.

Nous interrompons l'Athénien, & nous lui demandons en quel cas sont ces trois mots, . Ils sont au datif, nous répond-il : Au datif ! vous vous trompez, répliquons-nous, vous n'avez donc pas lu la belle dissertation de la méthode de P. R. ils sont à l'ablatif à cause de la préposition , ce qui rend votre langue plus analogue à la langue latine.

L'Athénien nous réplique qu'il sait sa langue ; que la préposition se joint à trois cas, au génitif, au datif, ou enfin à l'accusatif ; qu'il n'en veut pas savoir davantage ; qu'il ne connoît pas notre ablatif, & qu'il se met fort peu en peine que sa langue ait de l'analogie avec la langue latine : c'est plûtôt aux Latins, ajoûte-t-il, à chercher à faire honneur à leur langue, en découvrant dans le latin quelques façons de parler imitées du grec.

En un mot, dans les langues qui ont des cas, ce n'est que par rapport à la terminaison que l'on dit d'un nom qu'il est à un tel cas plûtôt qu'à un autre. Il est indifférent que ce cas soit précédé d'un verbe, d'une préposition, ou de quelqu'autre mot. Le cas conserve toûjours la même dénomination, tant qu'il garde la même terminaison.

Nous avons observé plus haut qu'il y a un grand nombre d'exemples en latin, où le datif est mis pour l'ablatif, sans que pour cela ce datif soit moins un datif, ni qu'on dise qu'alors il devienne ablatif ; frater amate mihi pour à me.

Nous avons en françois dans les verbes deux prétérits qui répondent à un même prétérit latin : j'ai lû ou je lûs, legi ; j'ai écrit ou j'écrivis, scripsi.

Supposons pour un moment que la langue françoise fût la langue ancienne, & que la langue latine fût la moderne, l'auteur de la méthode de P. R. nous diroit-il que quoique legi quand il signifie je lûs, ait la même terminaison qu'il a lorsqu'il signifie j'ai lû, ce n'est pourtant pas le même tems, ce sont deux tems qu'il faut bien distinguer ; & qu'en admettant une distinction entre ce même mot, on fait voir un rapport merveilleux entre la langue françoise & la langue latine.

Mais de pareilles analogies, d'une langue à une autre, ne sont pas justes : chaque langue a sa maniere particuliere ; qu'il ne faut point transporter de l'une à l'autre.

La méthode de P. R. oppose qu'en latin l'ablatif de la seconde déclinaison est toûjours semblable au datif, que cependant on donne le nom d'ablatif à cette terminaison, lorsqu'elle est précédée d'une préposition. Elle ajoûte qu'en parlant d'un nom indéclinable qui se trouve dans quelque phrase, on dit qu'il est ou au génitif ou au datif, &c. Je répons que voilà l'occasion de raisonner par analogie, parce qu'il s'agit de la même langue ; qu'ainsi puisqu'on dit en latin à l'ablatif à patre, pro patre, &c. & qu'alors patre, fructu, die, &c. sont à l'ablatif, domino étant considéré sous le même point de vûe, dans la même langue, doit être regardé par analogie comme étant un ablatif.

A l'égard des noms indéclinables, il est évident que ce n'est encore que par analogie que l'on dit qu'ils sont à un tel cas, ce qui ne veut dire autre chose, si ce n'est que si ce nom n'étoit pas indéclinable, on lui donneroit telle ou telle terminaison, parce que les mots déclinables ont cette terminaison dans cette langue ; au lieu qu'on ne sauroit parler ainsi dans une langue où cette terminaison n'est pas connue, & où il n'y a aucun nom particulier pour la désigner.

Pour ce qui est des passages de Cicéron où cet auteur après une préposition latine met, à la vérité, le nom grec avec la terminaison du datif, il ne pouvoit pas faire autrement ; mais il donne la terminaison de l'ablatif latin à l'adjectif latin qu'il joint à ce nom grec ; ce qui seroit un solécisme, dit la méthode de P. R. si le nom grec n'étoit pas aussi à l'ablatif.

Je répons que Cicéron a parlé selon l'analogie de sa langue, ce qui ne peut pas donner un ablatif à la langue greque. Quand on employe dans sa propre langue quelque mot d'une langue étrangere, chacun le construit selon l'analogie de la langue qu'il parle, sans qu'on en puisse raisonnablement rien inférer par rapport à l'état de ce nom dans la langue d'où il est tiré. C'est ainsi que nous dirions qu'Annibal défia vainement Fabius au combat ; ou que Sylla contraignit Marius de prendre la fuite, sans qu'on en pût conclure que Fabius, ni que Marius fussent à l'accusatif en latin, ou que nous eussions fait un solécisme pour n'avoir pas dit Fabium après défia, ni Marium après contraignit.

Enfin, à l'égard de ce que prétend la méthode de P. R. que les Grecs, dans des tems dont il ne reste aucun monument, ont eu un ablatif, & que c'est delà qu'est venu l'ablatif latin ; le docte Perizonius soûtient que cette supposition est sans fondement, & que les deux ou trois mots que la méthode de P. R. allegue pour la prouver sont de véritables adverbes, bien loin d'être des noms à l'ablatif. Enfin ce savant grammairien compare l'idée de ceux qui croient voir un ablatif dans la langue greque, à l'imagination de certains grammairiens anciens, qui admettoient un septieme & même un huitieme cas dans les déclinaisons latines.

Eadem est ineptia horum grammaticorum fingentium inter graecos sexti casûs vim quandam, quae aliorum in latio, nobis obtrudentium septimum & octavum. Illa sunt adverbia, locum undè quid venit aut proficiscitur, denotantia, quibus aliquandò per pleonasmum, praepositio quae idem fermè notat à poëtis, praemittitur. (Jacobus Perizonius, not â quart â in cap. vj. libri primi Miner. Sanctii, édit. 1714.)

Mais n'ai-je pas lieu de craindre qu'on ne trouve que je me suis trop étendu sur un point qui au fond n'intéresse qu'un petit nombre de personnes ?

C'est l'autorité que la méthode de P. R. s'est acquise, & qu'on m'a opposée, qui m'a porté à traiter cette question avec quelque étendue, & il me semble que les raisons que j'ai alléguées doivent l'emporter sur cette autorité ; d'ailleurs je me flatte que je trouverai grace auprès des personnes qui connoissent le prix de l'exactitude dans le langage de la Grammaire, & de quelle importance il est d'accoûtumer de bonne heure, à cette justesse, les jeunes gens auxquels on enseigne les premiers élémens des lettres.

Je persiste donc à croire qu'on ne doit point reconnoître d'ablatif dans la langue greque, & je me réduis à observer que la préposition ne change point la dénomination du cas qui la détermine, & qu'en grec le nom qui suit une préposition est mis ou au génitif ou au datif, ou enfin à l'accusatif, sans que pour cela il y ait rien à changer dans la dénomination de ces cas.

Enfin, j'oppose Port Royal à Port Royal, & je dis des cas, ce qu'ils disent des modes des verbes. En grec, dit la grammaire générale, chap. xvj. il y a des infléxions particulieres qui ont donné lieu aux Grammairiens de les ranger sous un mode particulier, qu'ils appellent optatif ; mais en latin comme les mêmes inflexions servent pour le subjonctif & pour l'optatif, on a fort bien fait de retrancher l'optatif des conjugaisons latines : puisque ce n'est pas seulement la maniere de signifier, mais les différentes inflexions qui doivent faire les modes des verbes. J'en dis autant des cas des noms, ce n'est pas la différente maniere de signifier qui fait les cas, c'est la différence des terminaisons. (F)

DATIF, (Jurisprud.) se dit de ce qui est donné par justice, à la différence de ce qui est déféré par la loi ou par le testament, comme la tutele & la curatelle datives, qui sont opposées aux tuteles & curatelles légitimes & testamentaires : on dit dans le même sens un tuteur ou curateur datif. En France toutes les tuteles & curatelles comptables sont datives, & doivent être déférées par le juge sur l'avis des parens. Arrêtés de M. de Lamoignon. (A)


DATION(Jurisprud.) est l'acte par lequel on donne quelque chose. La donation est une libéralité, au lieu que la dation consiste à donner quelque chose sans qu'il y ait aucune libéralité ; il y a, par exemple, la dation en payement, la dation de tuteur.

Dation en payement, appellée chez les Romains datio in solutum, est l'acte de donner quelque chose en payement. La dation en payement en général est un contrat qui équipole à une véritable vente, suivant la loi 4. au code de evictionibus ; c'est pourquoi elle produit les mêmes droits seigneuriaux qu'une vente, du moins quand elle est faite entre étrangers.

Si le débiteur donne son héritage, & que le créancier fasse remise de sa créance, c'est une vente déguisée sous la forme d'une donation.

L'abandonnement de biens qu'un débiteur fait à ses créanciers, ne fait cependant pas ouverture aux droits seigneuriaux ; les créanciers en ce cas ne sont que les mandataires du débiteur pour vendre, & le débiteur demeure propriétaire jusqu'à la vente, & en payant avant la vente il peut toûjours rentrer en possession.

Si on donne à la femme en payement de ses remplois des propres du mari, comme elle est étrangere à ces biens, c'est une vente dont elle doit les droits seigneuriaux : mais si on lui donne des conquêts, comme elle y avoit un droit habituel elle n'en doit point de droits, quand même elle auroit renoncé à la communauté.

Le propre du mari donné à la femme pour son doüaire préfix, est une vente à son égard.

Mais si c'est aux enfans qu'on le donne, soit pour le doüaire, soit en payement de la dot qui leur a été promise, ou d'un reliquat de compte de tutele, ils ne doivent point de droits, parce que tôt ou tard ils auroient eu ces biens par succession, s'ils ne les avoient pas pris à autre titre ; cependant si le Pere faisoit une véritable vente à son fils, il seroit dû des droits. Voyez DROITS SEIGNEURIAUX, VENTE, LODS ET VENTES, QUINT, MUTATIONS.

Dation, ad medium plantum, étoit un bail de quelque fonds stérile & inculte que le preneur s'oblige de cultiver, à la charge d'en rendre la moitié au bailleur au bout de cinq ou six années, l'autre moitié demeurant incommutablement acquise au preneur, sauf la préférence au bailleur & à ses successeurs en cas de vente. Voyez Salvaing, de l'usage des fiefs ch. lxxxxvij. p. 492.

Dation de tuteur & curateur, est l'acte par lequel le juge nomme un tuteur ou un curateur. V. TUTELE & CURATELLE, TUTEUR & CURATEUR, & ci-dev. DATIF. (A)


DATISMES. m. (Littérature) maniere de parler ennuyeuse dans laquelle on entasse plusieurs synonymes pour exprimer une même chose. On prétend que c'étoit chez les Grecs un proverbe auquel avoit donné lieu Datis, satrape de Darius fils d'Hystaspes & gouverneur d'Ionie, qui affectant de parler grec remplissoit son discours de synonymes pour le rendre, selon lui, plus énergique. Ainsi il disoit, , delector, gaudeo, laetor : je suis bien-aise, je me réjoüis, je suis ravi. Encore joignoit-il à la répétition ennuyeuse le barbarisme au lieu de ; ce qui fit que les Grecs appellerent datisme la sotte imitation du langage de Datis. Aristophane en fait mention dans sa comédie de la Paix, & appelle ce jargon la musique de Datis, . (G)


DATIVE(Jurisprud.) Voyez DATIF.


DATTES. f. (Botan.) fruit du palmier-dattier, sur lequel je trouve dans Kempfer des détails dont le précis doit avoir place ici, avec d'autant plus de raison, que cet habile voyageur a bien vû ce dont il a parlé.

Les dattes qu'on devroit écrire dactes, & qu'on appelle en latin dactyli, sont des fruits cylindriques, communément de la grosseur du pouce, de la longueur du doigt, de la figure d'un gland, revêtus d'une pellicule mince de différente couleur, d'ordinaire roussâtre, dont la pulpe ou la chair, bonne à manger, est grasse, ferme, d'un goût vineux, doux, elle environne un gros noyau cylindrique, dur, & creusé d'un sillon dans sa longueur.

Lorsque les dattes sont mûres, on en distingue trois classes, selon leurs trois degrés de maturité. La premiere est de celles qui sont prêtes à mûrir, ou qui sont mûres à leur extrémité ; la seconde contient celles qui sont à moitié mûres ; la troisieme renferme celles qui sont entierement mûres.

On cueille ces trois classes en même tems, de peur qu'elles ne se meurtrissent en tombant d'elles-mêmes : on ne peut pas différer de cueillir celles qui sont entierement mûres ; à l'égard de celles qui approchent de leur maturité, elles tomberoient en peu de jours, si on n'avoit soin d'en faire la récolte en même tems. Les paysans montent donc au haut des palmiers, cueillent avec la main les dattes qui sont parvenues à l'un de ces trois degrés de maturité, & ils laissent seulement sur l'arbre celles qui sont encore vertes, pour les cueillir une autre fois. Quelques-uns secouent les grappes, & font tomber les dattes dans un filet qui est au-dessous ; cette maniere s'observe pour les palmiers qui sont les moins hauts. On fait la récolte des dattes l'automne en deux ou trois reprises, jusqu'à ce qu'on les ait toutes cueillies, ce qui prend deux à trois mois.

On fait trois classes de ces fruits selon le degré de leur maturité, & on les expose au soleil sur des nattes de feuilles de palmier, pour achever de les sécher. De cette maniere elles deviennent d'abord molles, & se changent en pulpe : bien-tôt après elles s'épaississent de plus en plus, jusqu'à ce qu'elles ne soient plus sujettes à se pourrir. Leur humidité abondante se dissipe, sans quoi on ne pourroit les conserver facilement, au contraire elles se moisiroient & deviendroient aigres.

Dès que les dattes sont seches, on les met au pressoir pour en tirer le suc mielleux, & on les renferme dans des outres de peaux de chevre, de veau, de mouton, ou dans de longs paniers faits de feuilles de palmiers sauvages en forme de sacs. Ces sortes de dattes servent de nourriture au peuple, ou bien après en avoir tiré le suc, on les arrose encore avec ce même suc avant que de les renfermer ; ou enfin on ne les presse point, & on les renferme dans des cruches avec une grande quantité de syrop ; ce sont celles-là qui tiennent lieu de nourriture commune aux riches.

Tous ces différens fruits s'appellent par les Arabes tamar, par les Medecins latins caryotae, & par les Grecs , mots qui signifient simplement dattes. On les distingue par ces expressions, des dattes qui sont seches & ridées, que l'on apporte de Syrie & d'Egypte en Europe. Celles-ci ont été séchées sur l'arbre même, ou cueillies lorsqu'elles étoient prêtes à mûrir, & ensuite percées, enfilées & suspendues pour les faire sécher.

Après avoir fait la récolte de ces dattes, & les avoir séchées de la maniere que nous venons de le dire, on en tire par l'expression un syrop gras & doux, qui tient lieu de beurre, & qui sert de sauce & d'assaisonnement dans les nourritures.

On tire ce syrop de plusieurs façons. Les uns mettent une claie d'osier sur une table de pierre ou de bois inclinée, & font un creux au plancher pour y placer un vase de terre propre à recevoir le syrop : ensuite ils chargent ces claies d'autant de dattes seches qu'elles en peuvent contenir. Ces dattes pressées par leur propre poids, & macérées pendant quelques jours par la chaleur, laissent échapper beaucoup de liqueur qui coule dans le vase de terre. Ceux qui veulent avoir une plus grande quantité de syrop, serrent de tems en tems les claies avec des cordes, & mettent dessus de grosses pierres. Ces dattes étant ainsi dépouillées entierement de la plus grande partie de leur miel, sont renfermées dans des instrumens propres à les conserver. On réitere cette opération, qui se fait en plein air, jusqu'à ce qu'on ait exprimé le suc de toutes les dattes.

Les Basréens & les autres Arabes, qui ont une plus grande quantité de palmiers, ont bien plûtôt fait ; car à la place de pressoirs ils se servent de chambres ouvertes par le haut, planchées ou couvertes de plâtre battu, dont les murailles sont enduites de mortier, qu'ils recouvrent de rameaux pour éviter la malpropreté : ils y portent les dattes, & ils en tirent le syrop, qui tombe dans des bassins qu'ils ont pratiqués au-dessous. Si la quantité de syrop ne répond pas à leurs desirs, ils versent de l'eau bouillante sur ces dattes, afin de rendre plus fluide le suc mielleux & épais qu'elles contiennent.

Ceux qui habitent les montagnes & qui n'ont pas de palmiers, tirent le syrop d'une autre maniere. Ils pilent les dattes, que les habitans du pays des palmiers ont déjà fait passer au pressoir ; ils les font bouillir dans une grande quantité d'eau, jusqu'à ce qu'elles soient réduites en pulpe, dont ils ôtent les ordures, & qu'ils font bouillir jusqu'à la consistance de syrop ; mais ce syrop n'est pas comparable pour la bonté à celui que l'on retire par le moyen des claies.

Les dattes fournissent aux habitans des pays chauds, soit sans apprêt, soit par les différentes manieres de les confire, une nourriture salutaire & très-variée. Les anciens, selon le témoignage de Strabon, jettoient de l'eau sur les dattes pour en tirer du vin, ce que l'on pratique encore dans la Natolie, rarement à la vérité & en cachette, parce que cela est séverement défendu par la religion de Mahomet. Mais on en distille plus souvent un esprit ; & quoiqu'il soit aussi défendu, on le fait passer sous le nom de remede pour soulager les crudités & les coliques d'estomac : & afin de mieux guérir ces maux, les gens riches ajoûtent avant la distillation, de la squine, de l'ambre & des aromates ; mais le commun du peuple y met de la racine de réglisse & de l'absynthe, ou de la petite racine du vrai jonc odorant, ou de la sémentine de Turquie. Voilà l'usage principal que l'on tire des dattes pour la nourriture & le luxe, dans tous les pays chauds où les dattiers prosperent, c'est-à-dire dans l'Asie, dans l'Afrique, & dans les Indes.

La principale vertu medicinale de ce fruit consiste dans sa légere astriction. L'expérience a appris que c'est par cette qualité que les dattes rendent la force à l'estomac, arrêtent le flux de ventre qui vient du relâchement des fibres, & fortifient les intestins : c'est par leur douceur mêlangée d'astriction, qu'elles secourent assez efficacement dans la toux, en adoucissant les organes du poumon. C'est encore à cette même vertu que l'on doit rapporter les bons effets qu'elles produisent, appliquées extérieurement. Enfin c'est par ces qualités qu'elles sont quelquefois utiles dans les maladies des reins & de la vessie. Prosper Alpin détaille tout cela. Dioscoride parmi les anciens, est un de ceux qui s'est le plus étendu à exalter les vertus medicinales des dattes ; & les modernes en le copiant, suivant leur coûtume, ont encore renchéri sur ses éloges : c'est pourquoi on a fait entrer les dattes dans le looch de santé, le syrop résomptif, les especes appellées diathamaron Nicolai, l'électuaire diaphénic, le diaphénic solide, & autres préparations barbares, plus propres à donner du ridicule à la Medecine qu'à soulager un malade. Rejettons toutes ces compositions grotesques ; & puisque nous ne vivons point dans le pays des dattes thébéennes & égyptiennes, contentons-nous d'employer celles qui nous viennent de Tunis, ou extérieurement en cataplasme pour amollir, ou intérieurement avec les figues, les jujubes, les raisins secs, dans les décoctions pectorales : alors choisissons pour ces décoctions les dattes qui ne seront point percées, vermoulues, cariées ; car celles de Salé, par exemple, de Provence & d'Italie, sont presque toûjours gâtées, & celles d'Espagne sont rarement cueillies mûres. Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.


DATURou STRAMONIUM, (Jardin) Voyez STRAMONIUM.


DAUBES. f. en terme de Cuisine, est le nom qu'on donne à une maniere d'apprêter une piece de volaille ou autre viande. On la fait cuire à moitié dans du bouillon, de fines herbes & des épices ; on la retire ensuite de ce bouillon pour la passer dans le sain doux, puis on acheve de la faire cuire dans son premier bouillon. Les volailles à la daube sont ordinairement piquées de lard, & farcies.


DAUCUSS. m. (Botan.) Voyez CAROTTE.

DAUCUS DE CANDIE, daucus Creticus, (Pharm. & matiere medic.) Il n'y a que la semence du daucus de Candie ou de Crete qui soit en usage dans la Pharmacie. Elle entre dans beaucoup de compositions officinales ; savoir, dans la thériaque, le mithridate, le diaphoenix, le philonium romanum, l'électuaire de baies de laurier, le syrop d'armoise, l'eau hystérique, &c. Cette semence est une des quatre petites semences chaudes. Voyez SEMENCES CHAUDES.

La semence de daucus est recommandée pour les douleurs & les maladies de la matrice, dans la toux chronique, le hoquet & la colique venteuse. Geoffroy, mat. med.

Il y a une autre espece de daucus connue sous le nom de daucus vulgaris, en françois chyrouis, carotte sauvage. On substitue souvent la semence de celui-ci à celle du daucus de Candie.


DAUGREBOT(Mar.) Voyez DOGRE-BOT.


DAULIESadj. pris subst. (Myth.) fêtes qu'on célebroit dans Argos en l'honneur de Jupiter-Protée, & de la séduction de Danaé ; action bien digne qu'on en conservât la mémoire.


DAUMA(Géog. mod.) royaume & ville d'Afrique, à la Négritie. Long. 94. 10. lat. 8.


DAUNE(Géogr. mod.) ville de l'électorat de Treves sur le Lezer, à quatre lieues de Mont-royal.


DAUPHINdelphinus, s. m. (Hist. nat. Ichthiol.) poisson cétacée ; on l'a aussi appellé bec d'oie, parce qu'il a les mâchoires allongées & ressemblantes en quelque façon à celles de l'oie. On donne à ce poisson différens noms, dont la plûpart signifient en diverses langues ou jargons, porc de mer ou poisson-porc, parce que le dauphin a de la graisse & du lard comme le cochon, & qu'il ressemble, dit-on, à cet animal par la conformation des parties intérieures, c'est-à-dire qu'il ressemble à cet égard, comme les autres cétacées, aux quadrupedes en général.

La peau de ce poisson est dure & lisse, le corps allongé, le dos voûté, le museau long, la bouche grande, les dents petites & pointues, la langue charnue, mobile, & découpée par les bords ; les yeux grands & recouverts par la peau, de façon qu'on n'en voit que la prunelle ; ils sont placés près de la commissure des levres : l'ouverture de l'oreille est derriere l'oeil, mais si petite qu'on la voit à peine : il y a au-dessus du museau un orifice fait en forme de croissant, qui communique à un double conduit par lequel le dauphin respire l'air & rejette l'eau. Ce poisson a deux fortes nageoires qui tiennent à la poitrine, & en a une autre posée verticalement, en partie osseuse & en partie cartilagineuse, sans arêtes ni aiguillons. La queue est composée de deux nageoires qui sortent des côtés, & qui forment un demi-cercle. On voit sous le bas-ventre l'ombilic, les parties de la génération, & l'anus. Le dos est noir & le ventre blanc, la peau épaisse & ferme ; cependant elle cede sous la main, parce qu'il y a de la graisse dessous, comme dans les cochons. La chair du dauphin est noirâtre, & ne differe pas beaucoup de celle du cochon & du boeuf : en Languedoc on n'en mange que par nécessité, car elle a une mauvaise odeur. Ce poisson a des os, comme les quadrupedes, & leur ressemble par les parties intérieures du corps, comme les autres poissons cétacées : il n'a point de vesicule du fiel. Le mâle & la femelle ont les parties de la génération semblables à celles des animaux quadrupedes ; ils s'accouplent en s'approchant l'un de l'autre par le ventre, & en s'embrassant avec leurs nageoires. La femelle n'a ordinairement qu'un foetus à la fois, ou deux au plus ; son terme est à six mois : elle alaite ses petits, & les porte lorsqu'ils ne peuvent pas nager, & les accompagne pendant long-tems. Ces animaux prennent tout leur accroissement en dix années : on croit qu'ils vivent vingt-cinq ou trente ans. On dit qu'ils dorment en tenant le museau au-dessus de l'eau pour respirer, & en remuant doucement les nageoires pour se soûtenir : on prétend aussi qu'ils ronflent. Ils peuvent vivre plus long-tems hors de l'eau que dedans ; ils y meurent suffoqués, si on les y retient : Gesner en a vû un qui a vécu trois jours hors de l'eau. Lorsqu'ils sont pris, ils se plaignent & ils répandent des larmes ; ces animaux rendent quelques sons, & ont une sorte de voix. Belon dit qu'ils vont dans la mer aussi vîte qu'un oiseau dans l'air ; cependant leurs nageoires sont petites, & il y a lieu de croire que la rapidité & la continuité du mouvement de ces animaux, vient de l'agilité & de la force de leur corps. Lorsqu'on les voit s'agiter à la surface de l'eau, & pour ainsi dire se joüer sur la mer, on en tire l'augure d'une tempête. Ils vont par troupes ou seulement deux à deux, le mâle avec la femelle ; mais jamais seuls, au rapport de Belon. Cet auteur a appris des Grecs de la Propontide, que les dauphins font des migrations ; ils vont de la mer Méditerranée vers le septentrion, dans les mers de l'Hellespont & de la Propontide ; ils restent quelque tems au Pont-Euxin, & ensuite ils reviennent d'où ils sont partis : ils se battent par troupe contre les bonitons. Le dauphin differe du marsoüin par la bouche, voyez MARSOUIN. On sait assez que la vraie figure du dauphin a peu de rapport à celles qui entrent dans le Blason, & à celles que font les sculpteurs & les peintres sous le nom de cet animal. Il ne sera pas question de l'amour qu'il a, dit-on, pour les enfans, & de son goût prétendu pour la musique, ni de l'attention qu'on a crû remarquer en ce poisson, lorsqu'on l'appelle du nom de Simon ; ce qui a été rapporté à ce sujet par différens auteurs, tant anciens que modernes, paroît si fabuleux, qu'un Naturaliste ne pourroit guere être tenté d'en faire l'objet de ses observations. Rond. de pisc. Willughby, hist. pisc. Voyez POISSON. (I)

DAUPHIN, (Astronom.) est le nom que les Astronomes ont donné à une constellation de l'hémisphere boréal. Les étoiles de cette constellation sont au nombre de dix, selon Ptolomée & selon Tycho, & au nombre de dix-huit selon Flamsteed. Voy. CONSTELLATION. (O)

DAUPHIN, s. m. (Hist. anc.) arme offensive ou machine de guerre chez les anciens ; ils s'en servoient pour percer & couler à fond les galeres. C'étoit une masse de plomb ou de fer qui produisoit cet effet par l'impétuosité avec laquelle elle étoit lancée. Peut-être étoit-ce la même chose que ce qu'on nomma depuis corbeau. Voyez CORBEAU. Il est fait mention de ces dauphins dans la bataille navale que les Athéniens commandés par Nicias perdirent contre les Syracusains. (G)

* DAUPHIN, (Hist. anc.) ornement des cirques anciens. On les y voyoit sur de petites colonnes à l'endroit appellé la spina circi. Voyez CIRQUE. On prétend qu'on élevoit un dauphin à chaque course, & qu'on pouvoit compter le nombre des courses par celui des dauphins. D'autres ajoûtent qu'ils étoient placés sur des globes, comme on voit quelquefois les coqs au haut des clochers.

DAUPHIN ou DAUFIN ; (Hist. mod.) est le nom que l'on a donné depuis le milieu du douzieme siecle au prince qui possédoit la province viennoise. L'origine de ce nom est assez incertaine : les uns le font venir d'un dauphin que Boson fit peindre dans son écu, pour marquer la douceur de son regne ; mais cette étymologie est fausse, puisque Boson vivoit au milieu du neuvieme siecle, & que les dauphins ne prirent ce titre que plus de trois cent ans après, c'est-à-dire au milieu du douzieme siecle : d'autres du château Dauphin, bourg dans le Briançonnois, que ces princes avoient fait bâtir. Mais son origine la plus vraisemblable est que Guy V. dit le vieux prit le titre de dauphin pour faire honneur à Albon comte de Vienne surnommé dauphin, dont il avoit épousé la fille aînée. D'abord les seigneurs de cette province porterent le titre de comtes d'Albon & de Grenoble, ou de Gresivaudan. Quatre princes du nom de Guy ou de Guignes eurent le même titre. Mais Bertholde IV. duc de Zeringhen céda le comté de Vienne à Guigne V. & ce fut lui qui le premier fut surnommé dauphin au milieu du douzieme siecle. Il fut le dernier mâle de sa maison, & Béatrix sa fille & son héritiere porta le Dauphiné dans la maison des anciens ducs de Bourgogne. Elle mourut en 1228, & son fils Guigne VI. ou André fut le chef de la seconde race des dauphins. Cette seconde race ne subsista pas long-tems, & finit par la mort de Jean I. l'an 1282. Sa soeur Anne porta cette principauté dans la maison de la Tour-Dupin, en épousant Humbert I. Trois autres dauphins lui succéderent, dont le dernier fut Humbert II. qui donna sa principauté en 1349 à Charles de France petit-fils de Philippe de Valois, & l'en revêtit la même année en lui remettant l'ancienne épée du Dauphiné, la banniere de S. George, avec le sceptre & un anneau. L'amour qu'il avoit pour ses sujets continuellement tourmentés par les comtes de Savoie, l'engagea à les donner à un prince puissant, capable de les protéger & les défendre contre une puissance étrangere. Depuis cet heureux moment il y a eu vingt-trois dauphins du sang des rois de France, & ce titre ne s'accorde qu'au fils aîné du Roi, & ne passe à un cadet qu'en cas de mort de l'aîné. (a)

DAUPHIN. On dit, dans le Blason, dauphins vifs & dauphins pâmés : le dauphin vif a la gueule close, & un oeil, des dents, & les barbes, crêtes & oreilles, d'émail différent. Le dauphin pâmé a la gueule béante, comme évanoüi ou expirant, & il est d'un seul émail. On dit que les dauphins sont couchés, lorsqu'ils ont la queue & la tête tournées vers la pointe de l'écu. Trév. & le P. Ménetr. (V)

DAUPHIN, (Artificier) On appelle ainsi vulgairement cet artifice d'eau que les gens de l'art appellent genouillere, parce qu'on le voit entrer & sortir de l'eau à-peu-près comme les dauphins. Dictionn. de Trév.


DAUPHINES. f. (Manufact. en soie & en laine) petit droguet de laine non croisé, légerement jaspé de diverses couleurs, & fabriqué au métier à deux marches.

Il s'en est fait aussi en soie, mais il ne s'en fabrique plus.

La jaspure naît du mêlange de laines ou de soies teintes de différentes couleurs.


DAUPHINÉ(Géog. mod.) province de France bornée à l'occident par le Rhône, au septentrion par le Rhône & la Savoie, au midi par la Provence, & à l'orient par les Alpes. Elle est arrosée par le Rhône, la Durance, l'Isere, & la Drome. Elle est fertile en blé, vin, olives, pastel, couperose, soie, crystal, fer, cuivre, sapins, &c. Elle se divise en haut & bas. Le haut comprend le Gresivaudan, le Briançonnois, l'Embrunois, le Gapançois, le Royannez, & les Baronies. Le bas contient le Valentinois, le Diois, & le Tricassinois. ç'a été autrefois un pays d'états. Grenoble en est la capitale. Long. 26-29. lat. 43-46.


DAUPHINS(Litt.) on nomme ainsi les commentateurs sur les anciens auteurs latins employés à ce travail par ordre du roi Louis XIV. pour l'usage de Monseigneur, sur le conseil de M. de Montausier son gouverneur, & sous la direction de MM. Bossuet & Huet ses précepteurs. On en compte trente-neuf, dont voici le détail par ordre alphabétique.

Apuleius, per Julian. Floridum. Paris. Leonard, 1688, 2 vol. in-4°.

Ausonius, per Julianum Floridum, ex edit. & cum animadversionibus Joann. Bapt. Souchay. Paris. Jac. Guerin, 1730, in-4°.

Boetius, per Pet. Callyum, Paris. Leonard. 1695, in-4°.

Jul. Caesar, per J. Goduinum. Paris. le Petit, 1678, in-4°.

Catullus, Tibullus & Propertius, per Phil. Silvium. Paris. Leonard, 1685, 2 vol. in-4°.

Ciceronis operum philosophicorum tom. I. complectens tusculanas questiones, de natura deorum, academicas questiones, de finibus bonorum & malorum, & de officiis, per Franc. l'Honoré. Paris. vidua Thiboust, 1689, in-4°.

Ejusdem Ciceronis libri oratorii, per Jac. Proust, Paris. vidua Thiboust, 1687, 2 vol. in-4°.

Ejusdem Ciceronis orationes, per Car. de Merouville. Paris. Thierry, 1684, 3 vol. in-4°.

Ejusdem Ciceronis epistolae ad familiares, per Philib. Quartier. Paris. Thierry, 1685, in-4°.

Claudianus, per Guill. Pyrrhonem. Paris. Leonard, 1677, in-4°.

Q. Curtius cum supplementis J. Freinshemii, per Mic. le Tellier. Paris. Leonard, 1678, in-4°.

Dictys Cretensis & Dares Phrygius, per Annam Fabri filiam Andreae Dacerii conjugem, editio nova auctior ; cui accessit Jos. Iscanus de bello Trojano, cum notis Sam. Dresemii, & numismatibus Lud. Smids, & dissert. Jac. Perizonii de Dictie Cretensi. Amst. Galet, 1702, in-4°.

Eutropius, per eandem Annam Fabram. Paris, vidua Cellier, 1683, in-4°.

Pomp. Festus & Marcus Verrius Flaccus, per Andr. Dacerium, nova editio auctior notis Josephi Justi Scaligeri, Fulvii Ursini & Ant. August. Amst. Huguetan, 1699, in-4°.

Florus, per Annam Fabram. Paris. Leonard, 1674, in-4°.

Aul. Gellius, per Jac. Proust. Paris. Benard, 1681, in-4°.

Horatius, per Lud. des Prez. Paris. Leonard, 1691, 2 vol in-4°.

Justinus, per Petrum Jos. Cantel. Paris. Leonard, 1677, in-4°.

Juvenalis & Persius, per Lud. Prateum. Paris. Leonard, 1684, in-4°.

T. Livius, cum supplementis Joannis Freinshemii, per Joan. Doujatium. Paris. Leonard, 1679, 6 vol. in-4°.

Lucretius, per Mic. Fayum. Paris. Leonard, 1680, in-4°.

Manilius, per eundem Fayum, cum notis Petri Dan. Huetii. Paris. Leonard, 1679, in-4°.

Val. Martialis, per Vinc. Collessonem. Paris. Cellier, 1680, 4°.

Val. Maximus, per Pet. Jos. Cantelium. Paris. Thiboust, 1679, in-4°.

Cornel. Nepos, per Nic. Courtin. Paris. Leonard, 1675, in-4°.

Ovidius, per Dan. Crispinum. Lugd. Rigaud, 1686, 4 vol. in-4°.

Panegyrici veteres, per Jac. de la Baune. Paris. Benard, 1676, in-4°.

Vel. Paterculus, per Rob. Riguez. Paris. Leonard, 1675, in-4°.

Phaedrus, per Petrum Danetium, Paris. Leonard, 1675, in-4°.

Plautus, per Jac. Operarium. Paris. Leonard, 1679, 2 vol. in-4°.

Plinii Secundi historia naturalis, per Joan. Harduinum. Paris. Muguet, 1685, 5 vol. 4°.

Prudentius, per Steph. Chamillard. Paris. Thiboust, 1687, 4°.

Sallustius, per Dan. Crispinum. Paris. Leonard, 1674, in-4°.

Statius, per Claud. Beraldum. Paris. Roulland, 1685, 2 vol. in-4°.

Suetonius, per Aug. Babelonium. Paris. Leonard, 1684, in-4°.

Tacitus, per Julianum Pichon. Paris. Thiboust, 1682, 4 vol. in-4°.

Terentius, per Nic. Camus. Paris. Leonard, 1675, in-4°.

Aurel. Victor, per Annam Fabram. Paris. Thierry, 1681, in-4°.

Virgilius, per Car. Ruaeum, secunda editio. Paris. Benard, 1682, in-4°.


DAURADou DAURADILLE, voyez DORADE.


DAURÉEvoyez POISSON DE S. PIERRE.


DAVID(SAINT-) Géog. mod. ville d'Angleterre au pays de Galles, dans le comté de Pembrock, non loin de la mer. Long. 12. 22. lat. 52. 5.

DAVID, (Saint-) Géog. mod. fort des Indes orientales sur la côte de Coromandel, au midi du fort Saint-Georges : il appartient à la compagnie des Indes orientales d'Angleterre. Longit. 97. 30. lat. 11. 30.


DAVIDIQUESDavidies, s. m. (Hist. ecclésiast.) sorte d'hérétiques sectateurs de David George vitrier, ou, selon d'autres, peintre de Gand, qui en 1525 commença à prêcher une nouvelle doctrine. Il publioit qu'il étoit le vrai Messie envoyé pour remplir le ciel, qui demeuroit vuide faute de gens qui méritassent d'y entrer.

Il rejettoit le mariage avec les Adamites ; il nioit la résurrection, comme les Saducéens ; il soûtenoit avec Manès, que l'ame n'étoit point souillée par le péché, & il se mocquoit de l'abnégation de soi-même, tant recommandée par J. C. C'étoient-là ses principales erreurs.

Il se sauva de Gand, & se retira d'abord en Frise, puis à Bâle, où il changea de nom, prenant celui de Jean Bruch. Il mourut en 1556.

Il laissa quelques disciples, auxquels il avoit promis de ressusciter trois ans après sa mort. Il ne fut pas tout-à-fait faux prophete en ce point ; car les magistrats de Bâle ayant été informés au bout de trois ans de ce qu'il avoit enseigné, le firent déterrer, & brûler avec ses écrits par la main du bourreau. Il y a encore des restes de cette secte ridicule dans le Holstein, sur-tout à Friederikstadt, où ils sont mêlés avec les Arminiens. Voyez ADAMITES, ARMINIENS, MANICHEENS, &c. Dictionn. de Trév. & Chambers. (G)


DAVIERS. m. instrument de Chirurgie qui sert à l'extraction des dents ; c'est une espece de pincette dont le corps à jonction passée, divise l'instrument en extrémités antérieure & postérieure.

L'extrémité antérieure qui fait le bec de la pincette, ressemble à un bec de perroquet. Il y a deux mâchoires ; la supérieure, qui est la continuité de la branche femelle, est plus grande & beaucoup plus courbée que l'inférieure, puisque l'arc qu'elle forme fait plus du demi-cercle, & qu'à peine l'inférieure forme un segment de cercle. Pour concevoir la courbure de cette mâchoire, il faut supposer une corde qui aille d'une des cornes du cercle à l'autre ; elle aura dans un instrument bien construit neuf lignes de longueur, & le rayon qui viendra du centre du cercle à celui de la corde, aura cinq lignes.

Comme cet instrument doit être très-fort, la largeur de la mâchoire supérieure près de la jonction, est de quatre lignes sur trois lignes d'épais ; elle va ensuite en diminuant un peu de largeur & d'épaisseur, pour se terminer par une extrémité qui est divisée en deux dents, ce qui lui donne plus de prise sur la rondeur de la dent.

La mâchoire inférieure est moins grande que la supérieure ; elle a huit lignes de long, la même largeur & épaisseur, diminuant en tous sens à mesure qu'elle approche de son extrémité, où elle est, de même que la précedente, divisée en deux dents : sa courbure est fort petite, & à peine le rayon de son arc a-t-il une ligne.

Il faut que les mâchoires dont nous venons de parler soient d'une trempe très-dure, afin de résister à l'effort qu'elles font sur les dents.

L'extrémité postérieure, ou le manche de l'instrument, est composée de deux branches qui sont plus ou moins contournées, pour rendre la prise plus commode. La branche supérieure, ou branche mâle, a une courbure qui regarde le dedans, & est si légere qu'à peine s'éloigne-t-elle de l'axe de cinq lignes. La branche femelle a une courbure beaucoup plus grande qui l'éloigne de l'autre, pour donner de la prise & de la force à l'instrument.

La longueur de ces extrémités postérieures est au moins de trois pouces sept lignes ; & celle de tout l'instrument n'a pas plus de cinq pouces deux lignes. Chaque branche est plate & va en augmentant, ayant à sa fin sept lignes de largeur. Voyez Pl. XXV. de Chirurgie, fig. 10 & 11.

Cet instrument qui forme une pincette des plus fortes, parce que la résistance est fort proche du point fixe, & que la puissance en est éloignée, sert à pincer & à embrasser exactement une dent qu'on veut arracher. Il faut, pour y réussir, la tirer tant-soit peu obliquement, observant que les deux mâchoires de l'instrument tirent également ; car si la supérieure agit sur l'inférieure, on cassera immanquablement la dent, & les racines resteront dans l'alvéole.

Les Dentistes ont différentes sortes de pincettes, qu'ils appellent daviers, dont les jonctions & les courbures sont en différens sens pour arracher les dents du devant, ou pour l'extraction des autres, à des personnes qui ne peuvent point ouvrir commodément la bouche ; mais il faut que la dent soit ébranlée, parce que ces daviers n'ont pas la force de celui dont on vient de donner une description, extraite du traité d'instrumens de M. de Garengeot.

La figure 10 montre une autre espece de davier qui convient très-fort pour les personnes qui ne peuvent pas ouvrir la bouche, & principalement pour l'extraction des dents incisives & canines. (Y)

DAVIER. (Imprimerie) Les Imprimeurs donnent ce nom à une petite patte de fer ou de bois qui, placée entre les deux couplets, sert, au moyen d'une vis qui traverse le grand tympan, à maintenir par en bas le petit tympan dans l'enchassure du grand. Voyez TYMPAN, & les Planches d'Imprimerie.


DAVI(DETROIT DE) Géogr. mod. bras de mer entre l'île de Jacques & la côte occidentale du Groenland, ainsi nommé de Jean Davis Anglois, qui le découvrit. On dit que les Sauvages qui habitent les environs de ce détroit, sont robustes, & vivent communément plus de cent ans ; & que les femmes se font des coupures au visage & les remplissent d'une couleur noire, pour s'embellir. Ils vivent de leur chasse & de leur pêche : ils sont errans : ils campent sous des tentes : le sang des animaux est une boisson qui leur est agréable. Lat. 64. 10.


DAVOou TAFEAS, (Géog. mod.) communauté des Grisons, la premiere de la troisieme ligue ; il n'y a qu'une paroisse, appellée saint Jean de Davos.


DAou ACQS, (Géog. mod.) ville de France en Gascogne. C'est la capitale des Landes. Elle est située sur l'Adour. Long. 16. 36. 5. lat. 43. 42. 23.


DEprép. voyez ARTICLE. (Gramm.)


(Jeu de) s. m. Littér. sorte de jeu de hasard fort en vogue chez les Grecs & chez les Romains. L'origine en est très-ancienne, si l'on en croit Sophocle, Pausanias, & Suidas, qui en attribuent l'invention à Palamede. Hérodote la rapporte aux Lydiens, qu'il fait auteurs de tous les jeux de hasard.

Les dés antiques étoient des cubes de même que les nôtres ; c'est pourquoi les Grecs les appelloient : ils avoient par conséquent six faces, comme l'épigramme xvij. du liv. XIV. de Martial le prouve.

Hic mihi bis seno numeratur tessera puncto.

Ce qui s'entend des deux dés avec lesquels on joüoit quelquefois. Le jeu le plus ordinaire étoit à trois dés, suivant le proverbe, ; trois six ou trois as, tout ou rien.

Je ne parcourerai point les diverses manieres de joüer aux dés qui étoient en usage parmi les anciens, il me suffira d'indiquer les deux principales : je renvoye pour les autres aux ouvrages des érudits, qui les ont rassemblés dans des livres exprès.

La premiere maniere de joüer aux dés, & qui fut toûjours à la mode, étoit la rafle, que nous avons adoptée. Celui qui amenoit le plus de points emportoit ce qu'il y avoit sur le jeu. Le plus beau coup étoit, comme parmi nous, rafle de six, mot dérivé de . On le nommoit venus, qui désignoit dans les jeux de hasard le coup le plus favorable. Les Grecs avoient donné les premiers les noms des dieux, des héros, des hommes illustres, & même des courtisannes fameuses, à tous les coups différens des dés. Le plus mauvais coup étoit trois as. C'est sur cela qu'Epicharme a dit, que dans le mariage comme dans le jeu de dés, on amene quelquefois trois six & quelquefois trois as. Outre ce qu'il y avoit sur le jeu, les perdans payoient encore pour chaque coup malheureux : ce n'étoit pas un moyen qu'ils eussent imaginé pour doubler le jeu ; c'étoit une suite de leurs principes sur les gens malheureux, qu'ils méritoient des peines par cela même qu'ils étoient malheureux. Au reste comme les dés ont six faces, cela faisoit cinquante-six combinaisons de coups, savoir six rafles, trente coups où il y a deux dés semblables, & vingt où les trois dés sont différens.

La seconde maniere de joüer aux dés généralement pratiquée chez les Grecs & chez les Romains, étoit celle-ci : celui qui tenoit les dés nommoit avant que de joüer le coup qu'il souhaitoit ; quand il l'amenait, il gagnoit le jeu : ou bien il laissoit le choix à son adversaire de nommer ce coup ; & si pour lors il arrivoit, il subissoit la loi à laquelle il s'étoit soûmis. C'est de cette seconde maniere de joüer aux dés que parle Ovide dans son art d'aimer, quand il dit,

Et modò tres jactet numeros, modò cogitet aptè,

Quam subeat partem callida, quamque vocet.

Voyez les mém. des Inscript. & Belles-lett. tome I. & les dictionn. des antiq. greq. & rom.

Comme le jeu s'accrut à Rome avec la décadence de la république, celui de dés prit d'autant plus faveur, que les empereurs en donnerent l'exemple. Quand les Romains virent Néron risquer jusqu'à quatre mille sesterces dans un coup de dés, ils mirent bien-tôt une partie de leurs biens à la merci des dés. Les hommes en général goûtent volontiers tous les jeux où les coups sont décisifs, où chaque évenement fait perdre ou gagner quelque chose : de plus, ces sortes de jeux remuent l'ame sans exiger une attention sérieuse dont nous sommes rarement capables ; enfin on s'y jette par un motif d'avarice, dans l'espérance d'augmenter promtement sa fortune ; & les hommes enrichis par ce moyen sont rares dans le monde, mais les passions ne raisonnent ni ne calculent jamais.

Ceux qui tirent avec Ducange l'étymologie du mot jet de dé, du vieux Gaulois jus de dé, auront beaucoup de personnes de leur avis ; car nous savons que jus autrefois signifioit jugement, que nos anciens poëtes ont dit Dé pour Dieu ; & personne n'ignore que la superstition n'a fait que trop souvent intervenir la divinité, dans les évenemens qui dépendent entierement du hasard. Art. de M(D.J.)

DE (Anal. des hasards). Il est visible qu'avec deux dés on peut amener trente-six coups différens ; car chacune des six faces du dé peut se combiner six fois avec chacune des six faces de l'autre. De même avec trois dés on peut amener 36 x 6, ou 216 coups différens : car chacune des 36 combinaisons des deux dés peut se combiner six fois avec les six faces du troisieme dé, donc en géneral avec un nombre de dés = n, le nombre des coups possibles est 6 n.

Donc il y a 35 contre 1 à parier qu'on ne fera pas rafle de 1, de 2, de 3, de 4, de 5, de 6, avec deux dés. Voyez RAFLE. Mais on trouveroit qu'il y a deux manieres de faire 3, 3 de faire 4, 4 de faire 5, 5 de faire 6, & 6 de faire 7, 5 de faire 8, 4 de faire 9, 3 de faire 10, 2 de faire 11, 1 de faire 12 ; ce qui est évident par la table suivante qui exprime toutes les 36 combinaisons.

Dans la premiere colonne verticale de cette table, je suppose qu'un des dés tombe successivement sur toutes ses faces, l'autre dé amenant toûjours 1 ; dans la seconde colonne, que l'un des dés amene toûjours 2, l'autre amenant ses six faces, &c. les nombres pareils se trouvent sur la même diagonale. On voit donc que 7 est le nombre qu'il est le plus avantageux de parier qu'on amenera avec deux dés, & que 2 & 12 sont ceux qui donnent moins d'avantage. Si on prend la peine de former ainsi la table des combinaisons pour trois dés, on aura six tables de 36 nombres chacune, dont la premiere aura 3 à gauche en haut, 13 à droite en bas, & la derniere aura 8 à gauche en haut, & 18 à droite en bas ; & l'on verra par le moyen des diagonales, que le nombre de fois que le nombre 8 peut arriver est égal à 6 + 5 + 4 + 3 + 2 + 1, c'est-à-dire 21 ; qu'ainsi il y a 21 cas sur 216 pour que ce nombre arrive, qu'il y a 15 cas pour amener 7, 10 pour 6, 6 pour 5, 3 pour 4, 1 pour 3 ; que pour amener 9 il y a un nombre de combinaisons = 5 + 6 + 5 + 4 + 3 + 2 = 25 ; que pour amener 10 il y a 4 + 5 + 6 + 5 + 4 + 3 = 27 ; que pour amener 11 il y a 3 + 4 + 5 + 6 + 5 + 4 = 27 ; que pour amener 12 il y a 2 + 3 + 4 + 5 + 6 + 5 = 25 ; que pour amener 13 il y a 1 + 2 + 3 + 4 + 5 + 6 = 21 ; que pour amener 14 il y a 15 ; que pour amener 15 il y a 10 ; que pour amener 16 il y a 6 ; que pour amener 17 il y a 3 ; & pour amener 18, une seule combinaison. Ainsi 10 & 11 sont les deux nombres qu'il est le plus avantageux de parier qu'on amenera avec trois dés, il y a à parier 27 sur 216, c'est-à-dire 1 contre 8, qu'on les amenera ; ensuite c'est neuf ou douze, ensuite c'est huit ou treize, &c.

On peut déterminer par une méthode semblable quels sont les nombres qu'il y a le plus à parier qu'on amenera avec un nombre donné de dés ; ce qu'il est bon de savoir dans plusieurs jeux. Voyez BARAÏCUS, TRICTRAC, &c. (O)

DE, en terme d'Architecture ; c'est le tronc du pié-d'estal, ou la partie qui est entre sa base & sa corniche.

Les Italiens l'appellent dado, & Vitruve le nomme tronc. Voyez PIE-D'ESTAL.

Dé se dit aussi, & des pierres qui se mettent sous des poteaux de bois qui portent un engard, pour les élever de terre crainte qu'ils ne pourrissent, & des petits quarrés de pierre avec une moulure sur l'arrête de dessus, qui servent à porter des vases dans un jardin. (P)

DE, petit cylindre d'or, d'argent, de cuivre ou de fer, creusé en dedans, & grené tout-au-tour avec symmétrie, qui sert aux ouvrieres & tailleurs à appuyer la tête de leur aiguille, afin de la pousser plus facilement & sans se piquer les doigts à-travers les étoffes ou autres matieres qu'ils veulent coudre ensemble. Le dé se met ordinairement au doigt du milieu de la main qui tient l'aiguille.

Il y a deux sortes de dés ; les uns sont fermés par le bout avec la même matiere du dé ; les autres sont ouverts par le bout : c'est ordinairement de ceux-ci que se servent les Tailleurs, Tapissiers, &c.

Les dés qui se font à Blois sont extrèmement recherchés.

Les dés de cuivre & de fer font partie du négoce des Merciers, & des maîtres Aiguilliers & Epingliers qui les fabriquent. Voyez la Planche du Tailleur.

DE A EMBOUTIR, est un cube de cuivre à six faces, sur chacune desquelles sont pratiqués des trous de forme & grandeurs différentes, dans lesquels s'emboutissent les fonds des chatons en frappant dessus avec des morceaux de fer appellés bouterolles. Voyez BOUTEROLLE.

Chez les Grossiers, ce n'est qu'un morceau de bois avec des trous de diverses grandeurs, dans lesquels ils enfoncent au marteau les pieces d'argent qu'il faut retraindre. Voyez RETRAINTE. Voyez aussi les figures du Metteur en oeuvre & du Joüaillier.


DEDE


DEDE


DÉALDERsub. m. (Comm.) monnoie d'argent qui se fabrique, a cours en Hollande au titre de dix deniers cinq grains, est du poids de quatre gros deux deniers, & vaut en France trois livres trois sous quatre deniers.


DÉARTICULATIONen Anatomie, voy. DIARTHROSE.


DÉBACLES. f. DÉBACLAGE, s. m. terme de Marine & de Riviere ; c'est un mot dont on se sert pour désigner l'action de débarrasser les ports. Faire la débacle, c'est retirer les vaisseaux vuides qui sont dans le port, pour faire approcher des quais ou du rivage ceux qui sont chargés. (Z)

DEBACLE, terme de Riviere ; c'est la rupture des glaces qui arrive tout-à-coup après qu'une riviere a été prise pendant quelque tems. Voyez DEGEL. (Z)

DEBACLE, terme de Riviere, se dit encore du bois qui reste d'un train dans la riviere, après que le bois à brûler en a été tiré.


DÉBACLERv. act. terme de Marine & de Riviere ; c'est débarrasser un port. Voyez DEBACLE.

DEBACLER, v. n. terme de Riviere, se dit de la riviere quand les glaces partent & s'en vont tout-d'un coup.

DEBACLER la riviere, c'est la débarrasser des bois qui y forment un arrêt. (Z)


DÉBACLEURS. m. terme de Riviere ; c'est un petit officier de ville qui donne ses ordres sur le port quand il faut faire retirer les vaisseaux vuides pour faire approcher ceux qui sont chargés. Ces officiers furent supprimés en 1720, & des commis substitués en leur place avec même soin de débaclage, mais avec attribution de moindres droits pour leur salaire.

Six articles du quatrieme chapitre de l'ordonnance de la ville de Paris de 1672, à commencer au dixieme inclusivement, traitent des fonctions des débacleurs. (Z)


DÉBAILS. m. (Jurispr.) en quelques coûtumes, signifie l'état d'une femme qui devient libre par la mort de son mari. Bail signifie garde & gardien. On dit bail de mariage, pour exprimer la puissance que le mari a sur sa femme. On dit aussi que le mari est bail de sa femme, c'est-à-dire gardien. Débail est opposé à bail. Il y a bail quand la femme est en la puissance de son mari, & débail quand elle en sort. Voyez BAIL DE MARIAGE. (A)


DEBALLEou DESEMBALLER, v. act. (Com.) faire l'ouverture d'une balle ou en défaire l'emballage. Voyez BALLE & EMBALLAGE.

On déballe les marchandises aux bureaux des douannes & aux foires, pour être visitées par les commis, inspecteurs des manufactures, gardes, jurés-visiteurs, & autres préposés à leur examen, pour juger si elles sont conformes aux réglemens.

Déballer se dit aussi dans une signification contraire, des marchands qui quittent une foire & remettent leurs marchandises dans des balles. Il faut déballer, c'est-à-dire, en cette occasion, remballer ses marchandises. Voyez les dictionn. de Comm. & de Trév. (G)


DEBANQUERv. act. (Jeu) c'est au pharaon ou à la bassette épuiser le banquier, & lui gagner tout ce qu'il avoit d'argent, ce qui le force de quitter la partie.


DÉBARCADOURS. m. (Marine) c'est un lieu établi pour débarquer ce qui est dans un vaisseau, ou pour transporter les marchandises avec plus de facilité du vaisseau à terre. (Z)


DÉBARDAGES. m. terme de Riviere ; il se dit de la sortie des marchandises hors du bateau lorsqu'on le décharge. Ce mot s'employe plus particulierement pour le bois à brûler qu'on décharge sur le port. (Z)


DÉBARDER(Oeconom. rustiq.) On dit débarder le bois quand on le sort du taillis, afin d'empêcher les voitures d'y entrer, ce qui pourroit endommager les nouvelles pousses du jeune bois.

Les bois doivent être entierement débardés à la S. Martin ou au plus tard à Noël, suivant les réglemens des eaux & forêts. (K)

DEBARDER, v. act. terme de Riviere ; c'est décharger un bateau lorsqu'il est au port. (Z)


DÉBARDEURS. m. terme de Riviere ; c'est celui qui aide à décharger un bateau & en mettre les marchandises à terre. Il y a sur les ports de la ville de Paris des gens dépendans de la jurisdiction du prevôt des marchands & échevins, à qui il appartient seuls de faire le débardage des bois & autres marchandises qui arrivent par riviere. (Z)


DÉBARQUEMENTS. m. (Marine) c'est la sortie des marchandises hors du vaisseau pour les mettre à terre. Il se dit aussi des équipages ou troupes qu'on met à terre & qu'on débarque, soit pour quelqu'expédition, soit pour rester dans le pays où on les transporte.

Le débarquement des marchandises étant fait sur les quais, les propriétaires sont obligés de les faire enlever à leurs frais & dépens dans l'espace de trois jours, passé lequel tems ils peuvent être condamnés à l'amende ; & les maîtres des quais sont obligés d'y veiller & de faire les diligences nécessaires, suivant l'ordonnance de la Marine de 1685. art. 7. du tit. j. du liv. IV. (Z)


DÉBARQUERv. act. & n. (Mar.) c'est ôter du vaisseau les marchandises pour les mettre à terre, ou mettre du monde à terre. C'est aussi quitter le navire après la traversée. (Z)


DEBARRERv. act. Au simple, c'est ôter les barres qui fermoient une porte & qui l'empêchoient de s'ouvrir. Au figuré, c'est décider entre plusieurs personnes dont les avis étoient également partagés. Au palais, lorsqu'une chambre se trouve dans ce cas, l'affaire est portée à une autre chambre, qui par son avis débarre la premiere.


DEBATS. m. (Jurispr.) signifie en général une contestation que l'on a avec quelqu'un, ou la discussion par écrit de quelque point contesté. (A)

DEBATS DE COMPTE, sont les contestations que forme l'oyant sur les articles du compte, soit en la recette, dépense ou reprise, qu'il veut faire rayer ou réformer.

On entend aussi par le terme de débats de compte, des écritures intitulées débats, qui contiennent les observations & moyens tendans à débattre le compte : ces sortes d'écritures peuvent être faites par les avocats ou par les procureurs concurremment, suivant le réglement du 17 Juillet 1693.

Les réponses aux débats sont appellées soûtenemens. Voyez SOUTENEMENS & COMPTE (A)

DEBAT DE TENURE, est la contestation qui se meut entre deux seigneurs pour la mouvance d'un héritage soit en fief ou en censive.

On entend aussi quelquefois par débats de tenure, un mandement donné au vassal ou censitaire par le juge royal à l'effet d'assigner les deux seigneurs qui contestent sur la mouvance pour s'accorder entr'eux. (A)


DEBENTURS. m. (Jurisprud.) terme latin qui étoit usité à la chambre des comptes pour exprimer le certificat que chaque officier des cours souveraines donnoit au payeur des gages de la compagnie pour toucher les gages qui lui étoient dûs. On l'appelle ainsi parce que dans le tems qu'on rédigeoit les actes en latin, ce certificat commençoit par ces mots, debentur mihi, &c. Le contrôleur du thrésor vérifioit ces debentur. Ils n'ont plus lieu depuis que l'on a fait des états des gages des officiers. (A)


DÉBETS. m. (Jurispr.) est ce qui reste dû entre les mains d'un comptable. On dit le debet d'un compte. Les payeurs des rentes sur la ville & autres payeurs publics appellent débets, les anciens arrérages de rentes qui sont dûs outre le payement courant. Voyez COMPTABLE, COMPTE, NTEENTE.

DEBET DE CLAIR à la chambre des comptes, signifie un débet liquide.

DEBET DE QUITTANCE, aussi en stile de la chambre des comptes, est lorsqu'un comptable doit rapporter une quittance. Ces sortes de parties doivent être mises en souffrance. (A)


DEBILITÉS. f. (Physiol.) se dit en général des fibres dont le corps humain est composé, qui sont affoiblies par le relâchement de leur tissu, par la trop grande diminution ou le défaut de leur ressort, &c. voyez FIBRE. Le même terme s'employe encore parmi les medecins, pour exprimer les mêmes vices dans les vaisseaux, les visceres & autres parties organiques.

Ainsi, comme il faut que la fibre, pour avoir une solidité proportionnée à l'état naturel, puisse soûtenir les mouvemens, les efforts nécessaires pour l'exercice des fonctions dans la santé, sans qu'elle souffre aucune solution de continuité ; de même les vaisseaux & toutes les parties vasculeuses qui sont composées de fibres, doivent avoir les mêmes qualités qu'elles, & participent par conséquent aux mêmes dépravations ; ainsi ce qui doit être dit des fibres, sera appliquable à tout ce qui en dérive comme de son principe.

Il est démontré par les injections anatomiques, que tous les visceres sont un assemblage de vaisseaux innombrables différemment disposés, selon la différence des organes qu'ils composent. Il est certain aussi que c'est de l'action de ces vaisseaux que dépend l'action du viscere entier, attendu que c'est par leur moyen que les humeurs y sont apportées & diversement préparées. Si ces vaisseaux n'ont pas le degré de force nécessaire pour que ces fonctions se fassent conformément à ce que requiert l'oeconomie animale saine, ils agiront moins sur les fluides qu'ils contiennent ; ils ne pourront pas leur faire subir les changemens nécessaires, ou au point qu'il faut.

Ainsi les poumons qui pechent par foiblesse, ne peuvent pas travailler suffisamment le chyle pour le convertir en sang : si le foie est trop relâché, le sang circulera dans les vaisseaux de ce viscere, sans qu'il puisse fournir la matiere de la secrétion de la bile, qui n'est pas assez élaborée pour pénétrer dans ses couloirs ; de-là peut suivre l'hydropisie. Lorsque l'estomac est trop languissant, tout l'ouvrage de la chylification reste imparfait.

D'où on peut conclure aisément que la débilité en général peut produire bien des maladies, telles que la dilatation trop facile des vaisseaux, conséquemment leur engorgement par les humeurs qu'ils contiennent ; les tumeurs, la compression de leurs parois par la moindre cause, attendu le défaut de résistance ; l'oblitération de leurs cavités, l'obstacle au cours des liquides, la trop grande résistance que trouve le coeur à les mouvoir ; leur corruption, parce qu'elles croupissent : d'où toutes les fonctions naturelles, vitales & animales sont lésées dans leur exercice : d'où s'ensuivent une infinité de maux qui naissent les uns des autres, & qui sont très-difficiles à guérir, sur-tout la cachexie, la cacochymie, qui en sont presque toûjours les suites inévitables.

La débilité générale qui produit de si mauvais effets, est elle-même causée par celle des fibres, des petits vaisseaux ; par l'inertie des fluides dans les grands vaisseaux, où ils ne sont pas en suffisante quantité après de trop grandes évacuations ; qui ont trop de fluidité, parce qu'ils sont trop aqueux ; qui ne sont pas assez mis en mouvement par l'action musculaire ; par le trop grand nombre de petits vaisseaux, qui tendent trop à se convertir en fibres solides, &c.

La débilité est un vice dominant qu'il faut observer soigneusement, pour bien connoître les maladies qui en dépendent, & bien juger de leurs évenemens, & pour discerner les remedes qu'il convient d'employer pour en obtenir sûrement guérison.

On doit sur toute chose avoir attention, de ne pas se hâter de produire des changemens dans l'état de débilité, parce qu'il n'est point de cas dans lesquels il soit si dangereux d'en procurer de promts : il convient donc de procéder lentement & avec prudence, & d'avancer par degrés dans l'administration & l'usage des secours convenables, proportionnément toûjours au degré de force des vaisseaux.

Les principaux remedes que l'on peut employer contre la débilité, sont principalement le bon régime, les alimens, les médicamens propres à fortifier, l'exercice reglé : on les trouvera indiqués plus particulierement dans la partie de l'article FIBRE, où il est question de la curation des fibres débiles ; celui-ci est extrait de Boerhaave & de Wanswieten. Voyez aussi CACHEXIE, CACOCHYMIE. (d)

DEBILITE, (Maladie) foiblesse du corps en général, défaut de forces, symptomes de maladie, & surtout de fievre. C'est l'impuissance d'exercer les mouvemens musculaires, qui dépendent de la volonté ; comme lorsqu'un malade alité par la fievre, peut à peine remuer & lever les membres, quoiqu'il en ait le dessein, & qu'il fasse ses efforts pour l'exécuter, sans cependant qu'aucune douleur l'en empêche.

Car on n'appelle pas foiblesse la cause qui empêche quelqu'un de se mouvoir, qui souffre des douleurs violentes de rhumatisme ou de goutte. On distingue aussi la débilité de la paralysie, en ce que dans celle-ci il y a impuissance totale & invincible ; au lieu que dans la premiere, quelque grande qu'elle soit, on peut par un grand effort de la volonté parvenir à remuer quelques parties du corps, quoique très difficilement & pour peu de tems. D'ailleurs la paralysie ne supprime pas en même tems le mouvement de tous les muscles sans exception, & dans la débilité ils sont tous également affectés & il y a autant de difficulté à mettre en mouvement les uns que les autres, à proportion des forces qui doivent être employées pour chacun d'eux : ainsi un homme très-foible peut encore remuer les levres, la langue, les yeux, les doigts sans beaucoup de peine, qui ne peut pas étendre le bras, se lever ni se tourner, parce qu'il faut, pour ces effets, mettre en jeu un grand nombre de muscles considérables en même tems.

Comme l'Anatomie n'a pas laissé de doute sur la structure du cerveau, & qu'il est bien établi qu'il est composé de vaisseaux qui, quoique très-déliés, ne laissent pas d'avoir une cavité, & de contenir un fluide très-subtil ; il y a donc lieu de penser que la débilité dont il s'agit ici, est un effet des obstacles que trouve le fluide nerveux à être distribué par la détermination de la volonté dans les nerfs, qui doivent le porter aux muscles qui lui sont soûmis, ou du défaut de ce même fluide.

Les causes de ces empêchemens du mouvement musculaire, sont principalement les suivantes ; savoir,

1°. Le défaut des fluides dans les vaisseaux en général, à la suite de quelque grande évacuation. Ceux-ci n'étant pas pleins, les liquides qu'ils contiennent n'offrent point de résistance aux mouvemens de contraction du coeur ; ils ne sont par conséquent pas dilatés : ils ne se contractent pas non plus. Le sang ne reçoit pas son mouvement progressif vers les extrémités des vaisseaux ; il n'en est pas distribué suffisamment au cerveau, pour fournir la matiere du fluide nerveux qui manquera pour être distribué aux muscles ; d'où suivra nécessairement la débilité : ce qui est prouvé journellement par ce qui arrive aux hommes ou aux animaux les plus robustes, qui après une grande perte de sang qui diminue considérablement la plénitude des vaisseaux, tombent dans la langueur & dans la foiblesse.

2°. L'imméabilité des fluides & l'obstruction des conduits. De-là vient que dans les maladies inflammatoires, lorsque le sang privé de son véhicule, passe difficilement par les extrémités de ses vaisseaux, il arrive souvent une si grande foiblesse, sur-tout si l'effort de la maladie se porte vers la tête, & que les vaisseaux du cerveau soient plus particulierement engorgés. C'est aussi ce qui arrive dans les corps cacochymes, froids, remplis d'humeurs lentes, visqueuses, qui ne peuvent pas pénétrer dans les vaisseaux du cerveau, & qui s'y arrêtent : il en résulte un engourdissement, une stupidité, & une impuissance à l'exercice des mouvemens musculaires.

3°. La compression des nerfs, sur-tout vers son origine, dans le cerveau. C'est souvent la cause d'une grande foiblesse dans les hommes pléthoriques, dont les humeurs ne pechent que par l'abondance du bon sang, qui venant à remplir les vaisseaux dans l'intérieur du crâne, qui ne peut pas céder, se porte à comprimer toute la substance pulpeuse du cerveau ; ce qui empêche le libre cours du fluide contenu dans les nerfs. Ces personnes pléthoriques sont souvent guéries de cette débilité par une saignée, qui fait cesser la compression en diminuant le volume du sang qui la causoit. La raréfaction du sang qu'excite la chaleur de la fievre, peut produire les mêmes effets, qui peuvent aussi cesser par le même remede. L'épanchement d'humeurs quelconques, qui pesent sur le cerveau, empêche aussi le cours des esprits d'une maniere plus constante & presqu'incurable.

4°. La foiblesse du coeur, dont les fibres se trouvent distendues, relâchées, qui ne peuvent plus vaincre la résistance des fluides, qui souffrent toujours par leurs propres efforts de plus grandes distractions, & s'affoiblissent toûjours davantage, jusqu'à se rompre, comme il conste par plusieurs observations. Mais comme c'est de l'impulsion du coeur que dépend l'abord du sang au cerveau, pour y fournir à la secrétion du fluide nerveux ; si ce muscle, le plus essentiel de tous, n'agit que foiblement, les nerfs seront mal servis, & la foiblesse de tout le corps s'en suivra.

5°. Elle est aussi quelquefois occasionnée par une espece de matiere venéneuse qui se ramasse autour du coeur, comme on croit le sentir, c'est-à-dire dans l'épigastre ; de maniere que l'abattement des forces, qui survient en conséquence, sans qu'il paroisse d'autres symptômes fâcheux, & aucun qui affecte le cerveau, peut cependant quelquefois cesser tout de suite, par l'effet d'un vomissement qui emporte cette humeur d'un caractere si pernicieux. Wepffer observe aussi que certains poisons produisent un grand accablement. On ne peut expliquer ces effets que par la communication des nerfs ; mais comme cela ne satisfait guere, il faut se borner à savoir le fait sûr, & à y chercher des remedes.

La premiere cause mentionnée de la débilité, est prouvée par les symptomes passés ou présens des grandes évacuations, comme sont la durée de la maladie ; les hémorrhagies, effets de la maladie ou de l'art ; les sueurs, les urines abondantes, la salivation, la diarrhée, le défaut de nourriture par quelque cause que ce soit, la pâleur, la maigreur, la petitesse du pouls, l'affoiblissement des vaisseaux, l'élasticité des muscles. L'imméabilité des liquides gluans, visqueux ou inflammatoires, se manifeste par les signes qui lui sont propres, selon ses différentes qualités. Il en est de même de l'obstruction, dont on peut voir le diagnostic en son lieu. La compression du cerveau & du cervelet, comme cause de foiblesse, se fait connoître, s'il y a en même tems des autres symptomes relatifs, comme le délire & l'assoupissement, le tremblement, le vertige, &c. Pour ce qui est de la débilité des fibres du coeur, qui peut produire la foiblesse générale de tout le corps, on ne peut en juger que par les signes du mouvement circulaire ralenti. On a lieu de soupçonner que la foiblesse est l'effet de quelqu'humeur venéneuse, ou de quelque poison dans l'estomac, lorsque rien n'indique aucune des causes précedentes, & que le malade éprouve certain sentiment qui lui fait croire que le siége du mal est dans la région épigastrique, qu'il désigne en disant qu'il est autour du coeur.

La curation de la foiblesse doit être différente, selon ses différentes causes : celle qui provient d'un épuisement à la suite de quelque grande évacuation, doit être traitée avec des alimens liquides, de bons sucs de facile digestion, qui se changent aisément en sang ; des gelées douces tirées des animaux & des végétaux, rendues un peu actives par le vin & les aromats mêlés avec art, dont on fera user souvent & à petite dose. On employera les frictions extérieures modérées, qui servent à distribuer le suc nourricier. On aura attention de choisir une nourriture qui soit de nature à servir de correctif au vice dominant.

La foiblesse qui est causée par l'imméabilité des fluides, doit être traitée selon la nature de celle-ci ; si elle est froide & visqueuse, les legers incisifs, les délayans pénétrans, les cordiaux, conviennent ; si elle est inflammatoire, on doit employer les remedes contre l'inflammation qui vient d'obstruction. Voyez INFLAMMATION, OBSTRUCTION.

Ces derniers sont également indiqués dans les cas où il y a compression du cerveau ; on peut y joindre utilement les moyens propres à détourner ailleurs l'humeur qui se jette sur cette partie, en faisant des applications émollientes autour de la tête, en humectant les narines, la face, la bouche par des fomentations ; en appliquant aux piés des épispastiques.

On ne peut guere corriger le vice du coeur débile, sur-tout lorsque c'est son propre tissu qui est relâché : alors il est très-difficile de connoître ce mal ; & quand on le connoîtroit, il ne se présenteroit guere d'indications à remplir pour y remédier. Le repos seroit utile dans ce cas ; mais cet organe doit être dans un mouvement continuel, ce qui augmente toûjours plus le vice de ses fibres, qui sont continuellement tiraillées.

Le vomissement, comme on l'a dit ci-dessus, guérit ordinairement la foiblesse qui provient d'un embarras de nature maligne dans l'épigastre.

Il suit de tout ce qui vient d'être dit, que les cordiaux ne sont pas toûjours le remede convenable contre la foiblesse ; qu'ils doivent être employés avec beaucoup de ménagement dans les cas où ils conviennent, & qu'il est bien rare qu'ils puissent être employés avec sûreté dans les maladies aigues. Il résulte encore de-là, que la foiblesse dans les fievres est souvent un symptome très-difficile à guérir. Extrait de Boerhaave & de Wanswieten. Voyez FIEVRE. (d)


DÉBILLARDERv. act. est, dans la coupe des bois, enlever une partie en forme de prisme triangulaire ou approchant, qui empêche que l'une des faces de la piece de bois ne soit perpendiculaire à celle qui lui est contigue. (D)


DÉBILLERv. n. terme de Riviere, détacher les chevaux qui tirent les bateaux sur les rivieres. On est obligé de débiller quand on trouve un pont.


DÉBITS. m. (Musique) maniere rapide de rendre un rôle de chant. Le débit ne doit jamais prendre sur l'articulation ; il est une grande partie du chant françois : sans le débit, la scene la mieux faite languit & paroît insipide.

La lenteur est un des grands défauts du chant françois de scene, qu'on nomme aussi déclamation. Il faut cinq minutes pour débiter en expression trente vers, voyez RECITATIF. On parle ici pour les chanteurs qui possedent le mieux le débit. Voilà le principe de l'ennui que cause une trop grande quantité de récitatif. Quelque bien modulé qu'on le suppose, s'il a quelquefois en sa faveur l'expression, il a aussi contre lui une sorte de monotonie dont il ne sauroit se défaire, parce que les traits de chant qui le composent sont peu variés. Le plaisir & l'ennui ont toûjours des causes physiques : dans les arts agréables, le moyen sûr de procurer l'un & d'éviter l'autre, est de rechercher ces causes avec soin, & de se régler en conséquence lorsqu'on les a trouvées.

Le débit diminue la langueur du chant, & jette du feu dans l'expression ; mais il faut prendre soin d'y mettre beaucoup de variété. Le débit sans nuances est pire que la lenteur qu'on auroit l'art de nuancer. Mademoiselle Lemaure n'avoit point de débit, la lenteur de son chant étoit excessive ; mais l'éclat, le timbre, la beauté de son organe, la netteté de son articulation, la vérité, le pathétique, les graces de son expression, dédommageoient de cette lenteur. Voyez RECITATIF. (B)

DEBIT, terme de Teneur de livres, il se dit de la page à main gauche du grand titre ou livre d'extrait ou de raison, qui est intitulé doit, où l'on porte toutes les parties ou articles que l'on a fournis ou payés pour un compte, ou tout ce qui est à la charge de ce compte ; ainsi l'on dit : Je vous ai débité, je vous ai donné débit, j'ai passé à votre débit une telle somme que j'ai payée pour vous. Voyez les dictionn. de Comm. & de Trév. & Chambers. (G)

DEBIT, (Comm.) se dit aussi de la vente promte & facile des marchandises : quelquefois leur bonne qualité, & quelquefois aussi le bon marché, en facilite le débit. Id. ibid. (G)

* DEBIT DU BOIS, (Oeconom. rust.) c'est l'art de connoître sa destination, & de le couper, fendre, tailler, façonner en conséquence. On débite le bois ou pour la charpente, ou pour le sciage, ou pour le charronnage, ou pour le foyer, ou pour le four à charbons. Le taillis peut donner la falourde, le fagot, du charbon, du coteret, de la bourrée ; rarement des pieces de fente, de sciage ou de charpente : c'est des futayes qu'on les tire. Le tronc des arbres de haute-futaye se débite en bois de fente, de sciage & de charpente ; sa tige en falourdes, bois de corde, bois de coteret, bois de charbon, bourrées ; & les grosses branches quelquefois en bois d'équarrissage, de sciage, de fente, &c. Il y a des échantillons auxquels il faut s'assujettir, de quelque maniere qu'on débite le bois ; sans cette attention il ne seroit pas de vente. Il faut aussi consulter la consommation ; c'est cette connoissance qui déterminera en tel endroit & en telle circonstance à débiter son bois d'une maniere ; & dans un autre endroit & dans une autre circonstance, à le débiter autrement.


DEBITANTS. m. (Comm.) terme en usage dans l'exploitation de la ferme du tabac. On entend par ce mot ceux qui font en détail le débit du tabac, qu'ils vont chercher en gros dans les bureaux généraux du tabac. On fait aux débitans une remise de quelqu'once ou demi-once par livre de tabac, suivant la qualité de cette marchandise, à cause du déchet que produit le trait, quand on la pese par petite partie.

Les débitans de Paris ont ordinairement un compte ouvert avec le receveur du bureau. On ne peut être débitant sans permission du fermier, sous peine d'amende & de confiscation. Dict. de Comm. de Trév. & Chambers. (G)


DEBITERverbe act. (Musique) terme d'opera ; rendre avec vivacité, nuances & précision un rôle de déclamation.

Le débit est le contraire de la lenteur ; ainsi débiter est chanter un rôle avec rapidité, en observant les tems, en répandant sur le chant l'expression, les nuances nécessaires, en faisant sentir les choses de sentiment, de force, de tendresse, de vivacité, de noblesse, & tout cela sans manquer à la justesse & à l'articulation, & en donnant les plus beaux sons possibles de sa voix. Voyez DEBIT, TEMS, DECLAMATION.

La scene d'opera languit, si elle n'est pas débitée ; l'acteur qui ne sait point débiter, quelque bien qu'il chante, en affoiblit l'intérêt & y répand l'ennui.

Il faut bien cependant se garder de croire que rendre un rôle avec rapidité, sans le nuancer, sans y mettre des tems, &c. soit la même chose que le débiter. Une actrice qui n'est plus, & dont on peut maintenant parler sans scrupule, parce que la vérité, qui ne sauroit plus nuire à personne, peut servir au progrès de l'art, chantoit très-rapidement ses rôles, faisoit faire à ses bras de très-grands mouvemens, & malgré tout cela ne débitoit point, parce qu'elle ne nuançoit point son chant, & qu'elle manquoit de justesse.

Elle a fait pendant long-tems sur ce point illusion au gros du public ; on la loüoit sur cette partie qu'elle n'avoit point, parce qu'elle chantoit avec beaucoup de rapidité, mais sans aucun agrément & sans nulle sorte de variété. Si Thevenard débitoit, comme on ne sauroit le disputer ; que ceux qui ont vû l'acteur & l'actrice, & qui doivent être maintenant de sang-froid sur ces points, jugent s'il est possible qu'elle débitât.

Mais comme l'actrice dont on parle étoit supposée débiter, en conséquence de cette prévention on la donnoit pour modele. Tel est le pouvoir de l'habitude, que sa figure mal dessinée, colossale & sans graces, passoit pour théatrale : on prenoit pour de la noblesse, une morgue insupportable ; pour gestes d'expression, des mouvemens convulsifs qui n'étoient jamais d'accord avec les choses qu'elle devoit exprimer ; & pour une voix propre à la déclamation, des sons durs, presque toûjours forcés, & souvent faux. De toutes ces erreurs, que d'inconvéniens n'ont pas dû naître !

On s'accoûtume par degrés aux disgraces des acteurs que l'on voit tous les jours ; on les juge souvent corrigés des mêmes défauts qui avoient d'abord choqué, qu'ils ont encore, & dont ils ne se déferont jamais, parce que les spectateurs ont eu la bonté de s'y faire. Les étrangers cependant arrivent de sang-froid, nous leur parlons de notre opera, & ils y courent ; mais ils ouvrent en vain les yeux & les oreilles, ils n'y voyent & n'y entendent rien de ce que nous croyons y voir & y entendre : ils se parlent, nous examinent, nous jugent, & prennent pour défaut d'esprit & pour prévention, quelquefois même pour orgueil, ce qui n'est réellement l'effet que de l'habitude, de l'indifférence pour le progrès de l'art, ou peut-être d'un fond de bonté naturelle pour les personnes qui se dévoüent à nos plaisirs.

Débiter est donc à l'opera une partie essentielle à l'acteur ; & débiter est rendre un rôle de chant avec rapidité, justesse, expression, grace & variété. Prodiguons des éloges & des applaudissemens aux acteurs qui, par leur travail, auront acquis cette partie très-rare. Par cette conduite nous verrons infailliblement l'art s'accroître, & nos plaisirs devenir plus piquans. Voyez CHANTEUR, DEBIT, DECLAMATION, RECITATIF. (B)

DEBITER, terme d'Architecture, c'est scier de la pierre pour faire des dalles ou du carreau. (P)

DEBITER LE CABLE, (Marine) c'est détacher un tour que le cable fait sur la bitte. (Z)

DEBITER une partie, un article, sur un livre, dans un compte, (Commerce) c'est la porter à la page à main gauche du livre, qu'on appelle le côté du débit. Voyez DEBIT. (G)

DEBITER, se dit aussi des marchandises que l'on vend facilement & avec promtitude. C'est un grand talent dans un marchand, que de savoir bien débiter sa marchandise. Dictionn. de Comm. & Trév. (G)

DEBITER, (Oecon. rustiq.) se dit dans une forêt de l'exploitation des bois en planches, en cerceaux, en échalas, en merrein, lattes, chevrons, poteaux, solives, poutres, gouttieres, & autres. (K)

DEBITER du bois, (Menuiserie) c'est, après qu'il est tracé, le couper à la scie suivant les longueurs & largeurs convenables aux ouvrages qu'on en veut faire.

DEBITER, (à la Monnoie) c'est l'action de couper les flancs de lames de métal avec l'instrument appellé coupoir ; les monnoyeurs au lieu de dire couper une lame en flancs, se servent du terme débiter. Voy. l'article COUPOIR.


DEBITEURS. m. (Jurisprud.) est celui qui est tenu de payer quelque chose en argent, grain, liqueur, ou autre espece, soit en vertu d'un jugement ou d'un contrat écrit ou non, d'un quasi-contrat, délit ou quasi-délit.

Le débiteur est appellé dans les loix romaines debitor ou reus debendi, reus promittendi, & quelquefois reus simplement ; mais il faut prendre garde que ce mot reus quand il est seul, signifie quelquefois le coupable ou l'accusé. L'Ecriture défend au créancier de vexer son débiteur, & de l'opprimer par des usures. Exod. xxij. v. 25.

Ce précepte a cependant été bien mal pratiqué chez plusieurs nations ; chez les Juifs, par exemple, le créancier pouvoit, faute de payement, faire emprisonner son débiteur, même le faire vendre, lui, sa femme, & ses enfans : le débiteur devenoit en ce cas l'esclave de son créancier.

La loi des douze tables étoit encore plus severe, car elle permettoit de déchirer en pieces le débiteur, & d'en distribuer les membres aux créanciers, par forme de contribution au sol la livre. Cette loi leur donnoit aussi l'option d'envoyer vendre leur débiteur comme esclaves hors du pays, & d'en partager le prix ; s'il n'y avoit qu'un créancier, il ne pouvoit ôter la vie à son débiteur, ni même la liberté qui lui étoit plus chere que la vie. On ne trouve même pas d'exemple que des créanciers ayent été assez inhumains pour mettre en pieces leur débiteur, il se trouvoit toûjours quelqu'un des créanciers qui aimoit mieux que le débiteur fût vendu que tué, pour en tirer de l'argent ; desorte qu'il arrivoit ordinairement que les créanciers se faisoient adjuger leurs débiteurs comme esclaves. Cet usage continua jusqu'à ce que le tribun Petilius fît réformer cette loi rigoureuse, & ordonner que le débiteur ne pourroit être adjugé comme esclave au créancier, ce qui fut renouvellé & amplifié 700 ans après par l'empereur Dioclétian, lequel prohiba totalement cette maniere de servitude temporelle appellée nexus, dont il est parlé dans la loi ob oes alienum, codice de obligat. les créanciers avoient seulement toûjours le pouvoir de retenir leurs débiteurs dans une prison publique jusqu'à ce qu'ils eussent payé. Enfin Jules César touché de commisération pour les débiteurs malheureux, leur accorda le bénéfice de cession, afin qu'ils pûssent se tirer de captivité en abandonnant tous leurs biens ; & afin qu'ils ne perdissent pas toute espérance de se rétablir à l'avenir, il ordonna que les biens qu'ils acquéreroient depuis la cession, ne pourroient leur être ôtés, qu'au cas qu'ils eussent au-delà de leur nécessaire.

Ainsi la peine de mort & la servitude étant abolies, il ne resta plus contre le débiteur que la contrainte par corps, dans les cas où l'on pouvoit en user ; & le débiteur eut la triste ressource de faire cession, qui étoit toûjours accompagnée d'une sorte d'ignominie, & suivie de la proclamation générale des biens du débiteur.

La contrainte par corps avoit lieu chez les Romains contre le débiteur, lorsqu'il s'y étoit soûmis ou qu'il y étoit condamné pour cause de stellionat : mais les lois veulent que le créancier ne soit point trop dur pour son débiteur ; qu'il ne poursuive point un homme moribond ; qu'il n'affecte rien pour faire outrage à son débiteur : elles veulent aussi que le débiteur ne soit pas trop délicat sur les poursuites que l'on fait contre lui ; elles regardent comme une injure faite à quelqu'un de l'avoir traité de débiteur lorsqu'il ne l'étoit pas ; ce qui ne doit néanmoins avoir lieu que quand la demande paroît avoir été formée à dessein de faire injure, & qu'elle peut avoir fait tort au défendeur, par exemple, si c'est une personne constituée en dignité, ou un marchand auquel on ait voulu faire perdre son crédit.

Chez les Gaulois, les gens du peuple qui ne pouvoient pas payer leurs dettes, se donnoient en servitude aux nobles qui étoient leurs créanciers, lesquels acquéroient par-là sur eux les mêmes droits que les maîtres avoient sur leurs esclaves ; c'est ce que les Latins appelloient addicti homines.

En France nous ne suivons pas sur cette matiere tous les principes du Droit romain.

Le débiteur ne peut pas s'obliger ni être condamné par corps, que dans les cas où cela est autorisé par les ordonnances. Voyez CONTRAINTE PAR CORPS.

Il falloit chez les Romains discuter les meubles du débiteur avant d'en venir à ses immeubles, & ensuite à ses dettes actives, au lieu que parmi nous la discussion préalable des meubles & effets mobiliers n'est nécessaire qu'à l'égard des mineurs ; du reste on peut cumuler contre le débiteur toutes sortes de poursuites, saisie & arrêt, saisie & exécution, & la saisie réelle pourvû qu'il s'agisse au moins de 200 livres, & la contrainte par corps, si c'est un cas où elle ait lieu.

Le principal débiteur doit être discuté avant ses cautions, à moins qu'ils ne soient tous solidaires. V. DISCUSSION.

Le débiteur peut se libérer en plusieurs manieres ; savoir par un payement effectif, ou par des offres réelles suivies de consignation ; ce qui peut se faire en tout tems, à moins qu'il n'y ait clause au contraire : pour ce qui est de l'imputation des payemens, voyez au mot IMPUTATION : il peut aussi se libérer par compensation, laquelle équivaut à un payement ; par la perte de la chose qui étoit dûe si c'est un corps certain & qu'il n'y ait point eu de la faute du débiteur ; par la prescription & par la cession de biens, &c.

Celui qui est en état d'opposer quelque exception peremptoire, telle que la compensation ou la prescription, n'est pas véritablement débiteur. V. COMPENSATION, OBLIGATION NATURELLE, ESCRIPTIONTION.

Quand le créancier n'a point de titre, on défere ordinairement l'affirmation au débiteur ; cela souffre néanmoins quelques exceptions. Voyez au mot SERMENT.

La cession de biens ne libere pas absolument le débiteur ; car il peut être poursuivi sur les biens qui lui sont advenus depuis la cession.

Le débiteur qui se trouve hors d'état de payer pouvoit, chez les Romains, obtenir terme & délai de deux ans, même jusqu'à cinq années. En France, suivant l'ordonnance de 1669, les juges, même souverains, ne peuvent donner répi ni délai de payer, si ce n'est en vertu de lettres du grand sceau appellées lettres de répi ; mais ces sortes de lettres ne sont plus guere usitées : les juges accordent quelquefois un délai de trois mois ou six mois & plus, pour payer en deux ou trois termes ; il n'y a point de regle certaine là-dessus, cela dépend de la prudence du juge & des circonstances.

Il n'est pas permis au débiteur de renoncer en fraude de ses créanciers, aux droits qui lui sont acquis ; il lui étoit cependant libre, chez les Romains, de renoncer à une succession déjà ouverte, afin qu'il ne fût pas exposé malgré lui aux dettes ; mais cela n'est pas observé parmi nous ; les créanciers peuvent à leurs risques exercer tous les droits acquis à leur débiteur ; il lui est seulement libre de ne pas user des droits qui ne consistent qu'en une simple faculté, comme d'intenter un retrait.

La réunion des qualités de créancier & débiteur dans une même personne, opere une confusion d'actions. Voyez ci-devant CONFUSION. Voyez les textes de droit indiqués par Brederode au mot Débiteur, & ci-après au mot DETTES. (A)


DEBITISS. m. pl. (Jurisprud.) on appelloit anciennement lettres ou mandement de debitis, des lettres à-peu-près semblables à celles que nous appellons aujourd'hui lettres de committimus. C'étoit un mandement général, qui étoit fait au premier huissier ou sergent sur ce requis, de faire payer à l'impétrant toutes les sommes qui lui étoient dûes par ses débiteurs ; & c'est de-là que ces lettres étoient appellées lettres de debitis. On obtenoit ordinairement ces sortes de lettres, quand on vouloit agir en vertu de quelque titre qui n'avoit pas son exécution parée, tel qu'un acte passé devant un notaire ou greffier autre que de cour-laye, comme il est dit en l'art. 360, de la coûtume d'Orléans. Au commencement on avoit le choix d'obtenir les debitis en chancellerie ou du juge royal ; & l'archevêque de Reims en qualité de premier pair de France, fut maintenu par arrêt du 6 Avril 1418, dans le droit de faire expédier des debitis généraux d'autorité royale ; mais en 1540 il fut jugé que le roi auroit seul pouvoir d'accorder des lettres de debitis.

Quand il y avoit appel des debitis, il ressortissoit au parlement & non devant le juge royal.

Présentement ces sortes de lettres ne sont plus en usage. Voyez l'ordonn. de Louis XII. de l'an 1512, art. 6 la pratique de Masnet, tit. viij. xxx. Dumolin, sur l'art. 52 de l'ancienne coûtume, & le 74 de la nouvelle, n. 109 & 110. M. de Lauriere au mot Debitis. (A)


DEBLAEou DEBLAVER, v. n. (Jurisprud.) c'est couper les blés pendans par les racines, faire la récolte des blés. Coûtume d'Auxerre, art. 117. Ce terme est opposé à emblaver, qui signifie mettre les blés en terre, les semer. Voyez ci-après DEBLEE & DEBLEURE. (A)


DEBLAIS. m. terme d'Architecture ; c'est le transport de terre provenant des fouilles qu'on a fait pour la construction d'un bâtiment. (P)


DEBLÉES. f. (Jurisprud.) dans quelques coûtumes signifie les emblaves, c'est-à-dire les blés pendans par les racines. (A)


DEBLEURou EMBLEURE, s. f. (Jurisprud.) est la même chose que deblée, ce sont les blés pendans par les racines ; debleure ou deblée se prend souvent pour la levée ou récolte que l'on fait des blés. Voyez Auxerre, art. 22. (A)


DEBLOQUERv. act. ce terme est d'usage dans l'Imprimerie ; c'est remettre dans une forme les lettres, qui ayant manqué dans la casse, ont été bloquées, c'est-à-dire dont les places ont été remplies par d'autres lettres de la même force, mais que l'on a renversées. Voyez BLOQUER.


DEBOITERv. act. (Hydrauliq.) est séparer des tuyaux de bois ou de grès endommagés, pour en remettre de neufs. (K)


DEBONDERv. act. (Oecon. rustiq.) c'est ouvrir la bonde d'un tonneau, d'un étang, soit pour les vuider quand ils sont pleins, soit pour les remplir quand ils sont vuides.


DEBORD(à la Monnoie) c'est la partie de la circonférence d'une monnoie, ou cette espece d'élevation qui borde une piece, placée entre la tranche & le greneti. Voyez TRANCHE & GRENETI.


DEBORDEMENTS. m. terme de Riviere ; il se dit de l'élevation des eaux d'une riviere, d'un lac, d'un fleuve, au-dessus des bords de son lit. Inondation, au contraire, est relatif au terrein situé au-delà des bords, & que les eaux ont couvert en s'étendant.

DEBORDEMENT, grande & belle machine de la seconde entrée du ballet des fêtes de l'Hymen & de l'Amour, dont on trouvera la figure & la description dans un des volumes de planches gravées. Voy. MERVEILLEUX. (B)


DEBORDERv. n. (Marine) on dit d'un vaisseau qu'il se déborde, lorsqu'il se dégage du grapin & des amarres qu'un vaisseau ennemi lui avoit jettées pour l'aborder, ou lorsqu'il se débarrasse d'un brûlot qu'on lui avoit accroché. (Z)

DEBORDER, v. n. (Marine) se dit d'un petit bâtiment qui s'éloigne d'un plus grand, à bord duquel il étoit. Lorsque la chaloupe ou le canot quittent le vaisseau, c'est déborder. La chaloupe ne doit point déborder du vaisseau que le capitaine n'en soit informé, & l'officier de garde doit en faire la visite auparavant. Du mot de déborder, est venu celui de deborde, terme de commandement, pour dire à une chaloupe de s'éloigner du vaisseau. (Z)

DEBORDER, en Ganterie, c'est tirer la peau par le bord avec le doigt ou un couteau, afin que les extrémités soient aussi unies & aussi égales que le reste du gant.

DEBORDER, terme qui signifie en général ôter les bords de quelque chose. Ainsi les Plombiers appellent déborder les tables, l'action par laquelle ils rognent les bords des tables de plomb avec une plane ou un débordoir rond, pour les unir des deux côtés.

Les maîtres plombiers ne doivent, suivant leurs statuts, vendre aucune table de plomb sans l'avoir bien débordée auparavant. Voyez PLOMBIER.


DEBORDOIR RONDoutil à l'usage des Plombiers, c'est un instrument de fer tranchant, qui a une poignée de bois à chaque bout, qui sert à déborder les tables de plomb. Il est fait comme une plane, à l'exception que le fer en est recourbé en demi-cercle ; c'est pourquoi on le nomme débordoir rond. Voyez la fig. 6. Pl. I. du Plombier.


DEBOSSERDEBOSSER


DEBOTTER(Manége) ôter les bottes à quelqu'un. Se debotter, tirer ses bottes avec un tire-botte. (V)


DEBOUCHÉS. m. (Comm.) se dit dans le Commerce de la facilité de se défaire de ses marchandises ou autres effets. On dit, par exemple : j'ai trouvé un débouché pour mes toiles, je voudrois trouver un débouché pour mes actions. (G)


DEBOUCHEMENTS. m. (Comm. & Finance) se prend encore dans le même sens que débouché. Le Roi accorda en 1722 plusieurs débouchemens pour se défaire des billets de banque. Diction. de Comm. & de Trév. (G)


DEBOUCHOIRS. m. en terme de Lapidaire, est un morceau de fer sur lequel est creusée la forme de la coquille & de sa queue, qu'on repousse avec un poinçon hors de cette coquille lorsqu'elle est cassée. Voyez COQUILLE, & P, Planc. I. du diamantaire, fig. 7.


DEBOUCLERv. act. (Manége) c'est ôter les boucles qu'on avoit mises à la nature d'une jument pour l'empêcher d'être saillie. Voyez BOUCLE, SAILLIR. (V)


DEBOUILLIsub. m. (Teint.) c'est la partie de l'art de la Teinture qui consiste à s'assûrer par différentes expériences de la qualité du teint qu'on a donné aux étoffes, aux soies, aux laines, &c. Nous en traiterons au long à l'article TEINTURE. Voyez cet article.


DEBOUQUEMENTS. m. (Marine) Ce mot est en usage dans l'Amérique pour désigner un passage formé par plusieurs îles entre lesquelles les vaisseaux sont obligés de passer. On le distingue de détroit & de canal, quoique ce soit au fond la même chose. Le terme de débouquement s'applique particulierement aux Antilles & aux îles qui sont au nord de l'île de Saint-Domingue, dont les principaux débouquemens sont ceux de Krooked, de Mogane, des Cayques, des îles Turques, &c. (Z)


DEBOUQUERc'est sortir d'un débouquement. Voyez DEBOUQUEMENT.


DEBOURRERDEBOURRER

Débourrer les épaules d'un cheval, c'est pour ainsi dire les dégeler lorsqu'elles n'ont pas assez de mouvement. (V)


DEBOURSÉS. m. (Comm.) ce qu'il en coute d'argent comptant pour l'expédition d'une affaire, pour l'envoi ou la réception des marchandises. Il ne se dit ordinairement que des petites sommes qu'on avance pour un autre. Par exemple, je vous rendrai vos déboursés. (G)


DEBOURSEMENTS. m. (Comm.) payement que l'on fait des deniers que l'on tire de sa bourse. (G)


DEBOURSERv. act. tirer de l'argent de sa bourse ou de sa caisse pour faire quelque payement ou quelqu'achat. Voyez les Dictionn. de Comm. de Trév. & Chambers. (G)


DEBOUTadv. (Physiolog.) être debout, se tenir debout, stare, se dit de l'homme qui est dans cette attitude où le corps est droit sur les piés.

Pour que l'homme se soûtienne sur ses piés, de quelque maniere que le corps soit dressé, panché, courbé, plié, il suffit que la ligne que l'on conçoit tirée du centre de gravité, lequel est, selon Borelli, dans son incomparable ouvrage de motu animalium, lib. I. prop. cxxxiij. entre les os pubis & les fesses, tombe dans l'espace quadrangulaire qui comprend le sol occupé par les deux plantes des piés & celui qui peut être laissé entr'elles ; ou que cette ligne tombe seulement sur celui qu'occupe une des plantes du pié dans le cas où on se tient sur un seul.

Mais pour que l'homme se tienne debout, il faut que le corps soit dans une situation perpendiculaire à l'horison de la tête aux piés ; ce qui se fait par la contraction de tous les muscles extenseurs des tarses, des tibia, des fémurs, de la colonne des vertebres & de la tête. Cette action est très-compliquée, parce qu'elle s'opere par le concours des forces d'un nombre très-considérable de muscles, c'est pourquoi rien n'est plus pénible que de bien représenter des hommes changés en statues, comme l'éprouvent les acteurs d'opéra, par exemple, dans certains enchantemens, leur rôle exige alors nécessairement qu'ils restent long-tems debout immobiles, sans paroître bouger d'aucune partie du corps : ils ressentent une si grande lassitude par l'effet de cette situation forcée, qu'ils ne peuvent s'empêcher à la fin de chanceler.

On n'a pas jusqu'à présent exactement déterminé, quelles sont les puissances qui sont mises en oeuvre pour tenir le corps ferme dans la situation droite ; l'art même ne peut pas en représenter l'effet dans les squeletes humains, ni aucun quadrupede ne peut affecter exactement cette attitude ? car les animaux qui marchent à deux piés ne peuvent le faire que pendant très-peu de tems, & ne soûtiennent cette situation qu'avec beaucoup de peine, parce qu'ils n'ont pas les os des îles qui forment le bassin aussi larges, ni les cavités cotyloïdes qui reçoivent les fémurs aussi éloignées entr'elles, ni la surface des piés sur lesquels ils se portent aussi étendue que l'homme. Haller.

Le corps humain ainsi supposé peut être comparé à un édifice soûtenu par des colonnes ; si on en considere la charpente dans le squelete, on voit que les pieces qui servent à porter le tronc sont comme deux piliers divisés, dont les parties sont liées entr'elles par des joints arrondis, polis, susceptibles de se mouvoir aisément les uns sur les autres ; cette structure fait que ces piliers ne peuvent pas être placés dans une situation droite, sans y être retenus & mis, pour ainsi dire, en équilibre par le moyen des puissances ambiantes. La raison de cette difficulté se présente aisément, si l'on fait attention aux bases des pieces dont ces piliers sont construits ; on voit que ces pieces ne portent les unes sur les autres que par de très-petites surfaces, attendu la rondeur de leur extrémité, bien différentes des pierres dont sont construites des colonnes : celles-là sont posées les unes sur les autres de la maniere la plus stable, c'est-à-dire par des surfaces planes étendues selon toute leur largeur, susceptibles d'une contiguité proportionnée.

Il suit de-là que les os des extrémités du corps humain font non-seulement fonction de colonnes ou piliers, mais encore de leviers ; ils soûtiennent par leur fermeté le poids de tout le corps dans une situation droite ; & lorsque les pieces osseuses sont inclinées les unes sur les autres, & que leur propre poids & celui des parties qu'elles supportent, les retiennent dans cet état, elles sont pliées de plus en plus, à moins que l'homme n'employe la force qui lui est naturelle pour les arrêter dans leur chûte, par la contraction des muscles qui tirent les cordes tendineuses par lesquelles ils ont leur attache fixe aux os.

Cela posé, lorsque l'homme est debout, les colonnes osseuses composées des os des piés, de ceux des jambes, des cuisses & de l'épine du dos, sont dressées de façon qu'elles portent les unes sur les autres, à condition cependant que la ligne d'inclinaison du centre de gravité qu'a toute la masse, tombe perpendiculairement entre les deux plantes des piés ou sur une des deux ; autrement le corps ne pourroit pas rester dans cette situation droite, il tomberoit du côté vers lequel la ligne du centre de gravité pancheroit sur le plan horisontal.

Voici donc par quel méchanisme l'homme se tient droit sur ses piés ou sur un seul. L'exposition qui suit est extraite du traité des muscles du célebre Winslow : on ne peut rien dire, & on ne trouve dans aucun auteur rien d'aussi exact & d'aussi complet sur ce sujet.

" Dans la station la plus naturelle, la plante de chaque pié est posée horisontalement comme la base commune de tout le corps : pour soûtenir les jambes sur cette base comme des colonnes sans branler, il faut une coopération proportionnée des muscles qui les environnent, & qui y sont attachés. Les principaux moteurs sont les grands jumeaux & le soléaire ; les modérateurs sont le jambier antérieur, le moyen & le petit péronier ; les directeurs sont le jambier postérieur, & le grand péronier ou péronier postérieur.

Les jambes étant soûtenues verticalement par la coopération de tous ces muscles, comme par autant de cordages proportionnément tendus, elles portent les os des cuisses qui sont affermis dans leur attitude par l'action des vastes & du crural ; le grêle antérieur ne contribue rien à cette attitude par rapport à l'os fémur. Les vastes & le crural sont les principaux moteurs, & ils agissent sans modérateurs ; car ces os étant courbés en-arriere, la pente & le poids tiennent lieu non-seulement de modérateurs, mais d'antagonistes très-forts ; il n'y a point ici de directeurs.

Les cuisses ainsi fermement dressées sur les jambes soûtiennent le bassin : c'est ici que les principaux moteurs, les modérateurs & les directeurs sont tous employés pour affermir le bassin dans cette attitude. Mais ces différens offices changent selon qu'on se tient plus ou moins droit pour la station : c'est pourquoi dans la station bien droite on peut regarder comme presqu'uniforme, & comme une espece de mouvement tonique, la coopération de tous les muscles, qui dans cette attitude peuvent mouvoir le bassin sur les cuisses, principalement celle des fessiers, des triceps, des grêles antérieurs, des couturiers, & même des demi-nerveux, des demi-membraneux, & des biceps, surtout quand on panche tant soit peu la tête en-avant.

L'épine du dos avec le thorax est soûtenue dans la station par la coopération des muscles vertébraux & des longs dorsaux, qui sont ici les principaux moteurs, par celle des sacrolombaires, qui sont en partie principaux moteurs & en partie directeurs ; enfin par celle des quarrés des lombes, qui font ici la fonction de directeurs. Dans cette attitude de l'épine, le poids de la poitrine & de la tête, dont la pente naturelle est en devant, contrebalance les vertébraux, les longs dorsaux & les sacrolombaires, & par conséquent y coopere à la place des modérateurs.

Dans cette même attitude de station, la tête avec le cou est soûtenue droite par la coopération proportionnée de tous les muscles qui servent à la mouvoir, soit en particulier, soit conjointement avec le cou. Il n'y a que les obliques postérieurs inférieurs, appellés communément les grands obliques, que l'on pourroit croire être en inaction, pendant qu'on tient simplement la tête droite sans la mouvoir & sans mouvoir le cou.

Ce sont les splenius & les complexus qui sont ici les principaux acteurs, avec les épineux & les demi-épineux du cou ; les vertébraux antérieurs du cou sont alors plûtôt de vrais coadjuteurs, que des modérateurs, par rapport à l'attitude de la tête ; mais par rapport au cou ils sont des antagonistes parfaits, sans lesquels le cou plieroit en-devant, & la tête tomberoit en-arriere.

Les sterno-mastoïdiens n'agissent pas dans cette attitude comme fléchisseurs, ni comme modérateurs de l'action uniforme des splenius, des complexus, & des vertébraux postérieurs ; c'est le poids & la pente de la tête qui contrebalancent cette action. Cependant le sterno-mastoïdien d'un côté, conjointement avec le splenius voisin, & le sterno-mastoïdien du côté opposé avec l'autre splenius qui lui est voisin, sont réciproquement acteurs & modérateurs latéraux, aidés par les transversaires & les scalenes.

Ce n'est pas seulement la coopération des muscles qui paroit évidemment par tout ce que je viens de dire de la station, c'est aussi la variété de leur usage & la fausseté de leur dénomination vulgaire. Les grands jumeaux, le soléaire & le jambier postérieur, sont ici extenseurs de la jambe & non pas du pié ; les vastes & le crural étendent ici la cuisse & non pas la jambe ; les grêles antérieurs ne servent point ici à étendre les jambes, ni les couturiers à les fléchir ; ils sont tous quatre employés à arrêter le bassin sur les cuisses.

La progression ou l'action de marcher démontre encore d'une maniere plus palpable tout à la fois la coopération des muscles & la variété de leurs fonctions ; alors on est alternativement appuyé sur une des extrémités inférieures, pendant qu'on tient l'autre extrémité comme suspendue en l'air. Etre appuyé sur une seule extrémité, c'est une espece de station incomplete , dans laquelle la coopération musculaire est à-peu-près semblable à celle qui se rencontre dans la station complete , par rapport au pié, à la jambe, à la cuisse ; mais par rapport au bassin il y a une différence considérable.

Pour se tenir droit debout sur les deux extrémités, il suffit d'empêcher le bassin de tomber en-arriere, & même quelquefois en-avant ; mais quand on se tient debout sur une seule extrémité, sans aucun appui étranger, l'autre extrémité étant levée & suspendue, il faut non-seulement arrêter le bassin sur la cuisse, de maniere qu'il ne tombe du côté de l'extrémité soûlevée qui l'entraîne, mais encore empêcher l'épine du dos d'y pencher.

Le bassin est dans ce cas-ci soûtenu contre la pente latérale par une coopération très-forte du moyen & du petit fessier, comme des principaux acteurs, & par celle du grand fessier & du muscle de la bande large, comme des coadjuteurs. L'épine du dos est en même tems arrêtée & soûtenue par le sacro-lombaire, par le grand dorsal, & par le lombaire du même côté.

Dans la session, la tête & le tronc restent comme debout sur le bassin, qui est appuyé sur les deux tubérosités des os ischion, & par conséquent ne peut tomber d'un côté ni d'autre, mais il doit être affermi contre la pente ou la chûte en-arriere & en-avant. C'est à quoi sert la coopération des grêles antérieurs, des couturiers, des demi-membraneux, des demi-tendineux, & de la portion longue de l'un & de l'autre biceps. Les iliaques, les psoas ordinaires, & même les psoas extraordinaires, quand ils se trouvent, y peuvent aussi coopérer ".

On peut se convaincre aisément de l'action de tous ces muscles dans l'exercice de la fonction dont il s'agit, par la dureté que l'on y sent en les touchant ; si quelqu'un de ces muscles vient à se rompre ou à être coupé, le tendon d'Achille, par exemple, ou celui de la rotule, on ne pourra plus se tenir debout.

Les hommes ne peuvent pas rester droits sur un seul talon la pointe du pié étant élevée, ou sur cette même pointe du pié seule, ils se soûtiennent difficilement sur une seule plante du pié, & ils se tiennent très-aisément sur les deux piés : ces trois propositions sont prouvées de la maniere qui suit.

1°. Si quelqu'un ayant le pié fléchi & la plante du pié élevée, ne porte sur le pavé que par le talon, comme cette partie est arrondie, il s'ensuit qu'elle ne peut toucher le sol presque que par un point, que tout le poids du corps porte sur ce point : mais pour que l'homme puisse se tenir debout dans cette situation, il faut que la ligne de direction du centre de gravité tombe constamment sur ce point, c'est-à-dire qu'elle soit perpendiculaire au même plan horisontal. Cette attitude ne peut pas être conservée ; il est impossible qu'elle subsiste un certain tems, parce que jamais le corps humain ne peut rester en repos, à cause du mouvement continuel de ses parties solides & fluides, des organes de la respiration, & de mille autres causes externes qui l'agitent & l'ébranlent sans relâche. L'homme ne peut donc sans chanceler continuellement, s'appuyer sur la pointe d'un pié, sur un caillou ou sur un pieu.

2°. Si toute la plante du pié porte à terre, il sera encore assez difficile de se tenir debout dans cette attitude appuyé sur un pié. On pourra cependant s'y tenir, parce que l'homme au moyen de la force musculaire peut se tourner, se plier, & se dresser pour ramener le centre de gravité, qui parcourt tout l'espace du terrein occupé par la plante du pié : cette ligne d'inclinaison peut toûjours être renfermée dans cet espace, & sans cesser d'être perpendiculaire au plan de l'horison ; de cette maniere l'homme pourra rester sur un pié.

3°. Enfin si le corps porte sur les deux plantes des piés, il se tient debout très-aisément, parce que le centre de gravité peut être enfermé dans l'espace quadrangulaire occupé par les deux plantes des piés : la ligne de propension peut conserver aisément sa situation perpendiculaire sur le plan horisontal, sans être portée hors de la surface étendue du sol mentionné ; & par conséquent, quoique l'homme chancelle, il peut conserver sa situation droite sans faire aucune chûte. L'état chancelant d'un homme debout sur les deux plantes des piés, peut être aisément corrigé par l'action musculaire, en tenant les cuisses perpendiculaires à l'horison, & en contractant très-peu, plus ou moins, les extenseurs & les fléchisseurs des piés.

Mais lorsqu'il arrive que la ligne de direction du centre de gravité tombe hors du sol qu'occupe une des plantes du pié, ou hors du parallélogramme formé par les deux plantes du pié, il n'y a point d'effort musculaire qui puisse garantir l'homme de la chûte, à moins que le poids de son corps ne soit contrebalancé par des secours méchaniques, tels que les suivans.

Si la chûte du corps obliquement penché sur le terrein ne se fait que par un mouvement lent & avec peu d'effort, ou peut l'empêcher, si on se hâte de tourner le corps de maniere à ramener la tête & le cou vers le côté opposé au penchant, jusqu'à ce que la ligne de direction du centre de gravité du corps rentre dans l'espace occupé par les piés ; par ce moyen on évite sa chûte : le poids de la tête ou de la poitrine compense aisément dans ce cas celui du reste du corps, dont la quantité qui l'emportoit hors de sa base, n'avoit pas encore beaucoup d'inclinaison.

L'effet est plus sensible encore, lorsqu'on étend le bras ou la jambe vers le côté opposé à celui de la chute commençante ; car alors le membre allongé fait fonction de levier, dont la longueur compense, dans le bras sur-tout, le défaut de poids, parce qu'elle ramene aisément & promtement la ligne de gravité au lieu d'où elle étoit sortie.

On se garantit souvent aussi de tomber, en s'appuyant pour ainsi dire, & en frappant l'air ambiant, dont la résistance repousse le corps vers le centre de gravité dont il s'étoit écarté : c'est ainsi que les oiseaux en frappant l'air de l'aile droite, sont portés vers le côté gauche. On observe aussi la même chose dans les danseurs de corde, qui non-seulement se mettent en équilibre au moyen d'une longue perche qu'ils tiennent entre les mains, de maniere à pouvoir l'allonger à droite & à gauche toûjours du côté opposé à celui vers lequel ils penchent, mais encore dans le cas où ils sont le plus menacés de tomber, ils frappent fortement l'air avec la perche du côté vers lequel ils penchent, ce qui les remet en équilibre dans une situation droite.

Tous ces mouvemens méchaniques qui paroissent si bien reglés, se font cependant par une sorte d'habitude contractée dès l'enfance, & par cette raison s'exercent sans que nous nous en appercevions avec une promtitude qui précéde toute réflexion.

Un homme qui se plie par la flexion des articulations des cuisses, des jambes, & des piés, peut cependant se garantir de tomber, pourvû qu'il retienne la ligne du centre de gravité entre les deux plantes du pié, ou sur l'espace du terrein occupé par le pié sur lequel il se porte : cela arrive toûjours, de quelque maniere qu'il se tienne replié, tant en repos qu'en mouvement, s'il a attention de porter autant en arriere le levier formé par les fesses, que celui qui est formé par la tête & la poitrine est porté en-avant, pour conserver toûjours le centre de gravité dans l'espace mentionné.

C'est une chose admirable que cette loi de nature qui tend à conserver l'équilibre entre toutes les parties du corps, s'observe dans la course, la danse, & le trépignement ; & que la chûte ait lieu toutes les fois que cette loi est négligée, ou qu'on affecte de ne pas s'y conformer.

C'est toujours par cette raison que l'on ne peut pas s'appliquer à un mur tout le long du corps de la tête aux piés, sans tomber, attendu que la ligne de gravité sort alors en avant de l'espace occupé par les piés : c'est encore pourquoi ceux qui sont assis sur un siege ne peuvent pas se lever, parce que le centre de gravité porte en-arriere loin des piés, à moins qu'ils n'inclinent en-avant la tête & la poitrine, ou qu'ils ne reculent les piés, ou qu'ils ne les accrochent à quelque chose de ferme ; parce qu'alors le centre de gravité est changé respectivement à la premiere attitude, ou bien parce que les fesses & la poitrine peuvent être suspendues & courbées en-avant par une forte action des muscles, pour le dernier cas.

L'expérience apprend que l'on se fatigue moins, quand on est obligé de rester debout sans quitter la même place, de se tenir tantôt sur un pié tantôt sur l'autre, que de rester toûjours sur les deux piés, parce que la principale cause de lassitude est l'action constante des mêmes muscles ; au lieu que par une action suspendue par intervalles, on soûtient avec moins de peine les plus grands fardeaux, les fibres musculaires n'étant pas dans un état de distractilité continuelle qui tend à les déchirer. C'est aussi pour cela que l'on est plûtôt las de se tenir debout sans bouger, que de faire dans le même tems donné une douce promenade ; de même quand on est assis, on porte volontiers une jambe sur le genou de l'autre, alternativement, pour relâcher les muscles ; quoiqu'elles se supportent entierement tour-à-tour, ce changement fait une situation plus commode & moins fatigante.

C'est d'après tous les principes établis dans cet article, & d'après plusieurs autres qui ne peuvent pas trouver place ici, que Borelli dans son ouvrage cité, explique & démontre en détail toute la merveilleuse méchanique des différentes attitudes des hommes & des animaux de toute espece : on peut le consulter. Voyez MARCHER, PIE. (d)

DEBOUT, terme de Marine, qu'on applique différemment.

DEBOUT AU VENT ; un vaisseau va debout au vent quand il va directement contre le lit du vent, ce qui ne peut arriver que quand il se trouve dans un courant directement contraire au vent, & plus fort que le vent, alors le vaisseau peut avancer contre le vent. Dans le canal de Bahama les courans y sont si forts, que les vaisseaux peuvent en sortir debout au vent, c'est-à-dire quoiqu'ils ayent le vent directement opposé.

DEBOUT A TERRE ; donner debout à terre, c'est-à-dire courir droit à terre.

DEBOUT A LA LAME ; naviguer debout à la lame, croiser la lame, c'est quand la lame prend le vaisseau par l'avant, & qu'il la coupe en croix pour avancer.

DEBOUT AU CORPS ; aborder un vaisseau debout au corps, c'est mettre l'éperon du navire dans le flanc de celui qu'on veut aborder. (Z)

DEBOUT, en termes de Blason, se dit des animaux qu'on représente tout droits, & posés sur les deux piés de derriere. (V)


DEBOUTÉadj. (Jurisp.) signifie déchû. Debouter quelqu'un d'une demande ou prétention, c'est déclarer qu'il en est déchû.

Du tems que les jugemens se rendoient en latin, on disoit en latin barbare debotare pour debouter, ce qui donna lieu à une plaisanterie d'un gentilhomme, qui étant interrogé par François I. du succès d'un procès pour lequel il étoit venu en poste à Paris, répondit qu'aussi-tôt son arrivée la cour l'avoit débotté, faisant allusion au dispositif de l'arrêt, qui portoit dicta curia dictum actorem debotavit & debotat ; le roi surpris d'un langage si bizarre, ordonna peu de tems après que les contrats, testamens, & actes judiciaires seroient rédigés en françois. (A)

DEBOUTE DE DEFENSES, étoit un jugement qui se rendoit autrefois contre le défendeur, lorsque ayant comparu sur l'assignation, il n'avoit pas fourni de défenses dans le tems de l'ordonnance ; ces deboutés de défenses ont été abrogés par l'ordonnance de 1667, tit. v. art. 2. (A)

DEBOUTE FATAL, est un jugement par défaut qui deboute quelqu'un d'une demande ou d'une opposition, & qui n'est pas susceptible d'opposition. Dans la plûpart des tribunaux le premier debouté d'opposition est fatal ; dans quelques autres, comme aux requêtes du palais, il n'y a que le second debouté d'opposition qui produise cet effet. (A)

Dernier debouté, est la même chose que debouté fatal ; mais cette dénomination ne convient véritablement qu'au second debouté d'opposition. (A)

DEBOUTE D'OPPOSITION, en général est un jugement qui déclare quelqu'un déchu de l'opposition par lui formée à un précédent jugement, ou à quelqu'autre acte judiciaire ou extrajudiciaire. Voyez OPPOSITION. (A)

Premier debouté, est le jugement qui deboute de la premiere opposition. (A)

Second debouté, est le jugement qui deboute de la seconde opposition. (A)


DEBREDOUILLERv. act. (Jeu) il se dit au trictrac dans le sens qui suit : il faut prendre un certain nombre de points (douze) pour gagner un trou, & un certain nombre de trous (douze) pour gagner la partie ; si l'on prend, ou tous les points qui donnent le trou, ou tous les trous qui donnent la partie, sans que l'adversaire vous interrompe, soit en gagnant quelques points, soit en gagnant un trou ; on gagne ou le trou bredouille ou la partie bredouille. Le trou & la partie simples ne valent qu'un trou, qu'une partie ; le trou bredouille & la partie bredouille valent deux trous, deux parties. On marque qu'on a la bredouille, c'est-à-dire qu'on a pris ce qu'on a de points sans interruption, avec un jetton qu'on prend ou qu'on ôte, selon qu'il convient. V. TRICTRAC.


DEBRIDERterme de Carrier, c'est détacher le cable de dessus la pierre, lorsqu'elle est arrivée au haut de la carriere. Il se dit aussi de l'action de disposer mieux ce cable sur la pierre au fond de la carriere, lorsqu'on s'apperçoit dans les premiers mouvemens de la roue qui doit l'enlever, ou que le cable se dérange ou qu'il a été mal disposé. La paresse de debrider a quelquefois coûté cher aux ouvriers ; ils ont perdu la vie pour avoir voulu ménager un quart-d'heure de tems.

DEBRIDER, v. act. (Manege) c'est ôter la bride. Voyez BRIDE.


DEBRIGUERDEBRIGUER


DEBRISDECOMBRES, RUINES, (Gramm. Syn.) ces trois mots signifient en général les restes dispersés d'une chose détruite, avec cette différence que les deux derniers ne s'appliquent qu'aux édifices, & que le troisieme suppose même que l'édifice ou les édifices détruits soient considérables. On dit les debris d'un vaisseau, les décombres d'un bâtiment, les ruines d'un palais ou d'une ville. Décombres ne se dit jamais qu'au propre ; debris & ruine se disent souvent au figuré ; mais ruine, en ce cas, s'employe plus souvent au singulier qu'au plurier ; ainsi on dit les debris d'une fortune brillante, la ruine d'un particulier, de l'état, de la religion, du commerce : on dit aussi quelquefois, en parlant de la vieillesse d'une femme qui a été belle, que son visage offre encore des belles ruines. (O)

DEBRIS, s. m. plur. (Marine) ce sont les pieces d'un vaisseau qui a fait naufrage, celles d'un vieux bâtiment qu'on a dépecé.

Il signifie aussi les effets naufragés que la mer jette sur le rivage, ou qu'on trouve en pleine mer.

En terme de marine on dit ordinairement bris, & ce mot est employé dans l'ordonnance touchant la Marine de 1681, au livre IV. tit. jx. des naufrages, bris & échouemens. Ce titre renferme quarante-cinq articles, dans lesquels sont reglés tout ce qui concerne les naufrages & les suites qui en peuvent résulter, soit pour les secours à donner, soit pour retirer les marchandises, les conserver aux propriétaires, &c. On croit inutile de transcrire ici tout cet article de l'ordonnance, auquel on aura recours en cas de besoin. (Z)


DEBRUTIou DEBROUTIR, en termes de Miroitier, c'est commencer à dégrossir les glaces de miroirs. Voyez GLACE.


DEBRUTISSEMENTS. m. signifie l'art d'adoucir ou de polir jusqu'à un certain point la surface d'un corps solide, & sur-tout les glaces, miroirs, &c. Voyez MIROIR.

Suivant la nouvelle méthode de faire de grandes glaces en les jettant, pour ainsi dire, en moule, à-peu-près de la même maniere que l'on jette le plomb & d'autres métaux, comme il sera dit à l'article VERRERIE, leur surface demeurant inégale & raboteuse, elles ont besoin d'être debrutées & polies.

Pour cet effet, la piece de glace se met horisontalement sur une pierre en forme de table, & on la scelle en plâtre ou en mastic afin de l'assûrer davantage, & qu'elle ne branle & ne se déplace point par l'effort de l'ouvrier, ou de la machine dont il se sert pour la débrutir. On met autour une forte bordure de bois qui soûtient la glace, & qui est d'un pouce ou deux plus haut qu'elle. Le fond ou la base de la machine avec laquelle on débrutit, est une autre glace brute qui a environ la moitié des dimensions de l'autre : on y attache une planche avec du ciment : on charge cette planche d'un poids nécessaire pour faciliter le frottement, & on lui donne du mouvement par le moyen d'une roüe ; cette roüe qui a au moins 5 ou 6 pouces de diamêtre, est faite d'un bois fort dur & fort leger : elle est maniée par deux ouvriers qui sont placés l'un vis-à-vis de l'autre, & qui la poussent & la tirent alternativement, desorte cependant qu'ils la font tourner quelquefois en rond suivant que l'opération le demande : par ces moyens il y a une attrition constante & réciproque entre les deux glaces, laquelle est facilitée encore par l'eau & le sable que l'on y employe. A mesure que l'ouvrage s'avance on se sert de sable plus menu, & enfin on prend de la poudre d'émeri.

Il n'est pas nécessaire d'ajouter que la petite glace supérieure venant à se polir à mesure par l'attrition, il faut en prendre de tems en tems une autre plus brute : mais il faut observer que l'on ne debrutit ainsi par le moulin que les plus grandes pieces de glace ; car pour ce qui est des pieces de la moyenne & de la petite espece, on les travaille à la main, & pour cet effet on attache aux coins de la planche qui couvre la glace supérieure, quatre ances de bois que les ouvriers empoignent pour lui donner les mouvemens nécessaires.

Ce qui reste à faire pour donner la derniere perfection aux glaces, est rapporté sous l'article polissure. Voyez Chambers.


DEBUCHERv. n. (Venerie) On dit débucher le cerf, c'est le faire sortir du buisson, de son fort.


DEBUTS. m. il se dit en général ou d'une action que l'on fait pour la premiere fois, ou du commencement d'une action : ainsi on dit d'une actrice, elle debutera dans cette piece ; d'un orateur, beau debut ! il ne prévient pas par son debut, &c.


DECADES. f. (Arithm. & Hist.) Quelques anciens auteurs d'Arithmétique se sont servis de ce mot pour désigner ce que nous appellons aujourd'hui dixaine ; il est formé du mot latin decas, dérivé lui-même d'un mot grec qui signifie la même chose. On ne se sert plus de ce mot que pour désigner les dixaines de livres dans lesquelles on a partagé l'histoire romaine de Tite Live. Il ne nous reste plus de cet ouvrage, qui contenoit quatorze décades, que trois décades & demi. La seconde décade, qui contenoit entr'autres l'histoire de la premiere guerre Punique, est perdue ; de sorte que la décade appellée aujourd'hui la seconde, est réellement la troisieme. On a avancé sans aucun fondement, que cette décade perdue existoit dans la bibliotheque des empereurs de Constantinople. Dans ce qui nous reste de Tite Live, le style paroît se ressentir des différens âges où il peut avoir composé. La premiere décade, qu'il a écrite étant plus jeune, est d'un stile plus orné & plus fleuri ; la seconde est d'un style plus ferme & plus mâle ; le style de la troisieme est plus foible. On regarde cet historien comme le premier des historiens latins ; cependant il n'est pas douteux que Tacite ne lui soit fort supérieur, dans le grand art de démêler & de peindre les hommes, qui est sans contredit la premiere qualité de l'historien : & pour ce qui concerne le style, il paroit que la narration de Salluste, sans être trop coupée, est encore plus énergique & plus vive. A l'égard de la véracité, on lui a reproché d'être trop partial en faveur des Romains ; on peut en voir un exemple dans l'excellente dissertation de M. Melot sur la prise de Rome par les Gaulois, imprimée dans le recueil de l'académie des Belles-Lettres. On lui a reproché aussi l'espece de puérilité avec laquelle il rapporte tant de prodiges ; puérilité qui paroît supposer en lui une crédulité bien peu philosophique : il n'y a peut-être que Plutarque qui puisse le lui disputer sur ce point. Néanmoins Tite Live peut avoir été digne en effet de la place qu'on lui a donnée, par l'excellence, la pureté, & les autres qualités de son stile : mais c'est de quoi aucun moderne ne peut juger. Voyez LATINITE. (O)


DECADENCERUINE, (Syn. Gramm.) Ces deux mots different en ce que le premier prépare le second, qui en est ordinairement l'effet. Exemple. La décadence de l'empire romain depuis Théodose, annonçoit sa ruine totale. On dit aussi des Arts qu'ils tombent en décadence, & d'une maison qu'elle tombe en ruine. (O)


DECAGONES. m. (Géom.) nom qu'on donne en Géométrie à une figure plane qui a dix côtés & dix angles. Voyez FIGURE.

Si tous les côtés & les angles du décagone sont égaux, il est appellé pour-lors décagone régulier, & peut être inscrit dans un cercle.

Les côtés du décagone régulier sont égaux en grandeur & en puissance au plus grand segment d'un exagone inscrit dans le même cercle, & coupé en moyenne & extrême raison. En voici la démonstration.

Soit A B (fig. 54 Géom.) le côté du décagone, C le centre, l'angle A C B est de 36d. par conséquent les angles A & B sont chacun de 72 : car les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits. Voyez TRIANGLE.

Si on divise l'angle A en deux également par la ligne A D, l'angle B A D sera de 36d. & les angles B & D chacun de 72 : donc le triangle B A D sera semblable au triangle A B C. De plus, l'angle D A C & l'angle C étant chacun de 36d. on aura C D = A B : donc on aura A C est à A B, ou A D, ou C D : : A D ou C D est à D B : or le rayon A C est le côté de l'exagone. Voyez EXAGONE, &c. donc, &c. Voyez MOYENNE ET EXTREME RAISON.

Un ouvrage de fortification composé de dix bastions, s'appelle quelquefois un décagone. (O)


DECAISSERv. act. (Comm.) c'est tirer hors de la caisse des marchandises qui y sont renfermées. Il ne se dit que de la premiere ouverture qu'on fait d'une caisse. L'Auteur du dictionnaire de Commerce prétend qu'il faudroit dire desencaisser ; mais l'usage est pour décaisser. (G)

DECAISSER, (Jardin.) c'est ôter de leur caisse des arbres de fleurs, ou des figuiers, pour les remettre dans de meilleures caisses, & plus grandes. (K)


DECALITRONS. m. (Histoire anc.) monnoies d'Egine, de Corinthe & de Syracuse, toutes les trois de même poids ; elles valoient 16 2/3 d'obole d'Athenes.


DECALOGUES. m. (Théol. Morale) nom que l'on donne aux dix commandemens de Dieu gravés sur deux tables de pierre, & donnés à Moyse sur le mont Sinaï.

Ce mot est composé du grec , dix, & de , discours ou parole, comme si l'on disoit les dix paroles ; c'est pourquoi les Juifs les appellent de tems immémorial les dix paroles.

Le nombre des dix préceptes est certain ; mais les commentateurs ne conviennent pas de leur distinction : car quelques-uns comptent dix préceptes qui regardent Dieu, en distinguant la défense de faire des figures taillées, du précepte qui ordonne de n'avoir point de dieux étrangers. Les autres n'en comptent que trois qui regardent le Seigneur, & sept qui concernent le prochain, en séparant ce précepte, Vous ne desirerez point la maison de votre prochain, d'avec celui-ci, ni sa femme, &c. Ces préceptes ont été conservés dans la loi évangelique, à l'exception de l'observation du sabbat, qui est changée en celle du dimanche, & ils obligent les Chrétiens comme les Juifs. Voyez DIMANCHE.

Les Samaritains, dans le texte & dans les versions qu'ils ont du Pentateuque, ajoûtent après le dix-septieme verset du vingtieme chapitre de l'Exode, & après le XXIe. verset du Ve. chapitre du Deuteronome, un XIe. commandement ; savoir, de bâtir un autel sur le mont Garizim. C'est une interpolation qu'ils ont faite dans le texte, pour s'autoriser à avoir un temple & un autel sur cette montagne, afin de justifier leur schisme, & de décréditer, s'il leur étoit possible, le temple de Jérusalem, & la maniere dont on y adoroit Dieu. Cette interpolation paroît même être de beaucoup antérieure à Jesus-Christ, à qui la femme samaritaine dit dans saint Jean, c. jv. v. 20. patres nostri in monte hoc adoraverunt. Le mot patres marque une tradition ancienne, immémoriale ; & en effet cette opinion pouvoit être née avec le schisme de Jéroboam.

Les Talmudistes, & après eux Postel dans son traité de Phenicum litteris, disent que le Décalogue ou les dix commandemens étoient entiérement gravés sur les tables que Dieu donna à Moyse ; mais que cependant le milieu du mem final & du samech demeuroient miraculeusement suspendus, sans être attachés à rien. Voyez la dissertation sur les médailles samaritaines, imprimée à Paris en 1715. Les mêmes auteurs ajoûtent que le Décalogue étoit écrit en lettres de lumiere, c'est-à-dire en caracteres brillans & éclatans.

Tous les préceptes du Décalogue se peuvent déduire de la justice & de la bienveillance universelle que la loi naturelle ordonne, & c'est un beau système que nous allons développer.

La premiere table du Décalogue prescrit nos devoirs envers Dieu ; l'autre envers les hommes, & toutes deux se réduisent à l'amour de Dieu & des hommes. Or il est clair que l'une & l'autre est renfermée dans le précepte de la bienveillance universelle, qui résulte nécessairement de la considération de la nature, en tant qu'elle a Dieu pour objet, comme le chef du systême intellectuel, & les hommes comme soûmis à son empire.

La premiere table du Décalogue se rapporte particulierement à cette partie de la loi de la justice universelle, qui nous enseigne qu'il est nécessaire pour le bien commun, & par conséquent pour le bonheur de chacun de nous en particulier, de rendre à Dieu ce qui lui appartient, c'est-à-dire de reconnoître que Dieu est le souverain maître de tout & de toutes choses. Pour ce qui est du droit ou de la nécessité de lui attribuer un tel empire, on le déduit de ce que Dieu, infiniment bon, peut & veut obtenir cette fin de la maniere la plus parfaite, étant doüé d'une bonté & d'une sagesse infinie, par laquelle il découvre pleinement toutes les parties de cette grande fin, & tous les moyens les plus propres pour y parvenir ; ayant une volonté qui toûjours embrasse la meilleure fin, & choisit les moyens les plus convenables, parce qu'elle est essentiellement d'accord avec sa sagesse & sa bonté ; étant enfin revêtu d'une puissance qui ne manque jamais d'exécuter ce à quoi sa volonté souverainement sage s'est déterminée.

Dès que l'on a découvert les perfections de l'Etre souverain, & la nécessité de l'empire de cet Etre souverain par rapport au bien commun, qui est le plus grand de tous, on est suffisamment averti de ne rendre à aucun autre que ce soit, un culte égal à celui que l'on rend à Dieu ; ce qui est défendu dans le premier précepte du Décalogue : de ne se représenter jamais Dieu comme semblable aux hommes, moins encore à d'autres animaux, ou comme ayant une forme corporelle dans laquelle il soit renfermé ; ce qui est défendu dans le second précepte : de ne s'attirer point le courroux & la vengeance de Dieu par quelque parjure ; ce qui fait la matiere du troisieme précepte : de destiner au culte divin une portion convenable de notre tems ; ce que le quatrieme & dernier précepte de la premiere table insinue par l'exemple du sabbat, dont il recommande l'observation.

La seconde table peut être de même déduite de cette partie de la justice universelle, par laquelle la loi naturelle ordonne, comme une chose nécessaire pour le bien commun, d'établir & de maintenir inviolablement entre les hommes des domaines distincts, certains droits de propriété sur les choses, sur les personnes & sur les actions de celles-ci, c'est-à-dire qu'il s'en fasse une distribution sagement accommodée à la plus excellente fin, & que l'on garde celle que l'on trouve ainsi établie ; de sorte que chacun ait en propre du moins ce qui lui est nécessaire pour se conserver & pour être utile aux autres ; deux effets qui l'un & l'autre contribuent au bonheur public.

Si nous cherchons plus distinctement ce qu'il faut de toute nécessité regarder comme appartenant en propre à chacun, pour le bien de tous, nous trouverons que tout se réduit aux chefs suivans.

1°. Le droit que chacun a de conserver sa vie & ses membres en leur entier, pourvû qu'il ne commette rien de contraire à quelqu'utilité publique, qui soit plus considérable que la vie d'un seul homme. C'est à un tel droit que le sixieme précepte du Décalogue défend de donner aucune atteinte ; & par-là il permet non-seulement, mais encore il ordonne un amour de soi-même restraint dans certaines bornes. De plus, chacun a droit d'exiger la bonne foi & la fidélité dans les conventions qui n'ont rien de contraire au bien public. Entre ces conventions, une des plus utiles au genre humain, c'est celle du mariage, d'où dépend toute l'espérance de laisser des successeurs de famille, & d'avoir des aides dans la vieillesse ; c'est pourquoi le septieme précepte ordonne à chacun de respecter inviolablement la fidélité des engagemens de ce contrat ; c'est le moyen d'être plus assûré que le mari de la mere est le vrai pere ; & en même tems ce précepte fraye le chemin à cette tendresse toute particuliere que chacun a pour ses enfans.

2°. Chacun a besoin absolument de quelque portion des choses extérieures & du service des autres hommes, pour conserver sa vie & pour entretenir sa famille ; comme aussi pour être en état de se rendre utile aux autres. Ainsi le bien public demande que dans le premier partage qu'on doit faire, on assigne à chacun de tels biens, & que chacun conserve la propriété de ceux qui lui sont échus ; ensorte que personne ne le trouble dans la joüissance de son droit : c'est ce que prescrit le huitieme précepte.

3°. Il est bon encore pour l'utilité publique, que chacun, à l'égard de tous les droits dont nous venons de parler, comme lui étant acquis, soit à l'abri non-seulement des attentats réels, mais encore des atteintes que les autres pourroient y donner par des paroles nuisibles ou par des paroles illégitimes. Tout cela est défendu dans le neuvieme & dixieme précepte du Décalogue. Au reste, de l'obéissance rendue à tous ces préceptes négatifs, il résulte ce que l'on appelle innocence.

Il ne suffit pourtant pas de s'abstenir de faire du mal à qui que ce soit ; le bien commun demande encore manifestement que l'on soit disposé par des sentimens d'affection à rendre service aux autres, & qu'on le fasse dans l'occasion, par des paroles & par des actions, en tout ce que les préceptes du Décalogue indiqués ci-dessus, insinuent être nécessaire pour la fin que l'on doit se proposer. De plus, la bienveillance universelle acquiert de nouvelles forces par les secours de la reconnoissance, ou même par la seule vûe de ceux qu'elle en peut tirer. Cette vertu est prescrite dans le cinquieme précepte du Décalogue, dont j'ai renvoyé exprès à parler dans cet endroit ; & quoique dans ce cinquieme précepte il ne soit fait mention expresse que de la reconnoissance envers nos parens, qui sont nos premiers bienfaiteurs après Dieu, le pere commun de tous, c'est un exemple d'où nous pouvons apprendre, à cause de la parité de raison, qu'il faut montrer les effets de ce sentiment à tous ceux qui nous ont fait du bien, de quelque maniere que ce soit.

On ne peut étendre plus loin l'idée de l'humanité, car on travaille suffisamment au bien public, en éloignant d'un côté les obstacles qui s'y opposent, & prenant d'autre côté des sentimens de bienveillance qui se répandent sur toutes les parties du système des êtres raisonnables, & procurent à chacun, autant qu'il dépend de nous, ce qui lui est nécessaire.

Enfin, comme les hommes ont en partage une raison qui leur enseigne l'existence d'un être souverain, auteur de tous les biens dont ils joüissent, cet être souverain veut par conséquent qu'ils lui rendent l'honneur qu'ils lui doivent, non parce qu'il en a besoin pour lui-même, mais parce qu'il ne peut point se contredire, ni autoriser rien de contraire à ce qui suit nécessairement de la relation qu'il y a entre le Créateur & les créatures : toutes les lois qu'il leur a prescrites tendent à les rendre heureuses ; or pourroient-elles observer ces lois, si elles n'en vénéroient pas l'auteur ? notre propre avantage ne demande-t-il pas encore que nous observions avant toutes choses ce premier devoir, puisqu'il est le fondement des autres, & que sans l'observation de ceux-là, on ne sauroit pratiquer ceux-ci comme il faut ? Ces idées sont donc très-conformes à l'ordre des deux grands préceptes du Décalogue, qui font le sommaire de toute la loi, d'aimer Dieu par-dessus toutes choses, & notre prochain comme nous-mêmes ; c'est-à-dire de reconnoitre le Créateur comme notre souverain seigneur tout-puissant, tout bon, tout sage, tout parfait, & de procurer à nos semblables leur bonheur, autant que cela dépend de nous.

Voilà un commentaire également judicieux & philosophique du Décalogue ; je l'ai extrait du beau traité des lois naturelles du docteur Cumberland, & je n'ai rien vû de si bon dans aucun ouvrage de Morale ou de Théologie sur cette matiere. Je n'ajoûterai qu'une seule remarque.

Quoiqu'il soit vrai que les préceptes du Décalogue se rapportent par eux-mêmes au droit naturel, ainsi que le démontre l'illustre évêque de Péterborough, il me paroît néanmoins qu'en tant qu'on considere ces préceptes comme gravés sur deux tables & donnés aux Israëlites par Moyse, on peut les appeller les loix civiles de ce peuple, ou plûtôt les principaux chefs de son droit civil, auxquels le législateur ajoûte ensuite divers commandemens particuliers, accompagnés d'une détermination précise des peines dont il menaçoit les contrevenans. En effet, le Décalogue ne parle point de tous les crimes, pas même de tous ceux qui étoient punissables devant le tribunal civil ; il ne parle que des plus énormes de chaque espece. Il n'y est point fait mention, par exemple, des coups que l'on porte sans aller au-delà d'une blessure, mais seulement de l'homicide, ni de tout profit illicite qui tourne au détriment d'autrui ; mais seulement du larcin ; ni de toute perfidie, mais du seul faux témoignage. Le Décalogue ne contient donc que les principaux chefs, ou les fondemens du gouvernement politique des Juifs ; mais néanmoins ces fondemens (mettant à part ce qui regardoit en particulier la nation judaïque) renferment des lois qui sont naturellement imposées à tous les hommes, & à l'observation desquelles ils sont tenus dans l'indépendance de l'état de la nature, comme dans toute société civile. Art. de M(D.J.)


DÉCALQUERvoyez CALQUER.


DÉCAMÉRIDES. f. est, en Musique, le nom des élémens système de M. Sauveur, qu'on peut voir dans les Mémoires de l'académie des Sciences, année 1701.

Pour former un système général qui fournisse le meilleur tempérament, & qui se puisse accommoder à tous les systèmes ; cet auteur, après avoir divisé l'octave en 43 parties qu'il appelle mérides, & subdivisé chaque méride en 7 parties qu'il appelle eptamérides, divise encore chaque eptaméride en 10 autres parties, auxquelles il donne le nom de décamérides. L'octave se trouve ainsi divisée en 3010 parties aliquotes, par lesquelles on peut exprimer sans erreur sensible les rapports de tous les intervalles de la Musique. Ce mot est formé de , dix, & de , partie. (S)


DÉCAMERONS. m. (Littérat.) ouvrage contenant des actions qui sont passées, ou des conversations tenues pendant l'espace de dix jours. Le décaméron de Boccace est composé de cent nouvelles, qu'on suppose racontées en dix journées. Ce mot est composé des deux termes grecs, , dix, & , jour. (G)


DÉCAMPERv. n. c'est, dans l'Art milit. quitter un camp pour en aller occuper un autre. Ainsi lorsqu'une armée quitte son camp ou qu'elle leve le siége d'une place, on dit qu'elle décampe. On se servoit autrefois du terme de déloger pour dire décamper.

Il est dangereux de décamper devant l'ennemi, parce qu'il peut tomber sur l'arriere-garde, & la mettre en desordre. Lorsqu'on est obligé de le faire, on met toutes les troupes en bataille, & l'on fait marcher la premiere ligne par les intervalles de la seconde : on fait ensorte de lui faire passer diligemment les défilés & les ponts, & de la mettre en situation de protéger & de soûtenir la marche de la seconde ligne qui passe par les intervalles de la premiere. Comme il est difficile d'exécuter sûrement cette manoeuvre lorsqu'on est à portée de l'ennemi, & qu'il en est instruit, on décampe ordinairement la nuit & sans bruit, pour lui en dérober la connoissance.

Quand on veut décamper de jour & dérober ce mouvement aux ennemis, on envoye sur leur camp un gros corps de cavalerie avec les étendards, comme si l'on avoit dessein d'en attaquer quelque partie ; & pendant le tems que l'armée ennemie employe à se préparer pour s'opposer aux attaques de ce corps, & qu'elle cherche à pénétrer son dessein, l'armée qui décampe fait son mouvement tranquillement en arriere ; elle fait occuper les différens postes qui se trouvent sur sa route les plus propres à arrêter l'ennemi. Lorsqu'il y a des défilés, on en fait garder l'entrée par des corps de troupes, capables de soûtenir l'arriere-garde en cas qu'elle soit poursuivie par l'ennemi.

M. le marquis de Feuquieres prétend que la bataille de Senef ne fut occasionnée que par l'oubli de cette attention de la part du prince d'Orange. " Il voulut, dit ce célebre officier, décamper de Senef & marcher à Binche, en prétant le flanc à l'armée du Roi dans le commencement de sa marche. Il avoit à passer 2 ou 3 petits défilés, séparés les uns des autres par de petites plaines, capables pourtant de contenir un corps assez puissant pour recevoir son arriere-garde, en cas qu'elle fût chargée & renversée. Si ce Prince avoit eu la précaution de laisser des troupes dans la premiere petite plaine, pour y recevoir son arriere-garde qui étoit dedans & derriere le village de Senef, il est certain que M. le prince de Condé n'auroit pû entreprendre que sur cette arriere-garde, dans le tems qu'elle se seroit mise en mouvement pour quitter ce village & la petite plaine qui étoit derriere, & qu'il n'auroit pû pousser les troupes que jusqu'au premier défilé. Mais l'ennemi présomptueux, dit toûjours M. de Feuquieres, à qui M. le prince, à la faveur d'une petite hauteur qui étoit au-dessus du village de Senef, cachoit toute sa disposition pour l'attaquer, méprisant les attentions particulieres & judicieuses sur cette constitution de pays, continua sa marche comme si la colonne n'avoit pas été occupée par ces défilés, & qu'elle n'eût pas à craindre un ennemi voisin de qui on ne pouvoit pas voir les mouvemens : faute dont M. le prince profita sur le champ par le succès que tout le monde a sû qu'avoit eu la bataille de Senef ". Mém. du marq. de Feuquieres.

M. le maréchal de Puysegur prétend, dans son livre de l'Art de la guerre, que c'est une opinion vulgaire de croire que toute armée qui se retire étant campée très-proche d'une autre, soit toûjours en risque d'être attaquée dans sa retraite avec desavantage pour elle, & qu'il y a fort peu d'occasions où l'on se trouve exposé au danger lorsqu'on a étudié cette matiere, & qu'on s'y est formé sur le terrein. Voyez MARCHE & RETRAITE. (Q)


DÉCAMYRONS. m. (Pharm.) c'est le nom d'un cataplasme dont il est parlé dans Oribase, à qui on a donné ce nom, parce qu'il est composé de différens aromats. Chambers & James.


DÉCAN(Géog. mod.) royaume des Indes dans la presque île en deçà du Gange, au midi du Mogol dont il est une province considérable. Hamenadagor en est la capitale.


DÉCANATS. m. (Jurisp. & Hist.) est la qualité & la fonction de doyen d'une compagnie ; dans un chapitre on dit le doyenné ; dans les compagnies laïques on dit le décanat. Dans les chapitres, le doyenné est ordinairement une dignité ; dans les compagnies laïques, le décanat n'est communément attaché qu'à la qualité de plus ancien. On parvient à son tour au décanat ; & quoiqu'il n'y ait point d'autre mérite à être plus ancien que les autres, & qu'en ce sens la qualité de doyen ne soit point du tout flatteuse ni honorable, si ce n'est parce qu'elle peut faire présumer plus d'expérience que dans ceux qui sont moins anciens, cependant comme l'homme tire vanité de tout, celui qui est le plus ancien d'une compagnie ne manque point de prendre la qualité de doyen. Voyez ci-après DOYEN & DOYENNE. (A)


DÉCANISERv. n. (Jurispr.) signifie remplir la place de doyen, en faire les fonctions. Il n'y a que le doyen d'une compagnie qui ait droit de décaniser ; mais en son absence le sous-doyen, ou à défaut de celui-ci, le plus ancien suivant l'ordre du tableau, décanise. Voyez DECANAT & DOYEN, DOYENNE. (A)


DÉCANTERv. act. & DÉCANTATION, s. f. (Chimie & Pharmacie) on se sert de ce terme pour exprimer l'action de verser doucement & sans troubler, une liqueur qui s'est clarifiée d'elle-même par le dépôt qui s'est formé au fond du vase où elle est contenue ; c'est ce qu'on nomme aussi verser par inclination.

La décantation est employée, soit pour séparer une liqueur dont on a besoin de dessus des feces que l'on veut rejetter ; soit qu'on ait le dépôt en vûe, & que la liqueur surnageante soit inutile ; soit enfin que l'on se propose de séparer deux matieres que l'on veut ensuite traiter chacune à part.

La décantation est mise en oeuvre dans toutes les défécations pour la premiere vûe (Voyez DEFECATION) : au contraire dans la pulvérisation, par le moyen de l'eau, c'est la poudre subtile déposée par le repos que l'on se propose de retenir, & c'est l'eau que l'on doit rejetter. Dans les édulcorations des précipités vrais, l'eau éclaircie par le repos & séparée par décantation, est ordinairement inutile.

Le lavage des mines est une décantation continuelle de cette seconde espece. Voyez LAVAGE. Dans le lavage de la chaux d'or départie par l'eau-forte, & dans la décantation de la dissolution de l'argent de dessus cette chaux, la liqueur & le dépôt sont fort précieux, & l'artiste doit les ménager également.


DECANUSS. m. (Hist. anc.) étoit chez les Romains un officier qui avoit sous lui dix autres officiers ou personnes subalternes ; de-là est venu notre mot doyen, qui s'exprime en latin par le mot decanus. Il a été approprié à bien des offices. On l'attribue au chef d'un chapitre de chanoines ; dans la regle il doit y avoir dix chanoines sous sa direction. Et comme le doyen se prenoit ordinairement parmi les plus anciens chanoines, le titre de doyen a été attribué au plus ancien de chaque compagnie, soit ecclésiastique, soit séculiere. Le doyen de la faculté de Théologie, le doyen du conseil, le doyen de chaque chambre du parlement. Voyez ci-apr. au mot DOYEN quelques autres significations. (a)


DÉCAPERv. act. (Chimie) c'est enlever le verd-de-gris avec de l'eau-forte.


DECAPITÉadj. (Jurisprud.) terme de Blason. Voyez l'article suivant.


DECAPITERv. act. (Jurispr.) en France c'est la peine des nobles que l'on condamne à mort, lorsque le crime n'est pas assez atroce pour les dégrader de noblesse. Ce supplice ne déroge point ; mais il ne fait pas une preuve suffisante de noblesse pour attribuer la noblesse aux descendans de celui qui a été décapité. Voyez la Roque, tr. de la noblesse. (A)


DECAPOLIS(Géog. anc.) petite province de Caelésyrie, appellée Décapolis des dix villes principales qui la composoient. Les savans ne sont point d'accord sur ces villes. On prétend que le pays de Décapolis étoit situé à l'orient du Jourdain, & s'étendoit du nord au midi, depuis l'Antiliban jusqu'à la mer de Galilée.


DECAPROTou DECEMPRIMI, s. m. plur. (Hist. anc.) étoient chez les anciens des officiers qui recevoient les tributs ou recueilloient les taxes.

Ce mot vient de , dix, & , premier, vraisemblablement parce que les personnes qui faisoient ces levées étoient prises parmi les dix premieres personnes de chaque communauté.

Les decaproti étoient obligés de payer pour les morts, ou de répondre à l'empereur sur leurs propres biens pour la quote-part de ceux qui étoient morts. Cicéron, dans son oraison pour Roscius, les appelle decemprimi.

Et même, sans avoir égard à la finance, c'étoient les dix principaux magistrats d'une ville, ou les dix principaux seigneurs d'une province. Chambers. (G)


DECARGYRES. m. (Hist. anc.) monnoie qu'on appelle aussi majorina. Elle valoit dix argentei, ce qu'on évalue à environ 11 liv. 5. s. de notre monnoie actuelle.


DÉCASTYLES. m. signifioit dans l'ancienne Architecture, un bâtiment dont le front étoit orné de dix colonnes. Le temple de Jupiter olympien étoit décastyle. Ce temple a été bâti à Athenes par Cossutius, architecte romain, & s'appelloit Hypoethre, c'est-à dire découvert & exposé aux injures du ciel, & étoit pycnostyle, c'est-à-dire à colonnes serrées. Voyez HYPOETHRE & PYCNOSTYLE.

Le mot décastyle est formé de , dix, & , colonne. (P)


DECASYLLABIQUEadj. (Belles-Lett.) de dix syllabes : c'est certainement le nom qu'il faudroit donner à nos vers de dix syllabes, & non celui de dissyllabique, qui signifie de deux syllabes. Il me semble cependant que l'usage a prévalu contre la raison, & qu'on les appelle toûjours vers dissyllabiques. Ceux qui sont pour cet usage devroient au moins écrire & prononcer dixsyllabe & dixsyllabique ; alors ce terme seroit un composé de deux mots françois. La prononciation en seroit un peu dure, mais il signifieroit ce qu'on lui fait signifier.


DECEINTRERv. act. terme d'Architecture, c'est démonter un ceintre de charpente après qu'une voûte ou un arc est bandé, & que les joints en sont bien fichés. Voyez CEINTRE. (P)


DÉCEINTROIRS. m. (Maçonnerie) espece de marteau à deux taillans tournés diversement, dont les Maçons se servent soit pour équarriser les trous commencés avec le têtu, soit pour écarter les joints des pierres dans les démolitions.


DECELERDECOUVRIR, MANIFESTER, REVELER, synonymes. (Gramm.) ces mots désignent en général l'action de faire connoitre ce qui est caché. Voici les nuances qui les distinguent. On découvre son secret, on révele celui des autres, on manifeste ses vertus, on décele ses vices. (O)


DECEMBRES. m. (Chron.) c'étoit le dixieme mois de l'année romaine, comme son nom le désigne assez : & c'est le douzieme de la nôtre, depuis que nous commençons l'année en Janvier, c'est-à dire depuis l'édit de Charles IX. en 1564.

A la fin de ce mois le soleil entre au signe du Capricorne, ou plûtôt la terre entre réellement au signe du Cancer, opposé au Capricorne ; ou, pour parler encore plus juste, la terre entre dans la constellation des Gemeaux, & le Soleil dans celle du Sagittaire, qui à cause de la précession des équinoxes (voyez ce mot) occupent aujourd'hui les places que paroissoient occuper autrefois le Cancer & le Capricorne. Voyez ZODIAQUE. (O)


DECEMPEDAS. m. (Hist. anc.) verge de dix piés, étoit un instrument dont les anciens se servoient pour mesurer. Voyez MESURE & VERGE.

Le decempeda étoit une verge ou regle divisée en 10 piés, c'est de là que lui est venu son nom qui est dérivé de decem, dix, & pes, pedis, pié. Le pié étoit subdivisé en 12 pouces, & chaque pouce en dix doigts. Voyez PIE.

On se servoit de cet instrument pour la mesure des terres, comme on se sert aujourd'hui de la chaîne, de la toise, ou de la verge. Les Architectes s'en servoient aussi pour donner à leurs bâtimens les proportions & les dimensions convenables aux regles de l'art.

Horace, liv. II. od. 15. se plaignant de la magnificence & de la délicatesse excessive des bâtimens de son tems, dit qu'ils n'étoient pas ainsi du tems de Romulus & de Caton ; qu'on ne voyoit point alors dans les maisons des particuliers, des portiques mesurés avec le decempeda, & tournés au nord pour y prendre le frais. Chambers. (G)


DECEMVIRS. m. (Hist. rom.) magistrat des Romains qui fut créé avec autorité souveraine pour faire des lois dans l'état. On le nomma décemvir, parce que ce grand pouvoir ne fut attribué qu'à dix personnes ensemble, & seulement pendant le cours d'une année. Mais à peine eurent-ils joüi de cet état de souveraineté, qu'ils convinrent par serment de ne rien négliger pour le retenir toute leur vie. Rappellons au lecteur les principaux faits de cette époque de l'histoire romaine, & disons d'abord à quelle occasion les décemvirs furent institués.

Dans le feu des disputes entre les praticiens & les plébéïens, ceux-ci demanderent qu'on établit des lois fixes & écrites, afin que les jugemens ne fussent plus l'effet d'une volonté capricieuse ou d'un pouvoir arbitraire. Après bien des résistances, le sénat y acquiesça. Alors pour composer ces lois on nomma les décemvirs, l'an 301 de Rome. On crut qu'on devoit leur accorder un grand pouvoir, parce qu'ils avoient à donner des lois à des partis qui étoient presqu'incompatibles. On suspendit la fonction de tous les magistrats, & dans les comices ils furent élus seuls administrateurs de la république. Ils se trouverent revêtus de la puissance consulaire & de la puissance tribunitienne ; l'une donnoit le droit d'assembler le sénat, l'autre celui d'assembler le peuple. Mais ils ne convoquerent ni le sénat ni le peuple, & s'attribuerent à eux seuls toute la puissance des jugemens : Rome se vit ainsi soûmise à leur empire absolu. Quand Tarquin exerçoit ses vexations, Rome étoit indignée du pouvoir qu'il avoit usurpé ; quand les décemvirs exerçoient les leurs, Rome fut étonnée du pouvoir qu'elle avoit donné, dit l'auteur de la grandeur des Romains.

Ces nouveaux magistrats entrerent en exercice de leur dignité aux ides de Mai ; & pour inspirer d'abord de la crainte & du respect au peuple, ils parurent en public chacun avec douze licteurs, auxquels ils avoient fait prendre des haches avec les faisceaux, comme en portoient ceux qui marchoient devant les anciens rois de Rome. La place publique fut remplie de cent vingt licteurs, qui écartoient la multitude avec un faste & un orgueil insupportable, dans une ville où régnoit auparavant la modestie & l'égalité. Outre leurs licteurs, ils étoient en tout tems environnés d'une troupe de gens sans nom & sans aveu, la plûpart chargés de crimes & accablés de dettes, & qui ne pouvoient trouver de sûreté que dans les troubles de l'état : mais ce qui étoit encore plus déplorable, c'est qu'on vit bien-tôt à la suite de ces nouveaux magistrats, une foule de jeunes patriciens qui, préférant la licence à la liberté, s'attacherent servilement aux dispensateurs des graces ; & même pour satisfaire leurs passions & fournir à leurs plaisirs, ils n'eurent point de honte d'être les ministres & les complices de ceux des décemvirs.

Cette jeunesse effrénée à l'ombre du pouvoir souverain, enlevoit impunément les filles du sein de leurs meres ; d'autres sous de foibles prétextes, s'emparoient du bien de leurs voisins qui se trouvoit à leur bienséance : en vain on en portoit des plaintes au tribunal des décemvirs ; les malheureux étoient rejettés avec mépris, & la faveur seule ou des vûes d'intérêt tenoient lieu de droit & de justice.

On ne sauroit s'imaginer à quel point tomba la république pendant une semblable administration ; il sembloit que le peuple romain eût perdu ce courage qui auparavant le faisoit craindre & respecter par ses voisins. La plûpart des sénateurs se retirerent ; plusieurs autres citoyens suivirent leur exemple, & se bannirent eux-mêmes de leur patrie, & quelques-uns chercherent des asiles chez les étrangers. Les latins & ceux qui se trouvoient assujettis à l'autorité de la république, mépriserent les ordres qu'on leur envoyoit, comme s'ils n'eussent pû souffrir que l'empire demeurât dans une ville où il n'y avoit plus de liberté ; & les Eques & les Sabins vinrent faire impunément des courses jusqu'aux portes de Rome.

Quand tous ces faits ne seroient pas connus, on jugeroit aisément à quel excès les décemvirs porterent le système de la tyrannie, par le caractere de celui qu'ils nommerent constamment pour leur chef, par cet Appius Claudius Crassinus, dont les crimes furent plus grands que ceux du fils de Tarquin. On sait, par exemple, qu'il fit assassiner Lucius Siccius Dentatus, ce brave homme qui s'étoit trouvé à six vingt batailles, & qui avoit rendu pendant quarante ans les plus grands services à l'état. Mais on sait encore mieux le jugement infâme qu'Appius porta contre la vertueuse Virginie ; Denis d'Halycarnasse, Tite-Live, Florus, Cicéron, ont immortalisé cet évenement ; il arriva l'an de Rome 304 : & pour lors le spectacle de la mort de cette fille immolée par son pere à la pudeur & à la liberté, fit tomber d'un seul coup la puissance exorbitante de cet Appius & celle de ses collegues.

Cet évenement excita la juste indignation de tous les ordres de l'état : hommes & femmes, à la ville & à l'armée, tout le monde se soûleva : toutes les troupes marcherent à Rome pour délivrer leurs citoyens de l'oppression ; & elles se rendirent au mont Aventin, sans vouloir se séparer qu'elles n'eussent obtenu la destitution & la punition des décemvirs.

Tite-Live rapporte qu'Appius, pour éviter l'infamie d'un supplice public, se donna la mort en prison. Sp. Oppius son collegue eut le même sort ; les huit autres décemvirs chercherent leur salut dans la fuite, ou se bannirent eux-mêmes. Leurs biens furent confisqués ; on les vendit publiquement, & le prix en fut porté par les questeurs dans le thrésor public. Marcus Claudius, l'instrument dont Appius s'étoit servi pour se rendre maître de la personne de Virginie, fut condamné à mort, & auroit été exécuté sans ses amis, qui obtinrent de Virginius qu'il se contentât de son exil. C'est ainsi que fut vengé le sang innocent de l'infortunée Virginie, dont la mort, comme celle de Lucrece, tira pour la seconde fois les Romains d'esclavage. Alors chacun se trouva libre, parce que chacun avoit été offensé ; tout le monde devint citoyen, parce que tout le monde se trouva pere : le senat & le peuple rentrerent dans tous leurs droits.

Le seul avantage qui revint à la république de l'administration des décemvirs, fut le corps de droit romain connu sous le nom de lois décemvirales, & plus encore sous celui de lois des douze tables. Les décemvirs travaillerent avec beaucoup de zele pendant la premiere année de leur magistrature, à cette compilation de lois, qu'ils tirerent en partie de celles de Grece, & en partie des anciennes ordonnances des rois de Rome. Voyez TABLES.

Je ne doute point du mérite de plusieurs de ces lois, dont il ne nous reste cependant que des fragmens ; mais malgré les éloges qu'on en fait, il me semble que la vûe de quelques-unes suffit pour dévoiler le but principal qui anima les décemvirs lors de leur rédaction ; & cette remarque n'a pas échappé à l'illustre auteur de l'esprit des lois.

Le génie de la république, dit-il, ne demandoit pas que les décemvirs missent dans leurs douze tables les lois royales, si séveres, & faites pour un peuple composé de fugitifs, d'esclaves, & de brigands : mais des gens qui aspiroient à la tyrannie n'avoient garde de suivre l'esprit de la république ; la peine capitale qu'ils prononcerent contre les auteurs des libelles & contre les poëtes, n'étoit certainement pas de l'esprit d'une république, où le peuple aime à voir les grands humiliés : mais des gens qui vouloient renverser la liberté, craignoient des écrits qui pouvoient rappeller la liberté ; & Cicéron qui ne desapprouve pas cette loi, en a bien peu prévû les dangereuses conséquences. Enfin la loi qui découvre le mieux les projets qu'avoient les décemvirs de mettre la division entre les nobles & le peuple, & de rendre par cet artifice leur magistrature perpétuelle, & celle qui défendoit les mariages entre les nobles & le peuple. Heureusement après l'expulsion des décemvirs cette derniere loi fut cassée, l'an 308 de Rome, & presque toutes celles qui avoient fixé les peines s'évanoüirent : à la vérité on ne les abrogea pas expressement ; mais la loi Porcia ayant défendu de mettre à mort un citoyen romain, elles n'eurent plus d'application. Art. de M(D.J.)


DECENCES. f. (Morale) c'est la conformité des actions extérieures avec les loix, les coûtumes, les usages, l'esprit, les moeurs, la religion, le point d'honneur, & les préjugés de la société dont on est membre : d'où l'on voit que la décence varie d'un siecle à un autre chez le même peuple, & d'un lieu de la terre à un autre lieu, chez différens peuples ; & qu'elle est par conséquent très-différente de la vertu & de l'honnêteté, dont les idées doivent être éternelles, invariables, & universelles. Il y a bien de l'apparence qu'on n'auroit pû dire d'une femme de Sparte, qui se seroit donné la mort parce que quelque malheur ou quelqu'injure lui auroit rendu la vie méprisable, ce qu'Ovide a si bien dit de Lucrece :

Tunc quoque jam moriens ne non procumbat honeste,

Respicit ; haec etiam cura cadentis erat.

Qu'on pense de la décence tout ce qu'on voudra, il est certain que cette derniere attention de Lucrece expirante répand sur sa vertu un caractere particulier, qu'on ne peut s'empêcher de respecter.


DECENNAou DECURIE, (Hist. anc.) étoit autrefois en Angleterre un nombre ou une compagnie de dix hommes avec leurs familles, formant ensemble une espece de société, & qui tous étoient obligés de répondre au roi de la conduite tranquille les uns des autres.

Il y avoit dans chacune de ces compagnies un principal chef qui étoit appellé dixenier, du nom de son office ; & encore à présent dans quelques contrées ce mot est en usage, quoique cet officier ne soit maintenant autre chose qu'un commissaire, & que l'ancienne coûtume des décuries soit tombée depuis longtems. Chambers. (G)

Ces sortes de dixeniers se sont conservés dans la police de la ville de Paris & de plusieurs autres villes de ce royaume, où l'on trouve des quarteniers pour chaque quartier, puis des cinquanteniers, quatre par chaque quartier, & des dixeniers qui sont ou doivent être seize dans chaque quartier. Autrefois ils avoient droit les uns & les autres d'assembler les bourgeois de leurs départemens ; mais depuis l'établissement d'un lieutenant général de police, ces offices de ville sont des titres sans fonctions. (a)


DECENNALESadj. pr. sub. (Hist. anc. & mod.) étoit le nom d'une fête que les empereurs romains célébroient la dixieme année de leur regne, & pendant laquelle ils offroient des sacrifices, donnoient au peuple des jeux, lui faisoient des largesses, &c.

Auguste fut le premier auteur de cette coûtume, & ses successeurs l'imiterent.

Pendant la même fête on faisoit des voeux pour l'empereur & pour la durée de son empire. On appelloit ces voeux vota decennalia. Voyez VOEU.

Depuis le tems d'Antonin le pieux, nous trouvons ces fêtes marquées sur les médailles ; primi decennales, secundi decennales ; vota sol. decenn. ij. vota suscept. decenn. iij. ce qui même sert de preuves pour la chronologie.

Il paroît que ces voeux se faisoient au commencement de chaque dixaine d'années, & non à la fin ; car sur des médailles de Pertinax, qui à peine regna quatre mois, nous lisons, vota decennalia & votis decennalibus.

On prétend que ces voeux pour la prospérité des empereurs, furent substitués à ceux que le censeur faisoit dans les tems de la république pour le salut & la conservation de l'état. En effet ces voeux avoient pour objet, non seulement le bien du prince, mais encore celui de l'empire, comme on peut le remarquer dans Dion, liv. VIII. & dans Pline le jeune, liv. 10. ép. 101.

L'intention d'Auguste en établissant les decennalia, étoit de conserver l'empire & le souverain pouvoir, sans offenser ni gêner le peuple. Car durant le tems qu'on célebroit cette fête, ce prince avoit coûtume de remettre son autorité entre les mains du peuple, qui rempli de joie & charmé de la bonté d'Auguste, lui redonnoit à l'instant cette même autorité dont il s'étoit dépouillé en apparence. Voyez le dictionn. de Trév. & Chambers. (G)


DECEPTIONS. f. (Jurisp.) signifie surprise. Déception d'outre moitié du juste prix, c'est lorsque quelqu'un a été induit par erreur à donner quelque chose pour moins de la moitié de sa valeur. Voy. ERREUR & LEZION. (A)


DECERNERv. act. (Jurisp.) signifie ordonner, prononcer.

Décerner un decret contre quelqu'un, c'est le decréter, prononcer contre lui un decret, soit de prise de corps, ou d'ajournement personnel, ou d'assigné pour être oüi. Un commissaire décerne aussi son ordonnance. Les receveurs des consignations, les commissaires aux saisies réelles, les fermiers généraux & leurs soûfermiers, décernent des contraintes contre les redevables, pour les obliger de payer. Voy. CONTRAINTE (A)


DECESMORT, TREPAS, (Gramm. Synon.) M. l'abbé Girard remarque, avec raison, que décès est du style du palais, trépas du style poétique, & mort du style ordinaire : nous ajoûterons 1°. que mort s'employe au style simple & au style figuré, & que décès & trépas ne s'employent qu'au style simple ; 2°. que trépas qui est noble dans le style poëtique, a fait trépassé, qui ne s'employe point dans le style noble. Ce n'est pas la seule bisarrerie de notre langue. (O)

DECES, s. m. (Jurisprud.) se prouve par les registres mortuaires des paroisses, monasteres, hôpitaux, & autres lieux où celui dont il s'agit est décédé ; ou en cas de perte des registres mortuaires, par des actes équipollens. Ordonn. de 1667, tit. xx. art. 7. & suiv.

Le décès d'un juge, d'une partie ou de son procureur, apporte divers changemens dans la procédure. Voyez ARBITRE, JUGE, CRIMINEL, EVOCATION, PROCUREUR. (A)


DECHALASSEROeconom. rustiq.) c'est ôter les échalats des vignes après qu'on a fait la vendange. On dit dans l'Orléanois décharneler.


DECHANTS. m. (Musiq.) terme ancien par lequel on désignoit ce que nous entendons par le contrepoint. Voyez l'article CONTREPOINT.


DECHAPERONNERv. act. (Fauconnerie) c'est ôter le chaperon d'un oiseau quand on veut le lâcher. On dit déchaperonnez cet oiseau.


DECHARGES. f. (Jurispr.) en genéral, est un acte par lequel on tient quitte quelqu'un d'une chose.

Donner une décharge à quelqu'un d'un billet ou obligation, c'est lui donner une reconnoissance comme il a payé, ou le tenir quitte du payement.

On donne aussi une décharge à un procureur ou à un homme d'affaire, par laquelle on reconnoît qu'il a remis les deniers & papiers dont il étoit chargé.

Obtenir sa décharge, c'est obtenir un jugement qui libere de quelque dette ou de quelque charge réelle, comme d'une rente fonciere, d'une servitude, ou de quelque charge personnelle, telle qu'une tutele ou curatelle.

Décharge de la contrainte par corps ; c'est lorsque le débiteur, sans être quitte de la dette, est affranchi de la contrainte par corps. Voyez le tit. xxxjv. de l'ordonnance de 1667, de la décharge des contraintes par corps, qui traite des cas où la contrainte par corps n'a plus lieu.

Décharge d'un accusé, c'est le jugement qui le déclare pleinement absous du crime qu'on lui imputoit. Quand on met seulement hors de cour sur l'accusation, cela n'emporte pas la décharge de l'accusé, il n'est pas pleinement justifié. La décharge d'un accusé n'emporte pas toûjours une condamnation de dépens contre l'accusateur. Voyez ACCUSATEUR & ACCUSE, & ci-après DEPENS. (A)

DECHARGE, terme d'Architecture, piece servant à déposer près d'une cuisine, d'un office, ou dans une basse-cour, les ustensiles qui ne sont pas d'un service continuel. Ces sortes de pieces doivent avoir leur dégagement près des lieux auxquels ils servent de dépôt.

Sous le nom de décharge on entend aussi celui de bouge, petit lieu obscur placé près des antichambres, pour contenir le bois destiné pour les foyers d'un appartement, les houssoirs, balais, brosses, & autres ustensiles à l'usage des valets pour l'intérieur de la maison.

Décharge se dit aussi d'un arc de voûte placé au-dessus d'une plate-bande de porte ou de croisée, pour empêcher que la muraille qui est au-dessus de la croisée ne s'affaisse.

Les anciens avoient deux sortes de decharge ; la premiere étoit celle dont nous venons de parler ; l'autre se faisoit par deux poteaux qui étant posés sur le linteau au droit de chaque pié droit, se joignoient en pointe comme deux chevrons pour soûtenir la charge du mur, qui par ce moyen étoit déchargé d'une partie de son faix.

Décharge se dit encore de la servitude qui oblige un propriétaire à souffrir la décharge des eaux de son voisin par un égoût ou par une gouttiere. (P)

DECHARGE, (Hydraulique) se dit de tout tuyau qui conduit l'eau superflue d'un bassin dans un autre, ou dans un puisart. Il y en a de deux sortes ; celle du fond, & celle de superficie.

La décharge du fond a plusieurs usages : elle sert, 1°. à vuider entierement un bassin, quand on le veut nettoyer : 2°. à faire joüer des bassins plus bas, & alors le bassin où est cette décharge se peut appeller le reservoir de celui qu'il fournit.

La décharge de superficie est un tuyau qui se met sur le bord d'un bassin ou d'un reservoir, & sert à écouler l'eau à mesure qu'elle vient, de maniere que le bassin reste toûjours plein. Cette superficie se met quelquefois à un pié plus bas que le fond, afin qu'elle se trouve un peu chargée, pour faire monter le jet qu'elle fournit. (K)

DECHARGE LE PETIT HUNIER, (Mar.) terme de commandement qui se fait lorsqu'on donne vent devant, pour ôter le vent de dessus le hunier de misene, & le tenir au plus près du vent. (Z)

DECHARGE, en Brasserie. Voyez l'article BRASSERIE.

DECHARGE, (Charp.) est une piece de bois qui se met dans les cloisons qui portent sur les poutres ou sablieres en diagonale, & sert à soulager la poutre, &c. & à empêcher qu'elle ne reçoive tout le fardeau des cloisons ou pans de bois. Voyez Pl. du Charpentier, fig. 17. n°. 30.

DECHARGE, (Orfévr.) est un poinçon qui s'applique sur les ouvrages d'Orfévrerie, lorsqu'ils sont finis, qui marque qu'ils ont payé les droits imposés par le Roi sur lesdits ouvrages, & leur en sert de quittance. Lorsque l'ouvrage est encore brut, l'Orfévre fait sa soûmission au fermier, de la quantité des pieces qu'il a à faire ; le fermier y fait apposer un poinçon, qu'on appelle le poinçon de charge, en ce qu'il charge l'Orfévre envers le fermier, & le rend comptable envers lui de toutes les pieces empreintes de ce poinçon, jusqu'à ce qu'après avoir acquité les droits, on y ait apposé celui de décharge.

DECHARGE, (Serrur.) c'est, dans un ouvrage en fer, toute piece posée ou horisontalement ou obliquement, comme une traverse, & destinée à supporter l'effort des autres, & à les contenir dans leur situation.


DECHARGÉDECHARGÉ


DECHARGEMENTS. m. (Mar.) c'est l'action de décharger un vaisseau. (Z)


DECHARGEOIRS. m. (Hydraul.) dans une écluse il sert à écouler l'eau de superficie ou superflue, que le courant d'une riviere ou ruisseau fournit continuellement, & qui vient, par le moyen d'une buse ou d'un contre-fossé, se joindre à l'eau qui est en-bas, & dont on peut faire encore d'autres usages. On ouvre souvent la conduite du déchargeoir, par le moyen d'un moulinet ou d'une bonde placée sur la superficie de la terre. (K)

DECHARGEOIR, terme de Tisserand ; est un cylindre de bois autour duquel l'ouvrier roule la toile qu'il a faite, & qu'on ôte de dessus la poitriniere. Voyez METIER DE TISSERAND.

Le déchargeoir est attaché par les deux bouts à une corde qui le tient suspendu aux traverses d'en-bas, de la longueur du métier.


DECHARGERDECHARGER

DECHARGER les voiles, (Mar.) c'est ôter le vent de dessus pour le mettre dedans. (Z)

DECHARGER, terme qui dans le Commerce a divers sens : il signifie en général donner à quelqu'un un écrit qui le déclare quitte de quelqu'obligation, dette, ou autre engagement semblable.

Décharger la feuille d'un messager, c'est la quittancer, y mettre son récépissé des marchandises, hardes, ou autres choses qu'on a reçûes du facteur ou commis de la messagerie.

Décharger son livre, c'est, parmi les marchands, négocians & banquiers, rayer de dessus le livre-journal ou autre registre équivalent, les articles des marchandises vendues à crédit, à mesure qu'on en reçoit le payement. Outre la rature des articles, il est du bon ordre de les apostiller, & d'y marquer le jour qu'ils ont été payés, tant pour l'intérêt des débiteurs, qui sans cela pourroient en quelques occasions courir risque de payer deux fois, que pour celui des marchands, à qui un défaut de mémoire pourroit donner une réputation de mauvaise foi, en répetant une somme qu'ils auroient déjà reçûe.

Décharger signifie aussi ôter ou tirer de dessus une voiture des marchandises, pour les mettre en magasin ou dans une boutique. Voyez les diction. de Comm. de Trév. & de Chambers. (G)

DECHARGER, v. pas. se dit en Peinture des couleurs, lorsqu'elles perdent de leur vivacité. Toutes les couleurs se déchargent, excepté les brunes, qui noircissent toûjours en vieillissant. Les couleurs qui sont faites avec des terres, se déchargent moins que celles que la Chimie nous donne, & qui sont composées. On dit : J'ai fait cette partie de couleur trop vive ; mais elle viendra au ton qui convient, lorsqu'elle se sera déchargée. (R)


DECHARGEURS. m. terme de Riviere, officier de ville qui est commis sur les ports pour décharger les bateaux qui y arrivent.

DECHARGEURS DE VINS, (Arts & Mét.) qualité que prennent les maîtres Tonneliers de la ville de Paris, & qui leur est donnée par leurs statuts.

Les maîtres de cette communauté, à qui seuls il appartient présentement de décharger & labourer les vins, cidres & autres breuvages qui arrivent à Paris ; soit par terre, soit par eau, ont été troublés pendant long-tems dans ces fonctions ; mais après plusieurs sentences, arrêts & lettres patentes qui les y ont maintenus, ils en sont restés en possession, en conséquence d'une transaction du 21 Novembre 1649, passée entr'eux & les autres déchargeurs.


DECHAUMERv. act. (Oeconom. rustiq.) c'est ouvrir, soit à la beche, soit à la charrue, une terre qui n'a point encore été cultivée.


DECHAUSSER(Jardinage) Pour connoître la cause de la langueur d'un arbre, il faut le déchausser d'un côté ; ce qui n'est autre chose que de pratiquer un petit cerne à son pié, en tirer la terre & visiter les racines. Cet examen ne peut être fait que hors le tems des deux seves. (K)


DECHAUSSÉSvoyez TRINITAIRES & CARMES.

DECHAUSSE, adj. m. terme d'Architecture. On dit qu'un bâtiment est déchaussé, lorsque les premieres assises du sol & le sommet des fondations sont dégradés. (P)


DECHAUSSIERESS. f. pl. (Ven.) c'est le lieu où le loup a gratté, où il s'est déchaussé.


DECHAUSSOIRS. m. petit instrument de Chirurgie qui sert à séparer les gencives d'autour des dents qu'on veut arracher.

C'est une tige d'acier dont l'extrémité est une petite lame recourbée, pointue, tranchante dans la cavité, arrondie dans sa convexité. L'autre extrémité est terminée ordinairement par une sonde, une lime, ou autre petit instrument semblable.

Il faut observer que le tranchant soit fait à la lime, afin qu'il ne coupe presque pas, du moins finement.

La fig. 12. Planche XXV. représente un double déchaussoir, ou deux de figure différente, séparés par un manche taillé à pans. Celui de l'extrémité inférieure peut servir à ratisser un os carié, ou à déchausser les chairs qui recouvrent une esquille qu'on veut enlever. (Y)


DECHÉANCES. f. (Jurispr.) signifie exclusion. Le juge prononce la déchéance d'une action ou d'une demande, d'une opposition ou appel, lorsqu'il déboute le demandeur, opposant ou appellant de son opposition.

Emporter la déchéance d'une action ou d'un droit, c'est opérer une fin de non-recevoir qui empêche de l'exercer ; ainsi le défaut d'offres à chaque journée de la cause, emporte la déchéance du retrait ; la péremption d'instance emporte la déchéance de la demande. (A)


DECHEOIRv. n. (Gramm.) c'est en général se détériorer dans son état ; ainsi on dit d'un homme qui vieillit, il commence à décheoir ; d'un auteur qui se néglige, il est déchû, &c.

DECHEOIR, v. n. (Mar.) c'est dériver, s'abattre, & ne pas faire sa route bien directe. Voy. DERIVE. (Z)

DECHEOIR, perdre son crédit. Ce banquier est bien déchû, c'est-à-dire qu'il n'a plus le même crédit qu'autrefois. Dictionnaire de Commerce, de Trév. & Chambers. (G)

DECHEOIR, (Jardin) se dit des arbres, quand ils ne rapportent pas la moitié de la récolte ordinaire. Ces arbres, dit-on, sont déchûs. (K)


DECHETS. m. (Gramm.) se dit en général de la perte ou diminution qui se fait sur la totalité d'une substance, quelle qu'elle soit, par des causes physiques.

DECHET, terme de Marine ; appliqué à la route que l'on fait, il signifie la même chose que dérive. (Z)

DECHETS, se dit de la perte qui se fait dans la consommation des vivres, soit biscuit, soit vin. Voyez COULAGE. (Z)

DECHET, en termes de Commerce, est 1°. une déduction que l'on fait pour le dégât ou pour la poussiere qui se trouve mêlée avec certaines marchandises : 2°. une perte, une diminution de prix, de valeur ou de quantité, arrivée par quelque révolution que ce soit : 3°. une diminution des marchandises sujettes à couler, comme les huiles ; ou de celles dont la mode n'a pas coûtume de durer, comme de certaines étoffes, & les ouvrages de pure curiosité. (G)

DECHET, (Hydraul.) est la diminution des eaux d'une source ; c'est aussi ce qui manque d'eau à un jet, par rapport à ce qu'il devroit fournir ou dépenser. Voyez DEPENSE DES EAUX. (K)

DECHET, (Orfév.) se dit proprement des pertes indispensables que fait l'Orfévre en élaborant les matieres d'or & d'argent, causées par la fonte, la menue limaille, le poliment, & toutes les opérations successives par lesquelles il est obligé de les faire passer pour les tirer de leur premier état & les conduire à perfection. De quelqu'attention & proprété que l'ouvrier soit capable, il ne lui est jamais possible d'éviter cette perte ; & c'est une des causes qui enchérit les façons des ouvrages, & sur-tout des ouvrages d'or, les plus petits objets sur cette matiere étant toûjours de grande valeur.

DECHET, (Ruban.) c'est la perte qui se fait sur la soie par différentes causes ; comme lorsque l'humidité dans laquelle elle a été achetée, cessant, & la soie devenant ainsi plus légere, le déchet est tout pour l'acheteur. On appelle encore déchet, toute dissipation volontaire ou involontaire qui se fait dans cette marchandise, par la négligence ou peut-être par la friponnerie de ceux entre les mains de qui elle passe.


DECHIFFRERv. act. (Analyse & art des combinais.) c'est l'art d'expliquer un chiffre, c'est-à-dire de deviner le sens d'un discours écrit en caracteres différens des caracteres ordinaires. Voy. CHIFFRE. Il y a apparence que cette dénomination vient de ce que ceux qui ont cherché les premiers, du moins parmi nous, à écrire en chiffres, se sont servis des chiffres de l'Arithmétique ; & de ce que ces chiffres sont ordinairement employés pour cela, étant d'un côté des caracteres très-connus, & de l'autre étant très-différens des caracteres ordinaires de l'alphabet. Les Grecs, dont les chiffres arithmétiques n'étoient autre chose que les lettres de leur alphabet, n'auroient pas pû se servir commodément de cette méthode : aussi en avoient-ils d'autres ; par exemple, les scytales des Lacédémoniens, dont il est parlé à l'article CHIFFRE. Voyez Plutarque dans la vie de Lysander. J'observerai seulement que cette espece de chiffre ne devoit pas être fort difficile à deviner : car 1°. il étoit aisé de voir, en tâtonnant un peu, quelle étoit la ligne qui devoit se joindre par le sens à la ligne d'en-bas du papier : 2°. cette seconde ligne connue, tout le reste étoit aisé à trouver ; car supposons que cette seconde ligne, suite immédiate de la premiere dans le sens, fût, par exemple, la cinquieme, il n'y avoit qu'à aller de-là à la neuvieme, à la treizieme, à la dix-septieme, &c. & ainsi de suite jusqu'au haut du papier, & on trouvoit toute la premiere ligne du rouleau. 3°. Ensuite on n'avoit qu'à reprendre la seconde ligne d'en-bas, puis la sixieme, la dixieme, la quatorzieme, &c. & ainsi de suite. Tout cela est aisé à voir, en considérant qu'une ligne écrite sur le rouleau, devoit être formée par des lignes partielles également distantes les unes des autres.

Plusieurs auteurs ont écrit sur l'art de déchiffrer : nous n'entrerons point ici dans ce détail immense, qui nous meneroit trop loin ; mais pour l'utilité de nos lecteurs, nous allons donner l'extrait raisonné d'un petit ouvrage de M. S'gravesande sur ce sujet, qui se trouve dans le chap. xxxv. de la seconde partie de son Introductio ad Philosophiam, c'est-à-dire de la Logique ; Leyde, 1737, seconde édition.

M. S'gravesande, après avoir donné les regles générales de la méthode analytique, & de la maniere de faire usage des hypotheses, applique avec beaucoup de clarté ces regles à l'art de déchiffrer, dans lequel elles sont en effet d'un grand usage.

La premiere regle qu'il prescrit, est de faire un catalogue des caracteres qui composent le chiffre, & de marquer combien chacun est répeté de fois. Il avoue que cela n'est pas toûjours utile ; mais il suffit que cela puisse l'être. En effet, si, par exemple, chaque lettre étoit exprimée par un seul chiffre, & que le discours fût en françois, ce catalogue serviroit à trouver 1°. les e par le chiffre qui se trouveroit le plus souvent ; car l'e est la lettre la plus fréquente en françois : 2°. les voyelles par les autres chiffres les plus fréquens : 3°. les t & les q, à cause de la fréquence des & des qui, que, sur-tout dans un discours un peu long : 4°. les s, à cause de la terminaison de tous les pluriers par cette lettre, &c. & ainsi de suite. Voyez à l'art. CARACTERE, pag. 658. du tome II. les proportions approchées du nombre des lettres dans le françois, trouvées par l'expérience.

Pour pouvoir déchiffrer, il faut d'abord connoître la langue : Viete, il est vrai, a prétendu pouvoir s'en passer ; mais cela paroît bien difficile, pour ne pas dire impossible.

Il faut que la plûpart des caracteres se trouvent plus d'une fois dans le chiffre, au moins si l'écrit est un peu long, & si une même lettre est désignée par des caracteres différens.

Exemple d'un chiffre en latin A B C___

a b c d e f g h i k f : l m k g n e k d g e i h e k f : b c e e f i c l a

D E F G H I K L___

h f c g f g i n e b h f b h i c e i k f : f m f p i m f h i a b c q i b c b i e i e a c g b f b c b g p i g b g r b k

M__

d g h i k f : s m k h i t e f m.

Les barres, les lettres majuscules A, B, &c. & les : ou comma qu'on voit ici, ne sont pas du chiffre ; M. S'gravesande les a ajoûtés pour un objet qu'on verra plus bas.

Dans ce chiffre on a,

Ainsi il y a en tout dix-neuf caracteres, dont cinq seulement une fois.

Maintenant je vois d'abord que g h i k f se trouve en deux endroits, B, M ; que i k f se trouve encore en F ; enfin que h e k f (C), & h i k f (B, M), ont du rapport entr'eux.

D'où je conclus qu'il est probable que ce sont-là des fins de mots, ce que j'indique par les : ou comma.

Dans le latin il est ordinaire de trouver des mots où des quatre dernieres lettres les seules antepénultiemes different, lesquels en ce cas sont ordinairement des voyelles, comme dans amant, legunt, docent, &c. dont i, e sont probablement des voyelles.

Puisque f m f (voyez G) est le commencement d'un mot : dont m ou f est voyelle ; car un mot n'a jamais trois consonnes de suite, dont deux soient le même : & il est probable que c'est f, parce que f se trouve quatorze fois, & m seulement cinq : donc m est consonne.

De-là allant à K ou g b f b c b g, on voit que puisque f est voyelle, b sera consonne dans b f b, par les mêmes raisons que ci-dessus : donc c sera voyelle à cause de b c b.

Dans L ou g b g r b, b est consonne ; r sera consonne, parce qu'il n'y a qu'une r dans tout l'écrit : donc g est voyelle.

Dans D ou f c g f g, il y auroit donc un mot ou une partie de mot de cinq voyelles ; mais cela ne se peut pas, il n'y a point de mot en latin de cette espece : donc on s'est trompé en prenant f, c, g, pour voyelles : donc ce n'est pas f, mais m qui est voyelle & f consonne : donc b est voyelle, (voyez K). Dans cet endroit K, on a la voyelle b trois fois, séparée seulement par une lettre ; or on trouve dans le latin des mots analogues à cela, edere, legere, emere amara, si tibi, &c. & comme c'est la voyelle e qui est le plus fréquemment dans ce cas, j'en conclus que b est e probablement, & que c est probablement r.

e r e

J'écris donc I, ou q i b c b i e i e, & je sais que i, e, sont des voyelles, comme on l'a trouvé déjà ; or cela ne peut être ici, à moins qu'ils ne représentent en même tems les consonnes j ou v. En mettant v on trouve revivi : donc i est v : donc v est i.

u e r u e r e v i v i

J'écris ensuite i a b c q i b c b i e i e a c, & je lis uterque revivit, les lettres manquantes étant faciles à suppléer. Donc a est t, & q est q.

e u r i u

Ensuite dans E F, ou h f b h i c e i k f, je lis aisément esuriunt : donc h est s, k est n, & f est t. Mais on a vû ci-dessus que a est t : le quel est le plus probable ? La probabilité est pour f ; car f se trouve plus souvent que a, & t est très-fréquent dans le latin : donc il faudra chercher de nouveau a & q, qu'on a crû trouver ci-dessus.

On a vû que m est voyelle, & on a déja trouvé e, i, u : donc m est a ou o : donc dans G, H on a

Il est aisé de voir que c'est le premier qu'il faut choisir, & qu'on doit écrire tot quot sunt : donc m est o, & p est q. De plus, à l'endroit où nous avions lû mal-à-propos uterque revivit, on aura tot quot su er uere vivi ; & on voit que le mot tronqué est superfuere : donc a est p, & q est t.

Les premieres lettres du chiffre donneront donc per it sunt ; d'où l'on voit qu'il faut lire perdita sunt : donc d est d, & g est a.

On aura par ce moyen presque toutes les lettres du chiffre ; il sera facile de suppléer celles qui manquent, de corriger même les fautes qui se sont glissées en quelques endroits du chiffre, & l'on lira, Perdita sunt bona : Mindarus interiit : Urbs strati humi est : Esuriunt tot quot superfuere vivi : Praeterea quae agenda sunt consulito.

Dans les lettres de Wallis, tome III. de ses ouvrages, on trouve des chiffres expliqués, mais sans que la méthode y soit jointe : celle que nous donnons ici, pourra servir dans plusieurs cas ; mais il y a toûjours bien des chiffres qui se refuseront à quelque méthode que ce puisse être. Voyez CHIFFRE.

On peut rapporter à l'art de déchiffrer, la découverte des notes de Tyron par M. l'abbé Carpentier (voyez NOTES DE TYRON) ; & celle des caracteres Palmyréniens, récemment faite par M. l'abbé Barthelemy de l'académie des Belles-Lettres. Voyez PALMYRE. (O)


DÉCHIQUETERv. act. en terme de Potier de terre, c'est l'action de faire plusieurs trous à une piece avec la pointe de la palette (Voyez PALETTE), à l'endroit où l'on veut appliquer une oreille, un manche, &c.


DÉCHIRAGE(BOIS DE), Comm. c'est ainsi que l'on appelle le bois qui provient de vieux bateaux que l'on dépece.


DÉCHIRÉadj. en Anatomie, se dit de quelques trous de la base du crane, ainsi nommés parce que leurs bords sont en partie dentelés. C'est dans ce sens que l'on dit : le trou déchiré antérieur, le postérieur de la base du crane, &c. (L)


DÉCHIREMENTS. m. (Chir.) Le déchirement ou la dilacération est une solution de continuité faite en longueur dans des parties membraneuses du corps humain, soit extérieurement par accident, soit intérieurement par effort ou par maladie.

La différence est legere entre la solution de continuité produite par la contusion, ou le déchirement, parce que dans l'une & dans l'autre la séparation des fibres est inégale : cependant elle se fait dans le déchirement par allongement ou extension ; au lieu que dans la contusion, c'est par brisement, par compression. Le déchirement est moins dangereux que la contusion, parce qu'il porte rarement sur les parties subjacentes.

Il faut dans la cure tâcher d'éviter que les parties déchirées ne souffrent pas une trop grande distension, & qu'elles ne soient pas trop desséchées. Il faut encore éviter, s'il est possible, le dépôt sur la partie maltraitée par le déchirement des fibres, des muscles, & des membranes ; mais comme en général le diagnostic, le prognostic, & la méthode curative de la dilacération, sont presque les mêmes que dans la contusion, nous ne nous y arrêterons pas davantage. Voy. CONTUSION. Art. de M(D.J.)


DÉCHIRER(Hyd.) On dit qu'une nappe d'eau se déchire, quand l'eau se sépare avant que de tomber dans le bassin d'en-bas. Souvent quand on n'a pas assez d'eau pour fournir une nappe, on la déchire ; c'est-à-dire que pratiquant sur les bords de la coquille ou de la coupe des ressauts de pierre ou de plomb, l'eau ne tombe que par espaces : ce qui fait un assez bel effet, quand ces déchirures sont ménagées avec intelligence. (K)


DÉCHIREURSS. m. pl. terme de riviere, officiers sur les ports, établis pour empêcher qu'on ne déchire aucun bateau propre à la navigation.

DECHIREURS DE BATEAUX, terme de riviere, ouvriers qui achetent des bateaux qui ne sont plus en état de servir, qui les déchirent, & en vendent les planches & débris.


DÉCHOUERv. act. (Marine) c'est relever un bâtiment qui a touché ou échoüé sur un fond où il n'y a pas assez d'eau pour lui, & le remettre à flot. (Z)


DÉCHUpart. (Jurispr.) signifie exclus. Etre déchû de ses droits, c'est les avoir perdu. On est déchû de son appel, lorsqu'il y a un jugement par défaut qui donne congé à l'intimé ; & pour le profit, déclare le défaillant déchû de son appel : cela s'appelle en style de palais, un congé déchû de l'appel. (A)


DÉCIDERJUGER, syn. (Gram.) ces mots désignent en général l'action de prendre son parti sur une opinion douteuse, ou réputée telle. Voici les nuances qui les distinguent. On décide une contestation & une question ; on juge une personne & un ouvrage. Les particuliers & les arbitres décident ; les corps & les magistrats jugent. On décide quelqu'un à prendre un parti ; on juge qu'il en prendra un. Décider differe aussi de juger, en ce que ce dernier désigne simplement l'action de l'esprit, qui prend son parti sur une chose après l'avoir examinée, & qui prend ce parti pour lui seul, souvent même sans le communiquer aux autres ; au lieu que décider suppose un avis prononcé, souvent même sans examen. On peut dire en ce sens, que les Journalistes décident, & que les connoisseurs jugent. (O)


DÉCIou DEXTIL, adj. terme d'Astronomie ou plûtôt d'Astrologie, qui signifie l'aspect ou la position de deux planetes éloignées l'une de l'autre de la dixieme partie du zodiaque, ou de 36 degrés. Ce mot n'est plus en usage depuis que l'Astrologie est proscrite. Voyez ASPECT & ASTROLOGIE. (O)


DÉCIMABLEadj. (Jurispr.) signifie qui est sujet à la dixme. Il y a des fruits décimables, & d'autres qui ne le sont pas : ce qui dépend des titres & de l'usage de chaque pays. Voyez ci-après DIXME. (A)


DÉCIMALadj. (Arithm.) L'arithmétique décimale est l'art de calculer par les fractions décimales. Cette arithmétique a été inventée par Regiomontanus, qui s'en est servi dans la construction des tables des sinus. Voyez ARITHMETIQUE & FRACTION.

Les fractions décimales sont celles dont le dénominateur est 1, suivi d'un ou plusieurs zéros, comme 10, 100, 1000, 10000 ; ainsi 5/10, 6/100, 7/1000, &c. sont des fractions décimales.

Quand on écrit des fractions décimales, on supprime ordinairement le dénominateur, & en sa place on met un point au-devant du numérateur ; ainsi 5/10 =.5 ; 46/100 =.46 ; de même. 125 exprime cent vingt-cinq parties d'une chose quelconque divisée en mille parties.

Comme les zéros, que l'on écrit à la droite des nombres entiers, les font croître en raison décuple (puisque 2 devient 10 fois plus grand, ou 20, en lui mettant un zéro vers la droite) ; les fractions décimales décroissent pareillement en raison décuple, ou croissent en raison sous-décuple, c'est-à-dire deviennent dix fois plus petites, en leur mettant des zéros sur la gauche. Si vous voulez donc rendre la fraction décimale. 5 dix fois plus petite, c'est-à-dire, si vous voulez qu'elle n'exprime que des centiemes, écrivez. 05.

Les zéros que l'on met à la droite des décimales ne signifient rien ; ils ne servent qu'à remplir des places : ainsi. 5000 ne vaut pas plus que. 5 : c'est la même chose, dans un sens opposé, par rapport aux nombres entiers : 0005 ne vaut que 5.

Pour réduire une fraction ordinaire quelconque, telle que 5/8, à une fraction décimale dont le dénominateur soit 1000, sans changer sa valeur, faites cette regle de trois.

Le dénominateur 8 de la fraction proposée est à son numérateur 5, comme le dénominateur donné 1000 est à un quatrieme terme, qui sera le numérateur de la nouvelle fraction, dont le dénominateur est 1000. Après avoir fait le calcul, on trouvera que ce quatrieme terme est 625/1000, ou, suivant l'expression décimale, . 625 : ainsi la fraction décimale. 625 = 5/8.

On opere sur les fractions décimales de la même maniere que sur les entiers. L'attention particuliere qu'elles demandent, a rapport uniquement au point qui doit séparer les décimales des entiers. Nous allons faire voir comment cela s'exécute.

1°. Pour ajoûter deux ou plusieurs fractions décimales, il n'y a qu'à les poser l'une sous l'autre, les entiers sous les entiers, les dixiemes sous les dixiemes, les centiemes sous les centiemes, &c. & faire l'addition à l'ordinaire.

Où vous voyez qu'il y a autant de décimales dans la somme qu'en contient le plus grand nombre. 42687 des fractions décimales dont on a proposé l'addition : ce qui forme une regle pour cette opération.

2°. Il faut suivre la même regle pour la soustraction ; c'est-à-dire que pour soustraire une fraction décimale d'une autre, il faut les poser de même que ci-dessus, la petite sous la grande, & faire la soustraction à l'ordinaire, ainsi qu'on l'a exécuté dans l'opération suivante.

3°. Pour multiplier une fraction décimale 34. 632 par une autre. 5234, on multipliera d'abord les nombres qui les expriment, comme s'ils étoient des nombres entiers ; & pour savoir après quel chiffre il faut mettre le point, il faut que la fraction du produit, c'est-à-dire que les décimales du produit, contiennent autant de chiffres qu'il y en a dans la fraction des deux produisans, c'est-à-dire sept dans cet exemple ; ainsi on placera le point après le septieme chiffre, en commençant à compter de la droite vers la gauche.

4°. Pour diviser une fraction décimale par une autre, on divisera les nombres qui les expriment, l'un par l'autre, comme s'ils étoient des nombres entiers. Et pour savoir après quels chiffres du quotient il faut mettre le point, on ôtera du nombre des chiffres de la fraction du dividende, celui de la fraction du diviseur. Ainsi le quotient de 18. 1263888, dont la fraction contient sept chiffres, par 1. 5234, dont la fraction en contient quatre, est 34. 632, dont la fraction en doit contenir 3. (E)

Lorsqu'il n'y a pas de nombre entier dans une fraction décimale, on met ordinairement un zéro avant le point ; ainsi au lieu de .5 on écrit 0.5 : ce zéro au fond est inutile ; mais on s'en sert apparemment afin que le point qui le suit soit plus remarquable, & ne forme point d'équivoque dans le discours ; souvent au lieu de point on se sert d'une virgule, ce qui revient au même.

Tout le calcul des fractions décimales est fondé sur ce principe très-simple, qu'une quantité décimale, soit fractionnaire, soit qu'elle contienne des entiers en partie, équivaut à une fraction dont le dénominateur est égal à l'unité suivie d'autant de zéros, qu'il y a de chiffres après le point ; ainsi 0.563 est = 563/1000 ; 0. 0005 = 5/10000 ; 36. 52 = 3652/100 = 36 + 52/100 ; & ainsi des autres.

Par conséquent si on veut ajoûter ensemble les quatre fractions ci-dessus, il faut supposer que ces quatre fractions sont réduites au même dénominateur commun 100000, c'est-à-dire supposer 1. 053 = 1.05300, 15. 86 = 15.86000, & 35.7802 = 35. 78020 ; c'est ce que l'on fait du moins tacitement en écrivant les nombres comme on le voit plus haut, & la somme est censée avoir 100000 pour dénominateur. Il en est de même de la soustraction. A l'égard de la multiplication, on n'a point cette préparation à faire de réduire toutes les fractions au même dénominateur, en ajoûtant des zéros à la droite de celles qui en ont besoin. On multiplie simplement à l'ordinaire ; & il est visible que si 10n est censé le dénominateur d'une des fractions, & 10m l'autre ; le dénominateur du produit sera 10(m + n) Donc supprimant ce dénominateur, il faudra que le produit ait autant de parties décimales, c'est-à-dire de chiffres après le point, qu'il y a d'unités dans m + n. Il en sera de même de la division, avec cette différence que le dénominateur au lieu d'être 10(m + n) sera 10(m - n), & que par conséquent m - n sera le nombre des chiffres qui doivent se trouver après le point dans le quotient. Voyez FRACTION & DIVISION.

Nous avons expliqué à l'article APPROXIMATION. comment par le moyen des fractions décimales on approche aussi près qu'on veut de la racine d'un nombre quelconque.

Il ne nous reste plus qu'à observer qu'on ne réduit pas toûjours exactement & rigoureusement une fraction quelconque en fraction décimale, par la regle que nous avons donnée plus haut. Soit, par exemple p/q une fraction à réduire en fraction décimale r /10n ; on aura donc r = (p x 10n)/q. Or 10n = 2n 5n, & on verra à l'article DIVISEUR que (p x 2n x 5n)/q ne sauroit être égal à un nombre entier r, à moins que q ne soit égal à quelque puissance de 2 ou de 5, ou de 2 x 5, ou au produit de quelque puissance de 2 par quelque puissance de 5, puissances moindres que n ; car on suppose que p/q est une fraction réduite à la plus simple expression, c'est-à-dire que p & q n'ont aucun diviseur commun. Voyez DIVISEUR. Dans tout autre cas (p x 10n)/q ne pourra jamais être exactement & rigoureusement égal à un nombre entier r. Mais il est visible que plus n sera grand, c'est-à-dire plus le dénominateur de la fraction aura de zéros, plus r /10n sera près d'être égal à p/q ; car l'erreur, s'il y en a, sera toûjours moindre que 1/10n, puisqu'en faisant la division de p x 10n par q le quotient r qu'on trouvera, & qui sera trop petit, sera au contraire trop grand, si on l'augmente d'une unité. Donc r/10n p/q. Donc, &c.

Ainsi la réduction des fractions en décimales est toûjours utile ; puisqu'on peut du moins approcher de leur valeur aussi près qu'on voudra, quand on ne les a pas exactement.

On appelle aussi arithmétique décimale, l'arithmétique telle que nous la pratiquons, & dans laquelle on se sert de dix chiffres : surquoi voyez BINAIRE & ÉCHELLES ARITHMETIQUES, au mot ARITHMETIQUE, & DACTYLONOMIE. Il seroit très à souhaiter que toutes les divisions, par exemple de la livre, du sou, de la toise, du jour, de l'heure, &c. fussent de 10 en 10 ; cette division rendroit le calcul beaucoup plus aisé & plus commode, & seroit bien préférable à la division arbitraire de la livre en 20 sous, du sou en 12 deniers, du jour en 24 heures, de l'heure en 60 minutes, &c. (O)

DECIMAL, adj. (Jurisp.) se dit de ce qui a rapport à la dixme. Par exemple, le droit d'un décimateur s'appelle son droit décimal, comme le droit d'un curé s'appelle son droit curial. On dit une matiere décimale. L'article 3. de la coûtume de Normandie, porte que le bailli connoît des matieres bénéficiales, décimales, &c. Voyez DECIMATEUR & DIXME. (A)


DÉCIMATEURS. m. (Jurisp.) est différent du dixmeur. Le premier est celui qui a droit de percevoir une dixme soit ecclésiastique ou inféodée ; au lieu que le dixmeur est celui qui leve la dixme pour un autre.

On appelle gros-décimateurs, ceux qui ont les grosses dixmes, les curés n'ayant en ce cas que les menues & vertes dixmes, & les novales.

Décimateur ecclésiastique, est un ecclésiastique qui à cause de son bénéfice a droit de dixme.

Décimateur laïc, est un seigneur direct qui tient en fief d'un autre seigneur des dixmes inféodées.

Les gros-décimateurs sont tenus à cause des dixmes à plusieurs charges ; savoir, de faire les réparations du choeur & cancel, & de fournir les ornemens & livres nécessaires.

Ils sont aussi obligés de fournir la portion congrue au curé & à son vicaire, si mieux ils n'aiment abandonner tout ce qu'ils possedent des dixmes.

Quand il y a plusieurs gros-décimateurs, ils contribuent aux charges chacun à proportion de leur part dans les dixmes. Voyez les mém. du clergé, cinquieme édition, tome III. part. III. tit. 5. L'art. 21. de l'édit de 1695 ; le Prestre, cent. I. ch. xxj. & ci-après au mot DIXME. (A)


DÉCIMATIONS. f. (Hist. Rom.) Voyez les historiens, entr'autres Polybe, liv. XI. les Lexicographes, & les auteurs qui ont traité de la discipline militaire des Romains.

La décimation étoit une peine que les Romains infligeoient aux soldats, qui de concert avoient abandonné leur poste, qui s'étoient comportés lâchement dans le combat, ou qui avoient excité quelque sédition dans le camp. Alors on assembloit les troupes, le tribun militaire amenoit les coupables auprès du général, qui après leur avoir vivement reproché leurs fautes ou leurs crimes en présence de l'armée, mettoit tous leurs noms dans une urne ou dans un casque, & suivant la nature du crime, il tiroit de l'urne, cinq, dix, quinze, ou vingt noms d'entre les coupables, de sorte que le cinquieme, le dixieme, le quinzieme, ou le vingtieme que le sort dénommoit, passoit par le fil de l'épée ; le reste étoit sauvé : & cela s'appelloit décimer, decimare.

Pour faire une juste estimation des fautes ou des crimes par un corps, & pour y proportionner les peines, il faut toûjours considérer qu'on se tromperoit beaucoup de croire qu'il y ait dans un corps aucun crime qui puisse être véritablement regardé comme un crime égal dans chaque particulier qui compose ce corps. Lorsque ses membres sont assemblés pour les affaires du corps, ils ne sauroient apporter le même sens froid, la même prudence, la même sagesse, que chacun a dans ses affaires particulieres. La faute que commet alors la communauté, est l'effet de son état de communauté, & de l'influence de quelques membres qui ont le crédit ou l'art de persuader les autres. La multitude s'échauffe, s'anime, s'irrite, parce qu'elle fait corps, & qu'elle prend nécessairement une certaine confiance dans le nombre, qu'elle ne sauroit prendre quand elle est séparée. Il suit de-là que les peines qui tomberoient sur le corps entier, doivent être très-douces & de courte durée. La vérité de cette réflexion n'échappa pas aux Romains, malgré la sévérité de la discipline militaire qu'ils avoient à coeur de maintenir. C'est pourquoi nos peres, disoit Cicéron, cherchant un sage tempérament, imaginerent la décimation des soldats qui ont commis ensemble la même faute, afin que tous soient dans la crainte, & qu'il n'y en ait pourtant que peu de punis. (Orat. pro Cluentio). Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.


DÉCIME(Hist. anc. & mod. & Jurisp.) est un ancien droit, subvention, ou secours de deniers, que nos rois levoient autrefois sur tous leurs sujets, tant ecclésiastiques que laïcs, pour les besoins extraordinaires de l'état. Dans la suite, le terme de décime est demeuré propre aux subventions que les ecclésiastiques payent au roi, & ces décimes sont devenues annuelles & ordinaires ; le clergé paye aussi de tems en tems au roi des décimes ou subventions extraordinaires.

Ce mot décime vient du latin decima, qui signifie en général la dixieme partie d'une chose. Ce mot decima a d'abord été appliqué à la dixme, parce que dans l'origine elle étoit par-tout du dixieme des fruits : ce même mot decima a aussi été appliqué aux décimes, parce que les premieres levées qui furent faites de cette espece, étoient aussi du dixieme des fruits & revenus ; ensorte que le mot latin decima signifie également dixme & décime, quoique ce soient deux choses fort différentes, puisque la dixme se paye à l'Eglise, au lieu que les décimes sont fournis au roi par le clergé : c'est pourquoi dans notre langue on a eu l'attention de distinguer ces deux objets en appellant dixme la portion des fruits que les fideles donnent à l'Eglise ; & décime, ce que l'Eglise paye au roi pour cette subvention.

La premiere levée faite par nos rois qui ait été qualifiée de décime, & dont les autres levées semblables ont emprunté le même nom, est celle qui fut faite sous Philippe-Auguste. Saladin, soudan d'Egypte, ayant le 26 Septembre 1187 pris la ville de Jérusalem, & chassé les Chrétiens de presque toute la Palestine, toute la Chrétienté prit les armes ; l'empereur, le roi d'Angleterre, & Philippe-Auguste, se croiserent, & tout ce qu'il y avoit de plus illustre dans le royaume. Pour fournir aux frais de cette expédition, il fut ordonné dans une assemblée d'états tenue à Paris au mois de Mars 1188, qu'on leveroit sur les ecclésiastiques le dixieme d'une année de leur revenu, & sur les laïcs qui ne feroient point le voyage, le dixieme de tous leurs biens-meubles & de tous leurs revenus. Cette levée fut appellée la dixme ou décime Saladine, à cause qu'elle étoit du dixieme & qu'elle se faisoit pour la guerre contre Saladin. Pierre de Blois écrivit contre cette levée pour le clergé ; cependant elle fut payée par tous les sujets du roi. Il y en eut une semblable en Angleterre.

Depuis ce tems, presque toutes les levées que l'on fit sur le clergé pour les croisades ou autres guerres, que l'on appelloit saintes, furent nommées dixiemes ou décimes.

Il y en eut en effet dans la suite encore quelques-unes qui furent pareillement du dixieme ; mais il y en eut aussi beaucoup d'autres qui furent moindres, comme du cinquantieme, du centieme : on ne laissa pas de leur donner à toutes le nom de décimes ; de sorte, par exemple, que la levée du centieme fut appellée la décime-centieme, & ainsi des autres ; & pour distinguer de celles-ci les décimes qui étoient réellement du dixieme, on les appelloit décimes entieres. Il y eut aussi des doubles-décimes & des demi-décimes, c'est-à-dire qui se levoient pendant deux années, ou pendant une demi-année. Enfin ce nom de décimes est demeuré à toutes les levées ordinaires & extraordinaires qui se font sur le clergé, quoiqu'elles soient communément beaucoup au-dessous du dixieme de leur revenu.

Les croisades pour lesquelles on faisoit ces levées sur le clergé, n'avoient lieu d'abord que contre les infideles. On en fit ensuite contre les hérétiques & contre les excommuniés ; & ce fut autant d'occasions pour lever des décimes.

Les papes en levoient aussi pour les guerres qu'ils avoient personnellement contre quelques princes chrétiens, qu'ils faisoient passer pour ennemis de l'Eglise. Les Souverains qui partageoient ordinairement le profit de ces impositions, consentoient qu'elles fussent levées dans leurs états par les officiers du pape. On voit par une lettre de Philippe-Auguste aux églises de Sens datée de l'an 1210 au mois de Mars, qu'il accorda une aide sur le clergé de France à Innocent III. pour la guerre que celui-ci avoit contre l'empereur Othon IV. On ne peut pas dire à quoi montoit cette aide ; car le pape & le roi s'en remettoient à la discrétion du clergé.

Boniface VIII. imposa en 1295 sur les églises de France une décime-centieme, & voulut s'approprier certains legs ; il avoit même déjà commis deux personnes pour en faire la perception, mais Philippe-le-Bel ne le voulut pas souffrir ; & le pape ayant consenti que cet argent demeurât en sequestre, le roi défendit à ceux qui en étoient dépositaires d'en rien donner que par ses ordres. On verra dans un moment la suite qu'eut cette affaire, en parlant des décimes levées par Philippe-le-Bel.

Pendant que le saint-siége fut à Avignon, les papes traitant de guerres saintes celles qu'ils avoient contre leurs compétiteurs, tenterent plusieurs fois de lever des décimes en France, mais ce fut le plus souvent sans succès ; ou s'ils en obtinrent quelqu'une, ce fut par la permission du roi.

Ce fut dans cette circonstance que Jean XXII. sollicita long-tems Charles IV. dit le Bel, pour obtenir de lui la permission de lever des décimes en France. Charles-le-Bel après l'avoir plusieurs fois refusée, la lui accorda enfin en 1326 ; mais à condition de partager par moitié le produit de ces décimes.

L'anti-pape, Pierre de Lune, qui prit le nom de Benoît XIII. accorda en 1399, du consentement du roi Charles VI. une décime fort lourde au patriarche d'Alexandrie, pour le rembourser des dépenses qu'il disoit avoir fait pour l'Eglise. Les ecclésiastiques s'y opposerent ; mais les grands du royaume, qui pendant la maladie de Charles VI. avoient tout pouvoir, tinrent la main à cette levée, dont on prétend qu'ils eurent la meilleure part.

Ce même Benoit XIII. imposa en 1405 sur le clergé de France, une décime pour l'union de l'Eglise qui étoit alors agitée par un schisme qui dura près de 50 ans ; mais le parlement de Paris par un arrêt de 1406, défendit à tous les ecclésiastiques & autres de payer aucune subvention au pape, au moyen dequoi cette décime ne fut point levée.

Alexandre V. fit aussi demander au roi par son légat, en 1409, deux décimes sur le clergé pour les nécessités du saint-siége ; à quoi l'université s'opposa au nom de toutes les églises du royaume, & la demande du légat fut rejettée.

La même chose fut encore tentée par Jean XXIII. en 1410, & ce fut pour cette fois sans succès : mais en 1411 il obtint du consentement du roi, des princes, des prélats, & de l'université, un demi-dixieme payable moitié à la Madeleine, moitié à la Pentecôte suivante.

Le concile de Bâle ordonna en 1433 la levée d'un demi-dixieme sur le clergé ; & il y a lieu de croire que cette levée se fit dans toute la chrétienté, vû que le concile travailloit pour toute l'Eglise.

Calixte III. obtint aussi en 1456 de Charles VII. la permission de lever une décime sur le clergé de France pour la guerre contre les Turcs ; il écrivit au roi le premier Mai de la même année, pour le remercier d'avoir permis cette levée. M. Patru, en son mémoire sur les décimes, croit pourtant que celle-ci n'eut pas lieu.

Mais on trouve une preuve du contraire dans ce qui se passa par rapport à Pie II. car ce pape ayant demandé en 1459 aux ambassadeurs de Charles VII. qu'on lui accordât une nouvelle taxe sur le clergé de France, les ambassadeurs lui répondirent qu'ils n'avoient point de pouvoir, & que son prédécesseur ayant obtenu depuis peu une pareille levée, on ne lui en accorderoit pas une nouvelle ; & en effet, celle qu'il proposoit n'eut pas lieu.

On trouve encore qu'en 1469, Louis XI. à la recommandation du cardinal. Ballüe, permit au pape de lever en France une décime qui montoit à 127 mille livres ; & depuis ce tems, les décimes papales n'ont plus eu lieu en France.

Pour revenir aux décimes royales, on a déja vû que les premieres levées auxquelles on donna le nom de décime, furent faites sur tous les sujets du roi indistinctement.

Pour ce qui est des subventions fournies par le clergé en particulier, quelques-unes furent appellées aides, & non pas décimes, soit parce qu'elles n'étoient pas du dixieme, ou plûtôt parce qu'on ne donnoit alors le nom de décimes qu'aux levées qui se faisoient pour les guerres saintes.

Toutes les décimes & autres subventions payées par les ecclésiastiques, soit pour les guerres saintes, soit pour les autres besoins de l'état, ont toûjours été levées de l'autorité de nos rois, & jusqu'au regne de Charles IX. elles se faisoient sans attendre le consentement du clergé. Il n'y avoit même point encore d'assemblées particulieres du clergé, telles que celles qui se font aujourd'hui pour traiter de ses contributions ; car les conciles & les synodes ayant pour objet les matieres de foi & de discipline ecclésiastique ; si l'on y traitoit quelquefois du temporel de l'église, ce n'étoit que par occasion ; ou si le clergé s'assembloit quelquefois pour délibérer sur les subventions qui lui étoient demandées, une ou deux assemblées consommoient l'affaire ; & ces assemblées n'avoient rien de fixe, ni pour le tems de leur séance, ni pour la forme.

Les premieres décimes ayant été levées pour des croisades ou guerres saintes, les papes, pour étendre leur pouvoir, prirent de-là occasion de donner des bulles pour approuver ces sortes de levées, comme si leur permission ou consentement eût été nécessaire ; ils avoient aussi quelquefois pour but d'obtenir une partie de ces décimes, ou la permission d'en lever quelque autre pour eux.

Nos rois permettoient la publication de ces bulles, tant par respect & par déférence pour le saint siége, que pour engager plus facilement les ecclésiastiques à leur fournir les subventions dont ils avoient besoin ; mais elles étoient toûjours toutes levées de l'autorité du roi & par ses officiers ; il y eut même dès-lors plusieurs occasions où on en leva de la seule autorité du roi sans l'intervention d'aucune bulle des papes, & ceux-ci ont eux-mêmes reconnu solemnellement que nos rois sont en droit de faire de telles levées sur le clergé pour les besoins de l'état, sans la permission du saint siége ; & depuis plus de deux siecles il n'a paru en France aucune bulle des papes pour autoriser les décimes & autres subventions, soit ordinaires ou extraordinaires qui se levent sur le clergé.

Quelques exemples de ce qui s'est passé à ce sujet sous chaque regne justifieront ce que l'on vient d'avancer.

Nous reprendrons la suite des faits à Philippe Auguste, sous lequel il y eut quatre décimes levées en France.

La premiere fut la dixme saladine en 1188, qui se leva, comme on l'a vû ci-devant, sur toutes sortes de personnes.

La seconde fut l'aide qu'il accorda en 1210 à Innocent III. pour la guerre que ce pape avoit contre Othon IV.

Il y en eut une troisieme à l'occasion d'un second voyage d'outremer, pour lequel le pape & le roi permirent de lever sur toutes sortes de personnes le vingtieme de leurs biens. Baudouin, comte de Flandres, s'étant croisé avec plusieurs princes & seigneurs de tous les états chrétiens, au lieu d'aller à la terre sainte, s'étant par occasion arrêté à Constantinople, prit cette ville, & se rendit maître de l'empire d'Orient : Innocent III. pour faciliter cette expédition, se taxa lui-même aussi-bien que les cardinaux, & ordonna que tous les ecclésiastiques payeroient pendant trois ans le vingtieme de tous leurs revenus ; il modéra depuis cette taxe au quarantieme, du moins pour les églises de France. Honorius III. son successeur, dans une lettre par lui écrite aux archevêques du royaume en 1217 ou 1218, dit que pour la guerre d'outremer, il avoit, dès son avênement au pontificat, ordonné la levée d'un vingtieme sur tous les biens du clergé de France & de tous les autres états de la chrétienté ; que le roi qui s'étoit croisé pour la guerre des Albigeois lui demandoit le vingtieme qui devoit se prendre sur les ecclésiastiques de son royaume ; & après avoir exprimé son embarras, ne voulant ni éconduire le roi, ni détourner les deniers de leur destination, il applique la moitié de ce vingtieme pour la guerre d'outremer, & l'autre pour la guerre des Albigeois.

Enfin, il paroît par des lettres de Philippe Auguste, de l'an 1214, qu'en faveur de la croisade entreprise par Jean, roi d'Angleterre, il y eut sous ce regne une quatrieme décime ; que le roi avoit promis d'employer la quarantieme partie de ses revenus d'une année ; que cela se fit à la priere des croisés & de tout le clergé ; que personne ne devoit être exempt de cette contribution, mais que le roi en s'engageant d'envoyer ce secours marqua que c'étoit absque consuetudine, c'est-à-dire sans tirer à conséquence pour l'avenir.

Le regne de Louis VIII. qui ne fut pas de longue durée, ne nous offre qu'un seul exemple de levée faite sur le clergé en 1226, & qui fut probablement employée à la guerre des Albigeois.

Depuis ce tems les besoins de l'état se multipliant, les levées sur le clergé devinrent aussi plus fréquentes.

Les mémoriaux de la chambre des comptes font mention que S. Louis s'étant croisé en 1245, le pape lui accorda en cette considération premierement les décimes de six années, & ensuite de trois autres années.

Innocent IV. dans une bulle de l'an 1252, dit qu'il avoit ci-devant accordé à ce prince pour sa délivrance deux décimes entieres, c'est-à-dire qui étoient réellement du dixieme du revenu du clergé, au lieu que la plûpart des décimes étoient beaucoup moindres ; le pape ajoûte que ces deux décimes n'étoient pas encore tout-à-fait payées, & il permet d'achever de les lever en la maniere que le royaume avisera, à condition que ceux qui avoient payé les deux décimes ne payeroient rien sur ce nouvel ordre de levée, & que ceux qui payeroient sur ce nouvel ordre ne payeroient rien des deux décimes.

Urbain IV. accorda, du consentement de S. Louis, à Charles d'Anjou son frere, comte de Provence, & depuis roi de Naples, une autre décime pour la guerre contre Mainfroy qui avoit usurpé le royaume de Naples ; c'est ce que l'on voit dans deux lettres écrites par Urbain IV. à S. Louis, vers l'an 1263 ou 1264, dans lesquelles le pape prie le roi d'avancer à son frere l'argent qui devoit revenir de cette décime, qui ne pourroit être levée qu'avec beaucoup de tems, ce que l'état des affaires ne permettoit pas d'attendre.

Dans une autre lettre que ce même pape écrivit encore à S. Louis à-peu-près vers le même tems, on voit qu'Alexandre IV. son prédécesseur, avoit du consentement du roi, imposé un centieme sur le clergé pour la terre-sainte ; en effet le pape prie S. Louis d'aider au plûtôt d'une partie de ce centieme, Godefroy de Sarcenes qui soutenoit alors presque seul les affaires d'outremer.

Ainsi en moins de 20 ans, S. Louis tira du clergé treize décimes ou subventions.

Sous Philippe III. dit le Hardi, son fils & son successeur, il y en eut deux différentes.

L'une fut celle qu'il obtint de Grégoire X. au concile de Lyon en 1274 : elle étoit destinée pour la terre-sainte, & fut accordée pour six années : l'exécution en fut donnée au cardinal Simon, alors légat en France, qui fut depuis le pape Martin IV.

L'autre lui fut accordée en 1283 dans une célebre assemblée d'états tenus à Paris, où le roi accepta pour son fils le royaume d'Aragon, & prit la croix des mains du cardinal Cholet légat du pape.

Les longues guerres que Philippe-le-Bel eut à soûtenir, tant contre Pierre d'Aragon que contre les Flamands, l'Angleterre, & l'Empire, l'obligerent de lever plusieurs décimes, tant sur le clergé que sur ses autres sujets. On en compte au moins 21 dans le cours de son regne, qui fut d'environ 28 années.

On voit dans l'histoire de Verdun que Martin IV. accorda à ce prince une décime sur toutes les églises du diocèse de Verdun, & de plusieurs autres de l'Allemagne ; & qu'Honorius IV. en accorda la quatrieme partie à l'empereur Rodolphe.

Nicolas IV. en accorda une autre à Philippe-le Bel en 1289 pour la guerre d'Aragon, & suivant le mémorial crux, le roi prêta au pape le quart des deniers de cette décime qui n'avoit été accordée qu'à condition que le pape en auroit 200000 liv.

Le même mémorial fait mention d'une autre décime de quatre ans qui fut accordée au roi pour les affaires d'Aragon & de Valence.

Ce même prince, pour subvenir, tant aux frais de la guerre contre les Anglois, qu'aux autres nécessités de l'état, fit en 1295 une imposition d'abord du centieme, & ensuite du cinquantieme sur tous les biens du royaume, tant du clergé du royaume que sur ses autres sujets : ces impositions ne se percevoient pas seulement à proportion du revenu, mais du fond des biens-meubles & immeubles, de sorte que le centieme du fond revenoit à-peu-près à la décime ou dixieme du revenu, & le cinquantieme à une double décime.

Boniface VIII. voulut de sa part lever aussi pour lui une décime, mais Philippe-le-Bel s'y opposa, comme on l'a déjà observé en parlant des décimes papales : le ressentiment que le pape en conçut contre Philippe-le-Bel, fit qu'il chercha à le traverser dans la levée du centieme & du cinquantieme, du moins par rapport au clergé ; ce fut dans cette vûe qu'il donna en 1296 la fameuse bulle clericis laicos, par laquelle il défendoit aux ecclesiastiques de payer aucun subside aux princes sans l'autorité du saint siége, à peine d'excommunication dont l'absolution seroit réservée au pape seul. Cette bulle fit agiter pour la premiere fois si les biens de l'église étoient tenus de contribuer aux charges de l'état. Edoüard roi d'Angleterre, irrité de ce que le clergé refusoit de lui accorder un subside dans la crainte de l'excommunication portée par la bulle clericis laicos, fit saisir tous les biens ecclésiastiques qui se trouvoient sur les fiefs laïcs : la bulle n'excita pas moins de murmures en France.

Enfin en 1297, à la priere des prélats, le pape en donna une autre datée du dernier Juillet en explication de la précédente, par laquelle après en avoir rappellé la teneur, il déclare que cette constitution ne s'étend point aux dons, prêts & autres choses volontaires que les ecclésiastiques peuvent donner au roi, pourvû que ce soit sans aucune contrainte ni exaction ; il excepte aussi les droits féodaux, censuels, & autres qui peuvent avoir été retenus dans la cession des biens ecclésiastiques, ou autres services dûs, tant de droit que de coûtume, au roi & à ses successeurs, ainsi qu'aux comtes, barons, nobles, & autres seigneurs temporels. Il ajoûte que si le roi ou ses successeurs, pour la défense générale ou particuliere du royaume, se trouvoient dans une nécessité pressante, la précédente bulle ne s'étend point à ce cas de nécessité ; mais que le roi & ses successeurs peuvent demander aux prélats, & autres personnes ecclésiastiques, & recevoir d'eux, pour la défense du royaume, un subside ou contribution, & que les prélats & autres personnes ecclésiastiques seront tenus de le donner au roi & à ses successeurs, soit par forme de quotité ou autrement, même sans consulter le saint siége, & nonobstant toute exemption ou autre privilége tel qu'il pût être. Si le roi & ses successeurs reçoivent quelque chose au-delà de ce qui sera nécessaire, il en charge leur conscience. Enfin il déclare que par cette bulle ni par la précédente, il n'a point eu intention de faire aucune diminution, changement, ni dérogation aux droits, libertés, franchises, ou coûtumes, qui au tems de la premiere bulle, ou même avant, appartenoient au roi & au royaume, aux ducs, comtes, barons, nobles, & autres seigneurs, ni d'imposer aucunes nouvelles servitudes ni soûmissions, mais de conserver en leur entier ces mêmes droits, libertés, franchises, & coûtumes.

Les derniers termes de cette bulle méritent d'autant plus d'attention, que Boniface VIII. y reconnoît formellement que l'usage dans lequel est le roi de demander au clergé des subventions, n'est point un privilége, mais un droit attaché à la couronne, dont il peut user même sans consulter le pape ; droit dont nos rois ne se sont jamais dépouillés comme ont pû faire quelques autres souverains, qui se sont soûmis au decret du concile de Latran tenu sous le pape Innocent III.

Ainsi nos rois n'ont pas besoin de s'aider de cette seconde bulle de Boniface VIII, ni d'une troisieme qu'il donna l'année suivante, par laquelle il étendit encore l'exception, au cas où les subventions seroient levées pour la rançon du roi, de la reine, ou de leurs enfans ; étant incontestable que nos rois par le droit de leur couronne & suivant les principes du droit naturel, sont fondés à lever, comme ils ont toûjours fait, sur le clergé de même que sur leurs autres sujets, des subventions, soit ordinaires ou extraordinaires, toutes les fois que les besoins de l'état le demandent.

Après la reconnoissance authentique faite par Boniface VIII, que le roi pouvoit sans son consentement lever des subsides sur le clergé de France, il lui accorda dans la même année des decimes, qui continuerent jusqu'en 1300 ou environ.

Benoît XI. successeur de Boniface VIII, accorda encore à Philippe le Bel trois années de decimes, savoir depuis Noël 1304 jusqu'à Noël 1307.

Clément V. ajoûta d'abord deux années à cette concession, ce qui fit cinq années ; & par une bulle du 6 Février 1309, il lui accorda encore une année de décime.

Indépendamment de ces différentes décimes accordées par les papes à Philippe le Bel, il en leva encore une autre en 1303 pour la guerre de Flandres ; c'étoit alors le fort des démêlés du roi avec Boniface VIII ; aussi cette décime fut elle levée de l'autorité seule du roi sans le consentement du pape : il avoit écrit des lettres circulaires à tous les évêques & archevêques de son royaume, pour qu'ils eussent à se rendre à son armée de Flandres ; & par d'autres lettres du 3 Octobre de la même année, il ordonna que tous archevêques, évêques, abbés, & autres prélats, doyens, chapitres, couvents, colléges, & tous autres gens d'église, religieux & séculiers, exempts & non exempts, ducs, comtes, barons, dames, damoiselles, & autres nobles du royaume, de quelque état & condition qu'ils fussent, seroient tenus de lui faire subvention & aide du leur pour la guerre pendant quatre mois ; savoir, Juin, Juillet, Août, & Septembre lors prochains ; que ceux qui auroient 500 livres de terre, fourniroient un homme d'armes ou gentilhomme bien armé & monté ; que celui qui auroit 1000 livres de terre, en fourniroit deux, & ainsi des autres à proportion.

Philippe le Bel demanda aussi dans le même tems aux prélats & barons un subside en argent, qui lui fut accordé.

Ce subside en argent fut qualifié de décime par rapport aux ecclésiastiques, comme il paroît par des lettres de Philippe le Bel, du 15 Août 1303, adressées à l'évêque d'Amiens, portant ordonnance de faire lever une decime dans son diocèse, comme elle se payoit dans les autres, pour subvenir aux dépenses de la guerre de Flandres.

Il y eut aussi une double decime ou cinquieme imposée par Philippe le Bel sur tous ses sujets en 1305. Il paroît par des lettres de ce prince du 10 Octobre, que pour tenir lieu de ce cinquieme on lui offrit une certaine somme, & que ces offres sont qualifiées de don gratuit ; mais cette expression ne concerne pas les ecclésiastiques en particulier, elle est également relative aux offres des sujets laïcs. Cette décime levée de l'autorité seule du roi ne doit point être confondue avec celle que Benoît X I. lui accorda en 1304 jusqu'en 1307 : on peut voir les raisons qu'en donne M. Patru en son mémoire sur les décimes.

Philippe le Bel leva encore d'autres décimes dans les années suivantes : en effet, on trouve une commission du 25 Août 1313, adressée par ce Prince au collecteur des décimes qui se levoient alors dans le pays Bordelois. Ordonn. de la troisieme race, tom. I. page 527.

M. Patru, loc. cit. a cru que sous Louis Hutin il n'avoit été fait aucune levée de cette espece : il paroît néanmoins qu'en 1315 on levoit encore des décimes pour le voyage d'outremer, suivant des lettres de ce prince du 3 Août de cette année, par lesquelles il permet au collecteur des décimes qui étoient levées dans le diocèse de Reims, de créer des sergens & de les révoquer.

On en levoit encore sur tout le clergé en 1316, ainsi que l'observe M. le président Henault.

Philippe V. dit le Long, frere & successeur de Louis Hutin, obtint dans la même année de Jean XXII. la permission de lever aussi des décimes pour le passage d'outremer ; mais celles-ci n'eurent pas lieu, le roi s'en étant déporté volontairement par des raisons d'état. La difficulté que firent les ecclésiastiques de payer cette levée, ne fut pas fondée sur une exemption particuliere pour eux ; car les historiens de ce tems font mention que le peuple se défendit aussi de payer certains impôts qu'on avoit voulu établir.

Jean XXII. voulant obtenir de Charles IV. dit le Bel, la permission de lever des décimes en France, lui accorda de sa part deux décimes, c'est-à-dire une levée proportionnelle au revenu des ecclésiastiques, qui devoit se faire pendant deux années consécutives.

La mort de Charles IV. étant arrivée en 1328, avant que ces décimes fussent entierement levées, Jean XXII. les confirma en faveur de Philippe VI. dit de Valois, successeur de Charles le Bel ; il lui en accorda encore d'autres vers l'an 1335, à l'occasion de la croisade projettée par Philippe VI. Benoît XII. lui accorda aussi en 1338 les décimes de deux années ; ce sont sans-doute ces dernieres, dont il est parlé dans des lettres de ce prince du 5 Novembre 1343, où il regle en quelle monnoie on devoit lui payer les dixiemes ; c'est ainsi qu'il appelle les décimes que le pape lui avoit, dit-il, octroyées dernierement pour la nécessité de ses guerres. Enfin Clément VI. lui accorda encore en 1348, deux décimes pour les nécessités de l'état ; & dans une lettre que ce prince lui écrivit, il marque que les prélats & ceux qui composent son conseil lui ont dit, qu'il pouvoit lever des décimes pour les besoins de l'état. Il y a lieu de croire que celles qu'il avoit déjà levées précédemment étoient aussi chacune pour plusieurs années, les historiens disant de ce prince qu'il chargea excessivement le clergé de décimes, pour subvenir à la nécessité de ses affaires.

Il y eut pareillement plusieurs levées de décimes sous le regne du roi Jean.

Il falloit qu'il y en eût déjà d'établies dès 1350 ; puisque dans des lettres de ce prince, du dernier Novembre de cette année, adressées au prieur de S. Martin des Champs, il est parlé des collecteurs & sous-collecteurs des décimes du pays de Languedoc.

Innocent VI. lui accorda en 1353 les décimes de deux années. Ces levées sont appellées dixiemes dans des lettres du roi Jean, de même que dans celles de Philippe VI.

Les trois états assemblés à Paris au mois de Mars 1355, ayant octroyé au même prince une aide pour la guerre contre les Anglois, il donna dans le même tems son ordonnance, portant que les gens d'église payeroient cette aide selon la valeur de leurs revenus, sauf que l'on n'estimeroit point leurs biens meubles ; que les revenus de leurs bénéfices seroient prisés selon le taux du dixieme ; que s'ils avoient rentes ou revenus de patrimoine ou autres que d'église, on en estimeroit la juste valeur comme pour les autres personnes ; que l'on auroit égard à la valeur de leurs revenus jusqu'à cinq mille livres, & non plus ; que pour le premier cent ils payeroient quatre livres, & pour chaque autre cent, 40 sols.

Que l'aide seroit payée de même par toutes sortes de religieux, hospitaliers, ou autres quelconques, excepté les mendians ; sauf que les religieux cloîtrés ne payeroient rien, mais seulement que les chefs des églises payeroient ainsi que ceux qui avoient rentes, revenus, ou qui auroient office ou administration.

Enfin, que toutes personnes d'église payeroient ce subside, & ne s'en pourroient exempter pour quelque privilége que ce fût ; de même qu'il payoit les dixiemes, que l'aide seroit ainsi payée par les religieux & nonnains qui auroient du moins dix livres de rente, & que ceux dont le revenu seroit au-dessous ne payeroient rien.

L'instruction qui fut envoyée pour la perception de cette aide, marque, par rapport aux gens d'église, que toutes personnes de cette qualité, exempts & non exempts, hospitaliers & autres quelconques ayant temporalité, payeroient pour cette année aux termes ordonnés, un dixieme & demi de leurs revenus, selon le taux auquel leurs bénéfices étoient taxés au dixieme ; & pour les bénéfices non taxés, qu'ils payeroient de même suivant l'estimation ; & que les gens d'église qui auroient des rentes à vie, à volonté, ou à héritage, payeroient pareillement une dixieme & demie pour cette année.

Une partie des habitans du Limousin & des pays voisins, ayant pareillement octroyé au roi Jean une aide pour les délivrer des ennemis qui étoient dans leur pays, le roi fit à ce sujet une ordonnance au mois de Juillet 1355, portant entr'autres choses, que les gens d'église avoient avisé, que tout homme d'église payeroit pour cette aide, une fois, telle somme qu'il avoit coûtume de payer pour une année à cause du dixieme ; & il est dit que c'étoit libéralement & pour charité en aumosne, sans compulsion & de leur bon gré ; ce qui annonce bien que les ecclésiastiques payoient sans que l'on fût obligé d'user contr'eux de contrainte, mais il ne s'ensuit pas de-là qu'ils ne fussent pas obligés de payer.

Le roi Jean fit encore une autre ordonnance au mois de Mai 1356, en conséquence d'une assemblée des états pour l'établissement de deux subsides qui devoient être payés consécutivement : elle porte que ces deux subsides seront payés par toutes sortes de personnes, gens d'église & autres, excepté les gens d'église payans dixieme : il paroît par-là que l'on qualifioit de dixiemes ou décimes les levées qui étoient faites sur le clergé du consentement du pape ; au lieu que les levées qui étoient faites de l'autorité seule du roi, tant sur le clergé que sur le reste du peuple, étoient seulement qualifiées d'aides ou subsides, lorsqu'elles n'étoient pas employées à des guerres saintes.

Il y eut plusieurs de ces aides levées sur le clergé pendant la captivité du roi Jean.

Le dauphin Charles régent du royaume, fit une ordonnance à Compiegne le 3 Mai 1358, en conséquence d'une assemblée des trois états du royaume de France de la Languedoil, portant établissement d'une aide pour la délivrance du roi & la défense du royaume ; au moyen de quoi toutes autres aides, impositions, dixiemes, & autres octroyés au roi ou au dauphin pour le fait de la guerre, devoient cesser, excepté ce qui pouvoit être dû des dixiemes octroyés par le pape sur les prélats & autres gens d'église, avant l'assemblée de Paris faite au mois de Février 1356, qui se leveroit par les ordinaires selon la forme des bulles sur ce faites.

Il est dit par la même ordonnance, que les gens d'église exempts & non exempts, hospitaliers, & autres de quelqu'état, condition ou religion qu'ils fussent, avoient octroyé au roi un plein & entier dixieme de tous leurs bénéfices taxés ; que quant aux bénéfices non taxés, les ordinaires y pourvoiroient de subside convenable, & le feroient lever par leur main, excepté toutefois les hospitaliers qui payeroient le dixieme entier de toutes leurs possessions & revenus, encore qu'ils ne fussent pas taxés.

Les trois états d'Artois, du Boulonnois, & du comté de Saint-Pol, octroyerent aussi en 1362 une aide pour la délivrance du roi Jean & de ses ôtages : ils en accorderent encore une autre pour la même cause en 1365. Les ecclésiastiques payoient ces aides de même que les précédentes ; en effet, Charles V. par une ordonnance du 27 Août 1365, leur accorda le privilége de ne pouvoir être contraints au payement de leur contingent que par les bras de l'Eglise ; mais il met cette restriction, à moins qu'il n'y eût négligence notable de la part des bras de l'Eglise ; auquel cas il se réserve d'y pourvoir de remede convenable, avec le moins de dommage que faire se pourra.

Les priviléges que Philippe le Bel avoit accordés en 1304 à l'évêque de Mende & aux ecclésiastiques de ce diocèse, & qui furent confirmés par Charles V. au mois de Juillet 1373, contiennent entr'autres dispositions, que pendant le tems que l'évêque de Mende & les ecclésiastiques de son diocèse payeront les decimes & subventions qu'ils ont accordées au roi, ils ne payeront point les autres décimes que le pape pourra lui octroyer ; ce qui fournit une nouvelle preuve que nos rois levoient des décimes & autres subventions sans le consentement du pape.

Clément VII. qui siégeoit à Avignon, accorda en 1382 des décimes à Louis duc d'Anjou, qui étoit régent du royaume à cause du bas âge du roi Charles VI. son neveu ; ces décimes furent employées à la guerre que le régent entreprit pour conquérir le royaume de Naples.

Il accorda encore en 1392 à ce même duc d'Anjou, qu'il venoit de couronner roi de Naples, une autre décime sur le clergé de France ; ce qui fut fait du consentement de Charles VI. L'université de Paris s'y opposa vainement ; cette décime fut levée.

Le duc d'Orléans & le duc de Bourgogne, qui eurent successivement le gouvernement du royaume, tenterent en 1402 de faire une levée sur le clergé, de même que sur les autres sujets du roi ; mais l'archevêque de Reims & plusieurs autres prélats s'y étant opposés, celle-ci n'eut pas lieu à l'égard du clergé.

Quelques auteurs disent que du tems de Charles VI. le clergé divisa ses revenus en trois parts, une pour l'entretien des églises & bâtimens, l'autre pour les ecclésiastiques, & la troisieme pour aider le roi dans ses guerres contre les Anglois : mais les choses changerent par rapport aux Anglois, au moyen de la treve faite avec eux en 1383 ; & depuis ce tems ils devinrent si puissans en France, qu'en 1421 les états du royaume accorderent à Charles VI. & à Henri V. roi d'Angleterre, qui prenoit la qualité d'héritier & de régent du royaume, attendu la maladie de Charles VI. une taille de marcs d'argent, tant sur les ecclésiastiques que sur les nobles, bourgeois, & autres personnes aisées : cette taille fut imposée par les commissaires des deux rois.

Le duc de Bethford, régent du royaume pour le roi d'Angleterre, voulut en 1428 prendre les biens donnés à l'église depuis 40 ans ; mais le clergé s'y opposa si fortement, que le duc changea de dessein.

Aux états assemblés à Tours en 1468, le clergé promit à Louis XI. de le secourir de prieres & oraisons, & de son temporel pour la guerre de Bretagne, laquelle n'eut pas de suite ; ce qui fait croire à quelques-uns que les offres du clergé n'eurent pas d'effet ; mais ce qui peut faire penser le contraire, est que le roi accorda l'année suivante au pape une décime, comme nous l'avons dit en parlant des décimes papales. Voyez aussi plus bas DECIMES PAPALES.

On publia sous Louis XII. en 1501, une croisade contre les Turcs qui faisoient la guerre aux Vénitiens, & on leva à cette occasion une décime sur le clergé de France.

Jusqu'ici les décimes n'étoient point encore ordinaires ; les subventions que le clergé payoit dans les besoins extraordinaires de l'état, étoient qualifiées, tantôt de dixme ou décime, & tantôt d'aide ou subside, de dixieme, centieme, cinquantieme, taille, &c. Les assemblées du clergé, par rapport à ces contributions, étoient peu fréquentes, & n'avoient point de forme certaine ni de tems préfix ; mais en 1516 les choses changerent de face ; la négociation du concordat passé entre Léon X. & François I. donna lieu à une bulle du 16 mai 1516, par laquelle, sous prétexte que le Turc menaçoit la chrétienté, le pape permit au roi la levée d'une décime sur le clergé de France ; le motif exprimé dans la bulle est que le roi avoit dessein de passer en Orient ; mais ce motif n'étoit qu'un prétexte, François I. ne pensant guere à passer les mers. On fit à cette occasion un département ou répartition de cette décime par chaque diocèse sur tous les bénéfices ; & ce département est souvent cité, ayant été suivi, du moins en partie, dans des assemblées du clergé ; il y a cependant eu depuis un autre département en 1641, qui fut rectifié en 1646.

On tient communément que c'est depuis ce tems que les décimes sont devenues annuelles & ordinaires ; il paroît cependant qu'elles ne l'étoient point encore en 1557, puisqu'Henri II. en créant alors des receveurs des deniers extraordinaires & casuels, leur donna pouvoir entr'autres choses de recevoir les dons gratuits & charitatifs équipollens à décimes.

Ce qui est de certain, c'est que la taxe imposée en 1516 sur tous les bénéfices fut réitérée plusieurs fois sous le titre de don gratuit & de charitatif équipollent à décime.

Les lettres patentes de François I. du 24 Septembre 1523, font mention que le roi avoit demandé depuis peu un subside de 1200 mille livres tournois à tous archevêques, évêques, prélats, & autres gens ecclésiastiques, pour la solde des troupes levées pour la défense du royaume : on trouve même dans ces lettres qu'il y avoit eu une imposition dès 1518, & il ne paroît point qu'il y eût aucun consentement du pape.

En 1527, lorsqu'il fut question des affaires d'Espagne pour le traité de Madrid, en l'assemblée du parlement où étoient le chancelier & les députés de six parlemens ; la cour, du consentement, vouloir & opinion des présidens & conseillers des autres parlemens, & d'un commun accord, ordonna que la réponse seroit faite au roi, qu'il pouvoit saintement & justement lever sur ses sujets, savoir l'église, la noblesse, peuple, exempts & non exempts, deux millions d'or pour la délivrance de ses enfans (qui étoient restés prisonniers), & pour le fait de la guerre contre l'empire.

Au lit de justice tenu le 20 Décembre de la même année, où étoient plusieurs évêques, le cardinal de Bourbon dit que l'Eglise pourroit donner & faire présent au roi de 130000 livres.

Le premier président répliqua qu'il n'étoit homme qui n'eût dit que le roi devoit lever les deux millions d'or sur l'Eglise, la noblesse, &c. Il voulut traiter si les gens d'église pouvoient être contraints de contribuer ; mais le cardinal de Bourbon craignit l'examen d'une prétention que le clergé avoit toujours cherché à éviter par des offres : le cardinal, dit le registre, lui a clos la bouche, vû l'offre qu'il a fait, & de traiter & entretenir l'église en sa liberté, & ses prérogatives, prééminences & franchises, disant que le roi le devoit faire, mais qu'ils peuvent & doivent raisonnablement contribuer pour le cas qui s'offre, sans se conseiller ni attendre le consentement du pape.

Il y eut là-dessus deux avis : l'un de demander en particulier aux évêques & prélats ce qu'ils voudroient donner de leur chef, & de les exhorter d'assembler ensuite leur clergé pour imposer sur eux ce qu'ils pouvoient raisonnablement porter ; l'avis le plus nombreux fut que l'église & la noblesse devoient contribuer, & n'en devoient point être exempts ; combien, est-il dit, qu'ils soient francs, que la portion du clergé devoit se lever par décimes pour accélérer ; qu'il convenoit que le roi choisît cinq ou six archevêques & évêques, autant de princes & nobles, & autant des cours souveraines, pour faire la distribution, assiete & départ de l'imposition, & ensuite dépêcher des mandemens aux archevêques, évêques, & autres prélats, pour faire lever sur eux & sur leur clergé les sommes qui leur seroient imposées, pourquoi le roi leur donnera main-forte.

La guerre qui se préparoit contre la France en 1534, obligea encore François I. de s'aider du revenu temporel de l'église : il témoigne à la vérité par ses lettres patentes du 12 Février, que c'est à son très-grand regret ; mais il marque en même tems le danger qui menaçoit le royaume, & le service auquel seroient tenus les propriétaires des fiefs s'ils étoient hors les mains des ecclésiastiques ; & par ce motif il enjoint à tous officiers royaux de faire saisir pour cette fois seulement, & sans tirer à conséquence, le tiers du temporel des chapitres, colléges & communautés, & la moitié de celui des archevêques, évêques, abbés, prieurs, & de leurs couvens.

Les ecclésiastiques n'eurent main-levée de cette saisie qu'en offrant, suivant leur usage, trois décimes, payables moitié à la Toussaints, & moitié à Noël ; & le roi par une déclaration du 28 Juillet 1535 en exempta les conseillers-clercs du parlement.

Il est vrai que cette déclaration, & une autre du 19 Août suivant, en faveur du commis au greffe civil du parlement, qualifient ces trois décimes de don gratuit & charitatif équipollent à trois décimes accordées par le clergé : mais François I. se mettoit peu en peine de ces qualifications, pourvû qu'il eût ce qu'il demandoit ; & l'adresse de ces deux déclarations qui est faite à la chambre des comptes ou autres commissaires, commis & députés par le roi pour oüir les comptes du don gratuit, fait assez sentir que l'imposition se levoit par autorité du roi.

On continua de lever des décimes jusqu'au decès de François I. comme il paroît par trois déclarations des 7 Décembre 1542, Février 1543, & 19 Mai 1547, dont la premiere ordonne que les décimes des gens d'église & autres deniers extraordinaires seront portés ou envoyés aux recettes générales des finances par les receveurs de ces deniers, aux dépens des gens d'église ; la seconde attribue la connoissance des comptes des décimes à la chambre des comptes, ce qui prouve de plus en plus que ces impositions étoient faites de l'autorité du roi ; & la troisieme donnée par Henri II. fait mention des décimes levées en l'année précédente qui étoit 1546.

Les décimes subsisterent pareillement sous Henri II. puisque par la déclaration dont on vient de parler du 19 Mai 1547, il en exempte les conseillers-clercs du parlement de Paris, & que par une déclaration du 15 Février de la même année, il en exempte de même les conseillers-clercs du parlement de Roüen.

La déclaration du 19 Septembre 1547, contient un réglement pour les décimes du diocèse de Bourges ; & celle du 21 Avril 1550, contient un semblable réglement pour le diocèse de S. Brieux.

Lors du lit de justice tenu par Henri II. le 22 Février 1551, ce prince ayant exposé la nouvelle guerre qu'il étoit prêt d'avoir, le cardinal de Bourbon dit en s'adressant au roi, qu'oyant les grandes offres que lui faisoit la noblesse de sa vie & de ses biens.... que le clergé avoit deux choses, l'une l'oraison & priere, & que la seconde étoient les biens temporels dont le roi & ses prédécesseurs les avoient si libéralement départis ; que la veille ils s'étoient assemblés jusqu'à six cardinaux & environ trente archevêques & évêques, qui tout d'un commun accord, avoient arrêté de donner au roi si grande part en leurs biens, qu'il auroit matiere de contentement, assûrant S. M. que si les corps n'étoient voüés à Dieu & à la religion, ils ne lui en feroient moindres offres que la noblesse.

Les déclarations des 6 & 20 Janvier 1552, contiennent des réglemens pour la perception des décimes dans les diocèses de Chartres & d'Evreux, ce qui suppose que dans le même tems on en levoit aussi dans les autres diocèses.

Le clergé accorda encore à Henri II. en 1557 six cent mille écus ; le roi de son côté, par un édit du mois de Juin, créa un office de receveur pour le roi de toutes les impositions extraordinaires, y compris les dons gratuits des ecclésiastiques ; & par ses déclarations des 8 Décembre, 3 & 4 Janvier 1558, il exempta les conseillers au parlement, & quelques autres personnes, des décimes, dons, octroys charitatifs équipollens à icelles à lui accordés, & qu'il avoit ordonné être levés sur le clergé de son royaume pour cette année (1558.)

C'est ainsi que les décimes furent levées jusqu'en 1561, sans qu'il y eût aucune assemblée fixe du clergé, ni aucun contrat passé à ce sujet avec le roi ; & l'on voit par l'analyse qui a été faite des différens réglemens intervenus sur cette matiere, que l'on confondoit alors avec les décimes, les dons gratuits ou dons charitatifs que l'on qualifioit d'équipollens à décimes.

Ce ne fut que depuis le contrat de Poissy en 1561, que ces deux objets commencerent à être distingués.

Les prélats qui étoient alors assemblés à Poissy pour le fameux colloque qui se tint avec les ministres de la religion prétendue réformée, firent au nom de tout le clergé de France un contrat avec le roi, qu'on a appellé le contrat de Poissy, par lequel ils s'engagerent à payer au roi 1600000 livres par an pendant six années, & de racheter dans dix ans 630 mille livres de rente au principal de sept millions cinq cent soixante mille livres, dont l'hôtel-de-ville de Paris étoit chargé envers divers particuliers qui avoient prêté de l'argent au roi : c'est-là l'origine des rentes sur le clergé, qui ont depuis été augmentées au moyen des divers contrats passés entre le roi & le clergé. Nous n'entrerons point ici dans le détail de ces rentes, qui sera mieux placé au mot RENTES.

Le clergé ayant été obligé de s'assembler plusieurs fois, tant pour l'exécution du contrat de Poissy, que par rapport aux nouvelles subventions qui furent demandées au clergé dans l'intervalle de l'exécution du contrat de Poissy ; les assemblées du clergé devinrent depuis ce tems plus fréquentes, sans néanmoins qu'il y eût encore rien de fixé pour le tems de leur tenue.

Ce ne fut qu'au commencement du siecle dernier qu'il fut reglé que les assemblées générales qui se tiennent pour renouveller le contrat de Poissy, se feroient tous les dix ans, d'où on les appelle décennales : les assemblées qui se font pour régler les comptes se tenoient d'abord tous les deux ans, ensuite on les a fixé de cinq ans en cinq ans.

Dans l'assemblée du clergé tenue à Melun en 1579, où fut établie la forme d'administration qui subsiste encore présentement ; le clergé prétendit avoir rempli tous les engagemens qu'il avoit pris par le contrat de Poissy, & que ses députés n'avoient pû l'engager au-delà par des actes postérieurs.

Cependant au mois de Février 1680, il fut passé un nouveau contrat avec le roi, par lequel le clergé s'obligea de payer pendant six ans 1300000 livres pour satisfaire au payement de 1206322 livres de rentes dûes sur les hôtels-de-villes de Paris & de Toulouse, & le surplus être employé au rachat de parties de ces rentes.

Le terme pris par le contrat de Poissy & par celui de 1580, qui étoit en tout de seize années, étant expiré, il fut renouvellé à Paris par le clergé le 3 Juin 1586 pour dix années, & depuis ce tems il a toûjours été renouvellé de dix ans en dix ans.

Ces contrats ne different les uns des autres, qu'en ce que les rentes dont le clergé est chargé ont augmenté ou diminué, selon les divers engagemens pris par le clergé avec le roi : elles ne montoient, suivant le contrat de Poissy, qu'à 630000 liv. elles furent depuis augmentées jusqu'à 1300000 liv. par différens contrats passés par les députés du clergé, lequel protesta contre cette augmentation de charges, prétendant que les députés avoient excédé leur pouvoir. Néanmoins par le contrat de 1586 le clergé s'est obligé à la continuation de ces rentes ; & ce contrat a depuis été renouvellé tous les dix ans, excepté que par le contrat de 1636 & autres contrats postérieurs, les rentes furent réduites à 1296961 livres, à cause de deux parties remboursées par les diocèses de Bourges & de Limoges. Elle ne montent présentement qu'à 1292906 livres 13 sous 9 den.

Ces rentes dont le clergé est chargé forment ce que l'on appelle les anciennes décimes ou les décimes du contrat, c'est-à-dire qui dérivent du contrat de Poissy.

Les décimes extraordinaires, selon l'usage présent, sont de deux sortes ; les unes qui sont aussi des impositions annuelles, de même que les décimes ordinaires, mais qui ont une origine différente ; les autres sont les dons gratuits que le clergé paye au Roi tous les cinq ans, & autres subventions extraordinaires qu'il paye de tems en tems, selon les besoins de l'état.

Le contrat que le clergé passe avec le Roi pour les anciennes décimes ou rentes qu'il s'est obligé de payer, se renouvelle, comme nous l'avons observé, tous les dix ans, & les autres subventions ou décimes extraordinaires sont accordées & réglées par un contrat séparé qui se passe tous les cinq ans, & quelquefois plus souvent. Nous expliquerons plus particulierement ce qui concerne ces décimes extraordinaires, aux mots DON GRATUIT & SUBVENTION.

Ce que le clergé en corps paye au Roi pour les anciennes décimes ou décimes ordinaires, est imposé sur tous les membres du clergé, tant du premier que du second ordre, chacun selon le revenu de leurs bénéfices.

Les décimes extraordinaires se payent quelquefois de même au Roi par voie d'imposition : quelquefois pour en accélérer le payement, le clergé fait un emprunt à constitution de rente ; & en ce cas les sommes nécessaires, tant pour payer les arrérages de ces rentes que pour faire le remboursement & fournir aux frais d'administration, sont levées sous le nom de décimes & autres subventions, par contribution sur tous les membres du clergé en la forme qu'on l'a déjà dit.

L'imposition des décimes & autres subventions, tant ordinaires qu'extraordinaires, ne peut être faite sur les membres du clergé, qu'en vertu de lettres patentes dûement enregistrées.

Le rôle des aides, dixiémes, décimes, & autres impositions sur le clergé, se faisoit autrefois par des élus, de même que l'assiete des tailles. L'ordonnance de Charles VI. du 7 Janvier 1400, dit qu'il n'y aura à Paris sur le fait des aides que trois élus, & un sur le fait du clergé, lesquels auront les gages accoûtumés sans aucun don ; que dans chaque ville du royaume & autres lieux où il y a siége d'élus, il n'y aura dorénavant que deux élus au plus avec celui du clergé, ès lieux où il y a coûtume d'y en avoir un, avec un receveur ; que ces élus & receveurs seront pris entre les bons bourgeois, par l'ordonnance des généraux des aides & par le conseil de la chambre des comptes.

La répartition des décimes & autres impositions se fait sur chaque diocèse dans l'assemblée générale du clergé ; & la répartition sur chaque bénéficier du diocèse se fait par le bureau diocésain ou chambre des décimes, qui est composée de l'évêque, du syndic, & des députés des chapitres, de ceux des curés & des monasteres. Ces bureaux diocésains ont été établis par lettres patentes, suivant les conventions du contrat de 1615.

Chaque diocèse en général & chaque bénéficier en particulier, est imposé suivant la proportion du département de 1516, excepté pour ceux qui depuis trente ans ont été cottisés sur un autre pié, ou lorsqu'il y a eu des jugemens ou transactions qui en ont disposé autrement.

Les bénéfices qui avoient été omis dans le département de 1516, ou qui ont été établis depuis, sont taxés en vertu d'un édit de 1606, & les nouveaux monasteres en vertu d'un édit de 1635. Ce qui est imposé en vertu de ces réglemens doit être à la décharge des curés les plus chargés. A l'égard des bénéfices qui se trouvent annexés à d'autres bénéfices ou à des communautés, ils sont taxés au chef-lieu, même pour ceux situés dans des provinces qui ne sont pas du clergé de France, ni sujettes aux décimes ; à moins que ces bénéfices ne soient employés & taxés séparément au rôle des décimes ordinaires, suivant le département de 1641, rectifié en 1646.

Les hôpitaux, les maladreries, les fabriques, les communautés de mendians, & quelques autres communautés de nouvelle fondation, ne sont point commis dans les rôles des décimes ordinaires ; mais ils sont quelquefois compris dans les rôles des subventions extraordinaires, suivant ce qui est porté dans les contrats faits avec le Roi.

Léon X. exempta aussi des décimes l'ordre de Saint Jean de Jérusalem qui résidoit alors à Rhodes ; mais depuis que les décimes sont devenues ordinaires, on les y a compris ; sur quoi il y a eu une transaction en 1686, qu'on appelle la composition des Rhodiens.

Le clergé exempte quelquefois des décimes les ecclésiastiques qui sont fils de chanceliers de France ou de ministres d'état ; mais c'est toûjours avec la clause que cela ne tirera point à conséquence.

Les décimes ont lieu dans toutes les provinces du royaume, même dans celles qui ont été réunies à la couronne depuis le département de 1516, excepté dans les évêchés de Metz, Toul & Verdun, & leurs dépendances, l'Artois, la Flandre françoise, la Franche-Comté, l'Alsace, & le Roussillon.

Entre les pays qui ne sont pas sujets aux décimes, il y en a quelques-uns où les ecclésiastiques se prétendent exempts de toute imposition, d'autres où ils payent quelques droits : en Artois, par exemple, l'imposition sur les fonds est du centieme, qui fut établi par les Espagnols en 1569. Dans les besoins extraordinaires de l'état on double & on triple ce droit. Les ecclésiastiques séculiers & réguliers le payent comme les laïcs, excepté qu'ils ne payent jamais qu'un centieme par an.

Dans le Hainaut les ecclésiastiques sont sujets à tous les droits qu'on leve sur les fonds, sur les bestiaux & denrées.

A Lille le clergé & la noblesse accordent ordinairement au Roi le vingtieme & demi des biens qu'ils font valoir par leurs mains.

Il y a quelques provinces du nombre de celles où les décimes ont lieu, qui sont abonnées avec le clergé à une certaine somme, tant pour les décimes ordinaires que pour les subventions extraordinaires ; ce sont des arrangemens qui ne concernent que le clergé.

Les curés à portion congrue ne pouvoient, suivant la déclaration de 1690, être taxés qu'à 50 livres de décimes, ils pouvoient être augmentés pour les autres subventions à proportion. Mais suivant le contrat passé avec le clergé le 27 Mai 1742, ils ne peuvent être taxés que jusqu'à 60 livres par an, pour toutes impositions généralement quelconques faites en vertu des précédentes délibérations, à moins que les curés ou vicaires perpétuels n'ayent des casuels considérables, novales ouvertes dixmes ; auquel cas ils peuvent être augmentés selon la prudence & conscience des archevêques, évêques, & députés des bureaux diocésains, sans aucun recours contre les gros décimateurs.

On peut demander au bénéficier trente années de décimes ordinaires & extraordinaires, lorsqu'elles sont échûes de son tems ; ses héritiers en sont pareillement tenus : mais s'il y a trois quittances consécutives, les années antérieures sont censées payées, à moins qu'il n'y eût quelques poursuites faites à ce sujet.

Les successeurs au bénéfice peuvent être contraints de payer trois années de décimes, tant ordinaires qu'extraordinaires, échûes avant leur prise de possession, sauf leur recours contre l'ancien titulaire ou ses héritiers ; mais on n'en peut demander que deux au pourvû per obitum.

Les décimes sont payables en deux termes, Février & Octobre ; & faute de payer à l'échéance, l'intérêt des sommes est dû par le contribuable au denier seize, à compter du jour du terme, d'autant que le receveur particulier est lui-même obligé, en cas de délai, de payer de même les intérêts au receveur général du clergé.

La répartition des décimes ou subventions extraordinaires se fait sur les diocèses & bénéficiers, selon le département fait en l'assemblée tenue à Mantes en 1641.

Ceux qui ont des pensions sur bénéfices, sont tenus de contribuer aux subventions extraordinaires sur le pié qui est reglé par l'assemblée générale, ce qui a changé plusieurs fois. Aucun concordat ne peut dispenser de cette contribution, excepté pour les curés qui ont résigné au bout de quinze années, ou à cause de quelque infirmité notable.

Les saisies pour décimes sont privilégiées ; & dans la distribution des deniers le receveur des décimes est préféré à tous opposans & saisissans, excepté pour ce qui concerne le service divin.

Pour ce qui est des personnes préposées à la levée des décimes ordinaires ou extraordinaires, la recette des décimes papales, dans le tems que nos rois les permettoient, se faisoit par des personnes commises par le pape.

A l'égard des décimes, aides ou subsides que nos rois ont en divers tems levé sur le clergé, la recette s'en faisoit anciennement par des collecteurs & sous-collecteurs des décimes, qui n'étoient pas des officiers en titre, mais des personnes préposées par le roi, ils avoient aussi le pouvoir d'établir des sergens pour contraindre les redevables : ils ont encore la faculté d'en établir & de les révoquer.

Nos rois permettoient quelquefois aux évêques de faire eux-mêmes la répartition & levée des aides, décimes, ou autres subventions dans leur diocèse ; on en trouve des exemples fréquens sous Philippe le Bel & sous le roi Jean. Ce dernier autorisa les ordinaires à faire lever par leur main un subside convenable sur les bénéfices non taxés ; & l'on a déjà vû qu'en 1365 il accorda aux ecclésiastiques le privilége de ne pouvoir être contraints au payement de leur contingent que par les bras de l'Eglise, mais avec réserve d'y pourvoir, s'il y avoit négligence de la part de l'Eglise.

Les ecclésiastiques ne joüirent pas toûjours de ce privilége, puisque la taille de marcs d'argent accordée par les trois états à Charles VI. & à Henri V. roi d'Angleterre, fut imposée, comme on l'a vû ci-devant, par les commissaires des deux rois.

Les receveurs des décimes & autres subventions préposés par le roi, n'étoient que par commission jusqu'au tems d'Henri II, lequel par édit du mois de Juin 1557, créa dans chaque ville principale des archevêchés & évêchés du royaume un receveur en titre d'office des deniers extraordinaires & casuels, & notamment des dons gratuits & charitatifs équipollens à décimes ; & par les lettres de jussion données pour l'enregistrement, il les qualifia de receveurs des décimes. Il leur attribua pour tous gages & droits un sou pour livre, qui seroit levé sur les ecclésiastiques outre le principal des décimes. Présentement les receveurs diocésains n'ont que trois deniers pour livre de leur recette, quand l'imposition des décimes extraordinaires est à long terme, & six deniers pour livre quand l'imposition se paye en deux ou trois ans ou environ.

Ces officiers furent supprimés au mois de Mars 1559, ensuite rétablis par édit de Janvier 1572 ; puis de nouveau supprimés sur les instances du clergé, lequel les remboursa suivant la permission que le roi lui en avoit donnée, ainsi que cela est énoncé dans un édit du 14 Juin 1573, par lequel Charles IX. créa de nouveau dans chaque diocèse des receveurs des décimes, dont il laissa la nomination aux évêques, & permit au clergé de chaque diocèse d'acquérir ces charges, pour les faire exercer par les particuliers que ce même clergé nommeroit, & de rembourser quand il le jugeroit à-propos, ceux qui s'en seroient fait pourvoir.

On créa aussi par édit du mois de Février 1588, un receveur particulier des décimes alternatif ; & par un autre édit du mois de Juin 1628, on en créa un triennal.

Tous ces receveurs particuliers furent supprimés par arrêt du conseil du 26 Octobre 1719, & mis en commission jusqu'en 1723, que l'on a rétabli un receveur diocésain en titre d'office.

Ces receveurs, lorsqu'ils sont en titre, ont des provisions ; ils donnent caution devant les thrésoriers de France ; ils sont exempts du marc d'or, du quart denier de la confirmation d'hérédité, des recherches de la chambre de justice, des taxes sur les officiers de finance, de taille, & de logement de gens de guerre. Ils sont vraiment officiers royaux : on les regarde cependant communément comme des officiers du clergé, parce qu'en créant ces charges on a donné au clergé la faculté de les rembourser, auquel cas le clergé en peut commettre d'autres en titre ou par commission.

Il y a eu aussi des contrôleurs anciens, alternatifs, triennaux des décimes dans chaque diocèse, qui ont été créés & supprimés en même tems que les receveurs particuliers, alternatifs, & triennaux.

Outre les receveurs particuliers, Henri III. par édit du 15 Juillet 1581, créa des receveurs provinciaux dans les dix-sept anciennes généralités. Ces offices furent supprimés par édit du mois de Mars 1582, puis rétablis, & rendus héréditaires par autre édit du mois de Septembre 1594. En 1621 on en créa d'alternatifs, & en 1625 de triennaux : on leur donna aussi à chacun des contrôleurs. Les receveurs particuliers des décimes, étoient obligés de remettre les deniers de leur recette entre les mains de ces receveurs provinciaux, tant pour les décimes ordinaires que pour les subventions extraordinaires, dont le produit devoit passer par les mains de ces receveurs provinciaux, & ceux-ci remettoient le tout au receveur général ? mais tous ces offices de receveurs provinciaux & leurs contrôleurs ayant été supprimés, les receveurs diocésains portent présentement les deniers de leur recette directement au receveur général du clergé.

Il avoit aussi été créé par édit du mois de Novembre 1703, des offices de commissaires pour le recouvrement des décimes dans tous les diocèses du royaume : mais ces offices furent unis à ceux de receveurs & contrôleurs généraux & particuliers des décimes, par une déclaration du 4 Mars 1704.

Les receveurs des décimes comptoient autrefois de leur recette à la chambre des comptes ; présentement ils doivent donner tous les six mois à l'évêque & aux députés du diocèse, un état de leur recette & des parties qui sont en souffrance, & six mois après l'expiration de chaque année rendre compte au bureau diocésain.

La place de receveur général du clergé n'est qu'une commission que le clergé donne à une personne qu'il choisit, & avec laquelle il fait un contrat pour percevoir les décimes pendant les dix ans que dure l'exécution du contrat passé entre le roi & le clergé ; dans l'assemblée générale de 1726 le clergé donna à M. de Senozan la qualité d'intendant général des affaires temporelles du clergé, avec pouvoir de faire la recette pendant les dix années du contrat ; présentement celui qui est chargé de cette même recette n'a d'autre qualité que celle de receveur général du clergé ; il rend compte de sa gestion aux députés du clergé tous les cinq ans.

Les contestations qui peuvent naître au sujet des décimes ordinaires & extraordinaires, étoient autrefois portées au conseil du Roi : elles furent renvoyées à la cour des aides, d'abord à celle de Paris, par édit du mois de Mars 1551 ; & ensuite à celle de Montpellier, par édit du mois de Fevrier 1553, & dernier Septembre 1555. Quelque tems après, la connoissance de ces matieres fut attribuée aux syndics généraux du clergé. L'assemblée de Melun, tenue en 1579, supprima ces syndics, & demanda au Roi l'établissement des bureaux généraux des décimes, lesquels par édit de 1580 furent établis au nombre de huit ; savoir, à Paris, Lyon, Roüen, Tours, Bourges, Toulouse, Bordeaux, & Aix. Il en a été établi un neuvieme à Pau en 1633.

Les bureaux diocésains ou chambres particulieres des décimes furent établis dans chaque diocèse par des lettres patentes de 1616, conformément au contrat passé entre le clergé & le Roi le 8 Juillet 1615. On y juge les contestations qui peuvent s'élever par rapport aux décimes & autres taxes imposées sur le clergé, telles que les oppositions de ceux qui prétendent être surchargés. Ceux qui veulent se pourvoir contre leur taxe, ne peuvent en demander la modération qu'ils n'ayent payé les termes échus & la moitié du courant, & qu'ils n'ayent joint à leur requête un état certifié d'eux, des revenus du bénéfice ou de la communauté.

Ces bureaux diocésains jugent en dernier ressort les contestations pour les décimes ordinaires qui n'excedent pas la somme de 20 liv. en principal ; & les différends pour les subventions ou décimes extraordinaires, quand elles n'excedent pas 30 liv.

L'appel de ces bureaux diocésains, pour les autres affaires qui se jugent à la charge de l'appel, ressortit au bureau général ou chambre souveraine du clergé ou des décimes, dans le département de laquelle est le bureau diocésain.

Sur la matiere des décimes, voyez le recueil des ordonnances de la troisieme race, les mémoires du clergé, les mémoires de M. Patru sur les assemblées du clergé & sur les décimes, & les lois ecclésiastiques de M. d'Héricourt, tit. des décimes. Voyez aussi ci-après aux mots DON GRATUIT, SUBVENTION, TAXE. (A)

DECIME CENTIEME, étoit une subvention qui fut levée sur les ecclésiastiques du tems de Philippe le Bel, ainsi appellée parce qu'elle montoit au centieme des fonds. Voyez Gaguin & du Haillan, en la vie de Philippe le Bel. (A)

DECIME CINQUANTIEME, étoit une autre subvention levée aussi du tems de Philippe le Bel, & qui étoit le double de la précédente. (A)

DECIME DES CLAMEURS, c'étoit le dixieme des sommes dûes au créancier par son débiteur, que l'on percevoit au profit du roi pour l'expédition des clameurs ou contraintes expédiées sous le scel rigoureux de Montpellier. L'ordonnance de Louis XII. du mois de Mars 1498, défend aux lieutenans de la garde du petit scel de Montpellier, de prendre à ferme les décimes & émolumens du petit scel ; & ordonne que pour la decime, il ne sera levé que la juste & vraie decime de la somme pour laquelle la clameur a été exposée, avec l'émolument d'une maille pour livre quand la dette excédera la somme de 20 livres tournois. (A)

DECIME ENTIERE, est une subvention payée par le clergé, montante au dixieme de ses revenus. Les premieres decimes furent ainsi appellées, parce qu'elles étoient du dixieme. Les autres levées de deniers qui ont été faites depuis sur les ecclésiastiques, ont toutes retenu de-là le nom de decimes, quoique la plûpart soient beaucoup au-dessous du dixieme, c'est pourquoi lorsqu'on en a fait quelques-unes qui étoient effectivement du dixieme, on les a nommées decimes entieres ; telles furent celles qu'Innocent IV. accorda à S. Louis pour sa délivrance en 1252. (A)

DECIME EXTRAORDINAIRE ; toutes les decimes ecclésiastiques étoient extraordinaires jusqu'en 1516, qu'elles commencerent à devenir annuelles & ordinaires ; présentement sous le nom de decimes extraordinaires, on entend les dons gratuits ou subventions que le clergé donne au roi de tems en tems outre les decimes annuelles. Voyez DONS GRATUITS & SUBVENTIONS. (A)

DECIMES ORDINAIRES, sont les decimes annuelles dont le contrat se renouvelle de dix ans en dix ans. Voyez ci-devant DECIME. (A)

DECIMES PAPALES, étoient des levées de deniers qui se faisoient sur le clergé au profit du pape : il y en a eu plusieurs en France, sur-tout pendant que les papes siégeoient à Avignon. Ces levées se faisoient par la permission du roi ; mais il n'y en a point eu depuis le concile de Constance. Voyez ci-devant DECIME. (A)

DECIME PASCHALINE, est le nom que l'on donne vulgairement aux decimes annuelles & ordinaires. (A)

DECIME SALADINE, est une levée du dixieme, qui fut faite en France en 1188, tant sur le clergé que sur les laïcs : elle fut nommée saladine, parce que Philippe Auguste mit cette imposition pour la guerre qu'il entreprit contre Saladin soudan d'Egypte, qui venoit de prendre Jérusalem. (A)


DECIMERDECIMER


DECISIONS. f. (Jurisprud.) résolution prise sur quelque question qui étoit controversée ou en doute.

On dit la décision d'une loi, d'un jugement, c'est-à-dire, portée par une loi ou par un jugement ; & plusieurs arrêtistes nous ont donné des précis d'arrêts sous le titre de décisions notables, décisions forenses, décisions du palais, décisions sommaires. Les arbitres donnent aussi des décisions qui ont l'autorité des jugemens ; les avocats consultans donnent des décisions sur les questions qui leur sont proposées, mais elles n'ont d'autre autorité que celle d'un avis doctrinal. (A)

DECISIONES BURDIGALENSES, sont des arrêts du parlement de Bordeaux donnés par Boarius. (A)

DECISIONS DE LA CHAPELLE DE TOULOUSE, sont un recueil des jugemens rendus dans la chapelle archiépiscopale de Toulouse, sous le titre de decisiones capellae Tolosanae : l'auteur est Jean Corserius official de Toulouse ; son recueil contient 101 décisions qui regardent principalement les matieres ecclésiastiques, & la forme de procéder dans les cours d'église : il y a aussi quelques autres questions de droit qui y sont traitées, mais légerement. Aufrerius professeur de droit, official de Toulouse, & conseiller au parlement, a fait des additions sur presque toutes ces décisions. Voyez la préface de M. Bretonnier, dans son recueil de questions, & l'hist. littéraire de Lyon, par le P. Colonia, tom. II. vers la fin, à l'article de M. Bretonnier. (A)

DECISIONS DU CONSEIL, sont les résolutions prises au conseil des finances sur les requêtes, mémoires, & placets qui y sont présentés. Ces décisions sont des arrêtés sommaires, qui se mettent au bas du mémoire ou placet sans rendre de jugement en forme. (A)

DECISIONS DE JUSTINIEN, sont les cinquante ordonnances que cet empereur fit après la publication de son premier code, par lesquelles il décida les grandes questions qui partageoient les jurisconsultes. (A)

DECISIONS DE LA ROTE, sont les jugemens rendus par le tribunal de la rote à Rome : il y en a un recueil sous le titre de decisiones rotae novae & antiquae, imprimé en 1515. Voyez ROTE. (A)


DECISOIREadj. (Jurisp.) signifie ce qui sert à la décision d'une contestation.

Les moyens litis décisoires, sont ceux qui servent à la décision du fonds. On suit à cet égard la loi du lieu qui régit les parties ou les biens ; au lieu que dans les choses qui ne concernent que la forme ou l'instruction appellée litis ordinatoria, on suit l'usage du siége où l'on procede.

Serment décisoire, est celui duquel dépend la décision de la contestation. Voyez SERMENT. (A)


DECIZE(Géog. mod.) ville de France, au Nivernois, proche la Loire. Long. 21. 6'. 18". lat. 46. 50'. 24".


DECLAMATEURS. m. On donne ce nom à tout orateur boursoufflé, emphatique, foible de pensée, & bruyant d'expression. L'éloquence sera nécessairement foible ou déclamatoire, toutes les fois que le ton ne sera pas convenable à la chose. Voyez l'article DECLAMATION, (Belles Lettres.)


DECLAMATIONS. f. (Belles lettres) c'est l'art de rendre le discours. Chaque mouvement de l'ame, dit Cicéron, a son expression naturelle dans les traits du visage, dans le geste, & dans la voix.

Ces signes nous sont communs avec d'autres animaux : ils ont même été le seul langage de l'homme, avant qu'il eût attaché ses idées à des sons articulés, & il y revient encore dès que la parole lui manque ou ne peut lui suffire, comme on le voit dans les muets, dans les enfans, dans ceux qui parlent difficilement une langue, ou dont l'imagination vive ou l'impatiente sensibilité, repugnent à la lenteur des tours & à la foiblesse des termes. De ces signes naturels réduits en regle, on a composé l'art de la déclamation.

Comme cet art ne convient décemment qu'au théatre, nous ne croyons devoir en appliquer les regles qu'à la déclamation théatrale. Porter en chaire ou au barreau l'artificieux apprêt du ton, du geste, & du visage, c'est donner à la vérité le fard du mensonge, & à la justice le manége de la séduction. En un mot, l'orateur qui compose sa déclamation, est un comédien qui s'exerce. Voyez PRONONCIATION.

DECLAMATION THEATRALE. La déclamation naturelle donna naissance à la Musique, la Musique à la Poésie, la Musique & la poésie à leur tour firent un art de la déclamation.

Les accens de la joie, de l'amour, & de la douleur sont les premiers traits que la Musique s'est proposé de peindre. L'oreille lui a demandé l'harmonie, la mesure & le mouvement ; la Musique a obéi à l'oreille ; d'où la mélopée. Pour donner à la Musique plus d'expression & de vérité, on a voulu articuler les sons donnés par la nature, c'est-à-dire, parler en chantant ; mais la Musique avoit une mesure & un mouvement réglés ; elle a donc exigé des mots adaptés aux mêmes nombres ; d'où l'art des vers. Les nombres donnés par la Musique & observés par la Poésie, invitoient la voix à les marquer ; d'où l'art rythmique : le geste a suivi naturellement l'expression & le mouvement de la voix, d'où l'art hypocritique ou l'action théatrale, que les Grecs appelloient orchesis, les Latins saltatio, & que nous avons pris pour la Danse.

C'est là qu'en étoit la déclamation, lorsqu'Eschyle fit passer la tragédie du chariot de Thespis sur les théatres d'Athenes. La tragédie, dans sa naissance, n'étoit qu'une espece de choeur, où l'on chantoit des dithyrambes à la loüange de Bacchus ; & par conséquent la déclamation tragique fut d'abord un chant musical. Pour délasser le choeur, on introduisit sur la scene un personnage qui parloit dans les repos. Eschyle lui donna des interlocuteurs ; le dialogue devint la piece, & le choeur forma l'intermede. Quelle fut dès-lors la déclamation théatrale ? Les savans sont divisés sur ce point de littérature.

Ils conviennent tous que la Musique étoit employée dans la tragédie : mais l'employoit-on seulement dans les choeurs, l'employoit-on même dans le dialogue ? M. Dacier ne fait pas difficulté de dire ; c'étoit un assaisonnement de l'intermede & non de toute la piece ; cela leur auroit paru monstrueux. M. l'abbé Dubos convient que la déclamation tragique n'étoit point un chant, attendu qu'elle étoit réduite aux moindres intervalles de la voix : mais il prétend que le dialogue lui-même avoit cela de commun avec les choeurs, qu'il étoit soumis à la mesure & au mouvement, & que la modulation en étoit notée. M. l'abbé Vatri va plus loin : il veut que l'ancienne déclamation fût un chant proprement dit. L'éloignement des tems, l'ignorance où nous sommes sur la prosodie des langues anciennes, & l'ambiguité des termes dans les auteurs qui en ont écrit, ont fait naître parmi nos savans cette dispute difficile à terminer, mais heureusement plus curieuse qu'intéressante. En effet, que l'immensité des théatres chez les Grecs & les Romains ait borné leur déclamation théatrale aux grands intervalles de la voix, ou qu'ils ayent eu l'art d'y rendre sensibles dans le lointain les moindres inflexions de l'organe & les nuances les plus délicates de la prononciation ; que dans la premiere supposition ils ayent asservi leur déclamation aux regles du chant, ou que dans la seconde ils ayent conservé au théatre l'expression libre & naturelle de la parole ; les tems, les lieux, les hommes, les langues, tout est changé au point que l'exemple des anciens dans cette partie n'est plus d'aucune autorité pour nous.

A l'égard de l'action, sur les théatres de Rome & d'Athenes, l'expression du visage étoit interdite aux comédiens par l'usage des masques ; & quel charme de moins dans leur déclamation ! Pour concevoir comment un usage qui nous paroît si choquant dans le genre noble & pathétique a pû jamais s'établir chez les anciens, il faut supposer qu'à la faveur de l'étendue de leurs théatres, la dissonance monstrueuse de ces traits fixes & inanimés avec une action vive & une succession rapide de sentimens souvent opposés, échappoit aux yeux des spectateurs. On ne peut pas dire la même chose du défaut de proportion qui résultoit de l'exhaussement du cothurne ; car le lointain, qui rapproche les extrémités, ne rend que plus frappante la difformité de l'ensemble. Il falloit donc que l'acteur fût enfermé dans une espece de statue colossale, qu'il faisoit mouvoir comme par ressorts ; & dans cette supposition comment concevoir une action libre & naturelle ? Cependant il est à présumer que les anciens avoient porté le geste au plus haut degré d'expression, puisque les Romains trouverent à se consoler de la perte d'Esopus & de Roscius dans le jeu muet de leurs pantomimes : il faut même avouer que la déclamation muette a ses avantages, comme nous aurons lieu de l'expliquer dans la suite de cet article ; mais elle n'a que des momens, & dans une action suivie il n'est point d'expression qui supplée à la parole.

Nous ne savons pas, dira-t-on, ce que faisoient ces pantomimes : cela peut être ; mais nous savons ce qu'ils ne faisoient pas. Nous sommes très-sûrs, par exemple, que dans le défi de Pilade & d'Hilas, l'acteur qui triompha dans le rôle d'Agamemnon, quelque talent qu'on lui suppose, étoit bien loin de l'expression naturelle de ces trois vers de Racine :

Heureux qui satisfait de son humble fortune

Libre du joug superbe où je suis attaché,

Vit dans l'état obscur où les dieux l'ont caché !

Ainsi loin de justifier l'espece de fureur qui se répandit dans Rome du tems d'Auguste pour le spectacle des pantomimes, nous la regardons comme une de ces manies bisarres qui naissent communément de la satiété des bonnes choses : maladies contagieuses qui alterent les esprits, corrompent le goût, & anéantissent les vrais talens. (Voyez l'article suivant sur la déclamation des anciens, où l'on traite du partage de l'action théatrale, & de la possibilité de noter la déclamation ; deux points très-difficiles à discuter, & qui demandoient tous les talens de la personne qui s'en est chargée.)

On entend dire souvent qu'il n'y a guere dans les arts que des beautés de convention ; c'est le moyen de tout confondre : mais dans les arts d'imitation la premiere régle est de ressembler ; & cette convention est absurde & barbare, qui tend à corrompre ou à mutiler dans la Peinture les beautés de l'original.

Telle étoit la déclamation chez les Romains, lorsque la ruine de l'empire entraîna celle des théatres ; mais après que la barbarie eut extirpé toute espece d'habitude, & que la nature se fut reposée dans une longue stérilité, rajeunie par son repos, elle reparut telle qu'elle avoit été avant l'altération de ses principes. C'est ici qu'il faut prendre dans son origine la différence de notre déclamation avec celle des anciens.

Lors de la renaissance des lettres en Europe, la Musique y étoit peu connue ; le rythme n'avoit pas même de nom dans les langues modernes ; les vers ne différoient de la prose que par la quantité numérique des syllabes divisées également, & par cette consonnance des finales que nous avons appellée rime, invention gothique, reste du goût des acrostiches, que la plûpart de nos voisins ont eu raison de mépriser. Mais heureusement pour la poësie dramatique, la rime qui rend nos vers si monotones, ne fit qu'en marquer les divisions, sans leur donner ni cadence ni metre ; ainsi la nature fit parmi nous ce que l'art d'Eschyle s'étoit efforcé de faire chez les Athéniens, en donnant à la Tragédie un vers aussi approchant qu'il étoit possible de la prosodie libre & variée du langage familier. Les oreilles n'étoient point accoûtumées au charme de l'harmonie ; & l'on n'exigea du poëte ni des flûtes pour soûtenir la déclamation, ni des choeurs pour servir d'intermedes. Nos salles de spectacle avoient peu d'étendue. On n'eut donc besoin ni de masques pour grossir les traits & la voix, ni du cothurne exhaussé pour suppléer aux gradations du lointain. Les acteurs parurent sur la scene dans leurs proportions naturelles ; leur jeu fut aussi simple que les vers qu'ils déclamoient, & faute d'art ils nous indiquerent cette vérité qui en est le comble.

Nous disons qu'ils nous l'indiquerent, car ils en étoient eux-mêmes bien éloignés ; plus leur déclamation étoit simple, moins elle étoit noble & digne ; or c'est de l'assemblage de ces qualités que resulte l'imitation parfaite de la belle nature. Mais ce milieu est difficile à saisir, & pour éviter la bassesse on se jetta dans l'emphase. Le merveilleux séduit & entraîne la multitude ; on se plut à croire que les héros devoient chanter en parlant : on n'avoit vû jusqu'alors sur la scene qu'un naturel inculte & bas, on applaudit avec transport à un artifice brillant & noble.

Une déclamation applaudie ne pouvoit manquer d'être imitée ; & comme les excès vont toûjours en croissant, l'art ne fit que s'éloigner de plus en plus de la nature, jusqu'à ce qu'un homme extraordinaire osa tout-à-coup l'y ramener : ce fut Baron l'élève de Moliere, & l'instituteur de la belle déclamation. C'est son exemple qui va fonder nos principes ; & nous n'avons qu'une réponse à faire aux partisans de la déclamation chantante : Baron parloit en déclamant, ou plûtôt en récitant, pour parler le langage de Baron lui-même ; car il étoit blessé du seul mot de déclamation. Il imaginoit avec chaleur, il concevoit avec finesse, il se pénétroit de tout. L'enthousiasme de son art montoit les ressorts de son ame au ton des sentimens qu'il avoit à exprimer ; il paroissoit, on oublioit l'acteur & le poëte : la beauté majestueuse de son action & de ses traits répandoit l'illusion & l'intérêt. Il parloit, c'étoit Mithridate ou César ; ni ton, ni geste, ni mouvement qui ne fût celui de la nature. Quelquefois familier, mais toûjours vrai, il pensoit qu'un roi dans son cabinet, ne devoit point être ce qu'on appelle un héros de théatre.

La déclamation de Baron causa une surprise mêlée de ravissement ; on reconnut la perfection de l'art, la simplicité & la noblesse réunies ; un jeu tranquille, sans froideur ; un jeu véhément, impétueux avec décence ; des nuances infinies, sans que l'esprit s'y laissât appercevoir. Ce prodige fit oublier tout ce qui l'avoit précédé, & fut le digne modele de tout ce qui devoit le suivre.

Bientôt on vit s'élever Beaubourg, dont le jeu moins correct & plus heurté, ne laissoit pas d'avoir une vérité fiere & mâle. Suivant l'idée qui nous reste de ces deux acteurs, Baron étoit fait pour les roles d'Auguste & de Mithridate ; Beaubourg pour ceux de Rhadamiste & d'Atrée. Dans la mort de Pompée, Baron joüant César entroit chez Ptolemée, comme dans sa salle d'audience, entouré d'une foule de courtisans qu'il accueilloit d'un mot, d'un coup d'oeil, d'un signe de tête. Beaubourg dans la même scene s'avançoit avec la hauteur d'un maître au milieu de ses esclaves, parmi lesquels il sembloit compter les spectateurs eux-mêmes, à qui son regard faisoit baisser les yeux.

Nous passons sous silence les lamentations mélodieuses de mademoiselle Duclos, pour rappeller le langage simple, touchant & noble de mademoiselle Lecouvreur, supérieure peut-être à Baron lui-même, en ce qu'il n'eut qu'à suivre la nature, & qu'elle eut à la corriger. Sa voix n'étoit point harmonieuse, elle sut la rendre pathétique ; sa taille n'avoit rien de majestueux, elle l'ennoblit par les décences ; ses yeux s'embellissoient par les larmes, & ses traits par l'expression du sentiment : son ame lui tint lieu de tout.

On vit alors ce que la scene tragique a jamais reuni de plus parfait ; les ouvrages de Corneille & de Racine représentés par des acteurs dignes d'eux. En suivant les progrès & les vicissitudes de la déclamation théatrale, nous essayons de donner une idée des talens qu'elle a signalés, convaincus que les principes de l'art ne sont jamais mieux sentis que par l'étude des modeles. Corneille & Racine nous restent, Baron & la Lecouvreur ne sont plus ; leurs leçons étoient écrites, si on peut parler ainsi, dans le vague de l'air, leur exemple s'est évanoüi avec eux.

Nous ne nous arrêterons point à la déclamation comique ; personne n'ignore qu'elle ne doive être la peinture fidele du ton & de l'extérieur des personnages dont la Comédie imite les moeurs. Tout le talent consiste dans le naturel, & tout l'exercice, dans l'usage du monde : or le naturel ne peut s'enseigner, & les moeurs de la société ne s'étudient point dans les livres ; cependant nous placerons ici une réflexion qui nous a échappé en parlant de la Tragédie, & qui est commune aux deux genres. C'est que par la même raison qu'un tableau destiné à être vû de loin, doit être peint à grandes touches, le ton du théatre doit être plus haut, le langage plus soûtenu, la prononciation plus marquée que dans la société, où l'on se communique de plus près, mais toûjours dans les proportions de la perspective, c'est-à-dire de maniere que l'expression de la voix soit réduite au degré de la nature, lorsqu'elle parvient à l'oreille des spectateurs. Voilà dans l'un & l'autre genre la seule exagération qui soit permise ; tout ce qui l'excede est vicieux.

On ne peut voir ce que la déclamation a été, sans pressentir ce qu'elle doit être. Le but de tous les arts est d'intéresser par l'illusion ; dans la Tragédie l'intention du poëte est de la produire ; l'attente du spectateur est de l'éprouver ; l'emploi du comédien est de remplir l'intention du poëte & l'attente du spectateur. Or le seul moyen de produire & d'entretenir l'illusion, c'est de ressembler à ce qu'on imite. Quelle est donc la réflexion que doit faire le comédien en entrant sur la scene ? la même qu'a dû faire le poëte en prenant la plume. Qui va parler ? quel est son rang ? quelle est sa situation ? quel est son caractere ? comment s'exprimeroit-il s'il paroissoit lui-même ? Achille & Agamemnon se braveroient-ils en cadence ? On peut nous opposer qu'ils ne se braveroient pas en vers, & nous l'avoüerons sans peine.

Cependant, nous dira-t-on, les Grecs ont crû devoir embellir la Tragédie par le nombre & l'harmonie des vers. Pourquoi, si l'on a donné dans tous les tems au style dramatique une cadence marquée, vouloir la bannir de la déclamation ? Qu'il nous soit permis de répondre, qu'à la vérité, priver le style héroïque du nombre & de l'harmonie, ce seroit dépoüiller la nature de ses graces les plus touchantes ; mais que pour l'embellir il faut prendre ses ornemens en elle-même, la peindre, sinon comme elle a coûtume d'être, du moins comme elle est quelquefois. Or il n'est aucune espece de nombre que la nature n'employe librement dans le style, mais il n'en est aucun dont elle garde servilement la périodique uniformité. Il y a parmi ces nombres un choix à faire & des rapports à observer ; mais de tous ces rapports, les plus flateurs cessent de l'être sans le charme de la variété. Nous préférons donc pour la poësie dramatique, une prose nombreuse aux vers. Qui sans-doute : & le premier qui a introduit des interlocuteurs sur la scene tragique, Eschyle lui-même, pensoit comme nous ; puisqu'obligé de céder au goût des Athéniens pour les vers, il n'a employé que le plus simple & le moins cadencé de tous, afin de se rapprocher autant qu'il lui étoit possible, de cette prose naturelle dont il s'éloignoit à regret. Voudrions-nous pour cela bannir aujourd'hui les vers du dialogue ? non, puisque l'habitude nous ayant rendus insensibles à ce défaut de vraisemblance, on peut joindre le plaisir de voir une pensée, un sentiment ou une image artistement enchâssée dans les bornes d'un vers, à l'avantage de donner pour aide à la mémoire un point fixe dans la rime, & dans la mesure un espace déterminé.

Remontons au principe de l'illusion. Le héros disparoît de la scene, dès qu'on y apperçoit le comédien ou le poëte ; cependant comme le poëte fait penser & dire au personnage qu'il employe, non ce qu'il a dit & pensé, mais ce qu'il a dû penser & dire, c'est à l'acteur à l'exprimer comme le personnage eût dû le rendre. C'est-là le choix de la belle nature, & le point important & difficile de l'art de la déclamation. La noblesse & la dignité sont les décences du théatre héroïque : leurs extrèmes sont l'emphase & la familiarité ; écueils communs à la déclamation & au style, & entre lesquels marchent également le poëte & le comédien. Le guide qu'ils doivent prendre dans ce détroit de l'art, c'est une idée juste de la belle nature. Reste à savoir dans quelles sources le comédien doit la puiser.

La premiere est l'éducation. Baron avoit coûtume de dire qu'un comédien devroit avoir été nourri sur les genoux des reines ; expression peu mesurée, mais bien sentie.

La seconde seroit le jeu d'un acteur consommé ; mais ces modeles sont rares, & l'on néglige trop la tradition, qui seule pourroit les perpétuer. On sait, par exemple, avec quelle finesse d'intelligence & de sentiment Baron dans le début de Mithridate avec ses deux fils, marquoit son amour pour Xipharès & sa haine contre Pharnace. On sait que dans ces vers,

Princes ; quelques raisons que vous me puissiez dire,

Votre devoir ici n'a point dû vous conduire,

Ni vous faire quitter en de si grands besoins,

Vous le Pont, vous Colchos, confiés à vos soins.

il disoit à Pharnace, vous le Pont, avec la hauteur d'un maître & la froide sévérité d'un juge ; & à Xipharès, vous Colchos, avec l'expression d'un reproche sensible & d'une surprise mêlée d'estime, telle qu'un pere tendre la témoigne à un fils dont la vertu n'a pas rempli son attente. On sait que dans ce vers de Pyrrhus, à Andromaque,

Madame, en l'embrassant songez à le sauver,

le même acteur employoit au lieu de la menace, l'expression pathétique de l'intérêt & de la pitié ; & qu'au geste touchant dont il accompagnoit ces mots, en l'embrassant, il sembloit tenir Astyanax entre ses mains, & le présenter à sa mere. On sait que dans ce vers de Severe à Felix,

Servez bien votre Dieu, servez votre monarque,

il permettoit l'un & ordonnoit l'autre avec les gradations convenables au caractere d'un favori de Décie, qui n'étoit pas intolérant. Ces exemples, & une infinité d'autres qui nous ont été transmis par des amateurs éclairés de la belle déclamation, devroient être sans-cesse présens à ceux qui courent la même carriere ; mais la plûpart négligent de s'en instruire, avec autant de confiance que s'ils étoient par eux-mêmes en état d'y suppléer.

La troisieme (mais celle-ci regarde l'action, dont nous parlerons dans la suite), c'est l'étude des monumens de l'antiquité. Celui qui se distingue le plus aujourd'hui dans la partie de l'action théatrale, & qui soûtient le mieux par sa figure l'illusion du merveilleux sur notre scene lyrique, M. Chassé doit la fierté de ses attitudes, la noblesse de son geste, & la belle entente de ses vêtemens, aux chefs-d'oeuvre de Sculpture & de Peinture qu'il a savamment observés.

La quatrieme enfin, la plus féconde & la plus négligée, c'est l'étude des originaux, & l'on n'en voit guere que dans les livres. Le monde est l'école d'un comédien ; théatre immense où toutes les passions, tous les états, tous les caracteres sont en jeu. Mais comme la plûpart de ces modeles manquent de noblesse & de correction, l'imitateur peut s'y méprendre, s'il n'est d'ailleurs éclairé dans son choix. Il ne suffit donc pas qu'il peigne d'après nature, il faut encore que l'étude approfondie des belles proportions & des grands principes du dessein l'ait mis en état de la corriger.

L'étude de l'histoire & des ouvrages d'imagination, est pour lui ce qu'elle est pour le peintre & pour le sculpteur. Depuis que je lis Homere, dit un artiste célebre de nos jours (M. Bouchardon), les hommes me paroissent hauts de vingt piés.

Les livres ne présentent point de modele aux yeux, mais ils en offrent à l'esprit : ils donnent le ton à l'imagination & au sentiment ; l'imagination & le sentiment le donnent aux organes. L'actrice qui liroit dans Virgile,

Illa graves oculos conata attollere, rursùs

Deficit....

Ter sese attollens, cubitoque innixa levavit,

Ter revoluta toro est, oculisque errantibus alto

Quaesivit coelo lucem, ingemuitque reperta.

L'actrice qui liroit cette peinture sublime, apprendroit à mourir sur le théatre. Dans la Pharsale, Afranius lieutenant de Pompée voyant son armée périr par la soif, demande à parler à César ; il paroît devant lui, mais comment ?

Servata precanti

Majestas, non fracta malis ; interque priorem

Fortunam, casusque novos gerit omnia victi,

Sed ducis, & veniam securo pectore poscis.

Quelle image, & quelle leçon pour un acteur intelligent !

On a vû des exemples d'une belle déclamation sans étude, & même, dit-on, sans esprit ; oui sans-doute, si l'on entend par esprit la vivacité d'une conception légere qui se repose sur les riens, & qui voltige sur les choses. Cette sorte d'esprit n'est pas plus nécessaire pour joüer le rôle d'Ariane, qu'il ne l'a été pour composer les fables de la Fontaine & les tragédies de Corneille.

Il n'en est pas de même du bon esprit ; c'est par lui seul que le talent d'un acteur s'étend & se plie à différens caractères. Celui qui n'a que du sentiment, ne joue bien que son propre rôle ; celui qui joint à l'ame l'intelligence, l'imagination & l'étude, s'affecte & se pénétre de tous les caracteres qu'il doit imiter ; jamais le même, & toûjours ressemblant : ainsi l'ame, l'imagination, l'intelligence & l'étude, doivent concourir à former un excellent comédien. C'est par le défaut de cet accord, que l'un s'emporte où il devroit se posséder ; que l'autre raisonne où il devroit sentir : plus de nuances, plus de vérité, plus d'illusion, & par conséquent plus d'intérêt.

Il est d'autres causes d'une déclamation défectueuse ; il en est de la part de l'acteur, de la part du poëte, de la part du public lui-même.

L'acteur à qui la nature a refusé les avantages de la figure & de l'organe, veut y suppléer à force d'art ; mais quels sont les moyens qu'il employe ? Les traits de son visage manquent de noblesse, il les charge d'une expression convulsive ; sa voix est sourde ou foible, il la force pour éclater : ses positions naturelles n'ont rien de grand ; il se met à la torture, & semble par une gesticulation outrée vouloir se couvrir de ses bras. Nous dirons à cet acteur, quelques applaudissemens qu'il arrache au peuple : Vous voulez corriger la nature, & vous la rendez monstrueuse ; vous sentez vivement, parlez de même, & ne forcez rien : que votre visage soit muet ; on sera moins blessé de son silence que de ses contorsions : les yeux pourront vous censurer, mais les coeurs vous applaudiront, & vous arracherez des larmes à vos critiques.

A l'égard de la voix, il en faut moins qu'on ne pense pour être entendu dans nos sales de spectacles, & il est peu de situations au théatre où l'on soit obligé d'éclater ; dans les plus violentes même, qui ne sent l'avantage qu'a sur les cris & les éclats, l'expression d'une voix entrecoupée par les sanglots, ou étouffée par la passion ? On raconte d'une actrice célebre qu'un jour sa voix s'éteignit dans la déclaration de Phédre : elle eut l'art d'en profiter ; on n'entendit plus que les accens d'une ame épuisée de sentiment. On prit cet accident pour un effort de la passion, comme en effet il pouvoit l'être, & jamais cette scène admirable n'a fait sur les spectateurs une si violente impression. Mais dans cette actrice tout ce que la beauté a de plus touchant suppléoit à la foiblesse de l'organe. Le jeu retenu demande une vive expression dans les yeux & dans les traits, & nous ne balançons point à bannir du théatre celui à qui la nature a refusé tous ces secours à la fois. Une voix ingrate, des yeux muets & des traits inanimés, ne laissent aucun espoir au talent intérieur de se manifester au-dehors.

Quelles ressources au contraire n'a point sur la scene tragique celui qui joint une voix flexible, sonore, & touchante, à une figure expressive & majestueuse ? & qu'il connoît peu ses intérêts, lorsqu'il employe un art mal-entendu à profaner en lui la noble simplicité de la nature.

Qu'on ne confonde pas ici une déclamation simple avec une déclamation froide, elle n'est souvent froide que pour n'être pas simple, & plus elle est simple, plus elle est susceptible de chaleur ; elle ne fait point sonner les mots, mais elle fait sentir les choses ; elle n'analyse point la passion, mais elle la peint dans toute sa force.

Quand les passions sont à leur comble, le jeu le plus fort est le plus vrai : c'est-là qu'il est beau de ne plus se posséder ni se connoître. Mais les décences ? les décences exigent que l'emportement soit noble, & n'empêchent pas qu'il ne soit excessif. Vous voulez qu'Hercule soit maître de lui dans ses fureurs ! n'entendez-vous pas qu'il ordonne à son fils d'aller assassiner sa mere ? Quelle modération attendez-vous d'Orosmane ? Il est prince, dites-vous ; il est bien autre chose, il est amant, & il tue Zaïre. Hecube, Clitemnestre, Mérope, Déjanire, sont filles & femmes de héros ; oüi, mais elles sont meres, & l'on veut égorger leurs enfans. Applaudissez à l'actrice (mademoiselle Duménil) qui oublie son rang, qui vous oublie, & qui s'oublie elle-même dans ces situations effroyables, & laissez dire aux ames de glace qu'elle devroit se posséder. Ovide a dit que l'amour se rencontroit rarement avec la majesté. Il en est ainsi de toutes les grandes passions ; mais comme elles doivent avoir dans le style leurs gradations & leurs nuances, l'acteur doit les observer à l'exemple du poëte ; c'est au style à suivre la marche du sentiment ; c'est à la déclamation à suivre la marche du style, majestueuse & calme, violente & impétueuse comme lui.

Une vaine délicatesse nous porte à rire de ce qui fait frémir nos voisins, & de ce qui pénétroit les Athéniens de terreur ou de pitié : c'est que la vigueur de l'ame & la chaleur de l'imagination ne sont pas au même degré dans le caractere de tous les peuples. Il n'en est pas moins vrai, qu'en nous, la réflexion du moins suppléeroit au sentiment, & qu'on s'habitueroit ici comme ailleurs à la plus vive expression de la nature, si le goût méprisable des parodies n'y disposoit l'esprit à chercher le ridicule à côté du sublime : de-là cette crainte malheureuse qui abat & refroidit le talent de nos acteurs. Voyez PARODIE.

Il est dans le public une autre espece d'hommes qu'affecte machinalement l'excès d'une déclamation outrée. C'est en faveur de ceux-ci que les Poëtes eux-mêmes excitent souvent les comédiens à charger le geste & à forcer l'expression, sur-tout dans les morceaux froids & foibles, dans lesquels au défaut des choses ils veulent qu'on enfle les mots. C'est une observation dont les acteurs peuvent profiter pour éviter le piége où les Poëtes les attirent. On peut diviser en trois classes ce qu'on appelle les beaux vers : dans les uns la beauté dominante est dans l'expression : dans les autres elle est dans la pensée ; on conçoit que de ces deux beautés réunies se forme l'espece de vers la plus parfaite & la plus rare. La beauté du fond ne demande pour être sentie que le naturel de la prononciation ; la forme pour éclater & se soûtenir par elle-même, a besoin d'une déclamation mélodieuse & sonnante. Le poëte dont les vers réuniront ces deux beautés, n'exigera point de l'acteur le fard d'un débit pompeux ; il appréhende au contraire que l'art ne défigure ce naturel qui lui a tant coûté : mais celui qui sentira dans ses vers la foiblesse de la pensée ou de l'expression, ou de l'une & de l'autre, ne manquera pas d'exciter le comédien à les déguiser par le prestige de la déclamation : le comédien pour être applaudi se prétera aisément à l'artifice du poëte ; il ne voit pas qu'on fait de lui un charlatan pour en imposer au peuple.

Cependant il est parmi ce même peuple d'excellens juges dans l'expression du sentiment. Un grand prince souhaitoit à Corneille un parterre composé de ministres, & Corneille en demandoit un composé de marchands de la rue saint Denis. Il entendoit par-là des esprits droits & des ames sensibles, sans préjugés, sans prétention. C'est d'un spectateur de cette classe, que dans une de nos provinces méridionales, l'actrice (mademoiselle Clairon) qui joue le rôle d'Ariane avec tant d'ame & de vérité, reçut un jour cet applaudissement si sincere & si juste. Dans la scene où Ariane cherche avec sa confidente quelle peut être sa rivale, à ce vers Est-ce Mégiste, Eglé, qui le rend infidele, l'actrice vit un homme qui les yeux en larmes se penchoit vers elle, & lui crioit d'une voix étouffée : c'est Phedre, c'est Phedre. C'est bien-là le cri de la nature qui applaudit à la perfection de l'art.

Le défaut d'analogie dans les pensées, de liaison dans le style, de nuances dans les sentimens, peut entraîner insensiblement un acteur hors de la déclamation naturelle. C'est une réflexion que nous avons faite, en voyant que les tragédies de Corneille étoient constamment celles que l'on déclamoit avec le plus de simplicité. Rien n'est plus difficile que d'être naturel dans un rôle qui ne l'est pas.

Comme le geste suit la parole, ce que nous avons dit de l'une peut s'appliquer à l'autre : la violence de la passion exige beaucoup de gestes, & comporte même les plus expressifs. Si l'on demande comment ces derniers sont susceptibles de noblesse, qu'on jette les yeux sur les forces du Guide, sur le Poetus antique, sur le Laocoon, &c. Les grands peintres ne feront pas cette difficulté. Les regles défendent, disoit Baron, de lever les bras au-dessus de la tête ; mais si la passion les y porte, ils feront bien : la passion en sait plus que les regles. Il est des tableaux dont l'imagination est émûe, & dont les yeux seroient blessés : mais le vice est dans le choix de l'objet, non dans la force de l'expression. Tout ce qui seroit beau en peinture, doit être beau sur le théatre. Et que ne peut-on y exprimer le desespoir de la soeur de Didon, tel qu'il est peint dans l'Enéide ! Encore une fois, de combien de plaisirs ne nous prive point une vaine délicatesse ? Les Athéniens plus sensibles & aussi polis que nous, voyoient sans dégoût Philoctete pensant sa blessure, & Pilade essuyant l'écume des levres de son ami étendu sur le sable.

L'abatement de la douleur permet peu de gestes ; la réflexion profonde n'en veut aucun : le sentiment demande une action simple comme lui : l'indignation, le mépris, la fierté, la menace, la fureur concentrée, n'ont besoin que de l'expression des yeux & du visage ; un regard, un mouvement de tête, voilà leur action naturelle ; le geste ne feroit que l'affoiblir. Que ceux qui reprochent à un acteur de négliger le geste dans les roles pathétiques de pere, ou dans les rôles majestueux de rois ; apprennent que la dignité n'a point ce qu'ils appellent des bras. Auguste tendoit simplement la main à Cinna, en lui disant : soyons amis. Et dans cette réponse :

Connoissez-vous César pour lui parler ainsi ?

César doit à peine laisser tomber un regard sur Ptolemée.

Ceux-là sur-tout ont besoin de peu de gestes, dont les yeux & les traits sont susceptibles d'une expression vive & touchante. L'expression des yeux & du visage est l'ame de la déclamation ; c'est-là que les passions vont se peindre en caracteres de feu ; c'est de-là que partent ces traits, qui nous pénetrent lorsque nous entendons dans Iphigénie, vous y serez ma fille : dans Andromaque, je ne t'ai point aimé cruel, qu'ai-je donc fait ? dans Atrée, reconnois-tu ce sang ? &c. Mais ce n'est ni dans les yeux seulement, ni seulement dans les traits, que le sentiment doit se peindre ; son expression résulte de leur harmonie, & les fils qui les font mouvoir aboutissent au siége de l'ame. Lorsque Alvarès vient annoncer à Zamore & à Alzire l'arrêt qui les a condamnés, cet arrêt funeste est écrit sur le front de ce vieillard, dans ses regards abattus, dans ses pas chancelans ; on frémit avant de l'entendre. Lorsque Ariane lit le billet de Thesée, les caracteres de la main du perfide se répetent comme dans un miroir sur le visage pâlissant de son amante, dans ses yeux fixes & remplis de larmes, dans le tremblement de sa main. Les anciens n'avoient pas l'idée de ce degré d'expression ; & tel est parmi nous l'avantage des salles peu vastes, & du visage découvert. Le jeu mixte & le jeu muet devoient être encore plus incompatibles avec les masques ; mais il faut avoüer aussi que la plûpart de nos acteurs ont trop négligé cette partie, l'une des plus essentielles de la déclamation.

Nous appellons jeu mixte ou composé, l'expression d'un sentiment modifié par les circonstances, ou de plusieurs sentimens réunis. Dans le premier sens, tout jeu de théatre est un jeu mixte : car dans l'expression du sentiment doivent se fondre à chaque trait les nuances du caractere & de la situation du personnage ; ainsi la férocité de Rhadamiste doit se peindre même dans l'expression de son amour ; ainsi Pyrrhus doit mêler le ton du dépit & de la rage, à l'expression tendre de ces paroles d'Andromaque qu'il a entendues, & qu'il répete en frémissant :

C'est Hector....

Voilà ses yeux, sa bouche, & déjà son audace

C'est lui-même ; c'est toi cher époux que j'embrasse.

Rien de plus varié dans ses détails que le monologue de Camille au 4e acte des Horaces ; mais sa douleur est un sentiment continu qui doit être comme le fond de ce tableau. Et c'est-là que triomphe l'actrice, qui joue ce rôle avec autant de vérité que de noblesse, d'intelligence que de chaleur. Le comédien a donc toûjours au moins trois expressions à réunir, celle du sentiment, celle du caractere, & celle de la situation : regle peu connue, & encore moins observée.

Lorsque deux ou plusieurs sentimens agitent une ame, ils doivent se peindre en même tems dans les traits & dans la voix, même à-travers les efforts qu'on fait pour les dissimuler. Orosmane jaloux veut s'expliquer avec Zaïre ; il desire & craint l'aveu qu'il exige ; le secret qu'il cherche l'épouvante, & il brûle de le découvrir : il éprouve de bonne-foi tous ces mouvemens confus, il doit les exprimer de même. La crainte, la fierté, la pudeur, le dépit, retiennent quelquefois la passion, mais sans la cacher, tout doit trahir un coeur sensible. Et quel art ne demandent point ces demi-teintes, ces nuances d'un sentiment répandues sur l'expression d'un sentiment contraire, sur-tout dans les scenes de dissimulation où le poëte a supposé que ces nuances ne seroient apperçûes que des spectateurs, & qu'elles échapperoient à la pénétration des personnages intéressés ! Telle est la dissimulation d'Attalide avec Roxane, de Cléopatre avec Antiochus, de Néron avec Agrippine. Plus les personnages sont difficiles à séduire par leur caractere & leur situation, plus la dissimulation doit être profonde, plus par conséquent la nuance de fausseté est difficile à ménager. Dans ce vers de Cléopâtre, c'en est fait, je me rends, & ma colere expire ; dans ce vers de Néron, avec Britannicus je me reconcilie, l'expression ne doit pas être celle de la vérité, car le mensonge ne sauroit y atteindre : mais combien n'en doit-elle pas approcher ? En même tems que le spectateur s'apperçoit que Cléopatre & Néron dissimulent, il doit trouver vraisemblable qu'Antiochus & Agrippine ne s'en apperçoivent pas, & ce milieu à saisir est peut-être le dernier effort de l'art de la déclamation. Laisser voir la feinte au spectateur, c'est à quoi tout comédien peut réussir, ne la laisser voir qu'au spectateur, c'est ce que les plus consommés n'ont pas toûjours le talent de faire.

De tout ce que nous venons de dire, il est aisé de se former une juste idée du jeu muet. Il n'est point de scene, soit tragique, soit comique, où cette espece d'action ne doive entrer dans les silences. Tout personnage introduit dans une scene doit v être intéressé, tout ce qui l'intéresse doit l'émouvoir, tout ce qui l'émeut doit se peindre dans ses traits & dans ses gestes : c'est le principe du jeu muet ; & il n'est personne qui ne soit choqué de la négligence de ces acteurs, qu'on voit insensibles & sourds dès qu'ils cessent de parler, parcourir le spectacle d'un oeil indifférent & distrait, en attendant que leur tour vienne de reprendre la parole.

En évitant cet excès de froideur dans les silences du dialogue, on peut tomber dans l'excès opposé. Il est un degré où les passions sont muettes, ingentes stupent : dans tout autre cas, il n'est pas naturel d'écouter en silence un discours dont on est violemment émû, à moins que la crainte, le respect, ou telle autre cause, ne nous retienne. Le jeu muet doit donc être une expression contrainte & un mouvement reprimé. Le personnage qui s'abandonneroit à l'action devroit, par la même raison, se hâter de prendre la parole : ainsi quand la disposition du dialogue l'oblige à se taire, on doit entrevoir dans l'expression muette & retenue de ses sentimens, la raison qui lui ferme la bouche.

Une circonstance plus critique est celle où le poëte fait taire l'acteur à contre-tems. On ne sait que trop combien l'ambition des beaux vers a nui à la vérité du dialogue. Voyez DIALOGUE. Combien de fois un personnage qui interromproit son interlocuteur, s'il suivoit le mouvement de la passion, se voit-il condamné à laisser achever une tirade brillante ? Quel est pour lors le parti que doit prendre l'acteur que le poëte tient à la gêne ? S'il exprime par son jeu la violence qu'on lui fait, il rend plus sensible encore ce défaut du dialogue, & son impatience se communique au spectateur ; s'il dissimule cette impatience, il joue faux en se possédant où il devroit s'emporter. Quoi qu'il arrive, il n'y a point à balancer : il faut que l'acteur soit vrai, même au péril du poëte.

Dans une circonstance pareille, l'actrice qui joue Pénélope (mademoiselle Clairon) a eu l'art de faire d'un défaut de vraisemblance insoûtenable à la lecture, un tableau théatral de la plus grande beauté. Ulisse parle à Pénélope sous le nom d'un étranger. Le poëte, pour filer la reconnoissance, a obligé l'actrice à ne pas lever les yeux sur son interlocuteur : mais à mesure qu'elle entend cette voix, les gradations de la surprise, de l'espérance, & de la joie, se peignent sur son visage avec tant de vivacité & de naturel, le saisissement qui la rend immobile tient le spectateur lui-même dans une telle suspension, que la contrainte de l'art devient l'expression de la nature. Mais les auteurs ne doivent pas compter sur ces coups de force, & le plus sûr est de ne pas mettre les acteurs dans le cas de joüer faux.

Il ne nous reste plus qu'à dire un mot des repos de la déclamation, partie bien importante & bien négligée. Nous avons dit plus haut que la déclamation muette avoit ses avantages sur la parole : en effet la nature a des situations & des mouvemens que toute l'énergie des langues ne feroit qu'affoiblir, dans lesquels la parole retarde l'action, & rend l'expression traînante & lâche. Les peintres dans ces situations devroient servir de modele aux poëtes & aux comédiens. L'Agamemnon de Timante, le saint Bruno en oraison de le Sueur, le Lazare du Rembrant, la descente de croix du Carrache, sont des morceaux sublimes dans ce genre. Ces grands maîtres ont laissé imaginer & sentir au spectateur ce qu'ils n'auroient pû qu'énerver, s'ils avoient tenté de le rendre. Homere & Virgile avoient donné l'exemple aux peintres. Ajax rencontre Ulisse aux enfers, Didon y rencontre Enée. Ajax & Didon n'expriment leur indignation que par le silence : il est vrai que l'indignation est une passion taciturne, mais elles ont toutes des momens où le silence est leur expression la plus énergique & la plus vraie.

Les acteurs ne manquent pas de se plaindre, que les Poëtes ne donnent point lieu à ces silences éloquens, qu'ils veulent tout dire, & ne laissent rien à l'action. Les Poëtes gémissent de leur côté, de ne pouvoir se reposer sur l'intelligence & le talent de leurs acteurs pour l'expression des réticences. Et en général les uns & les autres ont raison ; mais l'acteur qui sent vivement, trouve encore dans l'expression du poëte assez de vuides à remplir.

Baron, dans le rôle d'Ulisse, étoit quatre minutes à parcourir en silence tous les changemens qui frappoient sa vûe en entrant dans son palais.

Phedre apprend que Thesée est vivant. Racine s'est bien gardé d'occuper par des paroles le premier moment de cette situation.

Mon époux est vivant, Oenone, c'est assez,

J'ai fait l'indigne aveu d'un amour qui l'outrage,

Il vit, je ne veux pas en savoir davantage.

C'est au silence à peindre l'horreur dont elle est saisie à cette nouvelle, & le reste de la scene n'en est que le dévéloppement.

Phedre apprend de la bouche de Thesée, qu'Hippolyte aime Aricie. Qu'il nous soit permis de le dire : si le poëte avoit pû compter sur le jeu muet de l'actrice, il auroit retranché ce monologue : Il sort : quelle nouvelle a frappé mon oreille, &c. & n'aurait fait dire à Phedre que ce vers, après un long silence.

Et je me chargerois du soin de le défendre.

Nos voisins sont plus hardis, & par conséquent plus grands que nous dans cette partie. On voit sur le théatre de Londres Barnweld chargé de pesantes chaînes, se rouler avec son ami sur le pavé de la prison, étroitement serrés l'un dans les bras de l'autre ; leurs larmes, leurs sanglots, leurs embrassemens, sont l'expression de leur douleur.

Mais dans cette partie, comme dans toutes les autres, pour encourager & les auteurs & les acteurs à chercher les grands effets, & à risquer ce qui peut les produire, il faut un public sérieux, éclairé, sensible, & qui porte au théatre de Cinna un autre esprit qu'à ceux d'Arlequin & de Gille.

La maniere de s'habiller au théatre, contribue plus qu'on ne pense à la vérité & à l'énergie de l'action ; mais nous nous proposons de toucher cette partie avec celle des décorations. Voyez DECORATION. Cet article est de M. MARMONTEL.

DECLAMATION DES ANCIENS, (Littérature) L'article qui suit nous a été communiqué par M. Duclos de l'académie des Inscriptions & Belles-Lettres, l'un des quarante de l'Académie françoise, & Historiographes de France. On y reconnoîtra la pénétration, les connoissances & la droiture d'esprit que cet objet épineux exigeoit, & qui se font remarquer dans tous les ouvrages que M. Duclos a publiés ; elles y sont souvent réunies à beaucoup d'autres qualités qui paroîtroient déplacées dans cet article ; car il est un ton propre à chaque matiere.

De l'art de partager l'action théatrale, qu'on prétend avoir été en usage chez les Romains. Il seroit difficile de ne pas reconnoitre la supériorité de nos ouvrages dramatiques sur ceux même qui nous ont servi de modeles ; mais comme on ne donne pas volontiers à ses contemporains des éloges sans restriction, on prétend que les anciens ont eu des arts que nous ignorons, & qui contribuoient beaucoup à la perfection du genre dramatique. Tel étoit, dit-on, l'art de partager l'action théatrale entre deux acteurs, de maniere que l'un faisoit les gestes dans le tems que l'autre récitoit. Tel étoit encore l'art de noter la déclamation.

Fixons l'état de la question, tâchons de l'éclaircir, c'est le moyen de la décider ; & commençons par ce qui concerne le partage de l'action.

Sur l'action partagée. L'action comprend la récitation & le geste ; mais cette seconde partie est si naturellement liée à la premiere, qu'il seroit difficile de trouver un acteur qui avec de l'intelligence & du sentiment, eût le geste faux. Les auteurs les plus attentifs au succès de leurs ouvrages, s'attachent à donner à leurs acteurs les tons, les inflexions, & ce qu'on appelle l'esprit du rôle. Si l'acteur est encore capable de s'affecter, de se pénétrer de la situation où il se trouve, c'est-à-dire s'il a des entrailles, il est alors inutile qu'il s'occupe du geste, qui suivra infailliblement : il seroit même dangereux qu'il y donnât une attention qui pourroit le distraire & le jetter dans l'affectation. Les acteurs qui gesticulent le moins, sont parmi nous ceux qui ont le geste le plus naturel. Les anciens pouvoient à la vérité, avoir plus de vivacité & de variété dans le geste que nous n'en avons, comme on en remarque plus aux Italiens qu'à nous ; mais il n'est pas moins vrai que ce geste vif & marqué leur étant naturel, il n'exigeoit pas de leur part plus d'attention que nous n'en donnons au nôtre. On ne voit donc pas qu'il ait jamais été nécessaire d'en faire un art particulier, & il eût été bizarre de le séparer de la récitation, qui peut seule le guider & le rendre convenable à l'action.

J'avoue que nous sommes souvent si prévenus en faveur de nos usages, si asservis à l'habitude, que nous regardons comme déraisonnables les moeurs & les usages opposés aux nôtres. Mais nous avons un moyen d'éviter l'erreur à cet égard ; c'est de distinguer les usages purement arbitraires d'avec ceux qui sont fondés sur la nature, or il est constant que la représentation dramatique doit en être l'image ; ce seroit donc une bisarrerie de séparer dans l'imitation, ce qui est essentiellement uni dans les choses qui nous servent de modele. Si dans quelque circonstance singuliere nous sommes amusés par un spectacle ridicule, notre plaisir naît de la surprise ; le froid & le dégoût nous ramenent bientôt au vrai, que nous cherchons jusque dans nos plaisirs. Le partage de l'action n'eût donc été qu'un spectacle puérile, du genre de nos marionnettes.

Mais cet usage a-t-il existé ? Ceux qui soûtiennent cette opinion, se fondent sur un passage de Tite-Live dont j'ai déjà cité le commencement dans un mémoire, & dont je promis alors d'examiner la suite. V. tome XVII. des. mém. de l'acad. des B. L.

Nous avons fait voir comment la superstition donna naissance au théatre de Rome, & quels furent les progrès des jeux Scéniques. Tite-Live ajoûte que Livius Andronicus osa le premier substituer aux satyres une fable dramatique (240 ans avant Jesus-Christ, 124 depuis l'arrivée des farceurs Etrusques,) ab saturis ausus est primus argumento fabulam serere : d'autres éditions portent argumenta fabularum, expressions qui ne présentent pas un sens net. Ciceron dit plus simplement & plus clairement, primus fabulam docuit.

Les pieces d'Andronicus étoient des imitations des pieces greques (academ. quest. I.) non verba, sed vim graecorum expresserunt poëtarum, dit Ciceron. Cet orateur ne faisoit pas beaucoup de cas des pieces d'Andronicus, & il prétend qu'elles ne méritoient pas qu'on les relût (in Brut.) Livianae fabulae non satis dignae ut iterum legantur. Et Horace, epist. 1. l. II. à Auguste, parle de ceux qui les estimoient plus qu'elles ne méritoient, pour quelques mots heureux qu'on y rencontroit quelquefois. Andronicus avoit fait encore une traduction de l'Odyssée, que Ciceron compare aux statues attribuées à Dédale, dont l'ancienneté faisoit tout le mérite.

Il paroit cependant qu'Andronicus avoit eu autrefois beaucoup de réputation, puisqu'il avoit été chargé dans sa vieillesse (l'an 207 avant J. C.) de composer les paroles & la musique d'une hymne que vingt-sept jeunes filles chanterent dans une procession solemnelle en l'honneur de Junon. Mais il est particulierement célebre par une nouveauté au théatre, dont il fut l'auteur ou l'occasion.

Tite-Live dit qu'Andronicus qui, suivant l'usage de ce tems-là, joüoit lui-même dans ses pieces, s'étant enroüé à force de répeter un morceau qu'on redemandoit, obtint la permission de faire chanter ces paroles par un jeune comédien, & qu'alors il représenta ce qui se chanta avec un mouvement ou un geste d'autant plus vif ; qu'il n'étoit plus occupé du chant canticum egisse aliquanto magis vigenti motu, quia nihil vocis usus impediebat.

Le point de la difficulté est dans ce que Tite-Live ajoûte : De-là, dit-il, vient la coûtume de chanter suivant le geste des comédiens, & de réserver leur voix pour le dialogue : inde ad manum cantari histrionibus coeptum, diverbiaque tantùm ipsorum voci relicta.

Comme le mot canticum signifie quelquefois un monologue, des commentateurs en ont conclu qu'il ne se prenoit que dans cette acception, & que depuis Andronicus la récitation & le geste des monologues se partageoient toûjours entre deux acteurs.

Mais le passage de Tite-Live dont on veut s'appuyer, ne présente pas un sens bien déterminé. Je vis, lorsque je le discutai dans une de nos assemblées, combien il reçut d'interprétations différentes de la part de ceux à qui les anciens auteurs sont le plus familiers, & la plûpart adopterent celui que je vais proposer.

Le canticum d'Andronicus étant composé de chants & de danses, on pourroit entendre par les termes canticum egisse, &c. que cet auteur qui d'abord chantoit son cantique, ou, si l'on veut, sa cantate, & qui exécutoit alternativement ou en même tems les intermedes de danses, ayant altéré sa voix, chargea un autre acteur de la partie du chant, pour danser avec plus de liberté & de force, & que de-là vint l'usage de partager entre différens acteurs la partie du chant & celle de la danse.

Cette explication me paroît plus naturelle que le système du partage de la récitation & du geste ; elle est même confirmée par un passage de Valere Maxime, qui, en parlant de l'avanture d'Andronicus, dit, tacitus gesticulationem peregit ; or gesticulatio est communément pris pour la danse chez les anciens.

Lucien dit aussi (Dialogue sur la danse) : " Autrefois le même acteur chantoit & dansoit ; mais comme on observa que les mouvemens de la danse nuisoient à la voix & empêchoient la respiration, on jugea plus convenable de partager le chant & la danse. "

Si le jeu muet d'Andronicus étoit une simple gesticulation plûtôt qu'une danse, on en pourroit conclure encore que l'accident qui restreignit Andronicus à ne faire que les gestes, auroit donné l'idée de l'art des pantomimes. Il seroit plus naturel d'adopter cette interprétation, que de croire qu'on eût, par une bisarrerie froide, conservé une irrégularité que la nécessité seule eût pû faire excuser dans cette circonstance.

Si l'on rapporte communément l'art des pantomimes au siecle d'Auguste, cela doit s'entendre de sa perfection, & non pas de son origine.

En effet, les danses des anciens étoient presque toûjours des tableaux d'une action connue, ou dont le sujet étoit indiqué par des paroles explicatives. Les danses des peuples de l'Orient, décrites dans Pietro della Valle & dans Chardin, sont encore dans ce genre ; au lieu que les nôtres ne consistent guere qu'à montrer de la légereté, ou présenter des attitudes agréables.

Ces pantomimes avoient un accompagnement de musique d'autant plus nécessaire, qu'un spectacle qui ne frappe que les yeux, ne soûtiendroit pas longtems l'attention. L'habitude où nous sommes d'entendre un dialogue, lorsque nous voyons des hommes agir de concert, fait qu'au lieu du discours que notre oreille attend machinalement, il faut du moins l'occuper par des sons musicaux convenables au sujet. Voyez PANTOMIME.

Si l'usage dont parle Tite-Live devoit s'entendre du partage de la récitation & du geste, il seroit bien étonnant que Ciceron ni Quintilien n'en eussent pas parlé : il est probable qu'Horace en auroit fait mention.

Donat dit simplement que les mesures des cantiques, ou, si l'on veut, des monologues, ne dépendoient pas des acteurs, mais qu'elles étoient reglées par un habile compositeur : diverbia histriones pronuntiabant ; cantica verò temperabantur modis, non à poëtâ, sed à perito artis musices factis. Ce passage ne prouveroit autre chose, sinon que les monologues étoient des morceaux de chant ; mais il n'a aucun rapport au partage de l'action.

Je ne m'étendrai pas davantage sur cet article, & je passe au second, qui demandera beaucoup plus de discussion.

Sur la déclamation notée. L'éclaircissement de cette question dépend de l'examen de plusieurs points ; & pour procéder avec plus de méthode & de clarté, il est nécessaire de définir & d'analyser tout ce qui peut y avoir rapport.

La déclamation théatrale étant une imitation de la déclamation naturelle, je commence par définir celle-ci. C'est une affection ou modification que la voix reçoit, lorsque nous sommes émûs de quelque passion, & qui annonce cette émotion à ceux qui nous écoutent, de la même maniere que la disposition des traits de notre visage l'annonce à ceux qui nous regardent.

Cette expression de nos sentimens est de toutes les langues ; & pour tâcher d'en connoître la nature, il faut pour ainsi dire décomposer la voix humaine, & la considérer sous divers aspects.

1°. Comme un simple son, tel que le cri des enfans.

2°. Comme un son articulé, tel qu'il est dans la parole.

3°. Dans le chant, qui ajoûte à la parole la modulation & la variété des tons.

4°. Dans la déclamation, qui paroît dépendre d'une nouvelle modification dans le son & dans la substance même de la voix ; modification différente de celle du chant & de celle de la parole, puisqu'elle peut s'unir à l'une & à l'autre, ou en être retranchée.

La voix considérée comme un son simple, est produite par l'air chassé des poumons, & qui sort du larynx par la fente de la glotte ; & il est encore augmenté par les vibrations des fibres qui tapissent l'intérieur de la bouche & le canal du nez.

La voix qui ne seroit qu'un simple cri, reçoit en sortant de la bouche deux especes de modifications qui la rendent articulée, & font ce qu'on nomme la parole.

Les modifications de la premiere espece produisent les voyelles, qui dans la prononciation dépendent d'une disposition fixe & permanente de la langue, des levres & des dents. Ces organes modifient par leur position, l'air sonore qui sort de la bouche ; & sans diminuer sa vîtesse, changent la nature du son. Comme cette situation des organes de la bouche, propre à former les voyelles, est permanente, les sons voyelles sont susceptibles d'une durée plus ou moins longue, & peuvent recevoir tous les degrés d'élevation & d'abaissement possibles : ils sont même les seuls qui les reçoivent ; & toutes les variétés, soit d'accens dans la prononciation simple, soit d'intonation musicale dans le chant, ne peuvent tomber que sur les voyelles.

Les modifications de la seconde espece, sont celles que reçoivent les voyelles par le mouvement subit & instantané des organes mobiles de la voix, c'est-à-dire de la langue vers le palais ou vers les dents, & par celui des levres. Ces mouvemens produisent les consonnes, qui ne sont que de simples modifications des voyelles, & toûjours en les précedant.

C'est l'assemblage des voyelles & des consonnes mêlées suivant un certain ordre, qui constitue la parole ou la voix articulée. Voyez CONSONNE, &c.

La parole est susceptible d'une nouvelle modification qui en fait la voix de chant. Celle-ci dépend de quelque chose de différent du plus ou du moins de vîtesse, & du plus ou du moins de force de l'air qui sort de la glotte & passe par la bouche. On ne doit pas non plus confondre la voix de chant avec le plus ou le moins d'élevation des tons, puisque cette variété se remarque dans les accens de la prononciation du discours ordinaire. Ces différens tons ou accents dépendent uniquement de l'ouverture plus ou moins grande de la glotte.

En quoi consiste donc la différence qui se trouve entre la parole simple & la voix de chant ?

Les anciens Musiciens ont établi, après Aristoxene (Element. harmon.) 1°. que la voix de chant passe d'un degré d'élevation ou d'abaissement à un autre degré, c'est-à-dire d'un ton à l'autre, par sault, sans parcourir l'intervalle qui les sépare ; au lieu que celle du discours s'éleve & s'abaisse par un mouvement continu : 2°. que la voix de chant se soûtient sur le même ton considéré comme un point indivisible, ce qui n'arrive pas dans la simple prononciation.

Cette marche par sauts & avec des repos, est en effet celle de la voix de chant. Mais n'y a-t-il rien de plus dans le chant ? Il y a eu une déclamation tragique qui admettoit le passage par saut d'un ton à l'autre, & le repos sur un ton. On remarque la même chose dans certains orateurs. Cependant cette déclamation est encore différente de la voix de chant.

M. Dodart qui joignoit à l'esprit de discussion & de recherche, la plus grande connoissance de la Physique, de l'Anatomie, & du jeu méchanique des parties du corps, avoit particulierement porté son attention sur les organes de la voix. Il observe 1°. que tel homme dont la voix de parole est déplaisante, a le chant très-agréable, ou au contraire : 2°. que si nous n'avons pas entendu chanter quelqu'un, quelque connoissance que nous ayons de sa voix de parole, nous ne le reconnoîtrons pas à sa voix de chant.

M. Dodart, en continuant ses recherches, découvrit que dans la voix de chant il y a de plus que dans celle de la parole, un mouvement de tout le larynx, c'est-à-dire de cette partie de la trachée-artere, qui forme comme un nouveau canal qui se termine à la glotte, qui en enveloppe & qui en soûtient les muscles. La différence entre les deux voix, vient donc de celle qu'il y a entre le larynx assis & en repos sur ses attaches dans la parole, & ce même larynx suspendu sur ses attaches, en action & mû par un balancement de haut en-bas & de bas en-haut. Ce balancement peut se comparer au mouvement des oiseaux qui planent, ou des poissons qui se soûtiennent à la même place contre le fil de l'eau. Quoique les ailes des uns & les nageoires des autres paroissent immobiles à l'oeil, elles font de continuelles vibrations, mais si courtes & si promtes qu'elles sont imperceptibles.

Le balancement du larynx produit dans la voix de chant, une espece d'ondulation qui n'est pas dans la simple parole. L'ondulation soûtenue & moderée dans les belles voix, se fait trop sentir dans les voix chevrotantes ou foibles. Cette ondulation ne doit pas se confondre avec les cadences & les roulemens qui se font par des changemens très-promts & très-délicats de l'ouverture de la glotte, & qui sont composés de l'intervalle d'un ton ou d'un demi-ton.

La voix, soit du chant, soit de la parole, vient toute entiere de la glotte, pour le son & pour le ton ; mais l'ondulation vient entierement du balancement de tout le larynx : elle ne fait point partie de la voix, mais elle en affecte la totalité.

Il résulte de ce qui vient d'être exposé, que la voix de chant consiste dans la marche par saut d'un ton à un autre, dans le sejour sur les tons, & dans cette ondulation du larynx qui affecte la totalité de la voix & la substance même du son.

Après avoir considéré la voix dans le simple cri, dans la parole, & dans le chant ; il reste à l'examiner par rapport à la déclamation naturelle, qui doit être le modele de la déclamation artificielle, soit théatrale, soit oratoire.

La déclamation est, comme nous l'avons déjà dit, une affection ou modification qui arrive à notre voix lorsque, passant d'un état tranquille à un état agité, notre ame est émûe de quelque passion ou de quelque sentiment vif. Ces changemens de la voix sont involontaires, c'est-à-dire qu'ils accompagnent nécessairement les émotions naturelles, & celles que nous venons à nous procurer par l'art, en nous pénétrant d'une situation par la force de l'imagination seule.

La question se réduit donc actuellement à savoir, 1°. si ces changemens de voix expressifs des passions consistent seulement dans les différens degrés d'élévation & d'abbaissement de la voix, & si en passant d'un ton à l'autre, elle marche par une progression successive & continue, comme dans les accens ou intonations prosodiques du discours ordinaire ; ou si elle marche par sauts comme le chant.

2°. S'il seroit possible d'exprimer par des signes ou notes, ces changemens expressifs des passions.

L'opinion commune de ceux qui ont parlé de la déclamation, suppose que ses inflexions sont du genre des intonations musicales, dans lesquelles la voix procede dans des intervalles harmoniques, & qu'il est très-possible de les exprimer par les notes ordinaires de la musique, dont il faudroit tout au plus changer la valeur, mais dont on conserveroit la proportion & le rapport.

C'est le sentiment de l'abbé du Bos, qui a traité cette question avec plus d'étendue que de précision. Il suppose que la déclamation naturelle a des tons fixes, & suit une marche déterminée. Mais si elle consistoit dans des intonations musicales & harmoniques, elle seroit fixée & déterminée par le chant même du récitatif. Cependant l'expérience nous montre que, de deux acteurs qui chantent ces mêmes morceaux avec la même justesse, l'un nous laisse froids & tranquilles, tandis que l'autre avec une voix moins belle & moins sonore nous émeut & nous transporte : les exemples n'en sont pas rares. Il est encore à-propos d'observer que la déclamation se marie plus difficilement avec la voix & le chant, qu'avec celle de la parole.

L'on en doit conclure que l'expression dans le chant, est quelque chose de différent du chant même & des intonations harmoniques ; & que sans manquer à ce qui constitue le chant, l'acteur peut ajoûter l'expression ou y manquer.

Il ne faut pas conclure de-là que toute sorte de chant soit également susceptible de toute sorte d'expression. Les acteurs intelligens n'éprouvent que trop qu'il y a des chants très-beaux en eux-mêmes, qu'il est presque impossible de ployer à une déclamation convenable aux paroles.

Nous pouvons encore remarquer que dans la simple déclamation tragique, deux acteurs jouent le même morceau d'une maniere différente, & nous affectent également ; le même acteur joue le même morceau différemment avec le même succès, à moins que le caractere propre du personnage ne soit fixé par l'histoire ou dans l'exposition de la piece. Si les inflexions expressives de la déclamation ne sont pas les mêmes que les intonations harmoniques du chant ; si elles ne consistent ni dans l'élévation, ni dans l'abbaissement de la voix, ni dans son renflement & sa diminution, ni dans sa lenteur & sa rapidité, non plus que dans les repos & dans les silences ;

Cette ouverture est ovale ; sa longueur est depuis quatre jusqu'à huit lignes ; sa largeur ne va guere qu'à une ligne dans les voix de basse-taille. Plus elle est resserrée, plus les sons deviennent aigus ; & plus elle est ouverte, plus le son est grave & se porte plus loin.

enfin si la déclamation ne résulte pas de l'assemblage de toutes ces choses, quoique la plûpart l'accompagnent, il faut donc que cette expression dépende de quelque autre chose, qui affectant le son même de la voix, la met en état d'émouvoir & de transporter notre ame.

Les langues ne sont que des institutions arbitraires, que de vains sons pour ceux qui ne les ont pas apprises. Il n'en est pas ainsi des inflexions expressives des passions, ni des changemens dans la disposition des traits du visage : ces signes peuvent être plus ou moins forts, plus ou moins marqués ; mais ils forment une langue universelle pour toutes les nations. L'intelligence en est dans le coeur, dans l'organisation de tous les hommes. Les mêmes signes du sentiment, de la passion, ont souvent des nuances distinctives qui marquent des affections différentes ou opposées. On ne s'y méprend point, on distingue les larmes que la joie fait répandre, de celles qui sont arrachées par la douleur.

Si nous ne connoissons pas encore la nature de cette modification expressive des passions qui constitue la déclamation, son existance n'en est pas moins constante. Peut-être en découvrira-t-on le méchanisme.

Avant M. Dodart on n'avoit jamais pensé au mouvement du larynx dans le chant, à cette ondulation du corps même de la voix. La découverte que M. Ferrein a faite depuis des rubans membraneux dans la production du son & des tons, fait voir qu'il reste des choses à trouver sur les sujets qui semblent épuisés. Sans sortir de la question présente, y a-t-il un fait plus sensible, & dont le principe soit moins connu, que la différence de la voix d'un homme & de celle d'un autre ; différence si frappante, qu'il est aussi facile de les distinguer que les physionomies ?

L'examen dans lequel je suis entré fait assez voir que la déclamation, est une modification de la voix distincte du son simple, de la parole & du chant, & que ces différentes modifications se réunissent sans s'altérer. Il reste à examiner s'il seroit possible d'exprimer par des signes ou notes ces inflexions expressives des passions.

Quand on supposeroit avec l'abbé du Bos que ces inflexions consistent dans les différens degrés d'élévation & d'abbaissement de la voix, dans son renflement & sa diminution ; dans sa rapidité & sa lenteur, enfin dans les repos placés entre les membres des phrases, on ne pourroit pas encore se servir des notes musicales.

La facilité qu'on a trouvé à noter le chant, vient de ce qu'entre toutes les divisions de l'octave on s'est borné à six tons fixes & déterminés, ou douze semi-tons, qui en parcourant plusieurs octaves, se répetent toûjours dans le même rapport malgré leurs combinaisons infinies. (M. Burette a montré que les anciens employoient pour marquer les tons du chant jusqu'à 1620 caracteres, auxquels Gui d'Arezzo a substitué un très-petit nombre de notes, qui par leur seule position sur une espece d'échelle, deviennent susceptibles d'une infinité de combinaisons. Il seroit encore très-possible de substituer à la méthode d'aujourd'hui une méthode plus simple, si le préjugé d'un ancien usage pouvoit céder à la raison. Ce seroient des musiciens qui auroient le plus de peine à l'admettre, & peut-être à la comprendre.) Mais il n'y a rien de pareil dans la voix du discours, soit tranquille, soit passionné. Elle marche continuellement dans des intervalles incommensurables, & presque toûjours hors des modes harmoniques : car je ne prétens pas qu'il ne puisse quelquefois se trouver dans une déclamation chantante & vicieuse, & peut-être même dans le discours ordinaire, quelques inflexions qui seroient des tons harmoniques ; mais ce sont des inflexions rares, qui ne rendroient pas la continuité du discours susceptible d'être noté.

L'abbé du Bos dit avoir consulté des musiciens, qui l'ont assûré que rien n'étoit plus facile, que d'exprimer les inflexions de la déclamation avec les notes actuelles de la musique ; qu'il suffiroit de leur donner la moitié de la valeur qu'elles ont dans le chant, & de faire la même réduction à l'égard des mesures. Je crois que l'abbé du Bos & ces musiciens n'avoient pas une idée nette & précise de la question. 1°. Il y a plusieurs tons qui ne peuvent être coupés en deux parties égales. 2°. On doit faire une grande distinction entre des changemens d'inflexions sensibles, & des changemens appréciables. Tout ce qui est sensible n'est pas appréciable, & il n'y a que les tons fixes & déterminés qui puissent avoir leurs signes : tels sont les tons harmoniques ; telle est à l'égard du son simple l'articulation de la parole.

Lorsque je communiquai mon idée à l'académie, M. Freret l'appuya d'un fait qui mérite d'être remarqué. Arcadio Hoangh, chinois de naissance & très-instruit de sa langue, étant à Paris, un habile musicien qui sentit que cette langue est chantante, parce qu'elle est remplie de monosyllabes, dont les accens sont très-marqués pour en varier & déterminer la signification, examina ces intonations en les comparant au son fixe d'un instrument. Cependant il ne put jamais venir à-bout de déterminer le degré d'élévation ou d'abbaissement des inflexions chinoises. Les plus petites divisions du ton, telles que l'eptaméride de M. Sauveur, ou la différence de la quinte juste à la quinte tempérée pour l'accord du clavecin, étoient encore trop grandes, quoique cette eptaméride soit la 49e partie du ton, & la 7e du comma : de plus, la quantité des intonations chinoises varioit presque à chaque fois que Hoangh les répétoit ; ce qui prouve qu'il peut y avoir encore une latitude sensible entre des inflexions très-délicates, & qui cependant sont assez distinctes pour exprimer des idées différentes.

S'il n'est pas possible de trouver dans la proportion harmonique des subdivisions capables d'exprimer les intonations d'une langue, telle que la chinoise qui nous paroît très-chantante, où trouveroit-on des subdivisions pour une langue presque monotone comme la nôtre ?

La comparaison qu'on fait des prétendues notes de la déclamation avec celles de la chorégraphie d'aujourd'hui, n'a aucune exactitude, & appuie même mon sentiment. Toutes nos danses sont composées d'un nombre de pas assez bornés, qui ont chacun leur nom, & dont la nature est déterminée. Les notes chorégraphiques montrent au danseur quels pas il doit faire, & quelle ligne il doit décrire sur le terrein ; mais c'est la moindre partie du danseur : ces notes ne lui apprendront jamais à faire les pas avec grace, à regler les mouvemens du corps, des bras, de la tête, en un mot toutes les attitudes convenables à sa taille, à sa figure, & au caractere de sa danse.

Les notes déclamatoires n'auroient pas même l'utilité médiocre qu'ont les notes chorégraphiques. Quand on accorderoit que les tons de la déclamation seroient déterminés, & qu'ils pourroient être exprimés par des signes ; ces signes formeroient un dictionnaire si étendu, qu'il exigeroit une étude de plusieurs années. La déclamation deviendroit un art encore plus difficile que la musique des anciens, qui avoit 1620 notes. Aussi Platon veut-il que les jeunes gens, qui ne doivent pas faire leur profession de la musique, n'y sacrifient que trois ans.

Enfin cet art, s'il étoit possible, ne serviroit qu'à former des acteurs froids, qui par l'affectation & une attention servile défigureroient l'expression que le sentiment seul peut inspirer ; ces notes ne donneroient ni la finesse, ni la délicatesse, ni la grace, ni la chaleur, qui font le mérite des acteurs & le plaisir des spectateurs.

De ce que je viens d'exposer, il résulte deux choses. L'une est l'impossibilité de noter les tons déclamatoires, comme ceux du chant musical, soit parce qu'ils ne sont pas fixes & déterminés, soit parce qu'ils ne suivent pas les proportions harmoniques, soit enfin parce que le nombre en seroit infini. La seconde est l'inutilité dont seroient ces notes, qui serviroient tout au plus à conduire des acteurs médiocres, en les rendant plus froids qu'ils ne le seroient en suivant la nature.

Il reste une question de fait à examiner : savoir si les anciens ont eu des notes pour leur déclamation. Aristoxene dit qu'il y a un chant du discours qui naît de la différence des accens ; & Denis d'Halicarnasse nous apprend que chez les Grecs l'élévation de la voix dans l'accent aigu, & son abbaissement dans le grave, étoient d'une quinte entiere ; & que dans l'accent circonflexe, composé des deux autres, la voix parcouroit deux fois la même quinte en montant & en descendant sur la même syllabe.

Comme il n'y avoit dans la langue grecque aucun mot qui n'eût son accent ; ces élévations & abbaissemens continuels d'une quinte devoient rendre la prononciation grecque assez chantante. Les Latins (Cic. orat. 57. Quint. l. IX.) avoient, ainsi que les Grecs, les accens aigu, grave, & circonflexe ; & ils y joignoient encore d'autres signes, propres à marquer les longues, les breves, les repos, les suspensions, l'accélération, &c. Ce sont ces notes de la prononciation dont parlent les grammairiens des siecles postérieurs, qu'on a prises pour celles de la déclamation.

Cicéron en parlant des accens employe le terme général de sonus, qu'il prend encore dans d'autres acceptions.

On ignore quelle étoit la valeur des accens chez les Latins : mais on sait qu'ils étoient, comme les grecs, fort sensibles à l'harmonie du discours ; ils avoient des longues & des breves, les premieres en général doubles des secondes dans leur durée, & ils en avoient aussi d'indéterminées, irrationales. Mais nous ignorons la valeur de ces durées, & nous ne savons pas davantage si, dans les accens, on partoit d'un ton fixe & déterminé.

Comme l'imagination ne peut jamais suppléer au défaut des impressions reçûes par les sens, on n'est pas plus en état de se représenter des sons qui n'ont pas frappé l'oreille, que des couleurs qu'on n'a pas vûes, on des odeurs & des saveurs qu'on n'a pas éprouvées. Ainsi je doute fort que les critiques qui se sont le plus enflammés sur le mérite de l'harmonie des langues greque & latine, ayent jamais eû une idée bien ressemblante des choses dont ils parloient avec tant de chaleur. Nous savons qu'elles avoient une harmonie ; mais nous devons avoüer qu'elles n'ont plus rien de semblable, puisque nous les prononçons avec les intonations & les inflexions de notre langue naturelle qui sont très-différentes.

Je suis persuadé que nous serions fort choqués de la véritable prosodie des anciens ; mais comme en fait de sensations, l'agrément & le désagrément dépendent de l'habitude des organes, les Grecs & les Romains pouvoient trouver de grandes beautés dans ce qui nous déplairoit beaucoup.

Cicéron dit que la déclamation met encore une nouvelle modification dans la voix, dont les inflexions suivoient les mouvemens de l'ame (Orator. n°. 16.) Vocis mutationes totidem sunt quot animorum qui maximè voce moventur ; & il ajoûte qu'il y a une espece de chant dans la récitation animée du simple discours ; Est etiam in dicendo cantus obscurior.

Mais cette prosodie qui avoit quelques caracteres du chant, n'en étoit pas un véritable, quoiqu'il y eût des accompagnemens de flûtes ; sans quoi il faudroit dire que Caïus Gracchus haranguoit en chantant, puisqu'il avoit derriere lui un esclave qui regloit ses tons avec une flûte. Il est vrai que la déclamation du théatre, modulatio scenica, avoit pénétré dans la tribune, & c'étoit un vice que Cicéron & Quintilien après lui recommandoient d'éviter. Cependant on ne doit pas s'imaginer que Gracchus eût dans ses harangues un accompagnement suivi. La flûte ou le tonorion de l'esclave ne servoit qu'à ramener l'orateur à un ton modéré, lorsque sa voix montoit trop haut, ou descendoit trop bas. Ce flûteur qui étoit caché derriere Gracchus, qui staret occultè post ipsum, n'étoit vraisemblablement entendu que de lui, lorsqu'il falloit donner ou rétablir le ton. Cicéron, Quintilien, & Plutarque ne nous donnent pas une autre idée de l'usage du tonorion. Quo illum aut remissum excitaret, aut à contentione revocaret. Cic. l. III. de orat. Cui concionanti consistens post eum musices fistulâ, quam tonorion vocant, modos quibus deberet intendi ministrabat. Quintil. lib. l. c. x. Il paroît que c'est le diapason d'aujourd'hui.

" Caius Gracchus l'orateur, qui étoit de nature homme âpre, véhément & violent en sa façon de dire, avoit une petite flûte bien accommodée, avec laquelle les musiciens ont accoûtumé de conduire tout doucement la voix du haut en-bas, & du bas en-haut, par toutes les notes pour enseigner à entonner ; & ainsi comme il haranguoit, il y avoit l'un de ses serviteurs qui étant debout derriere lui, comme il sortoit un petit de ton en parlant, lui entonnoit un ton plus doux & plus gracieux en le retirant de son exclamation, & lui ôtant l'âpreté & l'accent colérique de sa voix " Plutarque, dans son traité comment il faut retenir la colere, traduction d'Amyot.

Les flûtes du théatre pouvoient faire une sorte d'accompagnement suivi, sans que la récitation fût un véritable chant, il suffisoit qu'elle en eût quelques caracteres. Je crois qu'on pourroit prendre un parti moyen entre ceux qui regardent la déclamation des anciens comme un chant semblable à nos opéra, & ceux qui croyent qu'elle étoit du même genre que celle de notre théatre.

Après tout ce que viens d'exposer, je ne serois pas éloigné de penser que les Romains avoient un art de noter la prononciation, plus exactement que nous ne la marquons aujourd'hui. Peut-être même y avoit-il des notes pour indiquer aux acteurs commençans, les tons qu'ils devoient employer dans certaines impressions, parce que leur déclamation étoit accompagnée d'une basse de flûtes, & qu'elle étoit d'un genre absolument différent de la nôtre. L'acteur pouvoit ne mettre guere plus de sa part dans la récitation, que nos acteurs n'en mettent dans le récitatif de nos opéra.

Ce qui me donne cette idée, car ce n'est pas un fait prouvé, c'est l'état même des acteurs à Rome ; ils n'étoient pas, comme chez les Grecs, des hommes libres qui se destinoient à une profession, qui chez eux n'avoit rien de bas dans l'opinion publique, & qui n'empêchoit pas celui qui l'exerçoit de remplir des emplois honorables. A Rome ces acteurs étoient ordinairement des esclaves étrangers ou nés dans l'esclavage : ce ne fut que l'état vil de la personne qui avilit cette profession. Le latin n'étoit pas leur langue maternelle, & ceux mêmes qui étoient nés à Rome, ne devoient parler qu'un latin altéré par la langue de leurs peres & de leurs camarades. Il falloit donc que les maîtres qui les dressoient pour le théatre, commençassent par leur donner la vraie prononciation, soit par rapport à la durée des mesures ; soit par rapport à l'intonation des accens ; & il est probable que dans les leçons qu'ils leur donnoient à étudier, ils se servoient des notes dont les Grammairiens postérieurs ont parlé. Nous serions obligés d'user des mêmes moyens, si nous avions à former pour notre théatre un acteur normand ou provençal, quelqu'intelligence qu'il eût d'ailleurs. Si de pareils soins seroient nécessaires pour une prosodie aussi simple que la nôtre, combien en devoit-on prendre avec des étrangers pour une prosodie qui avoit quelques-uns des caracteres du chant ? Il est assez vraisemblable qu'outre les marques de la prononciation réguliere, on devoit employer pour une déclamation théatrale qui avoit besoin d'un accompagnement, des notes, pour les élevations & les abaissemens de voix d'une quantité déterminée, pour la valeur précise des mesures, pour presser ou ralentir la prononciation, l'interrompre, l'entrecouper, augmenter ou diminuer la force de la voix, &c.

Voilà quelle devoit être la fonction de ceux que Quintilien nomme artifices pronuntiandi. Mais tous ces secours n'ont encore rien de commun avec la déclamation considérée comme étant l'expression des sentimens & de l'agitation de l'ame. Cette expression est si peu du ressort de la note, que dans plusieurs morceaux de musique, les compositeurs sont obligés d'écrire en marge dans quel caractere ces morceaux doivent être exécutés. La parole s'écrit, le chant se note ; mais la déclamation expressive de l'ame ne se prescrit point ; nous n'y sommes conduits que par l'émotion qu'excitent en nous les passions qui nous agitent. Les acteurs ne mettent de vérité dans leur jeux, qu'autant qu'ils excitent en nous une partie de ces émotions. S i vis me flere, dolendum est, &c.

A l'égard de la simple récitation, celle des Romains étant si différente de la nôtre, ce qui pouvoit être d'usage alors ne pourroit s'employer aujourd'hui. Ce n'est pas que nous n'ayons une prosodie à laquelle nous ne pourrions manquer sans choquer sensiblement l'oreille : un auteur ou un orateur qui emploiroit un é fermé bref au lieu d'un ê ouvert long, révolteroit un auditoire, & paroîtroit étranger au plus ignorant des auditeurs instruit par le simple usage ; car l'usage est le grand-maître de la prononciation, sans quoi les regles surchargeroient inutilement la mémoire.

Je crois avoir montré à quoi pouvoient se réduire les prétendues notes déclamatoires des anciens, & la vanité du système proposé à notre égard. En reconnoissant les anciens pour nos maîtres & nos modeles, ne leur donnons pas une supériorité imaginaire : le plus grand obstacle pour les égaler est de les regarder comme inimitables. Tâchons de nous préserver également de l'ingratitude & de la superstition littéraire.

Nos qui sequimur probabilia, nec ultra id quod verisimile occurrit progredi possumus, & refellere sine pertinaciâ, & refelli sine iracundiâ, parati summus. Cicér. Tuscul. 2.

DECLAMATION, (Musiq.) c'est le nom qu'on donne au chant de scene que les Musiciens ont appellé improprement récitatif. Voyez RECITATIF. Cette espece de déclamation n'est & ne doit être autre chose, que l'expression en chant du sentiment qu'expriment les paroles. Voyez EXPRESSION.

Les vieillards attachés aux beaux vers de Quinault, qu'ils ont appris dans leur jeunesse avec le chant de Lulli, reprochent aux opéra modernes qu'il y a trop peu de vers de déclamation. Les jeunes gens qui ont savouré le brillant, la variété, le feu de la nouvelle Musique, sont ennuyés de la trop grande quantité de déclamation des opéra anciens. Les gens de goût qui savent évaluer les choses, qu'aucun préjugé n'entraîne, & qui desirent le progrès de l'art, veulent que l'on conserve avec soin la belle déclamation dans nos opéra, & qu'elle y soit unie à des divertissemens ingénieux, à des tableaux de musique, à des chants legers, &c. & enfin ils pensent que la déclamation doit être la base & comme les gros murs de l'édifice, & que toutes les autres parties doivent concourir pour en former les embellissemens.

Le succès des scenes de déclamation dépend presque toûjours du poëte : on ne connoît point de scene bien faite dans ce genre qui ait été manquée par un musicien, quelque médiocre qu'il ait été d'ailleurs. Le chant de celles de Médée & Jason a été fait par l'abbé Pellegrin, qui n'étoit rien moins que musicien sublime.

L'effort du génie a été d'abord de trouver le chant propre à la langue & au genre : il en est de cette invention comme de presque toutes les autres ; les premiers raiyons de lumiere que l'inventeur a répandus ont suffi pour éclairer ceux qui sont venus après lui : Lulli a fait la découverte ; ce qui sera prouvé à l'article RECITATIF. (B)

DECLAMATION, (Belles-lettres) discours ou harangue sur un sujet de pure invention que les anciens rhéteurs faisoient prononcer en public à leurs écoliers afin de les exercer.

Chez les Grecs la déclamation prise en ce sens étoit l'art de parler indifféremment sur toutes sortes de sujets, & de soûtenir également le pour & le contre, de faire paroître juste ce qui étoit injuste, & de détruire, au moins de combattre les plus solides raisons. C'étoit l'art des sophistes que Socrate avoit décrédité, mais que Démétrius de Phalere remit depuis en vogue. Ces sortes d'exercices, comme le remarque M. de S. Evremont, n'étoient propres qu'à mettre de la fausseté dans l'esprit & à gâter le goût, en accoûtumant les jeunes gens à cultiver leur imagination plûtôt qu'à former leur jugement, & à chercher des vraisemblances pour en imposer aux auditeurs, plûtôt que de bonnes raisons pour les convaincre. Voyez SOPHISTE.

Déclamation est un mot connu dans Horace, & plus encore dans Juvénal ; mais il ne le fut point à Rome avant Cicéron & Calvus. Ce fut par ces sortes de compositions, que dans sa jeunesse ce grand orateur se forma à l'éloquence. Comme elles étoient une image de ce qui se passoit dans les conseils & au barreau, tous ceux qui aspiroient à l'éloquence, ou qui vouloient s'y perfectionner, c'est-à-dire les premieres personnes de l'état, s'appliquoient à ces exercices, qui étoient tantôt dans le genre délibératif, & tantôt dans le judiciaire, rarement dans le démonstratif. On croit qu'un rhéteur nommé Plotius Gallus en introduisit le premier l'usage à Rome.

Tant que ces déclamations se tinrent dans de justes bornes, & qu'elles imiterent parfaitement la forme & le style des véritables plaidoyers, elles furent d'une grande utilité ; car les premiers rhéteurs latins les avoient conçues d'une toute autre maniere que n'avoient fait les sophistes grecs : mais elles dégénérerent bien-tôt par l'ignorance & le mauvais gout des maîtres. On choisissoit des sujets fabuleux tout extraordinaires, & qui n'avoient aucun rapport aux matieres du barreau. Le style répondoit au choix des sujets : ce n'étoient qu'expressions recherchées, pensées brillantes, pointes, antitheses, jeux de mots, figures outrées, vaine enflure, en un mot ornemens puériles entassés sans jugement, comme on peut s'en convaincre par la lecture d'une ou de deux de ces pieces recueillies par Seneque : ce qui faisoit dire à Pétrone que les jeunes gens sortoient des écoles publiques avec un goût gâté, n'y ayant rien vû ni entendu de ce qui est d'usage, mais des imaginations bisarres & des discours ridicules. Aussi convient-on généralement que ces déclamations furent une des principales causes de la corruption de l'éloquence parmi les Romains.

Aujourd'hui la déclamation est bornée à certains exercices qu'on fait faire aux étudians pour les accoûtumer à parler en public. C'est en ce sens qu'on dit une déclamation contre Annibal, contre Pyrrhus, les déclamations de Quintilien.

Dans certains colléges on appelle déclamations, de petites pieces de théatre qu'on fait déclamer aux écoliers pour les exercer, ou même une tragédie qu'ils représentent à la fin de chaque année. On en a reconnu l'abus dans l'université de Paris, où on leur a substitué des exercices sur les auteurs classiques, beaucoup plus propres à former le goût, & qui accoûtument également les jeunes gens à cette confiance modeste, nécessaire à tous ceux qui sont obligés de parler en public. Voyez COLLEGE.

Déclamation se prend aussi pour l'art de prononcer un discours, avec les tons & les gestes convenables. Voyez les deux articles précédens. (G)


DÉCLARATIONS. f. (Jurispr.) se dit d'un acte verbal ou par écrit, par lequel on déclare quelque chose. Il y a plusieurs sortes de déclarations.

Déclaration, quand on n'ajoûte point d'autre qualification, signifie ordinairement ce qui est déclaré par quelqu'un dans un acte, soit judiciaire ou extrajudiciaire. On demande acte ou lettres de la déclaration d'une partie ou de son procureur, & le juge en donne acte ; quand il l'a fait, la déclaration ne peut plus être révoquée. (A)

Déclaration censuelle, est celle qui est passée pour un héritage tenu en censive. Voyez ci-après déclaration d'héritages. (A)

Déclaration d'un condamné à mort, voyez ACCUSE & CONDAMNE A MORT. (A)

Déclaration des confins, c'est l'explication & la désignation des limites d'un héritage. Voyez CONFINS. (A)

Déclaration de dépens, est l'état des dépens adjugés à une partie. Le procureur de celui qui a obtenu une condamnation de dépens, signifie au procureur adverse sa déclaration de dépens, contenant un état de ses dépens détaillés article par article ; & après qu'ils ont été réglés on en délivre un exécutoire. La déclaration de dépens differe du mémoire de frais, en ce que celle-ci ne comprend que les dépens qui ont été adjugés à une partie contre l'autre, & qui passent en taxe ; au lieu que le mémoire de frais est l'état que le procureur donne à sa partie de tous les frais, faux frais & déboursés qu'il a faits pour elle. (A)

Déclaration de dommages & intérêts, est l'état qu'une partie fait signifier à l'autre des dommages & intérêts qui lui ont été adjugés, lorsque le jugement ne les a point fixés à une somme certaine, mais a seulement condamné une partie aux dommages & intérêts de l'autre, à donner par déclaration, c'est-à-dire suivant la déclaration qui en sera donnée, & sur laquelle le juge se réserve de statuer. (A)

Déclaration d'héritages, est une reconnoissance que le censitaire passe au profit du seigneur direct, & par laquelle il confesse tenir de lui certains héritages dont il fait l'énumération & en marque les charges. Quand le seigneur a obtenu des lettres de terrier, le censitaire doit passer sa déclaration au terrier ; auquel cas il est dû au notaire par le censitaire cinq sous pour le premier article, & six blancs pour chacun des articles suivans. Voyez TERRIER. Le seigneur qui n'a pas obtenu de lettres de terrier, peut néanmoins obliger chaque censitaire de lui passer déclaration tous les vingt-neuf ans, pour la conservation de la quotité du cens & autres droits ; toute la différence est qu'en ce cas le censitaire peut passer sa déclaration devant tel notaire qu'il veut. (A)

Déclaration d'hypotheque, est ce qui tend à déclarer un héritage affecté & hypothéqué à quelque créance. On forme une demande en déclaration d'hypotheque, lorsque l'on a un droit acquis & exigible sur l'héritage ; au lieu que lorsqu'on n'a qu'un droit éventuel, par exemple un droit qui n'est pas encore ouvert, on forme seulement une action ou demande en interruption pour empêcher la prescription. La demande en déclaration d'hypotheque doit être formée avant que la prescription de l'hypotheque soit acquise. (A)

Déclaration en jugement, est celle qui est faite devant le juge, pro tribunali sedente. (A)

Déclaration au profit d'un tiers, est un acte ou une clause d'un acte où quelqu'un reconnoit n'avoir agi que pour un tiers qu'il nomme. (A)

DECLARATION DU ROI, est une loi par laquelle le Roi explique, réforme ou révoque une ordonnance ou édit.

Les déclarations du Roi sont des lettres patentes de grande chancellerie qui commencent par ces mots, à tous ceux qui ces présentes lettres verront : elles sont scellées du grand sceau de cire jaune, sur une double queue de parchemin, & sont datées du jour, du mois & de l'année ; en quoi elles different des ordonnances & édits qui commencent par ces mots, à tous présens & à venir ; & sont signés du Roi, visés par le chancelier, scellés du grand sceau en cire verte sur des lacs de soie verte & rouge, & ne sont datés que du mois & de l'année. Il y a néanmoins quelques édits où ces différences n'ont pas été bien observées, & auxquels on n'a donné la forme que d'une déclaration, tels que l'édit de Cremieu du 19 Juin 1539. (A)

DECLARATION, (Lettres de) sont des lettres patentes accordées à ceux qui, après avoir été longtems absens hors du royaume, & avoir en quelque sorte abdiqué leur patrie, reviennent en France ; comme ils ne sont pas étrangers, ils n'ont pas besoin de lettres de naturalité, mais de lettres de déclaration, pour purger le vice de la longue absence. Bacquet, tr. du droit d'aubaine, ch. jx. (A)

DECLARATION DE GUERRE, (Hist. anc. & mod.) c'étoit chez les anciens un acte public fait par les hérauts ou féciaux, qui signifioient aux ennemis les griefs qu'on avoit contre eux, & qu'on les exhortoit d'abord à réparer, sans quoi on leur déclaroit la guerre. Cette coûtume fut religieusement observée chez les Grecs & chez les Romains. Elle se pratiquoit de la sorte chez ceux-ci, où Ancus Martius leur quatrieme roi l'avoit établie. L'officier public nommé fécial ou héraut, la tête couverte d'un voile de lin, se transportoit sur les frontieres du peuple auquel on se préparoit à faire la guerre, & là il exposoit à haute voix les sujets de plainte du peuple romain, & la satisfaction qu'il demandoit pour les torts qu'on lui avoit faits, prenant Jupiter à témoin en ces termes qui renfermoient une horrible imprécation contre lui-même, & encore plus contre le peuple dont il n'étoit que la voix : " Grand dieu ! si c'est contre l'équité & la justice que je viens ici au nom du peuple romain demander satisfaction, ne souffrez pas que je revoye jamais ma patrie. " Il répétoit la même chose, en changeant seulement quelques termes, à la premiere personne qu'il rencontroit à l'entrée de la ville & dans la place publique. Si au bout de trente-trois jours on ne faisoit point satisfaction, le même officier retournoit vers ce peuple, & prenoit hautement les dieux à témoins que tel peuple qu'il nommoit étant injuste, & refusant la satisfaction demandée, on alloit délibérer à Rome sur les moyens de se la faire rendre. Et dès que la guerre avoit été résolue dans le sénat, le fécial retournoit sur les frontieres de ce peuple pour la troisieme fois, & là en présence au moins de trois personnes il prononçoit la formule de déclaration de guerre ; après quoi il lançoit une javeline sur les terres de ce peuple ennemi, ce qui étoit regardé comme le premier acte d'hostilité. Aujourd'hui la guerre se déclare avec moins de cérémonies ; mais les rois pour montrer l'équité de la déclaration, en exposent les raisons dans des manifestes, que l'on publie, soit dans le royaume, soit chez l'étranger. Voyez MANIFESTE. (G)

DECLARATION, (Comm.) s'y dit des mémoires qu'un débiteur donne à ses créanciers de ses effets & de ses biens, lorsqu'à cause du mauvais état de ses affaires, ou il en veut obtenir une remise de partie de ce qu'il leur doit, ou un délai pour le payement. Voyez BANQUEROUTE.

Déclaration signifie encore la même chose que contre-lettres. Voyez CONTRE-LETTRE.

DECLARATION, en termes de Doüanne & de Commerce, est un état ou facture circonstanciée de ce qui est contenu dans les balles, ballots ou caisses que les voituriers conduisent dans les bureaux d'entrée ou de sortie.

Par l'ordonnance des cinq grosses fermes de 1687, les marchands ou voituriers qui veulent faire entrer des marchandises dans le royaume ou en faire sortir, sont obligés d'en faire leur déclaration ; ceux qui en sortent, au premier & plus prochain bureau du chargement de leurs marchandises ; & ceux qui y entrent, au bureau le plus proche de leur route.

Ces déclarations, soit d'entrée, soit de sortie, doivent contenir la qualité, le poids, le nombre & la mesure des marchandises, le nom du marchand ou facteur qui les envoye & de celui à qui elles sont adressées, le lieu du chargement & celui de la destination, enfin les marques & numéros des ballots.

De plus, elles doivent être signées par les marchands ou propriétaires des marchandises ou leurs facteurs, ou même simplement par les conducteurs & voituriers, & être enregistrées par les commis des bureaux où elles se font.

En un mot c'est proprement un double des factures qui restent entre les mains des visiteurs, receveurs ou contrôleurs, pour leur sûreté, & pour justifier qu'ils ont fait payer les droits sur le pié porté par les tarifs. C'est sur ces déclarations fournies au bureau, que les commis délivrent ce qu'on appelle en termes de doüanne acquit de payement. Voyez ACQUIT.

Les capitaines, maîtres, patrons de barques & de vaisseaux, & autres bâtimens marchands qui arrivent dans les ports ou autres lieux où il y a des bureaux, sont tenus de donner pareilles déclarations dans les vingt-quatre heures après leur arrivée, & de présenter leur connoissement : ce n'est qu'ensuite que les marchandises sont visitées, pesées, mesurées & nombrées, & les droits payés.

Les voituriers & conducteurs de marchandises, soit par eau soit par terre, qui n'ont pas en main leurs factures ou déclarations à leur arrivée dans les bureaux, sont tenus de déclarer sur les registres le nombre de leurs balles, ballots, &c. leurs marques & numéros ; à la charge de faire ou de rapporter dans quinzaine, si c'est par terre, & dans six semaines si c'est par mer, une déclaration des marchandises en détail ; & cependant les balles, ballots, &c. doivent rester en dépôt dans le bureau.

Quand une fois on a donné sa déclaration, on n'y peut plus augmenter ou diminuer, sous prétexte d'omission ou autrement ; & la vérité ou la fausseté de la déclaration doit être jugée sur ce qui a été déclaré en premier lieu. Lorsqu'une déclaration se trouve fausse dans la qualité des marchandises, elles doivent être confisquées, & toutes celles de la même facture appartenantes à celui qui a fait la fausse déclaration, même l'équipage, s'il lui appartient ; mais non la marchandise ou l'équipage appartenant à d'autres marchands, à moins qu'ils n'ayent contribué à la fraude ; & si la déclaration se rencontre fausse dans la quantité, la confiscation n'a lieu que pour ce qui n'a point été déclaré.

Quoique ces dispositions de l'ordonnance de 1687 semblassent prévenir toutes les contestations, qui pourroient survenir entre les marchands & les commis des bureaux, l'expérience ayant appris qu'elles n'étoient encore que trop fréquentes, le roi fit dresser au conseil en 1723 un nouveau reglement sur le même sujet. Il est rédigé en neuf articles, qui expliquent, modifient ou confirment l'ordonnance de 1687. On peut le voir dans le dictionnaire de Comm. de Savary, d'où cet Article est tiré. (G)


DECLARATOIREadj. (Jurispr.) On appelle acte déclaratoire, celui qui ne tend simplement qu'à faire une déclaration d'un fait ou à expliquer quelque chose, sans contenir aucune nouvelle obligation ou disposition. Voyez ci-devant DECLARATION. (A)


DECLICQS. m. (Art méchan. & Hydraul.) Ce terme désigne toute espece de ressort, tel que celui qu'on attache à un bélier ou mouton d'une pesanteur extraordinaire qu'on éleve bien haut ; & par le moyen d'une petite corde qui détache le déclicq, on fait tomber le mouton sur la tête d'un pilot. (K)


DECLINS. m. (Pathol.) decrementum, . Les Medecins appellent de ces noms le tems de la maladie auquel, comme dit très-bien Aëtius, l. V. tout ce qui établit cet état contre nature, se fait d'une maniere opposée à ce qui se faisoit dans le tems de l'augment ou accroissement ; car tous les symptomes diminuent dans le déclin. Le malade, quoique souvent très-affoibli par la violence du mal, commence cependant à le supporter plus facilement, & tout ce qui restoit de la santé augmente sensiblement.

On voit par conséquent que le danger qui se trouve dans l'état le plus violent des maladies aiguës, est passé (voyez ÉTAT) quand la maladie va en diminuant.

C'est sur ce principe que Galien, liv. III. des crises, a prétendu qu'il n'y a plus rien à craindre pour la vie après l'état de la maladie ; & que si quelques malades ont péri après ce tems ; cela n'est arrivé que par leurs fautes particulieres, ou par celle du medecin ; car après que la nature a repris le dessus, dit-il, qu'elle a vaincu en résistant aux plus grands efforts du mal, & qu'elle a détruit les plus grands obstacles qu'elle trouvoit à l'exercice de ses fonctions, il ne peut pas se faire qu'elle succombe ensuite.

Cependant les solides & les fluides du corps ont souffert de si grands changemens par la maladie qui a précedé, qu'il en résulte quelquefois de nouvelles maladies auxquelles les malades succombent ; mais alors ce n'est pas, à proprement parler, la premiere qui les fait mourir, c'en est une autre qui est une suite de celle-ci.

Le déclin n'est pas sensible dans toutes les maladies ; celles qui se terminent par la mort n'en ont point, parce qu'elle arrive ordinairement pendant que les symptomes sont dans l'état le plus violent. On ne l'observe souvent pas non plus dans certaines maladies, où il se fait des crises si parfaites, qu'il ne reste rien après, qui puisse encore faire subsister quelques symptomes, si ce n'est la foiblesse qui suit la maladie, & qui est proportionnée à sa violence. Il n'est pas question de déclin dans ce cas-là, il suffit au medecin de bien s'assûrer que la maladie est sûrement & parfaitement terminée. (d)


DECLINABLEadj. m. & f. terme de Grammaire. Il y a des langues où l'usage a établi que l'on pût changer la terminaison des noms, selon les divers rapports sous lesquels on veut les faire considérer. On dit alors de ces noms qu'ils sont déclinables, c'est-à-dire qu'ils changent de terminaison selon l'usage établi dans la langue. Il y a des noms dont la terminaison ne varie point ; on les appelle indéclinables : tels sont en latin veru & cornu, indéclinables au singulier ; fas, nefas, &c. Il y a plusieurs adjectifs indéclinables, nequam, tot, totidem, quot, aliquot, &c. Les noms de nombre depuis quatuor jusqu'à centum, sont aussi indéclinables. Voyez DECLINAISON.

Les noms françois ne reçoivent de changement dans leur terminaison, que du singulier au pluriel ; le ciel, les cieux : ainsi ils sont indéclinables. Il en est de même en espagnol, en italien, &c.

On connoît en françois les rapports respectifs des mots entr'eux,

1°. Par l'arrangement dans lequel on les place. Voyez CAS.

2°. Par les prépositions qui mettent les mots en rapport, comme par, pour, sur, dans, en, à, de, &c.

3°. Les prénoms ou prépositifs, ainsi nommés parce qu'on les place au-devant des substantifs, servent aussi à faire connoître si l'on doit prendre la proposition dans un sens universel, ou dans un sens particulier, ou dans un sens singulier, ou dans un sens indéfini, ou dans un sens individuel. Ces prénoms sont tout, chaque, quelque, un, le, la ; ainsi on dit, tout homme, un homme, l'homme, &c.

4°. Enfin après que toute la phrase est lûe ou énoncée, l'esprit accoutumé à la langue, se prête à considérer les mots dans l'arrangement convenable au sens total, & même à suppléer par analogie, des mots qui sont quelquefois sous-entendus. (F)


DECLINAISONS. f. terme de Grammaire. Pour bien entendre ce que c'est que déclinaison, il faut d'abord se rappeller un grand principe dont les Grammairiens qui raisonnent peuvent tirer bien des lumieres. C'est que si nous considerons notre pensée en elle-même, sans aucun rapport à l'élocution, nous trouverons qu'elle est très-simple ; je veux dire que l'exercice de notre faculté de penser se fait en nous par un simple regard de l'esprit, par un point de vûe, par un aspect indivisible : il n'y a alors dans la pensée ni sujet, ni attribut, ni nom, ni verbe, &c. Je voudrois pouvoir ici prendre à témoin les muets de naissance, & les enfans qui commencent à faire usage de leur faculté intellectuelle ; mais ni les uns ni les autres ne sont en état de rendre témoignage ; & nous en sommes réduits à nous rappeller, autant qu'il est possible, ce qui s'est passé en nous dans les premieres années de notre vie. Nous jugions que le soleil étoit levé, que la lune étoit ronde, blanche & brillante, & nous sentions que le sucre étoit doux, sans unir, comme on dit, l'idée de l'attribut à l'idée du sujet ; expressions métaphoriques, sur lesquelles il y a peut-être encore bien des réflexions à faire. En un mot, nous ne faisions pas alors les opérations intellectuelles que l'élocution nous a contraints de faire dans la suite. C'est qu'alors nous ne sentions & nous ne jugions que pour nous ; & c'est ce que nous éprouvons encore aujourd'hui, quand il ne s'agit pas d'énoncer notre pensée.

Mais dès que nous voulons faire passer notre pensée dans l'esprit des autres, nous ne pouvons produire en eux cet effet que par l'entremise de leurs sens. Les signes naturels qui affectent les sens, tels sont le rire, les soupirs, les larmes, les cris, les regards, certains mouvemens de la tête, des piés & des mains, &c. ces signes, dis-je, répondent jusqu'à un certain point à la simplicité de la pensée ; mais ils ne la détaillent pas assez, & ne peuvent suffire à tout. Nous trouvons des moyens plus féconds dans l'usage des mots ; c'est alors que notre pensée prend une nouvelle forme, & devient pour ainsi dire un corps divisible. En effet, pour faire passer notre pensée dans l'esprit des autres par leurs sens, qui en sont le seul chemin, nous sommes obligés de l'analyser, de la diviser en différentes parties, & d'adapter des mots particuliers à chacune de ces parties, afin qu'ils en soient les signes. Ces mots rapprochés forment d'abord divers ensembles, par les rapports que l'esprit a mis entre les mots dont ces ensembles sont composés : de-là les simples énonciations qui ne marquent que des sens partiels : delà les propositions, les périodes, enfin le discours.

Mais chaque tout, tant partiel que complet, ne forme de sens ou d'ensemble, & ne devient tout que par les rapports que l'esprit met entre les mots qui le composent ; sans quoi on auroit beau assembler des mots, on ne formeroit aucun sens. C'est ainsi qu'un monceau de matériaux & de pierres n'est pas un édifice ; il faut des matériaux, mais il faut encore que ces matériaux soient dans l'arrangement & dans la forme que l'architecte veut leur donner, afin qu'il en résulte tel ou tel édifice : de même il faut des mots ; mais il faut que ces mots soient mis en rapport, si l'on veut qu'ils énoncent des pensées.

Il y a donc deux observations importantes à faire, d'abord sur les mots.

Premierement on doit connoître leur valeur, c'est-à-dire ce que chaque mot signifie.

Ensuite on doit étudier les signes établis en chaque langue, pour indiquer les rapports que celui qui parle met entre les mots dont il se sert ; sans quoi il ne seroit pas possible d'entendre le sens d'aucune phrase. C'est uniquement la connoissance de ces rapports qui donne l'intelligence de chaque sens partiel & du sens total : sunt declinati casus, ut is qui de altero diceret, distinguere posset cùm vocaret, cùm daret, cùm accusaret, sic alia quidem discrimina quae nos & Graecos ad declinandum duxerunt. Varr. de ling. lat. lib. VII. Par exemple,

Frigidus, agricolam, si quando continet imber.

Virg. Géorg. l. I. v. 259.

Quand on entend la langue, on voit par la terminaison de frigidus, que ce mot est adjectif d'imber ; & on connoît par la terminaison de ces deux mots, imber frigidus, que leur union, qui n'est qu'une partie du tout, fait le sujet de la proposition. On voit aussi par le même moyen, que continet est le verbe de imber frigidus, & que agricolam est le déterminant, ou, comme on dit, le régime de continet. Ainsi quand on a lû toute la proposition, l'esprit rétablit les mots dans l'ordre de leurs rapports successifs : si quando (aliquando) imber frigidus continet agricolam, &c. Les terminaisons & les mots considérés dans cet arrangement, font entendre le sens total de la phrase.

Il paroît par ce que nous venons d'observer, qu'en latin les noms & les verbes changent de terminaison, & que chaque terminaison a son usage propre, & indique le correlatif du mot. Il en est de même en grec & en quelques autres langues. Or la liste ou suite de ces diverses terminaisons rangées selon un certain ordre, tant celles des noms que celles des verbes ; cette liste, dis-je, ou suite, a été appellée déclinaison par les anciens Grammairiens : legi, dit Varron, declinatum est à lego. Varr. de ling. lat. l. VII. Mais dans la suite on a restreint le nom de conjugaison à la liste ou arrangement des terminaisons des verbes, & on a gardé le nom de déclinaison pour les seuls noms. Ce mot vient de ce que tout nom a d'abord sa premiere terminaison, qui est la terminaison absolue ; musa, dominus, &c. C'est ce que les Grammairiens appellent le cas direct, in recto. Les autres terminaisons s'écartent, déclinent, tombent de cette premiere, & c'est de-là que vient le mot de déclinaison, & celui de cas : declinare, se détourner, s'écarter, s'éloigner de : nomina recto casu accepto, in reliquos obliquos declinant. Varr. de linguâ latinâ, l. VII. Ainsi la déclinaison est la liste des différentes inflexions ou désinances des noms, selon les divers ordres établis dans une langue. On compte en latin cinq différens ordres de terminaisons, ce qui fait les cinq déclinaisons latines : elles different d'abord l'une de l'autre par la terminaison du génitif. On apprend le détail de ce qui regarde les déclinaisons, dans les grammaires particulieres des langues qui ont des cas, c'est-à-dire dont les noms changent de terminaison ou désinance.

La Grammaire générale de Port-royal, chap. xvj. dit qu'on ne doit point admettre le mode optatif en latin ni en françois, parce qu'en ces langues l'optatif n'a point de terminaison particuliere qui le distingue des autres modes. Ce n'est pas de la différence de service que l'on doit tirer la différence des modes dans les verbes, ni celle des déclinaisons ou des cas dans les noms ; ce sont uniquement les différentes inflexions ou désinances qui doivent faire les divers modes des verbes, & les différentes déclinaisons des noms. En effet, la même inflexion peut avoir plusieurs usages, & même des usages tout contraires, sans que ces divers services apportent de changement au nom que l'on donne à cette inflexion. Musam n'en est pas moins à l'accusatif, pour être construit avec une préposition ou bien avec un infinitif, ou enfin avec un verbe à quelque mode fini.

On dit en latin dare alicui & eripere alicui, ce qui n'empêche pas que alicui ne soit également au datif, soit qu'il se trouve construit avec dare ou avec eripere.

Je conclus de ces réflexions, qu'à parler exactement il n'y a ni cas ni déclinaisons dans les langues, où les noms gardent toûjours la même terminaison, & ne different tout au plus que du singulier au pluriel.

Mais il doit y avoir des signes de la relation des mots, sans quoi il ne résulteroit aucun sens de leur assemblage. Par exemple, si je dis en françois César vainquit Pompée, César étant nommé le premier, cette place ou position me fait connoître que César est le sujet de la proposition ; c'est-à-dire que c'est de César que je juge, que c'est à César que je vais attribuer ce que le verbe signifie, action, passion, situation ou état. Mais je ne dirai pas pour cela que César soit au nominatif ; il est autant au nominatif que Pompée.

Vainquit est un verbe ; or en françois la terminaison du verbe en indique le rapport : je connois donc par la terminaison de vainquit, que ce mot est dit de César.

Pompée étant après le verbe, je juge que c'est le nom de celui qui a été vaincu : c'est le terme de l'action de vainquit : mais je ne dis pas pour cela que Pompée soit à l'accusatif. Les noms françois gardant toûjours la même terminaison dans le même nombre, ils ne sont ni à l'accusatif ni au génitif, en un mot ils n'ont ni cas ni déclinaison.

S'il arrive qu'un nom françois soit précédé de la préposition de, ou de la préposition à, il n'en est pas plus au génitif ou au datif, que quand il est précédé de par ou de pour, de sur ou de dans, &c.

Ainsi en françois & dans les autres langues dont les noms ne se déclinent point, la suite des rapports des mots commence par le sujet de la proposition ; après quoi viennent les mots qui se rapportent à ce sujet, ou par le rapport d'identité, ou par le rapport de détermination : je veux dire que le correlatif est énoncé successivement après le mot auquel il se rapporte, comme en cet exemple, César vainquit Pompée.

Le mot qui précede excite la curiosité, le mot qui suit la satisfait. César, que fit-il ? il vainquit, & qui ? Pompée.

Les mots sont aussi mis en rapport par le moyen des prépositions : un temple de marbre, l'âge de fer. En ces exemples, & en un très-grand nombre d'exemples semblables, on ne doit pas dire que le nom qui suit la préposition soit au génitif ou à l'ablatif, parce que le nom françois ne change point sa terminaison, après quelque préposition que ce soit ; ainsi il n'a ni génitif ni ablatif. En latin marmoris & ferri seroient au génitif, & marmore & ferro à l'ablatif. La terminaison est différente ; & ce qu'il y a de remarquable, c'est que notre équivalant au génitif des Latins, étant un nom avec la préposition de, nos Grammairiens ont dit qu'alors le nom étoit au génitif, ne prenant pas garde que cette façon de parler nous vient de la préposition latine de, qui se construit toûjours avec le nom à l'ablatif :

Et viridi in campo templum de marmore ponam.

Virg. Géorg. l. III. v. 13.

Et Ovide parlant de l'âge de fer, qui fut le dernier, dit :

De duro est ultima ferro. Ovid. Met. l. I. v. 127.

Il y a un très-grand nombre d'exemples pareils dans les meilleurs auteurs, & encore plus dans ceux de la basse latinité. Voyez ce que nous avons dit à ce sujet au mot ARTICLE & au mot DATIF.

Comme nos Grammairiens ont commencé d'apprendre la Grammaire relativement à la Langue latine, il n'est pas étonnant que par un effet du préjugé de l'enfance, ils ayent voulu adapter à leur propre langue les notions qu'ils avoient prises de cette Grammaire, sans considérer que hors certains principes communs à toutes les langues, chacune a d'ailleurs ses idiotismes & sa Grammaire ; & que nos noms conservant toûjours en chaque nombre la même terminaison, il ne doit y avoir dans notre langue ni cas, ni déclinaisons. La connoissance du rapport des mots nous vient, ou des terminaisons des verbes, ou de la place des mots, ou des prépositions par, pour, en, à, de, &c. qui mettent les mots en rapport, ou enfin de l'ensemble des mots de la phrase.

S'il arrive que dans la construction élégante, l'ordre successif dont j'ai parlé soit interrompu par des transpositions ou par d'autres figures, ces pratiques ne sont autorisées dans notre langue, que lorsque l'esprit, après avoir entendu toute la phrase, peut aisément rétablir les mots dans l'ordre successif, qui seul donne l'intelligence. Par exemple dans cette phrase de Télémaque, là coulent mille divers ruisseaux, on entend aussi aisément le sens, que si l'on avoit lû d'abord, mille divers ruisseaux coulent-là. La transposition qui tient d'abord l'esprit en suspens, rend la phrase plus vive & plus élégante. Voyez ARTICLE, CAS, CONCORDANCE, CONSTRUCTION. (F)

DECLINAISON, en terme d'Astronomie, signifie la distance qu'il y a du soleil, d'une étoile, d'une planete, ou de quelqu'autre point de la sphere du monde, à l'équateur, soit vers le Nord, soit vers le Sud. Voyez EQUATEUR.

La déclinaison est ou réelle ou apparente, selon que le lieu où l'on considére l'astre est son lieu vrai ou son lieu apparent. Voyez LIEU. La déclinaison est boréale, si l'astre est dans l'hémisphere boréal ; & austral dans l'hémisphere austral.

La déclinaison est mesurée par un arc de grand cercle G S (Pl. astron. fig. 4.) compris entre le point donné S, où l'on suppose l'astre, & l'équateur A Q, & perpendiculaire au plan de l'équateur ; par conséquent le cercle G S, dont l'arc sert à mesurer la déclinaison, passe par les poles du monde, & ce cercle s'appelle cercle de déclinaison, ou méridien.

La déclinaison d'une étoile se trouve, en observant d'abord la hauteur du pole P R, (fig. 5.) Cette hauteur du pole étant ôtée de 90d. donne la hauteur de l'équateur A H. On observe ensuite la hauteur méridienne A D de l'étoile ; & si elle est plus grande que la hauteur de l'équateur, on en ôte la hauteur de l'équateur, & le reste est la déclinaison boréale A D de l'étoile. Mais si la hauteur méridienne de l'étoile est moindre que la hauteur de l'équateur, on la retranche de la hauteur de l'équateur, & on a la déclinaison australe T A.

Par exemple, Tycho a observé à Uranibourg la hauteur méridienne de la queue du Lion :

Si l'étoile est dans le quart Z R, alors sa plus petite hauteur M R étant ôtée de la hauteur du pole P R, on aura la distance P M de l'étoile au pole ; & cette distance étant ôtée du quart de cercle P Q, on aura la déclinaison M Q. Par exemple, on a observé P M distance de l'étoile polaire au pole de 2° 18' 50" qui étant ôtée de 90° donne Q M de 87° 41' 10"; c'est par cette méthode que sont construites les tables de déclinaison des étoiles fixes, données par Riccioli, par Dechales, &c.

Nous supposons au reste que dans ces calculs on ait égard à la réfraction, à l'aberration, & à la nutation, toutes quantités dont on doit tenir compte pour déterminer au juste la déclinaison de l'étoile. On doit même avoir égard encore à la parallaxe, lorsqu'il s'agit du Soleil ou de quelque planete, surtout si cette planete est la lune. Voyez ABERRATION, NUTATION, REFRACTION, PARALLAXE.

M. le Monnier, dans ses instit. astron. pag. 397. nous a donné une table des déclinaisons des principales étoiles. On voit dans cette table que cette déclinaison n'est pas constante, ce qui vient de plusieurs causes : 1°. de ce que l'angle de l'équateur avec l'écliptique n'est pas toûjours le même, voyez NUTATION : 2°. de ce que l'axe de la terre a un mouvement autour des poles de l'écliptique ; voyez PRECESSION : 3°. de ce que quelques étoiles peuvent avoir des mouvemens particuliers dont on ignore encore la cause. Voyez ETOILE, SATELLITES, SOLEIL, TRACTIONTION.

La déclinaison, en Astronomie, est la même chose que la latitude en Géographie. Voyez LATITUDE.

Les Mathématiciens modernes ont fort agité la question, si la déclinaison & l'obliquité de l'écliptique sont variables ou non. Voyez OBLIQUITE & ECLIPTIQUE.

Parallaxe de déclinaison, est l'arc du cercle de déclinaison, qui mesure la quantité dont la déclinaison d'un astre est augmentée ou diminuée par la parallaxe de hauteur. Voyez PARALLAXE.

Réfraction de la déclinaison, est un arc du cercle de déclinaison, qui mesure la quantité dont la réfraction augmente ou diminue la déclinaison d'une étoile. Voyez REFRACTION.

Déclinaison de l'aiguille ou du compas de variation, est la quantité dont l'aiguille aimantée s'écarte du méridien. Voyez AIGUILLE AIMANTEE, BOUSSOLE, MPASMPAS.

Nous avons donné à l'article Ascension droite l'ascension droite des principales étoiles, d'après M. le Monnier. Nous allons ici donner d'après lui la déclinaison des mêmes étoiles.

Déclinaison d'un plan vertical, en terme de Gnomonique, est un arc de l'horison compris, ou entre le plan du cadran & le premier cercle vertical, ou entre le méridien & le plan du cadran. On peut en général définir la déclinaison d'un plan, vertical ou non, l'angle de ce plan avec le premier vertical ; ou le complement de cet angle, ce qui au fond revient au même. Voyez DECLINANT.

Les auteurs de Gnomonique nous ont donné différens moyens pour trouver la déclinaison des plans : le plus commode & le plus facile de ces moyens est celui qui se pratique par le déclinateur. Voyez DECLINATEUR.

Cependant il faut convenir que ce moyen n'est pas d'une exactitude infinie, parce que la déclinaison de la boussole est sujette à des variations. Voici ce me semble le moyen le plus sûr & le plus simple de déterminer la déclinaison d'un plan vertical : on tracera sur ce plan une ligne horisontale, & on appliquera sur cette ligne un plan horisontal, sur lequel on tracera une méridienne ; par le point où cette méridienne rencontre la ligne horisontale, on élevera dans le plan vertical une ligne qui sera la commune section du méridien & du plan vertical ; d'où il sera aisé de voir, que l'angle de la méridienne horisontale avec la ligne horisontale tirée dans le plan vertical, sera la déclinaison du plan, c'est-à-dire, son angle avec le méridien ; le complement de cet angle à 90 degrés, est l'angle du plan avec le premier vertical, qu'on appelle aussi sa déclinaison. Un de ces angles fait toûjours trouver l'autre, dont il est le complément.

Lorsque le plan n'est pas vertical, on peut se servir de la même méthode ; car ayant tracé la méridienne du plan horisontal, on élevera sur cette méridienne un plan vertical, dont on mesurera l'angle avec le plan donné, & cet angle sera la déclinaison du plan. Voyez PLAN. On peut aussi dans ce dernier cas employer la trigonométrie sphérique ; voyez TRIANGLE SPHERIQUE ; car on aura un triangle sphérique, où l'on connoît un côté & deux angles. Le côté est l'arc compris entre les deux lignes horisontales, & des deux angles l'un est droit, l'autre est l'angle du plan avec l'horison, angle qu'il est toûjours facile de mesurer.

On peut voir dans tous les traités de Gnomonique, différentes méthodes de trouver la déclinaison d'un plan gnomonique. Celle que nous venons de donner nous paroît la plus simple de toutes, & celle qui suppose le moins d'apprêt & de calcul. (O)

DECLINAISON DE L'AIGUILLE ou VARIATION DE L'AIGUILLE AIMANTEE. Voyez AIMANT, BOUSSOLE, AIGUILLE AIMANTEE. (Z)


DÉCLINANTadj. Cadrans déclinans, en Gnomonique, sont des cadrans verticaux, dont le plan coupe obliquement le plan du premier cercle vertical. Voyez CADRAN.

Si on imagine que le plan du premier cercle vertical se meuve autour de la ligne du zénith & du nadir, ce plan deviendra déclinant ; & il ne sera plus coupé à angles droits par le méridien, mais par quelqu'autre vertical passant par d'autres points que les deux poles.

En général on peut appeller déclinant, tout plan vertical ou non, qui fait angle avec le premier vertical ou avec le méridien. Il n'y a proprement que ces deux plans qui ne soient pas déclinans. Voyez DECLINAISON & DECLINATEUR.

On peut appeller aussi déclinant, en général, tout cadran qui ne regarde pas directement quelqu'un des points cardinaux ; ainsi pour qu'un cadran ne soit pas déclinant, il faut qu'il passe par la commune section du méridien & de l'horison, ou du premier vertical & de l'horison.

Les cadrans déclinans sont fort fréquens, parce que les murs verticaux sur lesquels on trace des cadrans, déclinent presque toûjours des points cardinaux. Les cadrans inclinés & réclinés, & sur-tout les cadrans déinclinés, sont fort rares. Voyez CADRAN. (O)


DÉCLINATEUou DÉCLINATOIRE, sub. m. (Gnomon.) est un instrument de Gnomonique, par le moyen duquel on détermine la déclinaison & l'inclinaison du plan d'un cadran. Voyez PLAN.

En voici la structure : sur une planche quarrée de bois A B C D (Planc. Gnomon. fig. 1.), on décrit un demi-cercle A E D, & on divise les deux quarts de cercle A E & E D en 90 degrés chacun ; lesquels 90 degrés commencent en E, comme dans la figure. Ensuite on ajuste au centre un régulateur H I, fixé tellement qu'il puisse se mouvoir librement autour de ce centre : sur ce régulateur on fixe une boussole en K, de maniere que le déclinateur étant posé contre un plan perpendiculaire au méridien, & la partie K du régulateur étant en E, la ligne nord & sud de la boussole soit la continuation de la ligne E F ; ce qui donne le méridien magnétique.

Maintenant pour trouver par le moyen de cet instrument la déclinaison du plan, on applique au plan proposé M N, le côté A D de l'instrument (fig. 2.), & on fait mouvoir le régulateur F G autour du centre F, jusqu'à ce que l'aiguille reste sur la ligne du méridien magnétique du lieu. Ensuite si le régulateur dans cet état coupe le demi-cercle en E, le plan est ou vers le nord ou vers le sud : mais s'il le coupe entre D & E, le plan décline à l'ouest ; & s'il le coupe entre A & E, le plan décline à l'est de la quantité de l'angle G F E.

Le même instrument peut aussi servir pour trouver si un plan est inclinant ou réclinant. Pour cela, au lieu de régulateur & de l'aiguille, il faudra attacher au centre F un fil avec un plomb par le moyen d'une pointe : on appliquera ensuite sur le plan proposé I L (figure 3.), le côté B C du déclinateur A B C D ; & si la ligne à plomb F G coupe le demi-cercle A E D au point E, le plan est horisontal ; mais si elle coupe le quart de cercle E D en un point quelconque G, alors E F G sera l'angle d'inclinaison : enfin si lorsqu'on applique le côté A B au plan, le fil à plomb passe par le point E, le plan sera vertical. Si l'on compare l'angle d'inclinaison avec la hauteur du pole ou de l'équateur, on connoîtra facilement si le plan est inclinant ou réclinant. Voyez CADRAN, INCLINANT & RECLINANT. (T)


DÉCLINATOIRES. m. (Jurisprud.) est une exception par laquelle le défendeur refuse de procéder en la jurisdiction où il est assigné, & demande son renvoi devant un autre juge : on dit quelquefois exception déclinatoire, & quelquefois simplement un déclinatoire. Proposer un déclinatoire, c'est proposer son exception déclinatoire.

On doit proposer le déclinatoire, in limine litis, c'est-à-dire avant d'engager le fond, conformément à la loi 33. au digest. liv. V. tit. j.

On doit aussi statuer préalablement sur le déclinatoire, avant de statuer sur le fond. Le déclinatoire doit être jugé à l'audience, où en cas de difficulté on ne peut ordonner qu'un déliberé, & non un appointement. Les déclinatoires se jugent ordinairement au parquet de la jurisdiction où ils sont proposés. Lorsque celui qui demande son renvoi obtient à ses fins, le juge du déclinatoire ordonne que les parties se pourvoiront devant le juge que l'on réclame, si c'est un juge qui lui soit inférieur, ou si c'est un juge supérieur ou qui ne dépende pas de lui, le juge du déclinatoire ordonne que les parties se pourvoiront devant les juges qui en doivent connoître. Si le déclinatoire est mal fondé, le juge prononce que sans s'arrêter au déclinatoire, les parties procéderont pardevant lui, & alors le défendeur est obligé de défendre au fond. Voyez l'ordonnance de 1667. tit. vj. & aux mots EXCEPTION DECLINATOIRE, RENVOI, INCOMPETENCE, PRIVILEGE. (A)


DÉCLINERv. act. terme de Grammaire, c'est dire de suite les terminaisons d'un nom selon l'ordre des cas ; ordre établi dans les langues où les noms changent de terminaison. Voyez CAS, DECLINAISON, ARTICLE. (F)

DECLINER (Jurisprud.) la jurisdiction d'un juge, c'est refuser de procéder pardevant lui, & demander son renvoi devant un autre. Voyez ci-devant DECLINATOIRE. (A)


DÉCLIQUETERv. n. signifie, en Horlogerie, dégager le cliquet des dents de son rochet. Voyez CLIQUET, ROCHET, &c. (T)


DECLIVITASS. f. pente d'une ligne ou d'un plan incliné, prise en descendant. Voyez ACCLIVITAS. Ce mot latin est formé des mots de, & clivus, pente. Nous n'avons point de mot françois qui distingue la pente prise en montant de la pente prise en descendant. Talud renferme les deux. (O)


DÉCOCTIONS. f. (Pharmacie) médicament interne, fluide, semblable à l'infusion, préparé au moyen d'une liqueur menstruelle qu'on fait bouillir avec la matiere à dissoudre. Cette matiere en général, est la même que dans l'infusion. Elle se divise en trois, le menstrue, le corps à dissoudre, & l'accessoire.

Le menstrue est de trois sortes, aqueux, vineux, spiritueux.

La matiere à dissoudre se tire pareillement des trois regnes ; il faut qu'elle soit propre à être prise intérieurement, & qu'à l'aide de l'ébullition, elle puisse communiquer au menstrue une vertu qu'il lui seroit impossible d'avoir, ou qu'on auroit difficilement par une simple macération.

Les accessoires sont ceux qui aident la dissolution, soit en aiguisant les parties du menstrue, soit en dilatant celles du corps à dissoudre, soit enfin en les rendant propres l'un pour l'autre : tels sont sur tous les différens genres de sels, les acides, les alkalis, les neutres ; & même, quoique plus rarement, les esprits ardens fermentés simples, ou impregnés de la vertu de quelques végétaux aromatiques.

Les accessoires sont encore ceux qu'on mêle après que la décoction est faite, ou pour en augmenter la vertu, ou pour corriger quelque qualité, soit nuisible, soit désagréable ; tels sont les syrops, les éléosacharum, le miel, les confections molles, les teintures, les essences, les esprits, le vin, &c.

Le choix doit se faire avec discernement. Il faut connoître la nature de la matiere qu'on doit extraire, la vertu dissolvante des menstrues, celle des accessoires, l'action du feu qu'on doit employer. Il nous suffira d'exposer quelques-uns des principes généraux sur ce sujet, & d'observer :

1°. Que dans les décoctions on se sert par préférence d'un menstrue aqueux, parce que par l'ébullition il perd moins que les autres : ainsi on n'employe guere ici des eaux distillées. 2°. Les spiritueux, comme l'esprit-de-vin ordinaire ou rectifié, & autres esprits ardens fermentés, souffrent l'ébullition dans les vases chimiques sans se dissiper ou s'altérer sensiblement. 3°. On ne doit pas donner le même degré de chaleur à tous les menstrues pour les faire bouillir. 4°. La coction, suivant qu'elle est plus ou moins forte, & qu'elle dure plus ou moins de tems, produit une grande différence, desorte qu'une décoction longue ou forte, ne vaut rien pour certains ingrédiens, & convient beaucoup pour d'autres : le contraire arrive aussi. 5°. Il faut choisir un menstrue convenable, ou le rendre tel en lui joignant un accessoire qui lui soit approprié. 6°. Quand la matiere n'est pas propre pour la décoction, il faut lui donner une préparation préliminaire, comme la concassation, la macération des matieres dures, acides, & qui se dissolvent difficilement. 7°. De plus, en choisissant un vase convenable, on peut faire de bonnes décoctions de certaines drogues, qui, sans ce vase, n'auroient jamais pû servir dans cette opération, 8°. Les aqueux ne conviennent point pour les décoctions des terreux, des pierreux, des résineux, des sulphureux, des gras, à moins qu'on ne se serve d'accessoire. On doit dire la même chose des métaux & des demi-métaux non salins. 9°. Quand la macération suffit pour faire passer la vertu des ingrédiens dans le menstrue, il ne faut point employer la coction ; car alors la grande chaleur produit presque toûjours plus ou moins de changemens : on peut néanmoins quelquefois procurer une ébullition douce & courte pour accélerer la dissolution : c'est ce qu'on pratique pour les parties des végétaux qui sont molles & tendres ; ainsi les ingrédiens dont la vertu par l'ébullition se change en une autre vertu qui ne répond point au but du medecin, ne doivent point être mis en décoction : le cabaret en décoction est plus diurétique qu'émétique : la réglisse long-tems bouillie devient amere, & les feuilles de sené purgent avec tranchées, &c. la rhubarbe, les myrobolans par une longue coction acquierent, outre leur vertu purgative, une vertu astringente : les mucilagineux, les racines de grande consoude, de guimauve, de mauve, les graines, les fruits, les sucs, & autres semblables, cuits long-tems, rendent le liquide visqueux & désagréable. 10°. Il n'est pas indifférent que la matiere de la décoction soit nouvelle ou vieille, verte ou seche ; parce que la premiere ordinairement se dissout très-aisément, même dans des menstrues assez peu convenables, & que l'autre au contraire s'y dissout quelquefois très-difficilement.

L'ordre, en général, s'observe dans la décoction comme dans l'infusion. S'il y a des ingrédiens qui demandent, les uns une longue, les autres une courte coction, il faut ou l'ordonner, ou s'en rapporter à l'intelligence de l'apothicaire. La plûpart des fossiles, bois compacts, demandent souvent une coction de plusieurs heures, & même une macération préliminaire, tandis que les parties tendres des végétaux ne doivent être que simplement jettées dans la décoction encore bouillante.

La dose est plus ou moins grande à raison de l'efficacité de la matiere mise en décoction, de la nature du menstrue, de l'intention du medecin, de l'âge du malade, & de la facilité qu'il a à prendre les remedes. Cette dose se détermine par poids ou par mesure, c'est-à-dire par cuillerée, par verre, par tasse.

La quantité générale n'est point fixe ; elle contient quelquefois plusieurs livres, & d'autres fois une seule dose.

La proportion mutuelle des ingrédiens n'est aussi déterminée par aucune regle ; elle varie beaucoup, eu égard à la matiere de la décoction, au menstrue, à l'usage, & même aux malades.

La proportion du menstrue avec la matiere de la décoction, differe, suivant que sa vertu est plus ou moins grande, qu'elle est plus ou moins facile à dissoudre, que la coction se fait avec évaporation ou sans évaporation.

La souscription du medecin, s'il ne veut pas s'en rapporter à l'apothicaire, indique ce qu'il faut pratiquer avant la coction ; savoir la concassation, l'humectation, la mansation, les ingrédiens, le vase convenable, la coction, le degré de feu, l'ordre de la décoction, & la durée du tems de la cuisson : il prescrit enfin ce qu'il faut faire après la coction ; comme la dépuration, la clarification lorsqu'elle est nécessaire, le mêlange des accessoires, &c.

La décoction pour une seule dose s'appelle potion, teinture ; quand c'est pour plusieurs doses, décoction, apozeme ; quand la matiere a pour base des parties d'animaux, bouillon ; quand on fait cuire avec de nouvelle eau une matiere qui a déjà servi à une décoction, on l'appelle décoction secondaire. Au surplus on n'a que trop multiplié toutes ces dénominations puériles.

L'usage des décoctions est universel, convient dans presque toutes les maladies, à tout âge, & dans toutes sortes d'intentions ; mais cette forme a l'inconvénient d'être ordinairement desagréable à la vûe & au goût : au reste on ne s'en sert point dans les cas urgens, parce qu'elle ne peut pas s'exécuter avec promtitude.

Tout ce qu'on vient de lire est extrait des formules de M. Gaubius, qui a traité ce sujet avec beaucoup d'ordre & de précision. Mais nous devons au génie de Boerhaave, d'avoir fourni le premier dans sa chimie des vûes, des lumieres vraiment utiles aux Medecins, sur la nature & la vertu des végétaux, dont on fait les décoctions, les infusions, les robs, les sapas, les extraits, & toutes les autres préparations de ce genre. On ne connoissoit avant lui que le manuel de ces opérations ; il a remonté aux principes qui doivent servir de guides. Les principes sont aux Arts, ce que la boussole est à la navigation. Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.


DÉCOEFFERen termes d'Artificiers, c'est ôter le couvercle qu'on avoit mis sur l'amorce d'un artifice, pour empêcher que le feu ne s'y introduisît trop tôt. Dict. de Trév. & Chambers.


DÉCOGNOIRustensile d'Imprimerie ; c'est un morceau de bois, ou de bouis pour le meilleur usage, de cinq à six pouces de long, taillé comme un coin de fer à fendre le bois ; il sert d'agent médiat au marteau, soit pour serrer soit pour desserrer les formes : au moyen de cet ustensile, on n'est point en risque de détériorer ou éclater le marbre sur lequel se posent les formes, & on joüit cependant de la force & du secours du marteau, par le coup duquel le décognoir force le coin de serrer ou de desserrer la forme, en frappant plus ou moins sur la tête du décognoir que l'on tient de la main gauche, appuyant l'autre extrémité sur le coin qu'on a dessein de chasser de haut ou de bas.


DÉCOLLATIONS. f. (Hist. ecclés.) ce mot n'est guere d'usage en françois que pour exprimer le martyre de S. Jean-Baptiste, à qui Hérode, comme on sait, fit couper la tête. Il se dit même moins fréquemment du martyre de ce saint, que de la fête qu'on célebre en mémoire de ce martyre, ou des tableaux de S. Jean dans lesquels la tête est représentée séparée du tronc.

On dit qu'un ambassadeur de France à Constantinople, montroit un jour à Mahomet II. une décollation de S. Jean admirablement représentée ; le grand-seigneur n'y trouvoit d'autre défaut, sinon que le peintre n'avoit pas observé que, quand un homme est décapité, la peau se retire un peu en arriere. Le prince voulant en convaincre l'ambassadeur, fit à l'instant décapiter un homme & apporter la tête, afin de servir de preuve de ce qu'il disoit. Tel est le récit de Catherinot, traité de la Peinture. Mais il est très-douteux que ce fait soit arrivé à un ambassadeur de France : on prétend que ce fut à Jacques Bellin, fameux peintre de Venise, que cette avanture arriva. Chambers. (G)


DÉCOLLÉadj. voyez DECAPITER. (Jurispr.)


DÉCOLLEMENTS. m. en terme de Charpenterie, est une entaille que l'on pratique du côté de l'épaulement, pour dérober la mortoise.


DÉCOLLE(SE), Jard. se dit de la tige d'un arbre, qui par une altération de la seve se détache du pié, à l'endroit de la greffe. (K)


DÉCOMBRERv. act. (Architect.) c'est enlever les gravois d'un attelier de bâtiment.

DECOMBRER UNE CARRIERE, se dit pour en faire l'ouverture & la fouiller. (P)


DÉCOMBRESS. f. plur. (Architect.) ce sont les moindres matériaux de la démolition d'un bâtiment qui ne sont de nulle valeur, comme les menus plâtras, gravois, recoupes, &c. qu'on envoye aux champs pour affermir les aires des chemins. (P)

DECOMBRES & VUIDANGES D'UN ATTELIER DE CONSTRUCTION. (Marine) On appelle décombres, tous les copeaux, bouts de bois, & autres petites pieces qui sortent de la coupe & du travail des bois ; on permet aux ouvriers de les enlever du chantier, pour faire place nette, quoique l'ordonnance de la Marine de 1689 défende sous peine d'un écu d'amende aux ouvriers, d'emporter aucun morceau de bois & copeaux. Voyez DEBRIS. (Z)


DÉCOMPOSÉadj. (Chim.) decompositum, terme employé par Becher & par Stahl, pour designer les corps formés par l'union chimique de deux ou de plusieurs composés. Voyez MIXTION. Nous nous servons plus communément dans le même sens du mot de surcomposé. (b)


DÉCOMPOSITIONDÉCOMPOSITION

On se sert aussi des mots décomposition & décomposer dans d'autres parties des Mathématiques, lorsqu'il est question en général de diviser un tout en plusieurs parties ; par exemple on décompose un polygone quelconque en triangles, pour en trouver la surface ; on décompose une équation en plusieurs membres ou en plusieurs équations partielles, afin de la résoudre ; on décompose un produit dans ses facteurs, &c.

Au reste, quand on décompose une puissance en Méchanique, il ne faut pas croire que les puissances composantes ne fassent qu'un tout égal à la composée ; la somme des puissances composantes est toûjours plus grande, par la raison que la somme des côtés d'un parallélogramme est toûjours plus grande que la diagonale. Cependant ces puissances n'équivalent qu'à la puissance simple, que la diagonale représente ; parce qu'elles se détruisent en partie, & sont en partie conspirantes. Voyez CONSPIRANTES & COMPOSITION. (O)

DECOMPOSITION, s. f. se dit, en Medecine, en parlant des humeurs composées de globules ou molécules, dont les parties intégrantes se séparent les unes des autres, se résolvent en un fluide plus atténué : soit par l'action naturelle des organes qui constitue la vie ; ainsi les globules du sang étant décomposés, fournissent chacun six globules séreux, selon Lewenhoeck, &c. soit par l'action contre nature des solides sur les fluides, qui dissout ceux-ci en parties plus atténuées, qui sont plus susceptibles d'être portées hors du corps, & de s'échapper par la voie des humeurs excrémentitielles : ainsi la fievre par son activité & sa continuité, décompose le sang, le dissout, le dissipe par les sueurs, ou le dispose à fournir la matiere de l'hydropisie, quelquefois même celle de la jaunisse, lorsqu'il ne se porte presque dans les vaisseaux sanguins de la peau, que des globules jaunes, au lieu des rouges, qui ont été décomposés en sérosité du premier genre, Voyez SANG, FIEVRE, HYDROPISIE, JAUNISSE. (d)

DECOMPOSITION, (Chim.) réduction d'un corps en ses principes. Nous exposerons la doctrine des Chimistes modernes sur cette partie essentielle de la Chimie pratique, & la maniere générale d'y procéder, au mot principe. Voyez PRINCIPE.

La décomposition chimique est plus connue dans l'art sous le nom d'analyse. Elle est encore désignée par divers chimistes sous les noms de dissolution, résolution, corruption. (b)


DÉCOMPTES. m. (Jurispr.) signifie ce qu'un comptable a droit de déduire & retenir par ses mains sur ce qu'il doit.

Le décompte se prend aussi pour le bordereau des sommes qui ont été dépensées par le comptable pour l'oyant. Voyez COMPTE & ci-après DEPENSE, & reliqua. (A)

DECOMPTE, (Art milit.) c'est une supputation qui se fait de tems en tems entre le capitaine & le soldat, pour regler l'argent avancé ou retenu sur la solde, & pour se rembourser mutuellement. On dit faire le décompte à un cavalier & à un fantassin. (Q)


DÉCOMPTERv. act. (Comm.) déduire, rabattre quelque somme qu'on a avancée sur une plus grande, que l'on doit ou que l'on paye. Voy. DECOMPTE.

DECOMPTER, signifie aussi rabattre de la grande espérance qu'on avoit de quelque entreprise. Exemple. Ce négociant espéroit de s'enrichir dans telle affaire ; il y a bien à décompter ; il s'y ruine. Dictionn. du Comm. & de Trév. (G)


DÉCONFITURES. f. (Jurispr.) signifie l'insolvabilité du débiteur, dont les biens sont insuffisans pour payer tous ses créanciers.

Le cas de la déconfiture est prévû dans les loix romaines, au digeste de tributoriâ actione, & aux inst. l. IV. tit. vij. §. 3. par rapport à un esclave qui fait commerce au vû & au sû de son maître. Ces lois veulent qu'il se fasse une contribution, comme en effet cela se pratique pour toutes sortes de débiteurs insolvables, quand il y a lieu à la contribution.

L'article 179. de la coûtume de Paris porte, qu'en cas de déconfiture chaque créancier vient à contribution au sou la livre sur les biens meubles du débiteur, & qu'il n'y a point de préférence ou prérogative pour quelque cause que ce soit, encore qu'aucun des créanciers eût fait premier saisir.

L'article 180. dit, que le cas de déconfiture est quand les biens du débiteur, tant meubles qu'immeubles, ne suffisent aux créanciers apparens, & que si pour empêcher la contribution se meut différend entre les créanciers apparens sur la suffisance ou insuffisance desdits biens, les premiers en diligence qui prennent les deniers des meubles par eux arrêtés, doivent bailler caution de les rapporter pour être mis en contribution, en cas que lesdits biens ne suffisent.

Quand il y a déconfiture, on commence par contribuer les meubles entre tous les créanciers, soit hypothécaires ou chirographaires ; ce qui est plus avantageux aux créanciers hypothécaires, que si on les colloquoit d'abord sur le prix des immeubles, puisque par ce moyen ils toucheroient moins sur le prix des meubles.

Dans le cas de déconfiture, le premier saisissant n'a aucun privilége, si ce n'est pour les frais qu'il a faits utilement pour la conservation du gage commun des créanciers.

L'usage des pays de Droit écrit est conforme à celui de pays coûtumier, dans le cas de la déconfiture.

Mais en Normandie on n'a point d'égard à la déconfiture ; les biens meubles & immeubles se distribuent toûjours par ordre d'hypotheque, quand il y a des créanciers hypothécaires. Voyez ci-dev. CONTRIBUTION, & HYPOTHEQUE, PRIVILEGE, SAISISSANT. (A)


DÉCORATEURS. m. (Spectacle) homme expérimenté dans le dessein, la peinture, la sculpture, l'architecture, & la perspective, qui invente ou qui exécute & dispose des ouvrages d'architecture peinte, & toutes sortes de décorations, soit pour le théatre, soit pour les fêtes publiques, les pompes funebres, les processions, &c.

Il y a un décorateur à l'opéra de Paris : on ne sauroit choisir pour cet emploi un homme trop intelligent ; c'est-là où le génie, l'expérience, & la fécondité seroient extrêmement nécessaires. Ce n'est point par le défaut de dépense que cette partie est défectueuse à ce spectacle. Voyez DECORATION. (B)


DÉCORATIONS. f. (Belles-Lettres) ornemens d'un théatre, qui servent à représenter le lieu où l'on suppose que se passe l'action dramatique.

Comme les anciens avoient trois sortes de pieces, de comiques, de tragiques, & de satyriques, ils avoient aussi de trois sortes de scenes, c'est-à-dire des décorations de ces trois différens genres. Les tragiques représentoient toûjours de grands bâtimens, avec des colonnes, des statues, & les autres ornemens convenables. Les comiques représentoient des édifices particuliers avec des toîts & de simples croisées, comme on en voit communément dans les villes. Et les satyriques, quelques maisons rustiques, avec des arbres, des rochers, & les autres choses qu'on voit d'ordinaire à la campagne.

Ces trois scenes pouvoient se varier de bien des manieres ; mais la disposition en devoit être toûjours la même en général, & il falloit qu'elles eussent chacune cinq différentes entrées, trois en face, & deux sur les ailes. L'entrée du milieu étoit toûjours celle du principal acteur : ainsi dans la scene tragique, c'étoit ordinairement la porte d'un palais ; celles qui étoient à droite & à gauche, étoient destinées à ceux qui joüoient les seconds rôles ; & les deux autres qui étoient sur les ailes, servoient l'une à ceux qui arrivoient de la campagne, & l'autre à ceux qui venoient du port ou de la place publique. C'étoit à-peu-près la même chose dans la scene comique. Le bâtiment le plus considérable étoit au milieu ; celui du côté droit étoit un peu moins élevé, & celui qui étoit à gauche représentoit ordinairement une hôtellerie. Mais dans la piece satyrique il y avoit toûjours un antre au milieu, quelque méchante cabane à droite & à gauche, un vieux temple ruiné, ou quelque bout de paysage.

On ne sait pas bien sur quoi ces décorations étoient peintes ; mais il est certain que la perspective y étoit observée : car Vitruve, liv. VII. remarque que les regles en furent inventées & mises en pratique dès le tems d'Eschyle, par un peintre nommé Agatarchus, qui en laissa même un traité.

Quant aux changemens de théatre, Servius nous apprend qu'ils se faisoient ou par des feuilles tournantes qui changeoient en un instant la face de la scene, ou par des chassis qui se tiroient de part & d'autre comme ceux de nos théatres. Mais comme il ajoûte qu'on levoit la toile à chacun de ces changemens, il y a bien de l'apparence qu'ils ne se faisoient pas encore si promtement que les nôtres. D'ailleurs comme les ailes de la scene sur lesquelles la toile portoit, n'avançoient que de la huitieme partie de sa longueur, ces décorations qui tournoient derriere la toile, ne pouvoient avoir au plus que cette largeur pour leur circonférence : ainsi il falloit qu'il y en eût au moins dix feuilles sur la scene, huit de face & deux en aile ; & comme chacune de ces feuilles devoient fournir trois changemens, il falloit nécessairement qu'elles fussent doubles, & disposées de maniere qu'en demeurant pliées sur elles mêmes, elles formassent une des trois scenes, & qu'en se retournant ensuite les unes sur les autres de droite à gauche, ou de gauche à droite, elles formassent les deux autres, ce qui ne se pouvoit faire qu'en portant de deux en deux sur un point fixe commun, c'est-à-dire en tournant toutes les dix sur cinq pivots, placés sous les trois portes de la scene & dans les deux angles de ses retours. Discours de M. Boindin sur les théatres des anciens. Mém. de l'acad. des Belles-Lettres, tom. I. (G)

PARMI LES DECORATIONS THEATRALES, les unes sont de décence, & les autres de pur ornement. Les décorations de pur ornement sont arbitraires, & n'ont pour regle que le goût. On peut en puiser les principes généraux dans les art. ARCHITECTURE, PERSPECTIVE, DESSEIN, &c. Nous nous contenterons d'observer ici que la décoration la plus capable de charmer les yeux, devient triste & effrayante pour l'imagination, dès qu'elle met les acteurs en danger ; ce qui devroit bannir de notre théatre lyrique ces vols si mal exécutés, dans lesquels, à la place de Mercure ou de l'Amour, on ne voit qu'un malheureux suspendu à une corde, & dont la situation fait trembler tous ceux qu'elle ne fait pas rire. Voyez l'art. suiv. DECORATION, (Opera).

Les décorations de décence sont une imitation de la belle nature, comme doit l'être l'action dont elles retracent le lieu. Un homme célebre en ce genre en a donné au théatre lyrique, qui seront long-tems gravées dans le souvenir des connoisseurs. De ce nombre étoit le péristyle du palais de Ninus, dans lequel aux plus belles proportions & à la perspective la plus savante, le peintre avoit ajoûté un coup de génie bien digne d'être rappellé.

Après avoir employé presque toute la hauteur du théatre à élever son premier ordre d'architecture, il avoit laissé voir aux yeux la naissance d'un second ordre qui sembloit se perdre dans le ceintre, & que l'imagination achevoit ; ce qui prêtoit à ce péristyle une élévation fictive, double de l'espace donné. C'est dans tous les arts un grand principe, que de laisser l'imagination en liberté : on perd toûjours à lui circonscrire un espace ; de-là vient que les idées générales n'ayant point de limites déterminées, sont les sources les plus fécondes du sublime.

Le théatre de la Tragédie, où les décences doivent être bien plus rigoureusement observées qu'à celui de l'opera, les a trop négligées dans la partie des décorations. Le poëte a beau vouloir transporter les spectateurs dans le lieu de l'action ; ce que les yeux voyent, dément à chaque instant ce que l'imagination se peint. Cinna rend compte à Emilie de sa conjuration, dans le même sallon où va délibérer Auguste ; & dans le premier acte de Brutus, deux valets de théatre viennent enlever l'autel de Mars pour débarrasser la scene. Le manque de décorations entraine l'impossibilité des changemens, & celle-ci borne les auteurs à la plus rigoureuse unité de lieu ; regle gênante qui leur interdit un grand nombre de beaux sujets, ou les oblige à les mutiler. Voy. TRAGEDIE, UNITE, &c.

Il est bien étrange qu'on soit obligé d'aller chercher au théatre de la farce italienne, un modele de décoration tragique. Il n'est pas moins vrai que la prison de Sigismond en est un qu'on auroit dû suivre. N'est-il pas ridicule que dans les tableaux les plus vrais & les plus touchans des passions & des malheurs des hommes, on voye un captif ou un coupable avec des liens d'un fer blanc, leger & poli ? Qu'on se représente Electre dans son premier monologue, traînant de véritables chaînes dont elle seroit accablée : quelle différence dans l'illusion & l'intérêt ! Au lieu du foible artifice dont le poëte s'est servi dans le comte d'Essex pour retenir ce prisonnier dans le palais de la reine, supposons que la facilité des changemens de décoration lui eût permis de l'enfermer dans un cachot ; quelle force le seul aspect du lieu ne donneroit-il pas au contraste de sa situation présente avec sa fortune passée ? On se plaint que nos tragédies sont plus en discours qu'en action ; le peu de ressource qu'a le poëte du côté du spectacle, en est en partie la cause. La parole est souvent une expression foible & lente ; mais il faut bien se résoudre à faire passer par les oreilles ce qu'on ne peut offrir aux yeux.

Ce défaut de nos spectacles ne doit pas être imputé aux comédiens, non plus que le mélange indécent des spectateurs avec les acteurs, dont on s'est plaint tant de fois. Corneille, Racine & leurs rivaux n'attirent pas assez le vulgaire, cette partie si nombreuse du public, pour fournir à leurs acteurs de quoi les représenter dignement ; la Ville elle seule pourroit donner à ce théatre toute la pompe qu'il doit avoir, si les magistras vouloient bien envisager les spectacles publics comme une branche de la police & du commerce.

Mais la partie des décorations qui dépend des acteurs eux-mêmes, c'est la décence des vêtemens. Il s'est introduit à cet égard un usage aussi difficile à concevoir qu'à détruire. Tantôt c'est Gustave qui sort des cavernes de Dalécarlie avec un habit bleu-céleste à paremens d'hermine ; tantôt c'est Pharasmane qui, vêtu d'un habit de brocard d'or, dit à l'ambassadeur de Rome :

La Nature marâtre en ces affreux climats,

Ne produit, au lieu d'or, que du fer, des soldats.

De quoi donc faut-il que Gustave & Pharasmane soient vêtus ? l'un de peau, l'autre de fer. Comment les habilleroit un grand peintre ? Il faut donner, dit-on, quelque chose aux moeurs du tems. Il falloit donc aussi que Le-Brun frisât Porus & mît des gants à Alexandre ? C'est au spectateur à se déplacer, non au spectacle ; & c'est la réflexion que tous les acteurs devroient faire à chaque rôle qu'ils vont joüer : on ne verroit point paroître César en perruque quarrée, ni Ulysse sortir tout poudré du milieu des flots. Ce dernier exemple nous conduit à une remarque qui peut être utile. Le poëte ne doit jamais présenter des situations que l'acteur ne sauroit rendre : telle est celle d'un héros mouillé. Quinault a imaginé un tableau sublime dans Isis, en voulant que la furie tirât Io par les cheveux hors de la mer : mais ce tableau ne doit avoir qu'un instant ; il devient ridicule si l'oeil s'y repose, & la scene qui le suit immédiatement, le rend impratiquable au théatre.

Aux reproches que nous faisons aux comédiens sur l'indécence de leurs vêtemens, ils peuvent opposer l'usage établi, & le danger d'innover aux yeux d'un public qui condamne sans entendre, & qui rit avant de raisonner. Nous savons que ces excuses ne sont que trop bien fondées : nous savons de plus que nos reflexions ne produiront aucun fruit. Mais notre ambition ne va point jusqu'à prétendre corriger notre siecle ; il nous suffit d'apprendre à la postérité, si cet ouvrage peut y parvenir, ce qu'auront pensé dans ce même siecle ceux qui, dans les choses d'art & de goût, ne sont d'aucun siecle ni d'aucun pays. Voyez l'article suiv. DECORATION, (Opera) article de M. MARMONTEL.

DECORATION, (Opera) Ce spectacle est celui du merveilleux ; c'est-là qu'il faut sans-cesse ébloüir & surprendre. La décoration commence l'illusion ; elle doit par sa vérité, par sa magnificence, & l'ensemble de sa composition, représenter le lieu de la scene & arracher le spectateur d'un local réel, pour le transporter dans un local feint. L'invention, le dessein & la peinture, en forment les trois principales parties. La premiere regarde le poëte lyrique, & il doit avoir une connoissance fort étendue de la seconde & de la troisieme, pour pouvoir avec fruit & sans danger, donner une libre carriere à son imagination.

Rien n'est plus commun que d'imaginer une décoration en formant le plan d'un opera ; on place les lieux différens dans lesquels se passeront ses différens actes. Ce point une fois décidé, on croit que le reste regarde le décorateur, & qu'il n'est question que de peindre méchaniquement les locaux, pour établir aux yeux du spectateur le lieu où se passe la scene.

Ce qui nous reste des ouvrages dramatiques des Grecs, montre assez qu'Eschyle, Euripide & Sophocle étoient mieux instruits, & mettoient une plus grande importance dans tout ce qui avoit quelque rapport à la représentation de leurs tragédies.

Par les discours qui sont à la tête des pieces en machines de P. Corneille, & en parcourant les détails clairs & raisonnés qu'il y fait de tout ce qui regarde leur spectacle, il est aisé de se convaincre de la connoissance profonde que ce grand homme avoit acquise, de toutes ces grandes parties qu'on croit peut-être fort étrangeres à la poésie.

Qu'on s'occupe à sonder avec quelque soin la marche, l'ordre & la méchanique des opera de Quinault, malgré la modestie de ce poëte, qui n'a cherché à nous donner ni par des explications, ni par des préfaces, ni par des détails raisonnés, aucune idée de ses études, de ses connoissances, de sa fécondité, de son invention & de ses travaux ; il est impossible de ne pas s'assûrer qu'il possédoit à fond toute cette matiere, & que jamais homme peut-être avant lui n'avoit sû la mettre en pratique avec tant de méthode, d'intelligence, de variété & de goût.

Ces exemples seroient sans-doute suffisans pour prouver qu'un poëte lyrique ne peut acquérir trop de lumieres sur les arts qui doivent concourir à rendre parfaite l'exécution de ses ouvrages. Ce que les Grecs, P. Corneille & Quinault ont crû nécessaire, eux qui avoient tant de talens divers, un si beau génie, un feu poétique si brillant, ne doit pas sans-doute paroître inutile aux poëtes qui viennent après eux, quelques talens qu'ils se flatent d'avoir d'ailleurs.

Mais pour le bien & le progrès de l'art, il faut qu'ils sachent encore les avantages que les connoissances de cette espece peuvent leur procurer, & les inconvéniens qu'ils ont à craindre, s'ils mettent le pié dans la carriere sans avoir pris la précaution de les acquerir.

La décoration à l'opera fait une partie de l'invention. Ce n'est pas assez d'imaginer des lieux convenables à la scene, il faut encore varier le coup-d'oeil que présentent les lieux, par les décorations qu'on y amene. Un poëte qui a une heureuse invention, jointe à une connoissance profonde de cette partie, trouvera mille moyens fréquens d'embellir son spectacle, d'occuper les yeux du spectateur, de préparer l'illusion. Ainsi à la belle architecture d'un palais magnifique ou d'une place superbe, il fera succéder des deserts arides, des rochers escarpés, des antres redoutables. Le spectateur effrayé sera alors agréablement surpris de voir une perspective riante coupée par des paysages agréables, prendre la place de ces objets terribles. De-là, en observant les gradations, il lui présentera une mer agitée, un horison enflammé d'éclairs, un ciel chargé de nuages, des arbres arrachés par la fureur des vents. Il le distraira ensuite de ce spectacle par celui d'un temple auguste : toutes les parties de la belle architecture des anciens rassemblées dans cet édifice, formeront un ensemble majestueux ; & des jardins embellis par la nature, l'art & le goût, termineront d'une maniere satisfaisante une représentation, dans laquelle on n'aura rien négligé pour faire naître & pour entretenir l'illusion. Les machines qui tiennent si fort à la décoration, lui prêteront encore de nouvelles beautés ; mais comment imaginer des machines, si on ignore en quoi elles consistent, la maniere dont on peut les composer, les ressorts qui peuvent les faire mouvoir, & sur-tout leur possibilité ? Voyez MACHINE, MERVEILLEUX.

Le décorateur, quelque génie qu'on lui suppose, n'imagine que d'après le plan donné. Que de beautés ne doivent pas résulter du concours du poëte & de l'artiste ? Que de belles idées doivent naître d'une imagination échauffée par la poësie & guidée par l'instruction, & de la verve d'un peintre à qui le premier dessein est donné par une main sûre qui a sû en écarter tous les inconvéniens, & qui en indique tous les effets ? D'ailleurs, l'oeil vigilant d'un poëte plein de son plan général, doit être d'un grand secours au peintre qui en exécute les parties. Que de défauts prévenus ! que de détails embellis ! que d'études & de réflexions épargnées !

Outre ces avantages, celui de se mettre à l'abri d'une foule d'inconvéniens qu'on peut par ce seul moyen prévenir, doit paroître bien puissant à tous les poëtes qui se livrent au genre lyrique.

Comment imaginer, comment se faire entendre, si on ignore & la matiere sur laquelle il faut que l'imagination s'exerce, & l'art qui doit mettre en exécution ce qu'on aura imaginé ? Le goût seul peut-il suffire pour empêcher qu'on ne s'égare ? & le goût lui-même est-il autre chose qu'un sentiment exquis, que la connoissance des matieres auxquelles il s'applique, la comparaison, l'expérience peuvent seules rendre sûr ?

La pompe, la variété, le contraste toûjours juste & plein d'adresse de tous les opera de Quinault, sont encore de nos jours un des points les moins susceptibles de critique de ces heureuses compositions. On dit plus : il n'y a point d'opera de Quinault, dans lequel un homme de goût versé dans l'étude des différens arts nécessaires à l'ensemble de pareils spectacles, ne trouve à produire en machines & en décorations des beautés nouvelles, capables d'étonner les spectateurs & de rajeunir les anciens ouvrages. Qu'on juge par-là du fonds inépuisable sur lequel Quinault a travaillé.

Chez lui d'ailleurs, l'effet, le service d'une décoration, ne nuisent jamais au service ni à l'effet de celle qui suit. Les tems de la manoeuvre, les contrastes nécessaires pour attacher les spectateurs, l'ordre, l'enchaînement, les gradations, toutes ces choses y sont ménagées avec un art, une exactitude, une précision qui ne sauroient être assez admirées, & qui supposent la connoissance la plus étendue de toutes ces parties différentes.

Voilà le modele : malheur aux poëtes lyriques, eussent-ils même le génie de Quinault, s'ils négligent d'acquérir les connoissances qu'il a crû lui être nécessaires. Voy. MACHINE, MERVEILLEUX, OPERA. Voyez aussi l'article suiv. DECORATION, Architecture. (B)

DECORATION, terme d'Architecture. On entend sous ce nom la partie de l'Architecture la plus intéressante, quoique considérée comme la moins utile relativement à la commodité & à la solidité. En effet combien d'édifices publics & particuliers où la décoration devient peu nécessaire, tels que les casernes, les hôpitaux, les manufactures, les marchés & autres bâtimens oeconomiques, élevés dans les villes pour la retraite des gens de guerre, le soulagement des pauvres, la facilité du commerce, ou pour l'habitation des citoyens destinés au trafic, aux arts méchaniques, &c ?

Plus il nous seroit aisé de démontrer l'inutilité de la décoration dans les bâtimens que nous venons de nommer, & plus néanmoins il doit paroître important que la décoration que nous entendons ici, soit de toute beauté, puisqu'elle est destinée à caractériser les édifices sacrés, les palais des souverains, la demeure des grands seigneurs, les places publiques, les arcs de triomphe, les fontaines, les théatres, &c. qui ne peuvent s'attirer le suffrage des nations étrangeres, que par les embellissemens que leur procurent la décoration des dehors & la magnificence des dedans.

On distingue en général quatre genres de décoration ; celle des façades, celle des appartemens, celle des jardins, & celle des théatres, qui toutes demandent des caracteres distinctifs, quoique soumises également aux lois de la convenance, de la bienséance, & aux principes du goût : connoissances qui ne peuvent jamais s'acquérir sans l'exercice du dessein, & l'examen réfléchi des plus beaux ouvrages antiques & modernes concernant l'Architecture, la Sculpture, la peinture, &c.

De ces quatre genres de décoration, celle des façades est sans contredit celle qui exige le plus les préceptes de l'art. L'architecture & la sculpture concourent également à leur embellissement ; mais cette derniere doit être absolument subordonnée à la premiere.

Par décoration d'architecture on entend l'application des ordres, colonnes ou pilastres ; les frontons, les portes, les croisées, les niches, les attiques, les soûbassemens, les balustrades ; différentes parties qui se doivent accorder si bien avec les masses & la dimension du bâtiment, que l'une ne puisse être supprimée sans nuire au reste de l'édifice.

Par décoration de sculpture on entend les statues, les trophées, les vases qui servent à composer les amortissemens & les couronnemens des façades, ou à enrichir chacune de leurs parties, telles que les chapiteaux des ordres, leurs entablemens, leurs piédestaux, par des ornemens en bas relief, en demi-bosse, en rond de bosse, &c. L'on appelle encore décoration de sculpture, celle où l'architecture entrant pour quelque chose, sert à la composition des tombeaux, des fontaines jaillissantes ou tout autre ouvrage pittoresque & contrasté, soûtenus seulement sur des socles ou des empatemens qui leur servent de base.

Les Grecs & les anciens Romains l'ont emporté de beaucoup sur nous pour la décoration d'architecture & de sculpture. Nos édifices en France les plus généralement approuvés, sont ceux qui approchent le plus de la composition de ces maîtres du monde ; néanmoins il nous reste beaucoup à faire pour arriver à la perfection des monumens qui nous restent de ces peuples. Sans-doute la différence de notre climat, la disette des matieres, moins d'opulence, & peut-être un goût trop national, ont contribué à ne les imiter que d'assez loin. Mais d'un autre côté nous pouvons avancer sans prévention que si ces nations nous ont montré une si belle route, nous sommes à-présent les seuls qui puissions être imités des autres peuples, pour l'élégance des formes, le détail des ornemens & la commodité de la distribution ; de maniere que dans les siecles à venir on n'hésitera point de citer l'Architecture françoise à la suite de la greque & de la romaine, nos architectes en ayant pour ainsi dire créé une relative à notre climat & à nos besoins.

La décoration intérieure a pour objet la magnificence des appartemens. Cette partie de l'Architecture est sans contredit celle qui, après la distribution, fait le plus d'honneur à la France ; & on peut avancer qu'à l'exception de quelques ornemens peut-être trop frivoles que nos sculpteurs ont introduits dans leurs décorations, il n'est point de nation, sans excepter l'Italie, qui entende aussi-bien cette partie que nous. Les hôtels de Toulouse, de Soubise, de Thiers, de Mazarin, de Biron, de Villars, &c. peuvent être regardés comme autant de chefs-d'oeuvre en ce genre, & l'on trouve dans leurs appartemens la richesse des matieres, la magnificence des meubles, la sculpture, la peinture, les bronzes, les glaces, distribués avec tant de goût, de choix & d'intelligence, qu'il semble que ces palais soient autant de lieux enchantés, élevés par l'opulence pour le séjour des graces & de la volupté.

La décoration des jardins consiste dans l'art de cultiver avec goût la nature, de maniere que ces deux parties concourent à former ces lieux délicieux que nous offrent abondamment les jardins de Versailles, de Marly, de Meudon, de Sceaux, de Chantilly, &c. la plûpart exécutés sur les desseins de le Nautre & de Mansard, & où se trouvent rassemblés avec autant de choix que de profusion, les chefs-d'oeuvre de sculpture de nos plus célebres artistes, les canaux, les fontaines, les cascades, les bosquets, les terrasses, les escaliers, les palissades, les berceaux de treillage ; enfin des pavillons, des sallons, des belvederes, des vertugadins, des boulingrins, des figures & des vases de métal, de marbre, de bronze, tout ce que l'art, le génie, le goût & la magnificence peuvent offrir de plus somptueux.

C'est l'assemblage de toutes ces différentes parties, aidé d'une situation avantageuse, d'une exposition convenable & dirigée par des mains habiles, qui attire chez nous les nations les plus éloignées, & qui nous ont mérité la réputation de grands jardiniers ; nom célebre dû aux soins, à la vigilance & à la capacité de la Quintinie, de le Nautre & de le Blond ; ensorte que l'on dit de l'art du jardinage en France, comme de l'Architecture, les jardins françois, qui se distinguent de ceux de l'Angleterre & de l'Italie ; les premiers n'étant recommandables que par leur grandeur étonnante, une belle simplicité, & un entretien très-recherché ; les seconds, par la disposition des lieux, l'abondance des eaux & la fertilité du terroir ; ceux-ci, quoiqu'embellis par le secours de l'art & des artistes, doivent leur plus grande beauté à leur situation, & à un ciel plus favorable pour les productions de la nature : avantage qui ne se rencontrant pas chez nous, nous fait avoir recours à l'art, quoique l'on ne puisse disconvenir que nos jardins en général sont plus verds, moins tristes, moins arides, & plus capables par cet endroit de se plier au pouvoir de l'art ; séduction satisfaisante pour nos jardins de propreté, & qui oppose un contraste ingénieux avec nos potagers, nos vergers, nos parcs, nos bois & nos forêts, qui nous fait passer alternativement dans un même lieu de l'agréable à l'utile, du merveilleux au séduisant, & enfin de la nature à l'art. Voyez plus bas DECORATION. (Jardinage)

La décoration des théatres consiste en l'art de rendre par le secours de la perspective, de la peinture & d'une lumiere artificielle, tous les objets que nous offre la nature. Rien de si séduisant que ce que nous pourroit présenter l'art dans ce genre de choses ; cependant nous sommes forcés de convenir que de toutes les parties de la décoration, celle des théatres est celle que nous entendons le moins. Je ne sais par quelle fatalité, avec les talens supérieurs de plusieurs de nos artistes, les François sont encore si éloignés des peintres d'Italie dans ce genre. Sans doute l'oeconomie, le peu d'espace de nos théatres, la disette des méchaniciens, l'indifférence de notre nation pour les spectacles à cet égard ; le dirai-je ? l'ignorance des chefs ou des entrepreneurs de nos spectacles, est la source du peu de succès de nos décorations théatrales. A l'exception du célebre Servandoni peintre italien, qu'est-ce que la plûpart de nos décorateurs ? des peintres de chevalet qui n'ont jamais sorti de leurs cabinets, qui ignorent l'histoire, les principes de l'architecture, les regles de la perspective ; & qui bien loin de saisir le génie, le goût ou l'opinion des peuples d'où le poëme est tiré, appliquent indistinctement dans les pastorales greques, les hameaux des environs de Paris ; dans les tragédies romaines, nos décorations françoises ; dans leurs temples, des ornemens chimériques & hasardés : qui nous présentent des carrefours au lieu de places publiques, des colonades, des pérystiles, des portiques aussi peu relatifs à l'exécution, que peu vraisemblables ; & où on ne remarque enfin ni correction, ni effet, ni plan, ni ensemble ; déréglement dont on ne parviendra jamais à corriger l'abus, qu'en envoyant passer plusieurs années de suite en Italie, les sujets qu'on destine aux décorations théatrales, comme la seule école qui soit en Europe pour ce genre de talens, Paris manquant absolument d'artistes à cet égard. Voy. DECORATION ci-dessus. (P)

DECORATION, (Jardin) Cette partie qui dépend entierement du génie, est pour ainsi dire la maniere d'inventer & de distribuer les beaux jardins. Voyez DISTRIBUTION.

On pourroit entendre par décoration, les ornemens qui contribuent à embellir un jardin : il ne peut être mieux décoré que par de belles figures : des vases, des canaux, des fontaines, des cascades, des portiques, des treillages, des caisses d'orangers, & des théatres, gradins & pots de fleurs.

La décoration regarde encore les changemens de scenes occasionnés par les fleurs des saisons : il y en a trois.

Celle du printems dure pendant les mois de Mars, Avril & Mai, & présente en oignons, pattes, & griffes, les tulipes, les anemones, renoncules de Tripoli, les jonquilles, bassinets, jacinthes, iris, narcisses, ciclamen printanier, couronne impériale, crocus.

En plantes & racines, les oreilles d'ours, hépatiques, pensées, giroflées, primevers, violettes, marguerites, muguet.

La décoration de l'été regne dans les mois de Juin, Juillet & Août, & est moins abondante en oignons ; mais elle est très-riche en plantes & racines.

En oignons & pattes, les tulipes tardives, les lys, martagons, frittilaires, pivoines, hémerocales, tubéreuses.

En plantes & racines, les oeillets, la véronique, les campanules, les croix de Jérusalem, mignardise, sain-foin d'Espagne, coque lourde, jassée, giroflée, persicaire, fraxinelle, scabieuse, marjolaine, genêt d'Espagne, thlaspi, pavots, piés d'aloüette, balsamines, tournesols, julienne, aconit, matricaire, valérienne, coquelicot, camomille, muscipula, muffle de lion, immortelle, basilic, oeil de boeuf, statissée.

L'automne qui comprend les mois de Septembre, d'Octobre & de Novembre, offre dans sa décoration en oignons ;

La tubéreuse, le crocus, & le ciclamen automnal.

En plantes & racines, les amarantes, les passe-velours, tricolor, oculus-christi, souci, belle-de-nuit, palma-christi, roses d'Inde, oeillets d'Inde, valérienne, roses trenieres, reine-marguerite, oeillets de la Chine, volubilis. (K)


DECORDERDécorder les moules, terme de Perruquier qui signifie détacher & ôter les ficelles qu'on avoit mises sur les moules pour assujettir les cheveux qu'on y avoit roulés, & les empêcher de se défriser. Cette opération se fait lorsque les cheveux ont été cuits suffisamment dans le four, & qu'ils sont refroidis.


DECORTICATIONS. f. (Pharmac.) est l'action d'écorcer ou de peler des racines, des graines, des fruits, des branches d'arbres, &c. ou de les dégarnir de leur écorce, de leur peau, de leur cosse, &c. Voyez ECORCE.


DECOUDREv. act. c'est en général desassembler ce qui n'étoit uni que par une couture. Voyez COUDRE.

DECOUDRE, (Marine) c'est décloüer quelques pieces du bordage ou du serrage ; ce qui se fait lorsqu'on a besoin de voir s'il n'y a pas quelque chose de défectueux sous ces pieces. (Z)


DECOUPÉadj. en Blason, est un mot qu'on applique à une piece de l'écusson, par exemple à une croix dont les lignes extérieures sont découpées.

Il porte de sable à la croix découpée.

Découpé est différent d'avec édenté, en ce que le dernier est régulier, mais le premier ne l'est pas. Voyez ÉDENTE.

Ce blason est bien ancien : Jule César portoit pour symbole une tête de sanglier sur un bâton découpé.

Découpé se dit aussi au lieu de tronqué & coupé, & s'applique à une branche qui a été sciée à un arbre ou à une tige qui a été coupée & séparée de la racine. Chambers.

Ronqueroles, de gueules découpé d'argent. (V)


DECOUPERen termes de Blondier, c'est l'action de diviser à la main les centaines qui composent une écale, en tournant la matiere autour de deux tournettes. Voyez cette opération décrite plus au long à l'article BLONDE.

DECOUPER, en terme de Boutonnier ; c'est l'action de retrancher d'un cerceau tout ce qui est superflu au dessein qu'on veut lui faire prendre. On a pour cela des emportes-pieces gravés en creux de ces desseins, semblables à ceux du fleuriste artificiel ; on place le cerceau battu sur un billot, ou quelque chose de cette nature, & on frappe sur la tête de l'emporte-piece qui couvre le cerceau entiérement, & par-là celui-ci se trouve découpé d'un seul coup.

DECOUPER, en terme de Découpeur ; c'est former divers desseins dans une piece d'étoffe avec des fers faits à cet effet.

DECOUPER, (Jardin) On dit d'un parterre où l'on veut élever des fleurs, qu'il faut le découper en différentes pieces. (K)


DECOUPEURouvrier qui fait des desseins sur des étoffes par le moyen de fers gravés qu'il y applique à chaud.
Cette espece d'ouvriers forme une communauté peu nombreuse à Paris. Ils ont été séparés de celle des Brodeurs dont ils étoient membres autrefois. La mode des découpures étant venue, cette communauté se vit composée de plus de soixante maîtres à leur aise ; mais le tems de la nouveauté étant passé, ces ouvrages sont fort déchûs, & le nombre des maîtres se réduit à huit, qui sont même encore peu occupés.

DECOUPEUR, s. m. (Pêche de la baleine) ceux des matelots qui débitent en petits morceaux les grandes pieces de lard qu'on enleve de dessus le poisson. Les découpeurs sont armés d'un couteau très-plat, & ils sont couverts de haillons pour se garantir de la graisse, dont l'effet sur les parties nues du corps passe pour fort dangereux.


DECOUPEUSES. f. (Gazier) c'est une ouvriere occupée à couper les fils de la trame, qui quand sa gaze figurée est faite, remplissent les intervalles des fleurs entr'elles. Voyez l'article GAZE. Cette matiere tantôt fil, tantôt fil & soie, est en quantité très-considérable, & pourroit être employée à quelqu'usage, comme à la fabrique du papier. La découpure de la gaze peut être de ressource à toutes les personnes du sexe qui manquent de fortune, & qui seroient bien-aises de trouver une occupation qui n'exigeât qu'un peu d'adresse, & qui fournît dequoi subsister.


DECOUPLÉadj. en terme de Blason, signifie la même chose que partagé ou divisé.

Ainsi un chevron découplé, est un chevron qui manque de pointe, & dont les deux extrémités sont à une certaine distance l'une de l'autre. (V)


DECOUPLERterme de Riviere : c'est délier les bateaux qui sont en trait lorsque l'on passe des ponts ou pertuis.

DECOUPLER LES CHIENS, (Venerie) c'est les délier quand ils sont deux à deux.


DECOUPOIRS. m. c'est le ciseau dont se servent les ouvrieres qui découpent la gaze ; il n'a rien de particulier, sinon que ses deux lames s'approchent & se séparent comme les deux branches d'une pince par un ressort fixé à la partie convexe d'une des branches.


DECOUPURES. f. voyez TAPISSERIE en papier.


DECOURBERterme de Riviere ; c'est dételer des chevaux attelés aux cordages.


DECOURSS. m. (Astronom.) On dit que la lune est en décours pendant le tems qu'elle passe de l'opposition à la conjonction, c'est-à-dire dans la derniere moitié de son mois, qui s'écoule entre la pleine lune & la nouvelle lune suivante. Il y a apparence que ce mot vient de ce que la lumiere de la lune diminue depuis la pleine lune jusqu'à la nouvelle ; aussi ce mot est-il opposé à croissant. Voyez CROISSANT. Au reste on n'en fait plus guere d'usage qu'en Astrologie, c'est-à-dire pour des observations sans fondement & des prédictions ridicules. Voyez INFLUENCE, ASTROLOGIE, &c. (O)


DECOUSUadject. voyez COUDRE. Cet adjectif marque la destruction de l'assemblage appellé couture.


DECOUSURESS. m. (Venerie) c'est ainsi qu'on appelle les blessures que le sanglier fait aux chiens avec ses défenses.


DECOUVERTadj. voyez les articles DECOUVERTE & DECOUVRIR.

DECOUVERT manége découvert. Voyez MANEGE.


DECOUVERTES. f. (Philosoph.) On peut donner ce nom en général à tout ce qui se trouve de nouveau dans les Arts & dans les Sciences ; cependant on ne l'applique guere, & on ne doit même l'appliquer, qu'à ce qui est non-seulement nouveau, mais en même tems curieux, utile, & difficile à trouver, & qui par conséquent a un certain degré d'importance. Les découvertes moins considérables s'appellent seulement inventions. Voyez DECOUVRIR.

Au reste il n'est pas nécessaire pour une découverte que l'objet en soit tout à la fois utile, curieux, & difficile ; les découvertes qui réunissent ces trois qualités sont à la vérité du premier ordre ; il en est d'autres qui n'ont pas ces trois avantages à la fois ; mais il est nécessaire qu'elles en ayent au moins un. Par exemple, la découverte de la boussole est une chose très-utile, mais qui a pû être faite par hazard, & qui ne suppose par conséquent aucune difficulté vaincue. La découverte de la commotion électrique (voyez COUP FOUDROYANT) est une découverte très-curieuse, mais qui a été faite aussi comme par hazard, qui par conséquent n'a pas demandé de grands efforts, & qui d'un autre coté n'a pas été jusqu'à présent fort utile. La découverte de la quadrature du cercle supposeroit une grande difficulté vaincue : mais cette découverte ne seroit pas rigoureusement utile dans la pratique, parce que les approximations suffisent, & qu'on a des méthodes d'approximation aussi exactes qu'il est nécessaire. Voyez QUADRATURE.

Observons cependant que dans une découverte dont le principal mérite est la difficulté vaincue, il faut que l'utilité au moins possible s'y joigne, ou du moins la singularité : la quadrature du cercle dont nous venons de parler seroit dans ce dernier cas ; ce seroit une découverte difficile & singuliere, parce qu'il y a longtems qu'on la cherche.

Les découvertes, suivant ce que nous venons de dire, sont donc le fruit du hazard ou du génie : elles sont souvent le fruit du hazard dans les choses de pratique, comme dans les Arts & Métiers ; c'est sans-doute pour cette raison que les inventeurs des choses les plus utiles dans les Arts nous sont inconnus, parce que le plus souvent ces choses se sont offertes à des gens qui ne les cherchoient pas, & qu'ainsi le mérite de les avoir trouvées n'ayant point frappé, l'invention est restée sans qu'on se souvînt de l'inventeur. A cette raison on pourroit encore en joindre une autre ; c'est que la plûpart des choses qui ont été trouvées dans les Arts, ne l'ont été que peu-à-peu ; qu'une découverte a été le résultat des efforts successifs de plusieurs artistes, dont chacun a ajoûté quelque chose à ce qui avoit été trouvé avant lui, de maniere qu'on ne sait proprement à qui l'attribuer. Ajoûtez enfin à ces deux raisons, que les Artistes pour l'ordinaire n'écrivent point, & que la plûpart des gens de lettres qui écrivent, uniquement occupés de leur objet, ne prennent pas un intérêt bien vif à constater les découvertes des autres.

Les découvertes faites par le génie ont lieu principalement dans les Sciences de raisonnement : je ne veux pas dire par-là que le génie ne découvre aussi dans les Arts ; je veux dire seulement que le hazard, en matiere de Sciences, découvre pour l'ordinaire moins que le génie. Cependant les Sciences ont aussi des découvertes de pur hazard : par exemple, l'attraction du fer par l'aimant ne pouvoit pas se deviner, ni par elle-même, ni par aucune analogie ; il a fallu qu'on approchât par hazard une pierre d'aimant d'un morceau de fer, pour voir qu'elle l'attiroit. En général on peut dire en matiere de Physique, que nous devons au hazard la connoissance de beaucoup de faits. Il y a aussi dans les Sciences des découvertes, qui sont tout-à-la-fois le fruit du génie & du hazard ; c'est lorsqu'en cherchant une chose, & employant pour cela différens moyens que le génie suggere, on trouve une autre chose qu'on ne cherchoit pas. Ainsi plusieurs chimistes en cherchant à faire certaines découvertes, & en imaginant pour cela différens procédés composés & subtils, ont trouvé des vérités singulieres auxquelles ils ne s'attendoient point. Il n'y a aucune science où cela n'arrive. Plusieurs géometres, par exemple, en cherchant la quadrature du cercle : qu'ils ne trouvoient pas, ont trouvé par hazard de beaux théorèmes, & d'un grand usage. De pareilles découvertes sont une espece de bonheur ; mais c'est un bonheur qui n'arrive qu'à ceux qui le méritent ; & si on a dit qu'une repartie fine & faite à propos étoit la bonne fortune d'un homme d'esprit, on peut appeller une découverte de l'espece dont il s'agit la bonne fortune d'un homme de génie : nous rappellerons à cette occasion ce que le roi Guillaume disoit du maréchal de Luxembourg si souvent son vainqueur : Il est trop heureux pour n'être que cela.

Les découvertes qui sont le fruit du génie (& c'est de celles-là sur-tout qu'il doit être question) se font de trois manieres ; ou en trouvant une ou plusieurs idées entierement nouvelles, ou en joignant une idée nouvelle à une idée connue, ou en réunissant deux idées connues. La découverte de l'Arithmétique semble avoir été de la premiere espece ; car l'idée de représenter tous les nombres par neuf chiffres, & sur-tout d'y ajoûter le zéro, ce qui en détermine la valeur, & donne le moyen de faire d'une maniere abrégée les opérations du calcul ; cette idée, dis-je, paroît avoir été absolument neuve & originale, & a pû n'être occasionnée par aucune autre ; c'est un coup de génie qui a produit pour ainsi dire subitement toute une science à la fois. La découverte de l'Algebre semble être de la seconde espece : en effet c'étoit une idée absolument nouvelle, que de représenter toutes les quantités possibles par des caracteres généraux, & d'imaginer le moyen de calculer ces quantités, ou plûtôt de les présenter sous l'expression la plus simple que leur état de généralité puisse comporter. Voyez ARITHMETIQUE UNIVERSELLE, & le Discours préliminaire du I. Volume. Mais pour remplir absolument cette idée, il falloit y joindre le calcul déjà connu des nombres ou de l'Arithmétique ; car ce calcul est presque toûjours nécessaire dans les opérations algébriques, pour reduire les quantités à leur expression la plus simple. Enfin la découverte de l'application de l'Algebre à la Géométrie est de la troisieme espece ; car cette application a pour fondement principal la méthode de représenter les courbes par des équations à deux variables. Or quel raisonnement a-t-il fallu faire pour trouver cette maniere de représenter les courbes ? Le voici : une courbe, a-t-on dit, suivant l'idée qu'on en a toûjours eûe, est le lieu d'une infinité de points qui satisfont à un même problème. Voyez COURBE. Or un problème qui a une infinité de solutions est un problème indéterminé ; & l'on sait qu'un problème indéterminé, en Algebre, est représenté par une équation à deux variables. Voyez EQUATION. Donc on peut se servir d'une équation à deux variables pour représenter une courbe. Voilà un raisonnement dont les deux prémisses, comme l'on voit, étoient connues, il semble que la conséquence étoit aisée à tirer : cependant Descartes est le premier qui ait tiré cette conséquence : c'est qu'en matiere de découverte le dernier pas, quoique facile à faire en apparence, est souvent celui qu'on fait le plus tard. La découverte du calcul différentiel est à-peu-près dans le même cas que celle de l'application de l'Algebre à la Géométrie. Voyez DIFFERENTIEL, APPLICATION, OMETRIETRIE.

Au reste les découvertes qui consistent dans la réunion de deux idées dont aucune n'est nouvelle, ne doivent être regardées comme des découvertes, que quand il en résulte quelque chose d'important, ou quand cette réunion étoit difficile à faire. On peut remarquer aussi que souvent une découverte consiste dans la réunion de deux ou plusieurs idées, dont chacune en particulier étoit ou sembloit être stérile, quoiqu'elle eût beaucoup coûté aux inventeurs. Ceux-ci pourroient dire en ce cas de l'auteur de la découverte, sic vos non vobis ; mais ils ne seroient pas toûjours en droit d'ajoûter, tulit alter honores : car la véritable gloire est à celui qui acheve, quoique la peine soit souvent pour ceux qui commencent. Les Sciences sont un grand édifice auquel plusieurs personnes travaillent de concert : les uns à la sueur de leur corps tirent la pierre de la carriere ; d'autres la traînent avec effort jusqu'au pié du bâtiment, d'autres l'élevent à force de bras & de machines, mais l'architecte qui la met en oeuvre & en place, a tout le mérite de la construction.

En matiere d'érudition les découvertes proprement dites sont rares, parce que les faits qui sont l'objet de l'érudition ne se devinent & ne s'inventent pas, & que ces faits par conséquent doivent être déjà écrits par quelqu'auteur. Cependant on peut donner le nom de découverte, par exemple, à l'explication solide & ingénieuse de quelque monument antique qui auroit jusqu'alors inutilement exercé les savans ; à la preuve & à la discussion d'un fait singulier on important jusqu'alors inconnu ou disputé ; & ainsi du reste. Voyez DECHIFFRER.

Il paroît que les deux seules sciences qui ne soient pas susceptibles de découvertes d'aucune espece, sont la Théologie & la Métaphysique : la premiere, parce que les objets de la révélation sont fixés depuis la naissance du christianisme, & que tout ce que les Théologiens y ont ajoûté d'ailleurs se réduit à de purs systèmes plus ou moins heureux, mais sur lesquels on est libre de se diviser, tels que les systèmes pour expliquer l'action de la grace, & tant d'autres objets ; matiere perpétuelle de disputes, & quelquefois de troubles. A l'égard de la Métaphysique, si on en ôte un petit nombre de vérités connues & démontrées depuis long-tems, tout le reste est aussi purement contentieux. D'ailleurs, les hommes ayant toûjours eu le même fond de sentimens & d'idées primitives, les combinaisons en doivent être bien-tôt épuisées. En Métaphysique les faits sont pour ainsi dire au-dedans de chacun ; un peu d'attention suffit pour les y voir : en Physique au contraire, comme ils sont hors de nous, il faut d'ordinaire plus de sagacité pour les découvrir ; & quelquefois même en combinant des corps d'une maniere nouvelle, on peut créer pour ainsi dire des faits entierement nouveaux : telles sont, par exemple, plusieurs expériences de l'électricité, plusieurs manoeuvres de Chimie, &c. Je ne prétends pas conclure de-là qu'il y ait peu de mérite à écrire clairement sur la Métaphysique ; Locke & l'auteur du traité des systèmes suffiroient pour prouver le contraire : & on pourroit leur appliquer le passage d'Horace, difficile est propriè communia dicere, il est difficile de se rendre propre ce qui semble être à tout le monde. (O)

DECOUVERTE, (Marine) être à la découverte, se dit d'un matelot qu'on met dans la hune ou haut du mât pour découvrir de loin en mer. (Z)


DECOUVRIRTROUVER, v. act. (Gramm. Synon.) ces mots signifient en général, acquérir par soi-même la connoissance d'une chose qui est cachée aux autres. Voici les nuances qui les distinguent. En cherchant à découvrir, en matiere de Sciences, ce qu'on cherche, on trouve souvent ce qu'on ne cherchoit pas ; nous découvrons ce qui est hors de nous, nous trouvons ce qui n'est proprement que dans notre entendement, & qui dépend uniquement de lui ; ainsi on découvre un phénomene de physique ; on trouve la solution d'une difficulté. Trouver, se dit aussi des choses que plusieurs personnes cherchent, & découvrir, de celles qui ne sont cherchées que par un seul : c'est pour cela qu'on dit, trouver la pierre philosophale, les longitudes, le mouvement perpétuel, &c. & non pas les découvrir : on peut dire en ce sens que Newton a trouvé le système du monde, & qu'il a découvert la gravitation universelle, parce que le système du monde a été cherché par tous les philosophes, & que la gravitation est le moyen particulier dont Newton s'est servi pour y parvenir. Découvrir, se dit aussi lorsque ce que l'on cherche a beaucoup d'importance, & trouver, lorsque l'importance est moindre. Ainsi en Mathematique, & dans les autres Sciences, on doit se servir du mot de découvrir, lorsqu'il est question de propositions & de méthodes générales, & du mot trouver, lorsqu'il est question de propositions ou de méthodes particulieres, dont l'usage est moins étendu. C'est dans ce même sens qu'on distingue une découverte d'une simple invention. Voyez DECOUVERTE. On dit aussi, tel navigateur a découvert un tel pays, & il y a trouvé des habitans ; & ainsi du reste. (O)

DECOUVRIR, (Architect.) c'est ôter la couverture d'une maison, pour en conserver à part les matériaux. (P)

DECOUVRIR LES TERRES, (Marine) c'est commencer à les voir & à les distinguer. (Z)

DECOUVRIR, en terme de Chauderonnier, c'est donner le lustre aux pieces de chauderonnerie. Cela s'exécute, pour celles de cuivre jaune, en les faisant boüillir dans de l'eau, de la gravelle, & de l'alun, & les y remuant à plusieurs reprises. Pour les pieces de rouge, on les frotte d'une saumure quelconque, on les chauffe sur le feu, & on les jette dans l'eau.

DECOUVRIR, v. act. (Metteur en oeuvre.) c'est enlever avec le poinçon propre à cet effet, les parties superflues de la sertissure qui couvrent la pierre au-dessus de son feuilleti, & qui lui ôteroient de son étendue : le poinçon dont on se sert pour cela, est nommé fer à découvrir, & n'est autre chose qu'un morceau d'acier quarré non trempé, armé d'un bouchon de liege par le milieu, afin que l'ouvrier puisse s'en servir commodément, & limé en pointe aux deux extrémités, l'une en s'arrondissant, & l'autre quarrément ; c'est de l'extrémité ronde qu'on se sert le plus fréquemment ; la quarrée n'est que pour enlever les parties qui résistent à l'action du côté rond ; car cette opération se fait en appuyant avec force, avec le poinçon, sur la sertissure par un mouvement de bas en-haut ; d'où il arrive que l'extrémité de la sertissure du côté de la pierre, à force d'être comprimée s'amincit & vient enfin se couper sur le feuilleti de la pierre, qui est un angle, & à s'en détacher.

DECOUVRIR, en terme de Raffineur, c'est lever les esquires de dessus les formes, pour les retourner & les rafraîchir, ou les changer. Voyez RAFRAICHIR.


DECRASSERDécrasser un cuir, terme de Corroyeur ; c'est une façon que ces ouvriers donnent aux cuirs, lorsqu'ils en ôtent, tant du côté de chair que du côté de fleur, ce qu'il peut y avoir de trop de suif, d'huile, & autres matieres qu'on a employées pour les préparer. Cette opération se fait avec une pontelle de bois ou de liége, selon la qualité de la peau ou de l'ouvrage. Voyez CORROYEUR.

DECRASSER, v. act. (Orfévrerie) ce terme a deux acceptions : il signifie 1°. l'action d'épurer les matieres lorsqu'elles sont en fusion, & d'enlever de dessus le bain toutes les matieres terreuses qui pourroient faire corps, & rendre les lingots poreux. Du savon jetté dans l'argent immédiatement avant que de le verser dans la lingotiere, acheve de le nettoyer ; il rend même le lingot brillant.

Pour l'or, l'adoucissement au borax est le plus sûr moyen de rendre le lingot sain.

Il signifie 2°. l'action de bien nettoyer, décrasser les ouvrages destinés à être soudés aux endroits que doit couvrir la soudure : & où la crasse pourroit empêcher la fusion, ou du moins la rendre imparfaite ; & l'attention à ne pas ménager les lotions sur les bijoux d'or qu'on est obligé de mettre en couleur, à cause du mat ; dans ce cas les saletés occasionnent des taches, & obligent souvent de recommencer l'opération.


DECREDITÉqui n'a plus de crédit. Un négociant décrédité est un homme qui ne trouve pas à emprunter la moindre somme. Une boutique décréditée est une boutique où l'on ne voit plus de chalands. Une étoffe décréditée est celle qui n'est plus de mode. Dictionn. du Comm. & de Trév. (G)


DECREDITERôter le crédit à quelqu'un, lui faire perdre sa réputation ; cette expression a lieu dans le Commerce : par exemple, les envieux de ce négociant le décréditent par-tout par leurs calomnies.

DECREDITER (se), perdre soi-même son crédit ou par sa mauvaise conduite ou par des accidens qui dérangent les affaires. Dictionn. du Comm. & de Trév. Voyez CREDIT. (G)


DECREPITATIONS. f. (Chimie) on entend par ce mot l'espece d'explosion successive ou par coups secs & souvent repétés, de certains sels exposés au feu. Jusqu'ici on ne connoît communément que deux sels qui ayent cette propriété ; savoir le sel marin & le tartre vitriolé.

Dans la décrépitation ces sels perdent l'eau de leur crystallisation, & la symmétrie de leurs cristaux se dérange totalement.

L'opération par laquelle on fait décrépiter un sel, s'appelle aussi décrépitation dans les laboratoires ; & le sel privé de l'eau de sa crystallisation, & réduit en poudre ou en petits éclats, s'appelle sel décrépité.

Cette opération n'est usitée que pour le sel marin ; en voici le manuel : " Faites rougir entre les charbons ardens un pot qui ne soit point verni ; jettez dedans environ une once de sel marin, puis le couvrez ; il pétillera & se réduira en poudre : quand le bruit sera cessé, vous mettrez encore autant de sel dans le pot, & vous continuerez de même jusqu'à ce que vous en ayez assez. Lorsqu'il ne pétillera plus, vous le retirerez du feu ; & étant encore chaud, vous le mettrez dans une bouteille que vous boucherez bien, afin d'empêcher que l'air ne l'humecte. " Lemery, cours de chimie.

Le but de la décrépitation du sel marin est de lui faire perdre l'eau de sa crystallisation, mais sur-tout de lui ôter cette propriété même de décrépité, qui deviendroit incommode dans la plûpart des opérations chimiques où ce sel est employé. Voyez SEL MARIN. (b).


DECREPITUDES. f. (Medecine) suite du décroissement de l'âge, qui se fait par degrés ; terme de la vieillesse ; est l'état de desséchement de tout le corps, effet inévitable de la vie saine même, en conséquence de laquelle tous les vaisseaux acquierent un tel degré de solidité, de rigidité, qu'ils font une résistance presqu'invincible aux fluides qui sont poussés dans leurs cavités, ensorte qu'ils se contractent, & se resserrent pour la plûpart au point, que tout le corps devient aride, sans suc ; presque toute la graisse se consume, ce qui faisoit auparavant une grande partie du volume du corps ; d'où il résulte que l'on voit sur le dos de la main & au poignet des vieillards, les tendons saillans & recouverts de la seule peau rude, écailleuse : les cartilages intervertébraux se raccornissent, s'amincissent jusqu'à devenir presque nuls, & laisser les corps des vertebres se toucher entr'eux, ce qui diminue considérablement la hauteur du corps, fait courber en-avant l'épine du dos, rend les vieillards comme bossus, en fait des squeletes vivans par un vrai marasme dont la cause est naturelle, & dont la vie dure, laborieuse, & trop exercée peut hâter les progrès, qui se terminent par la mort ; effet naturel de la constitution du corps, dont les parties ayant perdu la flexibilité requise pour entretenir le mouvement qui fait la vie, cessent d'agir, & restent dans l'état de repos : d'où l'on peut conclure que les promesses de ceux qui se flattent d'avoir des moyens de prolonger la vie presque jusqu'à l'immortalité, ne sont que jactance & dupperie. Voyez MARASME. (d)


DECRETS. m. (Jurisprud. canoniq.) on appelle ainsi plusieurs compilations d'anciens canons ; tels sont le decret de Bouchard de Wormes, ceux d'Yves de Chartres ; & de Gratien : nous allons donner une idée de chacune de ces collections.

Bouchard évêque de Wormes, s'est rendu célebre, non-seulement par le zele avec lequel il remplissoit tous les devoirs de l'épiscopat, mais encore par le recueil de canons qu'il composa vers l'an 1008, & qu'il nous a laissé. Plusieurs savans avec lesquels il étoit lié, l'aiderent dans ce travail. Les anciens exemplaires de cet ouvrage ne portent aucun titre ; néanmoins divers passages de Sigebert, chronicon. circa annum 1008, & de scriptor. eccles. donnent lieu de croire qu'il eut celui de magnum decretorum volumen, comme faisant un volume plus considérable que la collection de Réginon & autres précédentes. Mais par la suite on se contenta de l'appeller decret, & c'est ce qui est pareillement arrivé aux compilations d'Yves de Chartres & de Gratien, quoique dans l'origine ces auteurs leur eussent donné d'autres titres.

A la tête de la collection de Bouchard, on trouve une énumération des principales sources où il a puisé. Ces sources sont le recueil des canons, vulgairement appellé le corps des canons ; les canons des apôtres, les conciles d'outremer, par lesquels il entend ceux qui ont été tenus en Grece, en Afrique, & en Italie, les conciles d'Allemagne, des Gaules, & d'Espagne, les constitutions des souverains pontifes, les évangiles, & les écrits des apôtres, l'ancien testament, les écrits de S. Gregoire, de S. Jérome, de S. Augustin, de S. Ambroise, de S. Benoît, de S. Basile, de S. Isidore, le pénitentiel romain, ceux de Théodore archevêque de Cantorbery, & de Bede prêtre, dit le vénérable. Bouchard divise son ouvrage en 20 livres. Il traite d'abord de l'autorité du pape, de l'ordination des évêques, de leurs devoirs, & de la maniere de les juger. Il passe ensuite aux autres ordres du clergé, aux églises, à leurs biens temporels, & aux sacremens. Dans le sixieme livre & les suivans, il traite des crimes & des pénitences qu'on doit imposer pour leurs expiations. Il entre à cet égard dans le plus grand détail : il explique la maniere d'imposer & d'observer la pénitence, & les moyens de la racheter, lorsqu'on se trouve dans l'impossibilité de l'accomplir. Tout ceci compose la plus grande partie du decret de Bouchard, & conduit jusqu'au dix-septieme livre. Dans le dix-huitieme, il est parlé de la visite, de la pénitence, & de la réconciliation des malades. Le dix-neuvieme, surnommé le correcteur, traite des mortifications corporelles, & des remedes pour l'ame que le prêtre doit prescrire à chacun, soit clerc, soit laïc, pauvre ou riche, sain ou malade ; en un mot aux personnes de tout âge, & de l'un ou de l'autre sexe. Enfin dans le vingtieme, qu'on appelle le livre des spéculations, il est question de la providence, de la prédestination, de l'avênement de l'antechrist, de ses oeuvres, de la résurrection, du jour du jugement, des peines de l'enfer, & de la béatitude éternelle.

Cette collection de Bouchard est extrèmement défectueuse. Premierement, l'auteur n'a pas consulté les originaux des pieces dont il l'a composée, mais il s'est fié aux compilations antérieures ; de-là vient qu'ayant fait usage, sur-tout de celle de Reginon, connue sous le titre de disciplinis ecclesiasticis & religione christianâ, d'où il a tiré, suivant la remarque de M. Baluze, 670 articles, il en a copié toutes les fautes. Il lui est même arrivé d'en ajoûter qui lui sont propres, parce qu'il n'a pas entendu son original, & c'est ce que nous allons rendre sensible. Le recueil de Reginon est partagé en deux livres ; chacun d'eux commence par divers chefs d'information, auxquels l'évêque doit avoir égard dans l'examen qu'il fait de la conduite des clercs & des laïcs de son diocèse. Ces différens chefs sont appuyés sur l'autorité des canons que Reginon a soin de rapporter. S'il se fonde sur plusieurs canons, après en avoir cité un, il ajoûte souvent dans l'article qui suit ces paroles unde suprà, pour marquer qu'il s'agit en cet endroit du même chef d'information dont il étoit question à l'article précédent. Mais Bouchard s'est imaginé que par ces paroles, unde suprà, Reginon vouloit indiquer la source d'où l'article étoit tiré, & qu'ainsi elle étoit la même pour lors que celle du précédent. Cela est cause que les inscriptions de ces articles sont souvent fausses : par exemple, Reginon, lib. II. cap. ccclxiij. cite un canon du concile d'Ancyre, & dans l'article suivant il cite un autre canon avec l'inscription unde suprà. Bouchard rapportant ce dernier canon, lib. X. cap. j. l'attribue, dans l'idée dont nous venons de parler, au concile d'Ancyre. C'est par une semblable erreur qu'au liv. II. chap. ij. & iij, où il rapporte les articles 407 & 408 du liv. II. de Reginon, il les attribue au concile de Roüen, parce qu'ils suivent immédiatement l'article 406 tiré de ce concile, & qu'ils sont accompagnés de la note unde suprà. En second lieu, on peut reprocher à Bouchard son affectation à ne point citer les lois civiles, surtout les capitulaires de nos rois, & en cela il n'a pas pris Reginon pour modele. Ainsi ce qu'il emprunte réellement des capitulaires, il l'attribue aux conciles mêmes dont les capitulaires ont transcrit les canons, ou aux fausses decrétales qu'ils ont adoptées en plusieurs endroits. Bouchard va même jusqu'à citer à faux, plutôt que de paroître donner quelque autorité aux lois des princes. Nous nous contenterons d'indiquer ici au lecteur le chapitre xxxvij. du liv. VII. où il rapporte un passage tiré de l'article 105 du premier livre des capitulaires, comme étant d'un concile de Tolede, sans dire néanmoins de quel concile de Tolede, quoique suivant la remarque des correcteurs romains au decret de Gratien sur le canon 34 de la cause 27, question 2, le passage ne se trouve dans aucun de ces conciles. Si on consulte M. Baluze dans ses notes sur Reginon, § 22, & dans celles sur les capitulaires, on trouvera beaucoup d'autres exemples de cette espece. Il n'y a qu'une seule occasion où Bouchard cite les capitulaires de Charlemagne ; savoir au liv. II. chap. cclxxxj. & même il ne le fait que comme ayant été confirmés par les évêques assemblés à Aix-la-Chapelle. On ne peut rendre d'autre raison de cette conduite, sinon que dans la décadence de la race de Charlemagne, l'empire des François étant divisé en partie orientale & occidentale, & l'Allemagne s'étant soustraite à la domination de nos rois Carlovingiens, un Allemand rougissoit de paroître respecter les decrets des rois & des prélats de France. Enfin cette collection est parsemée de fausses decrétales ; mais en ceci Bouchard n'a fait que suivre le torrent de son siecle, pendant lequel l'autorité de ces decrétales s'établissoit de plus en plus.

L'importance & la multiplicité de ces imperfections n'ont point empêché Sigebert, ch. cxlj. de scriptor. eccles. de prodiguer à cet ouvrage les éloges les plus outrés, comme si en effet Bouchard n'eût jamais employé que des monumens authentiques, & qu'il eût apporté à cet égard la plus scrupuleuse exactitude. Mais telle étoit l'ignorance de ces tems-là, qu'on recevoit sans aucun examen tout ce qui étoit recueilli par des auteurs de quelque réputation. Il n'est donc pas étonnant si ceux qui ont fait après lui de nouveaux recueils de canons, ont négligé de remonter aux véritables sources, & ont par cette raison conservé les mêmes erreurs dans leurs compilations. Passons maintenant au decret d'Yves de Chartres.

Yves de Chartres, né au diocèse de Beauvais d'une famille illustre, entra dans sa jeunesse dans l'abbaye du Bec, & y fit de tels progrès dans l'étude de la Théologie sous le célebre Lanfranc, qu'il fut bientôt en état de l'enseigner. Guy évêque de Beauvais, ayant rassemblé des chanoines dans un monastere qu'il avoit fait bâtir en l'honneur de S. Quentin, il mit Yves à leur tête : cet abbé renouvella avec zele les pratiques austeres de la vie canoniale, qui étoit tombée dans le relâchement. Dans la suite Urbain II. après avoir déposé Geoffroi évêque de Chartres, nomma Yves à sa place, & le sacra évêque : plusieurs prélats, surtout l'archevêque de Sens, s'opposerent d'abord à cette entreprise du pape, & chasserent Yves de son siége ; mais il y fut rétabli. Dans le tems qu'il gouvernoit l'église de saint Quentin à Beauvais, & qu'il y enseignoit la théologie, il composa, vers l'an 1110, son grand recueil des canons connu sous le nom de decret, quoiqu'il l'eût intitulé, Excerptiones ecclesiasticarum regularum. Ce titre étoit d'autant plus convenable, qu'on ne trouve dans ce recueil aucun decret d'Yves de Chartres, mais seulement des extraits tirés, soit des actes de divers conciles, soit des lettres des souverains pontifes, des écrits des SS. peres, ou bien enfin des ordonnances des princes chrétiens. La préface qu'il y a jointe, annonce dans quelle vûe il a ramassé ces monumens : c'est, dit-il, afin que ceux qui sont hors d'état de se procurer tous ces écrits, puisent dans cette collection ce qui peut leur être utile ; nous commençons, ajoûte-t-il, par ce qui concerne la foi, comme étant la base de la religion chrétienne ; nous mettons ensuite sous différens titres ce qui regarde les sacremens, la morale, la discipline ; & de cette façon chacun trouvera facilement ce qu'il lui importe de connoître. Cette préface mérite d'être lûe ; elle montre un grand fonds d'érudition dans son auteur, & fait sentir avec force combien il est nécessaire aux prélats d'être versés dans la discipline ecclésiastique. L'ouvrage est divisé en dix-sept parties, dont chacune renferme un nombre considérable d'articles : elles répondent aux 20 livres de Bouchard, & sont rangées à-peu-près dans le même ordre. La premiere partie traite du baptême & de la confirmation. La seconde, de l'eucharistie, du sacrifice de la messe, & des autres sacremens. La troisieme, de l'Eglise & des choses qui lui appartiennent, & du respect qu'on doit avoir pour elles. La quatrieme, des fêtes, des jeûnes, des écritures canoniques, des coûtumes, & de la célébration du concile. La cinquieme, de la primatie de l'évêque de Rome, du droit des primats, des métropolitains, & des évêques. La sixieme, de la vie, de l'ordination, & de la correction des clercs, & des cas où elle a lieu. La septieme, de la tranquillité & de la retraite prescrites aux religieux & religieuses, & des peines que méritent ceux qui n'ont point gardé le voeu de continence. Dans la huitieme, il est parlé des mariages légitimes, des vierges, & des veuves non voilées, de ceux qui les ravissent, des concubines. Dans la neuvieme, des différentes especes de fornication ; du degré dans lequel les fideles peuvent se marier, ou doivent être séparés. Dans la dixieme, des homicides volontaires ou involontaires. Dans la onzieme, de la magie, des sorciers. Dans la douzieme, du mensonge, du parjure, des accusateurs, des juges, des faux témoins. Dans chacune de ces parties, on voit aussi quelle est la pénitence qu'on impose à ceux qui sont dans l'un de ces différens cas. Les voleurs, les médisans, l'ivrognerie, les furieux, & les Juifs, font la matiere de la treizieme. La suivante traite de l'excommunication, des causes pour lesquelles on l'encourt, & de la procédure suivant laquelle elle doit être lancée. La quinzieme, de la pénitence de ceux qui sont en santé ou malades, & comment elle peut être adoucie. La seizieme, des devoirs & des causes des laïcs. Enfin la derniere contient les sentences des SS. PP. sur la foi, l'espérance, & la charité.

Yves a emprunté dans sa collection beaucoup de choses de Bouchard de Wormes ; souvent même il se contente de le copier mot à mot, & il ne l'abandonne totalement qu'en deux circonstances : 1° sur ce qui regarde l'hérésie de Berenger qui s'étoit élevée de son tems, & qu'il réfute en rapportant dans sa seconde partie beaucoup de passages des conciles & des SS. PP. pour confirmer le dogme catholique sur la présence réelle de J. C. dans le sacrement de l'eucharistie ; au lieu que Bouchard a gardé sur cette matiere un profond silence : 2°. en ce que dans sa seizieme partie, à l'occasion des causes des laïcs dont il parle, il cite souvent le code Théodosien, les pandectes, le code, les novelles, les instituts de Justinien, & les capitulaires de nos rois ; ce que Bouchard n'a point fait. Yves est même regardé comme le premier qui dans l'Occident ait joint le droit civil au droit canonique ; il a été imité en cela par les compilateurs qui l'ont suivi.

Nous avons un autre recueil de canons d'Yves de Chartres, divisé en huit livres, qui porte le nom de pannormie. Ce nom est composé des mots grecs & , ou à la place de ce dernier, du mot latin norma, & il indique que cette compilation renferme toutes les regles de la discipline ecclésiastique : quelques-uns doutent que cette collection soit d'Yves de Chartres, & ils se fondent, 1°. sur ce que la préface est la même que celle du decret, d'où ils concluent que l'un des deux ouvrages n'est point de cet auteur : 2°. sur ce qu'on y trouve des decrets des papes Calixte II. & Innocent II. qui n'ont cependant occupé le saint-siége que depuis la mort d'Yves de Chartres : 3°. sur ce que les livres de Justinien y sont cités. Or ces livres n'ont été recouvrés, suivant Jacques Godefroi in manuali juris, qu'en l'année 1136 dans les ruines de Melphi ville de la Pouille, lorsque l'empereur Lothaire II. chassa les Normands d'Italie, & Yves de Chartres est mort en 1115 : ainsi ils croyent qu'il faut l'attribuer à un certain Hugues de Châlons-sur-Marne, ou à quelqu'autre écrivain qui aura fait un extrait du decret d'Yves. Ils alleguent le témoignage de Vincent de Beauvais, qui dit lib. XXV. Speculi historialis, cap. lxxxjv. que d'après le decret d'Yves de Chartres, Hugues a composé un petit livre portatif intitulé la somme des decrets d'Yves de Chartres. Mais M. Baluze, dans sa préface sur les dialogues d'Antoine Augustin, de emendatione Gratiani, rapporte qu'il a consulté un manuscrit très-ancien de l'abbaye de S. Victor de Paris, & deux autres manuscrits du monastere de S. Aubin d'Angers ; que cette collection y est appellée par-tout pannormie, & jamais somme des decrets d'Yves ; d'où il paroît, dit-il, que le livre dont Vincent de Beauvais fait mention, est différent de celui-ci. Il présume même que le manuscrit de S. Victor est antérieur au tems d'Hugues de Châlons, & il juge ainsi sans-doute par le caractere de l'écriture : ajoûtez à cela que, selon la remarque d'Antoine Augustin évêque de LÉrida, puis archevêque de Tarragone en Espagne, la pannormie ne peut être un extrait du decret d'Yves, puisque ces deux collections se ressemblent en très-peu de choses.

Quant aux objections précédentes, on répond à la premiere qui naît de la répétition de la préface, qu'elle n'est point dans plusieurs exemplaires de la pannormie ; voyez Antoine Augustin, lib. I. de emendat. Gratiani, cap. j. D'ailleurs l'auteur a pû se servir de la même préface pour deux ouvrages qui ont le même objet, quoique distribués & traités différemment. La seconde objection est détruite par le P. Mabillon : ce savant Bénédictin, dont on ne peut sans injustice soupçonner la bonne foi, assûre avoir vû deux manuscrits très-anciens de ce recueil, où le nom d'Yves de Chartres est écrit, & où les decrets des papes Calixte II. & Innocent II. ne sont point. En troisieme lieu, si les livres de Justinien se trouvent cités dans ce recueil, cela prouve simplement qu'ils ont été connus en France avant la prise de Melphi, quoique ce soit-là l'époque où on ait commencé à les enseigner publiquement dans les écoles. Nous ne balançons donc point à reconnoître la pannormie pour être d'Yves de Chartres, mais on ignore si elle a précédé le decret ou non ; on est obligé de s'en tenir sur ce sujet à des conjectures bien legeres. Les uns disent qu'il est assez vraisemblable que la pannormie étant d'un moindre volume, & son auteur la voyant reçûe favorablement, & entre les mains de ceux qui s'appliquoient à l'étude du droit canonique, il se soit dans la suite proposé un plus grand ouvrage, tel que le decret, pour y traiter les choses avec plus d'étendue. Les autres prétendent au contraire que par cela même que la pannormie est plus abregée, il y a lieu de croire qu'elle a été faite depuis, & avec plus de soin. D'ailleurs elle a, dit-on, dans plusieurs exemplaires cette inscription, decreta parva Yvonis, qui semble avoir rapport à quelque ouvrage antérieur plus considérable, qu'on aura simplement appellé decreta. Quoi qu'il en soit, ces deux compilations d'Yves de Chartres sont recommandables, en ce qu'il y traite avec précision tout ce qui regarde la discipline ecclésiastique, & qu'il les a enrichies de décisions tirées du droit civil, comme nous l'avons déjà observé : de plus, elles sont d'un grand usage pour reformer Gratien : & Dumoulin, professeur en droit de Louvain, qui nous a donné en 1561 la premiere édition du decret d'Yves de Chartres, déclare s'en être utilement servi à cet égard. Mais Yves de Chartres est repréhensible d'avoir suivi les fausses decrétales, & de n'avoir pas consulté les véritables sources. Ce que nous venons de dire sur ces deux collections nous paroît suffire, nous nous étendrons davantage sur celle de Gratien comme plus importante, & faisant partie du corps du droit canonique.

Gratien de Chiusi en Toscane, embrassa la regle de S. Benoît dans le monastere de S. Félix de Bologne. Vers l'an 1151, sous le pontificat d'Eugene III. & le regne de Louis VII. dit le Jeune, il publia un nouveau recueil de canons, qu'il intitula la concorde des canons discordans, parce qu'il y rapporte plusieurs autorités qui semblent opposées, & qu'il se propose de concilier. Dans la suite il fut appellé simplement decret. La matiere de ce recueil sont les textes de l'écriture, les canons des apôtres, ceux d'environ 105 conciles, savoir des neuf premiers conciles oecuméniques, en y comprenant celui de Trulle ou le QuiniSexte, & de 96 conciles particuliers ; les decrétales des papes, les extraits des SS. PP. comme de S. Ambroise, S. Jérôme, S. Augustin, S. Grégoire, Isidore de Seville, &c. les extraits tirés des auteurs ecclésiastiques, les livres pénitentiaux de Théodore, de Bede, & de Raban-Maur archevêque de Mayence ; le code Théodosien, les fragmens des jurisconsultes Paul & Ulpien, les capitulaires de nos rois, l'histoire ecclésiastique, le livre appellé pontifical, les mémoires qui sont restés sur les souverains pontifes, le diurnal & l'ordre romain. A ces autorités il joint fréquemment ses propres raisonnemens, dont la plûpart tendent à la conciliation des canons : il met aussi à la tête de chaque distinction, cause, ou question, des especes de préfaces qui annoncent en peu de mots la matiere qu'il va traiter. Au reste l'énumération des sources qu'employe Gratien, prouve qu'il étoit un des hommes les plus savans de son siecle, malgré le grand nombre de fautes qu'on lui reproche avec raison, comme nous le démontrerons incessamment.

L'ouvrage de Gratien est divisé en trois parties. La premiere renferme cent & une distinctions ; il nomme ainsi les différentes sections de cette premiere partie & de la troisieme, parce que c'est surtout dans ces deux parties qu'il s'efforce de concilier les canons qui paroissent se contredire, en distinguant les diverses circonstances des tems & des lieux, quoiqu'il ne néglige point cette méthode dans la seconde. Les vingt premieres distinctions établissent d'abord l'origine, l'autorité, & les différentes especes du droit, qu'il divise en droit divin & humain, ou naturel & positif ; en droit écrit & coûtumier, en droit civil & ecclésiastique. Il indique ensuite les principales sources du droit ecclésiastique, sur lesquelles il s'étend depuis la distinction 15e jusqu'à la 20e : ces sources sont les canons des conciles, les decrétales des papes, & les sentences des SS. PP. De-là il passe aux personnes, & on peut soûdiviser ce traité en deux parties, dont l'une qui tient depuis la 21e distinction jusqu'à la 92e, regarde l'ordination des clercs & des évêques ; & l'autre, qui commence à la 93e distinction & conduit jusqu'à la fin, parle de la hiérarchie & des différens degrés de jurisdiction.

La seconde partie du decret contient trente-six causes, ainsi nommées de ce qu'elles sont autant d'especes & de cas particuliers, sur chacun desquels il éleve plusieurs questions. Il les discute ordinairement en alléguant des canons pour & contre, & les termine par l'exposition de son sentiment. Cette partie roule entierement sur les jugemens ecclésiastiques ; il en distingue de deux sortes, les criminels & les civils. Il traite en premier lieu des jugemens criminels comme plus importans, puisqu'ils ont pour fin la punition des délits, & passe ensuite aux jugemens civils institués pour décider les contestations qui naissent entre les particuliers. Dans cette seconde partie, Gratien observe peu d'ordre, non-seulement il interrompt celui que d'abord il semble s'être prescrit, & s'éloigne de son objet, mais quelquefois même il le perd entierement de vûe : c'est-ce qui lui arrive à la question 3 de la cause 35e ; il avoit commencé dans la cause 27e à parler du mariage, & avoit destiné dix causes à cette matiere qui est très-abondante ; mais à l'occasion d'un raisonnement qu'il fait avant le canon XII. quest. ij. cause 3, il quitte son sujet pour examiner s'il est permis aux pénitens de contracter mariage. Une pareille digression n'étoit peut-être pas tout-à-fait déplacée, à cause que suivant l'ancienne discipline, la pénitence publique étoit un des empêchemens du mariage ; du moins on pouvoit l'excuser, sur-tout Gratien reconnoissant au commencement de la question 3e qu'il s'étoit un peu écarté : mais dans cet endroit-là même il fait un autre écart bien plus considérable ; car à l'occasion de cette question 3e dont le sujet est, si on peut satisfaire à Dieu par la seule contrition intérieure sans aucune confession de bouche, il s'étend sur la pénitence d'une maniere si prolixe, que les interpretes ont jugé à-propos de soûdiviser ce traité en sept distinctions : ensuite à la question 4e il reprend le mariage, & continue d'en parler jusqu'à la cause 36e, où finit la seconde partie du decret.

La troisieme partie est divisée en cinq distinctions, & est intitulée de la consécration. Dans la premiere il s'agit de la consécration des églises & des autels : dans la seconde, du sacrement de l'eucharistie : dans la troisieme, des fêtes solemnelles : dans la quatrieme, du sacrement de baptême : & dans la derniere, du sacrement de la confirmation, de la célébration du service divin, de l'observation des jeunes, & enfin de la très-sainte Trinité. Cette troisieme partie n'est point entremêlée des raisonnemens de Gratien, si ce n'est au canon 50e de la distinction 1re, & aux canons 19 & 20 de la 4e : la raison qu'en donne l'auteur de la glose, est qu'il faut parler sobrement & avec retenue des sacremens ; un pareil motif dans Gratien eût été extrèmement sage, & méritoit sans-doute nos éloges : mais nous croyons être en droit de les lui refuser à ce sujet, & c'est ce dont le lecteur jugera, lorsque dans la suite nous lui aurons rendu compte de la réflexion que fait cet auteur sur les canons de la distinction 1re de poenitentiâ.

L'observation que nous venons de faire sur la troisieme partie du decret étant particuliere à cette partie, il convient de joindre ici celles qui regardent toutes les trois également, excepté néanmoins que sur la maniere de citer les canons, nous renvoyons à CITATIONS DU DROIT CANONIQUE. La premiere qui se présente est que Gratien n'a point mis à ses distinctions ou causes, des rubriques, c'est-à-dire des titres qui annoncent le sujet de chacune, comme on avoit déjà fait dans les livres du droit civil, & comme les compilateurs des decrétales qui sont venus après lui, l'ont pratiqué ; mais les interpretes y ont suppléé dans Gratien, & ont pris soin de placer à la tête de chaque distinction ou question des sommaires de ce qui est traité dans le courant de la section. En second lieu, on trouve souvent dans le decret, des canons avec cette inscription, palea : les canonistes ne s'accordent pas entr'eux sur la signification de ce mot ; quelques-uns pensent qu'il est métaphorique, & sert à désigner que les canons ainsi appellés méritent peu d'attention, & doivent être séparés du reste comme la paille doit l'être du bon grain ; d'autres ont cru qu'il dérivoit du mot grec , c'est-à-dire antiqua, comme si cette inscription indiquoit que ces canons renferment des points de discipline entierement abrogés par l'usage : plusieurs enfin le font descendre de l'adverbe grec, , en latin iterum, & veulent lui faire signifier que ces canons ne sont autre chose que des répétitions d'autres canons ; mais ces différentes étymologies sont toutes sans aucun fondement, puisqu'en effet ces canons contiennent souvent des choses importantes, qui ne se trouvent point être répétées ni contraires à l'usage moderne : ainsi nous préférons comme plus vraisemblable le sentiment de ceux qui croyent que le mot palea est le nom propre de celui qui a fait ces additions, qu'il étoit un des disciples de Gratien, qu'on l'éleva par la suite à la dignité de cardinal. Antoine Augustin qui panche vers cette derniere opinion, lib. I. de emendatione Gratiani, dialog. II. in fine, nous dit que de son tems il y avoit à Crémone une famille qui portoit le nom de Palea. Il conjecture que Palea le disciple de Gratien & l'auteur des canons qui ont cette inscription, étoit de la même famille. Quoi qu'il en soit, les correcteurs romains dans leur avertissement, nous apprennent qu'il y a très-peu de ces canons dans trois exemplaires manuscrits de Gratien, fort anciens, qui paroissent écrits peu de tems après lui ; que dans un manuscrit très-corrigé ils sont en marge sans aucune note particuliere, mais qu'on n'y trouve point tous ceux qui sont dans les exemplaires imprimés, & réciproquement qu'il y en a plusieurs dans celui-ci qui manquent dans les imprimés ; que dans un autre manuscrit dont le caractere est très-antique, tous les canons ainsi dénommés sont à la tête du volume, & d'une écriture plus récente ; que dans un autre exemplaire ils y sont tous, ou du moins la plûpart, les uns avec l'inscription palea, & les autres sans rien qui les distingue. Ils concluent de ces diverses observations, que ces additions ne sont point toutes du même tems ; qu'elles ont d'abord été mises en marge ; que plusieurs sont peut-être de Gratien lui-même ; qu'ensuite par l'inattention des Libraires, les unes auront été omises, les autres insérées dans le texte, tantôt en les joignant aux canons précédens, tantôt en les en séparant. Antoine Augustin dans l'endroit cité ci-dessus, va plus loin ; il prétend qu'aucune de ces additions n'est de Gratien ; qu'elles ont toutes été mises après coup ; & que même pour la plus grande partie, elles n'étoient point insérées dans le décret du tems de Jean Semeca, surnommé le Teutonique, un des premiers interpretes de Gratien, attendu qu'on trouve peu de gloses parmi celles qu'il a écrites sur le decret qui ayent rapport à ces canons.

Mais ce qu'il importe le plus de remarquer dans cette collection, ce sont les imperfections dont elle est remplie ; il suffira de les réduire ici à quelques chefs principaux, & d'en indiquer les causes. Premierement Gratien a fait usage de la compilation d'Isidore & de plusieurs autres monumens supposés. Il nous a proposé comme la vraie discipline de l'Eglise, celle qui a pour base ces fausses decrétales & ces monumens apocryphes ; & parce qu'elle ne s'accorde pas avec la discipline établie sur les écrits de S. Léon, de S. Grégoire & des autres peres pendant l'espace de plus de huit siecles, il les a souvent altérés lorsqu'il les a cités, en y ajoûtant, retranchant ou changeant quelque chose ; ou bien il a employé des moyens de conciliation absolument incompatibles, tant avec ces écrits qu'avec la discipline dont ils nous donnent l'idée. Il s'est pareillement servi sans aucun examen de tout ce qui pouvoit contribuer à étendre la jurisdiction ecclésiastique, & à soustraire les clercs à la jurisdiction séculiere. C'est dans cette vûe qu'il mutile des canons ou des lois, ou qu'il leur donne un sens contraire à celui qu'ils présentent. De plus, il a inséré dans son decret touchant l'ordre judiciaire ecclésiastique, beaucoup de choses empruntées du droit civil, & entierement inconnues pendant les premiers siecles. Bien loin de rappeller à ce sujet les anciens canons & les écrits des SS. PP. il n'a cherché qu'à fomenter la cupidité des juges ecclésiastiques, en autorisant à la faveur des fausses decrétales, la coûtume déjà introduite dans leurs tribunaux d'adopter toutes les formalités des lois civiles, & les abus pernicieux qui en résultent. Outre les altérations & les fausses interprétations dont nous venons de parler, il a mis souvent de fausses inscriptions à ses canons ; il attribue aux papes ceux qui appartiennent à des conciles ou à de simples évêques. C'est ainsi qu'il rapporte des canons comme étant du pape Martin tenant concile, qui sont ou de conciles orientaux, ou de Martin de Prague auteur d'une compilation. Il se trompe encore fréquemment sur les noms des personnes, des villes, des provinces & des conciles. Enfin il cite comme d'auteurs recommandables, tels que S. Grégoire, S. Ambroise, S. Augustin & S. Jérôme, des passages qui ne se trouvent nulle part. Ce seroit néanmoins une imprudence de rejetter sans exception comme apocryphe ce que Gratien rapporte, par la raison qu'on ne trouve point le passage dans l'auteur ou le concile qu'il cite. Gratien a pû sans-doute voir beaucoup de choses qui ont péri dans la suite par l'injure des tems, ou qui demeurent ensevelies dans les bibliotheques. Pour rendre sensible la possibilité de ce fait, nous nous contenterons d'un seul exemple. Le canon jv. caus. j. quest. 3. a pour inscription, ex concilio Urbani papae habito Arverniae : le P. Sirmond savant jésuite n'ayant pas trouvé ce canon parmi ceux de ce concile qui ont été publiés, mais parmi les canons non imprimés d'un concile que tint à Nîmes Urbain II. à la fin du second siecle, il avertit, in antirrhetico secundo adversus Petrum Aurelium ; p. 97. que l'inscription de ce canon est fausse dans Gratien, & qu'on doit l'attribuer au concile de Nîmes. Mais ce reproche est mal fondé ; car les anciens manuscrits prouvent que ce canon a d'abord été fait au concile de Clermont en Auvergne, tenu sous Urbain II. & ensuite renouvellé dans celui de Nîmes. Voyez les notes de Gabriel Cossard, tome X. col. 530.

Les erreurs de Gratien proviennent en partie de ce qu'il n'a pas consulté les conciles mêmes, les mémoires sur les souverains pontifes, ni les écrits des saints peres, mais uniquement les compilateurs qui l'ont précedé, dont il a adopté toutes les fautes que leur ignorance, leur inattention, ou leur mauvaise foi leur ont fait commettre ; & en cela il est lui-même inexcusable : mais d'un autre côté on doit en imputer le plus grand nombre au siecle où il vivoit. En effet, l'art de l'Imprimerie n'étant pas alors découvert, on ne connoissoit les ouvrages des savans que par les manuscrits ; les copistes dont on étoit obligé de se servir pour les transcrire, étoient ordinairement des gens peu exacts & ignorans : les fautes qu'ils avoient faites se perpétuoient, lorsque sur un même ouvrage on n'avoit pas plusieurs manuscrits, afin de les comparer ensemble, ou lorsqu'on négligeoit de prendre cette peine. D'ailleurs, du tems de Gratien on recevoit avec vénération des pieces supposées, entr'autres les fausses décrétales ; la discipline qu'elles renferment étoit généralement reconnue pour celle de l'Eglise, sur-tout dans l'université de Bologne. Avoüons de plus, pour n'être pas injustes, qu'au milieu des fausses autorités qu'il allegue, ou de celles qu'il interprete mal, il rapporte des canons & des passages des saints peres, qui sont un miroir fidele de l'ancienne discipline, ainsi en séparant le vrai d'avec le faux, son ouvrage est d'une grande utilité pour bien connoître cette discipline que l'Eglise a prescrite autrefois ; qu'elle a toûjours souhaité & qu'elle souhaite encore de retenir, autant que les circonstances des tems & des lieux le permettent, ou de rétablir dans les points qui sont négligés. Elle a dans tous les tems exhorté les prélats de travailler à cette réforme, & a fait des efforts continuels pour remettre en vigueur la pratique des anciens usages.

Après le tableau que nous venons de tracer, & où nous avons rassemblé sous un point de vûe facile à saisir, les imperfections du recueil de Gratien, qui ne s'étonnera de la prodigieuse rapidité avec laquelle il parvint au plus haut degré de réputation ? cependant à peine vit-il le jour, que les jurisconsultes & les théologiens se réunirent à lui donner la préférence sur toutes les collections précédentes : on l'enseigna dans les écoles, on le cita dans les tribunaux, on en fit usage dans les nouveaux traités de jurisprudence & de théologie scholastique ; les compilations des decrétales qui lui succéderent, en emprunterent pareillement beaucoup de choses, ou y renvoyerent, comme au code universel des canons. On s'embarrassa peu si Gratien étoit conforme aux originaux qu'il citoit, si ces originaux étoient eux-mêmes authentiques & non supposés, ou du moins interpolés ; il parut suffisant de l'avoir pour garant de ce que l'on avançoit. Nous voyons que dans le cap. 1. de capellis monachorum in prima collectione, on attribue au concile de Clermont sous Urbain II. un decret qui ne se trouve dans aucun des conciles tenus sous ce pape, suivant la remarque des correcteurs romains ; au canon II. cause xvj. quest. 2. mais dans cet endroit Gratien avoit rapporté ce canon comme appartenant à ce concile ; & dans le cap. xj. extra de renuntiat. le pape Innocent III. objecte l'autorité du faux concile de Constantinople tenu sous Photius contre Ignace ancien patriarche de ce siége, parce que Gratien avoit cité le deuxieme canon de ce conciliabule sous le nom du vrai concile de Constantinople. C'est ainsi que l'autorité de Gratien en imposoit ; & pour en concevoir la raison, il faut recourir aux circonstances. Premierement, la méthode dont il se sert lui fut avantageuse ; avant lui les compilateurs s'étoient contentés de rapporter simplement les canons des conciles, les decrets des papes, & les passages tirés soit des saints peres, soit des autres auteurs : mais Gratien voyant qu'il regnoit peu de conformité entre ces canons & ces passages, inventa pour les concilier de nouvelles interprétations, & c'est dans cette vûe qu'il agite différentes questions pour & contre, & les résout ensuite. Or la scholastique qui traite les matieres dans ce goût, avoit pris naissance environ vers ce tems-là ; c'est pourquoi la méthode de Gratien dut plaire aux docteurs de son siécle. En second lieu, Gratien ayant emprunté beaucoup de choses des livres de Justinien retrouvés en 1137, & qu'on commençoit de son tems d'enseigner publiquement dans les écoles de l'université de Bologne, les docteurs de cette université ne purent qu'accueillir favorablement un pareil ouvrage : or cette université étant la seule alors où florissoit le droit romain, le concours des étudians qui y venoient de toutes parts étoit prodigieux. Ils virent que sur le droit canonique, les professeurs se bornoient à expliquer & commenter le decret, & de-là ils eurent insensiblement pour ce recueil une grande estime. Lorsqu'après avoir fini leur cours d'études ils retournerent dans leur patrie, ils y répandirent l'idée favorable qu'ils avoient prise du decret, & de cette maniere il devint célebre chez toutes les nations policées. Mais ce qui contribua le plus à son succès, ce fut l'usage que fit Gratien des fausses décrétales fabriquées par Isidore, à dessein d'augmenter la puissance du pape, & des autres pieces supposées, tendantes au même but, que celui-ci n'avoit osé hasarder de son tems ; ainsi l'ouvrage de Gratien fut extrèmement agréable aux souverains pontifes & à leurs créatures : il n'est donc pas étonnant qu'ils se soient portés à le faire recevoir par-tout avec autant d'ardeur qu'ils en avoient eu auparavant pour la collection d'Isidore.

La célébrité même du decret fut ce qui excita dans la suite plusieurs savans à le revoir avec soin, pour en corriger les fautes. Il parut honteux que ce qui faisoit le corps du droit canonique, demeurât ainsi défiguré. Vers le milieu du seizieme siecle, MM. de Monchy & Leconte, l'un théologien, & l'autre professeur en droit, furent les premiers qui se livrerent à ce pénible travail. Ils enrichirent cette collection de notes pleines d'érudition, dans lesquelles ils restituerent les inscriptions des canons, & distinguerent les vrais canons des apocryphes. M. Leconte avoit joint une préface où il montroit évidemment que les lettres attribuées aux souverains pontifes qui ont précedé le pape Sirice, étoient supposées. Il confia son manuscrit à une personne, qui le fit imprimer à Anvers l'an 1570, mais entierement mutilé & imparfait. Cette édition est défectueuse, en ce qu'on y a confondu les notes de MM. de Monchy & Leconte, quoiqu'elles soient très-différentes, & se combattent quelquefois. De plus, le censeur des livres s'imaginant que la préface portoit atteinte à l'autorité légitime du pape, en retrancha beaucoup de morceaux ; il s'y prit néanmoins si mal-adroitement, qu'il nous reste des preuves certaines de sa supercherie. Cette préface de M. Leconte est rappellée dans quelques-unes de ses notes. Par exemple, sur le canon I. cause xxx. quest. 5. qui est tiré de la fausse decrétale du pape Evariste, M. Leconte fait cette remarque : tous les decrets qui portent le nom de ce pape, doivent être regardés comme supposés, ainsi que je l'ai fait voir dans ma préface. Nous avons d'ailleurs un long fragment de cette même préface à la tête du tome IV. des oeuvres de Charles Dumoulin, édit. de Paris de 1681. On y retrouve le jugement que porte Mr. Leconte sur les fausses decrétales & les autres monumens apocryphes employés par Gratien. Un pareil jugement lui fait d'autant plus d'honneur, que le flambeau de la critique n'avoit pas encore dissipé les ténebres profondes de l'ignorance où l'on étoit plongé à cet égard.

On vit bientôt succéder d'autres corrections, tant à Rome qu'en Espagne, à celle qu'avoient faite MM. de Monchy & Leconte. Les papes Pie IV. & Pie V. avoient d'abord conçu ce dessein, & choisi pour l'exécuter quelques personnes habiles ; mais les recherches qu'entraînoit après elle une revision exacte, étoient si considérables, que du tems de ces souverains pontifes on ne put rien achever. A la mort de Pie V. on éleva sur le saint siége Hugues Buoncompagno, qui prit à son avênement le nom de Grégoire XIII. Il étoit de Bologne, & y avoit professé le droit canonique. Etant ensuite parvenu au cardinalat, il fut un de ceux qu'on chargea de corriger le decret. Ce fut sous son pontificat qu'on mit la derniere main à cette grande entreprise. Dans le tems qu'on s'y appliquoit à Rome, Antoine Augustin travailloit de son côté en Espagne, & écrivoit sur ce sujet deux livres de dialogues. Il étoit à la fin de son ouvrage quand on lui apporta l'édition de Rome, ce qui lui fit composer des additions qu'il plaça à la suite de chaque dialogue, & on y retrouve les corrections romaines. Ces deux livres de dialogues ont été réimprimés par les soins de M. Baluze, qui y a joint des notes, tant sur Antoine Augustin que sur Gratien. Elles servent sur-tout à indiquer les différentes leçons des plus anciens exemplaires de Gratien, soit imprimés, soit manuscrits.

Pour parvenir au but qu'on se proposoit à Rome, de purger le recueil de Gratien de toutes les fautes dont il étoit rempli, on fouilla dans la bibliotheque du Vatican, dans celle du monastere de S. Dominique, & dans plusieurs autres. On invita les savans de tous les pays à faire la même chose, & à envoyer à Rome leurs découvertes. Ces précautions ne furent point inutiles ; on réussit en grande partie à remettre chaque chose dans le vrai rang qu'elle devoit occuper dans cette collection ; c'est-à-dire qu'on distingua avec assez d'exactitude ce qui appartenoit aux conciles généraux, aux papes, aux conciles provinciaux & aux saints peres. L'avertissement au lecteur qui est à la tête du decret, annonce le plan qu'on a suivi dans la revision qu'on en a faite, soit pour restituer les véritables inscriptions des canons, soit pour corriger le texte même. A l'égard de la restitution des inscriptions, si l'erreur étoit évidente, & si quelques exemplaires de Gratien s'accordoient avec la véritable inscription & la citation faite par les autres compilateurs, on ne balançoit pas dans ce cas d'ôter la fausse inscription, & de substituer la vraie à sa place. Si le canon, quoique de l'auteur cité par Gratien, se trouvoit pareillement dans un autre auteur (car souvent les mêmes sentences se rencontrent dans plusieurs auteurs), alors on retenoit la citation de Gratien, & on se contentoit d'indiquer l'endroit où l'on trouvoit le même canon dans un autre auteur ; & comme quelquefois il arrive qu'une partie du canon soit de l'auteur cité, & l'autre n'en soit pas, ou du moins que les paroles en soient fort changées, on a eu soin de prévenir le lecteur sur toutes ces choses ; & de plus on a noté en marge les endroits où se trouvoit ce même canon dans les autres compilateurs, sur-tout dans ceux qui ont beaucoup servi à réformer Gratien.

Quant à la correction du texte, voici la méthode qu'on a observée. 1°. On n'a point changé les commencemens des canons ; mais lorsqu'ils différoient de l'original, on a mis à la marge ou dans une note la vraie leçon. La précaution de retenir les commencemens des canons étoit nécessaire, parce que jusqu'au tems de M. Leconte, qui le premier a distingué les canons par chiffres, on les citoit par les premiers mots ; ensorte que sans cette précaution on auroit eu peine à trouver dans les compilateurs plus anciens, les endroits de Gratien rapportés par M. Leconte. 2°. On a eu cet égard pour la glose, qu'on n'a point changé le texte, toutes les fois que le changement pouvoit empêcher de sentir ce que la glose avoit voulu dire ; mais on a indiqué seulement la faute à la marge ou en note. Si le changement du texte ne produisoit pas cet inconvénient, on se déterminoit pour lors suivant l'intention que Gratien paroissoit avoir eue. S'il sembloit avoir voulu rapporter les propres termes des auteurs qu'il citoit, on les corrigeoit d'après l'original ; quelquefois même, si cela étoit très-utile ; on ajoûtoit quelques mots, mais si la leçon vulgaire paroissoit la meilleure, on la conservoit, & on mettoit en marge le texte original. Si l'intention de Gratien n'étoit pas de rapporter les mêmes paroles, mais seulement un sommaire qu'il eût fait lui-même, ou Yves de Chartres, ou quelqu'autre compilateur, alors on corrigeoit, ou on n'ajoûtoit presque rien, à moins qu'il ne parût très-utile de restituer la leçon de l'endroit d'où Gratien avoit tiré ce qu'il rapportoit. Enfin on a répété très-souvent cette note, qu'on a rapporté les termes de l'original, afin que cela n'échappe point au lecteur, & qu'il puisse s'épargner la peine d'aller consulter les originaux. Tel est le plan auquel les correcteurs romains se sont conformés exactement, & dont on a la preuve dans le texte des notes, & dans les différences qui se rencontrent entre le decret corrigé & celui qui ne l'est pas.

On présume aisément que la correction du decret de Gratien fut agréable aux savans ; mais ils trouverent qu'on avoit péché dans la forme en plusieurs points. Ils auroient sur-tout desiré qu'on n'eût pas altéré les anciennes & vulgaires leçons de Gratien, & qu'on se fût contenté d'indiquer les variantes, en laissant au lecteur la faculté de juger par lui-même laquelle de ces leçons étoit la plus vraie. Cette variété de leçons auroit quelquefois servi, soit à éclaircir l'obscurité d'un canon, soit à lever les doutes qu'il présente, soit à découvrir l'origine de la leçon employée par des auteurs plus anciens. On crut encore qu'il n'étoit pas convenable que les correcteurs romains eussent pris sur eux de changer l'inscription de Gratien, quoiqu'elle se trouvât quelquefois constamment la même dans tous les exemplaires, soit imprimés soit manuscrits. En effet, il est arrivé de-là qu'on a souvent fait dire à Gratien autre chose que ce qu'il avoit en vûe ; le canon iij. de la distinction 54e. en fournit une preuve. Dans toutes les anciennes éditions il y a cette inscription, ex concilio Moguntiensi, si ce n'est que MM. de Monchy & Leconte au lieu de Moguntiensi mettent Guntinensi, & ils remarquent à la marge que ce canon est tiré du canon 8e. du premier concile de Carthage. Les correcteurs romains voyant que cette observation étoit juste, ont effacé l'inscription qui se trouve dans toutes les éditions, & ont substitué celle-ci, ex concilio Carthaginensi primo, ce qui ne devoit être mis qu'en marge, comme avoient fait MM. de Monchy & Leconte. A la vérité dans la note qui est au-dessous, ils font mention de l'ancienne inscription, & indiquent la source d'où la correction est tirée, mais ils n'ont pas toûjours eu pareille attention dans toutes les occasions : prenons pour exemple le canon 34. de la distinction 50. qui a cette inscription dans toutes les anciennes éditions, Rabanus archiepiscopus scribit ad Heribaldum. Les correcteurs romains ont ajoûté, lib. poenitentiali, cap. 1°. sans faire aucune mention que c'étoit une addition de leur part. Or cette inscription non-seulement n'est point celle de Gratien, mais elle est fausse en elle-même, tandis que l'inscription de Gratien étoit la vraie. Il n'y a aucun livre pénitenciel de Raban qui soit adressé à Héribalde ; mais nous avons une lettre de lui à ce même Héribalde, où l'on trouve ce canon au chap. x. & non au premier. Voyez là-dessus M. Baluze, tant dans ses notes sur ce canon, que dans sa préface sur cette lettre de Raban. De même l'inscription du canon jv. de la distinction 68. suivant la correction romaine, est : de his ita scribit Leo primus ad episcopos Germaniae & Galliae. Cette inscription est non-seulement contraire à celle de toutes les éditions de Gratien, elle est encore manifestement fausse. Il est certain par la teneur de la lettre, qu'on ne peut l'attribuer à S. Léon comme l'observe M. Baluze dans ses notes sur ce canon, & comme le prouve très-solidement le P. Quesnel dans sa onzieme dissertation, qui est jointe aux oeuvres de S. Léon, où il avertit qu'elle est selon les apparences de Léon III. & conséquemment que l'inscription de Gratien qui la donne simplement à Léon, sans marquer si c'est au premier ou au troisieme, peut être vraie. Ces exemples font voir qu'on se plaint avec raison de ce qu'on a ôté les inscriptions de Gratien pour en substituer d'autres ; mais on se plaint encore plus amerement de ce qu'on n'a point laissé le texte même du canon, tel que Gratien l'avoit rapporté. C'est ainsi que dans le canon III. cause viij. quest. 1. après ces mots, judicio episcoporum, les correcteurs romains ont effacé, de leur aveu, celles-ci qui suivoient, & electione clericorum, qu'on trouvoit dans tous les exemplaires de Gratien, même manuscrits. Ils justifient cette licence en disant que ces paroles ne sont ni dans la source originale, ni dans les autres compilateurs. Mais n'eût-il pas été plus à-propos de conserver le texte en entier, & d'avertir seulement dans les notes que cette addition ne se trouvoit nulle part ? Peut-être Gratien avoit-il vû quelqu'exemplaire du concile d'Antioche d'où est tiré ce canon III. qui contenoit cette addition. Quelquefois ils ont changé le texte, en avertissant en général qu'il y a quelque chose de changé, sans dire en quoi consiste ce changement, comme dans le can. VII. cause xxxjv. quest. 1. Enfin ils ont fait des additions sans faire mention d'aucune correction, comme au canon IV. de la distinction xxij. dans lequel, après ces paroles, de Constantinopolitanâ ecclesiâ quod dicunt, quis eam dubitet sedi apostolicae esse subjectam, on lit celles-ci, quod & D. piissimus imperator, & frater noster Eusebius ejusdem civitatis episcopus, assiduè profitentur. Or cette phrase n'est, ni dans les anciennes éditions de Gratien, ni dans les manuscrits, ni dans l'édition de MM. de Monchy & Leconte ; d'où il est évident qu'elle a été ajoûtée par les correcteurs romains, quoiqu'ils ne l'insinuent en aucune maniere. Il s'ensuit de ces divers changemens d'inscriptions & de textes, que c'est moins l'ouvrage de Gratien que nous avons, que celui des correcteurs romains. Il s'ensuit encore que beaucoup d'autres passages cités d'après Gratien par d'autres auteurs, ne se trouvent plus aujourd'hui dans sa collection. En un mot, il est hors de doute que les fautes mêmes des auteurs ne servent souvent qu'à éclaircir la vérité, sur-tout celles d'un auteur qui, pendant plusieurs siecles, a été regardé dans les écoles, dans les tribunaux, & par tous les théologiens & canonistes, comme un recueil complet de droit ecclésiastique. Concluons donc que quoique le decret corrigé soit plus conforme en plusieurs endroits aux textes des conciles, des peres, & des autres auteurs où Gratien a puisé, cependant si on veut consulter la collection de Gratien, telle qu'elle a été donnée par lui, reçue & citée par les anciens théologiens & canonistes, il faut alors recourir aux éditions qui ont précedé celle de Rome.

Lorsque la revision du decret fut finie à Rome, Grégoire XIII. donna une bulle qui en fait l'éloge, & où il ordonne à tous les fideles de s'en tenir aux corrections qui ont été faites, sans y rien ajoûter, changer ou diminuer. Mais les éloges du souverain pontife n'empêchent pas qu'il ne soit resté dans le decret beaucoup de fautes qui ont échappé à la vigilance des correcteurs romains, & de pieces supposées qu'ils ont adoptées ; & c'est ce dont Bellarmin lui-même convient, de script. eccl. in Gratian. En effet qui ne sait que le decret est parsemé de fausses decrétales fabriquées par Isidore, sans qu'il ait essuyé à cet égard la censure des correcteurs romains ? Ils y renvoyent même souvent, comme à des sources pures ; & bien loin de regarder ces decrétales comme supposées, ils ont omis de dessein prémédité les notes de M. Leconte, qui les rejettoit pour la plûpart. Que dirons-nous des canons que Gratien rapporte sous le nom du concile d'Elvire, & sur lesquels les correcteurs romains ne forment aucun doute, quoique le savant Ferdinand Mendoza, lib. 1. de confirm. conc. Eliberit. cap. vj. fasse voir évidemment qu'ils sont supposés, & que plusieurs d'entr'eux sont des canons de divers conciles confondus en un seul ? Qui ignore que dans ces derniers siecles nous avons eu des éditions corrigées de plusieurs saints peres, où l'on rejette comme fausses beaucoup de choses que Gratien a rapportées sous le nom de ces peres, & que les correcteurs romains ont crû leur appartenir. Cela étant ainsi, on ne doit point, d'après la correction romaine, admettre comme pur & conforme aux sources originales, tout ce dont Gratien a fait usage, ni les changemens & les notes que les correcteurs ont faits. Il faut convenir en même tems que depuis cette correction, celle de M. Leconte n'est point inutile, 1°. parce qu'il a rejetté plusieurs canons dont tout le monde reconnoît aujourd'hui la fausseté, quoique les correcteurs romains les aient retenus : 2°. parce qu'il a mis en marge bien des choses d'après l'original pour suppléer aux fragmens de Gratien, lesquelles ont été omises par les correcteurs : 3°. parce que les mêmes correcteurs ont quelquefois suppléé d'après l'original aux canons rapportés par Gratien, sans faire aucune distinction du supplément & du texte de Gratien ; ensorte qu'on ne peut savoir précisément ce que Gratien a dit. Mais lorsque M. Leconte supplée quelque chose d'après les sources ou d'ailleurs, soit pour éclaircir ou rendre le texte complet, il distingue le supplément du reste du texte, par un caractere différent. La liberté néanmoins qu'il prend de suppléer, quoiqu'avec cette précaution, lui est reprochée par Antoine Augustin, parce que, dit-il, la chose est dangereuse, les libraires étant sujets à se tromper dans ces occasions, & à confondre ce qui est ajoûté avec ce qui est vraiment du texte. Nous avons vû en quoi consistent les diverses corrections du decret, il nous reste à examiner quelle est l'autorité de cette collection.

Il n'est pas douteux que le recueil de Gratien n'a reçu de son auteur aucune autorité publique, puisqu'il étoit un simple particulier, & que la législation est un des attributs de la souveraine puissance. On ne peut croire pareillement que le sceau de cette autorité publique ait été donné au decret, parce qu'on l'enseigne dans les écoles ; autrement la pannormie auroit été dans ce cas, puisqu'avant Gratien on l'expliquoit dans plusieurs universités ; & c'est néanmoins ce qui n'a été avancé par qui que ce soit. Plusieurs écrivains ont prétendu que le decret avoit été approuvé par Eugene III, sous le pontificat duquel Gratien vivoit : mais ils ne se fondent que sur le seul témoignage de Tritheme, qui en cela paroît très-suspect ; puisque S. Antonin archevêque de Florence, dans sa somme historique ; Platina, de vitis pontificum, & les autres auteurs qui sont entrés, sur l'histoire des papes, dans les plus grands détails, n'en font aucune mention. Aussi voyons-nous qu'Antoine Augustin dans sa préface sur les canons pénitenciaux, n'hésite point à dire que ce qui est rapporté par Gratien, n'a pas une plus grande autorité qu'il n'en avoit auparavant. C'est ce que confirme une dissertation de la faculté de Théologie de Paris, écrite en 1227, & qu'on trouve à la fin du maître des sentences. Le but de cette dissertation est de prouver que ce que disent S. Thomas, le maître des sentences, & Gratien, ne doit pas toûjours être regardé comme vrai ; qu'ils sont sujets à l'erreur ; qu'il leur est arrivé d'y tomber, & on en cite des exemples. S'il étoit permis d'avoir quelque doute sur l'autorité du decret de Gratien, il ne pourroit naître que de la bulle de Grégoire XIII. dont nous avons parlé ci-dessus ; par laquelle il ordonne que toutes les corrections qu'on y a faites soient scrupuleusement conservées avec défenses d'y rien ajoûter, changer ou retrancher. Mais si l'on y fait attention, cette bulle n'accorde réellement aucune autorité publique à la collection, elle défend seulement à tout particulier d'entreprendre de son autorité privée de retoucher à un ouvrage qui a été revû par autorité publique. Si l'on entendoit autrement les termes de cette bulle, comme ils regardent indistinctement tout le decret de Gratien, il s'ensuivroit que non-seulement ce que Gratien cite sous le nom de canons, d'après les conciles, les lettres des papes, les écrits des SS. peres, & autres monumens, devroit avoir cette autorité, mais encore ses opinions particulieres & ses raisonnemens ; ce qui seroit absurde, & ce que personne n'a osé soûtenir. En effet, lorsque Gratien dans la dist. 1. de poenitentiâ, après avoir discuté pour & contre, s'il est nécessaire de se confesser au prêtre, ou s'il suffit de se confesser à Dieu, pour obtenir la remission des pechés mortels dans le sacrement de pénitence, conclud à la fin du canon 89, après avoir cité de part & d'autre une infinité de passages, qu'il laisse au lecteur la faculté de choisir celle de ces deux opinions qu'il croit être la plus convenable, mais que toutes deux ont leurs partisans gens sages & très-religieux : dira-t-on que ce jugement de Gratien, qui flotte entre ces deux opinions, a été approuvé par l'Eglise ? ne dira-t-on pas au contraire avec les correcteurs romains, qu'on doit être persuadé de la nécessité de se confesser au prêtre, ainsi que le prescrit le concile de Trente après les autres conciles ? Il résulte de tout ceci, que le recueil de Gratien n'a aucune autorité publique, ni par lui-même, ni par aucune approbation expresse des souverains pontifes ; que ce qui y est rapporté n'a d'autre autorité que celle qu'il a dans l'origine, c'est-à-dire, que les canons des conciles généraux ou particuliers, les decrétales des papes, les écrits des SS. peres qu'on y trouve, ne tirent aucune force de la collection où ils sont rassemblés, mais ne conservent que le degré d'autorité qu'ils avoient déjà par eux-mêmes ; que les raisonnemens inserés par Gratien dans cette collection, n'ont d'autre poids que celui que leur donne la vérité, & qu'on ne doit tirer aucune conséquence des rubriques ajoûtées par les docteurs, qui sont venus après lui, aux différentes sections de cet ouvrage.

Après avoir rempli les divers objets que nous nous étions proposés pour donner une idée exacte du decret de Gratien, nous croyons ne pouvoir mieux terminer cet article, pour ceux qui cherchent à s'instruire dans Gratien de l'ancienne discipline, qu'en leur indiquant les meilleurs auteurs qu'on puisse consulter sur cette collection. Nous les réduisons à trois : savoir Antoine Augustin, de emendatione Gratiani, avec les notes de M. Baluze : Vanespen, nouvelle édition de Louvain 1753, qui non-seulement a fait sur le decret de Gratien un commentaire abrégé très-bon ; mais encore des remarques fort utiles sur les canons des anciens conciles, tels que les 1ers. conciles oecuméniques, ceux d'Ancyre, de Néocésarée, de Gangres, d'Afrique, &c. dont beaucoup de canons sont rapportés dans Gratien ; voyez le troisieme volume de Vanespen : enfin M. Dartis qui a commenté assez au long tout le decret, est le troisieme auteur que nous indiquons, en avertissant néanmoins qu'il est inférieur aux deux premiers. Cet article est de M. BOUCHAUD, docteur aggrégé de la faculté de droit.

DECRET. (Jurisp.) ce terme est quelquefois pris pour la loi faite par le prince : quelquefois il signifie ce qui est ordonné par le juge, & singulierement certaines contraintes décernées contre les accusés, ou la vente qui se fait par justice des immeubles saisis réellement ; enfin ce terme se prend aussi pour les délibérations de certains corps. (A)

DECRET D'AJOURNEMENT PERSONNEL, est un jugement rendu en matiere criminelle contre l'accusé, qui le condamne à comparoître en personne devant le juge, pour être oüi & interrogé sur les faits résultans des charges & informations & autres sur lesquels le ministere public voudra le faire interroger, & pour répondre à ses conclusions.

On ordonne le decret d'ajournement personnel, lorsque les charges ne sont pas assez graves pour decreter de prise de corps, & qu'elles sont trop fortes pour decreter simplement d'assigné pour être oüi. On convertit aussi le decret d'assigné pour être oüi en decret d'ajournement personnel, lorsque l'accusé ne compare pas.

Le decret d'ajournement personnel n'est communément ordonné, qu'après avoir oüi les conclusions du procureur du roi ou du procureur fiscal, si c'est dans une justice seigneuriale ; cependant le juge peut aussi decréter d'office, lorsqu'en voyant un procès il trouve qu'il y a lieu à decréter quelqu'un. Ce decret porte que l'accusé sera ajourné à comparoir en personne un tel jour ; le délai en est reglé suivant la distance des lieux comme en matiere civile.

Ce decret emporte de plein droit interdiction contre l'accusé de toutes les fonctions publiques qu'il peut avoir.

Les procès-verbaux des juges inférieurs ne peuvent être decretés que d'ajournement personnel, jusqu'à ce que leurs assistans ayent été repetés ; & les procès-verbaux des sergens & huissiers, même des cours supérieures, ne peuvent être decrétés, sinon en cas de rébellion, & d'ajournement personnel seulement ; mais quand ils ont été repetés & leurs records, le juge peut decréter de prise-de-corps s'il y échet.

La déclaration du roi du mois de Décembre 1680, défend à toutes les cours d'accorder des arrêts de défenses d'exécuter les decrets d'ajournement personnel qu'après avoir vû les informations, lorsqu'ils seront émanés des juges ecclésiastiques ou des juges royaux ordinaires pour fausseté, malversation d'officiers en l'exercice de leurs charges, ou lorsqu'il y aura d'autres co-accusés decrétés de prise-de-corps.

Il est aussi ordonné par la même déclaration, que les accusés qui demanderont des défenses attacheront à leur requête la copie du decret qui leur a été signifié ; que tous juges seront tenus d'exprimer dans les decrets d'ajournement personnel le titre de l'accusation, à peine d'interdiction, & que toutes les requêtes soient communiquées au procureur général de la cour où elles sont pendantes.

Il dépend de la prudence du juge, d'accorder ou de refuser les défenses requises.

La peine de celui qui ne compare pas sur l'ajournement personnel, est que l'on convertit le decret en prise-de-corps. Voyez l'ordonn. de 1670, tit. x. (A)

DECRET D'AJOURNEMENT SIMPLE, c'est le nom que l'on donnoit autrefois au decret que nous appellons présentement d'assigné pour être oüi. (A)

DECRET D'ASSIGNE POUR ETRE OUI, est un jugement rendu en matiere criminelle, par lequel le juge ordonne que l'accusé sera assigné pour être oüi par sa bouche sur les faits résultans des charges & informations, & pour répondre aux conclusions que le procureur du roi voudra prendre contre lui.

On ordonne ce decret lorsque les charges sont legeres, ou que l'accusé est une personne de considération ou officier public, afin de ne lui point faire perdre trop légerement son état par un decret de prise-de-corps ou un ajournement personnel qui emporteroit interdiction ; car c'est le seul point en quoi le decret d'assigné pour être oüi differe de l'ajournement personnel.

Si l'accusé ne compare pas, le decret d'assigné pour être oüi doit être converti en ajournement personnel.

Celui contre lequel il y a seulement un decret d'assigné pour être oüi, ne peut être arrêté prisonnier s'il ne survient de nouvelles charges, ou que par délibération secrette (si c'est dans une cour souveraine), il ait été arrêté, ce qui ne peut être ordonné par aucun autre juge. Voyez l'ordonn. de 1670, tit. x. (A)

DECRETS DES CONCILES, sont toutes les décisions des conciles, soit généraux, nationaux, ou provinciaux : le concile prononce ordinairement en ces termes, decrevit sancta synodus ; c'est pourquoi ces décisions sont appellées decrets. On comprend sous ce nom toutes les décisions, tant celles qui regardent le dogme & la foi, que celles qui regardent la discipline ecclésiastique : on donne cependant plus volontiers le nom de canon à ce qui concerne le dogme & la foi, & le nom de decrets aux reglemens qui ne touchent que la discipline. Les decrets des conciles, même oecuméniques, qui concernent la discipline, n'ont point force de loi dans le royaume, qu'ils n'ayent été acceptés par le roi & par les prélats, & publiés de l'autorité du roi. En les acceptant, le roi & les prélats peuvent y mettre telles modifications qui leur paroissent nécessaires pour le bien de l'Eglise & la conservation des droits du royaume. C'est en conséquence de ce principe, que le concile général de Basle fit présenter ses decrets sur la discipline au roi Charles VII. & aux évêques de l'église gallicane, pour les prier de les recevoir & de les accepter.

Le Concile de Trente n'a point été reçu en France, quoique les papes ayent fait proposer plusieurs fois de le recevoir sans préjudice des droits du roi & des libertés de l'église gallicane. Il ne laisse pas d'y être observé pour les canons qui regardent la foi & le dogme, mais il ne l'est pas pour les decrets qui regardent la discipline. Il a été reçu dans les états du roi d'Espagne, mais avec des modifications. Les decrets des conciles nationaux & provinciaux doivent aussi être présentés au roi pour avoir la permission de les publier ; autrement ils n'ont point force de loi dans le royaume, parce que le roi en qualité de protecteur de l'église gallicane, a le droit de veiller à ce que les regles ecclésiastiques que l'on veut établir, ne contiennent rien de contraire aux droits de sa couronne, ni aux libertés de l'église gallicane dont il est le défenseur. Voyez M. d'Hericourt, en ses loix ecclésiast. part. I. chap. xjv. & ce qui a été dit au mot CONCILE. (A)

DECRET DANS LES BULLES, est une clause par laquelle le pape ordonne quelque chose au sujet du bénéfice qu'il confere, ou pour mieux dire c'est une loi qu'il impose au bénéficier. Voyez BULLE. (A)

DECRET FORCE, est la saisie réelle & adjudication par decret d'un immeuble qui se poursuit en justice à la requête d'un créancier qui n'agit point de concert avec la partie saisie, à la différence du decret volontaire où le poursuivant ne fait que prêter son nom à la partie saisie. Voyez SAISIE REELLE & VENTE PAR DECRET. (A)

DECRETS (faculté des), est le nom que l'on donne quelquefois à la faculté de droit ; consultissima facultas decreti : le terme decret est pris en cet endroit pour le droit en général, ou peut-être singulierement pour les saints decrets ou droit canon, qui étoit autrefois le seul que cette faculté enseignoit.

DECRETS DES FACULTES, sont des délibérations & décisions formées dans l'assemblée d'une faculté, pour regler quelque point de sa discipline.

DECRET IRRITANT : on appelle ainsi la disposition d'une loi ou d'un jugement qui déclare nul de plein droit, tout ce qui pourroit être fait au contraire de ce qu'elle ordonne par une précédente disposition ; par exemple, le concordat fait entre Léon X. & François I, après avoir expliqué le droit des gradués, leur accorde le decret irritant en ces termes : Si quis vero cujuscumque statûs.... contra praedictum ordinem.... de dignitatibus.... officiis seu.... beneficiis... aliter quam praedicto modo disposuerit, dispositiones ipsae sint ipso jure nullae, &c. (A)

DECRET DU JUGE, s'entend quelquefois de tout ce qui est ordonné par le juge, soit en matiere civile ou criminelle. (A)

DECRET EN MATIERE CRIMINELLE, est de trois sortes ; savoir, d'assigné pour être oüi, d'ajournement personnel, & de prise-de-corps. Voyez DECRET D'ASSIGNE POUR ETRE OUI, &c. (A)

DECRET DU PRINCE, se dit quelquefois pour tout ce que le prince ordonne. (A)

DECRET DE PRISE-DE-CORPS, est un jugement rendu en matiere criminelle, qui ordonne qu'un accusé sera pris & apprehendé au corps, si faire se peut, & constitué prisonnier, pour être oüi & interrogé sur les faits résultans des charges & informations & autres sur lesquels le procureur du roi voudra le faire oüir ; sinon qu'après la perquisition de sa personne, il sera assigné à comparoir à quinzaine & par un seul cri public, à la huitaine ensuivant. Le decret porte aussi que les biens de l'accusé seront saisis & annotés ; au lieu que les jugemens rendus en matiere civile, qui condamnent un débiteur, & par corps, à payer ou rendre quelque chose, ordonnent seulement que faute d'y satisfaire, il sera constitué prisonnier & detenu dans les prisons jusqu'à ce qu'il ait satisfait.

On ordonne le decret de prise-de-corps dans plusieurs cas, savoir :

1°. Lorsque l'accusé n'a pas comparu sur l'ajournement personnel à lui donné.

2°. Sur la seule notorieté publique pour un crime de duel.

3°. Contre les vagabonds & gens sans aveu sur la plainte du procureur d'office, ou sur celle des maîtres contre leurs domestiques.

4°. Lorsque l'accusé est pris en flagrant délit, ou arrêté à la clameur publique ; auquel cas après qu'il a été conduit dans les prisons, le juge ordonne qu'il sera arrêté & écroué, & l'écroue lui est signifié parlant à sa personne.

5°. Hors les cas dont on vient de parler, on n'ordonne le decret de prise-de-corps que sur le vû des charges & informations : on en peut ordonner contre toutes sortes de personnes, lorsqu'elles paroissent coupables de quelque crime grave & qui merite peine afflictive ou au moins infamante.

Le juge peut, si le cas le requiert, decréter de prise-de-corps des quidams non connus, sous la désignation de leur habit & autres marques, & même sur l'indication qui en sera faite par certaines personnes.

Quand l'accusé est domicilié, on ne décerne pas facilement le decret de prise-de-corps, sur-tout si c'est contre un officier public, afin de ne pas compromettre trop légerement l'état d'un homme qui peut se trouver innocent ; il faut que le titre d'accusation soit grave ou qu'il y ait soupçon de fuite.

Les decrets, même de prise-de-corps, s'exécutent nonobstant toutes appellations, même comme de juge incompétent ou récusé, & toutes autres, sans demander permission ni pareatis.

Les lieutenans généraux des provinces & villes, les baillis & sénéchaux, les maires & échevins, les prevôt de maréchaux, vice-baillis, vice-sénéchaux, leurs lieutenans & archers, sont tenus de prêter main-forte à l'exécution des decrets & autres ordonnances de justice.

Les accusés qui sont arrêtés, doivent être incessamment conduits dans les prisons publiques, soit royales ou seigneuriales, sans pouvoir être detenus dans des maisons particulieres, si ce n'est pendant leur conduite & en cas de péril d'enlevement, dont il doit être fait mention dans le procès-verbal de capture de conduite.

Les procureurs du roi des justices royales doivent envoyer aux procureurs généraux, chacun dans leur ressort, au mois de Janvier & de Juillet de chaque année, un état signé par les lieutenans criminels & par eux, des écroues & recommandations faites pendant les six mois précédens dans les prisons de leurs siéges, & qui n'ont point été suivies de jugement définitif, contenant la date des decrets, écroues, & recommandations, le nom, surnom, qualité, & demeure des accusés, & sommairement le titre d'accusation & l'état de la procédure : les procureurs fiscaux des justices seigneuriales sont obligés de faire la même chose à l'égard des procureurs du roi des siéges royaux où ces justices ressortissent.

Aucun prisonnier pour crime ne peut être élargi que par ordonnance du juge, & après avoir vû les informations, l'interrogatoire, les conclusions du ministere public, & les réponses de la partie civile s'il y en a une, ou les sommations qui lui ont été faites de fournir ses réponses.

Les accusés ne peuvent pas non plus être élargis après le jugement, s'il porte condamnation de peine afflictive, ou que le ministere public en appelle, quand les parties civiles y consentiroient, & que les amendes, aumônes, & réparations auroient été consignées. Voyez l'ordonn. de 1670, tit. 10. (A)

DECRET RABATTU, c'est lorsque la partie saisie qui a été évincée par une adjudication par decret ; est rentrée dans son bien en payant les causes de saisie réelle. Le rabattement de decret n'est usité qu'au parlement de Toulouse ; il doit être exercé dans les six ans. Voyez RABATTEMENT DE DECRET. (A)

DECRETS (saints) ; on entend sous ce nom les canons des conciles. Voyez CANON & CONCILE. (A)

DECRET DE SORBONNE, est une décision de la faculté de Théologie de Paris, dont les assemblées se font en la maison de Sorbonne, sur quelque matiere de Théologie. (A)

DECRET DE TUTELE, c'est le jugement qui décerne la tutele. Voyez le traité des minorités, ch. vij. n°. 36. (A)

DECRET VOLONTAIRE, est une poursuite de saisie réelle & adjudication par decret, qu'un acquéreur par contrat volontaire fait faire sur lui, ou sur son vendeur, pour purger les hypotheques, droits réels, ou servitudes, que quelqu'un pourroit prétendre sur le bien par lui acquis.

Lorsque l'acquéreur craint de n'avoir pas ses sûretés, il stipule ordinairement qu'il pourra faire un decret volontaire, & qu'il ne sera tenu de payer le prix de son acquisition qu'après que le decret aura été scellé sans aucune opposition subsistante.

Pour parvenir à ce decret volontaire, on passe une obligation en brevet d'une somme exigible au profit d'un tiers, qui en donne à l'instant une contre-lettre ; & en vertu de cette obligation, celui qui en paroît créancier fait saisir réellement le bien dont il s'agit, & en poursuit la vente par decret.

Les formalités de ce decret sont les mêmes que celles du decret forcé, si ce n'est que quand le decret volontaire se poursuit sur l'acquéreur, on doit marquer dans la procédure quel est le vendeur, afin que ses créanciers soient avertis de former leur opposition.

L'adjudication par decret volontaire ne fait par rapport au vendeur & à l'acquéreur qu'un même titre, qui ne leur donne pas plus de droit qu'ils en avoient en vertu du contrat : ainsi quand l'adjudication est faite à un prix plus haut que celui du contrat, le vendeur ne peut pas pour cela exiger plus que le prix porté par le contrat ; mais les créanciers opposans peuvent obliger l'adjudicataire de payer le prix suivant l'adjudication, parce que le contrat ne fait point leur loi.

Si l'acquéreur a payé quelques créanciers délégués ou non par le contrat, & qu'ils ne soient pas privilégiés, ou les plus anciens, il est obligé de payer une seconde fois les mêmes sommes aux créanciers opposans s'il y en a ; & si le decret volontaire devient forcé, ce qui arrive lorsqu'il y a des oppositions subsistantes au decret, qui ne sont point converties en saisies & arrêts sur le prix, en ce cas l'acquéreur doit lui-même former opposition au decret, pour être colloqué en son rang pour les sommes qu'il a payées.

Quand toutes les oppositions à fin de conserver sont converties en saisies & arrêts sur le prix, l'adjudicataire n'est point obligé de consigner, & il n'est dû aucun droit au receveur des consignations.

L'adjudication par decret volontaire ne produit point non plus de nouveaux droits aux profit du seigneur ; mais si le prix de l'adjudication est plus fort que le prix porté par le contrat, il est au choix du seigneur de prendre ses droits sur le pié du contrat ou de l'adjudication.

Le vendeur qui est lésé d'outre moitié, peut revenir dans les dix ans du contrat, nonobstant qu'il y ait eu un decret volontaire.

Un juge qui fait une acquisition dans son ressort, peut aussi se rendre adjudicataire par decret volontaire dans son siége : ce qu'il ne pourroit pas faire si le decret étoit forcé.

On créa en 1708 des commissaires-conservateurs généraux des decrets volontaires & des contrôleurs de ces commissaires : mais ces officiers furent supprimés en 1718, & les droits que l'on payoit pour les decrets volontaires réduits à moitié.

Les appropriemens qui sont en usage dans la coûtume de Bretagne, ont quelque rapport avec les decrets volontaires. Voyez APPROPRIEMENT & BANNIES ; voyez aussi ABANDONNEMENT DE BIENS & DIRECTION, & les auteurs qui ont traité de la matiere des decrets & criées. (A)

DECRET DE L'UNIVERSITE, est une délibération & décision d'une université sur quelque point de doctrine ou de sa discipline. Voyez UNIVERSITE. (A)

DECRETS IMPERIAUX, (Hist. mod.) en latin recessus imperii ; c'est le résultat des délibérations d'une diete impériale. Voyez DIETE.

A la fin de chaque diete, avant que de la rompre, on en recueille toutes les décisions qu'on met en un cahier ; & cette collection s'appelle recessus imperii, parce qu'elle se fait au moment que la diete va se séparer. Voyez EMPIRE.

On ne publie ordinairement ces decrets que quand la diete est prête à se séparer, pour éviter les contradictions & les plaintes de ceux qui ne se trouvent pas contens de ce qui a été résolu. Heiss. histoire de l'empire.

L'article concernant des levées de troupes contre les Turcs, faisoit autrefois la plus grande partie du recessus ; quand il n'en a plus été question, disent quelques auteurs, on ne savoit qu'y mettre, ni comment le dresser.

Les desordres de la chambre impériale de Spire furent si excessifs, qu'on se vit contraint en 1654 de faire des réglemens pour y remédier, & ces réglemens furent insérés dans le recessus imperii. Voyez CHAMBRE. Chambers. (G)


DECRÉTALESS. f. pl. (Jurispr. canon.) Les décrétales sont des lettres des souverains pontifes, qui répondant aux consultations des évêques, ou même de simples particuliers, décident des points de discipline. On les appelle decrétales, parce qu'elles sont des résolutions qui ont force de loi dans l'Eglise. Elles étoient fort rares au commencement, & on s'en tenoit à l'autorité des canons des premiers conciles : aussi voyons nous que les anciens recueils de canons ne renferment aucune de ces decrétales. Denis le Petit est le premier qui en ait inséré quelques-unes dans sa collection ; savoir, celles depuis le pape Sirice jusqu'à Anastase II. qui mourut en 498 : la premiere decrétale que nous ayons du pape Sirice est datée du 11 Février de l'an 385, & est adressée à Hymerius évêque de Tarragone. Les compilateurs qui ont succédé à Denis le Petit jusqu'à Gratien inclusivement, ont eu pareillement l'attention de joindre aux canons des conciles les décisions des papes : mais ces derniers étoient en petit nombre. Dans la suite des tems, diverses circonstances empêcherent les évêques de s'assembler, & les métropolitains d'exercer leur autorité : telles furent les guerres qui s'éleverent entre les successeurs de l'empire de Charlemagne, & les invasions fréquentes qu'elles occasionnerent. On s'accoûtuma donc insensiblement à consulter le pape de toutes parts, même sur les affaires temporelles ; on appella très-souvent à Rome, & on y jugea les contestations qui naissoient non-seulement entre les évêques & les abbés, mais encore entre les princes souverains. Peu jaloux alors de maintenir la dignité de leur couronne, & uniquement occupés du soin de faire valoir par toute sorte de voies les prétentions qu'ils avoient les uns contre les autres, ils s'empresserent de recourir au souverain pontife, & eurent la foiblesse de se soûmettre à ce qu'il ordonnoit en pareil cas, comme si la décision d'un pape donnoit en effet un plus grand poids à ces mêmes prétentions. Enfin l'établissement de la plûpart des ordres religieux & des universités qui se mirent sous la protection immédiate du saint-siége, contribua beaucoup à étendre les bornes de sa jurisdiction ; on ne reconnut plus pour loi générale dans l'Eglise, que ce qui étoit émané du pape, ou présidant à un concile, ou assisté de son clergé, c'est-à-dire du consistoire des cardinaux. Les decrétales des souverains pontifes étant ainsi devenues fort fréquentes, elles donnerent lieu à diverses collections, dont nous allons rendre compte.

La premiere de ces collections parut à la fin du XIIe siecle : elle a pour auteur Bernard de Circa, évêque de Faenza, qui l'intitula breviarium extra, pour marquer qu'elle est composée de pieces qui ne se trouvent pas dans le decret de Gratien. Ce recueil contient les anciens monumens omis par Gratien ; les decrétales des papes qui ont occupé le siége depuis Gratien, & sur-tout celles d'Alexandre III. enfin les decrets du troisieme concile de Latran, & du troisieme concile de Tours, tenu sous ce pontife. L'ouvrage est divisé par livres & par titres, à-peu-près dans le même ordre que l'ont été depuis les decrétales de Grégoire IX. on avoit seulement négligé de distinguer par des chiffres les titres & les chapitres : mais Antoine Augustin a suppléé depuis à ce défaut. Environ douze ans après la publication de cette collection, c'est-à-dire au commencement du treizieme siecle, Jean de Galles, né à Volterra dans le grand duché de Toscane, en fit une autre dans laquelle il rassembla les decrétales des souverains pontifes qui avoient été oubliées dans la premiere, ajoûta celles du pape Célestin III. & quelques autres beaucoup plus anciennes, que Gratien avoit passées sous silence. Tancrede, un des anciens interpretes des decrétales, nous apprend que cette compilation fut faite d'après celles de l'abbé Gilbert, & d'Alain évêque d'Auxerre. L'oubli dans lequel elles tomberent, fut cause que le recueil de Jean de Galles a conservé le nom de seconde collection : au reste elle est rangée dans le même ordre que celle de Bernard de Circa, & elles ont encore cela de commun l'une & l'autre, qu'à peine virent-elles le jour, qu'on s'empressa de les commenter : ce qui témoigne assez la grande réputation dont elles joüissoient auprès des savans, quoiqu'elles ne fussent émanées que de simples particuliers, & qu'elles n'eussent jamais été revêtues d'aucune autorité publique. La troisieme collection est de Pierre de Benevent ; elle parut aussi au commencement du treizieme siecle par les ordres du pape Innocent III. qui l'envoya aux professeurs & aux étudians de Bologne, & voulut qu'on en fît usage, tant dans les écoles que dans les tribunaux : elle fut occasionnée par celles qu'avoit faite Bernard archevêque de Compostelle, qui pendant son séjour à Rome avoit ramassé & mis en ordre les constitutions de ce pontife : cette compilation de Bernard fut quelque tems appellée la compilation romaine, mais comme il y avoit inséré plusieurs choses qui ne s'observoient point dans les tribunaux, les Romains obtinrent du pape qu'on en fît une autre sous ses ordres, & Pierre de Benevent fut chargé de ce soin : ainsi cette troisieme collection differe des deux précédentes, en ce qu'elle est munie du sceau de l'autorité publique. La quatrieme collection est du même siecle ; elle parut après le quatrieme concile de Latran célébré sous Innocent III. & renferme les decrets de ce concile & les constitutions de ce pape, qui étoient postérieures à la troisieme collection. On ignore l'auteur de cette quatrieme compilation, dans laquelle on a observé le même ordre de matieres que dans les précédentes. Antoine Augustin nous a donné une édition de ces quatre collections, qu'il a enrichies de notes. La cinquieme est de Tancrede de Bologne, & ne contient que les decrétales d'Honoré III. successeur immédiat d'Innocent III. Honoré, à l'exemple de son prédécesseur, fit recueillir toutes ses constitutions ; ainsi cette compilation a été faite par autorité publique. Nous sommes redevables de l'édition qui en parut à Toulouse en 1645, à M. Ciron professeur en droit, qui y a joint des notes savantes. Ces cinq collections sont aujourd'hui appellées les anciennes collections, pour les distinguer de celles qui font partie du corps de droit canonique. Il est utile de les consulter en ce qu'elles servent à l'intelligence des decrétales, qui sont rapportées dans les compilations postérieures où elles se trouvent ordinairement tronquées, & qui par-là sont très-difficiles à entendre, comme nous le ferons voir ci-dessous.

La multiplicité de ces anciennes collections, les contrariétés qu'on y rencontroit, l'obscurité de leurs commentateurs, furent autant de motifs qui firent desirer qu'on les réunît toutes en une nouvelle compilation. Grégoire IX. qui succéda au pape Honoré III. chargea Raimond de Pennaford d'y travailler ; il étoit son chapelain & son confesseur, homme d'ailleurs très-savant & d'une piété si distinguée, qu'il mérita dans la suite d'être canonisé par Clément VIII. Raimond a fait principalement usage des cinq collections précédentes ; il y a ajoûté plusieurs constitutions qu'on y avoit omises, celles de Grégoire IX. mais pour éviter la prolixité, il n'a point rapporté les decrétales dans leur entier ; il s'est contenté d'insérer ce qui lui a paru nécessaire pour l'intelligence de la décision. Il a suivi dans la distribution des matieres le même ordre que les anciens compilateurs ; eux-mêmes avoient imité celui de Justinien dans son code. Tout l'ouvrage est divisé en cinq livres, les livres en titres, les titres non en chapitres, mais en capitules, ainsi appellés de ce qu'ils ne contiennent que des extraits des decrétales. Le premier livre commence par un titre sur la sainte Trinité, à l'exemple du code de Justinien ; les trois suivans expliquent les diverses especes du droit canonique, écrit & non écrit : depuis le cinquieme titre jusqu'à celui des pactes, il est parlé des élections, dignités, ordinations, & qualités requises dans les clercs ; cette partie peut être regardée comme un traité des personnes : depuis le titre des pactes jusqu'à la fin du second livre, on expose la maniere d'intenter, d'instruire, & de terminer les procès en matiere civile ecclésiastique, & c'est de-là que nous avons emprunté, suivant la remarque des savans, toute notre procédure. Le troisieme livre traite des choses ecclésiastiques, telles que sont les bénéfices, les dixmes, le droit de patronage : le quatrieme, des fiançailles, du mariage, & de ses divers empêchemens ; dans le cinquieme, il s'agit des crimes ecclésiastiques, de la forme des jugemens en matiere criminelle, des peines canoniques, & des censures.

Raymond ayant mis la derniere main à son ouvrage, le pape Grégoire IX. lui donna le sceau de l'autorité publique, & ordonna qu'on s'en servît dans les tribunaux & dans les écoles, par une constitution qu'on trouve à la tête de cette collection, & qui est adressée aux docteurs & aux étudians de l'université de Bologne : ce n'est pas néanmoins que cette collection ne fût défectueuse à bien des égards. On peut reprocher avec justice à Raimond de ce que, pour se conformer aux ordres de Grégoire IX., qui lui avoit recommandé de retrancher les superfluités dans le recueil qu'il feroit des différentes constitutions éparses en divers volumes, il a souvent regardé & retranché comme inutiles des choses qui étoient absolument nécessaires pour arriver à l'intelligence de la decrétale. Donnons-en un exemple. Le cap. jx. extra de consuetud. contient un rescrit d'Honoré III. adressé au chapitre de Paris, dont voici les paroles : Cum consuetudinis ususque longaevi non sit levis autoritas, & plerumque discordiam pariant novitates ; : autoritate vobis presentium inhibemus, ne absque episcopi vestri consensu immutetis ecclesiae vestrae constitutiones & consuetudines approbatas, vel novas etiam inducatis : si quas forte fecistis, irritas decernentes. Le rescrit conçû en ces termes ne signifie autre chose, sinon, que le chapitre ne peut faire de nouvelles constitutions sans le consentement de l'évêque : ce qui étant ainsi entendu dans le sens général, est absolument faux. Il est arrivé de-là que ce capitule a paru obscur aux anciens canonistes ; mais il n'y auroit point eu de difficulté, s'ils avoient consulté la decrétale entiere, telle qu'elle se trouve dans la cinquieme compilation, cap. j. eod. tit. Dans cette decrétale, au lieu de ces paroles, si quas forte (constitutiones) fecistis, irritas decernentes, dont Raimond se sert, on lit celles-ci : irritas decernentes (novas institutiones) si quas forte fecistis in ipsius episcopi prejudicium, postquam est regimen Parisiensis ecclesiae adeptus. Cette clause omise par Raimond ne fait-elle pas voir évidemment qu'Honoré III. n'a voulu annuller que les nouvelles constitutions faites par le chapitre sans le consentement de l'évêque, au préjudice du même évêque ? & alors la décision du pape n'aura besoin d'aucune interprétation. On reproche encore à l'auteur de la compilation, d'avoir souvent partagé une decrétale en plusieurs ; ce qui lui donne un autre sens, ou du moins la rend obscure. C'est ainsi que la decrétale du cap. v. de foro competenti, dans la troisieme collection, est divisée par Raimond en trois différentes parties, dont l'une se trouve au cap. x. extra de const. la seconde, dans le c. iij. extra ut lite pendente nihil innovetur ; & la troisieme, au cap. jv. ibid. cette division est cause qu'on ne peut entendre le sens d'aucun de ces trois capitules, à moins qu'on ne les réunisse ensemble, comme ils le sont dans l'ancienne collection : de plus en rapportant une decrétale, il omet quelquefois la précédente ou la suivante, qui jointe avec elle, offre un sens clair ; au lieu qu'elle n'en forme point lorsqu'elle en est séparée. Le cap. iij. extra de constit. qui est tiré du cap. jv. eod. in primâ compilat. en est une preuve. On lit dans les deux textes ces paroles : translato sacerdotio, necesse est ut legis translatio fiat ; quia enim simul & ab eodem & sub eadem sponsione utraque data sunt, quod de uno dicitur, necesse est ut de altero intelligatur. Ce passage qui se trouve isolé dans Raimond est obscur, & on ne comprend pas en quoi consiste la translation de la loi : mais si on compare le même texte avec le cap. iij. & v. de la premiere collection que Raimond a omis dans la sienne, alors on aura la véritable espece proposée par l'ancien compilateur, & le vrai sens de ces paroles, qui signifient que les préceptes de l'ancienne loi ont été abrogés par la loi de grace ; parce que le sacerdoce & la loi ancienne ayant été donnés en même tems & sous la même promesse, comme il est dit dans notre capitule, & le sacerdoce ayant été transféré, & un nouveau pontife nous étant donné en la personne de J. C. il s'ensuit de là, qu'il étoit nécessaire qu'on nous donnât aussi une nouvelle loi, & qu'elle abrogeât l'ancienne, quant aux préceptes mystiques & aux cérémonies légales, dont il est fait mention dans ces capit. iij. & v. omis par Raimond. Enfin il est repréhensible pour avoir altéré les decrétales qu'il rapporte, en y faisant des additions : ce qui leur donne un sens différent de celui qu'elles ont dans leur source primitive. Nous nous servirons pour exemple du c. j. extra de judiciis où Raimond ajoûte cette clause, donec satisfactione praemissâ fuerit absolutus, laquelle ne se trouve ni dans le canon 87 du code d'Afrique, d'où originairement la decrétale est tirée, ni dans l'ancienne collection, & qui donne au canon un sens tout-à-fait différent. On lit dans le canon même & dans l'ancienne collection : nullus eidem Quod-vult-deo communicet, donec causa ejus qualem potuerit, terminum sumat ; ces paroles font assez connoître le droit qui étoit autrefois en vigueur, comme le remarque très-bien M. Cujas sur ce capitule. Dans ces tems-là on n'accordoit à qui que ce soit l'absolution d'une excommunication, qu'on n'eût instruit juridiquement le crime dont il étoit accusé, & qu'on n'eût entierement terminé la procédure. Mais dans les siecles postérieurs, l'usage s'est établi d'absoudre l'excommunié qui étoit contumacé, aussi-tôt qu'il avoit satisfait, c'est-à-dire donné caution de se représenter en jugement, quoique l'affaire n'eût point encore été discutée au fond ; & c'est pour concilier cet ancien canon avec la discipline de son tems, que Raimond en a changé les termes. Nous nous contentons de citer quelques exemples des imperfections qui se rencontrent dans la collection de Grégoire IX. mais nous observerons que dans les éditions récentes de cette collection, on a ajoûté en caracteres italiques ce qui avoit été retranché par Raimond, & ce qu'il étoit indispensable de rapporter pour bien entendre l'espece du capitule. Ces additions, qu'on a appellées depuis dans les écoles pars decisa, ont été faites par Antoine le Conte, François Pegna Espagnol, & dans l'édition romaine : il faut avouer néanmoins qu'on ne les a pas faites dans tous les endroits nécessaires, & qu'il reste encore beaucoup de choses à desirer ; d'où il resulte que nonobstant ces supplémens, il est très-avantageux, non-seulement de recourir aux anciennes decrétales, mais même de remonter jusqu'aux premieres sources, puisque les anciennes collections se trouvent souvent elles-mêmes mutilées, & que les monumens apocryphes y sont confondus avec ceux qui sont authentiques : telle est en effet la méthode dont MM. Cujas, Florent, Jean de la Coste, & sur-tout Antoine Augustin dans ses notes sur la premiere collection, se sont servis avec le plus grand succès.

Grégoire IX. en confirmant le nouveau recueil de decrétales, défendit par la même constitution qu'on osât en entreprendre un autre sans la permission expresse du saint siége, & il n'en parut point jusqu'à Boniface VIII. ainsi pendant l'espace de plus de 70 ans le corps de droit canonique ne renferma que le decret de Gratien & les decrétales de Grégoire IX. Cependant après la publication des decrétales, Grégoire IX. & les papes ses successeurs donnerent en différentes occasions de nouveaux rescrits ; mais leur authenticité n'étoit reconnue ni dans les écoles, ni dans les tribunaux : c'est pourquoi Boniface VIII. la quatrieme année de son pontificat, vers la fin du treizieme siecle, fit publier sous son nom une nouvelle compilation ; elle fut l'ouvrage de Guillaume de Mandagotto archevêque d'Embrun, de Berenger Fredoni évêque de Beziers, & de Richard de Senis vice-chancelier de l'Eglise romaine, tous trois élevés depuis au cardinalat. Cette collection contient les dernieres épîtres de Grégoire IX. celles des papes qui lui ont succédé ; les decrets des deux conciles généraux de Lyon, dont l'un s'est tenu en l'an 1245 sous Innocent IV. & l'autre en l'an 1274 sous Grégoire X. & enfin les constitutions de Boniface VIII. On appelle cette collection le Sexte, parce que Boniface voulut qu'on la joignît au livre des decrétales, pour lui servir de supplément. Elle est divisée en cinq livres, soûdivisée en titres & en capitules, & les matieres y sont distribuées dans le même ordre que dans celle de Grégoire IX. Au commencement du quatorzieme siecle, Clément V. qui tint le saint siége à Avignon, fit faire une nouvelle compilation des decrétales, composée en partie des canons du concile de Vienne, auquel il présida, & en partie de ses propres constitutions ; mais surpris par la mort, il n'eut pas le tems de la publier, & ce fut par les ordres de son successeur Jean XXII. qu'elle vit le jour en 1317. Cette collection est appellée Clémentines : du nom de son auteur, & parce qu'elle ne renferme que des constitutions de ce souverain pontife : elle est également divisée en cinq titres, qui sont aussi soûdivisés en titres & en capitules, ou Clémentines. Outre cette collection, le même pape Jean XXII. qui siégea pareillement à Avignon, donna différentes constitutions pendant l'espace de dix-huit ans que dura son pontificat, dont vingt ont été recueillies & publiées par un auteur anonyme, & c'est ce qu'on appelle les extravagantes de Jean XXII. Cette collection est divisée en quatorze titres, sans aucune distinction de livres, à cause de son peu d'étendue. Enfin l'an 1484 il parut un nouveau recueil qui porte le nom d'extravagantes communes, parce qu'il est composé des constitutions de vingt-cinq papes, depuis le pape Urbain IV. (si l'inscription du cap. 1. de simoniâ, est vraie) jusqu'au pape Sixte IV. lesquels ont occupé le saint siége pendant plus de deux cent vingt ans, c'est-à-dire depuis l'année 1262 jusqu'à l'année 1483. Ce recueil est divisé en cinq livres ; mais attendu qu'on n'y trouve aucune decrétale qui regarde le mariage, on dit que le quatrieme livre manque. Ces deux dernieres collections sont l'ouvrage d'auteurs anonymes, & n'ont été confirmées par aucune bulle, ni envoyées aux universités : c'est par cette raison qu'on les a appellées extravagantes, comme qui diroit vagantes extra corpus juris canonici, & elles ont retenu ce nom, quoique par la suite elles y ayent été insérées. Ainsi le corps du droit canonique renferme aujourd'hui six collections ; savoir, le decret de Gratien, les decrétales de Grégoire IX. le Sexte de Boniface VIII. les Clémentines, les Extravagantes de Jean XXII. & les Extravagantes communes. Nous avons vû dans l'article DECRET, de quelle autorité est le recueil de Gratien, nous allons examiner ici quelle est celle des diverses collections des decrétales.

Nous avons dit en parlant du decret de Gratien, qu'il n'a par lui-même aucune autorité, ce qui doit s'étendre aux Extravagantes de Jean XXII. & aux Extravagantes communes, qui sont deux ouvrages anonymes & destitués de toute autorité publique. Il n'en est pas de même des decrétales de Grégoire IX. du Sexte & des Clémentines, composées & publiées par ordre de souverains pontifes ; ainsi dans les pays d'obédience, où le pape réunit l'autorité temporelle à la spirituelle, il n'est point douteux que les decrétales des souverains pontifes, & les recueils qu'ils en ont fait faire, n'ayent force de loi ; mais en France & dans les autres pays libres, dans lesquels les constitutions des papes n'ont de vigueur qu'autant qu'elles ont été approuvées par le prince, les compilations qu'ils font publier ont le même sort, c'est-à-dire qu'elles ont besoin d'acceptation pour qu'elles soient regardées comme lois. Cela posé, on demande si les decrétales de Grégoire IX. ont jamais été reçues dans le royaume. Charles Dumoulins dans son commentaire sur l'édit de Henri II. vulgairement appellé l'édit des petites dates, observe glose xv. num. 250. que dans les registres de la cour on trouve un conseil donné au roi par Eudes duc de Bourgogne, de ne point recevoir dans son royaume les nouvelles constitutions des papes. Le même auteur ajoûte qu'en effet elles ne sont point admises dans ce qui concerne la jurisdiction séculiere, ni même en matiere spirituelle, si elles sont contraires aux droits & aux libertés de l'Eglise gallicane ; & il dit que cela est d'autant moins surprenant, que la cour de Rome elle-même ne reçoit pas toutes les decrétales insérées dans les collections publiques. Conformément à cela, M. Florent, dans sa préface de auctoritate Gratiani & aliarum collectionum, prétend que les decrétales n'ont jamais reçu en France le sceau de l'autorité publique, & quoiqu'on les enseigne dans les écoles, en vertu de cette autorité, qu'il n'en faut pas conclure qu'elles ont été admises, mais qu'on doit les regarder du même oeil que les livres du droit civil qu'on enseigne publiquement par ordre de nos Rois, quoiqu'ils ne leur ayent jamais donné force de loi. Pour preuve de ce qu'il avance, il cite une lettre manuscrite de Philippe-le-Bel adressée à l'université d'Orléans, où ce monarque s'exprime en ces termes : Non putet igitur aliquis nos recipere vel primogenitores nostros recepisse consuetudines quaslibet sive leges, ex eo quod eas in diversis locis & studiis regni nostri per scholasticos legi sinatur ; multa nempe namque eruditioni & doctrinae proficiunt, licet recepta non fuerint, nec ecclesia recipit quamplures canones qui per desuetudinem abierunt, vel ab initio non fuêre recepti, licet in scholis à studiosis propter eruditionem legantur. Scire namque sensus, ritus & mores hominum diversorum, locorum & temporum, valdè proficit ad cujuscumque doctrinam. Cette lettre est de l'année 1312. On ne peut nier cependant qu'on ne se soit servi des decrétales, & qu'on ne s'en serve encore aujourd'hui dans les tribunaux, lorsqu'elles ne sont pas contraires aux libertés de l'église gallicane ; d'où l'on peut conclure que dans ces cas-là elles sont reçues, du moins tacitement, par l'usage, & parce que nos rois ne s'y sont point opposés : & il ne faut point à cet égard séparer le Sexte de Boniface VIII. des autres collections, quoique plusieurs soûtiennent que celle-là spécialement n'est point admise, à cause de la fameuse querelle entre Philippe le Bel & ce pape. Ils se fondent sur la glose du capitule xvj. de elect. in sexto, où il est dit nommément que les constitutions du Sexte ne sont point reçues dans le royaume ; mais nous croyons avec M. Doujat, lib. IV. praenot. canon. cap. xxjv. num. 7. devoir rejetter cette opinion comme fausse ; premierement, parce que la compilation de Boniface a vû le jour avant qu'il eût eu aucun démêlé avec Philippe le Bel. De plus, la bulle unam sanctam, où ce pape, aveuglé par une ambition demesurée, s'efforce d'établir que le souverain pontife a droit d'instituer, de corriger & de déposer les souverains, n'est point rapportée dans le Sexte, mais dans le cap. j. de majoritate & obedientiâ, extravag. comm. où l'on trouve en même tems, cap. ij. ibid. la bulle Meruit de Clément V. par laquelle il déclare qu'il ne prétend point que la constitution de Boniface porte aucun préjudice au roi ni au royaume de France, ni qu'elle les rende plus sujets à l'Eglise romaine, qu'ils l'étoient auparavant. Enfin il est vraisemblable que les paroles attribuées à la glose sur le cap. xvj. de electione in sexto, ne lui appartiennent point, mais qu'elles auront été ajoûtées après-coup, par le zele inconsidéré de quelque docteur françois. En effet, elles ne se trouvent que dans l'édition d'Anvers, & non dans les autres, pas même dans celle de Charles Dumoulins, qui certainement ne les auroit pas omises, si elles avoient appartenu à la glose.

Au reste, l'illustre M. de Marca dans son traité de concordiâ sacerdotii & imperii ; lib. III. c. vj. prouve la nécessité & l'utilité de l'étude des decrétales. Pour réduire en peu de mots les raisons qu'il en apporte, il suffit de rappeller ce que nous avons déjà remarqué au commencement de cet article ; savoir, que l'autorité des conciles provinciaux ayant diminué insensiblement, & ensuite ayant été entierement anéantie, attendu que les assemblées d'évêques étoient devenues plus difficiles après la division de l'empire de Charlemagne, à cause des guerres sanglantes que ses successeurs se faisoient les uns aux autres, il en étoit résulté que les souverains pontifes étoient parvenus au plus haut degré de puissance, & qu'ils s'étoient arrogés le droit de faire des lois, & d'attirer à eux seuls la connoissance de toutes les affaires ; les princes eux-mêmes, qui souvent avoient besoin de leur crédit, favorisant leur ambition. Ce changement a donné lieu à une nouvelle maniere de procéder dans les jugemens ecclésiastiques : de-là tant de différentes constitutions touchant les élections, les collations des bénéfices, les empêchemens du mariage, les excommunications, les maisons religieuses, les privileges, les exemptions, & beaucoup d'autres points qui subsistent encore aujourd'hui ; ensorte que l'ancien droit ne suffit plus pour terminer les contestations, & qu'on est obligé d'avoir recours aux decrétales qui ont engendré ces différentes formes. Mais s'il est à-propos de bien connoître ces collections & de les étudier à fond, il est encore nécessaire de consulter les auteurs qui les ont interpretées ; c'est pourquoi nous croyons devoir indiquer ici ceux que nous regardons comme les meilleurs. Sur les decrétales de Grégoire IX. nous indiquerons Vanespen, tome IV. de ses oeuvres, édit. de Louvain 1753. Cet auteur a fait d'excellentes observations sur les canons du concile de Tours, & ceux des conciles de Latran III. & IV. qui sont rapportés dans cette collection. Nous ajoûterons M. Cujas, qui a commenté les second, troisieme & quatrieme livres presqu'en entier ; MM. Jean de la Coste & Florent, qui ont écrit plusieurs traités particuliers sur différens titres de cette même collection ; Charles Dumoulins, dont on ne doit pas négliger les notes, tant sur cette collection que les suivantes ; M. Ciron, qui a jetté une grande érudition dans ses paratitles sur les cinq livres des decrétales ; M. Hauteserre, qui a commenté les decrétales d'Innocent III. On y peut joindre l'édition qu'a faite M. Baluze des épîtres du même pape, & celle de M. Bosquet évêque de Montpellier ; enfin Gonzalès, dont le grand commentaire sur toute la collection de Grégoire IX. est fort estimé : cet auteur néanmoins étant dans les principes ultramontains, doit être lû avec précaution. Sur le Sexte, nous nous contenterons d'indiquer Vanespen, tome IV. ibid. qui a fait également des observations sur les canons des deux conciles généraux de Lyon, qu'on trouve répandus dans cette collection ; sur les Clémentines, le commentaire qu'en a fait M. Hauteserre. A l'égard des deux dernieres collections, on peut s'en tenir à la lecture du texte, & aux notes de Charles Dumoulins. Cet article est de M. BOUCHAUD, docteur aggrégé de la faculté de Droit.

DECRETALES, (fausses) Hist. eccles. Les fausses decrétales sont celles qu'on trouve rassemblées dans la collection qui porte le nom d'Isidore Mercator ; on ignore l'époque précise de cette collection ; quel en est le véritable auteur, & on ne peut à cet égard que se livrer à des conjectures. Le cardinal d'Aguirre, tome I. des conciles d'Espagne, dissertat. j. croit que les fausses decrétales ont été composées par Isidore évêque de Séville, qui étoit un des plus célebres écrivains de son siecle ; il a depuis été canonisé, & il tient un rang distingué parmi les docteurs de l'Eglise. Le cardinal se fonde principalement sur l'autorité d'Hincmar de Reims, qui les lui attribue nommément, epist. vij. cap. 12. mais l'examen de l'ouvrage même réfute cette opinion. En effet, on y trouve plusieurs monumens qui n'ont vû le jour qu'après la mort de cet illustre prélat ; tels sont les canons du sixieme concile général, ceux des conciles de Tolede, depuis le sixieme jusqu'au dix-septieme ; ceux du concile de Merida, & du second concile de Prague. Or Isidore est mort en 636, suivant le témoignage unanime de tous ceux qui ont écrit sa vie, & le VIe concile général s'est tenu l'an 680 ; le VIe de Tolede, l'an 638, & les autres sont beaucoup plus récens. Le cardinal ne se dissimule point cette difficulté ; mais il prétend que la plus grande partie, tant de la préface où il est fait mention de ce sixieme concile, que de l'ouvrage, appartient à Isidore de Séville : & que quelqu'écrivain plus moderne y aura ajoûté ces monumens. Ce qui le détermine à prendre ce parti, c'est que l'auteur dans sa préface annonce qu'il a été obligé à faire cet ouvrage par quatre-vingt évêques & autres serviteurs de Dieu. Sur cela le cardinal demande quel autre qu'Isidore de Séville a été d'un assez grand poids en Espagne, pour que quatre-vingt évêques de ce royaume l'engageassent à travailler à ce recueil ; & il ajoûte qu'il n'y en a point d'autre sur qui on puisse jetter les yeux, ni porter ce jugement. Cette réflexion néanmoins est bientôt détruite par une autre qui s'offre naturellement à l'esprit ; savoir, qu'il est encore moins probable qu'un livre composé par un homme aussi célebre & à la sollicitation de tant de prélats, ait échappé à la vigilance de tous ceux qui ont recueilli ses oeuvres, & qu'aucun d'eux n'en ait parlé. Secondement, il paroit que l'auteur de la compilation a vécu bien avant dans le huitieme siecle, puisqu'on y rapporte des pieces qui n'ont paru que vers le milieu de ce siecle ; telle est la lettre de Boniface I. archevêque de Mayence, écrite au roi Thibaud en l'an 744, plus de cent années par conséquent après la mort d'Isidore. De plus, l'on n'a découvert jusqu'à présent aucun exemplaire qui porte le nom de cet évêque. Il est bien vrai que le cardinal d'Aguirre dit avoir vû un manuscrit de cette collection dans la bibliotheque du Vatican, qui paroît avoir environ 830 années d'ancienneté, & être du tems de Nicolas I. où il finit, & qu'à la tête du manuscrit on lit en grandes lettres, incipit praefatio Isidori episcopi : mais comme il n'ajoûte point Hispalensis, on ne peut rien en conclure ; & quand bien même ce mot y seroit joint, il ne s'ensuivroit pas que ce fût véritablement l'ouvrage d'Isidore de Séville : car si l'auteur a eu la hardiesse d'attribuer faussement tant de decrétales aux premiers papes, pourquoi n'auroit-il pas eu celle d'usurper le nom d'Isidore de Séville, pour accréditer son ouvrage ? Par la même raison, de ce qu'on trouve dans la préface de ce recueil divers passages qui se rencontrent au cinquieme livre des étymologies d'Isidore, suivant la remarque des correcteurs romains, ce n'est pas une preuve que cette préface soit de lui, comme le prétend le cardinal. En effet, l'auteur a pû coudre ces passages à sa préface, de même qu'il a cousu différens passages des saints peres aux decrétales qu'il rapporte. Un nouveau motif de nous faire rejetter le sentiment du cardinal, c'est la barbarie de style qui regne dans cette compilation, en cela différent de celui d'Isidore de Séville versé dans les bonnes lettres, & qui a écrit d'une maniere beaucoup plus pure. Quel sera donc l'auteur de cette collection ? Suivant l'opinion la plus généralement reçue, on la donne à un Isidore surnommé Mercator, & cela à cause de ces paroles de la préface, Isidorus Mercator servus Christi, lectori conservo suo : c'est ainsi qu'elle est rapportée dans Yves de Chartres & au commencement du premier tome des conciles du P. Labbé ; elle est un peu différente dans Gratien sur le canon IV. de la distinction xvj. où le nom de Mercator est supprimé ; & même les correcteurs romains, dans leur seconde note sur cet endroit de Gratien, observent que dans plusieurs exemplaires, au lieu du surnom de Mercator, on lit celui de Peccator : quelques-uns même avancent, & de ce nombre est M. de Marca, lib. III. de concordiâ sacerd. & imp. cap. v. que cette leçon est la véritable, & que celle de Mercator ne tire son origine que d'une faute des copistes. Ils ajoûtent que le surnom de Peccator vient de ce que plusieurs évêques souscrivant aux conciles, prenoient le titre de pécheurs, ainsi qu'on le voit dans le premier concile de Tours, dans le troisieme de Paris, dans le second de Tours, & dans le premier de Mâcon ; & dans l'église greque les évêques affectoient de s'appeller . Un troisieme système sur l'auteur de la collection des fausses decrétales, est celui que nous présente la chronique de Julien de Tolede, imprimée à Paris dans le siecle dernier, par les soins de Laurent Ramirez Espagnol. Cette chronique dit expressément que le recueil dont il s'agit ici, a été composé par Isidore Mercator évêque de Xativa (c'est une ville de l'île Majorque, qui releve de l'archevêché de Valence en Espagne) ; qu'il s'est fait aider dans ce travail par un moine, & qu'il est mort l'an 805 : mais la foi de cette chronique est suspecte parmi les savans, & avec raison. En effet, l'éditeur nous apprend que Julien archevêque de Tolede, est monté sur ce siége en l'an 680, & est mort en 690 ; qu'il a présidé à plusieurs conciles pendant cet intervalle, entr'autres au douzieme concile de Tolede, tenu en 681. Cela posé, il n'a pû voir ni raconter la mort de cet évêque de Xativa, arrivée en 805, non-seulement suivant l'hypothese où lui Julien seroit décédé en 690, mais encore suivant la date de l'année 680, où il est parvenu à l'archevêché de Tolede, car alors il devoit être âgé de plus de trente ans, selon les regles de la discipline, & il auroit fallu qu'il eût vécu au-delà de cent cinquante-cinq ans pour arriver à l'année 805, qui est celle où l'on place la mort de cet Isidore Mercator : & on ne peut éluder l'objection en se retranchant à dire qu'il y a faute d'impression sur cette derniere époque, & qu'au lieu de l'année 805 on doit lire 705 ; car ce changement fait naître une autre difficulté. Dans la collection il est fait mention du pape Zacharie, qui néanmoins n'est parvenu au souverain pontificat qu'en 741. Comment accorder la date de l'année 705, qu'on suppose maintenant être celle de la mort d'Isidore, avec le tems où le pape Zacharie a commencé d'occuper le saint siége ? Enfin David Blondel écrivain protestant, mais habile critique, soûtient dans son ouvrage intitulé pseudo-Isidorus, chap. jv. & v. de ses prolégomenes, que cette collection ne nous est point venue d'Espagne, Il insiste sur ce que depuis l'an 850 jusqu'à l'an 900, qui est l'espace de tems où elle doit être placée, ce royaume gémissoit sous la cruelle domination des Sarrasins, sur-tout après le concile de Cordoüe tenu en 852, dans lequel on défendit aux chrétiens de rechercher le martyre par un zele indiscret, & d'attirer par-là sur l'église une violente persécution. Ce decret, tout sage qu'il étoit, & conforme à la prudence humaine que la religion n'exclud point, étant mal observé, on irrita si fort les Arabes, qu'ils brûlerent presque toutes les églises, disperserent ou firent mourir les évêques, & ne souffrirent point qu'ils fussent remplacés. Telle fut la déplorable situation des Espagnols jusqu'à l'année 1221, & il est hors de toute vraisemblance, selon Blondel, que dans le tems même où ils avoient à peine celui de respirer, il se soit trouvé un de leurs compatriotes assez insensible aux malheurs de la patrie, pour s'occuper alors à fabriquer des pieces sous les noms des papes du second & du troisieme siecles. Il soupçonne donc qu'un Allemand est l'auteur de cette collection, d'autant plus que ce fut Riculphe archevêque de Mayence, qui la répandit en France, comme nous l'apprenons d'Hincmar de Reims dans son opuscule des 55 chapitres contre Hincmar de Laon, ch. jv. Sans adopter précisément le système de Blondel, qui veut que Mayence ait été le berceau du recueil des fausses decrétales, nous nous contenterons de remarquer que le même Riculphe avoit beaucoup de ces pieces supposées. On voit au livre VII. des capitulaires, cap. ccv. qu'il avoit apporté à Wormes une épître du pape Grégoire, dont jusqu'alors on n'avoit point entendu parler, & dont par la suite il n'est resté aucun vestige. Au reste, quoiqu'il soit assez constant que la compilation des fausses decrétales n'appartient à aucun Isidore, comme cependant elle est connue sous le nom d'Isidore Mercator, nous continuerons de l'appeller ainsi.

Cette collection renferme les cinquante canons des apôtres, que Denis le Petit avoit rapportés dans la sienne ; mais ce n'est point ici la même version. Ensuite viennent les canons du second concile général & ceux du concile d'Ephese, qui avoient été omis par Denis. Elle contient aussi les conciles d'Afrique, mais dans un autre ordre, & beaucoup moins exact que celui de Denis, qui les a copiés d'après le code des canons de l'Eglise d'Afrique. On y trouve encore dix-sept conciles de France, un grand nombre de conciles d'Espagne, & entr'autres ceux de Tolede jusqu'au dix-septieme, qui s'est tenu en 694. En tout ceci Isidore n'est point repréhensible, si ce n'est pour avoir mal observé l'ordre des tems, sans avoir eu plus d'égard à celui des matieres, comme avoient fait avant lui plusieurs compilateurs. Voici où il commence à devenir coupable de supposition. Il rapporte sous le nom des papes des premiers siecles, depuis Clément I. jusqu'à Sirice, un nombre infini de decrétales inconnues jusqu'alors, & avec la même confiance que si elles contenoient la vraie discipline de l'Eglise des premiers tems. Il ne s'arrête point là, il y joint plusieurs autres monumens apocryphes : tels sont la fausse donation de Constantin ; le prétendu concile de Rome sous Sylvestre ; la lettre d'Athanase à Marc, dont une partie est citée dans Gratien, distinct. xvj. can. 12. celle d'Anastase successeur de Sirice, adressée aux évêques de Germanie & de Bourgogne ; celle de Sixte III. aux Orientaux. Le grand saint Léon lui-même n'a point été à l'abri de ses téméraires entreprises ; l'imposteur lui attribue faussement une lettre touchant les priviléges des chorévêques. Le P. Labbé avoit conjecturé la fausseté de cette piece, mais elle est démontrée dans la onzieme dissertation du P. Quesnel. Il suppose pareillement une lettre de Jean I. à l'archevêque Zacharie, une de Boniface II. à Eulalie d'Alexandrie, une de Jean III. adressée aux évêques de France & de Bourgogne, une de Grégoire le Grand, contenant un privilege du monastere de saint Médard ; une du même, adressée à Félix évêque de Messine, & plusieurs autres qu'il attribue faussement à divers auteurs. Voyez le recueil qu'en a fait David Blondel dans son faux Isidore. En un mot l'imposteur n'a épargné personne.

L'artifice d'Isidore, tout grossier qu'il étoit, en imposa à toute l'église latine. Les noms qui se trouvoient à la tête des pieces qui composoient ce recueil, étoient ceux des premiers souverains pontifes, dont plusieurs avoient souffert le martyre pour la cause de la religion. Ces noms ne pûrent que le rendre recommandable, & le faire recevoir avec la plus grande vénération. D'ailleurs l'objet principal de l'imposteur avoit été d'étendre l'autorité du S. siége & des évêques. Dans cette vûe il établit que les évêques ne peuvent être jugés définitivement que par le pape seul, & il répete souvent cette maxime. Toutefois on trouve dans l'histoire ecclésiastique bien des exemples du contraire ; & pour nous arrêter à un des plus remarquables, Paul de Samosate évêque d'Antioche fut jugé & déposé par les évêques d'Orient & des provinces voisines, sans la participation du pape. Ils se contenterent de lui en donner avis après la chose faite, comme il se voit par leur lettre synodale, & le pape ne s'en plaignit point : Euseb. liv. VII. chapitre xxx. De plus, le faussaire représente comme ordinaires les appellations à Rome. Il paroît qu'il avoit fort à coeur cet article, par le soin qu'il prend de répandre dans tout son ouvrage, que non-seulement tout évêque, mais tout prêtre, & en général toute personne opprimée, peut en tout état de cause appeller directement au pape. Il fait parler sur ce sujet jusqu'à neuf souverains pontifes, Anaclet, Sixte I, Sixte II, Fabien, Corneille, Victor, Zephirin, Marcel, & Jules. Mais S. Cyprien qui vivoit du tems de S. Fabien & de S. Corneille, non-seulement s'est opposé aux appellations, mais encore a donné des raisons solides de n'y pas déferer, epist. ljx. Du tems de S. Augustin, elles n'étoient point encore en usage dans l'église d'Afrique, comme il paroît par la lettre du concile tenu en 426, adressée au pape Célestin ; & si en vertu du concile de Sardique on en voit quelques exemples, ce n'est, jusqu'au neuvieme siecle, que de la part des évêques des grands siéges qui n'avoient point d'autre supérieur que le pape. Il pose encore comme un principe incontestable, qu'on ne peut tenir aucun concile, même provincial, sans la permission du pape. Nous avons démontré ailleurs qu'on étoit bien éloigné d'observer cette regle pendant les neuf premiers siecles, tant par rapport aux conciles oecuméniques, que nationaux & provinciaux ; voyez l'article CONCILE.

Les fausses decrétales favorisant l'impunité des évêques, & plus encore les prétentions ambitieuses des souverains pontifes, il n'est pas étonnant que les uns & les autres les ayent adoptées avec empressement, & s'en soient servi dans les occasions qui se présenterent. C'est ainsi que Rotade évêque de Soissons, qui dans un concile provincial tenu à S. Crespin de Soissons en 861, avoit été privé de la communion épiscopale pour cause de desobéissance, appella au S. siege. Hincmar de Reims son métropolitain, nonobstant cet appel, le fit déposer dans un concile assemblé à S. Médard de Soissons, sous le prétexte que depuis il y avoit renoncé & s'étoit soûmis au jugement des évêques. Le pape Nicolas I. instruit de l'affaire, écrivit à Hincmar, & blâma sa conduite. Vous deviez, dit-il, honorer la mémoire de S. Pierre, & attendre notre jugement quand même Rotade n'eût point appellé. Et dans une autre lettre au même Hincmar sur la même affaire, il le menace de l'excommunier s'il ne rétablit pas Rotade. Ce pape fit plus encore ; car Rotade étant venu à Rome, il le déclara absous dans un concile tenu la veille de Noel en 864, & le renvoya à son siége avec des lettres. Celle qu'il adresse à tous les évêques des Gaules est digne de remarque ; c'est la lettre 47 de ce pontife : voici comme le pape y parle : " Ce que vous dites est absurde (nous nous servons ici de M. Fleuri), que Rotade, après avoir appellé au saint siége, ait changé de langage pour se soumettre de nouveau à votre jugement. Quand il l'auroit fait, vous deviez le redresser & lui apprendre qu'on n'appelle point d'un juge supérieur à un inférieur. Mais encore qu'il n'eût pas appellé au saint siége, vous n'avez dû en aucune maniere déposer un évêque sans notre participation, au préjudice de tant de decrétales de nos prédecesseurs ; car si c'est par leur jugement que les écrits des autres docteurs sont approuvés ou rejettés, combien plus doit-on respecter ce qu'ils ont écrit eux-mêmes pour décider sur la doctrine ou la discipline ? Quelques-uns de vous disent que ces decrétales ne sont point dans le code des canons ; cependant quand ils les trouvent favorables à leurs intentions, ils s'en servent sans distinction, & ne les rejettent que pour diminuer la puissance du saint siége. Que s'il faut rejetter les decrétales des anciens papes, parce qu'elles ne sont pas dans le code des canons, il faut donc rejetter les écrits de S. Grégoire & des autres peres, & même les saintes Ecritures ". Là-dessus M. Fleuri fait cette observation, que quoiqu'il soit vrai que de n'être pas dans le corps des canons ne fût pas une raison suffisante pour les rejetter, il falloit du moins examiner si elles étoient véritablement des papes dont elles portoient les noms ; mais c'est ce que l'ignorance de la critique ne permettoit pas alors. Le pape ensuite continue & prouve par l'autorité de S. Léon & de S. Gélase, que l'on doit recevoir généralement toutes les decrétales des papes. Il ajoute : " Vous dites que les jugemens des évêques ne sont pas des causes majeures ; nous soûtenons qu'elles sont d'autant plus grandes, que les évêques tiennent un plus grand rang dans l'Eglise. Direz-vous qu'il n'y a que les affaires des métropolitains qui soient des causes majeures ? Mais ils ne sont pas d'un autre ordre que les évêques, & nous n'exigeons pas des temoins ou des juges d'autre qualité pour les uns & pour les autres ; c'est pourquoi nous voulons que les causes des uns & des autres nous soient reservées ". Et ensuite : " Se trouvera-t-il quelqu'un assez déraisonnable pour dire que l'on doive conserver à toutes les églises leurs priviléges, & que la seule église romaine doit perdre les siens " ? Il conclud en leur ordonnant de recevoir Rotade & de le rétablir. Nous voyons dans cette lettre de Nicolas I. l'usage qu'il fait des fausses decrétales ; il en prend tout l'esprit & en adopte toutes les maximes. Son successeur Adrien II. ne paroît pas moins zélé dans l'affaire d'Hincmar de Laon. Ce prélat s'étoit rendu odieux au clergé & au peuple de son diocèse par ses injustices & ses violences. Ayant été accusé au concile de Verberie, en 869, où présidoit Hincmar de Reims son oncle & son métropolitain, il appella au pape, & demanda la permission d'aller à Rome, qui lui fut refusée. On suspendit seulement la procédure, & on ne passa pas outre. Mais sur de nouveaux sujets de plaintes que le roi Charles le Chauve & Hincmar de Reims eurent contre lui, on le cita d'abord au concile d'Attigni où il comparut, mais bien-tôt après il prit la fuite ; ensuite au concile de Douzi, où il renouvella son appel. Après avoir employé divers subterfuges pour éviter de répondre aux accusations qu'on lui intentoit, il y fut déposé. Le concile écrivit au pape Adrien une lettre synodale, en lui envoyant les actes dont il demande la confirmation, ou que du moins si le pape veut que la cause soit jugée de nouveau, elle soit renvoyée sur les lieux, & qu'Hincmar de Laon demeure cependant excommunié : la lettre est du 6 Septembre 871. Le pape Adrien loin d'acquiescer au jugement du concile, desapprouva dans les termes les plus forts la condamnation d'Hincmar de Laon, comme il paroît par ses lettres, l'une adressée aux évêques du concile, & l'autre au roi, tom. VIII. des conciles, pag. 932. & suiv. Il dit aux évêques, que puisqu'Hincmar de Laon crioit dans le concile qu'il vouloit se défendre devant le saint siége, il ne falloit pas prononcer de condamnation contre lui. Dans sa lettre au roi Charles, il repete mot pour mot la même chose touchant Hincmar de Laon, & veut que le roi l'envoye à Rome avec escorte. Nous croyons ne pouvoir nous dispenser de rapporter la réponse vigoureuse que fit le roi Charles. Elle montre que ce prince justement jaloux des droits de sa couronne, étoit dans la ferme résolution de les soûtenir. Nous nous servirons encore ici de M. Fleuri. " Vos lettres portent, dit le roi au pape, nous voulons & nous ordonnons par l'autorité apostolique. qu'Hincmar de Laon vienne à Rome, & devant nous, appuyé de votre puissance. Nous admirons où l'auteur de cette lettre a trouvé qu'un roi obligé à corriger les méchans, & à vanger les crimes, doive envoyer à Rome un coupable condamné selon les regles, vû principalement qu'avant sa déposition il a été convaincu dans trois conciles d'entreprises contre le repos public, & qu'après sa déposition il persevere dans sa désobéissance. Nous sommes obligés de vous écrire encore, que nous autres rois de France, nés de race royale, n'avons point passé jusqu'à présent pour les lieutenans des évêques, mais pour les seigneurs de la terre. Et, comme dit S. Léon & le concile romain, les rois & les empereurs que Dieu a établis pour commander sur la terre, ont permis aux évêques de regler les affaires suivant leurs ordonnances : mais ils n'ont pas été les oeconomes des évêques ; & si vous feuilletez les registres de vos prédécesseurs, vous ne trouverez point qu'ils ayent écrit aux nôtres comme vous venez de nous écrire ". Il rapporte ensuite deux lettres de S. Grégoire, pour montrer avec quelle modestie il écrivoit non-seulement aux rois de France, mais aux exarques d'Italie. Il cite le passage du pape Gélase dans son traité de l'anathême, sur la distinction des deux puissances spirituelle & temporelle, où ce pape établit que Dieu en a séparé les fonctions. " Ne nous faites donc plus écrire, ajoûte-t-il, des commandemens & des menaces d'excommunication contraires à l'Ecriture & aux canons ; car, comme dit S. Leon, le privilége de S. Pierre subsiste quand on juge selon l'équité : d'où il s'ensuit que quand on ne suit pas cette équité, le privilége ne subsiste plus. Quant à l'accusateur que vous ordonnez qui vienne avec Hincmar, quoique ce soit contre toutes les regles, je vous déclare que si l'empereur mon neveu m'assûre la liberté des chemins, & que j'aye la paix dans mon royaume contre les payens, j'irai moi-même à Rome me porter pour accusateur, & avec tant de témoins irréprochables, qu'il paroîtra que j'ai eu raison de l'accuser. Enfin, je vous prie de ne me plus envoyer à moi ni aux évêques de mon royaume de telles lettres, afin que nous puissions toûjours leur rendre l'honneur & le respect qui leur convient ". Les évêques du concile de Douzi répondirent au pape à-peu-près sur le même ton ; & quoique la lettre ne nous soit pas restée en entier, il paroît qu'ils vouloient prouver que l'appel d'Hincmar ne devoit pas être jugé à Rome, mais en France par des juges délegués, conformément aux canons du concile de Sardique.

Ces deux exemples suffisent pour faire sentir combien les papes, dès-lors, étendoient leur jurisdiction à la faveur des fausses decrétales : on s'apperçoit néanmoins qu'ils éprouvoient de la résistance de la part des évêques de France. Ils n'osoient pas attaquer l'authenticité de ces decrétales, mais ils trouvoient l'application qu'on en faisoit odieuse & contraire aux anciens canons. Hincmar de Reims sur-tout faisoit valoir, que n'étant point rapportées dans le code des canons, elles ne pouvoient renverser la discipline établie par tant de canons & de decrets des souverains pontifes, qui étoient & postérieurs & contenus dans le code des canons. Il soutenoit que lorsqu'elles ne s'accordoient pas avec ces canons & ces decrets, on devoit les regarder comme abrogées en ces points-là. Cette façon de penser lui attira des persécutions. Flodoard, dans son histoire des évêques de l'église de Reims, nous apprend, livre III. chap. xxj. qu'on l'accusa auprès du pape Jean VIII. de ne pas recevoir les decrétales des papes ; ce qui l'obligea d'écrire une apologie que nous n'avons plus, où il déclaroit qu'il recevoit celles qui étoient approuvées par les conciles. Il sentoit donc bien que les fausses decrétales renfermoient des maximes inoüies ; mais tout grand canoniste qu'il étoit, il ne put jamais en démêler la fausseté. Il ne savoit pas assez de critique pour y voir les preuves de supposition, toutes sensibles qu'elles sont, & lui-même allegue ces decrétales dans ses lettres & ses autres opuscules. Son exemple fut suivi de plusieurs prélats. On admit d'abord celles qui n'étoient point contraires aux canons plus récens ; ensuite on se rendit encore moins scrupuleux : les conciles eux-mêmes en firent usage. C'est ainsi que dans celui de Reims tenu l'an 992, les évêques se servirent des fausses decrétales d'Anaclet, de Jules, de Damase, & des autres papes, dans la cause d'Arnoul, comme si elles avoient fait partie du corps des canons. Voyez M. de Marca, lib. II. de concordiâ sacerdot. & imp. cap. vj. §. 2. Les conciles qui furent célebrés dans la suite imiterent celui de Reims. Les papes du onzieme siècle, dont plusieurs furent vertueux & zélés pour le rétablissement de la discipline ecclésiastique, un Grégoire VII, un Urbain II, un Pascal II, un Urbain III, un Alexandre III, trouvant l'autorité de ces fausses decrétales tellement établie que personne ne pensoit plus à la contester, se crûrent obligés en conscience à soûtenir les maximes qu'ils y lisoient, persuadés que c'étoit la discipline des beaux jours de l'Eglise. Ils ne s'apperçurent point de la contrariété & de l'opposition qui regnent entre cette discipline & l'ancienne. Enfin, les compilateurs des canons, tels que Bouchard de Wormes, Yves de Chartres, & Gratien, en remplirent leur collection. Lorsqu'une fois on eut commencé à enseigner le decret publiquement dans les écoles & à le commenter, tous les théologiens polemiques & scholastiques, & tous les interprêtes du droit canon, employerent à l'envi l'un de l'autre ces fausses decrétales pour confirmer les dogmes catholiques, ou établir la discipline, & en parsemerent leurs ouvrages. Ainsi pendant l'espace de 800 ans la collection d'Isidore eut la plus grande faveur. Ce ne fut que dans le seizieme siecle que l'on conçut les premiers soupçons sur son authenticité. Erasme & plusieurs avec lui la révoquerent en doute, sur-tout M. le Conte dans sa préface sur le décret de Gratien, voyez l'article DECRET ; de même Antoine Augustin, quoiqu'il se soit servi de ces fausses decrétales dans son abregé du droit canonique, insinue néanmoins dans plusieurs endroits qu'elles lui sont suspectes ; & sur le capitule 36 de la collection d'Adrien I, il dit expressément que l'épître de Damase à Aurelius de Cartage, qu'on a mise à la tête des conciles d'Afrique, est regardée par la plûpart comme apocryphe, aussi-bien que plusieurs épîtres de papes plus anciens. Le cardinal Bellarmin qui les défend dans son traité de romano pontifice, ne nie pas cependant lib. II. cap. xjv. qu'il ne puisse s'y être glissé quelques erreurs, & n'ose avancer qu'elles soient d'une autorité incontestable. Le cardinal Baronius dans ses annales, & principalement ad annum 865, num. 8 & 9, avoue de bonne foi qu'on n'est point sûr de leur authenticité. Ce n'étoit encore là que des conjectures ; mais bien-tôt on leur porta de plus rudes atteintes : on ne s'arrêta pas à telle ou telle piece en particulier, on attaqua la compilation entiere : voici sur quels fondemens on appuya la critique qu'on en fit. 1°. Les decrétales rapportées dans la collection d'Isidore, ne sont point dans celles de Denis le Petit, qui n'a commencé à citer les decrétales des souverains pontifes qu'au pape Sirice. Cependant il nous apprend lui-même dans sa lettre à Julien, prêtre du titre de St. Anastase, qu'il avoit pris un soin extrème à les recueillir. Comme il faisoit son séjour à Rome, étant abbé d'un monastere de cette ville, il étoit à portée de fouiller dans les archives de l'église romaine : ainsi elles n'auroient pû lui échapper si elles y avoient existé. Mais si elles ne s'y trouvoient pas, & si elles ont été inconnues à l'église romaine elle-même à qui elles étoient favorables, c'est une preuve de leur fausseté. Ajoûtez qu'elles l'ont été également à toute l'Eglise ; que les peres & les conciles des huit premiers siecles, qui alors étoient fort fréquens, n'en ont fait aucune mention. Or comment accorder un silence aussi universel avec leur authenticité ? 2°. la matiere de ces épîtres que l'imposteur suppose écrites dans les premiers siecles, n'a aucun rapport avec l'état des choses de ces tems-là : on n'y dit pas un mot des persécutions, des dangers de l'Eglise, presque rien qui concerne la doctrine ? on n'y exhorte point les fideles à confesser la foi : on n'y donne aucune consolation aux martyrs : on n'y parle point de ceux qui sont tombés pendant la persécution, de la pénitence qu'ils doivent subir. Toutes ces choses néanmoins étoient agitées alors, & sur-tout dans le troisieme siecle, & les véritables ouvrages de ces tems-là en sont remplis : enfin, on ne dit rien des hérétiques des trois premiers siecles, ce qui prouve évidemment qu'elles ont été fabriquées postérieurement. 3°. Leurs dates sont presque toutes fausses : leur auteur suit en général la chronologie du livre pontifical, qui, de l'aveu de Baronius, est très-fautive. C'est un indice pressant que cette collection n'a été composée que depuis le livre pontifical. 4°. Ces fausses decrétales dans tous les endroits des passages de l'Ecriture, employent toûjours la version des livres saints appellée vulgate, qui, si elle n'a pas été faite par S. Jérome, a du moins pour la plus grande partie été revûe & corrigée par lui : donc elles sont plus récentes que S. Jérome. 5°. Toutes ces lettres sont écrites d'un même style, qui est très-barbare, & en cela très-conforme à l'ignorance du huitieme siecle. Or il n'est pas vraisemblable que tous les différens papes dont elles portent le nom, ayent affecté de conserver le même style. Il n'est pas encore vraisemblable qu'on ait écrit d'un style aussi barbare dans les deux premiers siecles, quoique la pureté de la langue latine eût déjà souffert quelqu'altération. Nous avons des auteurs de ces tems-là qui ont de l'élégance, de la pureté, & de l'énergie, tels sont Pline, Suétone, & Tacite. On en peut conclure avec assûrance, que toutes ces decrétales sont d'une même main, & qu'elles n'ont été forgées qu'après l'irruption des barbares & la décadence de l'empire romain. Outre ces raisons générales, David Blondel nous fournit dans son faux Isidore de nouvelles preuves de la fausseté de chacune de ces decrétales ; il les a toutes examinées d'un oeil severe, & c'est à lui principalement, que nous sommes redevables des lumieres que nous avons aujourd'hui sur cette compilation. Le P. Labbé savant Jésuite, a marché sur ses traces dans le tome I. de sa collection des conciles. Ils prouvent tous deux sur chacune de ces pieces en particulier, qu'elles sont tissues de passages de papes, de conciles, de peres, & d'auteurs plus récens que ceux dont elles portent le nom ; que ces passages sont mal cousus ensemble, sont mutilés & tronqués pour mieux induire en erreur les lecteurs qui ne sont pas attentifs. Ils y remarquent de très-fréquens anacronismes ; qu'on y fait mention de choses absolument inconnues à l'antiquité : par exemple, dans l'épître de S. Clément à S. Jacques frere du Seigneur, on y parle des habits dont les prêtres se servent pour célebrer l'office divin, des vases sacrés, des calices, & autres choses semblables qui n'étoient pas en usage du tems de S. Clément. On y parle encore des portiers, des archidiacres, & autres ministres de l'Eglise, qui n'ont été établis que depuis. Dans la premiere decrétale d'Anaclet, on y décrit les cérémonies de l'Eglise d'une façon qui alors n'étoit point encore usitée : on y fait mention d'archevêques, de patriarches, de primats, comme si ces titres étoient connus dès la naissance de l'Eglise. Dans la même lettre on y statue qu'on peut appeller des juges séculiers aux juges ecclésiastiques ; qu'on doit reserver au saint siége les causes majeures, ce qui est extrèmement contraire à la discipline de ce tems. Enfin chacune des pieces qui composent le recueil d'Isidore, porte avec elle des marques de supposition qui lui sont propres, & dont aucune n'a échappé à la critique de Blondel & du P. Labbé : nous ne pouvons mieux faire que d'y renvoyer le lecteur.

Au reste les fausses decrétales ont produit de grandes altérations, & des maux pour ainsi dire irréparables dans la discipline ecclésiastique ; c'est à elles qu'on doit attribuer la cessation des conciles provinciaux. Autrefois ils étoient fort fréquens ; il n'y avoit que la violence des persécutions qui en interrompît le cours. Si-tôt que les évêques se trouvoient en liberté, ils y recouroient, comme au moyen le plus efficace de maintenir la discipline : mais depuis qu'en vertu des fausses decrétales, la maxime se fut établie de n'en plus tenir sans la permission du souverain pontife, ils devinrent plus rares, parce que les évêques souffroient impatiemment que les légats du pape y présidassent, comme il étoit d'usage depuis le douzieme siecle ; ainsi on s'accoûtuma insensiblement à n'en plus tenir. En second lieu, rien n'étoit plus propre à fomenter l'impunité des crimes, que ces jugemens des évêques réservés au saint siége. Il étoit facile d'en imposer à un juge éloigné, difficile de trouver des accusateurs & des témoins. De plus, les évêques cités à Rome n'obéissoient point, soit pour cause de maladie, de pauvreté ou de quelqu'autre empêchement ; soit parce qu'ils se sentoient coupables. Ils méprisoient les censures prononcées contr'eux ; & si le pape, après les avoir déposés, nommoit un successeur, ils le repoussoient à main armée ; ce qui étoit une source intarissable de rapines, de meurtres & de séditions dans l'état, de troubles & de scandales dans l'Eglise. Troisiemement, c'est dans les fausses decrétales que les papes ont puisé le droit de transférer seuls les évêques d'un siége à un autre, & d'ériger de nouveaux évêchés. A l'égard des translations, elles étoient en général sévérement défendues par les canons du concile de Sardique & de plusieurs autres conciles : elles n'étoient tolérées que lorsque l'utilité évidente de l'église les demandoit, ce qui étoit fort rare ; & dans ce cas elles se faisoient par l'autorité du métropolitain & du concile de la province. Mais depuis qu'on a suivi les fausses decrétales, elles sont devenues fort fréquentes dans l'église latine. On a plus consulté l'ambition & la cupidité des évêques, que l'utilité de l'église ; & les papes ne les ont condamnées que lorsqu'elles étoient faites sans leur autorité, comme nous voyons dans les lettres d'Innocent III. L'érection des nouveaux évêchés, suivant l'ancienne discipline, appartenoit pareillement au concile de la province, & nous en trouvons un canon précis dans les conciles d'Afrique ; ce qui étoit conforme à l'utilité de la religion & des fideles, puisque les évêques du pays étoient seuls à portée de juger quelles étoient les villes qui avoient besoin d'évêques, & en état d'y placer des sujets propres à remplir dignement ces fonctions. Mais les fausses decrétales ont donné au pape seul le droit d'ériger de nouveaux évêchés ; & comme souvent il est éloigné des lieux dont il s'agit, il ne peut être instruit exactement, quoiqu'il nomme des commissaires & fasse faire des informations de la commodité & incommodité, ces procédures ne suppléant jamais que d'une maniere très-imparfaite à l'inspection oculaire & à la connoissance qu'on prend des choses par soi-même. Enfin une des plus grandes plaies que la discipline de l'Eglise ait reçue des fausses decrétales, c'est d'avoir multiplié à l'infini les appellations au pape : les indociles avoient par-là une voie sûre d'éviter la correction, ou du moins de la différer. Comme le pape étoit mal informé, à cause de la distance des lieux, il arrivoit souvent que le bon droit des parties étoit lésé ; au lieu que dans le pays même, les affaires eussent été jugées en connoissance de cause & avec plus de facilité. D'un autre côté, les prélats rebutés de la longueur des procédures, des frais & de la fatigue des voyages, & de beaucoup d'autres obstacles difficiles à surmonter, aimoient mieux tolérer les desordres qu'ils ne pouvoient réprimer par leur seule autorité, que d'avoir recours à un pareil remede. S'ils étoient obligés d'aller à Rome, ils étoient détournés de leurs fonctions spirituelles ; les peuples restoient sans instruction, & pendant ce tems-là l'erreur ou la corruption faisoit des progrès considérables. L'église romaine elle-même perdit le lustre éclatant dont elle avoit joüi jusqu'alors par la sainteté de ses pasteurs. L'usage fréquent des appellations attirant un concours extraordinaire d'étrangers, on vit naître dans son sein l'opulence, le faste & la grandeur : les souverains pontifes qui d'un côté enrichissoient Rome, & de l'autre la rendoient terrible à tout l'univers chrétien, cesserent bientôt de la sanctifier. Telles ont été les suites funestes des fausses decrétales dans l'église latine ; & par la raison qu'elles étoient inconnues dans l'église greque, l'ancienne discipline s'y est mieux conservée sur tous les points que nous venons de marquer. On est effrayé de voir que tant d'abus, de relâchement & de desordres, soient nés de l'ignorance profonde où l'on a été plongé pendant l'espace de plusieurs siecles : & l'on sent en même tems combien il importe d'être éclairé sur la critique, l'histoire, &c. Mais si la tranquillité & le bonheur des peuples, si la paix & la pureté des moeurs dans l'Eglise, se trouvent si étroitement liées avec la culture des connoissances humaines, les princes ne peuvent témoigner trop de zele à protéger les Lettres & ceux qui s'y adonnent, comme étant les défenseurs nés de la religion & de l'état. Les sciences sont un des plus solides remparts contre les entreprises du fanatisme, si préjudiciables à l'un & à l'autre, & l'esprit de méditation est aussi le mieux disposé à la soumission & à l'obéissance. Cet article est de M. BOUCHAUD, docteur aggrégé de la faculté de Droit.


DECRETÉadj. (Jurispr.) se dit communément de celui contre qui on a ordonné un decret. On dit, par exemple, l'accusé a été decrété de prise de corps.

En Normandie le decrété c'est la partie saisie, c'est-à-dire celui sur qui on poursuit l'adjudication par decret d'un bien saisi réellement. Coûtume de Normandie, art. 567. (A)


DECRETERv. act. (Jurispr.) signifie ordonner un decret. On decrete l'accusé d'assigné pour être oui, ou d'ajournement personnel, ou de prise de corps. (A)

Decreter les informations, c'est ordonner un decret sur le vû des charges & informations. (A)

Decreter une coûtume, c'est l'autoriser, la revêtir de lettres patentes pour lui donner force de loi. (A)


DECRETISTES. m. (Histoire mod.) canoniste chargé d'expliquer dans une école de Droit à de jeunes éleves dans cette partie de la Jurisprudence, le decret de Gratien.

DECRETISTE, (Jurisp.) dans quelques provinces, comme en Languedoc, est celui qui poursuit la vente & adjudication par decret d'un bien saisi réellement. (A)


DECRIS. m. (Comm.) défenses faites par les édits, ordonnances & déclarations du Roi, par arrêt du conseil, ou autorité des juges à qui la connoissance en appartient, d'exposer en public & de se servir dans le Commerce de certaines especes de monnoie d'or, d'argent, de billon ou de cuivre. Voy. MONNOIE.

Décri se dit aussi des défenses faites par la même autorité, de fabriquer, vendre ou porter certaines étoffes, dorures & autres choses semblables, comme le décri des toiles peintes, mousselines & étoffes des Indes, &c. Dict. du Comm. & de Trév. (G)


DECRIÉadj. (Comm.) ce qui est défendu par autorité supérieure. Les toîles, étoffes & autres marchandises étrangeres qui sont décriées, sont sujettes à confiscation, quelques-unes même à être brûlées. Dict. du Comm.


DECRIERv. act. (Comm.) défendre le commerce de quelques marchandises, ou l'exposition en public de quelques especes de monnoies. Voyez DECRI. Dict. du Comm. (G)


DECRIREverbe act. On dit en Géométrie qu'un point décrit une ligne droite ou courbe par son mouvement, lorsqu'on suppose que ce point se meut, & trace en se mouvant la ligne droite ou courbe dont il s'agit. On dit de même qu'une ligne par son mouvement décrit une surface, qu'une surface décrit un solide. Voyez DESCRIPTION. GENERATION. (O)


DECRIVANTadj. terme de Géométr. qui signifie un point, une ligne ou une surface dont le mouvement produit une ligne, une surface, un solide. Ce mot n'est plus guere en usage ; on se sert le plus ordinairement du mot générateur. Voyez GENERATEUR ou GENERATION. Voyez aussi DIRECTRICE. (O)


DECROCHERv. act. terme de Fondeur de caracteres d'Imprimerie ; c'est séparer la lettre du moule dans lequel elle a été fondue. Pour cet effet l'ouvrier se sert d'un des crochets de fer qui sont au bout du moule : l'ayant ouvert, l'ouvrier accroche la lettre par le jet, & il la fait tomber sur le banc qui est vis-à-vis de lui ; après quoi il referme le moule, fond une nouvelle lettre, & recommence l'opération.

DECROCHER, (Hydraul.) On décroche une manivelle dans une machine hydraulique, quand on veut en diminuer le produit, ou qu'on a dessein de la raccommoder. (K)


DECROISSEMENT(Physiol.) diminution du corps humain en hauteur & en substance ; état opposé à son accroissement, voyez ACCROISSEMENT. Dans l'état de décroissement, les lames osseuses faites de vaisseaux ligamenteux & cartilagineux, étant privées de leurs sucs, sont sans élasticité, les vertebres manquent de coalescence, l'épine du dos se courbe ; & comme les muscles extenseurs sont plus foibles, ils laissent nécessairement le corps se porter en-devant.

On sait que le nombre des vaisseaux du corps humain, qui est si prodigieux dans l'enfant nouveau-né, diminue à proportion qu'on avance en âge ; que dans les jeunes sujets qui prennent leur accroissement, la force des liquides surpasse celle des parties solides, qu'elle les égale ensuite ; qu'après cela les parties solides surpassent en force & en quantité les fluides ; & que finalement tous les vaisseaux se changent en cartilages & en os. C'est sur ces principes démontrés, qu'est fondée la théorie de l'accroissement & du décroissement de notre machine. Nous concevons en gros ce merveilleux phénomene, mais la connoissance des détails est au-dessus de nos foibles lumieres.

La plus grande partie des vaisseaux se trouvant entrelacés & comme enveloppés dans l'enfant qui vient de naître, les liquides poussés perpétuellement par les canaux, faisant effort contre cette résistance, ils étendent ces canaux, & en élargissent les parois dans toute leur longueur ; de sorte qu'il arrive de-là que tout s'allonge, & que l'accroissement du corps se forme, s'établit, se perfectionne. Lorsque dans l'âge qui suit la puberté tous les vaisseaux sont développés, lorsque l'abondance & l'impétuosité des fluides se trouvent balancées par les forces des solides résistans ; la cessation de croissance arrive. Dans cet état il naît peu-à-peu dans tous les vaisseaux une force telle, qu'ils commencent à opposer trop de résistance aux liquides qui y affluent : alors le corps vient à se resserrer insensiblement, & à se dessécher ; la graisse qui environne les parties solides se dissipe, & l'on apperçoit déjà les cordes des tendons sur les mains & sur les autres parties du corps. Bientôt les ligamens qui se trouvent entre les vertebres s'usant par le frottement, les vertebres viennent à se toucher ; le corps en conséquence se raccourcit, & l'épine du dos se jette en-devant. Enfin tous les vaisseaux s'ossifient par l'âge ; les glandes se détruisant, les veines lactées qui se bouchent, deviennent inutiles & calleuses, la vie se termine sans maladie : voilà la mort naturelle & inévitable : Voyez MORT, VIE, VIEILLESSE.

Ne nous arrêtons pas ici à résoudre les questions curieuses qui se présentent sur cette matiere, les plus habiles physiciens n'y répondent que par des hypotheses. Assez semblables à des taupes dans le champ de la nature, nous ne pouvons guère mieux expliquer en détail les singularités de l'accroissement & du décroissement du corps humain, qu'une taupe habituée au grand jour pourroit juger du chemin qu'un cerf parcourt dans un tems donné ; elle verroit en gros que ce cerf parcourt promtement un grand espace ; elle conjectureroit le reste à sa maniere : c'est notre position. Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.


DECROTOIRESS. f. petites brosses faites avec du poil de porc, enchâssé par houpes dans des trous faits à un petit ais mince, & coupé plus ou moins long, selon qu'on veut que les décrotoires soient plus ou moins fortes : les fortes retiennent le nom de décrotoires : les autres s'appellent polissoires.


DECROUTERv. act. (Venerie) se dit des cerfs lorsqu'ils vont au frayoir nettoyer leurs têtes après la chûte de leur bois.


DECRUEMENTS. m. (Manufact. en fil) Voyez DECRUER.


DECRUERv. act. (Manufact. en fil) c'est préparer le fil à recevoir la teinture, en lui donnant une forte lessive de cendres, le tordant, & le relavant dans de l'eau claire.


DECRUSEMENTS. m. (Manufact. en soie, & Teintur.) Voyez DECRUSER.


DECRUSERv. act. (Manuf. en soie) Il se dit dans les endroits où l'on file & devide la soie de dessus les cocons, du tems convenable qu'on les a laissés dans l'eau bouillante, pour que le dévidage s'en fasse facilement ; ainsi il y a les soies crues, & les soies décrusées ou décrues. Les crues, ce sont celles qu'on a tiré de dessus les cocons sans le secours de l'eau & de la bassine ; & les décrues ou décrusées, ce sont les autres. Les premieres ont différentes couleurs, que l'eau ne manque jamais de leur enlever.

Les Teinturiers décrusent aussi leurs soies, & cette opération qui précede la teinture, consiste chez eux à les cuire avec de bon savon, les laver & dégorger dans de l'eau claire, & les laisser tremper dans un bain d'alun froid. Voyez l'article SOIE.


DECUIREDECUIRE


DECUMAINSS. m. pl. (Hist. anc.) les fermiers des décimes, ou de la dixieme partie de la récolte des fruits de la terre. Ces traitans étoient durs ; & si les magistrats supérieurs n'eussent éclairé de près leur conduite, l'histoire qui nous a transmis leurs noms, nous auroit aussi transmis leurs vexations, car ils étoient très-disposés à vexer.


DECUPLEadj. en terme d'Arithmétique, signifie la relation ou le rapport qu'il y a entre une chose, & une autre qu'elle contient dix fois, voy. RAPPORT ; ainsi 20 est décuple de 2. Il ne faut pas confondre décuple avec décuplé : une chose est à une autre en raison décuple, lorsqu'elle est dix fois aussi grande ; & deux nombres sont en raison décuplée de deux autres nombres, lorsqu'ils sont comme la racine dixieme de ces nombres : ainsi 2 est 1 en raison décuplée de 210. à 1 ; car la racine dixieme de 210. est 2. Voyez RACINE. Voyez aussi DOUBLE & DOUBLEE, &c. (O)


DECURIES. f. (Hist. anc.) compagnie ou société de dix personnes rangées sous un chef appellé décurion. Voyez DECURION.

La cavalerie romaine étoit rangée par décuries.

Romulus divisa le peuple romain en trois tribus, à chacune desquelles commandoit un tribun, & chaque tribu en dix centuries, à la tête desquelles étoient les centurions ; & chaque centurie en dix décuries, à laquelle commandoit le décurion. Voyez CENTURIE. Chambers. (G)


DECURIONS. m. (Hist. anc.) c'étoit le chef ou commandant d'une décurie, soit dans les armées romaines, soit dans le college, soit dans l'assemblée du peuple. Voyez DECURIE.

DECURION MUNICIPAL, (Hist. anc.) étoit le nom qu'on donnoit aux sénateurs des colonies romaines. Voyez MUNICIPAL. On les appelloit décurions, parce que leur cour ou compagnie consistoit en dix personnes. Voyez DECURIE.

Les villes d'Italie, au moins celles qui étoient colonies romaines, avoient part sous Auguste à l'élection des magistrats municipaux de la république, & cela par le moyen de leurs décurions ou sénateurs, qui envoyoient leur suffrage cacheté à Rome, un peu avant l'élection.

Décurion étoit aussi un nom qu'on donnoit à certains prêtres destinés à quelques sacrifices particuliers ou autres cérémonies religieuses, même aux sacrifices de quelques familles ou maisons particulieres, selon la conjecture du commentateur Servius, qui croit que c'est de-là que venoit leur nom.

Quelle que soit l'origine de ce nom, nous voyons dans Gruter une inscription qui confirme ce que nous avons dit de leur fonction : ANCHIALUS CUB. AED. Q. TER. IN. AEDE. DECURIO ADLECTUS. EX CONSENSU DECURIONUM. FAMILIAE VOLUNTATE. Cette inscription prouve que Q. Térentius étoit décurion dans la maison d'un particulier. Chambers. (G)


DECUSSATIONS. f. on appelle, en Optique, le point de décussation, le point où plusieurs rayons se croisent, tels que le foyer d'une lentille, d'un miroir, &c. Il y a une décussation des rayons au-delà du crystallin, sur la rétine, quand la vision est distincte.


DECUSSIS(Histoire anc.) monnoie romaine évaluée, qui a eu différentes valeurs. Elle fut d'abord de 10 as, sous Fabius de 16, sous Auguste de 12, & dans un autre tems égale au denier.


DEDAIGNEURadj. pris subst. en Anat. nom du muscle abducteur de l'oeil. Voyez OEIL. (L)

DEDALE ou LABYRINTHE, (Jard.) ce morceau de jardin tire son nom du fameux labyrinthe dont Dedale est l'inventeur. Les labyrinthes conviennent dans un grand jardin, pour remplir les places éloignées du château. Il faut leur donner un peu de terrein. Voyez LABYRINTHE. (K)


DEDALES(Hist. anc. Myth.) fêtes que les Platéens, peuples de l'Epire, aujourd'hui l'Albanie, célébroient depuis leur retour dans leur patrie : c'étoit pour remercier les dieux de ce qu'ils y étoient rentrés, après en avoir été chassés par les Thébains, & avoir demeuré soixante ans chez les Athéniens, qui donnerent généreusement asile dans leurs villes à ces infortunés citoyens. D'autres disent que ces fêtes furent instituées au sujet d'une statue de bois, qui représentoit Platea fille d'Asopus, & dont Jupiter se servit pour confondre la jalousie de Junon. Les Platéens, ajoûtent-ils, en mémoire de cet évenement, donnerent à ces fêtes le nom de dédales, parce qu'anciennement toutes les statues de bois étoient appellées dédales. Pausanias, lib. IX. chap. iij. rapporte les cérémonies de cette fête, & distingue deux sortes de ces solennités, les grands & les petits dédales. Dans les premiers, tous les Béotiens y assistoient, mais il ne se célébroient que de soixante en soixante ans : ce qui revient à la premiere origine que nous avons rapportée. Les petits dédales étoient moins solemnels, & se célébroient tous les ans selon quelques-uns, & selon d'autres tous les sept ans. On reservoit pour porter en procession le jour de cette fête, toutes les statues que l'on avoit faites pendant l'année, & huit villes tiroient au sort à qui auroit l'honneur de porter ces statues : Platée, Coronée, Thespie, Tanagre, Cheronée, Orchomene, Lepadée, & Thebes. Cette distinction concilie la seconde opinion sur l'origine des dédales avec la premiere. (G)


DEDANS(Gram.) préposition qui se rend en latin par intus ; elle est au simple relative à un lieu qu'on occupe, & elle conserve la même analogie au figuré.

DEDANS, mettre les voiles dedans, terme de Marine dont on se sert pour dire plier ou serrer les voiles, lorsqu'on y est contraint par le mauvais tems, ou pour quelque autre manoeuvre. (Z)

DEDANS, (Faucon.) mettre un oiseau dedans, c'est l'appliquer actuellement à la chasse.

DEDANS, terme employé de plusieurs façons dans le Manege. Avoir un, deux, trois dedans, c'est en courant la bague l'enlever une, deux, trois fois. Le talon du dedans, la rêne du dedans, la jambe du dedans, par opposition à celles de dehors.

Cette façon de parler est relative à plusieurs choses, selon que le cheval manie à droite ou à gauche sur les voltes, ou selon qu'il travaille le long d'une muraille, d'une haie, ou de quelqu'autre chose semblable ; ainsi elle sert à distinguer à quelle main ou de quel côté il faut donner les aides au cheval qui manie. Auprès d'une muraille, la jambe de dedans est la jambe du côté opposé à celui de la muraille. Sur les voltes, si le cheval manie à droite, le talon droit sera le talon de dedans, la jambe droite la jambe de dedans.

Quelques académistes pour se faire mieux entendre, se servent ordinairement des expressions à droite, à gauche, & disent : aidez le cheval du talon droit, de la rêne droite, de la jambe droite, selon la situation des talons & des rênes, eu égard à la volte. Voyez VOLTE.

Un cheval a la tête & les hanches dedans, quand on fait passages, ou que l'on porte un cheval de biais, ou de côté sur deux lignes. Mettre un cheval dedans, c'est le dresser, le mettre bien dans la main & dans les talons. Cheval qui s'est bien mis dedans, c'est-à-dire cheval qui s'est bien dressé. (V)

DEDANS, espece de jeu de paume, qui differe d'avec les autres qu'on appelle quarrés, en ce que dans le grand mur du côté de la grille il y a un tambour, & qu'au lieu du mur du bout où il y a le trou & l'ais, il est garni dans presque toute sa largeur d'une galerie à jour, qui avance d'environ trois piés dans le jeu, & est couverte d'un toît semblable à celui qui est à l'autre bout.

Cette galerie qui est à l'extrémité se nomme aussi le dedans ; elle est garnie d'un filet ou réseau de ficelle, qui ne tient que par le haut, pour amortir le coup des balles, & empêcher que ceux qui regardent joüer n'en soient frappés.


DEDICACES. f. (Hist. profane & eccles.) cérémonie par laquelle on voue ou l'on consacre un temple, un autel, une statue, une place, &c. en l'honneur de quelque divinité. Voyez TEMPLE, AUTEL, &c.

L'usage des dédicaces est très-ancien, tant chez les adorateurs du vrai Dieu, que chez les Payens. Les Hébreux appelloient cette cérémonie hhanuchah, imitation : ce que les Septante ont rendu par , renouvellement. Il est pourtant bon d'observer que les Juifs ni les Septante ne donnent ce nom qu'à la dédicace du temple faite par les Macchabées, qui y renouvellerent l'exercice de la religion interdite par Antiochus qui avoit profané le temple.

On trouve dans l'Ecriture des dédicaces du tabernacle, des autels, du premier & du second temple, & même des maisons des particuliers. Nomb. c. vij. v. 10. 11. 84. & 88. Deut. c. xx. v. 5. Liv. I. des Rois, c. viij. v. 63. Liv. II. c. vij. v. 5. & 9. Liv. I. d'Esdras, c. vj. v. 16. & 17. Psal. xxxj. v. 1. Hebr. c. jx. v. 18. On y voit encore des dédicaces des vases d'ornemens, de prêtres, de lévites. Chez les Chrétiens on nomme ces sortes de cérémonies, consécrations, bénédictions, ordinations, & non dédicace : ce terme n'étant usité que lorsqu'il s'agit d'un lieu spécialement destiné au culte divin.

La fête de la dédicace dans l'Eglise romaine est l'anniversaire du jour auquel une église a été consacrée. Cette cérémonie a commencé à se faire avec solennité sous Constantin, lorsque la paix fut rendue à l'Eglise. On assembloit plusieurs évêques pour la faire, & ils solennisoient cette fête, qui duroit plusieurs jours par la célébration des SS. mysteres, & par des discours sur le but & la fin de cette cérémonie. Eusebe nous a conservé la description des dédicaces des églises de Tyr & de Jérusalem. On jugea depuis cette consécration si nécessaire, qu'il n'étoit pas permis de célébrer dans une église qui n'avoit pas été dédiée, & que les ennemis de S. Athanase lui firent un crime d'avoir tenu les assemblées du peuple dans une pareille église. Depuis le neuvieme siecle, on a observé diverses cérémonies pour la dédicace, qui ne peut se faire que par un évêque ; elle est accompagnée d'une octave solemnelle, dans chaque jour de laquelle un évêque officie dans les grandes villes, & un prédicateur parle sur le sujet de la fête. Il y a cependant beaucoup d'églises, surtout à la campagne, qui ne sont pas dédiées ; mais seulement bênites : comme elles n'ont point de dédicaces propres, elles prennent celles de la cathédrale ou de la métropole du diocèse dont elles sont. On faisoit même autrefois la dédicace particuliere des fonts baptismaux, comme nous l'apprenons du pape Gelase dans son sacramentaire.

La fête de la dédicace, ou plûtôt du patron d'une église, est appellée par les Anglois, dans leurs livres de droit, dedicaze ; & avant la réformation elle n'étoit pas seulement célébrée chez eux par les habitans de la paroisse ou du lieu, mais encore par ceux des villages voisins qui avoient coutume d'y venir. Ces sortes d'assemblées étoient autorisées par le roi : ad dedicationes, ad synodos, &c. venientes summa pax. On conserve encore en Angleterre quelques restes de cet usage sous le nom de wakes, veilles, ou vigils, vigiles. Voyez VEILLES & VIGILES.

Les Juifs célébroient tous les ans pendant huit jours la fête de la dédicace du temple ; & c'est ce que nous trouvons appellé, dans la version vulgate du nouveau Testament, encoenia : cet usage fut établi par Judas Macchabée & par toute la synagogue, l'an de l'ere syromacédonienne 148, c'est-à-dire 164 ans avant Jesus-Christ, à l'occasion que nous avons dit, & pour célébrer la victoire que les Macchabées remporterent sur les Grecs. Léon de Modene remarque sur ce sujet, dans son traité des cérémonies des Juifs, qu'ils allument dans leurs maisons une lampe le premier jour de cette fête, deux le second, & ainsi successivement jusqu'au dernier qu'ils en allument huit ; le même rabbin ajoûte, qu'ils célebrent aussi pendant cette fête la mémoire de Judith, & qu'ils mettent dans leurs repas quelque coûtume différente de celles qu'ils observent ordinairement. Liv. III. c. jx.

Les Payens faisoient aussi des dédicaces des temples, des autels, & des images de leurs dieux. Nabuchodonosor fit faire une dédicace solemnelle de sa statue, comme on le voit dans le prophete Daniel, cap. iij. v. 2. Pilate dédia à Jerusalem des boucliers d'or en l'honneur de Tibere, au rapport de Philon de Legat. Pétrone dans la même ville dédia une statue à l'empereur. Ib. p. 791. & Tacite, hist. lib. IV. cap. liij. parle de la dédicace du capitole, après que Vespasien l'eut fait rebâtir. Ces dédicaces se célébroient par des sacrifices propres à la divinité à laquelle on rendoit ces honneurs, & on ne les faisoit jamais sans une permission bien authentique. On ne voit point par qui elle étoit donnée chez les Grecs : mais c'étoient des magistrats qui l'accordoient chez les Romains. Voici les principales cérémonies que ceux-ci observoient dans la dédicace de leurs temples. D'abord on entouroit le nouveau temple de guirlandes & de festons de fleurs : les vestales y entroient portant à la main des branches d'olivier, & arrosoient d'eau lustrale les dehors du temple ; celui qui dédioit le temple s'approchoit accompagné du pontife qui l'appelloit pour tenir le poteau de la porte, & il répétoit mot pour mot d'après le pontife ; ç'eût été le plus mauvais augure du monde, que d'y omettre ou changer une seule syllabe : ensuite il offroit une victime dans le parvis ; & en entrant dans le temple, il oignoit d'huile la statue du dieu auquel le temple étoit dédié, & la mettoit sur un oreiller (pulvinar) aussi frotté d'huile. La cérémonie étoit marquée par une inscription qui portoit l'année de la dédicace, & le nom de celui qui l'avoit faite, & l'on en renouvelloit tous les ans la mémoire à pareil jour, par un sacrifice ou quelqu'autre solennité particuliere. Rosin, antiq. rom. & Chambers. (G)


DEDITS. m. (Commerce) peine stipulée dans un marché contre celui qui ne veut pas le tenir. C'est ordinairement une somme d'argent convenue, que paye celui qui manque à sa parole. (G)


DÉDOCTOIRES. m. (Vénerie) bâton de deux piés, dont on se servoit autrefois pour parer les gaulis. On se sert à-présent du manche du foüet.


DEDOUBLERv. act. il se dit des pierres dont on peut séparer les lits, selon toutes leur longueur, avec des coins de fer. Il faut scier ou couper celles qu'on ne peut dédoubler ; travail fort long. Entre les différentes pierres qu'on tire des carrieres voisines de Paris, il n'y a, à ce qu'on dit, que la lambourde ou le franc-ban qui se dédouble. Les autres n'ont point de lit ou litage assez marqué pour comporter cette manoeuvre.


DEDUCTIONS. f. (Philosophie) ce mot se prend en notre langue dans deux sens différens.

En matiere de calcul, d'affaire, &c. il signifie soustraction, l'action d'écarter, de mettre à part, &c. comme quand on dit : ce bénéfice, déduction faite des charges, des non-valeurs, des réparations, vaut 10000 livres de revenu : cette succession, déduction faite des dettes & legs, monte 200000 liv. & ainsi des autres.

En matiere de Sciences, & sur-tout de Logique, déduction se dit d'une suite & d'une chaîne de raisonnemens, par lesquels on arrive à la preuve d'une proposition : ainsi une déduction est formée d'un premier principe, d'où l'on tire une suite de conséquences. Donc, pour qu'une déduction soit bonne, il faut 1°. que le premier principe d'où l'on part soit ou évident par lui-même, ou reconnu pour vrai : 2°. que chaque proposition ou conséquence suive exactement de la proposition ou conséquence précédente : 3°. on peut ajoûter que pour qu'une déduction soit bonne, non-seulement en elle-même & pour celui qui la fait, mais par rapport aux autres, il faut que la liaison entre chaque conséquence & la suivante puisse être facilement apperçûe, ou du moins que cette liaison soit connue d'ailleurs. Par exemple, si dans une suite de propositions on trouvoit immédiatement l'une après l'autre ces deux-ci : les planetes gravitent vers le Soleil en raison inverse du quarré des distances : donc elles décrivent autour du Soleil des ellipses. Cette conséquence, quoique juste, ne seroit pas suffisamment déduite, parce qu'il est nécessaire de faire voir la liaison par plusieurs propositions intermédiaires : ainsi on ne pourroit s'exprimer ainsi que dans un ouvrage dont le lecteur seroit supposé connoître d'ailleurs la liaison de ces deux vérités.

D'où il s'ensuit en général, que pour juger de la bonté d'une déduction, il faut connoître le genre d'ouvrage où elle se trouve, & le genre d'esprits & de lecteurs auxquels elle est destinée. Telle déduction est mauvaise dans un livre d'élémens, qui seroit bonne ailleurs.

Les ouvrages de Géométrie sont ceux où l'on peut trouver plus facilement des exemples de bonnes déductions ; parce que les principes de cette science sont d'une évidence palpable, & que les conséquences y sont rigoureuses : par conséquent s'il faut un certain degré plus ou moins grand de patience, d'attention & même de sagacité, pour entendre la plupart de nos livres de Géométrie tels qu'ils sont, il en faudroit très-peu, & même si peu qu'on voudroit, pour les entendre tels qu'ils pourroient être ; car il n'y a point de proposition mathématique si compliquée qu'elle soit en apparence, de laquelle on ne puisse former une chaîne continue jusqu'aux premiers axiomes. Ces axiomes sont évidens pour les esprits les plus bornés, & la chaine peut être si bien serrée que l'esprit le plus médiocre apperçoive immédiatement la liaison de chaque proposition à la suivante. Chaque proposition bien entendue est, pour ainsi dire, un lieu de repos où il prend des forces pour passer aux autres, en oubliant, s'il veut, toutes les propositions précédentes. On pourroit donc dire qu'en matiere de Sciences exactes, les esprits ne different que par le plus ou le moins de tems qu'ils peuvent mettre à comprendre les vérités : je dis à comprendre, car je ne parle ici que de la faculté de concevoir, & non du génie d'invention, qui est d'un genre tout différent.

On pourroit demander ici, si dans une déduction l'esprit apperçoit ou peut appercevoir plusieurs propositions à la fois. Il est certain d'abord qu'il en apperçoit au moins deux ; autrement il seroit impossible de former un raisonnement quelconque : & pourquoi d'ailleurs l'esprit ne pourroit-il pas appercevoir deux propositions à la fois, comme il peut avoir à la fois deux sensations, par exemple celle du toucher & de la vûe, ainsi que l'expérience le prouve ? mais l'esprit apperçoit-il ou peut-il appercevoir à la fois plus de deux propositions ? C'est une question que la rapidité des opérations de notre esprit rend très-difficile à décider. Quoi qu'il en soit, il suffit pour une déduction quelconque, qu'on puisse appercevoir deux vérités à la fois, comme nous l'avons prouvé.

A toutes les qualités que nous avons exigées pour une bonne déduction, on pourroit ajoûter encore qu'afin qu'elle soit absolument parfaite, il est nécessaire qu'elle soit le plus simple qu'il est possible, c'est-à-dire que les propositions y soient rangées dans leur ordre naturel ; ensorte qu'en suivant tout autre chemin, on fût obligé d'employer un plus grand nombre de propositions pour former la déduction. Par exemple, les élémens d'Euclide sont un exemple de bonne déduction, mais non pas de déduction parfaite ; parce que l'ordre des propositions auroit pû être plus naturel & plus simple. Voyez sur cela les différens élémens de Géométrie, & l'art de penser. Voyez aussi ELEMENS, GEOMETRIE, &c. (O)


DEDUIREv. act. (Commerce) soustraire, diminuer, rabattre, retrancher. Un négociant ne peut dire que son fonds est à lui, s'il n'a entierement déduit ses dettes passives. Voyez l'article DEDUCTION. (G)


DEE(Géog. mod.) il y a trois rivieres de ce nom, deux en Ecosse, une en Angleterre qui se jette dans la mer d'Islande.


DÉESSES. f. (Myth.) fausse divinité du sexe féminin. Voyez DIEU.

Les anciens avoient presque autant de déesses que de dieux : telles étoit Junon, Diane, Proserpine, Vénus, Thétis, la Victoire, la Fortune, &c. Voyez FORTUNE.

Ils ne s'étoient pas contentés de se faire des dieux femmes, ou d'admettre les deux sexes parmi les dieux ; ils en avoient aussi d'hermaphrodites : ainsi Minerve, selon quelques savans, étoit homme & femme, appellée Lunus & Luna. Mithra chez les Perses étoit dieu & déesse ; & le sexe de Vénus & de Vulcain, étoit aussi douteux. De-là vient que dans leurs invocations ils disoient : si vous êtes dieu, si vous êtes déesse, comme Aulugelle nous l'apprend. Voyez HERMAPHRODITE.

C'étoit le privilége des déesses d'être représentées toutes nues sur les médailles : l'imagination demeuroit dans le respect en les voyant. Dictionnaire de Trévoux & Chambers.

Les déesses ne dédaignoient pas de s'unir quelquefois avec des mortels. Thétis épousa Pelée, & Vénus aima Anchise, &c. Mais c'étoit une croyance commune, que les hommes honorés des faveurs des déesses ne vivoient pas long-tems ; & si Anchise paroît avoir été excepté de ce malheur, il en fut, dit-on, redevable à sa discrétion. (G)

DEESSES-MERES, (Litt. Antiq. Insc. Myth. Hist.) divinités communes à plusieurs peuples, mais particulierement honorées dans les Gaules & dans la Germanie, & présidant principalement à la campagne & aux fruits de la terre. C'est le sentiment de M. l'abbé Banier, qu'il a étayé de tant de preuves dans le V I. volume des mémoires de l'académie des Belles-Lettres, qu'on ne peut s'y refuser.

Les surnoms que les déesses-meres portent dans les inscriptions, semblent être ceux des lieux où elles étoient honorées : ainsi les inscriptions sur lesquelles on lit matribus Gallaicis, marquoient les déesses-meres de la Galice ; ainsi les Rumanées sont celles qui étoient adorées à Rhumaneim dans le pays de Juliers, &c.

Leur culte n'étoit pas totalement borné aux choses champêtres, puisqu'on les invoquoit non-seulement pour la santé & la prospérité des empereurs & de leur famille, mais aussi pour les particuliers.

Les déesses-meres étoient souvent confondues, & avoient un même culte que les Suleves, les Commodeves, les Junons, les Matrones, les Sylvatiques, & semblables divinités champêtres. On le justifie par un grand nombre d'inscriptions qu'ont recueillies Spon, Gruter, Reynesius, & autres antiquaires.

Il n'est pas vraisemblable que les déesses-meres tirent leur origine des Gaules ou des Germains, comme plusieurs savans le prétendent, encore moins que leur culte ne remonte qu'au tems de Septime Sévere. On a plusieurs inscriptions qui prouvent que ces déesses étoient connues en Espagne & en Angleterre ; & il est probable que les uns & les autres avoient reçu le culte de ces déesses, soit des Romains, soit des autres peuples d'Italie, qui de leur côté le devoient aux Grecs, tandis que ceux-ci le tenoient des Egyptiens & des Phéniciens par les colonies qui étoient venues s'établir dans leurs pays. Voilà la premiere origine des déesses-meres, & de leur culte : en effet il paroît par un passage de Plutarque, que les Crétois honoroient d'un culte particulier, même dès les premiers tems, les déesses-meres, & personne n'ignore que les Crétois étoient une colonie phénicienne.

C'est donc de la Phénicie que la connoissance des déesses-meres s'est répandue dans le reste du monde. Si l'on suit les routes des fables & de l'idolatrie, on les trouvera partir des peuples d'Orient qui, en se dispersant, altérerent la pureté du culte qu'ils avoient reçu de leurs peres. D'abord ils rendirent leurs hommages à ce qui parut le plus parfait & le plus utile, au Soleil, & aux astres ; de leur adoration, on vint à celle des élémens, & finalement de toute la nature. On crut l'univers trop grand pour être gouverné par une seule divinité, on en partagea les fonctions entre plusieurs. Il y en eut qui présiderent au ciel, d'autres aux enfers, d'autres à la terre ; la mer, les fleuves, la terre, les montagnes, les bois, les campagnes, tout eut ses divinités. On n'en demeura pas là ; chaque homme, chaque femme, eurent leurs propres divinités, dont le nombre, dit Pline, excédoit finalement celui de la race humaine. Les divinités des hommes s'appelloient les Génies, celles des femmes les Junons.

Ainsi se répandit la tradition parmi presque tous les peuples de la terre, que le monde étoit rempli de génies ; opinion qui, après avoir tant de fois changé de forme, a donné lieu à l'introduction des fées, aux antres des fées, & s'est enfin métamorphosée en cette cabale mystérieuse, qui a mis à la place des dieux, que les anciens nommoient Dusii & Pilosi, les Gnomes, les Sylphes, &c. Voyez GENIE, &c.

Il n'est guere douteux que c'est du nombre de ces divinités, en particulier des Junons & des Génies, que sortoient les déesses-meres, puisqu'elles n'étoient que les génies des lieux où elles étoient honorées, soit dans les villes, soit dans les campagnes, comme le prouvent toutes les inscriptions qui nous en restent.

On leur rendoit sans-doute le même culte qu'aux divinités champêtres ; les fleurs & les fruits étoient la matiere des sacrifices qu'on offroit en leur honneur ; le miel & le lait entroient aussi dans les offrandes qu'on leur faisoit.

Les Gaulois en particulier qui avoient un grand respect pour les femmes, érigeoient aux déesses-meres des chapelles nommées cancelli, & y portoient leurs offrandes avec de petites bougies ; ensuite après avoir prononcé quelques paroles mystérieuses sur du pain ou sur quelques herbes, ils les cachoient dans un chemin creux ou dans un arbre, croyant par-là garantir leurs troupeaux de la contagion & de la mort même. Ils joignoient à cette pratique plusieurs autres superstitions, dont on peut voir le détail dans les capitulaires de nos rois, & dans les anciens rituels qui les défendent. Seroit-ce de-là que vient la superstition singuliere pour certaines images dans les villes & dans les campagnes ? Seroit-ce encore de-là que vient parmi les villageois, la persuasion des enchantemens & du sort sur leurs troupeaux, qui subsiste toûjours dans plusieurs pays ? C'est un spectacle bien frappant pour un homme qui pense, que celui de la chaîne perpétuelle & non interrompue des mêmes préjugés, des mêmes craintes, & des mêmes pratiques superstitieuses. Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.


DEFAILLANCES. f. (Medecine) se dit en Medecine de la diminution des forces vitales qui tendent à s'éteindre ; ainsi la défaillance précede la syncope qui est comme le plus haut degré de cette diminution. Voyez SYNCOPE. (d)

DEFAILLANCE, en latin deliquium, terme de Chimie. On entend par défaillance la dissolution ou la résolution en liqueur de certains sels par l'eau de l'atmosphere. Ainsi tout sel qui étant exposé sec à l'air libre, devient liquide, s'appelle sel défaillant, sel déliquescent, ou bien sel qui tombe en défaillance, en deliquium. Voyez SEL.


DEFAILLANTpart. pris subst. (Jurisprud.) est celui qui ne comparoît pas à l'audience ou à quelque acte extrajudiciaire, tel qu'un procès-verbal qui se fait en l'hôtel du juge ou devant notaire, quoiqu'il eût été sommé de se trouver. (A)

Défaillant signifie aussi quelquefois manquant. C'est en ce sens que l'on dit une ligne défaillante, pour dire une ligne éteinte. Les héritiers de la ligne maternelle succedent aux propres paternels, lorsque la ligne paternelle est défaillante. (A)


DEFAIREv. act. est applicable à tout ouvrage ; l'action par laquelle on le produit, s'appelle faire ; celle par laquelle on le détruit, s'appelle défaire.


DEFAITVAINCU, BATTU, (Art militaire & Gramm. Syn.) Ces termes s'appliquent en général à une armée qui a eu du dessous dans une action. Voici les nuances qui les distinguent. Une armée est vaincue, quand elle perd le champ de bataille. Elle est battue, quand elle le perd avec un échec considérable, c'est-à-dire en laissant beaucoup de morts & de prisonniers. Elle est défaite, lorsque cet échec va au point que l'armée est dissipée ou tellement affoiblie, qu'elle ne puisse plus tenir la campagne. On a dit de plusieurs généraux qu'ils avoient été vaincus, sans avoir été défaits, parce que le lendemain de la perte d'une bataille ils étoient en état d'en donner une nouvelle. On peut aussi observer que les mots vaincu & défait ne s'appliquent qu'à des armées ou à de grands corps ; ainsi on ne dit point d'un détachement qu'il a été défait ou vaincu, mais qu'il a été battu. (O)

DEFAIT ou DECAPITE, terme dont les auteurs françois qui ont écrit sur le Blason, se servent pour désigner un animal dont la tête est coupée net, & pour le distinguer de celui dont la tête est comme arrachée, & comme frangée à l'endroit de la coupure. (V)


DEFAITEDEROUTE, subst. f. (Art milit. & Gramm. Syn.) Ces mots désignent la perte d'une bataille faite par une armée ; avec cette différence que déroute ajoûte à défaite, & désigne une armée qui fuit en desordre, & qui est totalement dissipée. (O)

DEFAITE, (Comm.) est synonyme à débit, & se prend en bonne ou mauvaise part, selon l'épithete qu'on y ajoûte. Cette étoffe, ces blés, sont de bonne défaite ; ces laines sont de mauvaise défaite, pour dire que les uns se vendent bien, & les autres mal. Dictionn. du Comm. (G)


DEFAIXS. m. (Jurisprud.) sont des lieux en défenses, tels que la garenne & l'étang du seigneur, Voyez Touraille sur l'article 171 de la coutume d'Anjou. (A)


DEFALQUATIONS. f. (Commerce) déduction, soustraction qu'on fait d'une petite somme sur une plus grande. (G)


DEFALQUERv. act. (Commerce) soustraire, retrancher, diminuer, déduire une petite somme d'une plus considérable. On se sert pour cette opération de la soustraction, qui est la seconde des quatre premieres regles d'Arithmétique. Voyez SOUSTRACTION. Dictionn. du Comm. (G)


DEFAUTVICE, IMPERFECTION, (Gramm. Synonym.) Ces trois mots désignent en général une qualité repréhensible, avec cette différence que vice marque une mauvaise qualité morale qui procede de la dépravation ou de la bassesse du coeur ; que défaut marque une mauvaise qualité de l'esprit, ou une mauvaise qualité purement extérieure, & qu'imperfection est le diminutif de défaut. Exemple. La négligence dans le maintien est une imperfection ; la difformité & la timidité sont des défauts ; la cruauté & la lâcheté sont des vices.

Ces mots different aussi par les différens mots auxquels on les joint, sur-tout dans le sens physique ou figuré. Exemple. Souvent une guérison reste dans un état d'imperfection, lorsqu'on n'a pas corrigé le vice des humeurs ou le défaut de fluidité du sang. Le commerce d'un état s'affoiblit par l'imperfection des manufactures, par défaut d'industrie, & par le vice de la constitution. (O)

DEFAUT DE LAIT. Voyez LAIT.

DEFAUT DE TRANSPIRATION. Voyez TRANSPIRATION.

DEFAUT DE LA VOIX. Voyez VOIX.

DEFAUT, (Jurisprud.) appellé chez les Romains contumacia rei absentis ou eremodicium, signifie en termes de Pratique l'omission de quelque chose. On entend aussi par-là le jugement qui en donne acte. Donner défaut, c'est donner acte du défaut ; prendre défaut, c'est obtenir un jugement qui donne défaut. Le jugement par défaut est celui qui est rendu en l'absence d'une des parties : il y a des défauts que l'on prend à l'audience ; il y en a que l'on leve au greffe. Il y a aussi d'autres officiers publics, tels que les commissaires, notaires, huissiers, qui donnent défaut dans leurs actes & procès-verbaux contre ceux qui ne comparent pas. Le profit du défaut, c'est ce que l'on ordonne sur le fond ; en conséquence du défaut on adjuge ordinairement au demandeur ses conclusions, pourvû qu'elles soient justes & bien vérifiées, autrement il doit être débouté de sa demande, quoique ce soit par défaut contre l'autre partie. Le demandeur prend défaut contre le défendeur, & celui-ci prend congé, c'est-à-dire son renvoi, lorsque le demandeur est défaillant. Le défaillant peut revenir par opposition dans la huitaine contre le défaut que l'on a pris contre lui, à moins que le défaut ne soit obtenu à tour de rôle ou fatal. Le défaillant peut aussi, soit dans la huitaine ou après, se pourvoir par appel, si le défaut n'est qu'une sentence. (A)

DEFAUT FAUTE DE COMPAROIR, est un jugement que le demandeur obtient contre le défendeur qui ne se présente pas au greffe dans les délais de l'ordonnance. Voyez PRESENTATION.

Ce défaut se prend au greffe huitaine après l'échéance de l'assignation, on en fait juger le profit après une autre huitaine pour ceux qui sont ajournés à huitaine ; & à l'égard de ceux qui sont ajournés à plus longs jours, le délai pour faire juger le défaut, outre celui de l'assignation & de huitaine pour défendre, est encore de la moitié du tems porté par l'assignation.

Le défaillant est reçû opposant à ce défaut, même après huitaine, en refondant les frais de contumace. (A)

DEFAUT FAUTE DE CONCLURE, est celui que l'on obtient lorsque le procureur d'une des parties refuse de passer l'appointement de conclusion dans un procès par écrit. En conséquence de ce défaut, & après qu'il a été signifié, on forme la demande en profit du défaut. Si c'est l'intimé qui refuse de passer l'appointement de conclusion, le profit du défaut est que l'intimé est déchu du profit de la sentence : si c'est au contraire l'appellant qui refuse de conclure le procès, le profit de ce défaut est qu'on déclare l'appellant déchu de son appel. Voyez APPOINTEMENT & PROCES PAR ECRIT. (A)

DEFAUT CONTUMACE, est celui que l'on prononce contre l'accusé qui est en demeure, de se représenter à justice. Voyez l'article 18. du tit. xvij. de l'ordonnance de 1670. & ci-dev. CONTUMACE. (A)

DEFAUT DECUPLE au parlement de Bourgogne, est la même chose que défaut rabattu. Voyez Bourot, tome II. liv. I. tit. x. n. 20. & ci-après DEFAUT RABATTU. (A)

DEFAUT FAUTE DE DEFENDRE, est celui que le demandeur obtient contre le défendeur qui s'est présenté sur l'assignation, mais qui n'a pas fourni de défenses dans les délais de l'ordonnance. Dans les jurisdictions inférieures ces sortes de défauts se donnent à l'audience, sans autre acte, délai, ni sommation préalable, & l'on en juge le profit sur le champ ; mais dans les cours souveraines ces défauts se levent au greffe, on les signifie au procureur du défendeur, & huitaine après on les donne à juger.

L'opposition est reçue à ce défaut, de même qu'à celui de comparoir, en refondant les frais de contumace, & à la charge de fournir de défenses dans le délai prescrit par le juge. (A)

DEFAUT FATAL, est celui contre lequel l'opposition n'est point recevable, tel qu'un jugement donné par défaut dans une cause continuée, ou un arrêt par défaut donné à tour de rôle, ou un second débouté d'opposition. (A)

DEFAUT EN MATIERE CRIMINELLE est appellé communément contumace. Voyez ci-devant CONTUMACE. (A)

DEFAUT AUX ORDONNANCES, étoit accordé par simple ordonnance du juge, & non à l'audience ni au greffe. Ces sortes de défauts ont été abrogés par l'ordonnance de 1667, tit. xj. art. 7. néanmoins au châtelet de Paris, où les défauts faute de comparoir sont rapportés par un conseiller ; on les qualifie encore de défauts aux ordonnances. Voyez le style du châtelet. (A)

DEFAUT, (petit) c'est le premier défaut qu'on leve au greffe pour obtenir un défaut faute de comparoir : ce petit défaut ne porte autre chose, sinon défaut à un tel demandeur contre un tel défendeur & défaillant faute de comparoir, après que le délai porté par l'ordonnance est expiré. Fait ce.... (A)

DEFAUT SUR PIECES VUES ; lorsque l'assignation contient plus de trois chefs de demande, le profit du défaut peut être jugé sur les pieces vûes & mises sur le bureau, sans néanmoins que les juges puissent prendre aucunes épices. Ordonnance de 1667, tit. v. article. 4. (A)

DEFAUT FAUTE DE VENIR PLAIDER, est celui qui se donne à une partie contre l'autre, qui s'étant présentée & ayant fourni ses défenses, manque de comparoir à l'audience pour plaider.

Pour que ce défaut soit obtenu régulierement, il faut que l'on ait signifié un avenir ou sommation de plaider ce jour-là.

Si c'est le défendeur qui ne compare pas, le demandeur, son avocat ou son procureur demande défaut contre le défaillant, & pour le profit ses conclusions ; si c'est le défendeur qui prend défaut, il demande congé, & pour le profit d'être renvoyé de la demande. (A)

DEFAUT, (premier) est le premier jugement obtenu par défaut à l'audience contre la partie défaillante ; le second est ordinairement fatal : dans quelques tribunaux ce n'est que le troisieme. Il n'est pas vrai, comme le disent quelques praticiens, qu'un premier défaut ne soit proprement qu'un avenir en parchemin ; car quoiqu'on ait la faculté de s'y opposer, l'opposition ne l'anéantit pas totalement, quand ce ne seroit que pour l'hypotheque qui prend date du jour du premier jugement, lorsque par l'évenement il est confirmé. Voyez DEFAUT FATAL & OPPOSITION. (A)

DEFAUT EMPORTANT PROFIT, est usité dans les jurisdictions consulaires ; quand l'une des deux parties ne compare pas à la premiere assignation, les juge & consuls donnent défaut ou congé emportant profit, suivant l'article 5. du tit. xvj. de l'ordonnance de 1667 ; c'est-à-dire qu'on ne leve point d'abord de petit défaut au greffe, & que le même jugement qui donne défaut, en adjuge le profit. Tous congés & défauts qui s'obtiennent à l'audience à tour de rôle ou sur avenir, non-seulement sur des appellations, mais aussi sur des demandes qui s'y portent directement, emportent profit & gain de cause définitivement, même aux requêtes civiles, qui vont contre l'autorité des choses jugées. Louet, let. c. som. 55. (A)

DEFAUT PUR ET SIMPLE, est celui qui est adjugé dès-à-présent sans aucune condition ni restriction. (A)

DEFAUT RABATTU, c'est celui que le juge a révoqué ; les défauts même à tour de rôle peuvent être rabattus dans la même audience en laquelle ils ont été prononcés ; le juge prononce en ce cas simplement le défaut rabattu. Il est fort différent de se faire recevoir opposant à un jugement par défaut ou de le faire rabattre ; car dans le premier cas le jugement subsiste sans néanmoins qu'ils puissent préjudicier ; au lieu que quand le défaut est rabattu, c'est la même chose que s'il n'avoit point été accordé ; & l'on n'en délivre point d'expédition, non plus que du jugement qui en ordonne le rapport ou rabat, à peine de nullité, & de 20 liv. d'amende, contre chacun des procureurs & greffiers qui les auroient obtenus & expédiés, suivant l'art. 5. du tit. xjv. de l'ordonnance de 1667. (A)

DEFAUT FAUTE DE REPRENDRE, est celui que l'on accorde contre un héritier donataire ou légataire universel, ou autre successeur à titre universel, qui étant assigné en reprise d'instance au lieu & place du défunt, refuse de mettre son acte de reprise au greffe ; on ordonne en ce cas que dans trois jours pour tout délai le défaillant sera tenu de reprendre, sinon pour le profit du défaut on ordonne que l'instance sera tenue pour reprise. Voyez REPRISE D'INSTANCE. (A)

DEFAUT SAUF L'HEURE, est un jugement qui se donne à l'audience par défaut faute de venir plaider : le juge en prononçant défaut, ajoûte ces mots, sauf l'heure ; c'est-à-dire que si le défaillant se présente dans une heure, le défaut pourra être rabattu : il est néanmoins d'usage de les rabattre jusqu'à la fin de l'audience, à moins qu'il n'y eût une fuite marquée de la part du défaillant. (A)

DEFAUT, (sauf) étoit une forme de jugement par défaut usité avant l'ordonnance de 1667. Le juge donnoit défaut, mais avec une clause commençant par ce mot sauf, qui laissoit au défaillant une voie pour empêcher l'exécution du défaut. Un défaut levé sans aucun sauf étoit nul, aussi-bien que le jugement donné dans le délai ordinaire du sauf. Ces sortes de défauts ont été abrogés par l'ordonnance de 1667, tit. xj. art. 7. Voyez Basset, tome I. liv. II. ch. iij. (A)

DEFAUT, (second) c'est le débouté d'opposition au premier défaut. Voyez DEBOUTE D'OPPOSITION. (A)

DEFAUT TILLET, au parlement de Toulouse étoit un second défaut qui se levoit au greffe sur une réassignation. Voyez le style du parlement de Toulouse par Cayron, lex. IV. tit. j. (A)

DEFAUT A TOUR DE ROLE, est un arrêt par défaut obtenu à l'appel de la cause sur le rôle. Ces sortes de défauts ne sont pas susceptibles d'opposition, parce que le défaillant est suffisamment averti par la publication du role sur lequel la cause a été appellée à son tour. Voyez la bibliotheq. de Bouchel au mot DEFAUT ; le style du parlement dans Dumoulin, tome II. page 415. l'ordonnance de 1667, tit. iij. jv. & v. (A)

DEFAUT, (Escrime) Prendre le défaut d'un mouvement, d'une attaque, &c. c'est profiter du mouvement que l'ennemi fait, pour le frapper pendant qu'il se découvre.

Exemple. Le défaut de la parade est de ne pouvoir se garantir de deux cotés en même tems, puisque (voyez ESCRIME, précepte 24.) un escrimeur ne peut parer dans les armes sans découvrir le dehors ; & hors les armes, sans découvrir le dedans : donc si l'on acquiert l'adresse de frapper l'ennemi dans les armes tandis qu'il pare le dehors, ou hors les armes pendant qu'il couvre le dedans, ce sera le prendre dans le défaut.

Il y en a qui prétendent que la parade du cercle, ou du contre du contre-dégagement (voyez PARADE DU CONTRE DU CONTRE) couvre les deux côtés à la fois, & les garantit en même tems. Je dis au contraire que cette parade ne couvre ni le dedans ni le dehors ; car la parade de cercle décrit un cone qui a pour sommet le pommeau de l'épée, & pour base une circonférence de cercle formée par la révolution de la pointe : or il est clair que pendant la révolution de ce cone, on peut faire passer par son intérieur une infinité de lignes droites par la circonférence de la base jusqu'au sommet, sans être coupées par les côtés ; d'où il suit que cette parade n'est pas bonne, & de plus tous ceux qui s'en servent ne l'exécutent qu'en reculant.

DEFAUT, (Hydraulique) est la différence qui se trouve entre la hauteur où les jets s'élevent, & celle où ils devroient s'élever. Ces défauts sont dans la raison des quarrés des hauteurs des mêmes jets, avec la hauteur des reservoirs. (K)

DEFAUTS HEREDITAIRES, (Manege) sont ceux que l'étalon communique aux poulains qui naissent de son accouplement, savoir tous les maux de jarret & la lune. Voyez LUNATIQUE. (V)

DEFAUT, (Venerie) être en défaut, ou demeurer en défaut ; termes de chasse qui se disent des chiens qui ont perdu les voies d'une bête qu'on chasse.


DEFECATIONS. f. (Pharm.) Ce terme s'employe pour exprimer la dépuration d'un suc de plante ou de fruit, qui se fait par résidence, ou par la précipitation spontanée des parties qui la troubloient.

Les sucs des différens fruits & de certaines plantes se clarifient par défécation. On met ces sucs dans des bouteilles de verre, que l'on remplit de façon qu'il y ait assez de vuide, pour y mettre environ un travers de doigt d'huile d'amandes douces ou d'olives, & le bouchon ; on place ces bouteilles dans un endroit frais, & on les laisse en repos. Il s'excite bientôt dans la liqueur un petit mouvement de fermentation, qui rompt la légere union qui retenoit suspendus les débris des petites cellules, qui contenoient ce suc dans la plante ou dans le fruit, & les fait tomber au fond du vase. Ce sont ces parties précipitées qui se nomment feces, dépôt ou résidence. La liqueur étant devenue claire, on enleve l'huile, & à l'aide d'un syphon ou de la décantation, on retire le suc. Voyez DECANTATION.

La défécation dont nous parlons s'employe plus fréquemment pour les sucs des fruits, & même on ne sauroit guere s'en passer dans ce cas, parce que ces sucs ne passent point par le filtre, & qu'ils ne s'éclaircissent pas par l'ébullition ; au lieu que ces moyens sont ordinairement suffisans pour les sucs des plantes, c'est-à-dire la filtration pour celles qui contiennent des parties volatiles, & une légere ébullition pour celles qui ne sont ni aromatiques ni alkalines.

Il est cependant certaines plantes qui fournissent des sucs qui ne se clarifient pas bien par l'ébullition ni par la filtration, quand ils sont récemment exprimés, parce qu'ils contiennent une partie mucilagineuse & visqueuse, qui leur donne une ténacité, qui ne peut se détruire que par le petit mouvement de fermentation dont nous avons parlé ; & c'est aussi pour les sucs de plantes de cette espece qu'on a recours à la défécation, comme pour le suc des fruits. Voyez SUC, & les articles particuliers, où vous trouverez la façon la plus propre à purifier chaque suc usité. (b)


DEFECTIou DEFECTUEUX, adj. terme de Gramm. qui se dit ou d'un nom qui manque, ou de quelque nombre, ou de quelque cas. On le dit aussi des verbes qui n'ont pas tous les modes ou tous les tems qui sont en usage dans les verbes réguliers. Voy. CAS, CONJUGAISON, DECLINAISON, VERBE. (F)

DEFECTIF, nombres défectifs, (Arithmétiq.) est la même chose que nombres déficiens. Voyez DEFICIENT. (O)

DEFECTIF, adj. (Géomet.) hyperboles défectives, sont des courbes du troisieme ordre, ainsi appellées par M. Newton, parce qu'ayant une seule asymptote droite, elles n'en ont qu'une de moins que l'hyperbole conique ou apollonienne. Elles sont opposées aux hyperboles redundantes du même ordre. Voyez HYPERBOLE & REDUNDANT.

Nous avons vû à l'article COURBE que x y y + e y = a x3 + b x2 + c x + d est l'équation de la premiere division générale des courbes du troisieme ordre. On tire de cette équation y = - e/2 x + (a x2 + b x + c + d/x + e2/4 x x). Or il est visible, 1°. que si x = 0, y = - e/x ; 2°. que si x est infinie on a y = + = + x a. D'où l'on voit, 1° qu'au point où x = 0, la courbe a une asymptote qui est l'ordonnée même ; 2° que si a est négatif, la valeur x est imaginaire, & qu'ainsi y = x ne désigne alors qu'une asymptote imaginaire. L'hyperbole dans ce cas est donc défective, puisqu'elle n'a qu'une asymptote réelle. Voyez aux art. COURBE & SUITE, &c. pourquoi y = x désigne une asymptote, quand x est infinie & a positif. (O)


DEFECTIONS. f. (Hist. mod. Art milit.) c'est l'action d'abandonner le parti ou les intérêts d'une personne à laquelle on étoit attaché. Ce mot est formé du latin deficio, je manque, & n'a pas en françois un sens aussi étendu que desertion. On peut bien dire qu'un conspirateur a échoüé par la défection de ses partisans, & l'on ne diroit pas également qu'une armée a été fort affoiblie par la défection des soldats. (G)


DEFENDANTadj. en terme de Fortific. signifie ordinairement la même chose que flanquant.

Ainsi on dit : le flanc défend les courtines & la face opposée du bastion ; la demi-lune flanque ou défend l'ouvrage à cornes, ou l'ouvrage couronné ; les villes anciennement fortifiées sont aisées à prendre, parce qu'il n'y a rien qui flanque ou défende leurs fortifications.

Quand on dit que le flanc défend la courtine, on entend non seulement qu'il est distingué de la courtine, mais qu'il en défend l'approche ; c'est-à-dire que ceux qui sont postés sur le flanc d'un bastion, peuvent voir tous ceux qui viennent pour attaquer la courtine, & peuvent tirer dessus & les empêcher d'approcher. Voyez FLANQUER, Chambers. (Q)


DEFENDEURS. m. (Jurispr.) appellé dans le droit romain reus, est celui qui est assigné en justice pour défendre, c'est-à-dire répondre à une demande formée contre lui ; on lui donne la qualité de défendeur dès qu'il est assigné, même avant qu'il ait fourni ses défenses.

Le défendeur doit être assigné devant son juge, suivant la maxime, actor sequitur forum rei. S'il n'est pas assigné devant son juge, ou devant un juge compétent pour connoître de la matiere, il peut demander son renvoi, à moins qu'il n'y ait quelque raison de privilege ou connexité pour le traduire ailleurs.

On doit laisser au défendeur copie de l'exploit & des pieces justificatives.

A l'échéance de l'assignation le défendeur doit se présenter & ensuite fournir ses défenses, faute de quoi on obtient défaut contre lui.

Quand le demandeur ne comparoît pas, le défendeur demande congé contre lui, c'est-à-dire défaut ; & pour le profit, d'être renvoyé de la demande. Voyez DEFAUT & CONGE.

Lorsqu'il y a du doute sur la demande, on incline plûtôt pour le défendeur que pour le demandeur, par la raison qu'on se porte plus volontiers à décharger qu'à obliger. L. 125. ff. de regul. jur. & leg. 38. ff. de re judic. (A)

DEFENDEUR & DEFAILLANT ; c'est le défendeur qui laisse prendre defaut contre lui. (A)

DEFENDEUR & DEMANDEUR ; c'est celui qui étant ab initio défendeur, s'est constitué de sa part demandeur pour quelqu'autre objet. (A)

DEFENDEUR AU FOND : cela se dit du défendeur, lorsqu'il est en même tems demandeur par rapport à quelqu'incident de la forme. (A)

DEFENDEUR EN LA FORME ; c'est celui qui défend à quelqu'incident sur la forme. (A)

DEFENDEUR INCIDEMMENT DEMANDEUR. Voyez ci-devant DEFENDEUR & DEMANDEUR. (A)

DEFENDEUR ORIGINAIRE EN MATIERE DE GARANTIE, est celui contre lequel on a formé quelque demande, pour laquelle il prétend avoir un garant auquel il a dénoncé la demande ; il est défendeur originaire ou à la demande originaire, & devient demandeur en garantie. On l'appelle défendeur originaire, pour le distinguer du défendeur à la demande en garantie. Voyez l'ordonnance de 1667. tit. viij. & GARANTIE. (A)

DEFENDEUR AU PRINCIPAL, se dit de celui qui est défendeur à la premiere demande, & incidemment demandeur en la forme, par rapport à quelqu'autre demande incidente. (A)

DEFENDEUR EN TAXE, c'est-à-dire à la taxe des dépens. Voyez ci-après DEPENS & TAXE. (A)


DEFENDREPROTEGER, SOUTENIR, v. act. (Synon.) Ces trois mots signifient en général l'action de mettre quelqu'un ou quelque chose à couvert du mal qu'on lui fait ou qui peut lui arriver. Voici les nuances qui les distinguent. On défend ce qui est attaqué, on soûtient ce qui peut l'être, on protege ce qui a besoin d'être encouragé. Exemple. Un roi sage & puissant doit protéger le commerce dans ses états, le soûtenir contre les étrangers, & le défendre contre ses ennemis. On dit défendre une ville, soûtenir un assaut, & protéger un pays contre les incursions de l'ennemi ; défendre une cause, soûtenir une entreprise, protéger les sciences & les arts. On est protégé par ses supérieurs, on peut être défendu & soûtenu par ses égaux ; on est protégé par les autres, on peut se défendre & se soûtenir par soi-même. Protéger suppose de la puissance, & ne demande point d'action ; défendre & soûtenir en demandent, mais le premier suppose une action plus marquée. Exemple. Un petit état en tems de guerre est ou défendu ouvertement, ou secrettement soûtenu par un plus grand, qui se contente de le protéger en tems de paix. (O)

DEFENDRE, JUSTIFIER QUELQU'UN, synon. (Gramm.) Ces deux mots signifient en général l'action de prouver l'innocence ou le droit de quelqu'un. En voici les différences. Justifier suppose le bon droit, ou au moins le succès : défendre suppose seulement le desir de réussir. Exemples. Ciceron défendit Milon, mais il ne put parvenir à le justifier. L'innocence a rarement besoin de se défendre, le tems, la justice presque toûjours. (O)

DEFENDRE, (se) en terme de Manege, se dit d'un cheval qui résiste, en sautant ou en reculant, à ce qu'on veut qu'il fasse ; c'est souvent signe qu'il n'a pas la force de l'exécuter. Se défendre des levres, est la même chose que s'armer de la levre. Voy. ARMER.


DEFENDS(Jurisprud.) est un terme de coûtume, qui signifie une chose en défense, c'est-à-dire dont l'usage est défendu : on dit en ce sens, des bois, des terres, vignes & prés en défends ; on dit aussi que des animaux sont en défends pour exprimer qu'il est défendu de les mener en certains endroits.

La coûtume de Normandie contient un titre de banon & défends ; banon signifie ce qui est permis, & défends est opposé à banon.

Dans cette coûtume le terme de défends se prend aussi pour le tems pendant lequel les terres sont en défenses.

Les dispositions de ce titre sont que toutes terres cultivées & ensemencées, sont en défends en tout tems, jusqu'à ce que les fruits soient recueillis.

Que les prés, terres vuides & non cultivées sont en défends depuis la mi-Mars jusqu'à la sainte Croix en Septembre, & qu'en autre tems elles sont communes, &c.

Que les chevres, porcs & autres bêtes malfaisantes, sont en tout tems en défends.

Enfin que les bois sont toûjours en défends, à la réserve de ceux qui ont droit de coûtume & usage, lesquels en peuvent user, suivant l'ordonnance. (A)


DEFENDUPROHIBé, synon. (Gramm.) Ces deux mots désignent en général une chose qu'il n'est pas permis de faire, en conséquence d'un ordre ou d'une loi positive. Ils different en ce que prohibé ne se dit guere que des choses qui sont défendues par une loi humaine & de police. La fornication est défendue, & la contrebande prohibée. (O)

DEFENDU, adj. On dit en termes de Blason, qu'un sanglier est défendu d'une telle couleur ou d'un tel métal, pour dire que sa défense ou sa dent de dessous est d'un autre émail que son corps. (V)


DEFENSc'est en terme de Marine, un commandement pour empêcher que le vaisseau n'approche de quelque chose qui le pourroit incommoder. (Z)

DEFENS DU NORD, DEFENS DU SUD, (Mar.) c'est commander au timonier de ne pas gouverner de ce côté-là, & de ne pas trop s'en approcher, suivant la nature du danger. (Z)


DEFENSABLESadj. (Jurisprud.) Les héritages défensables sont ceux dont l'usage n'est pas abandonné à chacun pour y faire paître ses bestiaux, ou du moins qui sont en défends pendant un certain tems.

Les coûtumes contiennent diverses dispositions à ce sujet, & imposent des peines à ceux qui font paître leurs bestiaux dans des héritages défensables, pendant le tems qu'ils sont en défends. Voyez le gloss. de Ducange, au mot DEFENSA. (A)

DEFENSE DE SOI-MEME, (Religion, Morale, Droit nat. & civ.) action par laquelle on défend sa vie, soit par des précautions, soit à force ouverte, contre des gens qui nous attaquent injustement.

Le soin de se défendre, c'est-à-dire de repousser les maux qui nous menacent de la part d'autrui, & qui tendent à nous perdre ou à nous causer du dommage dans notre personne, est une suite nécessaire du soin de se conserver, qui est inspiré à chacun par un vif sentiment de l'amour de soi-même, & en même tems par la raison. Mais comme il résulte souvent un conflit apparent entre ce que l'on se doit & ce que l'on doit aux autres, par la nécessité où l'on se trouve contraint, ou de repousser le danger dont on est menacé, en faisant du mal à celui qui veut nous en faire ; ou de souffrir un mal considérable, & quelquefois même de périr : nous allons tâcher d'indiquer comment on a droit de ménager la juste défense de soi-même dans l'état naturel & dans l'état civil.

On se défend, ou sans faire du mal à l'aggresseur, en prenant des précautions contre lui ; ou bien en lui faisant du mal jusqu'à le tuer, lorsqu'il n'y a pas moyen de se tirer autrement du péril : car quelque injuste que soit l'entreprise d'un aggresseur, la sociabilité nous oblige à l'épargner, si on le peut, sans en recevoir un préjudice considérable. Par ce juste tempérament on sauve en même tems les droits de l'amour propre & les devoirs de la sociabilité.

Mais quand la chose est impossible, il est permis dans certaines occasions de repousser la force par la force, même jusqu'à tuer un injuste aggresseur. Les lois de la sociabilité sont établies pour la conservation & l'utilité commune du genre humain, & on ne doit jamais les interpréter d'une maniere qui tende à la destruction de chaque personne en particulier. Tous les biens que nous tenons de la nature ou de notre propre industrie, nous deviendroient inutiles, si lorsqu'un injuste aggresseur vient nous en dépouiller, il n'étoit jamais juste d'opposer la force à la force ; pour lors le vice triompheroit hautement de la vertu, & les gens de bien deviendroient sans ressource la proie infaillible des méchans. Concluons que la loi naturelle, qui a pour but notre conservation, n'exige point une patience sans bornes, qui tendroit manifestement à la ruine du genre humain. Voyez dans Grotius les solides réponses qu'il fait à toutes les objections contre le droit de se défendre.

Je dis plus : la loi naturelle ne nous permet pas seulement de nous défendre, elle nous l'ordonne positivement, puisqu'elle nous prescrit de travailler à notre propre conservation. Il est vrai que le Créateur y a pourvû par l'instinct naturel qui porte chacun à se défendre, ensorte qu'on péchera plûtôt de l'autre côté que de celui ci ; mais cela même prouve que la juste défense de soi-même n'est pas une chose absolument indifférente de sa nature, ou seulement permise.

Il est vrai cependant que non-seulement l'on peut dans l'état de nature, mais que l'on doit même quelquefois renoncer aux droits de se défendre. De plus, on ne doit pas toûjours en venir à la derniere extrémité contre un injuste aggresseur ; il faut au contraire tâcher auparavant de se garantir de ses insultes par toutes autres voies plus sûres & moins violentes. Enfin la prudence & la raison veulent encore que l'on prenne le parti de se tirer d'affaire en souffrant une légere injure, plûtôt que de s'exposer à un plus grand danger en se défendant mal-à-propos.

Mais si dans l'état naturel on a droit de repousser le danger présent dont on est menacé, l'état civil y met des bornes. Ce qui est légitime dans l'indépendance de l'état de nature, où chacun peut se défendre par ses propres forces & par les voies qu'il juge les plus convenables, n'est point permis dans une société civile, où ce droit est sagement limité. Ici on ne peut légitimement avoir recours pour se défendre, aux voies de la force, que quand les circonstances seules du tems ou du lieu ne nous permettent pas d'implorer le secours du magistrat contre une insulte qui expose à un danger pressant notre vie, nos membres, ou quelqu'autre bien irréparable.

La défense naturelle par la force a lieu encore dans la société civile, à l'égard des choses qui, quoique susceptibles de réparations, sont sur le point de nous être ravies, dans un tems que l'on ne connoît point celui qui veut nous les enlever, ou qu'on ne voit aucun jour à espérer d'en tirer raison d'une autre maniere ; c'est pour cela que les lois de divers peuples, & la loi même de Moyse, permettoient de tuer un voleur de nuit. Dans l'état civil, comme dans l'état de nature, après avoir pris toutes les précautions imaginables, mais sans succès, pour nous garantir des insultes qui menacent nos jours, il est alors toûjours permis de se défendre à main armée, contre toute personne qui attaque notre vie, soit qu'elle le fasse malicieusement & de propos délibéré, ou sans en avoir dessein ; comme, par exemple, si l'on court risque d'être tué par un furieux, par un fou, par un lunatique, ou par un homme qui nous prend pour un autre auquel il veut du mal, ou qui est son ennemi. En effet, il suffit pour autoriser la défense de sa vie, que celui de la part de qui on est exposé à ce péril, n'ait aucun droit de nous attaquer, & que rien ne nous oblige d'ailleurs à souffrir la mort sans aucune nécessité.

Il paroît même que les droits de la juste défense de ses jours ne cessent point, si l'aggresseur injuste qui veut nous ôter la vie par la violence, se trouve être un supérieur : car du moment que ce supérieur se porte malicieusement ou de propos déliberé à cet excès de fureur, il se met en état de guerre avec celui qu'il attaque ; de sorte que l'inférieur prêt à périr, rentre dès-lors dans les droits de la nature.

Nous avons dit ci-dessus que l'on peut se défendre à main armée, pour prévenir la perte de quelque membre de notre corps. En effet, les lois civiles, d'accord avec les loix naturelles, n'obligent point les citoyens à se laisser mutiler, plûtôt que de prévenir les effets d'une pareille violence : car comment s'assûrer qu'on ne mourra pas de la mutilation ou de la blessure ? & le législateur peut-il favoriser les entreprises d'un scélérat, quoique par ses entreprises il n'ôte pas nécessairement la vie.

La défense de l'honneur autorise pareillement à en venir aux dernieres extrémités, tout de même que si l'on étoit attaqué dans la perte de ses membres ou dans sa propre vie. Le bien de la société demande que l'honneur du sexe, qui est son plus bel ornement, soit mis au même rang que la vie, parce que c'est un acte infâme d'hostilité, une chose irréparable, qui par conséquent autorise l'action de se porter dans ce moment aux dernieres extrémités contre le coupable : l'affront est d'autant plus grand, qu'il peut réduire une femme vertueuse à la dure nécessité de susciter de son propre sang des enfans à un homme qui agit avec elle en ennemi.

Mais, d'un autre côté, il faut bien se garder de placer l'honneur dans des objets fictifs, dans de fausses vûes du point d'honneur, qui sont le fruit de la barbarie, le triomphe de la mode, dont la raison & la religion condamnent la vengeance, parce que ce ne sont que des outrages vains & chimériques, qui ne peuvent véritablement deshonorer. L'honneur seroit sans contredit quelque chose de bien fragile, si la moindre insulte, un propos injurieux, ou insolent, étoit capable de nous le ravir. D'ailleurs, s'il y a quelque honte à recevoir une insulte ou un affront, les lois civiles y ont pourvû, & nous ne sommes pas en droit de tuer un aggresseur pour toute sorte d'outrage, ni de nous faire justice à notre fantaisie.

Pour ce qui est des biens, dans l'indépendance de l'état de nature, on peut les défendre jusqu'à tuer l'injuste ravisseur, parce que celui qui veut les enlever injustement à quelqu'un, ne se montre pas moins son ennemi que s'il attentoit directement à sa vie ; mais dans une société civile, où l'on peut avec le secours du magistrat recouvrer ce qui aura été pris, les hommes n'ont jamais la permission de défendre leurs biens à toute outrance, que dans les cas rares où l'on ne peut appeller en justice le ravisseur qui s'en empare avec violence dans certaines conjonctures, & sans que nous ayons d'autres moyens de les défendre que la force ouverte, qui concourt en même tems au bien public, c'est pour cette raison qu'il est permis de tuer un corsaire, un voleur de nuit ou de grand chemin.

Voilà pour ce qui regarde la défense de soi-même, de ses membres & de ses biens contre ceux qui les attaquent. Mais il y a un cas où l'aggresseur même acquiert à son tour le droit de se défendre ; c'est lorsqu'il offre la réparation du dommage, avec toutes les sûretés nécessaires pour l'avenir : alors si la personne offensée se porte contre lui à une injuste violence, elle devient elle-même aggresseur, eu egard aux lois naturelles & civiles qui lui défendent cette voie, & qui lui en ouvrent d'autres.

Les maximes que nous venons d'établir, se déduisent visiblement des principes de la raison ; & nous pensons que les préceptes de la religion chrétienne, ne contiennent rien qui y soit contraire. Il est vrai que Notre-Seigneur nous ordonne d'aimer notre prochain comme nous-mêmes ; mais ce précepte de Jesus-Christ est un précepte général, qui ne sauroit servir à décider un cas particulier & revêtu de circonstances particulieres, tel qu'est celui où l'on se rencontre, lorsqu'on ne peut satisfaire en même tems à l'amour de soi-même & à l'amour du prochain.

Si toutes les fois qu'on se trouve dans le même danger qu'une autre personne, on devoit indispensablement se résoudre à périr pour la sauver, on seroit obligé d'aimer son prochain plus que soi-même. Concluons que celui qui tue un aggresseur dans une juste défense de sa vie ou de ses membres, est innocent. Mais concluons en même tems qu'il n'y a point d'honnête homme, qui se voyant contraint de tuer un aggresseur, quelqu'innocemment qu'il le fasse, ne regarde comme une chose fort triste cette nécessité où il est réduit.

Entre les questions les plus délicates & les plus importantes qu'on puisse faire sur la juste défense de soi-même, je mets celle d'un fils qui tue son pere ou sa mere à son corps défendant : surquoi voyez PARRICIDE.

Quant aux droits que chacun a de défendre sa liberté, je m'étonne que Grotius & Puffendorf n'en parlent pas ; mais M. Locke établit la justice & l'étendue de ce droit, par rapport à la défense légitime de soi-même, dans son ouvrage du gouvernement civil. Enfin le lecteur curieux de s'éclairer complete ment sur cette matiere, peut consulter avec fruit Puffendorf, droit de la nature & des gens ; Gundlingius, jus naturae & gentium ; & Wollaston, ébauche de la religion naturelle. Article de M(