A B C D E F G H I K L M N O P Q R S T U W XYZ

    
FS. m. (Gramm.) c'est la sixieme lettre de l'alphabet latin, & de ceux des autres langues qui suivent l'ordre de cet alphabet. Le f est aussi la quatrieme des consonnes qu'on appelle muettes, c'est-à-dire de celles qui ne rendent aucun son par elles-mêmes, qui, pour être entendues, ont besoin de quelques voyelles, ou au moins de l'e muet, & qui ne sont ni liquides comme l'r, ni sifflantes comme s, z. Il y a environ cent ans que la grammaire générale de Port-Royal a proposé aux maîtres qui montrent à lire, de faire prononcer fe plûtôt que effe. Gramm. génér. ch. vj. pag. 23. sec. éd. 1664. Cette pratique, qui est la plus naturelle, comme quelques gens d'esprit l'ont remarqué avant nous, dit P. R. id. ibid. est aujourd'hui la plus suivie. Voyez CONSONNE.

Ces trois lettres F, V, & Ph, sont au fond la même lettre, c'est-à-dire qu'elles sont prononcées par une situation d'organes qui est à-peu-près la même. En effet ve n'est que le fe prononcé foiblement ; fe est le ve prononcé plus fortement ; & ph, ou plûtôt fh, n'est que le fe, qui étoit prononcé avec aspiration. Quintilien nous apprend que les Grecs ne prononçoient le fe que de cette derniere maniere (inst. orat. cap. jv.) ; & que Cicéron, dans une oraison qu'il fit pour Fundanius, se mocqua d'un témoin grec qui ne pouvoit prononcer qu'avec aspiration la premiere lettre de Fundanius. Cette oraison de Cicéron est perdue. Voici le texte de Quintilien : Graeci aspirare solent , ut pro Fundanio, Cicero testem, qui primam ejus litteram dicere non posset, irridet. Quand les latins conservoient le mot grec dans leur langue, ils le prononçoient à la greque, & l'écrivoient alors avec le signe d'aspiration : philosophus de , Philippus de , &c. mais quand ils n'aspiroient point le ils écrivoient simplement f : c'est ainsi qu'ils écrivoient fama, quoiqu'il vienne constamment de ; & de même fuga de , fur de , &c.

Pour nous qui prononçons sans aspiration le qui se trouve dans les mots latins ou dans les françois, je ne vois pas pourquoi nous écrivons philosophe, Philippe, &c. Nous avons bien le bon esprit d'écrire feu, quoiqu'il vienne de ; front, de , &c. Voyez ORTOGRAPHE.

Les Eoliens n'aimoient pas l'esprit rude ou, pour parler à notre maniere, le h aspiré : ainsi ils ne faisoient point usage du qui se prononçoit avec aspiration ; & comme dans l'usage de la parole ils faisoient souvent entendre le son du fe sans aspiration, & qu'il n'y avoit point dans l'alphabet grec de caractere pour désigner ce son simple, ils en inventerent un ; ce fut de représenter deux gamma l'un sur l'autre F, ce qui fait précisément le F qu'ils appellerent digamma ; & c'est de-là que les Latins ont pris leur grand F. Voyez la Méthode greque de P. R. p. 42. Les Eoliens se servoient sur-tout de ce digamma, pour marquer le fe doux, ou, comme on dit abusivement, l'u consonne ; ils mettoient ce v à la place de l'esprit rude : ainsi on trouve , vinum, au lieu de , au lieu de , vesperus ; , au lieu de avec l'esprit rude, vestis, &c. & même, selon la méthode de P. R. (ibid.) on trouve serFus pour servus, DaFus pour Davus, &c. Dans la suite, quand on eut donné au digamma le son du fe, on se servit du ou digamma renversé pour marquer le ve.

Martinius, à l'article F, se plaint de ce que quelques grammairiens ont mis cette lettre au nombre des demi-voyelles ; elle n'a rien de la demi-voyelle, dit-il, à moins que ce ne soit par rapport au nom qu'on lui donne effe : Nihil aliud habet semivocalis nisi nominis prolationem. Pendant que d'un côté les Eoliens changeoient l'esprit rude en f, d'un autre les Espagnols changent le f en hé aspiré ; ils disent harina pour farina, hava pour faba, hervor pour fervor, hermoso pour formoso, humo au lieu de fumo, &c.

Le double f, ff, signifie par abréviation les pandectes, autrement digeste ; c'est le recueil des livres des jurisconsultes romains, qui fut fait par ordre de Justinien empereur de Constantinople : cet empereur appella également ce recueil digeste, mot latin, & pandectes, mot grec, quoique ce livre ne fût écrit qu'en latin. Quand on appelle ce recueil digeste, on le cite en abregé par la premiere lettre de ce mot d. Quand dans les pays latins on voulut se servir de l'autre dénomination, & sur-tout dans un tems où le grec étoit peu connu, & où les Imprimeurs n'avoient point encore de caracteres grecs, on se servit du double f, ff, c'est le signe dont la partie inférieure approche le plus du grec, premiere lettre de , c'est-à-dire livres qui contiennent toutes les décisions des jurisconsultes. Telle est la raison de l'usage du double f, ff, employé pour signifier les pandectes ou digeste dont on cite tel ou tel livre.

Le dictionnaire de Trévoux, article F, fait les observations suivantes :

1°. En Musique, F-ut-fa est la troisieme des clés qu'on met sur la tablature.

2°. F, sur les pieces de monnoie, est la marque de la ville d'Angers.

3°. Dans le calendrier ecclésiastique, elle est la sixieme lettre dominicale. (F)


F(Ecriture) si l'on considere ce caractere du côté de sa formation, dans notre écriture, c'est dans l'italienne & la ronde, la huitieme, la premiere, & la seconde partie de l'o : trois flancs de l'o l'un sur l'autre, & la queue de la premiere partie de l'x. L'f coulée a les mêmes racines, à l'exception de sa partie supérieure qui se forme de la sixieme & de la septieme partie de l'o : on y employe un mouvement mixte des doigts & du poignet, le pouce plié dans ses trois jointures. Voyez les Planches à la table de l'Ecriture, planche des Alphabets.


F-UT-FA(Musique) F-ut-fa, ou simplement F ; caractere ou terme de Musique, qui indique la note de la gamme que nous appellons fa. Voyez GAMME.

C'est aussi le nom de la plus basse des trois clés de la Musique. Voyez CLES. (S)

F, (Comm.) les marchands, banquiers, teneurs de livres, se servent de cette lettre pour abréger les renvois qu'ils font aux différentes pages, ou comme ils s'expriment au folio de leurs livres & registres. Ainsi F°. 2. signifie folio 2. ou page seconde. Les florins se marquent aussi par un F de ces deux manieres : F L ou F S. Dict. du Comm. & Chambers. (G)


FABAGO(Bot.) genre de plante à fleur en rose, composée de plusieurs pétales disposées en rond. Il sort du calice un pistil, qui devient dans la suite un fruit membraneux de forme qui approche de la cylindrique, & qui est ordinairement pentagone. Ce fruit est composé de cinq capsules, & s'ouvre en cinq parties, dont chacune est garnie d'une lame qui sert de cloison pour séparer la cavité du fruit. Il renferme des semences, applaties pour l'ordinaire. Ajoûtez aux caracteres de ce genre, que les feuilles sont opposées, & qu'elles naissent deux à deux sur les noeuds de la tige. Tournefort, inst. rei herb. Voyez PLANTE. (I)


FABARIAadj. pris subst. (Myth. & Hist. anc.) sacrifices qui se faisoient à Rome sur le mont Célien, avec de la farine, des feves, & du lard, en l'honneur de la déesse Carna femme de Janus. Cette cérémonie donna le nom aux calendes de Juin, tems pendant lequel elle se célébroit.


FABIENSS. m. pl. (Hist. anc.) une partie des Luperques. Voyez LUPERQUES & LUPERCALES.

Ces prêtres étoient divisés en deux colléges, dont l'un fut appellé collége des Fabiens, de Fabius leur chef ; & l'autre, collége de Quintilien, de leur chef Quintilius. Les Fabiens étoient pour Romulus, & les Quintiliens pour Remus. Voyez QUINTILIENS. Dict. de Trév. & Chambers. (G)


FABLES. f. (LA) Myth. nom collectif sans pluriel, qui renferme l'histoire théologique, l'histoire fabuleuse, l'histoire poétique, & pour le dire en un mot, toutes les fables de la théologie payenne.

Quoiqu'elles soient très-nombreuses, on est parvenu à les rapporter toutes à six ou sept classes, à indiquer leurs différentes sources, & à remonter à leur origine. Comme M. l'abbé Banier est un des mythologistes qui a jetté sur ce sujet le plus d'ordre & de netteté, voici le précis de ses recherches.

Il divise la fable, prise collectivement, en fables historiques, philosophiques, allégoriques, morales, mixtes, & fables inventées à plaisir.

Les fables historiques en grand nombre, sont des histoires vraies, mêlées de plusieurs fictions : telles sont celles qui parlent des principaux dieux & des héros, Jupiter, Apollon, Bacchus, Hercule, Jason, Achille. Le fond de leur histoire est pris dans la vérité. Les fables philosophiques sont celles que les Poëtes ont inventées pour déguiser les mysteres de la philosophie ; comme quand ils ont dit que l'Océan est le pere des fleuves ; que la Lune épousa l'air, & devint mere de la rosée. Les fables allégoriques sont des especes de paraboles, renfermant un sens mystique ; comme celle qui est dans Platon, de Porus & de Pénie, ou des richesses & de la pauvreté, d'où naquit l'Amour. Les fables morales répondent aux apologues : telle est celle qui dit que Jupiter envoye pendant le jour les étoiles sur la terre, pour s'informer des actions des hommes. Les fables mixtes sont celles qui sont mêlées d'allégorie & de morale, & qui n'ont rien d'historique ; ou qui avec un fond historique, font cependant des allusions manifestes à la Morale ou à la Physique. Les fables inventées à plaisir, n'ont d'autre but que d'amuser : telle est la fable de Psyché, & celles qu'on nommoit milésiennes & sybaritides.

Les fables historiques se distinguent aisément, parce qu'elles parlent de gens qu'on connoît d'ailleurs. Celles qui sont inventées à plaisir, se découvrent par les contes qu'elles font de personnes inconnues. Les fables morales, & quelquefois les allégoriques, s'expliquent sans peine : les philosophiques sont remplies de prosopopées qui animent la nature ; l'air & la terre y paroissent sous les noms de Jupiter, de Junon, &c.

En général, il y a peu de fables dans les anciens poëtes qui ne renferment quelques traits d'histoire ; mais ceux qui les ont suivis, y ont ajoûté mille circonstances de leur imagination. Quand Homere, par exemple, raconte qu'Eole avoit donné les vents à Ulysse enfermés dans une outre, d'où ses compagnons les laisserent échapper ; cette histoire enveloppée nous apprend que ce prince avoit prédit à Ulysse le vent qui devoit souffler pendant quelques jours, & qu'il ne fit naufrage que pour n'avoir pas suivi ses conseils : mais quand Virgile nous dit que le même Eole, à la priere de Junon, excita cette terrible tempête qui jetta la flotte d'Enée sur les côtes d'Afrique, c'est une pure fiction, fondée sur ce qu'Eole étoit regardé comme le dieu des vents. Les fables mêmes que nous avons appellées philosophiques, étoient d'abord historiques, & ce n'est qu'après coup qu'on y a jetté l'idée des choses naturelles : de-là ces fables mixtes, qui renferment un fait historique & un trait de physique, comme celle de Myrrha & de Leucothoé changées en l'arbre qui porte l'encens, & celle de Clytie en tournesol.

Venons aux diverses sources de la fable.

1°. On ne peut s'empêcher de regarder la vanité comme la 1ere source des fables payennes. Les hommes ont cru que pour rendre la vérité plus recommandable, il falloit l'habiller du brillant cortége du merveilleux : ainsi ceux qui ont raconté les premiers les actions de leurs héros, y ont mêlé mille fictions.

2°. Une seconde source des fables du Paganisme est le défaut des caracteres ou de l'écriture. Avant que l'usage des lettres eût été introduit dans la Grece, les évenemens & les actions n'avoient guere d'autres monumens que la mémoire des hommes. L'on se servit dans la suite de cette tradition confuse & défigurée ; & l'on a ainsi rendu les fables éternelles, en les faisant passer de la mémoire des hommes qui en étoient les dépositaires, dans des monumens qui devoient durer tant de siecles.

3°. La fausse éloquence des orateurs & la vanité des historiens, a dû produire une infinité de narrations fabuleuses. Les premiers se donnerent une entiere liberté de feindre & d'inventer ; & l'historien lui-même se plut à transcrire de belles choses, dont il n'étoit garant que sur la foi des panégyristes.

4°. Les relations des voyageurs ont encore introduit un grand nombre de fables. Ces sortes de gens souvent ignorans & presque toûjours menteurs, ont pû aisément tromper les autres, après avoir été trompés eux-mêmes. C'est apparemment sur leur relation que les Poëtes établirent les Champs élysées dans le charmant pays de la Bétique ; c'est de-là que nous sont venues ces fables, qui placent des monstres dans certains pays, des harpies dans d'autres, ici des peuples qui n'ont qu'un oeil, là des hommes qui ont la taille des géans.

5°. On peut regarder comme une autre source des fables du Paganisme, les Poëtes, le Théatre, les Sculpteurs, & les Peintres. Comme les Poëtes ont toûjours cherché à plaire, ils ont préféré une ingénieuse fausseté à une vérité commune ; le succès justifiant leur témérité, ils n'employerent plus que la fiction ; les bergeres devinrent des nymphes ou des nayades ; les bergers, des satyres ou des faunes ; ceux qui aimoient la musique, des Apollons ; les belles voix, des muses ; les belles femmes, des Vénus ; les oranges, des pommes d'or ; les fleches & les dards, des foudres & des carreaux. Ils allerent plus loin : ils s'attacherent à contredire la vérité, de peur de se rencontrer avec les historiens. Homere a fait d'une femme infidele, une vertueuse Pénélope ; & Virgile a fait d'un traître à sa patrie, un héros plein de piété. Ils ont tous conspiré à faire passer Tantale pour un avare, & l'ont mis de leur chef en enfer, lui qui a été un prince très-sage & très-honnête homme. Rien ne se fait chez eux que par machine. Lisez leurs poésies.

Là pour nous enchanter tout est mis en usage,

Tout prend un corps, une ame, un esprit, un visage,

Chaque vertu devient une divinité,

Minerve est la prudence, & Vénus la beauté....

Leurs fables passerent des poëmes dans les histoires, & des histoires dans la théologie ; on forma un système de religion sur les idées d'Hésiode & d'Homere ; on érigea des temples, & on offrit des victimes à des divinités qui tenoient leur existence de deux poëtes.

Il faut dire encore que la fable monta sur le théatre comme sur son throne, & ajoûter que les Peintres & les Sculpteurs travaillant d'après leur imagination, ont aussi donné cours aux histoires fabuleuses, en les consacrant par les chefs-d'oeuvre de leur art. On a tâché de surprendre le peuple de toutes manieres : les Poëtes dans leurs écrits, le théatre dans ses représentations, les Sculpteurs dans leurs statues, & les Peintres dans leurs tableaux ; ils y ont tous concouru.

6°. Une sixieme source des fables est la pluralité ou l'unité des noms. La pluralité des noms étant fort commune parmi les Orientaux, on a partagé entre plusieurs les actions & les voyages d'un seul : de-là vient ce nombre prodigieux de Jupiters, de Mercures, &c. On a quelquefois fait tout le contraire ; & quand il est arrivé que plusieurs personnes ont porté le même nom, on a attribué à un seul ce qui devoit être partagé entre plusieurs : telle est l'histoire de Jupiter fils de Saturne, dans laquelle on a rassemblé les avantures de divers rois de Crete qui ont porté ce nom, aussi commun dans ce pays-là, que l'a été celui de Ptolemée en Egypte.

7°. Une 7e source des fables fut l'établissement des colonies, & l'invention des arts. Les étrangers égyptiens ou phéniciens qui aborderent en Grece, en policerent les habitans, leur firent part de leurs coûtumes, de leurs lois, de leurs manieres de s'habiller & de se nourrir : on regarda ces hommes comme des dieux, & on leur offrit des sacrifices : tels furent sans-doute les premiers dieux des Grecs ; telle est, par exemple, l'origine de la fable de Promethée ; de même, parce qu'Apollon cultivoit la Musique & la Medecine, il fut nommé le dieu de ces arts ; Mercure fut celui de l'Eloquence, Cérès la déesse du blé, Minerve celle des manufactures de laine ; ainsi des autres.

8°. Une 8e source des fables doit sa naissance aux cérémonies de la religion. Les prêtres changerent un culte stérile en un autre qui fut lucratif, par mille histoires fabuleuses qu'ils inventerent ; on n'a jamais été trop scrupuleux sur cet article. On découvroit tous les jours quelque nouvelle divinité, à laquelle il falloit élever de nouveaux autels ; de-là ce système monstrueux que nous offre la théologie payenne. Ajoûtez ici la manie des grands d'avoir des dieux pour ancêtres ; il falloit trouver à chacun, suivant sa condition, un dieu pour premiere tige de sa race, & vraisemblablement on ne manquoit pas alors de généalogistes, aussi complaisans qu'ils le sont aujourd'hui.

Nous ne donnerons point pour une source des fables, l'abus que les Poëtes ont pû faire de l'ancien Testament, comme tant de gens pleins de savoir se le sont persuadés ; les Juifs étoient une nation trop méprisée de ses voisins, & trop peu connue des peuples éloignés, d'ailleurs trop jalouse de sa loi & de ses cérémonies, qu'elle cachoit aux étrangers, pour qu'il y ait quelque rapport entre les héros de la bible & ceux de la fable.

9°. Mais une source réellement féconde des fables payennes, c'est l'ignorance de l'Histoire & de la Chronologie. Comme on ne commença que fort tard, surtout dans la Grece, à avoir l'usage de l'écriture, il se passa plusieurs siecles pendant lesquels le souvenir des évenemens remarquables ne fut conservé que par tradition. Après qu'on avoit remonté jusqu'à trois ou quatre générations, on se trouvoit dans le labyrinthe de l'histoire des dieux, où l'on rencontroit toûjours Jupiter, Saturne, le Ciel & la Terre. Cependant comme les Grecs remplis de vanité, ainsi que les autres peuples, vouloient passer pour anciens, ils se forgerent une chronique fabuleuse de rois imaginaires, de dieux, & de héros, qui ne furent jamais. Ils transférerent dans leur histoire la plûpart des évenemens de celle d'Egypte ; & lorsqu'ils voulurent remonter plus haut, ils ne firent que substituer des fables à la vérité. Ils étoient de vrais enfans, comme le reprochoit à Solon un prêtre d'Egypte, lorsqu'il s'agissoit de parler des tems éloignés ; ils se persuadoient que leurs colonies avoient peuplé tous les autres pays, & ils tiroient leurs noms de ceux de leurs héros.

10°. L'ignorance de la Physique est une 10e source de quantité de fables payennes. On vint à rapporter à des causes animées, des effets dont on ignoroit les principes ; on prit les vents pour des divinités fougueuses, qui causent tant de ravages sur terre & sur mer. Falloit-il parler de l'arc-en-ciel dont on ignoroit la nature, on en fit une divinité. Chez les Payens,

Ce n'est pas la vapeur qui produit le tonnerre,

C'est Jupiter armé pour effrayer la terre ;

Un orage terrible aux yeux des matelots,

C'est Neptune en courroux qui gourmande les flots ;

Echo n'est pas un son qui dans l'air retentisse,

C'est une nymphe en pleurs qui se plaint de Narcisse.

Ainsi furent formées plusieurs divinités physiques, & tant de fables astronomiques, qui eurent cours dans le monde.

11°. L'ignorance des langues, sur-tout de la phénicienne, doit être regardée comme une onzieme source des plus fécondes d'une infinité de fables du Paganisme. Il est sûr que les colonies sorties de Phénicie, allerent peupler plusieurs contrées de la Grece ; & comme la langue phénicienne a plusieurs mots équivoques, les Grecs les expliquerent selon le sens qui étoit le plus de leur génie : par exemple, le mot Ilpha dans la langue phénicienne, signifie également un taureau, ou un navire. Les Grecs amateurs du merveilleux, au lieu de dire qu'Europe avoit été portée sur un vaisseau, publierent que Jupiter changé en taureau l'avoit enlevée. Du mot mon qui veut dire vice, ils firent le dieu Momus censeur des défauts des hommes ; & sans citer d'autres exemples, il suffit de renvoyer le lecteur aux ouvrages de Bochart sur cette matiere.

12°. Non-seulement les équivoques des langues orientales ont donné lieu à quantité de fables payennes, mais même les mots équivoques de la langue greque en ont produit un grand nombre : ainsi Vénus est sortie de l'écume de la mer, parce que Aphrodite qui étoit le nom qu'ils donnoient à cette déesse, signifioit l'écume. Ainsi le premier temple de Delphes avoit été construit par le secours des ailes d'abeilles, qu'Apollon avoit fait venir des pays hyperboréens ; parce que Pteras dont le nom veut dire une aile de plume, en avoit été l'architecte.

13°. On a prouvé par des exemples incontestables, que la plûpart des fables des Grecs venoient d'Egypte & de Phénicie. Les Grecs en apprenant la religion des Egyptiens, changerent & les noms & les cérémonies des dieux de l'Orient, pour faire croire qu'ils étoient nés dans leur pays ; comme nous le voyons dans l'exemple d'Isis, & dans une infinité d'autres. Le culte de Bacchus fut formé sur celui d'Osiris : Diodore le dit expressément. Une regle générale qui peut servir à juger de l'origine d'un grand nombre de fables du Paganisme, c'est de voir seulement les noms des choses, pour décider s'ils sont phéniciens, grecs, ou latins ; l'on découvrira par ce seul examen, le pays natal, ou le transport de quantité de fables.

En quatorzieme lieu, il ne faut point douter que l'ignorance de la navigation n'ait fait naître une infinité de fables. On ne parla, par exemple, de l'Océan que comme d'un pays couvert de ténebres, où le soleil alloit se coucher tous les soirs avec beaucoup de fracas, dans le palais de Thétis. On ne parla des rochers qui composent le détroit de Scylla & de Charybde, que comme de deux monstres qui engloutissoient les vaisseaux. Si quelqu'un alloit dans le golfe de Perse, on publioit qu'il étoit allé jusqu'au fond de l'Orient, & au pays où l'aurore ouvre la barriere du jour ; & parce que Persée eut la hardiesse de sortir du détroit de Gibraltar pour se rendre aux îles Orcades, on lui donna le cheval Pégase, avec l'équipage de Pluton & de Mercure, comme s'il avoit été impossible de faire un si long voyage sans quelque secours surnaturel. Concluons que l'ignorance des anciens peuples, soit dans l'Histoire, soit dans la Chronologie, soit dans les Langues, soit dans la Physique, soit dans la Géographie, soit dans la Navigation, a fait germer des fables innombrables.

Quinziemement, il est encore vraisemblable que plusieurs fables tirent leur source du prétendu commerce des dieux, imaginé à dessein de sauver l'honneur des dames qui avoient eû des foiblesses pour leurs amans ; on appelloit au secours de leur réputation quelque divinité favorable ; c'étoit un dieu métamorphosé qui avoit triomphé de l'insensibilité de la belle. La fable de Rhéa Sylvia mere de Remus & de Romulus, en est une preuve bien connue. Amulius son oncle, armé de toutes pieces, & sous la figure de Mars, entra dans sa cellule ; & Numitor fit courir le bruit que les deux enfans qu'elle mit au monde, avoient pour pere le dieu de la guerre. Souvent même les prêtres étant amoureux de quelque femme, lui annonçoient qu'elle étoit aimée du dieu qu'ils servoient : à cette nouvelle, elle se préparoit à aller coucher dans le temple du dieu, & les parens l'y conduisoient en cérémonie. Si nous en croyons Hérodote (liv. I. ch. xviij.), il y avoit une dame de Babylone, de celles que Jupiter Belus avoit fait choisir par son premier pontife, qui ne manquoit jamais de se rendre toutes les nuits dans son temple : de-là ce grand nombre de fils qu'on donne aux dieux. Voyez FILS DES DIEUX.

Enfin pour ne rien laisser à desirer, s'il est possible, sur les sources des fables, on doit ajoûter ici que presque toutes celles qui se trouvent dans les métamorphoses d'Ovide, d'Hyginus, & d'Antonius Liberalis, ne sont fondées que sur des manieres de s'exprimer figurées & métaphoriques : ce sont ordinairement de véritables faits, auxquels on a ajoûté quelque circonstance surnaturelle pour les parer. La cruauté de Lycaon qui condamnoit à mort les étrangers, l'a fait métamorphoser en loup. La stupidité de Mydas, ou peut-être l'excellence de son ouie, lui a fait donner des oreilles d'âne. Cérès avoit aimé Jason, parce qu'il avoit perfectionné l'agriculture, dont cette déesse, suivant l'imagination des Poëtes, avoit appris l'usage à la Grece. Dans d'autres occasions, les métamorphoses qu'on attribue à Jupiter & aux autres dieux, étoient des symboles qui marquoient les moyens, que les princes qui portoient ces noms, avoient mis en oeuvre pour séduire leurs maîtresses. Ainsi l'or dont se servit Pretus pour tromper Danaé, fit dire qu'il s'étoit changé en pluie d'or ; ou bien, comme le remarque Eustathius, ces prétendues métamorphoses n'étoient que des médailles d'or, sur lesquelles on les voyoit gravées, & que les amans donnoient à leurs maîtresses ; présent plus propre par la rareté du métal & la finesse de la gravure, à rendre sensibles les belles, que de véritables métamorphoses. Tel est le fondement des fables dont on vient de parler ; & si l'on n'en trouve pas le dénoüement dans les sources qu'on vient d'indiquer, on les découvrira dans les métaphores.

Ce seroit présentement le lieu de discuter en quel tems ont commencé les fables : mais il est impossible d'en fixer l'époque. Il suffit de savoir que nous les trouvons déjà établies dans les écrits les plus anciens qui nous restent de l'antiquité profane ; il suffit encore de ne pas ignorer que les premiers berceaux des fables sont l'Egypte & la Phénicie, d'où elles se répandirent avec les colonies en Occident, & surtout dans la Grece, où elles trouverent un sol propre à leur multiplication. Ensuite, de la Grece elles passerent en Italie, & dans les autres contrées voisines. Il est certain qu'en suivant un peu l'ancienne tradition, on découvre aisément que c'est-là le chemin de l'idolatrie & des fables, qui ont toûjours marché de compagnie. Qu'on ne dise donc point qu'Hésiode & Homere en sont les inventeurs, ils n'en parlent pas eux-mêmes sur ce ton ; elles existoient avant leur naissance dans les ouvrages des poëtes qui les précéderent ; ils ne firent que les embellir.

Mais il faut convenir que le siecle le plus fécond en fables & en héroïsme, a été celui de la guerre de Troye. On sait que cette célebre ville fut prise deux fois ; la premiere par Hercule, l'an du monde 2760 ; & la seconde, une quarantaine d'années après, par l'armée des Grecs, sous la conduite d'Agamemnon. Au tems de la premiere prise, on vit paroître Thélamon, Hercule, Thésée, Jason, Orphée, Castor, Pollux, & tous les autres héros de la toison d'or. A la seconde prise parurent leurs fils ou leurs petits-fils, Agamemnon, Ménélaüs, Achille, Diomede, Ajax, Hector, Enée, &c. Environ le même tems se fit la guerre de Thebes, où brillerent Adraste, Oedipe, Ethéocle, Polinice, Capanée, & tant d'autres héros, sujets éternels des poëmes épiques & tragiques. Aussi les théatres de la Grece ont-ils retenti mille fois de ces noms illustres ; & depuis ce tems tous les théatres du monde ont cru devoir les faire reparoître sur la scene.

Voilà pourquoi la connoissance, du moins une connoissance superficielle de la fable, est si générale. Nos spectacles, nos pieces lyriques & dramatiques, & nos poésies en tout genre, y font de perpétuelles allusions ; les estampes, les peintures, les statues qui décorent nos cabinets, nos galeries, nos plafonds, nos jardins, sont presque toûjours tirées de la fable : enfin elle est d'un si grand usage dans tous nos écrits, nos romans, nos brochures, & même dans nos discours ordinaires, qu'il n'est pas possible de l'ignorer à un certain point, sans avoir à rougir de ce manque d'éducation ; mais de porter sa curiosité jusqu'à tenter de percer les divers sens, ou les mysteres de la fable, entendre les différens systèmes de la théologie, connoître les cultes des divinités du Paganisme, c'est une science reservée pour un petit nombre de savans ; & cette science qui fait une partie très-vaste des Belles-Lettres, & qui est absolument nécessaire pour avoir l'intelligence des monumens de l'antiquité, est ce qu'on nomme la Mythologie. Voy. MYTHOLOGIE. Art. de M(D.J.)

FABLE apologue, (Belles-Lettres) instruction déguisée sous l'allégorie d'une action. C'est ainsi que la Mothe l'a définie : il ajoûte ; c'est un petit poëme épique, qui ne le cede au grand que par l'étendue. Idée du P. le Bossu, qui devient chimérique dès qu'on la presse.

Les savans font remonter l'origine de la fable, à l'invention des caracteres symboliques & du style figuré, c'est-à-dire à l'invention de l'allégorie dont la fable est une espece. Mais l'allégorie ainsi réduite à une action simple, à une moralité précise, est communément attribuée à Esope, comme à son premier inventeur. Quelques-uns l'attribuent à Hésiode & à Archiloque ; d'autres prétendent que les fables connues sous le nom d'Esope, ont été composées par Socrate. Ces opinions à discuter sont heureusement plus curieuses qu'utiles. Qu'importe après tout pour le progrès d'un art, que son inventeur ait eu nom Esope, Hésiode, Archiloque, &c. l'auteur n'est pour nous qu'un mot ; & Pope a très-bien observé que cette existence idéale qui divise en sectes les vivans sur les qualités personnelles des morts, se réduit à quatre ou cinq lettres.

On a fait consister l'artifice de la fable, à citer les hommes au tribunal des animaux. C'est comme si on prétendoit en général que la comédie citât les spectateurs au tribunal de ses personnages, les hypocrites au tribunal de Tartuffe, les avares au tribunal d'Arpagon, &c. Dans l'apologue, les animaux sont quelquefois les précepteurs des hommes, La Fontaine l'a dit : mais ce n'est que dans le cas où ils sont représentés meilleurs & plus sages que nous.

Dans le discours que la Mothe a mis à la tête de ses fables, il démêle en philosophe l'artifice caché dans ce genre de fiction : il en a bien vû le principe & la fin ; les moyens seuls lui ont échappé. Il traite, en bon critique, de la justesse & de l'unité de l'allégorie, de la vraisemblance des moeurs & des caracteres, du choix de la moralité & des images qui l'enveloppent : mais toutes ces qualités réunies ne font qu'une fable réguliere ; & un poëme qui n'est que régulier, est bien loin d'être un bon poëme.

C'est peu que dans la fable une vérité utile & peu commune, se déguise sous le voile d'une allégorie ingénieuse ; que cette allégorie, par la justesse & l'unité de ses rapports, conduise directement au sens moral qu'elle se propose ; que les personnages qu'on y employe, remplissent l'idée qu'on a d'eux. La Mothe a observé toutes ces regles dans quelques-unes de ses fables ; il reproche, avec raison, à La Fontaine de les avoir négligées dans quelques-unes des siennes. D'où vient donc que les plus défectueuses de La Fontaine ont un charme & un intérêt, que n'ont pas les plus régulieres de la Mothe ?

Ce charme & cet intérêt prennent leur source non-seulement dans le tour naturel & facile des vers, dans le coloris de l'imagination, dans le contraste & la vérité des caracteres, dans la justesse & la précision du dialogue, dans la variété, la force, & la rapidité des peintures, en un mot dans le génie poétique, don précieux & rare, auquel tout l'excellent esprit de la Mothe n'a jamais pû suppléer ; mais encore dans la naïveté du récit & du style, caractere dominant du génie de La Fontaine.

On a dit : le style de la fable doit être simple, familier, riant, gracieux, naturel, & même naïf. Il falloit dire, & sur-tout naïf.

Essayons de rendre sensible l'idée que nous attachons à ce mot naïveté, qu'on a si souvent employé sans l'entendre.

La Mothe distingue le naïf du naturel ; mais il fait consister le naïf dans l'expression fidele, & non refléchie, de ce qu'on sent ; & d'après cette idée vague, il appelle naïf le qu'il mourût du vieil Horace. Il nous semble qu'il faut aller plus loin, pour trouver le vrai caractere de naïveté qui est essentiel & propre à la fable.

La vérité de caractere a plusieurs nuances qui la distinguent d'elle-même : ou elle observe les ménagemens qu'on se doit & qu'on doit aux autres, & on l'appelle sincérité ; ou elle franchit dès qu'on la presse, la barriere des égards, & on la nomme franchise ; ou elle n'attend pas même pour se montrer à découvert, que les circonstances l'y engagent & que les décences l'y autorisent, & elle devient imprudence, indiscrétion, témérité, suivant qu'elle est plus ou moins offensante ou dangereuse. Si elle découle de l'ame par un penchant naturel & non refléchi, elle est simplicité ; si la simplicité prend sa source dans cette pureté de moeurs qui n'a rien à dissimuler ni à feindre, elle est candeur ; si la candeur se joint à une innocence peu éclairée, qui croit que tout ce qui est naturel est bien, c'est ingénuité ; si l'ingénuité se caractérise par des traits qu'on auroit eu soi-même intérêt à déguiser, & qui nous donnent quelque avantage sur celui auquel ils échappent, on la nomme naïveté, ou ingénuité naïve. Ainsi la simplicité ingénue est un caractere absolu & indépendant des circonstances ; au lieu que la naïveté est relative.

Hors les puces qui m'ont la nuit inquiétée,

ne seroit dans Agnès qu'un trait de simplicité, si elle parloit à ses compagnes.

Jamais je ne m'ennuie.

ne seroit qu'ingénu, si elle ne faisoit pas cet aveu à un homme qui doit s'en offenser. Il en est de même de

L'argent qu'en ont reçu notre Alain & Georgette, &c.

Par conséquent ce qui est compatible avec le caractere naïf dans tel tems, dans tel lieu, dans tel état, ne le seroit pas dans tel autre. Georgette est naïve autrement qu'Agnès ; Agnès autrement que ne doit l'être une jeune fille élevée à la cour, ou dans le monde : celle-ci peut dire & penser ingénuement des choses que l'éducation lui a rendues familieres, & qui paroîtroient refléchies & recherchées dans la premiere. Cela posé, voyons ce qui constitue la naïveté dans la fable, & l'effet qu'elle y produit.

La Mothe a observé que le succès constant & universel de la fable, venoit de ce que l'allégorie y ménageoit & flattoit l'amour-propre : rien n'est plus vrai, ni mieux senti ; mais cet art de ménager & de flatter l'amour propre, au lieu de le blesser, n'est autre chose que l'éloquence naïve, l'éloquence d'Esope chez les anciens, & de La Fontaine chez les modernes.

De toutes les prétentions des hommes, la plus générale & la plus décidée regarde la sagesse & les moeurs : rien n'est donc plus capable de les indisposer, que des préceptes de morale & de sagesse présentés directement. Nous ne parlerons point de la satyre ; le succès en est assûré : si elle en blesse un, elle en flate mille. Nous parlons d'une philosophie sévere, mais honnête, sans amertume & sans poison, qui n'insulte personne, & qui s'adresse à tous : c'est précisément de celle-là qu'on s'offense. Les Poëtes l'ont déguisée au théatre & dans l'épopée, sous l'allégorie d'une action, & ce ménagement la fait recevoir sans révolte : mais toute vérité ne peut pas avoir au théatre son tableau particulier ; chaque piece ne peut aboutir qu'à une moralité principale ; & les traits accessoires répandus dans le cours de l'action, passent trop rapidement pour ne pas s'effacer l'un l'autre : l'intérêt même les absorbe, & ne nous laisse pas la liberté d'y refléchir. D'ailleurs l'instruction théatrale exige un appareil qui n'est ni de tous les lieux, ni de tous les tems ; c'est un miroir public qu'on n'éleve qu'à grands frais & à force de machines. Il en est à-peu-près de même de l'épopée. On a donc voulu nous donner des glaces portatives aussi fideles & plus commodes, où chaque vérité isolée eût son image distincte ; & de-là l'invention des petits poëmes allégoriques.

Dans ces tableaux, on pouvoit nous peindre à nos yeux sous trois symboles différens ; ou sous les traits de nos semblables, comme dans la fable du Savetier & du Financier, dans celle du Berger & du Roi, dans celle du Meunier & son fils, &c. ou sous le nom des êtres surnaturels & allégoriques, comme dans la fable d'Apollon & Borée, dans celle de la Discorde, dans les contes orientaux, & dans nos contes de fées ; ou sous la figure des animaux & des êtres matériels, que le poëte fait agir & parler à notre maniere : c'est le genre le plus étendu, & peut-être le seul vrai genre de la fable, par la raison même qu'il est le plus dépourvû de vraisemblance à notre égard.

Il s'agit de ménager la répugnance que chacun sent à être corrigé par son égal. On s'apprivoise aux leçons des morts, parce qu'on n'a rien à démêler avec eux, & qu'ils ne se prévaudront jamais de l'avantage qu'on leur donne : on se plie même aux maximes outrées des fanatiques & des enthousiastes, parce que l'imagination étonnée ou éblouie en fait une espece d'hommes à part. Mais le sage qui vit simplement & familierement avec nous, & qui sans chaleur & sans violence ne nous parle que le langage de la vérité & de la vertu, nous laisse toutes nos prétentions à l'égalité : c'est donc à lui à nous persuader par une illusion passagere, qu'il est, non pas au-dessus de nous (il y auroit de l'imprudence à le tenter), mais au contraire si fort au-dessous, qu'on ne daigne pas même se piquer d'émulation à son égard, & qu'on reçoive les vérités qui semblent lui échapper, comme autant de traits de naïveté sans conséquence.

Si cette observation est fondée, voilà le prestige de la fable rendu sensible, & l'art réduit à un point déterminé. Or nous allons voir que tout ce qui concourt à nous persuader la simplicité & la crédulité du poëte, rend la fable plus intéressante ; au lieu que tout ce qui nous fait douter de la bonne-foi de son récit, en affoiblit l'intérêt.

Quintilien pensoit que les fables avoient sur-tout du pouvoir sur les esprits bruts & ignorans ; il parloit sans-doute des fables où la vérité se cache sous une enveloppe grossiere : mais le goût, le sentiment & les graces que La Fontaine y a répandus, en ont fait la nourriture & les délices des esprits les plus délicats, les plus cultivés, & les plus profonds.

Or l'intérêt qu'ils y prennent, n'est certainement pas le vain plaisir d'en pénétrer le sens. La beauté de cette allégorie est d'être simple & transparente, & il n'y a guere que les sots qui puissent s'applaudir d'en avoir percé le voile.

Le mérite de prévoir la mortalité que la Mothe veut qu'on ménage aux lecteurs, parmi lesquels il compte les sages eux-mêmes, se réduit donc à bien peu de chose : aussi La Fontaine, à l'exemple des anciens, ne s'est-il guere mis en peine de la donner à deviner ; il l'a placée tantôt au commencement, tantôt à la fin de la fable ; ce qui ne lui auroit pas été indifférent, s'il eût regardé la fable comme une énigme.

Quelle est donc l'espece d'illusion qui rend la fable si séduisante ? On croit entendre un homme assez simple & assez crédule, pour repéter sérieusement les contes puérils qu'on lui a faits ; & c'est dans cet air de bonne-foi que consiste la naïveté du récit & du style.

On reconnoît la bonne-foi d'un historien, à l'attention qu'il a de saisir & de marquer les circonstances, aux réflexions qu'il y mêle, à l'éloquence qu'il employe à exprimer ce qu'il sent ; c'est-là sur-tout ce qui met La Fontaine au-dessus de ses modeles. Esope raconte simplement, mais en peu de mots ; il semble repéter fidelement ce qu'on lui a dit : Phedre y met plus de délicatesse & d'élégance, mais aussi moins de vérité. On croiroit en effet que rien ne dût mieux caractériser la naïveté, qu'un style dénué d'ornemens ; cependant La Fontaine a répandu dans le sien tous les thrésors de la Poésie, & il n'en est que plus naïf. Ces couleurs si variées & si brillantes sont elles-mêmes les traits dont la nature se peint dans les écrits de ce poëte, avec une simplicité merveilleuse. Ce prestige de l'art paroît d'abord inconcevable ; mais dès qu'on remonte à la cause, on n'est plus surpris de l'effet.

Non-seulement La Fontaine a oüi dire ce qu'il raconte, mais il l'a vû ; il croit le voir encore. Ce n'est pas un poëte qui imagine, ce n'est pas un conteur qui plaisante ; c'est un témoin présent à l'action, & qui veut vous y rendre présent vous-même. Son érudition, son éloquence, sa philosophie, sa politique, tout ce qu'il a d'imagination, de mémoire, & de sentiment, il met tout en oeuvre de la meilleure foi du monde pour vous persuader ; & ce sont tous ces efforts, c'est le sérieux avec lequel il mêle les plus grandes choses avec les plus petites, c'est l'importance qu'il attache à des jeux d'enfans, c'est l'intérêt qu'il prend pour un lapin & une belette, qui font qu'on est tenté de s'écrier à chaque instant, le bon homme ! On le disoit de lui dans la société, son caractere n'a fait que passer dans ses fables. C'est du fond de ce caractere que sont émanés ces tours si naturels, ces expressions si naïves, ces images si fideles ; & quand la Mothe a dit, du fond de sa cervelle un trait naïf s'arrache, ce n'est certainement pas le travail de La Fontaine qu'il a peint.

S'il raconte la guerre des vautours, son génie s'éleve. Il plut du sang ; cette image lui paroît encore foible. Il ajoûte pour exprimer la dépopulation :

Et sur son roc Promethée espéra

De voir bien-tôt une fin à sa peine.

La querelle de deux coqs pour une poule, lui rappelle ce que l'amour a produit de plus funeste :

Amour tu perdis Troye.

Deux chevres se rencontrent sur un pont trop étroit pour y passer ensemble ; aucune des deux ne veut reculer : il s'imagine voir

Avec Louis le Grand,

Philippe quatre qui s'avance

Dans l'île de la Conférence.

Un renard est entré la nuit dans un poulailler :

Les marques de sa cruauté

Parurent avec l'aube. On vit un étalage

De corps sanglans & de carnage ;

Peu s'en fallut que le soleil

Ne rebroussât d'horreur vers le manoir liquide, &c.

La Mothe a fait à notre avis une étrange méprise, en employant à tout propos, pour avoir l'air naturel, des expressions populaires & proverbiales : tantôt c'est Morphée qui fait litiere de pavots ; tantôt c'est la Lune qui est empêchée par les charmes d'une magicienne ; ici le lynx attendant le gibier, prépare ses dents à l'ouvrage ; là le jeune Achille est fort bien moriginé par Chiron. La Mothe avoit dit lui-même, mais prenons garde à la bassesse, trop voisine du familier. Qu'étoit-ce donc à son avis que faire litiere de pavots ? La Fontaine a toûjours le style de la chose :

Un mal qui répand la terreur,

Mal que le ciel en sa fureur

Inventa pour punir les crimes de la terre.

....

Les tourterelles se fuyoient ;

Plus d'amour, partant plus de joie.

Ce n'est jamais la qualité des personnages qui le décide. Jupiter n'est qu'un homme dans les choses familieres ; le moucheron est un héros lorsqu'il combat le lion : rien de plus philosophique & en même tems rien de plus naïf, que ces contrastes. La Fontaine est peut-être celui de tous les Poëtes qui passe d'un extrème à l'autre avec le plus de justesse & de rapidité. La Mothe a pris ces passages pour de la gaïté philosophique, & il les regarde comme une source du riant : mais La Fontaine n'a pas dessein qu'on imagine qu'il s'égaye à rapprocher le grand du petit ; il veut que l'on pense, au contraire, que le sérieux qu'il met aux petites choses, les lui fait mêler & confondre de bonne-foi avec les grandes ; & il réussit en effet à produire cette illusion. Par-là son style ne se soûtient jamais, ni dans le familier, ni dans l'héroïque. Si ses réflexions & ses peintures l'emportent vers l'un, ses sujets le ramenent à l'autre, & toûjours si à-propos, que le lecteur n'a pas le tems de desirer qu'il prenne l'essor, ou qu'il se modere. En lui, chaque idée réveille soudain l'image & le sentiment qui lui est propre ; on le voit dans ses peintures, dans son dialogue, dans ses harangues. Qu'on lise, pour ses peintures, la fable d'Apollon & de Borée, celle du Chêne & du Roseau ; pour le dialogue, celle de l'Agneau & du Loup, celle des compagnons d'Ulysse ; pour les monologues & les harangues, celle du Loup & des Bergers, celle du Berger & du Roi, celle de l'Homme & de la Couleuvre : modeles à-la-fois de philosophie & de poésie. On a dit souvent que l'une nuisoit à l'autre ; qu'on nous cite, ou parmi les anciens, ou parmi les modernes, quelque poëte plus riant, plus fécond, plus varié, plus gracieux & plus sublime, quelque philosophe plus profond & plus sage.

Mais ni sa philosophie, ni sa poésie ne nuisent à sa naïveté : au contraire, plus il met de l'une & de l'autre dans ses récits, dans ses réflexions, dans ses peintures ; plus il semble persuadé, pénétré de ce qu'il raconte, & plus par conséquent il nous paroît simple & crédule.

Le premier soin du fabuliste doit donc être de paroître persuadé ; le second, de rendre sa persuasion amusante ; le troisieme, de rendre cet amusement utile.

Pueris dant frustula blandi

Doctores, elementa velint ut discere prima. Horat.

Nous venons de voir de quel artifice La Fontaine s'est servi pour paroître persuadé ; & nous n'avons plus que quelques réflexions à ajoûter sur ce qui détruit ou favorise cette espece d'illusion.

Tous les caracteres d'esprit se concilient avec la naïveté, hors la finesse & l'affectation. D'où vient que Janot Lapin, Robin Mouton, Carpillon Fretin, la Gent-Trote-Menu, &c. ont tant de grace & de naturel ? d'où vient que don Jugement, dame Mémoire, & demoiselle Imagination, quoique très-bien caractérisés, sont si déplacés dans la fable ? Ceux-là sont du bon homme ; ceux-ci de l'homme d'esprit.

On peut supposer tel pays, ou tel siecle, dans lequel ces figures se concilieroient avec la naïveté : par exemple, si on avoit élevé des autels au Jugement, à l'Imagination, à la Mémoire, comme à la Paix, à la Sagesse, à la Justice, &c. les attributs de ces divinités seroient des idées populaires, & il n'y auroit aucune finesse, aucune affectation à dire, le dieu Jugement, la déesse Mémoire, la nymphe Imagination ; mais le premier qui s'avise de réaliser, de caractériser ces abstractions par des épithetes recherchées, paroît trop fin pour être naïf. Qu'on refléchisse à ces dénominations, don, dame, demoiselle ; il est certain que la premiere peint la lenteur, la gravité, le recueillement, la méditation, qui caractérisent le Jugement : que la seconde exprime la pompe, le faste & l'orgueil qu'aime à étaler la Mémoire : que la troisieme réunit en un seul mot la vivacité, la legereté, le coloris, les graces, & si l'on veut le caprice & les écarts de l'imagination. Or peut-on se persuader que ce soit un homme naïf qui le premier ait vû & senti ces rapports & ces nuances ?

Si La Fontaine employe des personnages allégoriques, ce n'est pas lui qui les invente : on est déjà familiarisé avec eux. La fortune, la mort, le tems, tout cela est reçu. Si quelquefois il en introduit de sa façon, c'est toûjours en homme simple ; c'est que-si-que-non, frere de la Discorde ; c'est tien-&-mien, son pere, &c.

La Mothe, au contraire, met toute la finesse qu'il peut à personnifier des êtres moraux & métaphysiques : Personnifions, dit-il, les vertus & les vices : animons, selon nos besoins, tous les êtres ; & d'après cette licence, il introduit la vertu, le talent, & la réputation, pour faire faire à celle-ci un jeu de mots à la fin de la fable. C'est encore pis, lorsque l'ignorance grosse d'enfant, accouche d'admiration, de demoiselle opinion, & qu'on fait venir l'orgueil & la paresse pour nommer l'enfant, qu'ils appellent la vérité. La Mothe a beau dire qu'il se trace un nouveau chemin ; ce chemin l'éloigne du but.

Encore une fois le poëte doit joüer dans la fable le rôle d'un homme simple & crédule ; & celui qui personnifie des abstractions métaphysiques avec tant de subtilité, n'est pas le même qui nous dit sérieusement que Jean Lapin plaidant contre dame Belette, allégua la coûtume & l'usage.

Mais comme la crédulité du poëte n'est jamais plus naïve, ni par conséquent plus amusante que dans des sujets dépourvûs de vraisemblance à notre égard, ces sujets vont beaucoup plus droit au but de l'apologue, que ceux qui sont naturels & dans l'ordre des possibles. La Mothe après avoir dit,

Nous pouvons, s'il nous plaît, donner pour véritables

Les chimeres des tems passés,

ajoûte :

Mais quoi ? des vérités modernes

Ne pouvons-nous user aussi dans nos besoins ?

Qui peut le plus, ne peut-il pas le moins ?

Ce raisonnement du plus au moins n'est pas concevable dans un homme qui avoit l'esprit juste, & qui avoit long-tems refléchi sur la nature de l'apologue. La fable des deux Amis, le Paysan du Danube, Philemon & Baucis, ont leur charme & leur intérêt particulier : mais qu'on y prenne garde, ce n'est là ni le charme ni l'intérêt de l'apologue. Ce n'est point ce doux soûrire, cette complaisance intérieure qu'excite en nous Janot Lapin, la mouche du coche, &c. Dans les premieres, la simplicité du poëte n'est qu'ingénue & n'a rien de ridicule : dans les dernieres, elle est naïve & nous amuse à ses dépens. C'est ce qui nous a fait avancer au commencement de cet article, que les fables, où les animaux, les plantes, les êtres inanimés parlent & agissent à notre maniere, sont peut-être les seuls qui méritent le nom de fables.

Ce n'est pas que dans ces sujets même il n'y ait une sorte de vraisemblance à garder, mais elle est relative au poëte. Son caractere de naïveté une fois établi, nous devons trouver possible qu'il ajoûte foi à ce qu'il raconte ; & de-là vient la regle de suivre les moeurs ou réelles ou supposées. Son dessein n'est pas de nous persuader que le lion, l'âne & le renard ont parlé, mais d'en paroître persuadé lui-même ; & pour cela il faut qu'il observe les convenances, c'est-à-dire qu'il fasse parler & agir le lion, l'âne & le renard, chacun suivant le caractere & les intérêts qu'il est supposé leur attribuer : ainsi la regle de suivre les moeurs dans la fable, est une suite de ce principe, que tout y doit concourir à nous persuader la crédulité du poëte. Mais il faut que cette crédulité soit amusante, & c'est encore un des points où la Mothe s'est trompé ; on voit que dans ses fables il vise à être plaisant, & rien n'est si contraire au génie de ce poëme :

Un homme avoit perdu sa femme,

Il veut avoir un perroquet.

Se console qui peut : plein de la bonne dame,

Il veut du moins chez lui remplacer son caquet.

La Fontaine évite avec soin tout ce qui a l'air de la plaisanterie ; s'il lui en échappe quelque trait, il a grand soin de l'émousser :

A ces mots l'animal pervers,

C'est le serpent que je veux dire.

Voilà une excellente épigramme, & le poëte s'en seroit tenu là ; s'il avoit voulu être fin ; mais il vouloit être, ou plûtôt il étoit naïf : il a donc achevé,

C'est le serpent que je veux dire,

Et non l'homme : on pourroit aisément s'y tromper.

De même dans ces vers qui terminent la fable du rat solitaire,

Qui désignai-je, à votre avis,

Par ce rat si peu secourable ?

Un moine ? non ; mais un dervis,

il ajoûte :

Je suppose qu'un moine est toûjours charitable.

La finesse du style consiste à se laisser deviner ; la naïveté, à dire tout ce qu'on pense.

La Fontaine nous fait rire, mais à ses dépens, & c'est sur lui-même qu'il fait tomber le ridicule. Quand pour rendre raison de la maigreur d'une belette, il observe qu'elle sortoit de maladie : quand pour expliquer comment un cerf ignoroit une maxime de Salomon, il nous avertit que ce cerf n'étoit pas accoûtumé de lire : quand pour nous prouver l'expérience d'un vieux rat, & les dangers qu'il avoit courus, il remarque qu'il avoit même perdu sa queue à la bataille : quand pour nous peindre la bonne intelligence des chiens & des chats, il nous dit :

Ces animaux vivoient entr'eux comme cousins ;

Cette union si douce, & presque fraternelle,

Edifioit tous les voisins,

nous rions, mais de la naïveté du poëte, & c'est à ce piége si délicat que se prend notre vanité.

L'oracle de Delphes avoit, dit-on, conseillé à Esope de prouver des vérités importantes par des contes ridicules. Esope auroit mal entendu l'oracle, si au lieu d'être risible il s'étoit piqué d'être plaisant.

Cependant comme ce n'est pas uniquement à nous amuser, mais sur-tout à nous instruire, que la fable est destinée, l'illusion doit se terminer au développement de quelque vérité utile : nous disons au développement, & non pas à la preuve ; car il faut bien observer que la fable ne prouve rien. Quelque bien adapté que soit l'exemple à la moralité, l'exemple est un fait particulier, la moralité une maxime générale ; & l'on sait que du particulier au général il n'y a rien à conclure. Il faut donc que la moralité soit une vérité connue par elle-même, & à laquelle on n'ait besoin que de réfléchir pour en être persuadé. L'exemple contenu dans la fable, en est l'indication & non la preuve ; son but est d'avertir, & non de convaincre ; de diriger l'attention, & non d'entraîner le consentement ; de rendre enfin sensible à l'imagination ce qui est évident à la raison ; mais pour cela il faut que l'exemple mene droit à la moralité, sans diversion, sans équivoque ; & c'est ce que les plus grands maîtres semblent avoir oublié quelquefois :

La vérité doit naître de la fable.

La Mothe l'a dit & l'a pratiqué, il ne le cede même à personne dans cette partie : comme elle dépend de la justesse & de la sagacité de l'esprit, & que la Mothe avoit supérieurement l'une & l'autre, le sens moral de ses fables est presque toûjours bien saisi, bien déduit, bien préparé. Nous en exceptons quelques-unes, comme celle de l'estomac, celle de l'araignée & du pelican. L'estomac patit de ses fautes, mais s'ensuit-il que chacun soit puni des siennes ? Le même auteur a fait voir le contraire dans la fable du chat & du rat. Entre le pélican & l'araignée, entre Codrus & Néron l'alternative est-elle si pressante qu'hésiter ce fût choisir ? & à la question, lequel des deux voulez-vous imiter ? n'est-on pas fondé à répondre, ni l'un ni l'autre ? Dans ces deux fables la moralité n'est vraie que par les circonstances, elle est fausse dès qu'on la donne pour un principe général.

La Fontaine s'est plus négligé que la Mothe sur le choix de la moralité ; il semble quelquefois la chercher après avoir composé sa fable, soit qu'il affecte cette incertitude pour cacher jusqu'au bout le dessein qu'il avoit d'instruire ; soit qu'en effet il se soit livré d'abord à l'attrait d'un tableau favorable à peindre, bien sûr que d'un sujet moral il est facile de tirer une réflexion morale. Cependant sa conclusion n'est pas toûjours également heureuse ; le plus souvent profonde, lumineuse, intéressante, & amenée par un chemin de fleurs ; mais quelquefois aussi commune, fausse ou mal déduite. Par exemple, de ce qu'un gland, & non pas une citrouille, tombe sur le nez de Garo, s'ensuit-il que tout soit bien ?

Jupin pour chaque état mit deux tables au monde ;

L'adroit, le vigilant & le fort sont assis

A la premiere, & les petits

Mangent leur reste à la seconde.

Rien n'est plus vrai ; mais cela ne suit point de l'exemple de l'araignée & de l'hirondelle : car l'araignée, quoiqu'adroite & vigilante, ne laisse pas de mourir de faim. Ne seroit-ce point pour déguiser ce défaut de justesse, que dans les vers que nous avons cités, La Fontaine n'oppose que les petits à l'adroit, au vigilant & au fort ? S'il eût dit le foible, le négligent & le mal-adroit, on eût senti que les deux dernieres de ces qualités ne conviennent point à l'araignée. Dans la fable des poissons & du berger, il conseille aux rois d'user de violence : dans celle du loup déguisé en berger, il conclut,

Quiconque est loup, agisse en loup.

Si ce sont-là des vérités, elles ne sont rien moins qu'utiles aux moeurs. En général, le respect de La Fontaine pour les anciens, ne lui a pas laissé la liberté du choix dans les sujets qu'il en a pris ; presque toutes ses beautés sont de lui, presque tous ses défauts sont des autres. Ajoûtons que ses défauts sont rares, & tous faciles à éviter, & que ses beautés sans nombre sont peut-être inimitables.

Nous aurions beaucoup à dire sur sa versification, où les pédans n'ont sû relever que des négligences, & dont les beautés ravissent d'admiration les hommes de l'art les plus exercés, & les hommes de goût les plus délicats ; mais pour développer cette partie avec quelqu'étendue, nous renvoyons à l'article VERS.

Du reste, sans aucun dessein de loüer ni de critiquer, ayant à rendre sensibles par des exemples les perfections & les défauts de l'art, nous croyons devoir puiser ces exemples dans les auteurs les plus estimables, pour deux raisons, leur célébrité & leur autorité, sans toutefois manquer dans nos critiques aux égards que nous leur devons ; & ces égards consistent à parler de leurs ouvrages avec une impartialité sérieuse & décente, sans fiel & sans dérision ; méprisables recours des esprits vuides & des ames basses. Nous avons reconnu dans la Mothe une invention ingénieuse, une composition réguliere, beaucoup de justesse & de sagacité. Nous avons profité de quelques-unes de ses réflexions sur la fable, & nous renvoyons encore le lecteur à son discours, comme à un morceau de poétique excellent à beaucoup d'égards. Mais avec la même sincérité nous avons crû devoir observer ses erreurs dans la théorie, & ses fautes dans la pratique, ou du moins ce qui nous a paru tel ; c'est au lecteur à nous juger.

Comme La Fontaine a pris d'Esope, de Phedre, de Pilpay, &c. ce qu'ils ont de plus remarquable, & que deux exemples nous suffisoient pour développer nos principes, nous nous en sommes tenus aux deux fabulistes françois. Si l'on veut connoître plus particulierement les anciens qui se sont distingués dans ce genre de poésie, on peut consulter l'article FABULISTE. Article de M. MARMONTEL.

FABLE, (Belles-Lettr.) fiction morale. Voyez FICTION.

Dans les poëmes épique & dramatique, la fable, l'action, le sujet, sont communément pris pour synonymes ; mais dans une acception plus étroite, le sujet du poëme est l'idée substantielle de l'action : l'action par conséquent est le développement du sujet, l'intrigue est cette même disposition considérée du côté des incidens qui nouent & dénouent l'action.

Tantôt la fable renferme une vérité cachée, comme dans l'Iliade : tantôt elle présente directement des exemples personnels & des vérités toutes nues, comme dans le Télémaque & dans la plûpart de nos tragédies. Il n'est donc pas de l'essence de la fable d'être allégorique, il suffit qu'elle soit morale, & c'est ce que le P. le Bossu n'a pas assez distingué.

Comme le but de la Poésie est de rendre, s'il est possible, les hommes meilleurs & plus heureux, un poëte doit sans-doute avoir égard dans le choix de son action, à l'influence qu'elle peut avoir sur les moeurs ; &, suivant ce principe, on n'auroit jamais dû nous présenter le tableau qui entraîne Oedipe dans le crime, ni celui d'Electre criant au parricide Oreste : frappe, frappe, elle a tué notre pere.

Mais cette attention générale à éviter les exemples qui favorisent les méchans, & à choisir ceux qui peuvent encourager les bons, n'a rien de commun avec la regle chimérique de n'inventer la fable & les personnages d'un poëme qu'après la moralité ; méthode servile & impraticable, si ce n'est dans de petits poëmes, comme l'apologue, où l'on n'a ni les grands ressorts du pathétique à mouvoir, ni une longue suite de tableau à peindre, ni le tissu d'une intrigue vaste à former. Voyez EPOPEE.

Il est certain que l'Iliade renferme la même vérité que l'une des fables d'Esope : & que l'action qui conduit au développement de cette vérité, est la même au fond dans l'une & dans l'autre ; mais qu'Homere, ainsi qu'Esope, ait commencé par se proposer cette vérité ; qu'ensuite il ait choisi une action & des personnages convenables, & qu'il n'ait jetté les yeux sur la circonstance de la guerre de Troye, qu'après s'être décidé sur les caracteres fictifs d'Agamemnon, d'Achille, d'Hector, &c. c'est ce qui n'a pû tomber que dans l'idée d'un spéculateur qui veut mener, s'il est permis de le dire, le génie à la lisiere. Un sculpteur détermine d'abord l'expression qu'il veut rendre, puis il dessine sa figure, & choisit enfin le marbre propre à l'exécuter ; mais les évenemens historiques ou fabuleux, qui sont la matiere du poëme héroïque, ne se taillent point comme le marbre : chacun d'eux a sa forme essentielle qu'il n'est permis que d'embellir ; & c'est par le plus ou le moins de beautés qu'elle présente ou dont elle est susceptible, que se décide le choix du poëte : Homere lui-même en est un exemple.

L'action de l'Odyssée prouve, si l'on veut, qu'un état ou qu'une famille souffre de l'absence de son chef ; mais elle prouve encore mieux qu'il ne faut point abandonner ses intérêts domestiques pour se mêler des intérêts publics, ce qu'Homere certainement n'a pas eu dessein de faire voir.

De même on peut conclure de l'action de l'Enéïde, que la valeur & la piété réunies sont capables des plus grandes choses ; mais on peut conclure aussi qu'on fait quelquefois sagement d'abandonner une femme après l'avoir séduite, & de s'emparer du bien d'autrui quand on le trouve à sa bienséance ; maximes que Virgile étoit bien éloigné de vouloir établir.

Si Homere & Virgile n'avoient inventé la fable de leurs poëmes qu'en vûe de la moralité, toute l'action n'aboutiroit qu'à un seul point ; le dénouement seroit comme un foyer où se réuniroient tous les traits de lumiere répandus dans le poëme, ce qui n'est pas : ainsi l'opinion du pere le Bossu est démentie par les exemples mêmes dont il prétend l'autoriser.

La fable doit avoir différentes qualités, les unes particulieres à certains genres, les autres communes à la Poésie en genéral. Voyez pour les qualités communes, les articles FICTION, INTERET, INTRIGUE, UNITE, &c. Voyez pour les qualités particulieres, les divers genres de Poésie, à leurs articles.

Sur-tout comme il y a une vraisemblance absolue & une vraisemblance hypothétique ou de convention, & que toutes sortes de poëmes ne sont pas indifféremment susceptibles de l'une & de l'autre, voyez, pour les distinguer, les articles FICTION, MERVEILLEUX & TRAGEDIE. Article de M. MARMONTEL.


FABLIAUXS. m. (Littérat. franç.) Les anciens contes connus sous le nom de fabliaux, sont des poëmes qui, bien exécutés, renferment le récit élégant & naïf d'une action inventée, petite, plus ou moins intriguée, quoique d'une certaine proportion, mais agréable ou plaisante, dont le but est d'instruire ou d'amuser.

Il nous reste plusieurs manuscrits qui contiennent des fabliaux : il y en a dans différentes bibliotheques, & sur-tout dans celle du Roi ; mais un manuscrit des plus considérables en ce genre, est celui de la bibliotheque de saint Germain des Prés, n°. 1830. Les auteurs les moins anciens dont on y trouve les ouvrages, paroissent être du regne de S. Louis.

Ces sortes de poésies du xij. & xiij. siecles, prouvent que dans les tems de la plus grande ignorance, non-seulement on a écrit, mais qu'on a écrit en vers : le manuscrit de l'abbaye de S. Germain en contient plus de 150 mille. M. le comte de Caylus en a extrait quelques morceaux dans son mémoire sur les fabliaux, inséré au tome XX. du recueil de l'académie des Inscript. & Belles-Lettres. Cependant le meilleur des fabliaux de ce manuscrit, ainsi que ceux dont le plan est le plus exact, sont trop libres pour être cités ; & en même tems, au milieu des obscénités qu'ils renferment, on y trouve de pieuses & longues tirades de l'ancien Testament. Une telle simplicité fait-elle l'éloge de nos peres ? Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.


FABRICATIONS. f. terme d'Art méchan. c'est l'action par laquelle on exécute certains ouvrages selon les regles prescrites. Il s'applique plus fréquemment aux arts qui employent la laine, le fil, le coton, &c. qu'aux autres. On dit la fabrication d'une étoffe ; ainsi faire est plus général que fabriquer.

FABRICATION, s. m. à la Monnoie, est l'exécution d'une ordonnance qui prescrit la fonte & le monnoyage d'une quantité de métal. Voyez MONNOIE.


FABRICIENS. m. (Hist. mod.) officier ecclésiastique ou laïc, chargé du soin du temporel des églises. C'est dans les paroisses la même chose que le marguillier. Dans les chapitres, c'est un chanoine chargé des réparations de l'église, de celle des biens, fermes, &c. & de leur visite, dont il perçoit les revenus & en compte au chapitre. On le nomme en quelques endroits chambrier. Dans certains chapitres il est perpétuel ; dans d'autres il n'est qu'à tems, amovible ou révocable à la volonté du chapitre. (G)


FABRIQUANTS. m. (Commerce) On appelle ainsi celui qui travaille ou qui fait travailler pour son compte des ouvrages d'ourdissage de toute espece, en soie, en laine, en fil, en coton, &c. Il est rare qu'on applique à d'autres arts le terme de fabriquant. Je crois celui de fabrique un peu plus étendu.


FABRIQUEFABRIQUE

On entend encore par ce même terme de fabrique, le temporel des églises, consistant, soit en immeubles, ou en revenus ordinaires ou casuels, affectés à l'entretien de l'église & à la célébration du service divin.

Enfin par le terme de fabrique on entend aussi fort souvent ceux qui ont l'administration du temporel de l'église ; lesquels en certaines provinces sont appellés fabriciens, en d'autres marguilliers, luminiers, &c. La fabrique est aussi quelquefois prise pour le corps ou assemblée de ceux qui ont cette administration du temporel. Le bureau ou lieu d'assemblée est aussi quelquefois désigné sous le nom de fabrique.

Dans la primitive Eglise, tous les biens de chaque église étoient en commun ; l'évêque en avoit l'intendance & la direction, & ordonnoit comme il jugeoit à propos de l'emploi du temporel, soit pour la fabrique, soit pour la subsistance des ministres de l'église.

Dans presque tous les lieux les évêques avoient sous eux des économes, qui souvent étoient des prêtres & des diacres, auxquels ils confioient l'administration du temporel de leur église, dont ces économes leur rendoient compte.

Ces économes touchoient les revenus de l'église, & avoient soin de pourvoir à ses nécessités, pour lesquelles ils prenoient sur les revenus de l'église ce qui étoit nécessaire ; ensorte qu'ils faisoient vraiment la fonction de fabriciens.

Dans la neuvieme session du concile de Chalcedoine, tenu en 451, on obligea les évêques, à l'occasion d'Ibas évêque d'Edesse, de choisir ces économes de leur clergé ; de leur donner ordre sur ce qu'il convenoit faire, & de leur faire rendre compte de tout. Les évêques pouvoient déposer ces économes, pourvû que ce fût pour quelque cause légitime.

En quelques endroits, sur-tout dans l'église greque, ces économes avoient sous eux des co-adjuteurs.

On pratiquoit aussi à-peu-près la même chose dans les monasteres ; on choisissoit entre les religieux les plus anciens, celui qui étoit le plus propre à gouverner le temporel pour lui.

Vers le milieu du jv. siecle les choses changerent de forme dans l'église d'Occident ; les revenus de chaque église ou évêché furent partagés en quatre lots ou parts égales, la premiere pour l'évêque, la seconde pour son clergé & pour les autres clercs du diocèse, la troisieme pour les pauvres, & la quatrieme pour la fabrique, c'est-à-dire pour l'entretien & les réparations de l'église.

Ce partage fut ainsi ordonné dans un concile tenu à Rome du tems de Constantin. La quatrieme portion des revenus de chaque église fut destinée pour la réparation des temples & des églises.

Le pape Simplicius écrivoit à trois évêques que ce quart devoit être employé ecclesiasticis fabriciis.

C'est apparemment de-là qu'est venu le terme de fabrique.

On trouve aussi dans des lettres du pape Gelase, en 494, dont l'extrait est rapporté dans le canon vobis XXIII. causâ xij. quest. 1. que l'on devoit faire quatre parts, tant des revenus des fonds de l'église, que des oblations des fideles ; que la quatrieme portion étoit pour la fabrique, fabricis verò quartam ; que ce qui resteroit de cette portion, la dépense annuelle prélevée, seroit remis à deux gardiens idoines, choisis à cet effet, afin que s'il survenoit quelque dépense plus considérable, major fabrica, on eût la ressource de ces deniers, ou que l'on en achetât quelque fonds.

Le même pape repete cette disposition dans les can. 25. 26. & 27. au même titre. Il se sert par-tout du terme fabricis, qui signifie en cet endroit les constructions & réparations ; & la glose observe sur le canon 27, que la conséquence qui résulte naturellement de tous ces canons, est que les laïcs ne sont point tenus aux réparations de la fabrique, mais seulement les clercs.

Saint Grégoire le Grand, dans une lettre à saint Augustin apôtre d'Angleterre, prescrit pareillement la reserve du quart pour la fabrique.

Le decret de Gratien contient encore, loco citato, un canon (qui est le 31.) prétendu titré d'un concile de Tolede ; sans dire lequel, où la division & l'emploi des revenus ecclésiastiques sont ordonnés de même ; ensorte, est-il dit, que la premiere part soit employée soigneusement aux réparations des titres, c'est-à-dire des églises & à celles des cimetieres, secundùm apostolorum praecepta : mais ce canon ne se trouve dans aucun des conciles de Tolede. La collection des canons faite par un auteur incertain, qui est dans la bibliotheque vaticane ; attribue celui-ci au pape Sylvestre : on n'y trouve pas ces paroles, secundùm apostolorum praecepta ; & en effet du tems des apôtres il n'étoit pas question de fabriques dans le sens où nous le prenons aujourd'hui, ni même de réparations.

Quoi qu'il en soit de l'autorité de ce canon, celles que l'on a déjà rapportées sont plus que suffisantes au moins pour établir l'usage qui s'observoit depuis le jv. siecle par rapport aux fabriques des églises ; usage qui s'est depuis toûjours soûtenu.

Grégoire II. écrivant en 729 aux évêques & au peuple de Thuringe, leur dit qu'il avoit recommandé à Boniface leur évêque de faire quatre parts des biens d'église, comme on l'a déjà expliqué, dont une étoit pour la fabrique, ecclesiasticis fabricis reservandam.

En France on a toûjours eu une attention particuliere pour la fabrique des églises.

Le 57e canon du concile d'Orléans, tenu en 511 par ordre de Clovis, destine les fruits des terres que les églises tiennent de la libéralité du roi, aux réparations des églises, à la nourriture des prêtres & des pauvres.

Un capitulaire de Charlemagne, de l'année 801, ordonne le partage des dixmes en quatre portions, pour être distribuées de la maniere qui a déjà été dite : la quatrieme est pour la fabrique, quarta in fabricâ ipsius ecclesiae.

Cette division n'avoit d'abord lieu que pour les fruits ; & comme les évêques & les clercs avoient l'administration des portions de la fabrique & des pauvres, ce reglement fut observé plus ou moins exactement dans chaque diocèse, selon que les administrateurs de la part de la fabrique étoient plus ou moins scrupuleux.

Dans la suite l'administration de la part des fabriques, dans les cathédrales & collégiales, fut confiée à des clercs qu'on appella marguilliers en quelques églises. On leur adjoignit des marguilliers laïcs, comme dans l'église de Paris, où il y en avoit dès l'an 1204.

Dans les églises paroissiales, les biens de la fabrique ne sont gouvernés que par des marguilliers laïs.

Les revenus des fabriques sont destinés à l'entretien & réparation des églises ; ce n'est que subsidiairement, & en cas d'insuffisance des revenus des fabriques, que l'on fait contribuer les gros décimateurs & les paroissiens.

L'édit du mois de Février 1704 avoit créé en titre d'office des thrésoriers des fabriques dans toutes les villes du royaume ; mais par l'édit du mois de Septembre suivant ils furent supprimés pour la ville & fauxbourgs de Paris ; & par un arrêt du conseil du 24 Janvier 1705, ceux des autres villes furent réunis aux fabriques.

L'article 9 de l'édit de Février 1680, porte que le revenu des fabriques, après les fondations accomplies, sera appliqué aux réparations, achat d'ornemens & autres oeuvres pitoyables, suivant les saints decrets ; & que les marguilliers seront tenus de faire bon & fidele inventaire de tous les titres & enseignemens des fabriques.

Les évêques recevoient autrefois les comptes des fabriques ; mais ayant négligé cette fonction, les magistrats en prirent connoissance, suivant ce qui est dit dans une ordonnance de Charles V. du mois d'Octobre 1385.

Le concile de Trente & plusieurs conciles provinciaux de France, veulent que ces comptes soient rendus tous les ans devant l'évêque.

Charles IX. par des lettres patentes du 3 Octobre 1571, en attribua la connoissance aux évêques, archidiacres & officiaux dans leurs visites, sans frais, avec défense à tous autres juges d'en connoître ; mais cela ne fut pas bien exécuté, & il y a eu bien des variations à ce sujet.

Henri III. par un édit de Juillet 1578, attribua la connoissance de ces comptes aux élus. Le 11 Mai 1582, le clergé obtint des lettres portant révocation de cet édit, & que les comptes se rendroient comme avant l'édit de 1578. Le pouvoir des élus fut rétabli par un édit de Mars 1587 ; mais il ne fut pas registré au parlement, & le clergé en obtint encore la révocation. Les élus furent encore rétablis dans cette fonction par édit de Mai 1605.

Le 16 Mai 1609, le clergé obtint des lettres conformes à celles de 1571 ; elles furent vérifiées au parlement, à la charge que les procureurs fiscaux seroient appellés à l'audition des comptes.

Ces lettres furent confirmées par d'autres du 4 Septembre 1619, registrées au grand-conseil, & par deux déclarations de 1657 & 1666, mais qui n'ont été registrées en aucune cour.

L'édit de 1695, qui forme le dernier état sur cette matiere, ordonne, art. 17, que ces comptes seront rendus aux évêques & à leurs archidiacres ; mais ils doivent en connoître eux-mêmes, & non par leurs officiaux.

Pour ce qui est des jugemens rendus sur les comptes des fabriques, ils sont exécutoires par provision, suivant les lettres patentes de 1571, & celles de 1619.

Les biens des fabriques ne peuvent être aliénés sans nécessité, & sans y observer les formalités nécessaires pour l'aliénation des biens d'église.

Le concile de Roüen, en 1581, défend sous de grieves peines de les aliéner que par autorité de l'ordinaire, & de les employer autrement qu'à leur destination.

On ne peut même faire les baux des biens des fabriques sans publication, & l'on ne peut les faire par anticipation, ni pour plus de six ans.

La déclaration du 12 Février 1661, veut que les églises & fabriques du royaume rentrent de plein droit & de fait, sans aucune formalité de justice, dans tous les biens, terres & domaines qui leur appartiennent, & qui depuis 20 ans avoient été vendus ou engagés par les marguilliers sans permission, & sans avoir gardé les autres formalités nécessaires.

Dans les assemblées de fabrique, le curé précede les marguilliers ; mais ceux-ci précedent les officiers du bailliage, lesquels n'y assistent que comme principaux habitans. Voyez MARGUILLIER & REPARATIONS. (A)

FABRIQUE, s. f. (Archit.) maniere de construire quelqu'ouvrage, mais il ne se dit guere qu'en parlant d'un édifice. Ce mot vient du latin fabrica, qui signifie proprement forge. Il désigne en Italie tout bâtiment considérable : il signifie aussi en françois la maniere de construire, ou une belle construction ; ainsi on dit que l'observatoire, le pont-royal à Paris, &c. sont d'une belle fabrique. (P)

FABRIQUE DES VAISSEAUX, (Marine) se dit de la maniere dont un vaisseau est construit, propre à chaque nation ; desorte qu'on dit un vaisseau de fabrique hollandoise, de fabrique angloise, &c. (Z)

FABRIQUE signifie, dans le langage de la Peinture, tous les bâtimens dont cet art offre la représentation : ce mot réunit donc par sa signification, les palais ainsi que les cabanes. Le tems qui exerce également ses droits sur ces différens édifices, ne les rend que plus favorables à la Peinture ; & les débris qu'il occasionne sont aux yeux des Peintres des accidens si séduisans, qu'une classe d'artistes s'est de tout tems consacrée à peindre des ruines. Il s'est aussi toûjours trouvé des amateurs qui ont senti du penchant pour ce genre de tableaux. Lorsqu'il est bien traité, indépendamment de l'imitation de la nature, il donne à penser : est-il rien de si séduisant pour l'esprit ? Un palais construit dans un goût sage, où les parties conviennent si bien qu'il en résulte un tout parfait, ce palais si bien conservé que rien n'en est altéré, nous plaira sans-doute ; mais nous appercevons presqu'en un même instant ces beautés symmétriques, il ne nous laisse rien à desirer. Est-il à moitié renversé, les parties qui subsistent nous présentent des perfections qui nous font penser à celles qui sont déjà détruites. Nous les rebâtissons, pour ainsi dire, nous cherchons à en concevoir l'effet général. Nous nous trouvons attachés par plusieurs motifs de réflexion ; jusqu'à la variété que des plantes crûes au hasard, ajoûtent aux couleurs dont les pierres se trouvent nuancées par les influences de l'air, tout attache les regards & l'attention.

Indépendamment de cette classe d'artistes qui choisit pour principal sujet de ses ouvrages des édifices à moitié détruits, tous les Peintres ont droit de faire entrer des fabriques dans la composition de leurs tableaux, & souvent les fonds des sujets historiques peuvent ou doivent en être enrichis. Sur cette partie les regles se réduisent à quelques principes généraux, dont l'intelligence & le goût des Artistes doivent faire une application convenable. Celui qui me paroît de la plus grande importance, est l'obligation d'avoir une connoissance approfondie des regles de l'Architecture : l'habitude réitérée de former des plans géométraux, & d'élever ensuite sur ces plans les représentations perspectives de différens édifices, est une des sources principales de la vérité & de la richesse de la composition. Il résulte de cette habitude éclairée, que les édifices dont une partie intérieure est souvent le lieu choisi d'une scene pittoresque, s'offrent aux spectateurs dans la juste apparence qu'ils doivent avoir. Combien de ces péristiles, de ces sallons, de ces temples, vains fantômes de solidité & de magnificence, s'évanoüiroient avec la réputation des artistes, si d'après leurs tableaux on en faisoit l'examen en les réduisant à leurs plans géométraux ? Combien d'effets de perspectives trouverions-nous ridicules & faux, si on les soûmettoit à cette épreuve ? L'exécution sévere des regles, je ne puis trop le répeter, est le soûtien des Beaux-arts, comme les licences en sont la ruine. Dans celui de la Peinture, la perspective linéale est un des plus fermes appuis de l'illusion qu'elle produit : cette perspective donne les regles des rapports des objets ; & puisque nous ne jugeons des objets réels que par les rapports qu'ils ont entr'eux, comment espere-t-on tromper les regards, si l'on n'imite précisément ces rapports de proportions par lesquels nos sens perçoivent & nous excitent à juger ? Les grands peintres ont étudié avec soin l'Architecture indépendamment de la Perspective, & ils ont trouvé dans cette étude les moyens de rendre leurs compositions variées, riches & vraisemblables. Il seroit à souhaiter que les Architectes pussent s'enrichir aussi des connoissances & du goût qu'inspire l'art de la Peinture, en le pratiquant ; ils y puiseroient à leur tour des beautés & des graces qu'on voit souvent manquer dans l'exécution de leur composition. Les Arts ne doivent-ils pas briller d'un plus vif éclat, lorsqu'ils réünissent leurs lumieres ? Voyez PERSPECTIVE, RUINES, &c. Cet article est de M. WATELET.


FABULEUXadj. (Hist. anc.) on appelle tems fabuleux ou héroïques, la période où les Payens ont feint que regnoient les dieux & les héros.

Varron a divisé la durée du monde en trois périodes : la premiere est celle du tems obscur & incertain, qui comprend tout ce qui s'est passé jusqu'au déluge, dont les Payens avoient une tradition constante ; mais ils n'avoient aucun détail des évenemens qui avoient précédé ce déluge, excepté leurs fictions sur le cahos, sur la formation du monde & sur l'âge d'or.

La seconde période est le tems fabuleux, qui comprend les siecles écoulés depuis le déluge jusqu'à la premiere olympiade, c'est-à-dire 1552 ans, selon le P. Pétau ; ou jusqu'à la ruine de Troye, arrivée l'an 308 après la sortie des Hébreux de l'Egypte, & 1164 après le déluge. Voyez l'article FABLE. Dictionn. de Trévoux & Chambers. (G)


FABULINUS(Myth.) dieu de la parole. Les Romains l'invoquoient & lui faisoient des sacrifices lorsque leurs enfans commençoient à bégayer quelques mots.


FABULISTES. m. (Littér.) auteur qui écrit des fables, fabulas, c'est-à-dire des narrations fabuleuses, accompagnées d'une moralité qui sert de fondement à la fiction.

Non-seulement un fabuliste doit se proposer sous le voile de la fiction, d'annoncer quelque vérité morale, utile pour la conduite des hommes, mais encore l'annoncer d'une maniere qui ne rebute point l'amour-propre, toûjours rebelle aux préceptes directs, & toûjours favorable à ces déguisemens heureux qui ont l'art d'instruire en amusant.

Les enfans nouveaux venus dans le monde, n'en connoissent pas les habitans, ils ne se connoissent pas eux-mêmes ; mais il convient de les laisser dans cette ignorance le moins qu'il est possible. Il leur faut apprendre ce que c'est qu'un lion, un renard, un singe, & pour quelle raison on compare quelquefois un homme à de tels animaux : c'est à quoi les fables sont destinées, & les premieres notions de ces choses proviennent d'elles ; ensuite par les raisonnemens & les conséquences qu'on peut tirer des fables, on forme le jugement & les moeurs des enfans. Plûtôt que d'être réduits à corriger nos mauvaises habitudes, nos parens devroient travailler à les rendre bonnes, pendant qu'elles sont encore indifférentes au bien & au mal ; or les fables y peuvent contribuer infiniment, & c'est ce qui a fait dire à La Fontaine qu'elles étoient descendues du ciel pour servir à notre instruction :

L'apologue est un don qui vient des immortels,

Ou si c'est un présent des hommes,

Quiconque nous l'a fait, mérite des autels.

Esope, suivant tous les critiques, mérite ces autels : c'est à lui qu'on est redevable de ce beau présent ; c'est lui qui a la gloire de cette invention, ou du moins qui a si bien manié ce sujet, qu'on l'a regardé dans l'antiquité comme le pere ou le principal auteur des apologues : c'est ce qui a engagé Philostrate à embellir cette vérité par une fiction ingénieuse. " Esope, dit-il, étant berger, menoit souvent paître ses troupeaux près d'un temple de Mercure où il entroit quelquefois, faisant au dieu de petites offrandes, comme de fleurs, d'un peu de lait, de quelques rayons de miel, & lui demandant avec instance quelques rayons de sagesse. Plusieurs se rendoient aussi dans le même temple pour le même dessein, & faisoient au dieu des offrandes très-considérables. Mercure voulant reconnoître leur piété, donna aux uns le don de l'Astrologie, aux autres le don de l'éloquence, & à quelques-uns le don de la Musique. Il oublia par malheur Esope ; mais comme son intention étoit de le récompenser, il lui donna le don de faire des fables "... Revenons à l'histoire.

Esope a cela de commun avec Homere, qu'on ignore le vrai lieu de sa naissance ; néanmoins l'opinion générale le fait sortir d'un bourg de Phrygie. Il florissoit du tems de Solon, c'est-à-dire vers la 52e olympiade ; il naquit esclave, & servit en cette qualité plusieurs maîtres. Il apprit à Athenes la pureté de la langue greque, comme dans sa source ; perfectionna ses talens par les voyages, & se distingua par ses réponses dans l'assemblée des sept sages. Sa haute réputation étant parvenue jusqu'aux oreilles de Crésus roi de Lydie, ce monarque le fit venir à sa cour, le prit en affection, & l'honora de sa confiance. Mais l'étude favorite d'Esope fut toûjours la Philosophie morale, dont il remplit son ame & son esprit, convaincu de l'inconstance & de la vanité des grandeurs humaines : on sait son bon mot sur cet article. Chylon lui ayant demandé quelle étoit l'occupation de Jupiter, remporta d'Esope cette réponse merveilleuse : Jupiter abaisse les choses hautes, & éleve les choses basses. Cependant il fut traité comme sacrilege ; car ayant été envoyé par Crésus au temple de Delphes, pour offrir en son nom des sacrifices, ses discours sur la nature des dieux indisposerent les Delphiens, qui le condamnerent à la mort. Envain Esope leur raconta la fable de l'aigle & de l'escarbot pour les ramener à la clémence, cette fable ne toucha point leur coeur ; ils précipiterent Esope du haut de la roche d'Hyampie, & s'en repentirent trop tard.

Après sa mort les Athéniens se croyant en droit de se l'approprier, parce qu'il avoit eu pour son premier maître Démarchus citoyen d'Athenes, lui érigerent une statue, que l'on conjecture avoir été faite par Lysippe. Enfin pour consoler la Grece entiere qui pleuroit sa perte, les Poëtes furent obligés de feindre que les dieux l'avoient ressuscité. Voilà tout ce qu'on sait d'Esope, même en rassemblant divers passages d'Hérodote, d'Aristophane, de Plutarque, de Diogene de Laërce & de Suidas. M. de Méziriac en a fait un bel usage dans la vie de ce fabuliste, qu'il a publiée en 1632.

Il n'est pas facile de décider si l'inventeur de l'apologue composa ses fables de dessein formé, pour en faire une espece de code qui renfermât dans des fictions allégoriques toute la morale qu'il vouloit enseigner ; ou bien si les différentes circonstances dans lesquelles il se trouva, y ont successivement donné lieu. De quelque façon & dans quelque vûe qu'il ait composé ses fables, il est certain qu'elles ne sont pas toutes parvenues jusqu'à nous, les anciens en ont cité quelques-unes qui nous manquent ; mais il n'est pas moins certain qu'elles étoient si familieres aux Grecs, que pour taxer quelqu'un d'ignorance ou de stupidité, il avoit passé en proverbe de dire, cet homme ne connoît pas même Esope.

Il faut ajoûter à sa gloire, qu'il sut employer avec art contre les défauts des hommes, les leçons les plus sensées & les plus ingénieuses dont l'esprit humain pût s'aviser. Celui qui a dit que ses apologues sont les plus utiles de toutes les fables de l'antiquité, savoit bien juger de la valeur des choses : c'est Platon qui a porté ce jugement. Il souhaite que les enfans sucent les fables d'Esope avec le lait, & recommande aux nourrices de les leur apprendre ; parce que, dit-il, on ne sauroit accoûtumer les hommes de trop bonne heure à la vertu.

Apollonius de Thyane ne s'est pas expliqué moins clairement sur le cas qu'il faisoit des fables d'Esope, aussi ne sont-elles jamais tombées dans le mépris. Notre siecle, quelque dédaigneux & quelqu'orgueilleux qu'il soit, continue de les estimer ; & le travail que M. Lestrange a fait sur ces mêmes fables en Angleterre, y est toûjours très-applaudi.

Quoique la vie du fabuliste phrygien, donnée par Planude, soit un vrai roman, de l'aveu de tout le monde, il faut cependant convenir que c'est un roman heureusement imaginé, que d'avoir conservé dans l'inventeur de l'apologue sa qualité d'esclave, & d'avoir fait de son maître un homme plein de vanité. L'esclave ayant à ménager l'orgueil du maître, il ne devoit lui présenter certaines vérités qu'avec précaution ; & l'on voit aussi dans sa vie, que le sage Esope sait toûjours concilier les égards & la sincérité par ses apologues. D'un autre côté, le maître qui s'arroge le nom de philosophe, ne devoit pas être homme à s'en tenir à l'écorce ; il devoit tirer des fictions de l'esclave les vérités qu'il y renfermoit : il devoit se plaire à l'artifice respectueux d'Esope, & lui pardonner la leçon en faveur de l'adresse & du génie. Nous autres fabulistes, pouvoit dire Esope, nous sommes des esclaves qui voulons instruire les hommes sans les fâcher, & nous les regardons comme des maîtres intelligens qui nous savent gré de nos ménagemens, & qui reçoivent la vérité, parce que nous leur laissons l'honneur de la deviner en partie.

Socrate songeant à concilier ensemble le caractere de poëte & celui de philosophe, fit à son tour des fables qui contenoient des vérités solides, & d'excellentes regles pour les moeurs ; il consacra même les derniers momens de sa vie à mettre en vers quelques-uns des apologues d'Esope.

Mais ce digne mortel, qui passe communément pour avoir eu le plus de communication avec les dieux, n'est pas le seul qui ait considéré comme soeurs la Poësie & les Fables. Phedre, affranchi d'Auguste, & dans la suite persécuté par Séjan, suivit l'exemple de Socrate, & sa façon de penser. Se voyant sous un regne où la tyrannie rendoit dangereux tout genre d'écrire un peu libre & un peu élevé, il évita de se montrer d'une façon brillante, & vécut dans le commerce d'un petit nombre d'amis, éloigné de tous lieux où l'on pouvoit être entendu par les délateurs. " L'homme, dit-il, se trouvant dans la servitude, parce qu'il n'osoit parler tout haut, glissa dans ses narrations fabuleuses les pensées de son esprit, & se mit par ce moyen à couvert de la calomnie ". Préface du troisieme livre de ses fables, qu'il dédia à Eutyche. Il s'occupa donc dans la solitude du cabinet à écrire des fables, & son génie poétique lui fut d'une grande ressource pour les composer en vers ïambiques. Quant à la matiere, il la traita dans le goût d'Esope, comme il le déclare lui-même :

Aesopus auctor, quam materiam reperit,

Hanc ego polivi versibus senariis.

Il ne s'écarta de son modele qu'à quelques égards, mais alors ce fut pour le mieux. Du tems d'Esope, par exemple, la fable étoit comptée simplement, la moralité séparée, & toûjours de suite. Phedre ne crut pas devoir s'assujettir à cet ordre méthodique ; il embellit la narration, & transporte quelquefois la moralité de la fin au commencement de la fable. Ses fleurs, son élégance & son extrème briéveté le rendent encore très-recommandable ; & si l'on y veut faire attention, on reconnoîtra dans le poëte de Thrace le caractere de Térence. Sa simplicité est si belle, qu'il semble difficile d'élever notre langue à ce haut point de perfection. Son laconisme est toûjours clair, il peint toûjours par des épithetes convenables ; & ses descriptions renfermées souvent en un seul mot, répandent encore de nouvelles graces dans ses ouvrages.

Il est vrai que cet auteur plein d'agrémens, a été très-peu connu pendant plusieurs siecles ; mais ce phénomene doit seulement diminuer notre surprise à l'égard de l'obscurité qui a couvert la gloire de Paterculus son contemporain, & pareillement de Quinte-Curce, dont personne n'a fait mention avant le XV. siecle. Phedre a presque eu le même sort ; Pierre Pithou partage avec son frere l'honneur de l'avoir mis le premier au jour, l'an 1596. Les savans de Rome jugerent d'abord que c'étoit un faux nom ; mais bientôt après ils crurent rencontrer dans son style les caracteres du siecle d'Auguste, & personne n'en doute aujourd'hui. Phedre est devenu un de nos précieux auteurs classiques, dont on a fait plusieurs traductions françoises & de très-belles éditions latines, publiées par les soins de MM. Burmann & Hoogstraten, en Hollande, depuis l'édition de France à l'usage du Dauphin.

Après Phedre, Rufus Festus Aviénus, qui vivoit sur la fin du jv. siecle, sous l'empire de Gratien, nous a donné des fables en vers élégiaques, & les a dédiées à Théodose l'ancien, qui est le même que Macrobe. Mais les fables d'Aviénus sont bien éloignées de la beauté & de la grace de celles de Phedre ; outre qu'elles ne paroissent guere propres aux enfans, s'il est vrai, comme le pense Quintilien, qu'il ne leur faut montrer que les choses les plus pures & les plus exquises.

Faërno (Gabrieli), natif de Crémone en Italie, poëte latin du xvj. siecle, mort à Rome en 1561, s'est attiré les loüanges de quelques savans, pour avoir mis les fables d'Esope en diverses sortes de vers ; mais il auroit été plus estimé, dit M. de Thou, s'il n'eût point caché le nom de Phedre, sur lequel il s'étoit formé, ou qu'il n'eût pas supprimé ses écrits, qu'il avoit entre les mains. Vainement M. Perrault a traduit les fables de Faërno en françois ; sa traduction qui vit le jour à Paris en 1699, est entierement tombée dans l'oubli.

Je n'ai pas fait mention jusqu'ici de deux fabulistes grecs nommés Gabrias & Aphthon, parce que le petit détail qui les concerne, est plûtôt une affaire d'érudition que de goût. Au reste les curieux trouveront dans la Bibliotheque de Fabricius tout ce qui regarde ces deux auteurs ; j'ajoûterai seulement que c'est du premier que veut parler La Fontaine, quand il dit :

Mais sur-tout certain Grec renchérit, & se pique

D'une élégance laconique :

Il renferme toûjours son conte en quatre vers,

Bien ou mal ; je le laisse à juger aux experts.

Si quelqu'un me reprochoit encore mon silence à l'égard de Locman, dont les fables ont été publiées en arabe & en latin par Thomas Erpenius, je lui ferois la même réponse, & je le renverrois à la Bibliotheque de d'Herbelot, à l'Histoire orientale d'Hottinger, ou à d'autres érudits, qui ont discuté l'incertitude de toutes les traditions qu'on a débitées sur le compte de ce fabuliste étranger.

Mais Pilpay ou Bidpay paroît plus digne de nous arrêter un moment. Quoique ce rare esprit ait gouverné l'Indostan sous un puissant empereur, il n'en étoit pas pour cela moins esclave ; car les premiers ministres des souverains, & sur-tout des despotes, le sont encore plus que leurs moindres sujets : aussi Pilpay renferma sagement sa politique dans ses fables, qui devinrent le livre d'état & la discipline de l'Indostan. Un roi de Perse digne du throne, prévenu de la beauté des maximes de l'auteur, envoya recueillir ce thrésor sur les lieux, & fit traduire l'ouvrage par son premier medecin. Les Arabes lui ont aussi décerné l'honneur de la traduction, & il est demeuré en possession de tous les suffrages de l'Orient. J'accorderois volontiers à M. de la Mothe que les fables de Pilpay ont plus de réputation que de valeur ; qu'elles manquent par le naturel, l'unité & la justesse des pensées ; & que de plus elles sont un composé bizarre d'hommes & de génies dont les avantures se croisent sans-cesse. Mais d'un autre côté Pilpay est inventeur, & ce mérite compensera toûjours bien des défauts.

Enfin le célebre La Fontaine a paru pour effacer tous les fabulistes anciens & modernes ; j'ose même y comprendre Esope & Phedre réunis. Si le Phrygien a la premiere gloire de l'invention, le François a certainement celle de l'art de conter, c'est la seconde ; & ceux qui la suivront, n'en acquerront jamais une troisieme.

Envain un excellent critique des amis de La Fontaine, M. Patru, voulut le dissuader de mettre ses fables en vers ; envain il lui représenta que leur principal ornement étoit de n'en avoir aucun ; que d'ailleurs la contrainte de la poésie, jointe à la sévérité de notre langue, l'embarrasseroit continuellement, & banniroit de la plûpart de ses récits la briéveté, qu'on peut en appeller l'ame, puisque sans elle il faut nécessairement que la fable languisse. La Fontaine par son heureux génie surmonta tous ces obstacles, & fit voir que les graces du laconisme ne sont pas tellement ennemies des muses françoises, que l'on ne puisse dans le besoin les faire aller ensemble.

Nourri des meilleurs ouvrages du siecle d'Auguste, qu'il ne cessoit d'étudier, tantôt il a répandu dans ses fables une érudition enjoüée, dont ce genre d'écrire ne paroissoit pas susceptible ; tantôt, comme dans le paysan du Danube, il a saisi le sublime de l'éloquence. Mille autres beautés sans nombre qui nous enchantent & nous intéressent, brillent de toutes parts dans ses fables ; & plus on a de goût, plus on est éclairé, plus on est capable de les sentir. Quelle admirable naïveté dans le style & le récit ! Combien d'esprit voilé sous une simplicité apparente ! Quel naturel ! quelle facilité de tours & d'idées ! quelle connoissance des travers du corps humain ! quelle pureté dans la morale ! quelle finesse dans les expressions ! quel coloris dans les peintures. Voyez l'article FABLE, où l'on a si bien développé en quoi consiste le charme de celles de La Fontaine.

Ce mortel, unique dans la carriere qu'il a courue, né à Château-Thierry en 1621, mort à Paris en 1695, est le seul des grands hommes de son tems qui n'eut point de part aux bienfaits de Louis XIV. Il y avoit droit par son mérite & par sa pauvreté. Cet homme célebre, ajoûte M. de Voltaire, réunissoit en lui les graces, l'ingénuité, & la crédulité d'un enfant : il a beaucoup écrit contre les femmes, & il eut toûjours le plus grand respect pour elles : il faisoit des vers licencieux, & il ne laissa jamais échapper aucune équivoque ; si fin dans ses ouvrages, si simple dans son maintien & dans ses discours, si modeste dans ses productions, que M. de Fontenelle a dit plaisamment que c'étoit par bêtise qu'il préféroit les fables des anciens aux siennes ; en effet il a presque toûjours surpassé ses originaux, sans le croire & sans s'en douter.

Il a tiré d'Esope, de Phedre, d'Aviénus, de Faërne, de Pilpay, & de quelques autres écrivains moins connus, plusieurs de ses sujets ; mais comment les rend-t-il ? toûjours en les ornant & en les embellissant au point que toutes les beautés sont de lui, & les défauts, s'il y en a, sont des autres. Par exemple, le fond de la fable intitulée, le meûnier, son fils & l'âne, est empruntée de l'agaso de Frideric Widebrame, que Dornavius a donné dans l'amphitheatrum sapientiae socraticae, tom. I. pag. 502. in-fol. Hanovr. 1619. Dans l'auteur latin c'est un récit sans grace, sans sel & sans finesse ; dans le poëte françois c'est un chef-d'oeuvre de l'art, une fable unique en son genre, une fable qui vaut un poëme entier. Chose étonnante ! tout prend des charmes sous la plume de cet aimable auteur, jusqu'aux inégalités & aux négligences de sa poésie. D'ailleurs on ne trouve nulle part une façon de narrer plus ingénieuse, plus variée, plus séduisante ; & cela est si vrai, que ses fables sont peut-être le seul ouvrage dont le mérite ne soit ni balancé ni contredit par personne en aucun pays du monde.

En un mot, le beau génie de La Fontaine lui a fait rencontrer dans ce genre de composition mille & mille traits qui paroissent tellement propres à son sujet, que le premier mouvement du lecteur est de ne pas douter qu'il ne les trouvât aussi-bien que lui. C'est-là vraisemblablement une des raisons qui ont engagé plusieurs poëtes à l'imiter ; & tous, sans en excepter M. de la Mothe, avec trop peu de succès.

Nous ne prétendons pas nier qu'il ne se trouve dans les fables de ce dernier écrivain, de la justesse, une composition réguliere, une invention ingénieuse, quantité d'excellentes tirades, d'endroits pleins d'esprit, de finesse & de délicatesse ; mais il n'y a point ce beau naturel qui plaît tant dans La Fontaine. M. de la Mothe n'a point attrapé les graces simples & ingénues du fablier de madame de Bouillon ; il semble qu'il réfléchissoit plus qu'il ne pensoit, & qu'il avoit plus de talent pour décrire que pour peindre. Voyez encore à ce sujet l'article FABLE.

On loüa excessivement celles de M. de la Mothe, lorsqu'il les récita dans les assemblées publiques de l'Académie Françoise ; mais quand elles furent imprimées, elles ne soûtinrent plus les mêmes éloges. Quelques personnes se souviennent encore d'avoir oüi raconter qu'un de ses plus zélés partisans avoit donné à son neveu deux fables à apprendre par coeur, l'une de La Fontaine, & l'autre de la Mothe. L'enfant, âgé de six à sept ans, avoit appris promtement celle de La Fontaine, & n'avoit jamais pû retenir un vers de celle de la Mothe.

Il ne faut pas croire que le public ait un caprice injuste, quand il a improuvé dans les fables de la Mothe des naïvetés qu'il paroît avoir adoptées pour toûjours dans celles de La Fontaine : ces naïvetés ne sont point les mêmes. Que La Fontaine appelle un chat qui est pris pour juge, sa majesté fourrée, cette épithete fait une image simple, naturelle & plaisante ; mais que M. de la Mothe appelle un cadran un greffier solaire, cette idée alambiquée révolte, parce qu'elle est sans justesse & sans graces.

Je suis bien éloigné de faire ces réflexions pour jetter le moindre ridicule sur le mérite distingué d'un homme des plus estimables que la France ait eus dans les Lettres, & dont l'odieuse envie n'a pû ternir la gloire. M. Houdart de la Mothe, mort sexagénaire à Paris en 1731, après avoir eu le malheur d'être privé de l'usage de ses yeux dès l'âge de vingt-quatre ans, étoit un esprit très-pénétrant, très-étendu ; un écrivain fécond & délicat : un modele de décence, de politesse & d'honnêteté dans la critique. Ses ouvrages, en grand nombre, sont remplis de beautés, de goût & d'érudition choisie. Enfin les fables même qu'il a publiées, indépendamment des autres morceaux excellens qui nous restent de lui en plusieurs genres, empêcheront toûjours qu'on ose le mettre au rang des auteurs médiocres.

Je ne dirai rien de nos voisins ; le talent de conter supérieurement n'a point passé chez eux, ils n'ont point de fabulistes. Je sai bien que le poëte Gai a fait en anglois des fables estimées par sa nation, & que Geller, poëte saxon, a publié des fables & des contes qui ont eu beaucoup de succès dans son pays ; mais les Anglois ne regardent les fables de Gai que comme son meilleur ouvrage, & les Allemands même reprochent à Geller d'être monotone & diffus. Je doute que ce qui manque à l'un pour être excellent, & que deux défauts aussi considérables que ceux qu'on reconnoit dans l'autre, puissent être rachetés par la pureté du style, la délicatesse des pensées, & les sentimens d'amour & d'amitié qu'on dit que celui-ci a sû répandre dans ce genre d'ouvrages ; & par la force de l'expression, & la beauté de la morale & des maximes qu'on accorde à celui-là. Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.


    
    
FAÇADES. f. (Archit.) c'est le frontispice ou la structure extérieure d'un bâtiment. On dit le frontispice d'une église, d'un temple, d'un monument public, &c. On dit la façade du côté des jardins, du côté de la rue, de la cour, du grand chemin, &c. On appelle encore façade latérale, le mur de pignon ou le retour d'un bâtiment isolé. C'est par la décoration de la façade d'un édifice, que l'on doit juger de l'importance de ce dernier ; du motif qui l'a fait élever, & de la dignité du propriétaire : c'est par son ordonnance que la capacité d'un architecte se manifeste, & que les hommes intelligens jugent de la relation qu'il a sû observer entre la distribution des dedans, & celle des dehors, & de ces deux parties avec la solidité. L'on peut dire que la façade d'un bâtiment est à l'édifice, ce que la physionomie est au corps humain ; celle-ci prévient en faveur des qualités de l'ame ; l'autre détermine à bien juger de l'intérieur d'un bâtiment. Mais, de même qu'un peintre, un sculpteur doit varier les expressions de ses figures, afin de ne pas donner à un soldat le caractere d'un héros, ni aux dieux de la fable, des traits qui tiennent trop de l'humanité ; il convient qu'un architecte fasse choix d'un genre de décoration, qui désigne sans équivoque les monumens sacrés, les édifices publics, les maisons royales, & les demeures des particuliers : attention que nos modernes ont trop négligée jusqu'à présent. Tous nos frontispices, nos façades extérieures portent la même empreinte : celles de nos hôtels sont revêtues des mêmes membres d'architecture, & l'on y remarque les mêmes ornemens qui devroient être reservés pour nos palais ; négligence dont il résulte non-seulement un défaut de convenance condamnable, mais encore une multiplicité de petites parties, qui ne produisent le plus souvent qu'une architecture mesquine, & un desordre dont se ressentent presque toutes les productions de nos jours, sans excepter les temples consacrés à la Divinité.

Malgré l'abus général dont nous parlons, nous allons citer les frontispices & les façades de nos bâtimens françois les plus capables de servir d'autorités, & dont les compositions sont les plus exemptes des défauts que nous reprochons ici. De ce nombre sont, la façade du Louvre du côté de Saint Germain l'Auxerrois, par Claude Perrault, pour la décoration des palais des rois : la façade de Versailles, du côté des jardins, par Hardoüin Mansard, pour les maisons royales : la façade du château de Maisons, par François Mansart, pour les édifices de ce genre : la façade du côté de la cour de l'hôtel de Soubise, par M. de la Mair, pour la demeure de nos grands seigneurs : la façade de la maison de campagne de M. de la Boissiere, par M. Carpentier, pour nos belvéders & nos jolies maisons de campagne : les façades de la maison de M. de Janvri, fauxbourg Saint-Germain, par M. Cartaut, pour nos maisons particulieres : la façade du bâtiment de la Charité, rue Taranne, par M. Destouches, pour nos maisons à loyer : le frontispice de l'église de Saint Sulpice, par M. de Servandoni, pour annoncer la grandeur & la magnificence de nos édifices sacrés : celui des Feuillans du côté de la rue Saint Honoré, pour la pureté de l'architecture, par François Mansart : celui de l'église de la Culture de Sainte Catherine, pour la singularité, par le P. de Creil. Enfin nous terminerons cette énumération par la décoration de la porte de Saint-Denis, élevée sur les desseins de François Blondel, comme autant de modeles qui doivent servir d'étude à nos architectes, attirer l'attention des amateurs, & déterminer le jugement de nos propriétaires. Voyez la plus grande partie des façades que nous venons de citer, & les descriptions qui en ont été faites, répandues dans les huit volumes de l'Architecture françoise. Voyez aussi les façades que nous donnons dans cet Ouvrage, Pl. d'Architecture. (P)


FACE(Anat.) visage de l'homme. Cette partie animée par le souffle de Dieu, suivant l'expression de Moyse (Gen. ij. 7.), a des avantages très-considérables sur celle qui lui répond dans les autres animaux, & qu'on appelle bec, museau, ou hure. Voyez BEC, &c.

Cicéron, Ovide, Silius Italicus, & plusieurs autres, ont remarqué que l'homme seul de tous les animaux, a la face tournée vers le ciel. Brown, l. IV. ch. j. de son ouvrage sur les erreurs populaires, a dit là-dessus des choses assez curieuses. Voy. Brown's Worcks, p. m. 149-151.

M. de Buffon, dans le second tome de son histoire naturelle, a exprimé parfaitement les traits caractéristiques qui peignent les passions fortes par le changement de la physionomie. Si l'on considere combien les passions ont de degrés & de combinaisons différentes, si l'on observe ensuite que chaque modification des mouvemens de l'ame est reconnoissable à des yeux exercés, on sera étonné de la diversité prodigieuse des mouvemens, dont les muscles de la face sont susceptibles. Voyez PHYSIONOMIE.

On juge encore du tempérament ; & presque des moeurs & du caractere d'esprit, par l'inspection des rides du front. Le principe de cet art, dont l'application paroit fort vaine, a été singulierement défendu par M. Lancisi, dans une dissertation qui est à la tête du Theatrum anat. de Manget. Voyez METOPOSCOPIE.

Les Anatomistes sont assez d'accord sur l'exposition des os de la face ; mais ils different extrèmement dans les descriptions des muscles de cette partie. Celles de Santorini sont très-remarquables. Observ. anat. chap. j. Voyez les articles particuliers des os & des muscles de la face, comme MAXILLAIRE, MASSETER, &c.

On distingue la face en partie supérieure ou front, & en partie inférieure. Enfin on se sert du mot face, pour exprimer le côté supérieur, antérieur, &c. de différentes parties du corps. (g)

FACE, (Séméiotique) Voyez VISAGE.

Face hippocratique, voyez VISAGE HIPPOCRATIQUE.


FACETTES. f. (Géom.) est le diminutif de face. Il se dit des plans qui composent la surface d'un polyhedre, lorsque ces plans sont fort petits.

Les miroirs & verres qui multiplient les objets, sont taillés à facettes. Voyez VERRE A FACETTES ou POLYHEDRE. (O)

FACETTES, en terme de Diamantaire, voyez PANS.


FACHEUXadj. (Gramm.) terme qui est du grand nombre de ceux par lesquels nous désignons ce qui nuit à notre bien-être : nous l'appliquons aux personnes & aux choses. Si l'on fait à un commerçant quelque banqueroute considérable au moment où il est pressé par des créanciers, la banqueroute est un évenement fâcheux ; la conjoncture où il se trouve est fâcheuse, ses créanciers sont des gens fâcheux. On voit par les fâcheux de Moliere, qu'on fâcheux est un importun qui survient dans un moment intéressant, occupé, où la présence même d'un ami est de trop, & où celle d'un indifférent embarrasse, & peut donner de l'humeur quand elle dure.


FACIALEen Anatomie, nom de la principale artere de la face, Haller.


FACIENDAIRES. m. (Hist. ecclés.) nom qu'on donne dans quelques maisons religieuses, à celui qui est chargé des commissions de la maison.


FACILEadj. (Littér. & Morale) ne signifie pas seulement une chose aisément faite, mais encore qui paroît l'être. Le pinceau du Correge est facile. Le style de Quinaut est beaucoup plus facile que celui de Despréaux, comme le style d'Ovide l'emporte en facilité sur celui de Perse. Cette facilité en Peinture, en Musique, en Eloquence, en Poésie, consiste dans un naturel heureux, qui n'admet aucun tour de recherche, & qui peut se passer de force & de profondeur. Ainsi les tableaux de Paul Veronese ont un air plus facile & moins fini que ceux de Michel-Ange. Les symphonies de Rameau sont supérieures à celles de Lulli, & semblent moins faciles. Bossuet est plus véritablement éloquent & plus facile que Flechier. Rousseau dans ses épitres n'a pas à beaucoup près la facilité & la vérité de Despréaux. Le commentateur de Despréaux dit que ce poëte exact & laborieux avoit appris à l'illustre Racine à faire difficilement des vers ; & que ceux qui paroissent faciles, sont ceux qui ont été faits avec le plus de difficulté. Il est très-vrai qu'il en coûte souvent pour s'exprimer avec clarté : il est vrai qu'on peut arriver au naturel par des efforts ; mais il est vrai aussi qu'un heureux génie produit souvent des beautés faciles sans aucune peine, & que l'enthousiasme va plus loin que l'art. La plûpart des morceaux passionnés de nos bons poëtes, sont sortis achevés de leur plume, & paroissent d'autant plus faciles qu'ils ont en effet été composés sans travail : l'imagination alors conçoit & enfante aisément. Il n'en est pas ainsi dans les ouvrages didactiques : c'est-là qu'on a besoin d'art pour paroître facile. Il y a, par exemple, beaucoup moins de facilité que de profondeur dans l'admirable essai sur l'homme de Pope. On peut faire facilement de très-mauvais ouvrages qui n'auront rien de gêné, qui paroîtront faciles, & c'est le partage de ceux qui ont sans génie la malheureuse habitude de composer. C'est en ce sens qu'un personnage de l'ancienne comédie, qu'on nomme italienne, dit à un autre :

Tu fais de méchans vers admirablement bien.

Le terme de facile est une injure pour une femme : c'est quelquefois dans la société une loüange pour un homme : c'est souvent un défaut dans un homme d'état. Les moeurs d'Atticus étoient faciles, c'étoit le plus aimable des Romains. La facile Cléopatre se donna à Antoine aussi aisément qu'à César. Le facile Claude se laissa gouverner par Agrippine. Facile n'est-là, par rapport à Claude, qu'un adoucissement, le mot propre est foible. Un homme facile est en général un esprit qui se rend aisément à la raison, anx remontrances ; un coeur qui se laisse fléchir aux prieres : & foible est celui qui laisse prendre sur lui trop d'autorité. Article de M. DE VOLTAIRE.


FACILITÉS. f. terme de Peinture. Dans les Arts & dans les talens, la facilité est une suite des dispositions naturelles. Un homme né poëte répand dans ses ouvrages cette aisance qui caractérise le don que lui a fait la nature. Voyez FACILE. L'artiste que le ciel a doüé du génie de la Peinture, imprime à ses couleurs la legereté d'un pinceau facile ; les traits qu'il forme sont animés & pleins de feu. Est-ce à la conformation & à la combinaison des organes que nous devons ces dispositions qui nous entraînent comme malgré nous, & qui nous font surmonter les difficultés des Arts ? Est-ce dans l'obscurité des causes physiques de nos sensations que nous devons rechercher les principes de cette facilité ? Quelle qu'en soit la source, qu'il seroit avantageux de l'avoir assez approfondie pour pouvoir diriger les hommes vers les talens qui leur conviennent, pour aider la nature, & pour faire de tant de dispositions souvent ignorées ou trop peu secondées, un usage avantageux au bien général de l'humanité ! Au reste la facilité seule, en découvrant des dispositions marquées pour un talent, ne peut pas conduire un artiste à la perfection ; il faut que cette qualité soit susceptible d'être dirigée par la réflexion. On naît avec cette heureuse aptitude, mais il faudroit s'y refuser jusqu'à ce qu'on eût préparé les matériaux dont elle doit faire usage. Il faudroit enfin qu'elle ne se développât que par degrés, & c'est lorsque la facilité est de cette rare espece, qu'elle est un sûr moyen pour arriver aux plus grands succès. Et qu'on ne croye pas que la patience & le travail puissent subvenir absolument au défaut de facilité : non. Si l'un & l'autre peuvent conduire par une route pénible à des succès, il manquera toûjours à la perfection qu'on peut acquérir ainsi, ce qu'on desire à la beauté, lorsqu'elle n'a pas le charme des graces. On admire dans Boileau la raison fortifiée par un choix laborieux d'expressions justes & précises. Bien moins captif, le talent divin & facile de La Fontaine touche à-la-fois l'esprit & le coeur.

La facilité dont je dois parler ici, celle qui regarde particulierement l'art de la Peinture, est de deux especes. On dit facilité de composition, & le sens de cette façon de s'exprimer rentre dans celui du mot génie ; car un génie abondant est le principe fécond qui agit dans une composition facile : Il faut donc remettre à en parler lorsqu'il sera question du mot GENIE. La seconde application du terme facilité est celle qu'on en fait lorsqu'on dit un pinceau facile ; c'est l'expression de l'aisance dans la pratique de l'art. Un peintre, bon praticien, assûré dans les principes du clair-obscur, dans l'harmonie de la couleur, n'hésite point en peignant ; sa brosse se promene hardiment, en appliquant à chaque objet sa couleur locale. Il unit ensemble les lumieres & les demi-teintes ; il joint celles-ci avec les ombres. La trace de ce pinceau dont on suit la route, indique la liberté, la franchise, enfin la facilité. Voilà ce que présente l'idée de ce terme, & je finis cet article en hasardant le conseil de se rendre sévere & difficile même dans les études par lesquelles on prépare les matériaux de l'ouvrage ; mais lorsque la réflexion en a fixé le choix, de donner à l'exécution du tableau cet air de liberté, cette facilité d'exécution qui ajoûte au mérite de tous les ouvrages des Arts. Article de M. WATELET.


FAÇONS. m. (Gramm.) Ce terme a un grand nombre d'acceptions différentes. Il se dit tantôt d'une maniere d'être, tantôt d'une maniere d'agir. Il est habillé d'une étrange façon : ses façons sont étranges : les façons de cet ouvrage seront considérables, la façon en est belle & simple. Dans ces deux derniers exemples c'est un terme d'art. Il embrasse dans celui-là, tout le travail ; il a rapport dans celui-ci, au bon goût du travail. Quand on dit, cet ouvrage est en façon d'ébene, de marqueterie ou de tabatiere, on veut faire entendre qu'on lui a donné ou la forme qu'on donne au même ouvrage quand on le fait d'ébene, ou celle qu'on remarque à tout ouvrage de marqueterie en général, ou la forme même d'une tabatiere.

Façon se rapporte aussi quelquefois à la maniere de travailler d'un artiste, ainsi que dans cet exemple : ces moulures, ces contours sont à la façon de Germain ; ou même à la personne, comme quand on dit, ce trait est de votre façon ; c'est-à-dire, je crois qu'il est de vous, tant il ressemble à ceux qui vous échappent. En Grammaire il est synonyme à tour : cette façon de parler n'est pas ordinaire. Façons se prend aussi pour une sorte de procédés particuliers à un état : il a toutes les façons d'un galant homme : il est inutile d'avoir avec moi de mauvaises façons : ces gens étoient mis d'une certaine façon : ils étoient d'une certaine façon. Des façons ou des formalités déplacées, sont presque la même chose : vous faites trop de façons : abregez ces façons-là. Une façon d'astrologue, c'est un homme qu'on seroit tenté de prendre pour tel, à des ridicules qui lui sont communs, à lui & aux Astrologues. La façon en est mesquine & petite ; mais on dit mieux le faire en Peinture (voyez FAIRE EN PEINTURE) : c'est la maniere de travailler. La mal-façon est une maniere de dire abregée parmi les Artistes : vous en payeriez la mal-façon, ou la mauvaise façon. Il y a beaucoup d'autres acceptions de façon, les précédentes sont les principales. De façon que, de maniere que, sont des conjonctions qui lient ordinairement la cause avec l'effet ; la cause est dans le premier membre, l'effet dans le second : il se conduisit de façon qu'il se fit exclure de cette société ; où l'on voit que de façon que & de maniere que sont dans plusieurs cas des conjonctions collectives, & qu'elles résument toutes les différentes liaisons de la cause avec l'effet.

FAÇONS D'UN VAISSEAU, (Marine) On entend par ce mot, cette diminution qu'on fait à l'avant & à l'arriere du dessous du vaisseau ; de sorte que l'on dit les façons de l'avant & les façons de l'arriere. Voyez MARINE, Planche I. (Z)

* FAÇON, (Facture de bas au métier.) On appelle façon cette portion du bas qui est figurée, & qui est placée à l'extrémité des coins. Il y a deux façons à chaque bas. Voyez à l'article BAS, la maniere dont on les exécute.


FAÇONNERv. act. c'est, en Pâtisserie, faire au-dessus des bords d'une piece, quelle qu'elle soit, des agrémens avec le pouce de distance en distance.


FACTEURS. m. en Arithmétique & en Algebre, est un nom que l'on donne à chacune des deux quantités qu'on multiplie l'une par l'autre, c'est-à-dire au multiplicande & au multiplicateur, par la raison qu'ils font & constituent le produit. Voyez MULTIPLICATION.

En général on appelle, en Algebre, facteurs les quantités qui forment un produit quelconque. Ainsi dans le produit a b c d, a, b, c, d, sont les facteurs.

Les facteurs s'appellent autrement diviseurs, surtout en Arithmétique, & lorsqu'il s'agit d'un nombre qu'on regarde comme le produit de plusieurs autres. Ainsi 2, 3, sont diviseurs de 12 ; & le nombre 12 peut être considéré comme composé des trois facteurs 2, 2, 3, &c. & ainsi du reste. Voyez DIVISEUR.

Toute quantité algébrique de cette forme xm + a x(m - 1) + b x(m - 2).... + r, peut être divisée exactement par x x + p x + q, p & q étant des quantités réelles ; & par conséquent x x + p x + q est toûjours un facteur de cette quantité. Je suis le premier qui aye démontré cette proposition. Voyez les mém. de l'acad. de Berlin, 1746. Voyez aussi IMAGINAIRE, FRACTION RATIONNELLE, EQUATION, &c.

La difficulté d'intégrer les équations différentielles à deux variables, consiste à retrouver le facteur qui a disparu par l'égalité à zéro. M. Fontaine est le premier qui ait fait cette remarque. V. INTEGRAL. (O)

FACTEUR, dans le Commerce, est un agent qui fait les affaires & qui négocie pour un marchand par commission : on l'appelle aussi commissionnaire ; dans certains cas, courtier ; & dans l'Orient, coagis, commis. Voyez COMMISSIONNAIRE, COMMIS, &c.

La commission des facteurs est d'acheter ou de vendre des marchandises, & quelquefois l'un & l'autre.

Ceux de la premiere espece sont ordinairement établis dans les lieux où il y a des manufactures considérables, ou dans les villes bien commerçantes. Leur fonction est de faire des achats pour des marchands qui ne résident pas dans le lieu, de faire emballer les marchandises, & de les envoyer à ceux pour qui ils les ont achetées.

Les facteurs pour la vente sont ordinairement fixés dans des endroits où on fait un grand commerce ; les marchands & fabriquans leur envoyent leurs marchandises, pour les vendre au prix & autres conditions dont ils les chargent dans les ordres qu'ils leur donnent.

Les salaires & appointemens qu'on leur donne pour leur droit de vente, sont communément affranchis de toutes dépenses de voiture, d'échange, des remises, &c. excepté les ports de lettres, qui ne passent point en compte. Voyez FACTORAGE. (G)

FACTEUR signifie aussi celui qui tient les registres d'une messagerie, qui a soin de délivrer les ballots, marchandises, paquets arrivés par les chevaux, mulets, charrettes ou autres voitures d'un messager ; qui les fait décharger sur son livre, & qui reçoit les droits de voiture, s'ils n'ont pas été acquités au lieu de leur chargement. Voyez MESSAGE & MESSAGERIE. Dictionn. de Commerce, de Trévoux, & Chambers. (G)

FACTEUR d'instrumens de Musique, est un artisan qui fabrique des instrumens de musique, comme les facteurs d'orgues, de clavessins, &c.

On appelle aussi facteurs, ces ouvriers qui se transportent dans les maisons des particuliers qui les y appellent, pour accorder des instrumens de musique. Voyez INSTRUMENS DE MUSIQUE.


FACTICEadject. (Gramm.) qui est fait par art, qui n'est point naturel.

Les eaux distillées sont des liqueurs factices.

On distingue le cinnabre en naturel & en factice. Voyez CINNABRE & MERCURE.


FACTIONS. f. (Politiq. & Gram.) Le mot faction venant du latin facere, on l'employe pour signifier l'état d'un soldat à son poste en faction, les quadrilles ou les troupes des combattans dans le cirque, les factions vertes, bleues, rouges & blanches. Voyez FACTION, (Hist. anc.) La principale acception de ce terme signifie un parti séditieux dans un état. Le terme de parti par lui-même n'a rien d'odieux, celui de faction l'est toûjours. Un grand homme & un médiocre peuvent avoir aisément un parti à la cour, dans l'armée, à la ville, dans la Littérature. On peut avoir un parti par son mérite, par la chaleur & le nombre de ses amis, sans être chef de parti. Le maréchal de Catinat, peu considéré à la cour, s'étoit fait un grand parti dans l'armée, sans y prétendre. Un chef de parti est toûjours un chef de faction : tels ont été le cardinal de Retz, Henri duc de Guise, & tant d'autres.

Un parti séditieux, quand il est encore foible, quand il ne partage pas tout l'état, n'est qu'une faction. La faction de César devint bientôt un parti dominant qui engloutit la république. Quand l'empereur Charles VI. disputoit l'Espagne à Philippe V, il avoit un parti dans ce royaume, & enfin il n'y eut plus qu'une faction ; cependant on peut dire toûjours le parti de Charles VI. Il n'en est pas ainsi des hommes privés. Descartes eut long-tems un parti en France, on ne peut dire qu'il eût une faction. C'est ainsi qu'il y a des mots synonymes en plusieurs cas, qui cessent de l'être dans d'autres. Article de M. DE VOLTAIRE.

* FACTIONS, (Hist. anc.) c'est le nom que les Romains donnoient aux différentes troupes ou quadrilles de combattans qui couroient sur des chars dans les jeux du cirque. Voyez CIRQUE. Il y en avoit quatre principales, distinguées par autant de couleurs, le verd, le bleu, le rouge, & le blanc ; d'où on les appelloit la faction bleue, la faction rouge, &c. L'empereur Domitien y en ajoûta deux autres, la pourpre & la dorée ; dénomination prise de l'étoffe ou de l'ornement des casaques qu'elles portoient : mais elles ne subsisterent pas plus d'un siecle. Le nombre des factions fut réduit aux quatre anciennes dans les spectacles. La faveur des empereurs & celle du peuple se partageoient entre les factions, chacune avoit ses partisans. Caligula fut pour la faction verte, & Vitellius pour la bleue. Il résulta quelquefois de grands desordres de l'intérêt trop vif que les spectateurs prirent à leurs factions. Sous Justinien, une guerre sanglante n'eût pas plus fait de ravage ; il y eut quarante mille hommes de tués pour les factions vertes & bleues. Ce terrible évenement fit supprimer le nom de faction dans les jeux du cirque.

FACTION, dans l'Art militaire ; c'est le tems qu'un soldat demeure en sentinelle : ainsi être en faction, signifie être en sentinelle. Voyez SENTINELLE.

Un soldat en sentinelle est aussi appellé factionnaire. Il y a des factionnaires pour la garde des drapeaux, des faisceaux d'armes, des prisonniers, &c. (P)


FACTIONNAIRES. m. se dit, dans un régiment d'infanterie, du plus ancien capitaine, qui doit passer à la place de capitaine de grenadiers lorsque cette compagnie vient à vaquer ; mais on lui ajoûte le nom de premier : ainsi le premier factionnaire dans un régiment d'infanterie, est le plus ancien capitaine immédiatement après celui des grenadiers. (Q)


FACTORAGES. m. (Comm.) Voyez FACTEUR, COURTAGE, &c.

Le factorage ou les appointemens de facteurs, qu'on nomme aussi commissionnaires, varie suivant les différens pays & les différens voyages qu'ils sont obligés de faire. Le plus commun est fixé à 3 pour 100 de la valeur des marchandises, sans compter la dépense des emballages, qu'il faut encore payer indépendamment de ce droit.

A la Virginie, aux Barbades & à la Jamaïque, le factorage est depuis 3 jusqu'à 5 pour 100 : il en est de même dans la plus grande partie des Indes occidentales. En Italie il est de deux & demi pour cent ; en Hollande, un & demi ; en Espagne, en Portugal, en France, &c. deux pour cent. Voyez les dictionn. du Commerce, de Trévoux & de Chambers. (G)


FACTORERIou FACTORIE, s. f. (Gramm.) lieu où réside un facteur, bureau dans lequel un commissionnaire fait commerce pour ses maîtres ou commettans. Voyez FACTEUR, COMMISSIONNAIRE, COMMETTANT.

On appelle ainsi dans les Indes orientales & autres pays de l'Asie où trafiquent les Européens, les endroits où ils entretiennent des facteurs ou commis, soit pour l'achat des marchandises d'Asie, soit pour la vente ou l'échange de celles qu'on y porte d'Europe.

La factorie tient le milieu entre la loge & le comptoir ; elle est moins importante que celui-ci & plus considérable que l'autre. Voyez COMPTOIR & LOGE. Voyez aussi les dictionn. de Commerce, de Trévoux & de Chambers. (G)


FACTUMS. m. (Jurisprud.) Ce terme, qui est purement latin dans son origine, a été employé dans le style judiciaire, lorsque les procédures & jugemens se rédigeoient en latin, pour exprimer le fait c'est-à-dire les circonstances d'une affaire.

On a ensuite intitulé & appellé factum, un mémoire contenant l'exposition d'une affaire contentieuse. Ces sortes de mémoires furent ainsi appellés, parce que dans le tems qu'on les rédigeoit en latin, on y mettoit en tête ce mot, factum, à cause qu'ils commençoient par l'exposition du fait, qui précede ordinairement celle des moyens.

Depuis que François I. eut ordonné, en 1539, de rédiger tous les actes en françois, on ne laissa pas de conserver encore au palais quelques termes latins, du nombre desquels fut celui de factum, que l'on mettoit en tête des mémoires.

Le premier factum ou mémoire imprimé, ainsi intitulé, factum, quoique le surplus fût en françois, fut fait par M. le premier président le Maitre, dans une affaire qui lui étoit personnelle contre son gendre. Il fut fait premier président sous Henri II. en 1551, & mourut en 1562. Cette anecdote est remarquée par M. Froland, en son recueil des édits & arrêts concernant la province de Normandie, page 635.

Les avocats ont continué long-tems d'intituler leurs mémoires imprimés, factum ; il n'y a guere que vingt ou trente ans que l'on a totalement quitté cet usage, & que l'on a substitué le terme de mémoire à celui de factum.

L'arrêt du parlement du 11 Août 1708, défend à tous Imprimeurs & Libraires d'imprimer aucuns factums, requêtes ou mémoires, si les copies qu'on leur met en main ne sont signées d'un avocat ou d'un procureur. Le même arrêt enjoint aux Imprimeurs de mettre leur nom au bas des factums & mémoires qu'ils auront imprimés ou fait imprimer.

Un factum signifié est celui dont la partie ou son procureur a fait donner copie par le ministere d'un huissier. Les factums ou mémoires ne sont pieces du procès, qu'autant qu'ils sont signifiés ; ils n'entrent pourtant pas en taxe, quoiqu'ils soient signifiés, excepté au grand-conseil : dans les autres tribunaux on ne les compte point ; à moins qu'ils ne tiennent lieu d'écritures nécessaires. Voyez MEMOIRES. (A)


FACTURES. f. (Comm.) compte, état ou mémoire des marchandises qu'un facteur envoye à son maître, un commissionnaire à son commettant ; un associé à son associé, un marchand à un autre marchand.

Les factures s'écrivent ordinairement ou à la fin des lettres d'avis, ou sur des feuilles volantes renfermées dans ces mêmes lettres.

Elles doivent faire mention, 1°. de la date des envois, du nom de ceux qui les font, des personnes à qui ils sont faits, du tems des payemens, du nom du voiturier, & des marques & numéros des balles, ballots, paquets, tonneaux, caisses, &c. qui contiennent les marchandises.

2°. Des especes, quantités & qualités des marchandises qui sont renfermées sous les emballages, comme aussi de leur numéro, poids, mesure ou aunage.

3°. De leur prix, & des frais faits pour raison de ces marchandises ; comme les droits d'entrée & sortie, si on en a acquité ; ceux de commission & de courtage dont on est convenu ; de ce qu'il en a coûté pour l'emballage, portage & autres menues dépenses. On fait au pié de la facture un total de toutes les sommes avancées, droits payés, frais faits, &c. afin d'en être remboursé par celui à qui l'on envoye les marchandises.

Vendre une marchandise sur le pié de la facture, c'est la vendre au prix courant.

Les marchands appellent liasse de facture, un la cet dans lequel ils enfilent les factures, lettres d'avis, d'envoi, de demande & autres semblables écritures, pour y recourir dans le besoin.

Ils nomment aussi livre de facture, un livre sur lequel ils dressent les factures ou comptes des différentes sortes de marchandises qu'ils reçoivent, qu'ils envoyent ou qu'ils vendent. Ce livre est du nombre de ceux qu'on appelle dans le commerce livres auxiliaires. Voyez LIVRE. Voyez aussi les dictionnaires de Commerce, de Trévoux, & de Chambers. (G)


FACULES. f. terme d'Astronomie, est un nom que Scheiner & d'autres après lui ont donné à des especes de taches brillantes qui paroissent sur le soleil, & se dissipent au bout de quelque tems. Le mot de facules est opposé à macules ou taches : celles-ci sont les endroits obscurs du disque du soleil, & les facules sont les parties du disque solaire qui paroissent plus lumineuses que le reste du disque. Voyez SOLEIL.

Ce mot est un diminutif de fax, flambeau, lumiere. Les facules, ainsi que les taches, paroissent & disparoissent tour-à-tour. Voyez TACHES. (O)


FACULTATIFadj. m. (Jurisp.) se dit de ce qui donne le pouvoir & la faculté de faire quelque chose. Ce terme est sur-tout usité par rapport à certains brefs du pape qu'on appelle brefs facultatifs, parce qu'ils donnent pouvoir de faire quelque chose que l'on n'auroit pas pû faire sans un tel bref. (A)


FACULTÉS. f. (Métaphys.) est la puissance & la capacité de faire quelque chose. Voyez PUISSANCE.

Les anciens philosophes, pour expliquer l'action de la digestion, supposoient dans l'estomac une faculté digestive : pour expliquer les mouvemens du corps humain, ils supposoient une faculté motrice dans les nerfs. Cela s'appelle substituer un mot obscur à un autre qui ne l'est pas moins.

Les facultés sont ou de l'ame ou du corps.

Les facultés ou puissances de l'ame sont au nombre de deux, savoir l'entendement & la volonté. Voyez PUISSANCES. Voyez aussi ENTENDEMENT & VOLONTE.

On distingue ordinairement les facultés corporelles, par rapport à leurs différentes fonctions ; ainsi on entend par facultés animales, celles qui ont rapports aux sens & au mouvement, &c. Chambers.

FACULTE, (Physique & Medecine) en général est la même chose que puissance, vertu, pouvoir, facilité d'agir, ou le principe des forces & des actions. La science des forces & des puissances est ce que les Grecs appellent dynamique, de , je peux. Voyez DYNAMIQUE.

Quelques auteurs confondent mal-à-propos les forces avec les facultés ; mais elles different entr'elles de la même façon que les causes different des principes. La force étant la cause de l'action, entraîne l'existence actuelle. La faculté ou puissance n'en entraîne que la possibilité. Ainsi de ce qu'on a la faculté d'agir, il ne s'ensuit pas nécessairement qu'on agisse ; mais toute force existante emporte proprement une action, comme un effet dont elle est la cause.

En Medecine, n'ayant à considérer que l'action de l'homme & celle des corps qui peuvent changer son état en pis ou en mieux, on a toûjours traité des facultés de l'homme, & de celles des remedes, des poisons, &c.

Les anciens ont divisé assez arbitrairement les facultés de l'homme, tantôt en deux, tantôt en trois genres, dont ils n'ont jamais donné des idées distinctes ; car les facultés qu'ils appellent animales, sont en même tems vitales & naturelles : les naturelles sont aussi vitales & animales. Ils ont même soûdivisé chacun de ces genres trop scrupuleusement, en un grand nombre d'especes, ainsi qu'on vient de le voir.

Les modernes donnant dans un excès opposé, ont voulu bannir tous ces termes consacrés par l'emploi qu'en ont fait tous les maîtres de l'art pendant deux mille ans ; ce qui nous mettroit dans l'impossibilité de profiter de leurs écrits, qui sont les sources de la Medecine.

Mais sans adopter tous les termes des facultés que les anciens ont établis, ni vouloir les justifier dans tous les usages qu'ils en faisoient, on ne peut non plus se passer en Medecine du terme de faculté ou de puissance, qu'on ne peut en Méchanique se passer des forces attractives, centripetes, accélératrices, gravitantes, &c. Ce n'est pas à dire qu'on sache mieux la raison d'un effet, comme de la chûte d'un corps, de l'assoupissement produit par l'opium, quand on dit que la gravité est le principe de l'un, & la faculté ou vertu narcotique l'est de l'autre ; mais c'est qu'on est nécessité, dans les Sciences, d'employer des expressions abrégées pour éviter des circonlocutions ; comme en Algebre, on est obligé d'exprimer des grandeurs, soit connues, soit inconnues, par des lettres de l'alphabet, pour faciliter à l'entendement les opérations qu'il doit faire sur ces objets, tout occultes ou inconnus qu'ils puissent être.

Les anciens ont reconnu dans les corps deux sortes de facultés, dont on ne doit pourtant la véritable distinction qu'à Leibnitz : savoir 1°. les facultés ou pouvoirs méchaniques, tels que sont ceux de tous les instrumens de Chirurgie, de Gymnastique, agissans par pression ou par percussion, relativement à la figure, la masse, la vîtesse, &c. des corps, & au nombre, à la situation de leurs parties sensibles ; & 2°. les facultés physiques, telles que sont celles des médicamens, des alimens, lesquels n'agissent que par leurs particules séparément imperceptibles, & dont nous ignorons la figure, la vîtesse, la grandeur, & les autres qualités méchaniques.

Comme nul changement ne peut se faire dans les corps que par le mouvement, toutes les facultés des corps agissent par des forces mouvantes, sur la premiere origine desquelles on est depuis long-tems en dispute. Les Medecins ont suivi sur cela les opinions qui ont été les plus à la mode, chacune en son tems. Aristote, Descartes, Newton, successivement les ont gouvernés.

On peut pourtant, ce me semble, quand il s'agit des facultés de l'homme, concilier ces sentimens en établissant que le principe du sentiment, du mouvement musculaire, enfin de la vie de l'homme, l'est aussi de tous ses mouvemens méchaniques, soit libres, soit naturels ; & la puissance générale qui fait approcher les corps les uns vers le centre des autres, communément nommée attraction ou adhésion, est le principe des mouvemens spontanés, qui arrivent sur-tout dans les liqueurs des animaux, des végétaux, ainsi que de l'action des médicamens & des alimens ; sauf aux Cartésiens, à expliquer ce dernier principe par leurs tourbillons, ce qui ne paroît propre qu'à transporter la difficulté.

Les facultés des médicamens, prises indépendamment de la sensibilité du sujet qui en use, & en ne les estimant que par les effets qu'ils peuvent produire sur un corps inanimé, se peuvent déduire des regles de l'adhésion, comme l'a fait le savant professeur Hamberger dans plusieurs de ses dissertations. C'est ainsi que les molécules des délayans, des humectans, s'insinuent dans les pores du corps en diminuant la cohésion de ses parties élémentaires ; au lieu que les dessicatifs font évaporer l'humidité superflue, qui empêchoit l'adhésion mutuelle des parties. On peut déduire de ce même principe, l'action propre de tous les altérans ; mais pour expliquer les effets évacuans, il faut faire concourir la faculté mouvante de l'homme, laquelle correspond à sa sensibilité : ces médicamens ne font que solliciter ces deux puissances à agir.

Quant aux facultés de l'homme, on peut les diviser en deux sortes, savoir en celles qui lui sont communes avec les végétaux ; telles sont la faculté d'engendrer, de végéter, de faire des secrétions ; & de digérer des sucs qui lui servent de nourriture. Les anciens & les Stahliens ne sont pas fondés à attribuer ces facultés à l'ame, à moins que d'abuser ridiculement de ce terme, & de lui donner une signification contraire à l'usage reçû. On ne peut pas non plus les appeller naturelles, à moins que d'entendre par le mot de nature l'univers, l'ame du monde, ou pareilles significations, qui sont le moins d'usage parmi les Medecins. Voyez NATURE.

Les facultés que l'homme possede, & qui ne se trouvent point dans les végétaux, sont de trois sortes ; savoir celle de percevoir ou connoître, celle d'appéter ou desirer, & celle de mouvoir son corps d'un lieu en un autre.

La faculté de percevoir est ou inférieure ou supérieure. L'inférieure, qui est commune à tous les animaux, s'appelle instinct ; la supérieure est l'entendement ou la raison.

L'instinct differe de l'entendement en ce qu'il ne donne que des idées confuses, & l'entendement est le pouvoir de former des idées distinctes. L'instinct se divise en sens, & en imagination. Le sens ou le sentiment, est le pouvoir de se représenter les objets qui agissent sur nos organes extérieurs ; on le divise en vûe, oüie, odorat, goût, & tact. L'imagination est le pouvoir de se représenter les objets même absens, actuels, passés, ou à venir : cette faculté comprend la mémoire & la prévision.

L'entendement forme des idées distinctes des objets, que l'ame connoît par l'entremise des sens & de l'imagination. Les sens ne nous donnent des idées que des êtres individus ; l'entendement généralise ces idées, les compare, & en tire des conséquences, & cela par le moyen de l'attention, de la réflexion, de l'esprit, du raisonnement, & sur-tout des opérations de l'Arithmétique & de l'Analyse.

Le principal usage de la perception est de connoître ce qui nous est utile & ce qui nous est nuisible ; & ainsi cette premiere faculté nous a été donnée pour diriger la seconde, qui nous fait pancher vers le bien & nous fait éloigner du mal. Le sentiment nous ayant fait connoître confusément, quoique clairement, ce qui nous est agréable, nous l'appétons ou le desirons, de même que nous avons de l'aversion pour ce qui nous paroît desagréable au sens ; ce penchant s'appelle cupidité ou aversion sensitives, desquelles on ne sauroit rendre des raisons distinctes : telle est l'aversion du vin, la cupidité ou l'appétit d'un tel aliment.

Mais quand l'entendement s'est formé des idées distinctes du bien ou du mal qui se trouve dans un objet, alors l'appétit qui nous porte vers l'un ou nous éloigne de l'autre, s'appelle volonté ou appétit rationnel, dont on peut dire les raisons ou les motifs.

Or ces penchans & ces aversions nous auroient été inutiles, si en même tems nous n'avions eu le pouvoir d'approcher les objets utiles ou agréables de notre corps, & d'en éloigner ceux qui sont nuisibles ou qui déplaisent. La faculté mouvante étoit nécessaire pour ce but ; c'est celle qui par la contraction musculaire exécute ces mouvemens qu'on ne trouve que chez l'homme & chez les animaux.

Les mouvemens qui sont excités en nous, conséquemment à des idées confuses ou au sentiment du bien ou du mal sensibles, & dont le motif est la cupidité ou l'aversion naturelle, sont communément attribués à une puissance, que les Medecins appellent la nature ; & les actions qu'elle exécute sont appellées actions naturelles. Galien dit que la nature est le principe des mouvemens qui tendent à notre conservation, & qui se font indépendamment de la volonté souvent par coûtume, ou quoique nous ne nous souvenions point des motifs qui les déterminent.

Quant aux mouvemens qui sont déterminés par la notion du bien ou du mal intellectuel, & en conséquence par la volonté ou la nolonté, comme parle M. Wolf, ils sont communément attribués à une faculté de l'ame qu'on nomme liberté, qui est le pouvoir de faire ou d'omettre ce qui parmi plusieurs choses possibles, nous paroît le mieux conformément à notre raison ; & dé-là les actions prennent le nom de libres.

Ainsi nos actions sont divisées par les philosophes moralistes en libres & en naturelles. Il y a une différence essentielle entre les unes & les autres, quoique le motif des unes & des autres soit toûjours la perception claire ou obscure du bien & du mal ; car les libres sont déterminées par la raison & la volonté, quoiqu'elles ne soient pas toûjours conformes à la droite raison & à la vérité : ce sont les seules actions qui nous sont imputées ; elles sont du ressort de la Jurisprudence & de la Morale.

Mais les actions naturelles sont déterminées par la perception claire ou obscure, mais toûjours confuse du bien & du mal, les sens ne pouvant seuls nous en donner des idées distinctes, & nous nous y portons par une cupidité ou une aversion aveugles dont nous connoissons quelquefois clairement les motifs, comme dans les passions, & quelquefois nous ignorons ce motif, comme dans le mouvement des organes cachés à la vûe ; & dans les actions que nous faisons par coûtume.

FACULTE, (Physiol.) terme générique, c'est la puissance par laquelle les parties peuvent satisfaire aux fonctions auxquelles elles sont destinées. Telle est, par exemple, la faculté qu'a l'estomac de retenir les alimens jusqu'à ce qu'ils soient suffisamment digérés, & de les chasser dans les intestins, lorsque la digestion qui se doit faire dans ce viscere est achevée.

Il y a deux choses à remarquer dans les facultés ; 1°. les organes ou les causes instrumentales, par lesquelles les opérations de l'économie animale s'exécutent : ces causes sont purement machinales ; elles dépendent uniquement de l'organisation des parties, & du principe vital qui les anime & qui les met en mouvement. 2°. La premiere cause qui donne le mouvement à ce principe matériel qui anime les organes & qui dirige leurs actions. Presque tous les philosophes anciens & modernes ont attribué à la matiere même, cette puissance motrice ou cette ame qui la dirige dans ces mouvemens, & qui l'arrange dans la construction des corps.

Comme les facultés se divisent communément en facultés animales, facultés sensitives, & facultés intellectuelles, nous suivrons ici cette division.

Il y a dans les hommes deux sortes de facultés animales ; savoir les facultés du corps qui agissent sur l'ame, & les facultés motrices de l'ame qui agissent sur le corps. Les premieres ont été attribuées par les Medecins, à l'ame sensitive ; car il n'y a que quelques philosophes modernes qui n'ont pas voulu reconnoître d'ame sensitive dans les animaux.

Les facultés du corps qui agissent sur l'ame, dépendent des différens organes qui nous procurent différentes sensations ; telles sont les sensations de la lumiere & des couleurs qui nous sont procurées par les organes de la vûe ; le sentiment du son par les organes de l'oüie ; celui des odeurs, par les organes de l'odorat ; celui des saveurs, par l'organe du goût ; ceux des qualités tactiles, par l'organe du toucher, qui est distribué dans presque toutes les parties du corps ; les appétits qui nous avertissent par divers organes des besoins du corps, ou qui nous sollicitent à satisfaire nos inclinations & nos passions : enfin les sentimens de gaïeté & d'angoisse, qui dépendent des différens états de la plûpart des visceres, par exemple du cerveau, du coeur, des poumons, de l'estomac, des intestins, de la matrice, &c.

Les esprits animaux mis en jeu par les objets qui affectent les organes des sens, contractent des mouvemens habituels, & laissent dans le cerveau ou dans les nerfs de ces organes, des traces, des modifications qui rappellent ou causent à l'ame des sensations, semblables à celles qu'elle a eues lorsque les objets mêmes ont agi sur les sens.

Tout ce que nous savons sur les facultés qui rappellent ces sensations, c'est-à-dire sur la mémoire, l'imagination, &c. se réduit à des connoissances vagues, qui ne peuvent nous servir qu'à former des conjectures sur le lieu où résident ces facultés, & sur le méchanisme par lequel elles s'exécutent.

Est-ce dans le cerveau ou dans les nerfs des organes des sens que se forment les traces, les modifications qui rappellent à l'ame, par l'entremise des esprits animaux, des sensations que lui ont causé les objets qui ont frappé les organes des sens ? Il est difficile d'assigner dans le cerveau aucun lieu, ni aucun endroit où se puissent graver ou tracer tant d'images différentes : cependant nous savons qu'un foible dérangement dans certaines parties du cerveau, mais particulierement dans le corps calleux, comme l'a prouvé M. de la Peyronie (Mémoires de l'acad. des Scienc. an. 1741.), détruit ou fait cesser entierement l'usage de toutes les facultés du corps qui peuvent agir sur l'ame. Mais que peut-on conclure de-là, si ce n'est que cette partie est le lieu où l'être sensitif reçoit les sensations que lui procurent les facultés du corps qui agissent sur lui ?

Ces facultés résident-elles dans toute l'étendue des nerfs, qui se terminent par une de leurs extrémités dans le corps calleux, & par l'autre dans les organes des sens, qui ont d'abord fourni des sensations ? Il ne paroit pas qu'elles existent dans la partie de ces nerfs, qui entre dans la composition des organes des sens ; car lorsque ces organes sont détruits, ou lorsque leur usage est suspendu, les facultés qui nous rappellent les sensations qu'ils nous ont procurées, subsistent encore. Un aveugle peut se représenter les objets qu'il a vûs ; un sourd peut se ressouvenir des airs de musique qu'il a entendus ; un homme à qui on a coupé une jambe, souffre quelquefois des douleurs qu'il croit sentir dans la jambe même qui lui manque : cependant ces exemples ne prouvent point absolument que les facultés recordatives ne s'étendent pas jusque dans la partie des nerfs qui entrent dans la composition des organes des sens ; mais seulement que ces facultés peuvent subsister indépendamment de cette partie, parce qu'elles subsistent encore dans les nerfs qui vont à ces mêmes organes, & qui restent dans leur état naturel. Concluons qu'on ne sauroit déterminer en quoi consiste le méchanisme des facultés, qui nous rappellent des sensations.

La faculté motrice de l'ame sur le corps, est la puissance qu'ont les animaux de mouvoir volontairement quelques parties organiques de leur corps : cette faculté, comme je l'ai dit ci-dessus, a été attribuée à la matiere par la plûpart des philosophes. Selon eux, la matiere n'a rien de déterminé ; ce n'est qu'une substance incomplete , qui est perfectionnée par la forme ; mais cette même substance est cependant toute en puissance ; & c'est de cette puissance que dépendent radicalement les propriétés qu'a la matiere de recevoir toutes les formes par lesquelles elle peut acquérir les facultés de sentir & de se mouvoir.

L'ame n'est point une vraie cause motrice, mais tout au plus une cause dirigente ou déterminante des mouvemens qui paroissent dépendre de la volonté des animaux, & qu'on attribue à leur ame sensitive. L'ame a dans l'homme une puissance active, qui dirige les mouvemens soûmis à sa volonté. Notre ame peut changer, modifier, suspendre, accélérer la direction naturelle du mouvement des esprits, par lequel s'exécutent ces déterminations ; elle peut affoiblir, retenir, faire disparoître, & faire renaître quand elle veut, les sensations & les perceptions que lui rappellent la mémoire & l'imagination ; elle peut se former des idées composées, des idées abstraites, des idées vagues, des idées précises, des idées factices ; elle arrange ses idées, elle les compare, elle en cherche les rapports ; elle les apprécie, elle juge, elle pese les motifs qui peuvent la déterminer à agir : toutes ces facultés supposent nécessairement dans notre ame une puissance, une activité qui maîtrise le mouvement des esprits animaux. Cependant nous ne pouvons ni imaginer ni concevoir comment l'ame dirige le mouvement des esprits animaux dans nos déterminations libres. Toutes les sensations que nous recevons d'un objet par les organes des sens, se réunissent à l'endroit du siége de l'ame, au sensorium commun, & nous causent toutes les idées que nos facultés animales peuvent procurer.

Les facultés attribuées à l'ame sensitive nous sont communes avec les bêtes, parce qu'elles se rapportent toutes aux perceptions, aux sensations, & aux sentimens que nous avons des objets qui affectent, ou qui ont affecté nos sens. Elles consistent dans les facultés du corps, qui s'exercent seulement sur la faculté passible de l'ame ; mais ces facultés sont beaucoup plus imparfaites dans les bêtes, que dans les hommes ; parce que les organes dont elles dépendent, ont des fonctions moins étendues, & parce qu'elles ont en général moins d'aptitude à recevoir les impressions des objets, & à acquérir les dispositions qui perfectionnent ces facultés.

Je dis en général, car quelques-unes de ces facultés sont plus parfaites dans certains animaux que dans les hommes ; les uns ont l'organe de l'odorat, les autres celui de la vûe, d'autres celui de l'oüie, &c. plus parfaits que nous ; mais les autres facultés s'y trouvent beaucoup plus imparfaites que dans les hommes, sur-tout les facultés recordatives, c'est-à-dire celles qui rappellent les sensations des objets : on s'en apperçoit facilement même dans les bêtes les plus dociles, lorsqu'on leur apprend quelques exercices, puisque ce n'est que par une longue suite d'actes répétés, qu'on peut les former à ces exercices.

Les bêtes ne cherchent point & ne découvrent point les différens moyens qui peuvent servir à la même fin ; elles ne choisissent point entre ces différens moyens, & ne savent point les varier ; leurs travaux ont toûjours la même forme, la même structure, les mêmes perfections, & les mêmes défauts ; elles ne conçoivent point différens projets ; elles ne tournent point leurs vûes ni leurs talens de divers côtés : que leur ame soit une substance matérielle ou une substance différente de la matiere, il est toûjours vrai qu'elle n'a rien de commun avec la nôtre, que la faculté de sentir ; & plus nous l'examinons, plus nous reconnoissons qu'elle n'est ni libre, ni intellectuelle.

Les bêtes sont donc poussées par leurs appétits, conduites par leur instinct, & assujetties en même tems à diverses sensations & perceptions sensibles qui reglent leur volonté & leurs actions, & leur tient lieu de raison & de liberté pour satisfaire à leurs penchans & à leurs besoins.

Mais malgré ces secours, les facultés des bêtes restent très-bornées ; elles sont presque entierement incapables d'instructions sur les choses mêmes qui se réduisent à une seule imitation ; avec les châtimens ; les caresses, & tous les autres moyens que l'on employe pour leur faire contracter des habitudes capables de diriger leurs déterminations, on réussit très-rarement.

Le chien, qui est la bête la plus docile, ne peut apprendre que quelques exercices qui ont rapport à son instinct. Le singe, cet animal si imitateur, est le plus inepte de tous les animaux à recevoir quelques instructions exactes, par l'imitation même : tâchez de le former à quelque exercice reglé ; à quelques services domestiques les plus simples ; employez tout l'art possible pour lui faire acquérir ces petits talens, vos efforts ne serviront qu'à vous convaincre de son imbécillité.

Il faut laisser croire au vulgaire, que c'est par la malice ou mauvaise volonté que le singe est si indocile. Les Philosophes connoissent le ridicule de cette opinion ; ils savent que toute volonté, qui n'est pas nécessairement assujettie, se regle par motifs : or il n'y a ni crainte, ni espérance, ni autres motifs qui puissent changer ni regler celle de cet animal ; c'est pourquoi il ne laisse, comme les autres bêtes, appercevoir dans tout ce qui passe les bornes de son instinct que des marques d'une insigne stupidité.

Si les hommes montrent très-peu d'intelligence dans les premiers tems de leur vie, ce défaut ne doit pas être attribué à une imperfection de leurs facultés intellectuelles, mais seulement à la privation de sensations & de perceptions qu'ils n'ont pas encore reçûes, & qui leur procurent ensuite les connoissances sur lesquelles s'exercent les facultés intellectuelles, qui sont nécessaires pour regler la volonté & pour délibérer.

C'est pourquoi les enfans se laissent entraîner par des sensations, qui les déterminent immédiatement dans leurs actions ; mais lorsqu'ils sont plus instruits, ils refléchissent, ils raisonnent, ils choisissent, ils forment des desseins, ils inventent des moyens pour les exécuter ; ils acquierent des connoissances, ils les augmentent par l'exercice ; ils apprennent, ils pratiquent, & perfectionnent les Arts & les Sciences. L'avancement de l'âge ne donne point cet avantage aux bêtes, même à celles qui vivent le plus longtems.

Ce sont donc les facultés intellectuelles qui distinguent l'homme des autres animaux ; elles consistent dans la puissance de l'ame sur les facultés animales dont nous avons parlé, & dans le pouvoir qu'elle a de s'exercer sur ses sensations & perceptions actuelles ; elles rendent les hommes maîtres de leurs délibérations ; elles leur font porter des jugemens sûrs, & leur font apprécier les motifs qui les dirigent dans leurs actions.

Mais nous ne pouvons dissimuler ici que les facultés intellectuelles ont une liaison très-étroite avec le bon état des organes du corps ; dans les maladies elles s'éclipsent, & la convalescence les fait reparoître : l'ame & le corps s'endorment ensemble. Dès que le cours des esprits, en se rallentissant, répand dans la machine un doux sentiment de repos & de tranquillité, les facultés intellectuelles deviennent paralytiques avec tous les muscles du corps : ceux-ci ne peuvent plus porter le poids de la tête ; celles-là ne peuvent plus soûtenir le fardeau de la pensée. Enfin l'état des facultés intellectuelles est si correlatif à l'état du corps, que ce n'est qu'en rétablissant les fonctions de l'un, qu'on rétablit celles de l'autre. Ainsi quiconque sait apprécier les choses, dit Boerhaave, conviendra que tout ce qui nous a été débité par les plus grands maîtres de l'art sur l'excellence de l'ame & de ses facultés, est entierement inutile pour la guérison des maladies.

Quelques physiologistes appellent facultés mixtes intellectuelles les opérations de l'ame qui s'exercent à l'aide des perceptions & des connoissances intellectuelles : telles sont le goût, le génie, & l'industrie.

Ces sortes de facultés exigent différens genres de sciences pour en étendre & perfectionner l'exercice. Le goût suppose les connoissances, par lesquelles il peut discerner ce qui doit plaire le plus généralement par le sentiment & par la perfection qui doivent réunir, sur-tout dans les productions du genie, le plaisir & l'admiration. L'exercice du génie seroit fort borné sans la connoissance des sujets intéressans qu'il peut représenter, des beautés dont il peut les décorer, des caracteres, des passions qu'il doit exprimer. L'industrie doit être dirigée par la connoissance des propriétés de la matiere, & des lois des mouvemens simples & composés, des facilités & des difficultés que les corps qui agissent les uns sur les autres, peuvent apporter dans la communication de ces mouvemens. Mais ces différentes lumieres sont bornées presque toutes à des perceptions sensibles, & aux facultés animales.

Au reste la connoissance des facultés de l'homme, fait une partie des plus importantes de la Physiologie ; parce que les dérangemens des facultés de l'ame qui agissent sur le corps, causent diverses maladies, & que le dérangement des facultés du corps trouble toutes les fonctions de l'ame. Il est donc absolument nécessaire que les Medecins & les Chirurgiens soient instruits de ces vérités, pour parvenir à la connoissance des causes des maladies qui en dépendent, & pour en regler la cure. D'ailleurs ils sont chargés de faire des rapports en justice sur des personnes dont les fonctions de l'esprit sont troublées ; il faut donc qu'ils soient éclairés sur la physique de ces fonctions pour déterminer l'état de ces personnes, & pour juger s'il est guérissable ou non.

Nous n'entrerons pas dans de plus grands détails sur cette matiere, ils nous conduiroient trop loin. Le lecteur peut consulter la physiologie de Boerhaave, & sur-tout le traité des facultés, que M. Quesnay a donné dans son économie animale. Article de M(D.J.)

FACULTE APPETITIVE, (Physiol. Medec.) c'est une faculté par laquelle l'ame se porte, soit nécessairement, soit volontairement, vers tout ce qui peut conserver le corps auquel elle est unie, & même vers ce qui peut concourir à la conservation de l'espece, & par laquelle l'ame excite dans le corps des mouvemens ou volontaires ou involontaires, pour obtenir ce qu'elle appete. Cette faculté qui est active, en suppose une autre qui est passive, & qu'on appelle sensitive, parce que ce n'est qu'en conséquence d'une sensation agréable ou desagréable, que l'ame est excitée à agir pour joüir de la sensation agréable, ou pour se délivrer de la sensation desagréable. Et comme la faculté appétitive a été donnée à l'ame pour l'entretien du corps & pour la conservation de l'espece, le Créateur lui a donné aussi des sensations relatives à cette faculté. Voyez SENSATION.

Communément on ne fait mention que de trois appétits, connus sous les noms de faim, de soif, & d'appétit commun aux deux sexes pour la propagation de l'espece. Voyez FAIM, SOIF, XESEXE. Mais il me paroît que mal-à-propos on a omis l'appétit vital, par lequel l'ame est nécessairement déterminée à mouvoir nos organes vitaux, & à en entretenir les mouvemens. Nous parlerons de l'appétit vital en traitant de la faculté vitale. Voyez l'article suiv.

C'est à ce double état de patient & d'agent, dont notre ame est capable, que Dieu a confié la conservation de l'individu & de l'espece. En qualité de principe passif, notre ame reçoit des impressions de nos sens qui l'avertissent des besoins du corps qu'elle anime, & qui la déterminent pour les moyens propres à satisfaire à ces besoins : en qualité de principe actif, elle met en mouvement les instrumens corporels qui lui sont soûmis. Lorsque ce principe est guidé par la volonté, il embrasse l'amour & la haine, ou le desir & la répugnance, & il fait mouvoir le corps pour attirer à soi les objets favorables, & pour éloigner ceux qui pourroient lui être contraires ; mais lorsqu'il agit nécessairement, il est borné au seul desir & aux mouvemens propres à satisfaire ce desir : alors cet appétit n'embrasse rien de connu, & il prouve à cet égard la fausseté du proverbe latin, ignoti nulla cupido. En effet, si par le moyen des sens extérieurs, nous n'avions pas acquis la connoissance des choses qui peuvent appaiser notre faim & notre soif, les impressions, qui de l'estomac & du gosier, seroient transmises jusqu'à notre ame, nous feroient sentir un besoin, & exciteroient en nous un desir de quelque chose inconnue, ou ce qui est le même, un desir qui ne se porteroit vers aucun objet connu. Mais lorsque par le goût, l'odorat, & les autres sens extérieurs, nous avons reconnu les objets qui peuvent contenter notre desir, & que nous en avons fait l'épreuve ; alors ce n'est plus un appétit vague & indéterminé, c'est un appétit qui a pour objet des choses connues. Voyez FAIM & SOIF.

Il faut donc, en Medecine comme en Morale, distinguer deux sortes d'appétits ; l'un aveugle ou purement sensitif ; & l'autre éclairé ou raisonnable. L'appétit aveugle n'est qu'une suite de quelque sensation excitée par le mouvement de nos organes intérieurs, qui ne nous représente aucun objet connu : l'appétit éclairé est la détermination de l'ame vers un objet représenté par les sens extérieurs, comme une chose qui nous est avantageuse, ou son éloignement pour un objet, que ces mêmes sens nous représentent comme une chose qui nous est contraire.

Du reste tout appétit suppose une sensation, & la sensation suppose quelque mouvement dans nos organes extérieurs ou intérieurs. Tout appétit suppose aussi une action dans l'ame, par laquelle elle tâche de se procurer les moyens de joüir des sensations agréables, & de se délivrer des sensations desagréables : une action supérieure à celle des causes qui lui ont donné lieu, & qui n'est point soûmise aux lois méchaniques ordinaires. Ces moyens ne sont jamais primitivement indiqués par l'appétit ; c'est aux sens extérieurs, à l'expérience & à l'usage à nous les faire connoître, à quoi le raisonnement peut aussi servir ; mais lorsque ces moyens nous sont une fois connus, l'ame se porte, pour ainsi dire, machinalement à les employer, s'ils sont avantageux, ou à les éviter, s'ils ont été reconnus nuisibles. Si ces moyens sont des instrumens corporels, cachés dans l'intérieur de notre machine, l'ame est nécessairement déterminée à s'en servir, même sans les connoître, d'autant que la volonté n'a aucun pouvoir sur eux, & que le Créateur ne les a soûmis qu'à un appétit aveugle ; tels sont nos organes vitaux, dont les mouvemens ne dépendent pas de la volonté. Voy. FACULTE VITALE. Mais si ces marques sont des objets extérieurs, & que les mouvemens nécessaires pour en user soient soûmis à la volonté, l'ame n'est point nécessairement déterminée ; elle peut reprimer son appétit, & elle le doit toutes les fois qu'il tend vers les choses défendues par les lois divines ou humaines, ou vers des choses contraires à la santé. Article de M. BOUILLET le pere.

FACULTE VITALE. C'est une certaine force qui, dès le premier instant de notre existence, met en jeu nos organes vitaux, & en entretient les mouvemens pendant toute la vie. Ce que nous savons de certain de cette force, c'est qu'elle réside en nous, qui sommes composés d'ame & de corps ; qu'elle agit en nous, soit que nous le voulions ou que nous ne le voulions pas, & qu'elle s'irrite quelquefois par les obstacles qu'elle rencontre. Mais à laquelle des deux substances, dont nous sommes composés, appartient-elle ? Est-ce uniquement au corps qu'il faut la rapporter ? ou bien n'appartient-elle qu'à l'ame ? Voilà ce qu'on ne sait point, ou du moins ce qu'on n'apperçoit pas aisément.

Ceux qui ne reconnoissent dans l'ame humaine d'autres facultés actives que la volonté & la liberté, & qui sont d'ailleurs persuadés que toutes les modifications & les actions de cet être simple, indivisible & spirituel qui nous anime, sont accompagnées d'un sentiment intérieur, croyent avec Descartes, que la faculté vitale, dont ils ne se rendent aucun témoignage à eux-mêmes, appartient uniquement au corps humain duement organisé, ou pourvû de tout ce qui est nécessaire pour exercer les actions ou les fonctions vitales, & une fois mis en mouvement par le souverain Créateur de toutes choses. Dans cette idée, il n'est point d'effort qu'ils ne fassent pour déduire ces fonctions & leurs différens phénomenes de la structure, de la liaison, du mouvement, en un mot de la disposition méchanique de nos organes vitaux, au nombre desquels on met toutes les parties intérieures, principalement le coeur & les arteres avec les nerfs qui s'y distribuent.

D'autres, tels que MM. Perrault, Borelli, Stahl, &c. placent cette faculté dans l'ame raisonnable, unie à un corps organisé. Il paroît vraisemblable, dit-on, dans le IV. tome de la société d'Edimbourg, pag. 270. de l'édition françoise, que l'ame préside non-seulement à tous les mouvemens communément appellés volontaires, mais qu'elle dirige aussi les mouvemens vitaux & naturels, qui s'arrêteroient bien-tôt d'eux-mêmes, s'ils n'étoient entretenus par l'influence de ce principe actif. Il semble de plus, ajoûte-t-on, que ces mouvemens, au commencement de la vie, sont entierement arbitraires, selon la commune signification de ce mot, & que ce n'est que par l'habitude & la coûtume qu'ils sont devenus si nécessaires, qu'il nous est impossible d'en empêcher l'exécution. On trouvera dans ce même volume d'autres preuves de ce sentiment, dont la plûpart avoient été donnés par M. Perrault, de l'académie royale des Sciences, dans ses essais de Physique, imprimés à Paris en 1680, & par Alphonse Borelli, dans la 80e proposition de la seconde partie de son traité de motu animalium, imprimé à Rome en 1682. On peut voir aussi sur ce sujet les oeuvres de M. Stahl.

Quelques autres enfin, peu contens des hypotheses précédentes, font consister la faculté vitale dans l'irritabilité des fibres de l'animal vivant. Il n'y a point, dit M. Haller, dans ses notes sur Boerhaave, §. 600. de différence entre les esprits animaux qui viennent du cerveau, & ceux qui sont fournis par le cervelet, entre la structure des organes vitaux & celle des organes destinés aux fonctions animales : ces organes agissent tous également, lorsqu'ils sont irrités par quelque cause, comme un horloge agit, lorsqu'il est mû par un poids, & se reposent tous, dès que cette cause cesse d'agir. Si par la dissipation des esprits, & par d'autres causes, tout le système nerveux vient à s'affoiblir, les fonctions animales sont suspendues, parce que les sens & la volonté ne sont point aiguillonnés ; mais les fonctions vitales ne s'arrêtent point, à moins que la disette des esprits ne soit extrème, ce qui est rare, parce que de leur nature, le coeur, le poumon, & les autres parties doüées d'un mouvement péristaltique, ont des causes particulieres & puissantes qui les irritent continuellement, & qui ne leur permettent pas le repos. M. Haller démontre l'irritation de chacun des organes vitaux, & il appuie cette théorie sur un phénomene bien simple, avoüé de tout le monde ; savoir, qu'il n'est point de fibre musculeuse dans un animal vivant, qui étant irritée par quelque cause que ce soit, n'entre d'abord en contraction, de sorte que c'est la derniere marque par laquelle on distingue les animaux les plus imparfaits d'avec les végétaux. Enfin il fait remarquer que dès que l'irritation des nerfs destinés aux mouvemens volontaires, est trop forte, ces mouvemens mêmes s'exécutent sans le consentement de la volonté, & sans interruption, comme dans les convulsions, dans l'épilepsie, &c. Et pour expliquer d'où vient que les organes vitaux ne sont pas soûmis à la volonté, il a recours à une loi du Créateur, ajoûtant que la cause méchanique de cet effet n'est autre, peut-être, que parce que l'irritation qu'occasionne la volonté, est beaucoup plus foible que celle que produisent les causes du mouvement continuel du coeur & des autres organes vitaux.

Pour moi je pense que la faculté vitale réside dan l'ame ; & je crois qu'outre la volonté & la liberté, outre les actes libres, refléchis, & dont nous avons un sentiment intérieur bien clair, notre ame est capable d'une action nécessaire, non refléchie, & dont nous n'avons aucun sentiment intérieur, ou du moins, dont nous n'avons qu'un sentiment bien obscur ; & par conséquent, que ce n'est point par une faculté active, libre, refléchie, & devenue nécessaire par l'habitude & la coûtume, que notre ame influe sur nos actions vitales & sur les mouvemens spontanés de toutes les parties de notre corps, mais par une faculté entierement nécessaire, indépendante de la volonté, non libre ni refléchie. Quand on ne supposeroit dans notre ame qu'une force unique, imprimée par le Créateur, on peut par abstraction concevoir diverses manieres d'exercer cette force ; & on le doit, ce semble, dès qu'on ne peut expliquer autrement tous les effets qui en résultent. Je conçois donc dans l'ame humaine deux puissances actives, ou deux manieres principales d'user de la force qui lui a été imprimée : l'une libre, raisonnée, ou fondée sur des idées distinctes & refléchies, & dirigée principalement vers les objets des sens extérieurs connus de tout le monde ; c'est la volonté : l'autre nécessaire, non libre, non raisonnée, fondée sur une impression purement machinale, & dirigée uniquement vers les instrumens d'un sens peu connu, que j'appelle vital, & dont je déterminerai le siege après en avoir prouvé l'existence ; c'est la faculté vitale. Mais avant que d'établir mon sentiment, il est juste d'exposer en peu de mots les raisons qui m'ont empêché d'acquiescer au sentiment des autres.

En premier lieu, il n'est pas naturel de placer la faculté vitale uniquement dans les parties de notre machine ; & quiconque saura bien les lois ordinaires de la méchanique, dont une des principales est que tout corps perd son mouvement à proportion de celui qu'il communique aux corps qu'il rencontre, conviendra aisément qu'il est tout-à-fait impossible d'expliquer la durée & les irrégularités accidentelles de nos mouvemens vitaux, uniquement par de pareilles lois. Pour mettre les lecteurs en état d'en juger, j'observerai d'abord qu'il est vrai qu'un pendule, une fois mis en branle, continueroit toûjours ses allées & venues, sans jamais s'arrêter, s'il n'éprouvoit aucun frottement autour du point fixe ou du point d'appui, auquel il est suspendu, & s'il ne trouvoit aucune résistance dans le milieu où il se meut : qu'il est vrai aussi, que deux ressorts qu'on feroit agir l'un contre l'autre, ne cesseroient jamais de se choquer alternativement, si d'un côté leurs parties ne souffroient aucun frottement entr'elles, ou si leur ressort étoit parfait, & qu'ils pussent chacun se rétablir avec la même force, précisément avec laquelle ils auroient été pliés ; & de l'autre, si le milieu, dans lequel ils se choqueroient, n'apportoit aucune résistance à leurs efforts mutuels : mais j'observerai aussi, que comme la résistance du milieu & le frottement mutuel des parties, absorbent à chaque instant une partie du mouvement de ce pendule & de ces ressorts, le mouvement total qui leur a été imprimé, quelque grand qu'il soit, doit continuellement diminuer & se terminer bien-tôt en un parfait repos. C'est ce qui arriveroit aux pendules & aux montres, si par le moyen d'un poids qu'on remonte, ou d'un ressort qu'on bande par intervalles, on n'avoit continuellement une force motrice capable de surmonter la résistance du milieu dans lequel ces machines se meuvent, & celle qu'opposent les frottemens de leurs parties.

On dira sans-doute que Dieu, dont l'intelligence surpasse infiniment celle de tous les Machinistes, & dont le pouvoir égare l'intelligence, n'a pas manqué de mettre dans le corps humain quelque chose d'équivalent au poids & au ressort dont on se sert pour faire aller les machines artificielles ; en un mot, une force motrice matérielle, capable d'entretenir les mouvemens spontanés de nos organes ; une cause méchanique qui est continuellement renouvellée par la nourriture que nous prenons chaque jour. Mais sans ramener ici une foule de difficultés qu'entraîne cette supposition, la réflexion suivante suffit pour la détruire. Dans les pendules & les montres, la force qui les fait mouvoir, est uniforme & proportionnée aux résistances qu'elle doit vaincre : elle ne s'accélere jamais d'elle-même ; & si par quelque cause que ce soit, elle vient à s'affoiblir, ou si les résistances augmentent, le mouvement de ces machines cesse entierement, à moins que l'ouvrier n'y mette la main pour augmenter la force motrice, ou pour diminuer les résistances. Il en seroit donc de même dans le corps humain, si les mouvemens vitaux n'étoient qu'une suite de la disposition méchanique des organes : ces mouvemens, loin de s'accroître jusqu'à un certain point par des obstacles qui leur sont opposés, comme il n'arrive que trop souvent, se rallentiroient & cesseroient bien-tôt entierement, à moins que Dieu ne remît presqu'à tout moment la main à son ouvrage ; ce qu'il seroit ridicule de penser. On a coûtume de faire quelques autres suppositions en faveur du méchanisme ; comme elles ne sont pas mieux fondées, il est inutile de les rapporter.

En second lieu, je ne saurois me persuader que nos mouvemens vitaux ayent jamais été arbitraires, ou ce qui revient au même, que la faculté de l'ame, qui préside à nos mouvemens volontaires, ait jamais dirigé nos mouvemens spontanés, vitaux & naturels : car quoique nous fassions sans réflexion & sans un consentement exprès de la volonté, certains mouvemens qui ont commencé par être arbitraires, quoique l'habitude & la coûtume les ait rendus entierement involontaires ; cependant lorsque nous y faisons attention, nous ne pouvons nous dissimuler que la volonté n'influe sur ces mouvemens, ou qu'elle n'y ait influé originairement. Mais nous avons beau rentrer en nous mêmes, nous avons beau nous examiner attentivement, & refléchir sur toutes les opérations de notre ame, nous ne sentons en aucune façon que le pouvoir de la volonté s'étende ou se soit jamais étendu sur nos mouvemens vitaux & naturels. L'exemple du colonel Townshend, s'il est vrai que, quelque tems avant sa mort, il eût la faculté de suspendre à son gré tous les mouvemens vitaux, comme le rapporte M. Cheyne dans son traité the English malady, pag. 307. cet exemple, dis-je, ne prouve autre chose, sinon que par l'habitude il avoit acquis un grand empire sur les organes de la respiration, dont les mouvemens sont en partie volontaires & en partie involontaires ; de sorte qu'en diminuant par degrés sa respiration, il suspendoit pour quelques momens les battemens alternatifs du coeur & des arteres, & paroissoit entierement comme un homme mort, & qu'en reprenant peu-à-peu la respiration, il remettoit en jeu tous les mouvemens qui avoient été suspendus, & se rappelloit de nouveau à la vie. D'ailleurs si l'on fait réflexion que pendant le sommeil, & dans toutes les affections soporeuses, les mouvemens mêmes que l'habitude a rendus involontaires, sont suspendus, & que les mouvemens vitaux non-seulement ne s'arrêtent point, mais augmentent même d'activité, on ne croira point que ces mouvemens ayent jamais été arbitraires, & qu'ils ne sont devenus nécessaires que par habitude & par coûtume.

En troisieme lieu, avant de discuter le sentiment de ceux qui placent la faculté vitale dans l'irritabilité des fibres des corps animés, je voudrois savoir si cette irritabilité, que je ne conteste pas, n'est qu'une propriété purement méchanique de ces fibres ; ou si elle dépend d'un principe actif, supérieur aux causes méchaniques : car l'homme n'étant composé que d'une ame & d'un corps étroitement unis ensemble par la volonté toute-puissante du Créateur, il faut nécessairement que ce qui agit en lui soit ou matiere ou esprit. Si on dit que l'irritabilité n'est qu'une suite du méchanisme, mais d'un méchanisme qui agit par des lois particulieres, & différentes des lois méchaniques ordinaires, & qui le rend capable d'entretenir, & même d'augmenter ou de diminuer les mouvemens spontanés, sans l'intervention d'aucune intelligence créée, je demande quel est ce méchanisme si surprenant ; & jusqu'à ce qu'on m'en ait prouvé la réalité, je refuse de l'admettre, avec d'autant plus de raison que je suis persuadé que les lois méchaniques qui ne me sont pas connues, ne peuvent être diamétralement opposées à celles que je connois ; que les unes doivent nécessairement appuyer les autres, & non les renverser entierement ; ce qu'il faudroit pourtant supposer, pour faire dépendre la faculté vitale du pur méchanisme. Si on prétend au contraire que l'irritabilité des fibres dépend d'un principe hyperméchanique, c'est l'attribuer à l'ame ; & alors on retombe dans l'opinion de ceux qui rapportent les mouvemens vitaux à des facultés de cet agent spirituel qui nous anime.

Revenons à notre idée ; & pour la mieux développer, prenons la chose d'un peu loin. Tâchons de découvrir s'il n'y auroit pas en nous un sens vital ou un sensorium particulier, capable de transmettre ses impressions jusqu'au sensorium principal ; & si à ce sensorium ne seroit pas attachée une faculté active de l'ame, qui soit capable d'opérer les mouvemens vitaux par le moyen des instrumens corporels, & indépendamment de tout acte de la faculté libre & réfléchie qu'on connoît sous le nom de volonté. Nous supposerons néanmoins bien des choses connues des Physiciens & des Métaphysiciens, mais qui ont été ou seront expliquées dans ce Dictionnaire. Nous observerons seulement que l'ame & le corps s'affectent mutuellement en conséquence de leur union ; & qu'étant parfaitement unis, tout le corps doit agir sur l'ame, & l'affecter réciproquement : car il ne nous paroît pas naturel de penser que cette union ne soit pas parfaite, & que ce ne soit qu'à l'égard de certains organes qu'il soit vrai de dire, affecto uno afficitur alterum. Cette idée ne s'accorde point avec la sagesse & la puissance du Créateur, qui en alliant ensemble des substances qui de leur nature sont inalliables, a mis dans son ouvrage toute la perfection possible. Nous observerons aussi que cette union a dû sans-doute altérer jusqu'à un certain point les propriétés de l'ame, soit en lui occasionnant des modifications qu'elle n'auroit point, si elle n'étoit pas unie à un corps organisé, soit en la privant d'autres modifications qu'elle n'auroit pas si elle en étoit séparée.

Comme dans l'homme il n'y a que l'ame qui soit capable de sentiment, tout sentiment considéré dans l'ame, est quelque chose de spirituel ; mais comme l'ame ne sent que dépendamment du corps, nous envisagerons tous les sens comme corporels, & nous les diviserons en ceux qui n'ont leur siége que dans le cerveau, & en ceux qui sont dispersés dans tout le reste du corps. Nous ne parlerons pas ici des premiers ; mais au nombre des seconds nous mettrons non-seulement les sens reconnus de tout le monde, tels que la vûe, l'ouie, l'odorat, le goût, le toucher ; les sens de la faim & de la soif, & celui d'où vient l'appétit commun aux deux sexes pour la propagation de l'espece, mais encore le sens d'où nait le desir naturel de perpétuer les mouvemens vitaux pour la conservation de l'individu : desir qui agit en nous indépendamment de notre volonté. Ce dernier sens, que j'appelle vital, est une espece de toucher ; ou du moins il peut, comme tous les autres sens, être rapporté au toucher. Voyez TOUCHER.

Je ne parlerai point ici du siége de tous les sens, je me bornerai au sens vital, que je place dans le coeur, dans les arteres & les veines, & dans tous les visceres, ou dans toutes les parties intérieures qui ont des mouvemens vitaux ou spontanés. J'accorde à toutes ces parties un sensorium particulier ; car pourquoi leur refuseroit-on cette prérogative ? n'ont-elles pas tout ce qui est nécessaire pour le matériel d'un sens ? leurs fibres musculeuses ou membraneuses ne sont-elles pas entrelacées de fibrilles nerveuses ? & ces fibrilles n'aboutissent-elles pas à la moëlle allongée, qui est un prolongement du cerveau & du cervelet ? c'est de quoi l'Anatomie ne nous permet pas de douter. Cela étant ainsi, & l'union du corps avec l'ame n'étant qu'une dépendance mutuelle de ces deux différentes substances, les fibrilles nerveuses du coeur, des arteres, &c. ne peuvent être affectées que l'ame ne le soit aussi ; ce qui suffit pour qu'elles soient le matériel d'un sens.

On opposera peut-être que les lois de l'union de l'ame & du corps ne s'étendent pas jusqu'aux organes qui ne sont point soûmis aux ordres de la volonté ; que ces lois n'ont été établies qu'à l'égard des parties sur lesquelles la volonté a quelqu'empire, & qu'ainsi l'ame n'est affectée que lorsque ces parties à l'égard desquelles l'union a lieu, sont affectées ; & que lorsque des organes sur lesquels la volonté n'influe point, sont affectés, tels que le coeur, les arteres, &c. l'ame n'est point affectée ; d'où l'on conclura que ces organes ne constituent point un sensorium particulier.

J'ai prévenu ci-dessus cette objection ; mais à ce que j'ai dit je vais ajoûter, 1°. que c'est bien gratuitement qu'on avance que les lois de l'union du corps avec l'ame ne s'étendent pas à toutes les parties de notre machine, & que l'ame n'est affectée que lorsque les organes à l'égard desquels l'union a lieu, sont affectés, car enfin, seroit-ce parce que Dieu ne l'a pû, ou ne l'a pas voulu ? Mais quelles raisons a-t-on pour restraindre la puissance de Dieu, ou pour limiter ainsi sa volonté ? Qu'est-ce qui peut porter à croire que Dieu n'a pas donné à cette union toute la perfection dont elle peut être susceptible ? n'est-il pas au contraire plus naturel de penser que Dieu a fait cette union aussi entiere & aussi parfaite que la nature des deux substances qu'il a unies a pû le permettre ? Or toutes les parties du corps humain étant également matérielles, il n'a pas été plus difficile à Dieu d'unir le corps à l'ame par rapport à toutes ses parties, que par rapport à quelques-uns de ses organes.

Je réponds, 2°. que l'expérience nous apprend que l'imagination & les passions de l'ame influent sensiblement sur nos mouvemens vitaux, & les troublent & les dérangent ; ce qui prouve évidemment que l'ame étant affectée, les organes vitaux sont affectés à leur tour : d'où je conclus que les affections de ces organes affectent aussi l'ame, car cela doit être réciproque à raison de la dépendance mutuelle des deux substances, dans laquelle consistent les lois de l'union. Nous avons donc l'expérience de notre côté, & nous sommes fondés à soûtenir que, puisque l'ame par ses passions agit sensiblement sur nos organes vitaux, son union avec le corps doit avoir lieu à leur égard ; & cette union étant réciproque, il faut que ces organes agissent aussi sur l'ame, & qu'ils constituent par conséquent un sensorium particulier, ou le matériel d'un sens que nous avons appellé vital.

On opposera qu'il n'y a point de sens sans sensation, ni de sensation sans sentiment intérieur, ou sans un témoignage secret de notre conscience. Or, ajoûtera-t-on, il n'y a ici ni sensation, ni sentiment intérieur d'aucune sensation ; car lorsque nous ne sommes agités d'aucune passion, nous ne sentons point que le sensorium vital affecte notre ame, ni que notre ame agisse sur ce sensorium, d'où l'on conclura qu'il n'y a point de sens vital.

Je conviens que Dieu, qui ne fait rien d'inutile, a attaché un exercice à chaque faculté, & que la sensation n'étant que l'exercice de la faculté sensitive, ou le sens réduit en acte, il ne peut y avoir aucun sens qu'il n'y ait sensation ; & que s'il n'y a pas de sensation le sensorium ou les instrumens du sens vital deviennent inutiles. Mais je nie qu'il n'y ait point ici de sensation ; & après avoir observé que toutes les sensations ne sont pas également fortes & vives, qu'il y en a de foibles & d'obscures, j'ajoûte, 1°. qu'outre que le pur sens intime de notre existence, qui, selon les principes de la Métaphysique, ne nous manque jamais, n'est dû dans bien des cas, dans l'apoplexie, par exemple, qu'à la sensation excitée par le sensorium vital ; c'est à ce même sensorium legerement effleuré que nous devons la sensation foible & obscure de la bonne disposition de notre esprit & de notre corps, de notre bien-être, ou de ce plaisir que nous ressentons intérieurement lorsque tout est en nous dans l'ordre naturel, & que le sensorium vital ne reçoit de nos humeurs qu'une legere impression, un doux tremoussement ou une espece de chatouillement. C'est encore à ce même sens, mais différemment affecté, que je rapporte les douleurs intérieures, les anxiétés, les inquiétudes, l'abattement, qui, sans cause manifeste, se font sentir lorsque quelque cause intérieure & inconnue diminue ou augmente les mouvemens de nos humeurs, & dérange plus ou moins l'action organique de nos parties. Or là où il y a plaisir ou douleur, joie ou tristesse, tranquillité ou inquiétude, vigueur ou abattement spontané, là il y a sensation agréable ou desagréable, & par conséquent faculté de sentir, aussi-bien que sensorium ou organe d'un sens particulier.

J'ajoûte, 2°. que quand même nous ne nous appercevrions pas de cette sensation, il ne s'ensuivroit pas que l'ame ne l'ait point, parce que nous ne connoissons pas toutes les modifications de notre ame, & qu'il y en a sans-doute qui ne se replient pas sur elles-mêmes, ou dont on n'a aucun sentiment intérieur. Mais il y a plus : si nous faisons une sérieuse attention à tout ce qui se passe dans l'intérieur de notre ame, en quelqu'état que nous nous trouvions, nous nous appercevrons bientôt, du moins confusément, qu'elle sent son existence agréable ou desagréable, dépendamment du bon ou mauvais état de nos organes intérieurs ou vitaux ; & notre conscience nous rendra un témoignage, du moins obscur, que nous avons une sensation qui dépend de ces mêmes organes, & qui nous informe de leur bonne ou mauvaise disposition.

Nous croyons avoir suffisamment établi cette sensation ou cette faculté passive de notre ame : il nous reste à faire voir qu'à cette faculté sensitive doit répondre une faculté appétitive ; c'est-à-dire que de l'impression du sensorium vital, ou de son action sur l'ame, doit naître une réaction ou puissance active de l'ame, qui, par le moyen du fluide nerveux, agisse à son tour sur les organes vitaux, qui en entretienne continuellement les mouvemens alternatifs ; & qui, sans attendre les ordres de la volonté, ou même contre ses ordres, les augmente ou les diminue dans certains cas, suivant les lois qu'il a plû au Créateur d'établir. Or l'on ne révoquera point en doute cette faculté active, si l'on fait attention qu'il n'est point de sens interne particulier, dont l'action n'excite dans l'ame un appétit ; que l'action de l'estomac fait naître la faim, & celle du gosier la soif. C'est une suite de la dépendance mutuelle qui regne entre l'ame & le corps, & une suite conforme aux idées que nous avons de l'action & de la réaction de ces deux substances unies par la volonté du Créateur ; & comme ces deux substances sont différentes, & que la spirituelle n'est point soûmise aux lois méchaniques, on comprend aisément d'où vient que la réaction n'est presque jamais exactement proportionnelle à l'action, & qu'ordinairement elle lui est de beaucoup supérieure. Voyez FACULTE APPETITIVE.

Mais quoique l'objet de l'appétit vital soit bien sensible, que les mouvemens spontanés, ou les effets que nous leur attribuons, ne soient point contestés, bien des gens ne conviendront point de la réalité de cette puissance active ; ils opposeront, 1°. que nous ne sentons point que notre ame opere ces effets ; 2°. que notre ame n'est pas la maîtresse de les suspendre quand elle veut, ni de les varier à son gré.

Pour résoudre ces difficultés, nous avancerons, 1°. que nous n'avons pas des idées réfléchies de toutes les opérations de notre ame, de toutes ses facultés actives, & de leur exercice ; & cela parce qu'il n'a pas plû au Créateur de rendre l'ame unie au corps humain, capable de toutes ces sortes d'idées, ou, pour mieux dire, parce qu'il n'a pas jugé que les idées réfléchies de toutes ces opérations nous fussent nécessaires pour la conservation de notre individu, ou pour les besoins des deux substances dont nous sommes composés ; qu'il a jugé au contraire, que quelques-unes de ces opérations s'exerceroient mal si nous en avions des idées réfléchies, & que nous en abuserions si elles étoient soûmises à notre volonté. 2°. Nous prétendons que la faculté vitale que nous reconnoissons dans l'ame unie au corps humain, est une puissance non-raisonnable, un appétit aveugle & distinct de la volonté & de la liberté, tel que les Grecs l'ont reconnu sous le nom d', qu'ils définissoient pars animi rationis expers, & dans lequel, au rapport de Cicéron, les anciens philosophes plaçoient tum motus irae, tum cupiditatis. Au moyen de cette faculté vitale, ou de cet appétit que Dieu a imprimé dans l'ame, de cette force nécessaire, non-éclairée, & assujettie aux lois qu'il lui a imposées ; il est aisé de comprendre que notre ame fait joüer nos organes vitaux, sans que nous sentions qu'elle opere, & sans que nous soyons les maîtres de gouverner leur jeu à notre gré, ou, ce qui est presque le même, sans que nous pussions abuser du pouvoir qu'a notre ame de les mettre en jeu.

On repliquera qu'une faculté non-raisonnable est incompatible avec une substance spirituelle, dont l'essence semble ne consister que dans la pensée ou dans la puissance de raisonner. A cela je réponds, 1°. que nous ne connoissons pas parfaitement l'essence de l'ame, non plus que ses différentes modifications : 2°. que l'ame unie au corps humain, a des propriétés qu'elle n'auroit pas, si elle n'étoit qu'un pur esprit, un esprit non uni à un corps, comme je l'ai observé plus haut ; ainsi, quoiqu'on ne conçoive pas dans un pur esprit une faculté non-raisonnable, un appétit ou une tendance tout-à-fait aveugle, on n'est pas en droit de nier une pareille propriété dans un esprit uni au corps humain, sur-tout lorsque les effets nous obligent de l'admettre, & qu'elle est nécessaire aux besoins de la substance spirituelle & de la substance corporelle unies ensemble.

Pour faire mieux comprendre comment l'ame peut avoir une faculté active non-raisonnable, un appétit différent de la volonté & de la liberté, une tendance aveugle & nécessaire, supposons, comme une chose avoüée de presque tout le monde, que l'ame réside, ou, pour mieux dire, qu'elle exerce ses différentes facultés dans un de nos organes intérieurs, d'où partent tous les filets des nerfs qui se distribuent dans toutes les parties du corps : supposons encore, comme une chose incontestable, que cet organe privilégié qu'on appelle sensorium commune, a une certaine étendue, telle que l'Anatomie nous la démontre dans la substance médullaire du cerveau, du cervelet, de la moëlle allongée & épiniere, où l'on place communément l'origine de tous les nerfs : supposons aussi que quoiqu'il n'y ait guere de parties qui ne reçoivent des nerfs du cerveau & du cervelet, ou de l'une & de l'autre moëlle, cependant les nerfs qui se repandent dans les organes des sens extérieurs, & dans toutes les parties qui exécutent des mouvemens volontaires, viennent principalement de la substance médullaire du cerveau ou du corps calleux ; que ceux qui se distribuent dans les organes vitaux, & dans toutes les parties qui n'ont que des mouvemens spontanés, ne partent la plûpart que du cervelet ou de la moëlle allongée ; & qu'aux parties qui ont des mouvemens sensiblement mixtes, ou en partie volontaires & en partie involontaires, il vient des nerfs du cerveau & du cervelet, ou de l'une & de l'autre moëlle : ou si l'on veut que la plûpart des nerfs qui se distribuent en organes vitaux, viennent du corps calleux. Supposons que l'endroit du corps calleux d'où ils partent, est différent de celui d'où naissent les nerfs destinés aux mouvemens volontaires. Supposons enfin que Dieu, en unissant l'esprit humain à un corps, a établi cette loi, que toutes les fois que l'ame auroit des perceptions claires, feroit des réflexions libres, ou exerceroit des actes de volonté & de liberté, les fibres du corps calleux, ou d'une partie du corps calleux seroient affectées ; & réciproquement qu'aux affections de ces fibres répondroient des idées claires, & toutes les modifications de l'ame qui emportent avec elles un sentiment intérieur ; & que toutes les fois que l'ame auroit des sensations obscures, qu'elle ne réfléchiroit point sur ses appétits, & qu'elle agiroit nécessairement & aveuglément, les fibres d'une autre partie du corps calleux, du cervelet ou de la moëlle allongée, seroient affectées ; & réciproquement, que des affections de ces fibres naîtroient des modifications dans l'ame, qui ne seroient suivies d'aucun sentiment intérieur.

Cela posé, on comprendra aisément la distinction des facultés de l'ame en libres & en nécessaires ; & toutes les difficultés qu'on pourroit faire contre l'appétit vital s'évanoüiront.

Au reste ces suppositions ne doivent révolter personne, &, à la derniere près, il seroit aisé d'en donner des preuves tirées de l'Anatomie : pour celle-ci, il nous suffit qu'elle ne répugne ni à la puissance de Dieu, ni à sa volonté, ni à la nature des deux substances unies.

Mais ce n'est pas tout : je puis encore appuyer cette derniere supposition sur des observations qui ne paroîtront point suspectes ; on en trouvera deux qui ont été tirées des volumes de l'académie royale des Sciences, dans le premier tome de l'Encyclopédie, au mot AME, pages 342. & 343. Il résulte de ces observations, que de l'altération du corps calleux, ou de l'une de ses parties, s'ensuit la perte de la raison, de la connoissance, des sens extérieurs & des mouvemens volontaires, mais non l'abolition des mouvemens vitaux, puisque les malades dont il est question ne sont pas morts brusquement, & que l'un d'eux reprenoit connoissance dès que le corps calleux cessoit d'être comprimé. Il falloit donc que l'ame exerçât alors dans une partie du corps calleux non comprimée, ou dans la moëlle allongée, d'autres opérations qui ne supposent aucune idée réfléchie, aucun acte de volonté, & qui ne laissent pas d'entretenir la dépendance mutuelle du corps & de l'ame, pendant la cessation ou l'interruption de la connoissance, & de tout ce qui dépend de l'entendement & de la volonté ; opérations qui ne peuvent être autre chose que l'exercice de la faculté vitale, qui doit être continuel pendant la vie.

A ces observations j'en ajoûterai une autre, rapportée dans la Physiologie de M. Fizes, imprimée à Avignon en 1750. Vitam vegetativam, dit ce professeur, in filio pauperculae mulieris septemdecim annos nato, memini me observasse. Is miser absque usu ullo sensuum, absque ullo motu artuum, colli, maxillae, omninò perfectè paralyticus undequaque septemdecim annos, velut planta à nativitate vixerat. Ejus corpus corporis infantis decem annorum vix aequabat molem, de caetero marcidum ac flaccidum : pulsus erat debilis ac languidus, respiratio lentissima : in eo nec somni nec vigiliae alternationes distingui poterant ullo signo : nulla vox, nullum signum appetitûs, nullus motus unquam in oculis, qui semper clausi erant, absque tamen palpebrarum coalitu : nulli barbae pili, nulli pubi. Mater ejus alimenta masticabat, labiisque in ejus os insertis, ea in fauces insufflabat : filius ea emollita ac propulsa deglutiebat, ut & potulenta similiter impulsa : egerebat autem, ut par erat, excrementa alvina ac urinam.

Il paroît que cet enfant n'avoit jamais exercé, du moins depuis sa naissance, aucune des fonctions qui dépendent de l'entendement, de la connoissance & de la volonté ; mais s'ensuit-il de-là que cet enfant ait vêcu pendant dix-sept ans comme une plante, & qu'il n'ait point eu une ame semblable à celle des autres hommes ? point du tout : autrement il faudroit supposer qu'un apoplectique dont les fonctions animales sont entierement abolies pendant des trois, quatre ou cinq jours ; que le paysan cité par M. de la Peyronie, à qui on ôtoit la connoissance en comprimant le corps calleux ; que l'enfant dont parle M. Littre, qui après avoir joüi deux ans & demi depuis sa naissance d'une santé parfaite, souffrit ensuite pendant dix-huit mois une telle altération dans l'exercice des facultés de son ame, qu'il vint à ne donner plus aucun signe de perception ni de mémoire, pas même de goût, d'odorat, ni d'ouie, & qui ne laissa pas de vivre dans cet état pendant six autres mois : il faudroit, dis-je, supposer que tous ces malades n'ont eu, pendant tout le tems qu'ils étoient sans connoissance & sans sentiment, qu'une vie purement végétative, & que leur ame cessoit alors d'être unie à leur corps : ou bien il faut reconnoître une ame dans l'enfant dont nous venons de parler, quoique cet enfant n'exerçât que les seules fonctions vitales & naturelles ; & on doit le faire avec d'autant plus de raison, que ces fonctions, comme on l'a vû ci-dessus, ne peuvent pas dépendre de la seule disposition méchanique du corps humain. Il paroît même que les lois de l'union de l'ame avec le corps n'ayant plus lieu à l'égard des fonctions animales dans les sujets où ces fonctions sont entierement abolies, il faut, pour que l'ame ne soit pas censée avoir abandonné le corps & s'en être séparée, que ces lois ayent lieu à l'égard d'autres fonctions, telles que les vitales, dont l'entiere abolition emporte la cessation de la vie ou la séparation de l'ame avec le corps.

De ces observations il résulte que le siége de l'ame ne doit pas être borné au seul corps calleux, ou à la partie de ce corps où l'ame apperçoit les objets, réfléchit sur ses idées, les compare les unes aux autres, & se détermine à agir d'une façon plûtôt que d'une autre ; mais qu'on doit étendre ce siége à une autre partie du corps calleux, au cervelet, à la moëlle allongée, où nous croyons que réside la faculté vitale, dont l'exercice cesse pour toûjours dès que la moëlle allongée est coupée transversalement ou fortement comprimée par la luxation de la premiere vertebre du cou ; ce qui favorise entierement ma derniere supposition.

On dira que dans les foetus humains qui naissent sans tête, la vie est entretenue pendant six, sept, ou neuf mois par la nourriture que leur fournit le cordon ombilical, & qu'alors leur vie n'est pas différente de celle des plantes. Mais si ces enfans ne sont pas des masses informes, si le reste de leur corps est bien organisé, & que les mouvemens vitaux s'y executent comme dans les autres enfans, leur vie n'est pas simplement végétative, elle dépend de leur ame, dont le siége dans ces cas extraordinaires s'étend jusqu'à la moëlle épiniere, ou à quelque chose d'équivalent. Et quoique ces enfans n'ayent jamais exercé aucune des fonctions qui caractérisent un esprit humain, on ne doit pas toutefois s'imaginer qu'ils n'eussent point d'ame ; on doit penser seulement que leur ame n'a pû exercer ces fonctions, parce qu'elle manquoit des organes nécessaires à l'exercice & à la manifestation de ses principales facultés. On doit dire la même chose des enfans, dans le crane desquels on ne trouve point de cerveau après la mort, ou dont le cerveau s'est fondu ou petrifié ; car alors ou la moëlle allongée ou la moëlle épiniere y suppléent.

La faculté vitale une fois établie dans le principe intelligent qui nous anime, on conçoit aisément que cette faculté excitée par les impressions que le sensorium vital transmet à la partie du sensorium commun à laquelle son exercice est attaché, détermine nécessairement l'influx du suc nerveux dans les fibres motrices des organes vitaux ; & qu'étant excitée alternativement par les impressions de ce sensorium qui se succedent continuellement pendant la vie, elle détermine un influx toûjours alternatif, & tel qu'il est nécessaire pour faire contracter alternativement ces organes tant que l'homme vit. On conçoit aussi que lorsque ces impressions sont plus fortes qu'à l'ordinaire, comme il arrive lorsque les organes vitaux trouvent quelqu'obstacle à leurs mouvemens, la faculté vitale est alors plus irritée, & détermine un plus grand influx pour vaincre, s'il est possible, les résistances qui lui sont opposées ; & tout cela en conséquence des lois de l'union de l'ame avec le corps. Mais comment la faculté vitale détermine-t-elle cet influx ? c'est un mystere pour nous, comme la maniere dont la volonté fait couler le suc nerveux dans les organes soûmis à ses ordres, est un écueil contre lequel toute la sagacité des Physiciens modernes a échoüé jusqu'ici. Tout ce qu'on peut avancer, c'est que la faculté vitale a cela de commun avec la volonté, qu'à l'occasion des impressions qui lui sont transmises, elle excite des mouvemens, qu'elle les augmente selon les lois qu'il a plû au Créateur de lui imposer, & que sa réaction surpasse l'action des causes qui l'ont mise en jeu, & ne suit point les lois méchaniques ordinaires ; mais qu'elle en differe en ce que la volonté étant une faculté libre & éclairée, elle suspend ou fait continuer à son gré les mouvemens qu'elle commande, au lieu que la faculté vitale étant un agent aveugle & nécessaire, elle ne peut point arrêter ou suspendre les mouvemens qu'elle excite, & qu'elle est obligée d'entretenir selon les lois qui lui ont été imposées.

L'ame par sa volonté n'a aucun pouvoir immédiat sur la faculté vitale ; car comme l'ame ne peut empêcher les sensations qui sont occasionnées par les causes de la faim & de la soif, elle ne peut aussi empêcher les sensations qui lui sont communiquées par les organes vitaux, ni par conséquent suspendre l'exercice de la faculté vitale : elle n'a qu'un pouvoir éloigné sur cette faculté, qui consiste à empêcher les organes du sentiment & du mouvement volontaire de satisfaire à la faim & à la soif. Ce n'est qu'en s'abstenant volontairement de toute nourriture, & en se laissant mourir de faim, qu'on peut arrêter l'exercice de la faculté vitale ; on le peut aussi en lui opposant des obstacles invincibles. Voyez MORT.

Observons avant que de finir, que comme les sens extérieurs, principalement le goût, l'odorat, & le toucher sont subordonnés à la faculté de l'ame qui agit à l'occasion de la faim & de la soif, de même la faim & la soif sont subordonnées à l'appétit vital ou à la faculté qui dirige & entretient nos mouvemens vitaux. Observons encore que comme la faim & la soif sont des sensations obscures, parce qu'elles ne sont excitées que par des causes cachées qui agissent sur nos organes intérieurs, & non par l'impression d'aucun objet que notre ame ait apperçu ; de même aussi & plus obscure encore est la sensation excitée par le sensorium vital, parce qu'elle n'est occasionnée que par des causes encore plus cachées, qui ont bien quelque liaison avec celles de la faim & de la soif, mais qui ne forment dans l'ame aucune image ; ensorte que l'idée réflechie que nous avons de nos sensations va toûjours en diminuant de clarté, depuis l'idée des sensations causées par les objets extérieurs que nous appercevons, jusqu'à l'idée des sensations de la faim & de la soif, & de celle-ci jusqu'à l'idée de la sensation vitale, ce qui rend cette derniere idée si confuse, que nous n'en avons presqu'aucun sentiment intérieur. Il n'étoit pas d'ailleurs nécessaire que cette sensation fût suivie d'un sentiment intérieur bien clair ; parce que, comme il a été dit, à cette sensation sont subordonnées la faim & la soif, & à celles-ci les sensations qui viennent des organes sur lesquels les objets extérieurs agissent.

Nous avons appellé faculté vitale, ce qu'Hippocrate & plusieurs medecins anciens & modernes ont appellé nature. Voyez NATURE. Cet article est de M. BOUILLET le pere.

* FACULTE, subst. f. (Hist. littéraire) il se dit des différens corps qui composent une université. Il y a dans l'université de Paris quatre facultés : celle des Arts, celle de Medecine, celle de Jurisprudence, & celle de Theologie. Voyez les articles UNIVERSITE, NATION, DOCTEUR, BACHELIER, LICENTIE, MAITRE-ES-ARTS, GRADUE. &c.


FADEadj. (Gramm.) c'est un terme qui désigne, au simple, la sensation que font sur les organes du goût, les farines de froment, d'orge, de seigle, & autres, délayées seulement avec de l'eau. On l'a appliqué, au figuré, aux personnes, aux ouvrages, & aux discours : un fade personnage ; un fade éloge ; une ironie fade. De fade on a fait fadeur.


FAENZA(Géog.) Velleius Paterculus, liv. II. chap. xxviij. Silius Italicus, lib. VIII. v. 596. & Pline, lib XIX. cap. j. en parlent : ancienne ville d'Italie dans l'état de l'Eglise & dans la Romagne, sur la riviere de l'Amona, à 11 milles de Forli, & à presqu'autant d'Immola, sur la voie flaminienne. Elle est célebre par la vaisselle de terre que l'on y a inventée, qui porte son nom, & qui depuis a été imitée, & perfectionnée en France, en Angleterre, en Hollande, & ailleurs (voyez l'art. FAYENCE) ; mais ce qui a le plus contribué à donner de la réputation à la vaisselle de terre de Faënza, qu'on nomme en Italie la Majolica, c'est que des peintres du premier ordre, comme Raphaël, Jules Romain, le Titien, & autres, ont employé leur pinceau à peindre quelques-uns des vases de fayence de cette ville, qui sont par cette raison d'un très-grand prix, Faenza a encore la gloire d'être la patrie du fameux Torricelli. Longit. 29. 28. lat. 44. 18. (D.J.)


FAGARES. m. (Hist. nat. bot.) fruit des Indes : il y a le petit & le grand ; ce dernier ressemble en forme, couleur, & épaisseur, à la coque du Levant. Il est couvert d'une écorce déliée, noire & tendre, qui enveloppe un corps dont la membrane est foible & déliée, & l'intérieur d'une consistance foible ; au centre il y a un noyau assez solide. Le petit a la figure & la grosseur de la cubebe ; il est brun, & sa saveur a du piquant & de l'amertume. Ils sont l'un & l'autre aromatiques ; quant à leurs propriétés médicinales, il faut les réduire à celles de la cubebe.


FAGONES. f. (Hist. nat. bot.) fagonia ; genre de plante, dont le nom a été dérivé de celui de M. Fagon premier medecin de Louis XIV. Les fleurs des plantes de ce genre sont faites en forme de rose, composées de plusieurs pétales disposées en rond. Il sort du milieu un pistil qui devient dans la suite un fruit rond terminé en pointe, cannelé, composé de plusieurs capsules & de plusieurs gaines, dont chacune renferme une semence arrondie. Tournefort, inst. rei herb. Voyez PLANTE. (I)


FAGOTS. m. (Commerce de bois) est un assemblage de menus morceaux de bois liés avec une hare, au-dedans desquels on enferme quelques broutilles appellées l'ame du fagot. On dit châtrer un fagot, quand on en ôte quelques bâtons. On les mesure avec une petite chaînette, afin de leur donner une grosseur égale & conforme à l'usage des lieux.

La falourde est plus grosse que le fagot, & est faite de perches coupées ou de menu bois flotté.

La bourrée est plus petite ; c'est le plus menu & le plus mauvais bois, qui prend feu promtement, mais qui dure peu : on s'en sert pour chauffer le four. (K)

* FAGOT, (Hist. mod.) L'usage du fagot a subsisté en Angleterre autant de tems que la religion romaine. S'il arrivoit à quelque hérétique d'abjurer son erreur & de rentrer dans le sein du catholicisme, il lui étoit imposé de notifier à tout le monde sa conversion par une marque qu'il portoit attachée à la manche de son habit, jusqu'à ce qu'il eût satisfait à une espece de pénitence publique assez singuliere ; c'étoit de promener un fagot sur son épaule, dans quelques-unes des grandes solennités de l'Eglise. Celui qui avoit pris le fagot sur sa manche, & qui le quittoit, étoit regardé comme un relaps & comme un apostat.

FAGOT, terme de Fortification. Voyez FASCINE.

Menage dérive ce mot du latin facottus, qui est tiré du grec ; Nicod le fait venir de fasciculus, un faisceau, & Ducange du latin fagatum & fagotum.

FAGOT ou PASSE-VOLANT, parmi les gens de Guerre, sont ceux qui ne sont pas réellement soldats, qui ne reçoivent point de paye, & ne font aucun service, mais qui ne sont engagés que pour paroître aux revues, rendre les compagnies complete s, & empêcher qu'on n'en voye les vuides, & pour frustrer le roi de la paye d'autant de soldats. Voyez PASSE-VOLANT. Chambers.

FAGOT de sappe, est dans la Guerre des siéges, un fagot de deux piés & demi ou trois piés de hauteur, & d'un pié & demi de diametre, dont on se sert au défaut de sacs-à-terre pour couvrir les jointures des galions dans la sappe. Voyez SAPPE. Voyez aussi la Planche XIII. de Fortification,

FAGOT, (Marine) barque en fagot, chaloupe en fagot ; c'est une barque que l'on assemble sur le chantier, ensuite on la démonte pour l'embarquer & la transporter dans les lieux où l'on en a besoin. On embarque aussi des futailles en fagot. Voyez FAGOT, Tonnelier. (Z)

FAGOT de plumes, chez les Plumassiers, ce sont des plumes d'autruches qui sont encore en paquets, telles qu'elles viennent des pays étrangers.

FAGOT, futailles en fagot, terme de Tonnelier, qui signifie des futailles dont toutes les pieces sont taillées & préparées, mais qui ne sont ni assemblées, ni montées, ni barrées, ni reliées de cerceaux.


FAGOTINESS. f. (Commerce de soie) ce sont des petites parties de soie faites par des particuliers. Ces soies ne sont point destinées pour des filages suivis ; elles sont très-inégales, parce qu'elles ont été travaillées par différentes personnes ; quoique ces personnes se soient assujetties scrupuleusement aux statuts des réglemens, il est impossible d'en former un ballot qui ne soit pas très-défectueux. Voyez l'article SOIE. Nous n'avons en France presque que des fagotines. Il y a trop peu d'organsin de tirage pour suffire à la quantité d'ouvrage qu'on fabrique.


FAGUTALS. m. (Myth.) ce fut un temple de Jupiter, qui fut ainsi nommé de l'arbre que les anciens appelloient fagus, hêtre ; cet arbre étoit consacré à Jupiter, & le hasard voulut qu'il s'en produisit un dans son temple, qui en prit le surnom de fagutal. D'autres prétendent que le fagutal fut un temple de Jupiter, élevé dans le voisinage d'une forêt de hêtres. Ils en apportoient pour preuve que la partie du mont Esquilin qu'on appelloit auparavant mons Appius, s'appella dans la suite fagutalis. Par la même raison, il y en a qui conjecturent que Jupiter fagutal est le même que Jupiter de Dodone, dont la forêt, disent-ils, étoit plantée de hêtres, fagi.


FAHLUou COPERBERG, (Géog.) ville de Suede en Dalécarlie, renommée par ses mines de cuivre. Voy. CUIVRE. Elle est à 12 lieues O. de Gévali. Long. 33. 25. lat. 60. 30.


FAIDES. f. (Jurisp.) en latin faida, faidia ou feyda, seu aperta simultas, signifioit une inimitié capitale & une guerre déclarée entre deux ou plusieurs personnes. On entendoit aussi par faide en latin faidosus ou diffidatus, celui qui s'étoit déclaré ennemi capital, qui avoit déclaré la guerre à un autre ; quelquefois aussi faide signifioit le droit que les lois barbares donnoient à quelqu'un de tirer vengeance de la mort d'un de ses parens, par-tout où on pourroit trouver le meurtrier : enfin ce même terme signifioit aussi la vengeance même que l'on tiroit, suivant le droit de faide.

L'usage de faide venoit des Germains, & autres peuples du Nord, & singulierement des Saxons, chez lesquels on écrivoit koehd ou kehd ; les Germains disoient wehd, fhede & ferde ; les peuples de la partie septentrionale d'Angleterre disent feuud ; les Francs apporterent cet usage dans les Gaules,

Comme le droit de vengeance privée avoit trop souvent des suites pernicieuses pour l'état, on accorda au coupable & à sa famille la faculté de se redimer, moyennant une certaine quantité de bestiaux qu'on donnoit aux parens de l'offensé, & qui faisoit cesser pour jamais l'inimitié. On appella cela dans la suite componere de vitâ, racheter sa vie ; ce qui faisoit dire sous Childebert II. à un certain homme, qu'un autre lui avoit obligation d'avoir tué tous ses parens, puisque par-là il l'avoit rendu riche par toutes les compositions qu'il lui avoit payées.

Pour se dispenser de venger les querelles de ses parens, on avoit imaginé chez les Francs d'abjurer la parenté du coupable, & par-là on n'étoit plus compromis dans les délits, mais aussi l'on n'avoit plus de droit à sa succession : la loi salique, & autres lois de ce tems, parlent beaucoup du cérémonial de cette abjuration.

La faide étoit proprement la même chose que ce que nous appellons deffi, du latin diffidare ; en effet, Thierry de Niem, dans son traité des droits de l'empire, qu'il publia en 1412, dit, en parlant d'un tel deffi : imperatori graeco qui tunc erat bellum indixit, eumque more saxonico diffidavit.

Il est beaucoup parlé de faide dans les anciennes lois des Saxons, dans celles des Lombards, & dans les capitulaires de Charlemagne, de Charles-le-Chauve & de Carloman, le terme faida y est pris communément pour guerre en général ; car le roi avoit sa faide appellée faida regia, de même que les particuliers avoient leurs faides ou guerres privées.

Porter la faide ou jurer la faide, c'étoit déclarer la guerre ; déposer la faide ou la pacifier, c'étoit faire la paix.

Toute inimitié n'étoit pas qualifiée de faide, il falloit qu'elle fût capitale, & qu'il y eût guerre déclarée ; ce qui arrivoit ordinairement pour le cas de meurtre ; car suivant les lois des Germains, & autres peuples du Nord, toute la famille du meurtrier étoit obligée d'en poursuivre la vengeance.

Ceux qui quittoient leur pays à cause du droit de faide, ne pouvoient pas se remarier, ni leurs femmes non plus.

Ce terme de faide étoit encore en usage du tems de S. Louis, comme on voit par un édit de ce prince du mois d'Octobre 1245, où il dit : mandantes tibi quatenus de omnibus guerris & faidiis tuae balliviae, ex parte nostrâ capias & dari facias rectas trenges ; dans la suite on ne se servit plus que du terme de guerre privée, pour designer ces sortes d'inimitiés, & ces guerres privées furent défendues.

Sur le mot faide, on peut voir Spelman & Ducange en leurs glossaires, & la dissertation 29 de Ducange sur Joinville, touchant les guerres privées. Voyez aussi les lettres historiques sur le parlement, tom. I. pag. 103 & 104. (A)


FAILINES. f. (Commerce d'étoffes) serge dont la chaîne a 880 fils, la portée 40 fils, y compris les lisieres ; la largeur au retour du foulon, une demi-aune, & les rots trois quarts & demi : elle se fabrique dans la Bourgogne. Voyez les réglemens sur le commerce.


FAILLE(soeur de la) Hist. ecclés. certaines hospitalieres, ainsi appellées de leurs grands manteaux. Un chaperon qui tenoit par en-haut à ce long manteau, leur couvroit le visage, & les empêchoit d'être vûes : elles servoient les malades : elles étoient vêtues de gris ; & c'étoit une colonie du tiers-ordre de S. François.


FAILLESS. f. (Commerce) taffetas à failles. C'est une étoffe de soie à gros grain, qui se fabriquoit en Flandre, où elle prit son nom de l'ajustement que les femmes en faisoient : c'est une écharpe qu'elles appelloient failles.


FAILLI(Jurisprud.) c'est la personne qui est en faillite. Voyez ci-après FAILLITE. (A)

FAILLI, adj. en Blason, se dit des chevrons rompus en leurs montans.

Maynier d'Oppede en Provence, d'azur à deux chevrons d'argent, l'un failli à dextre, l'autre à senestre, c'est-à-dire rompus sur les flancs & séparés.


FAILLITES. f. (Jurisprud.) decoctio bonorum, est lorsqu'un marchand ou négociant se trouve hors d'état, par le dérangement de ses affaires, de remplir les engagemens qu'il a pris relativement à son commerce ou négoce, comme lorsqu'il n'a pas payé à l'échéance les lettres de change qu'il a acceptées ; qu'il n'a pas rendu l'argent à ceux auxquels il a fourni des lettres qui sont revenues à protêt, & lui ont été dénoncées, ou lorsqu'il n'a pas payé ses billets au terme connu ; ainsi faire faillite, c'est manquer à ses créanciers. On confond quelquefois le mot de faillite avec celui de banqueroute ; & quand on veut exprimer qu'il y a de la mauvaise foi de la part du débiteur, qui manque à remplir ses engagemens, on qualifie la banqueroute de frauduleuse ; mais les ordonnances distinguent la faillite de la banqueroute.

La premiere est lorsque le dérangement du débiteur arrive par malheur, comme par un incendie, par la perte d'un vaisseau, & même par l'impéritie & la négligence du débiteur, pourvû qu'il n'y ait pas de mauvaise foi, qui fortunae vitio, vel suo ; vel partim fortunae, partim suo vitio, non solvendo factus foro cessit, dit Cicéron en sa seconde philippique.

La banqueroute proprement dite, qui est toûjours réputée frauduleuse, est lorsque le débiteur s'absente & soustrait malicieusement ses effets, pour faire perdre à ses créanciers ce qui leur est dû.

Le dérangement des affaires du débiteur n'est qualifié de faillite ou de banqueroute, que quand le débiteur est marchand ou négociant, banquier, agent de change, fermier, sous-fermier, receveur, trésorier, payeur des deniers royaux ou publics.

La faillite est réputée ouverte du jour que le débiteur s'est retiré, ou que le scellé a été mis sur ses effets, comme il est dit en l'ordonnance du commerce, tit. ij. art. 1.

On peut ajoûter encore deux autres circonstances qui caractérisent la faillite ; l'une est lorsque le débiteur a mis son bilan au greffe ; l'autre est lorsque les débiteurs ont obtenu des lettres de répi ou des arrêts de défenses générales : les faillites qui éclatent de cette derniere maniere, sont les plus suspectes & les plus dangereuses, parce qu'elles sont ordinairement préméditées, & que le débiteur peut, tandis que les défenses subsistent, achever de détourner ses effets, au préjudice de ses créanciers.

Ceux qui ont fait faillite, sont tenus de donner à leurs créanciers un état certifié d'eux de tout ce qu'ils possedent & de tout ce qu'ils doivent. Ordonnance de 1673, tit. xj. art. 2.

L'article suivant veut que les négocians, marchands & banquiers en faillite, soient aussi tenus de représenter tous leurs livres & registres, côtés & paraphés, en la forme prescrite par les articles 1, 2, 3, 4, 5, 6 & 7. du tit. iij. de la même ordonnance, pour être remis au greffe des juges & consuls, s'il y en a, sinon de l'hôtel commun des villes, ou ès mains des créanciers, à leur choix.

La déclaration du 13 Juin 1716, en expliquant ces dispositions de l'ordonnance de 1673, veut que tous marchands, négocians, & autres, qui ont fait ou feront faillite, soient tenus de déposer un état exact, détaillé & certifié véritable de tous leurs effets mobiliers & immobiliers, & de leurs dettes, comme aussi leurs livres & registres au greffe de la jurisdiction consulaire du lieu, ou la plus prochaine, & que faute de ce, ils ne puissent être reçûs à passer avec leurs créanciers aucun contrat d'atermoyement, concordat, transaction, ou autre acte, ni d'obtenir aucune sentence ou arrêt d'omologation d'iceux, ni se prévaloir d'aucun sauf-conduit accordé par leurs créanciers.

Pour faciliter à ceux qui ont fait faillite, le moyen de dresser cet état, la même déclaration veut qu'en cas d'apposition du scellé sur leurs biens & effets, leurs livres & registres leur soient remis & délivrés après néanmoins qu'ils auront été paraphés par le juge ou autre officier commis par le juge, qui apposera le scellé, & par un des créanciers qui y assisteront ; & que les feuillets blancs, si aucun y a, auront été bâtonnés par ledit juge ou autre officier ; le tout néanmoins, sans déroger aux usages des priviléges de la conservation de Lyon.

A Florence le débiteur doit se rendre prisonnier avec ses livres, les exhiber & rendre raison de sa conduite ; & si la faillite est arrivée par cas fortuit, & qu'il n'y ait pas de sa faute, il n'en est point blâmé, mais il faut qu'il représente ses livres en bonne forme.

L'ordonnance de 1673, tit. xj. art. 4. déclare nuls tous les transports, cessions, ventes & donations de biens meubles ou immeubles, faits par le failli en fraude de ses créanciers, & veut que le tout soit apporté à la masse commune des effets.

Cet article ne fixoit point où ces sortes d'actes commencent à être prohibés : mais le reglement fait pour la ville de Lyon le 2 Juin 1667, art. 13. ordonne que toutes cessions & transports sur les effets des faillis, seront nuls, s'ils ne sont faits dix jours au moins avant la faillite publiquement connue, sans y comprendre néanmoins les viremens des parties faits en bilan, lesquels sont bons & valables, tant que le failli ou son facteur porte bilan.

Cette loi a été rendue générale pour tout le royaume par une déclaration du mois de Novembre 1702, portant que toutes les cessions & transports sur les biens des marchands qui font faillite, seront nuls, s'ils ne sont faits dix jours au moins avant la faillite publiquement connue, comme aussi que les actes & obligations qu'ils passeront devant notaires, ensemble les sentences qui seront rendues contr'eux, n'acquerront aucune hypotheque ni privilége sur les créanciers chirographaires, si ces actes & obligations ne sont passés, & les sentences ne sont rendues pareillement dix jours au moins avant la faillite publiquement connue ; ce qui a été étendu aux transports faits par les gens d'affaires, en pareils cas de faillite ; suivant un arrêt de la cour des aides du 14 Mars 1710.

Tous les actes passés dans les dix jours qui précedent la faillite, sont donc nuls de plein droit, sans qu'il soit besoin de prouver spécialement qu'il y a eu fraude dans ces actes ; ce qui n'empêche pas que les actes antérieurs à ces dix jours, ne puissent être déclarés nuls, lorsque l'on peut prouver qu'ils ont été faits en fraude des créanciers.

Ceux qui ont fait faillite ne peuvent plus porter bilan sur la place des marchands ou du change : à Lyon on ne souffre pas qu'ils montent à la loge du change.

Il y a eu plusieurs déclarations du roi qui ont attribué pour un certain tems la connoissance des faillites aux juges-consuls ; savoir, celles des 10 Juin & 7 Décembre 1715, 27 Novembre 1717, 5 Août 1721, 3 Mai 1722, 21 Juillet 1726, 7 Juillet 1727, 19 Septembre 1730, & une derniere du 5 Août 1732, qui prorogeoit cette attribution jusqu'au premier Septembre 1733.

Il y a encore eu depuis une autre déclaration du 13 Septembre 1739, concernant les faillites & banqueroutes, qui regle les formalités des affirmations des créanciers & des contrats d'atermoyement. Voy. Bornier sur le tit. jx. de l'ordonnance de 1673, & les mots AFFIRMATION, ATERMOYEMENT, BANQUEROUTE, CREANCIERS, DELIBERATION, UNION. (A)


FAIMAPPÉTIT, (Gram. Syn.) l'un & l'autre désignent une sensation qui nous porte à manger. Mais la faim n'a rapport qu'au besoin, soit qu'il naisse d'une longue abstinence, soit qu'il naisse de voracité naturelle, ou de quelque autre cause. L'appétit a plus de rapport au goût & au plaisir qu'on se promet des alimens qu'on va prendre. La faim presse plus que l'appétit ; elle est plus vorace ; tout mets l'appaise. L'appétit plus patient est plus délicat ; certain mets le réveille. Lorsque le peuple meurt de faim, ce n'est jamais la faute de la providence ; c'est toûjours celle de l'administration. Il est également dangereux pour la santé de souffrir de la faim, & de tout accorder à son appétit. La faim ne se dit que des alimens ; l'appétit a quelquefois une acception plus étendue ; & la morale s'en sert pour désigner en général la pente de l'ame vers un objet qu'elle s'est représentée comme un bien, quoiqu'il n'arrive que trop souvent que ce soit un grand mal.

FAIM, s. f. (Physiol.) en grec ; par les auteurs latins esuritio, cibi cupiditas, cibi appetentia ; sensation plus ou moins importune, qui nous sollicite, nous presse de prendre des alimens, & qui cesse quand on a satisfait au besoin actuel qui l'excite.

Quelle sensation singuliere ! quel merveilleux sens que la faim ! Ce n'est point précisément de la douleur, c'est un sentiment qui ne cause d'abord qu'un petit chatouillement, un ébranlement leger ; mais qui se rend insensiblement plus importun, & non moins difficile à supporter que la douleur même : enfin il devient quelquefois si terrible & si cruel, qu'on a vû armer les meres contre les propres entrailles de leurs enfans, pour s'en faire malgré elles d'affreux festins. Nos histoires parlent de ces horreurs, commises au siége des villes de Sancerre & de Paris, dans le triste tems de nos guerres civiles. Lisez-en la peinture dans la Henriade de M. de Voltaire, & ne croyez point que ce soit une fiction poétique. Vous trouverez dans l'Ecriture-sainte de pareils exemples de cette barbarie : manus mulierum misericordium coxerunt filios suos ; facti sunt cibus earum, dit Ezéchiel, ch. v. 10. Et Josephe, au liv. V. ch. xxj. de la guerre des Juifs, raconte un trait fameux de cette inhumanité, qu'une mere exerça contre son fils pendant le dernier siége de Jérusalem par les Romains.

On recherche avec empressement quelles sont les causes de la faim, sans qu'il soit possible de rien trouver qui satisfasse pleinement la curiosité des Physiologistes. Il est cependant vraisemblable qu'on ne peut guere soupçonner d'autres causes de l'inquiétude qui nous porte à desirer & à rechercher les alimens, que la structure de l'organe de cette sensation, l'action du sang qui circule dans les vaisseaux de l'estomac, celle des liqueurs qui s'y filtrent, celle de la salive, du suc gastrique, pancréatique, & finalement l'action des nerfs lymphatiques.

Mais il ne faut point perdre ici de vûe que la sensation de la faim, celle de la soif, & celle du goût, ont ensemble la liaison la plus étroite, & ne sont, à proprement parler, qu'un organe continu. C'est ce que nous prouverons au mot GOUT (Physiolog.). Continuons à présent à établir les diverses causes de la faim que nous venons d'indiquer.

Le ventricule vuide est froissé par un mouvement continuel ; ce qui occasionne un frottement dans les rides & les houpes nerveuses de cette partie. Il paroît si vrai que le frottement des houpes & des rides nerveuses de l'estomac est une des causes de la faim, que les poissons & les serpens qui manquent de ces organes, ont peu de faim, & joüissent de la faculté de pouvoir jeûner long-tems. Mais d'où naît ce froissement ? Il vient principalement de ce que le sang ne pouvant circuler aussi librement dans un estomac flasque, que lorsque les membranes de ce sac sont tendues, il s'y ramasse & fait gonfler les vaisseaux : ainsi les vaisseaux gonflés ont plus d'action, parce que leurs battemens sont plus forts ; or ce surcroît d'action doit chatouiller tout le tissu nerveux du viscere, & l'irriter ensuite en rapprochant les rides les unes des autres. Joignez à cela l'action des muscles propres & étrangers à l'estomac, & vous concevrez encore mieux la nécessité de ces frottemens, à l'occasion desquels la faim est excitée.

Il ne faut pas douter que la salive & le suc stomacal ne produisent une sensation & une sorte d'irritation dans les houpes nerveuses du ventricule ; on l'éprouve à chaque moment en avalant sa salive, puisque l'on sent alors un picotement agréable si l'on se porte bien : d'ailleurs l'expérience nous apprend que dès que la salive est viciée ou manque de couler, l'appétit cesse. Les soldats émoussent leur faim en fumant du tabac, qui les fait beaucoup cracher. Quand Verheyen, pour démontrer que la salive ne contribuoit point à la faim, nous dit qu'il se coucha sans souper, cracha toute sa salive le lendemain matin, & n'eut pas moins d'appétit à dîner, il ne fait que prouver une chose qu'on n'aura point de peine à croire, je veux dire qu'un homme dîne bien quand il n'a pas soupé la veille. La salive & le suc gastrique sont donc de grands agens de la faim, & d'autant plus grands, qu'ils contribuent beaucoup à la trituration des alimens dans l'estomac, & à leur chylification.

Cependant pour que la salive excite l'appétit, il ne faut pas qu'elle soit trop abondante jusqu'à inonder l'estomac ; il ne faut pas aussi qu'elle le soit trop peu ; car dans le premier cas, le frottement ne se fait point sentir, il ne porte que sur l'humeur salivaire ; & dans le second, les papilles nerveuses ne sont point assez picotées par les sels de la salive : d'où il résulte que ces deux causes poussées trop loin, ôtent la faim. Mais puisqu'à force de cracher, on n'a point d'appétit, faut-il faire diete jusqu'à ce qu'il revienne ? Tout au contraire, il faut prendre des alimens pour remédier à l'épuisement où on se trouveroit, & réparer les sucs salivaires par la boisson. D'ailleurs la mastication attire toûjours une nouvelle salive, qui descend avec les alimens, & qui servant à leur digestion, redonne l'appétit.

Il est encore certain que le suc du pancréas & la bile contribuent à exciter la faim ; on trouve beaucoup de bile dans le ventricule des animaux qui sont morts de faim ; le pylore relâché, laisse facilement remonter la bile du duodenum, lorsque cet intestin en regorge : si cependant elle étoit trop abondante ou putride, l'appétit seroit détruit, il faudroit vuider l'estomac pour le renouveller, & prendre des boissons acidules pour émousser l'acrimonie bilieuse.

Enfin l'imagination étend ici ses droits avec empire. Comme on sait par l'expérience que les alimens sont le remede de cette inquiétude que nous appellons la faim, on les desire & on les recherche. L'imagination qui est maîtrisée par cette impression, se porte sur tous les objets qui ont diminué ce sentiment, ou qui l'ont rendu plus agréable : mais si elle est maîtrisée quelquefois par ce sentiment, elle le maîtrise à son tour, elle le forme, elle produit le dégoût & le goût, suivant ses caprices, ou suivant les impressions que font les nerfs lymphatiques dans le cerveau. Par exemple, dès que l'utérus est dérangé, l'appétit s'émousse, des goûts bisarres lui succedent : au contraire dès que cette partie rentre dans ses fonctions, l'appétit fait ressentir son impression ordinaire. Cet appétit bizarre s'appelle malacie. Voyez MALACIE.

Voilà, ce me semble, les causes les plus vraisemblables de la faim. Celles de l'amour, c'est-à-dire de l'instinct qui porte les deux sexes l'un vers l'autre, seroient-elles les mêmes ? Comme de la structure de l'estomac, du gonflement des vaisseaux, du mouvement du sang & des nerfs dans ce viscere, de la filtration du suc gastrique, de l'empire de l'imagination sur le goût, il s'ensuit un sentiment dont les alimens sont le remede ; de même de la structure des parties naturelles, de leur plénitude, de la filtration abondante d'une certaine liqueur, n'en résulte-t-il pas un mouvement dans ces organes ; mouvement qui agit ensuite par les nerfs sympathiques sur l'imagination, cause une vive inquiétude dans l'esprit, un desir violent de finir cette impression, enfin un penchant presque invincible qui y entraîne. Tout cela pourroit être. Mais il ne s'agit point ici d'entrer dans ces recherches délicates ; c'est assez, si les causes de la faim que nous avons établies, répondent généralement aux phénomenes de cette sensation. M. Senac le prétend dans sa physiologie : le lecteur en jugera par notre analyse.

1°. Quand on a été un peu plus long-tems que de coûtume sans manger, l'appetit s'évanouit, cela se conçoit, parce que le ventricule se resserre par l'abstinence, donne moins de prise au chatouillement du suc gastrique ; & parce que le cours du sang dans ce viscere se fait moins aisément quand il est flasque, que quand il est raisonnablement distendu.

2°. On ne sent pas de faim lorsque les parois de l'estomac sont couvertes d'une pituite épaisse : cela vient de deux raisons. La premiere, de ce que le ventricule étant relâché par cette abondance de pituite, son sentiment doit être émoussé. La seconde consiste en ce que les filtres sont remplis, & cette plénitude produit une compression qui émousse encore davantage la sensibilité de l'estomac.

3°. La faim seroit presque continuelle dans la bonne santé, si l'estomac, le duodenum, & les intestins se vuidoient promtement. Or c'est ce qui arrive dans certaines personnes, lorsqu'il y a chez elles une grande abondance de bile qui coule du foie dans les intestins ; car comme elle dissout parfaitement les alimens, elle fait que le chyle entre promtement dans les veines lactées, & par conséquent elle est cause que les intestins & l'estomac se vuident : enfin c'est un purgatif qui par son impression précipite les alimens & les excrémens hors du corps. Il y a quelquefois d'autres causes particulieres d'une faim vorace, même sans maladie, c'est cette faim qu'on appelle orexie. Voyez OREXIE.

4°. On peut donner de l'appétit par l'usage de certaines drogues : tels sont les amers qui tiennent lieu de bile, raniment l'action de l'estomac, & empêchent qu'il ne se relâche ; tel est aussi l'esprit de sel, parce qu'il picote le tissu nerveux du ventricule. Enfin il y a une infinité de choses qui excitent l'appétit, parce qu'elles flatent le goût, piquent le palais, & mettent en jeu toutes les parties qui ont une liaison intime avec le ventricule.

5°. Dans les maladies aigues, on n'a pas d'appétit ; soit parce que les humeurs sont viciées ; soit par l'inflammation des visceres, dont les nerfs communiquant à ceux de l'estomac, en resserrent le tissu, ou excitent un sentiment douloureux dans cet organe.

6°. Les jeunes gens ressentent la faim plus vivement que les autres ; cela doit être, parce que chez les jeunes gens il se fait une plus grande dissipation d'humeurs, le sang circule chez eux avec plus de promtitude, les papilles nerveuses de leur estomac sont plus sensibles.

7°. Si les tuniques du ventricule étoient fort relâchées, les nerfs le seroient aussi, le sentiment seroit moindre, & par conséquent l'appétit diminueroit : de-là vient, comme je l'ai dit ci-dessus, que lorsqu'il se filtre trop de pituite ou de suc stomacal, on ne sent plus de faim.

8°. Dès que l'estomac est plein, la sensation de l'appétit cesse jusqu'à ce qu'il soit vuide : c'est parce que dans la plénitude, les membranes du ventricule sont toutes fort tendues, & cette tension émousse la sensation ; d'ailleurs le suc salivaire & le suc gastrique étant alors mêlés avec les alimens, ils ne font plus d'impression sur l'estomac. Si même ce viscere est trop plein, cette distension produit une douleur ou une inquiétude fatigante.

9°. Quand le ventricule ne se vuide pas suffisamment, le dégoût succede. En voici les raisons. 1°. Dans ce cas, l'air qui se sépare des alimens & qui gonfle le sac qui les renferme, produit une sensation fatigante : or dès qu'il y a dans ce viscere une sensation fatigante, elle fait disparoître la sensation agréable, celle qui cause l'appétit ; c'est-là une de ces lois qu'a établi la nature par la nécessité de la construction. 2°. Le mauvais goût aigre, rancide, alkalin, que contractent les alimens par leur séjour dans le ventricule, donne de la répugnance pour toutes sortes d'alimens semblables à ceux qui se sont altérés dans cet organe de la digestion. 3°. Il faut remarquer que dès qu'il y a quelque aliment qui fait une impression desagréable sur la langue ou sur le palais, aussi-tôt le dégoût nous saisit, & l'imagination se révolte.

10°. Elle suffit seule pour jetter dans le dégoût, & peut même faire désirer des matieres pernicieuses, ou des choses qui n'ont rien qui soit alimentaire. C'est en partie l'imagination qui donne un goût si capricieux aux filles attaquées de pâles couleurs : ces filles mangent de la terre, du plâtre, de la craie, de la farine, des charbons, &c. & il n'y a qu'une imagination blessée qui puisse s'attacher à de tels objets. On doit regarder cette sorte de goût ridicule comme le délire des mélancoliques, lesquels fixent leur esprit sur un objet extravagant : mais il est certain que l'impression que font ces matieres est agréable, car elles ne rebutent point les filles qui ont de telles fantaisies. Voyez PALES COULEURS.

De plus, qui ne sait que les femmes enceintes desirent, mangent quelquefois avec plaisir du poisson crud, des fruits verds, de vieux harengs, & autres mauvaises drogues, & que même elles les digerent sans peine ? Voilà néanmoins des matieres desagréables & nuisibles, qui flatent le goût des femmes grosses sans altérer leur santé, ou sans produire d'effets mauvais qui soient bien marqués. Il est donc certain que dans ces cas les nerfs ne sont plus affectés comme ils l'étoient dans la santé, & que des choses desagréables à ceux qui se portent bien, font des impressions flateuses lorsque l'économie animale est dérangée : c'est pour cela que les chattes & d'autres femelles sont quelquefois exposées aux mêmes caprices que les filles par rapport au goût. Souvent les medecins industrieux ont éloigné ces idées extravagantes, en attachant l'esprit malade à d'autres objets : il est donc évident qu'en plusieurs cas, l'imagination conserve ses droits sur l'estomac ; elle peut même lui donner une force qu'il n'a pas naturellement. Ajoûtons que dans certains dégoûts, les malades dont l'imagination est pour ainsi dire ingénieuse à rechercher ce qui pourroit faire quelque impression agréable, s'attachent comme par une espece de délire à des alimens bisarres, & quelquefois par un instinct de la nature, à des alimens salutaires.

On pourroit sans-doute proposer plusieurs autres phénomenes de la faim, à l'explication desquels nos principes ne sauroient suffire, & nous sommes bien éloignés de le nier : mais la physiologie la plus savante ne l'est point assez pour porter la lumiere dans les détours obscurs du labyrinthe des sensations ; il s'y trouve une infinité de faits inexplicables, plusieurs autres encore qui dépendent du tempérament particulier, de l'habitude, & des jeux inconnus de la structure de notre machine.

Après ces réflexions, il ne nous reste qu'à dire en deux mots comment la faim se dissipe, même sans manger, moyen que tout le monde sait, & que l'instinct fait sentir aux bêtes : elle se dissipe outre cela, 1°. en détrempant trop les sucs dissolvans, & en relâchant les fibres à force de boire des liqueurs aqueuses chaudes, telles que le thé : 2°. en bûvant trop de liquides huileux, qui vernissent & émoussent les nerfs, ou même en respirant continuellement des exhalaisons de matieres grasses, comme font par exemple les faiseurs de chandelle : 3°. lorsque l'ame est occupée de quelque passion qui fixe son attention, comme la mélancolie, le chagrin, &c. la faim s'évanoüit, tant l'imagination agit sur l'estomac : 4°. les matieres putrides ôtent la faim sur le champ, comme un seul grain d'oeuf pourri, dont Bellini eut des rapports nidoreux pendant trois jours, &c. 5°. l'horreur ou la répugnance naturelle qu'on a pour certains alimens, pour certaines odeurs, pour la vûe d'objets extrèmement dégoûtans, ou pour entendre certains discours à table, qui affectent l'imagination d'une maniere desagréable. De cette horreur naît encore quelquefois le vomissement, qui ôte à l'estomac l'humeur utile qui picotoit auparavant ses nerfs.

Tirons maintenant une conclusion toute simple de ce discours. Nous avons déjà remarqué en le commençant, que la faim est un des plus forts instincts qui nous maîtrise : ajoûtons que si l'homme se trouvoit hors d'état d'en suivre les mouvemens, elle produiroit entr'autres accidens l'hémorrhagie du nez, la rupture de quelques vaisseaux, la putréfaction des liquides, la férocité, la fureur, & finalement la mort au sept, huit ou neuvieme jour, dans les personnes d'un tempérament robuste ; car il est difficile de croire que Charles XII. ait été sans défaillance au fort de son âge & de sa vigueur, cinq jours à ne boire ni manger, ainsi que M. de Voltaire le dit dans la vie si bien écrite qu'il nous a donnée de ce monarque. A plus forte raison devons-nous regarder comme un conte le fait rapporté par M. Maraldi, de l'académie des Sciences (ann. 1706. p. 6.), que dans un tremblement de terre arrivé à Naples, un jeune homme étoit resté vivant quinze jours entiers sous des ruines, sans prendre d'alimens ni de boisson. Il ne faudroit jamais transcrire des fables de cet ordre dans des recueils d'observations de compagnies savantes. La vie d'un homme en santé ne se soûtient sans alimens qu'un petit nombre de jours ; la nutrition, la réparation des humeurs, celle de la transpiration, l'adoucissement du frottement des solides, en un mot la conservation de la machine, ne peut s'exécuter que par un perpétuel renouvellement du chyle. La nature pour porter l'homme fréquemment & invinciblement à cette action, y a mis un sentiment de plaisir qui ne s'altere jamais dans la santé ; & de ce sentiment qu'il a reçu pour la conservation de son être, il en a fait par son intempérance un art des plus exquis, dont il devient souvent la victime. Voyez ce que nous avons dit de cet art au mot CUISINE. Voyez GOURMANDISE, INTEMPERANCE, &c. Article de M(D.J.)

FAIM, (Séméïotique) Ce sentiment qui fait desirer de prendre des alimens, l'appétit proprement dit, doit être considéré par les medecins, non-seulement entant qu'il est une des fonctions naturelles qui intéresse le plus l'économie animale, & dont les lésions sont de très-grande importance (attendu que ce desir dispose à pourvoir au premier & au plus grand des besoins de l'animal, qui est de se nourrir, & à y pourvoir d'une maniere proportionnée), mais encore entant que ce sentiment, bien ou mal réglé, peut fournir différens signes qui sont de grande conséquence pour juger des suites de l'état présent du sujet d'où ils sont tant dans la santé que dans la maladie.

On ne peut juger du bon ordre dans l'économie animale, que par la maniere dont se fait l'exercice des fonctions : lorsqu'il se soûtient avec facilité & sans aucun sentiment d'incommodité, il annonce l'état de bonne santé. Mais de ces conditions requises, celle dont il est le plus difficile de s'assûrer, est la durée de cet exercice ainsi réglé ; on ne peut y parvenir que par les indices d'une longue vie, qui sont en même tems des signes d'une santé bien établie. On doit chercher ces indices dans les effets qui résultent d'une telle disposition dans les solides & les fluides de la machine animale, qu'il s'ensuive la conservation de toutes ses parties dans l'état qui leur est naturel.

Cette disposition consiste principalement dans la faculté qui est dans cette machine, de convertir les alimens en une substance semblable à celle dont elle est déja composée dans son état naturel ; ainsi un des principaux signes que l'observation ait fournis jusqu'à présent pour faire connoître cette disposition, est le bon appétit des alimens qui se renouvelle souvent, & que l'on peut satisfaire abondamment, sans que la digestion s'en fasse avec moins de facilité & de promtitude.

Il suit de-là que cet appétit doit être une source de signes propres à faire juger des suites dans l'état de lésion des fonctions, entant que ce sentiment subsiste convenablement, ou qu'il est déréglé, soit par excès, soit par défaut. Cette conséquence, aussi-bien que son principe, n'ayant pas échappé aux plus anciens observateurs des phénomenes que présente l'économie animale, tant dans la santé que dans la maladie, ils ont recueilli un grand nombre de ceux qui sont relatifs à l'appétit des alimens : il suffira d'en rapporter quelques-uns des principaux, d'après Lommius (observ. medic. lib. III.), & d'indiquer où on pourra en trouver une exposition plus étendue.

C'est un signe salutaire dans toutes les maladies, que les malades n'ayent point de dégoût pour les alimens qui leur sont présentés convenablement ; la disposition contraire est d'un mauvais présage. Voyez DEGOUT.

S'il arrive qu'un malade ayant pris des alimens de mauvaise qualité, ou qui ne conviennent pas à son état, n'en soit cependant pas incommodé, c'est une marque de bonne disposition au rétablissement de la santé : on doit tirer une conséquence opposée, si les alimens les plus propres & les mieux administrés, bien loin de produire de bons effets, en produisent de mauvais.

Lorsque les convalescens ont appétit & mangent beaucoup, sans que les forces & l'embonpoint reviennent, c'est un mal, parce qu'alors ils prennent plus de nourriture qu'ils n'en peuvent bien digérer : il en faut retrancher. Si la même chose arrive à ceux même qui ne mangent que modérément, c'est une preuve qu'ils ont encore besoin d'abstinence ; & s'ils tardent de la faire, il y a tout lieu pour eux de craindre la rechûte : car ils y ont de la disposition tant qu'il reste encore quelque chose de morbifique à détruire, quoique la maladie soit décidée.

Ceux qui ayant fait diete rigoureusement pendant le cours de leur maladie, se sentent ensuite pressés par la faim, font beaucoup esperer pour leur rétablissement.

Pour un plus grand détail de signes diagnostics & prognostics tirés de l'appétit des alimens & de ses lésions, voyez Hippocrate & ses commentateurs, tels sur-tout que Duret, in Coacas. Voyez aussi Galien, Sennert, Riviere, & les différens auteurs d'institutions de medecine, tant anciens que modernes : en les parcourant tous, & en les comparant les uns aux autres, on peut aisément se convaincre que ceux-ci, moins observateurs, n'ont pris pour la plûpart d'autre peine que de répeter & de mal expliquer ce que ceux-là ont transmis à la postérité sur le sujet dont il s'agit, comme sur tout autre de ce genre. (d)

FAIM CANINE, (Med.) En terme de l'art, cynorexie, c'est une faim demesurée qui porte à prendre beaucoup de nourriture, quoique l'estomac la rejette peu de tems après. La faim canine est donc une vraie maladie, qu'il ne faut pas confondre, comme on fait dans le discours ordinaire, avec le grand & fréquent appétit ; état que les gens de l'art appellent orexie. Il ne faut pas non plus confondre la faim canine avec la boulimie, comme nous le dirons dans la suite.

Ainsi les medecins éclairés distinguent avec raison, d'après l'exemple des Grecs, par des termes consacrés, les différentes affections du ventricule dans la sensation de la faim, & voici comment. Ils nomment faim, le simple appétit, le besoin de manger commun à tous les hommes : ils appellent orexie, une faim dévorante qui requiert une nourriture plus abondante, & qu'on répete plus souvent que dans l'état naturel, sans néanmoins que la santé en soit dérangée : ils nomment pseudorexie, une fausse faim, telle qu'on en a quelquefois dans les maladies aiguës & chroniques : ils appellent pica ou malacie, le goût dépravé des femmes enceintes, des filles attaquées des pâles couleurs, &c. pour des alimens bisarres. Voyez FAIM, OREXIE, PSEUDOREXIE, MALACIE.

Mais la cynorexie, ou la faim canine, est cette maladie dans laquelle on éprouve une faim vorace, & néanmoins l'on vomit les alimens qu'on prend pour la satisfaire ; ainsi qu'il arrive aux chiens qui ont trop mangé. C'est en cela d'abord que la faim canine différe de la boulimie, qui n'est point suivie de vomissemens, mais d'oppression de l'estomac, de difficulté de respirer, de foiblesse de pouls, de froid & de défaillances.

Erasistrate est le premier qui ait employé le mot de boulimie, & son étymologie indique le caractere de cette affection, qui vient proprement du grand froid qui resserre l'estomac, suivant la remarque de Joseph Scaliger ; car , dit-il, apud Graecos intendit ; ut , ingens fames à refrigeratione ventriculi contracta ; sic apud Latinos particula ve intendit, ut in voce vehemens, & aliis.

En effet, la boulimie arrive principalement aux voyageurs dans les pays froids, & par conséquent elle est occasionnée par la froideur de l'air qui les saisit, ou plûtôt par les corpuscules frigorifiques qui resserrent les poumons & le ventricule. Cette idée s'accorde avec le rapport des personnes qui ont éprouvé les effets de cette maladie dans la nouvelle Zemble & autres régions septentrionales. Fromundus qui en a été attaqué lui-même, croit que le meilleur remede seroit de se procurer une forte toux, pour décharger l'estomac & les poumons des esprits de la neige, qui ont été attirés dans ces organes par la respiration, ou qui s'y sont insinués d'une autre maniere. C'est dommage que le conseil de ce medecin tende à procurer un mal pour en guérir un autre ; car d'ailleurs son idée de la cure est très-ingénieuse. Le plus sûr, ce me semble, seroit de bonnes frictions, la boisson abondante des liquides chauds & aromatiques, propres à exciter une grande transpiration ; & de recourir en même tems aux choses dont l'odeur est propre à rappeller & à rassembler les esprits vitaux dissipés, tel qu'est en particulier le pain chaud trempé dans du vin, & autres remedes semblables. Il résulte de cet exposé, que la boulimie doit être un accident fort rare dans nos climats tempérés, & qu'elle differe essentiellement de la faim canine par les causes & les symptomes.

Dans la faim canine les alimens surchargeant bientôt l'estomac, le malade qui n'a pû s'empêcher de les prendre, est contraint de les rejetter. Comme ce vomissement apporte quelque soulagement, l'appétit revient ; & cet appétit n'est pas plûtôt satisfait que le vomissement se renouvelle : ainsi l'appétit succede au vomissement, & le vomissement à l'appetit.

Entre plusieurs exemples de cette maladie, je n'en ai point lû de plus incroyable que celui qui est rapporté dans les Trans. philos. n°. 476. pag. 366. & 381. Un jeune homme, à la suite de la fievre, eut cette faim portée à un tel degré, qu'elle le fit dévorer plus de deux cent livres d'alimens en six jours ; mais il n'en fut pas mieux nourri, car il les rejetta perpétuellement, sans qu'il en passât rien dans les intestins : desorte qu'il perdit l'usage de ses jambes, & mourut peu de mois après dans une maigreur effroyable.

Les autres malades de faim canine dont il est parlé dans les annales de la Medecine, ne sont pas de cette voracité ; mais il nous offrent des causes si diversifiées de la maladie, qu'il est très-important, quand le cas se présente, de tâcher, pour la cure, de les découvrir par les symptomes qui précedent ce mal, qui l'accompagnent & qui lui succedent. Or la faim canine tire sa naissance de plusieurs causes : elle peut provenir des vers, & en particulier du ver nommé le solitaire ; d'humeurs vicieuses, acides, acres, muriatiques qui picotent le ventricule ; d'une bile rongeante qui s'y jette ; du relâchement de l'estomac, de son échauffement, de la trop grande sensibilité des nerfs & des esprits. On soupçonne qu'il y a des vers, par les symptomes qui leur sont propres : la vûe des évacuations sert à indiquer la nature des humeurs viciées ; l'abondance de la bile paroît par la jaunisse répandue dans tout le corps, la mobilité des esprits se rencontre toûjours dans les personnes faméliques, qui sont attaquées en même tems d'hystérisme ou qui sont hypocondres ; le défaut de nutrition se manifeste par la maigreur du malade, & ce symptome rend son état vraiment dangereux : car lorsque le vomissement ou le flux de ventre sont obstinés, la cachexie, l'hydropisie, la lienterie, l'atrophie, & finalement la mort, en sont les suites.

La méthode curative doit se varier suivant les diverses causes connues du mal. Si la faim canine est produite par une humeur acre quelconque qui irrite l'estomac, il faut l'évacuer, en corriger l'acrimonie, & rétablir ensuite par les fortifians le ton de l'estomac, & des organes qui servent à la digestion. Les vers se détruiront par des vermifuges, & principalement par les mercuriels. Dans la chaleur des visceres on conseillera les adoucissans & les humectans ; dans le cas de la mobilité des esprits, on employera les narcotiques. On pourroit appliquer extérieurement sur toute la région de l'estomac, les linimens & les emplâtres opposés aux causes du mal. La faim canine qui procede du défaut de conformation dans les organes, comme de la trop grande capacité de l'estomac, de l'insertion du canal cholidoque dans ce viscere, de la briéveté des intestins, en un mot, de quelque vice de conformation, ne peut être détruite par aucune méthode medicinale : mais ce sont des cas rares, & qui n'ont ordinairement aucune fâcheuse suite. Article de M(D.J.)

FAIM CANINE, (Maréchall.) Ce sentiment intime & secret qui nous avertit de nos besoins, ce vif penchant à les satisfaire ; cet instinct qui, quoiqu'aveugle, nous détermine précisement au choix des choses qui nous conviennent ; toutes ces perceptions, en un mot, agréables ou fâcheuses qui nous portent à fuir ou à rechercher machinalement ce qui tend à la conservation de notre être, ou ce qui peut en hâter la destruction, sont absolument communes à l'homme & à l'animal : la Nature a accordé à l'un & à l'autre des sens internes & externes ; elle les a également assujettis à la faim, à la soif, aux mêmes nécessités.

L'estomac étant vuide d'alimens, les membranes qui constituent ce sac, sont affaissées & repliées en sens divers : dans cet état, elles opposent un obstacle à la liberté du cours du sang dans les vaisseaux qui les parcourent. De la lenteur de la marche de ce fluide résulte le gonflement des canaux, qui dès-lors sont sollicités à des oscillations plus fortes ; & de ces oscillations augmentées naissent une irritation dans les houpes nerveuses, un sentiment d'inquiétude qui ne cesse que lorsque le ventricule distendu, les tuyaux sanguins se trouvent dans une direction propre à favoriser la circulation du fluide qu'ils charrient. Les restes acrimonieux des matieres dissoutes dans ce viscere, ainsi que l'action des liqueurs qui y sont filtrées, contribuent & peuvent même donner lieu à une sensation semblable. Dès que leurs sels s'exerceront sur les membranes seules, les papilles subiront une impression telle, que l'animal sera en proie à une perception plus ou moins approchante de la douleur, jusqu'à ce qu'une certaine quantité d'alimens s'offrant, pour ainsi dire, à leurs coups, & les occupant en partie, sauve l'organe de l'abondance funeste des particules salines, à l'activité desquelles il est exposé.

Nous n'appercevons donc point de différence dans les moyens choisis & mis en usage pour inviter l'homme & le cheval à réparer d'une part des déperditions qui sont une suite inévitable du jeu redoublé des ressorts ; & à prévenir de l'autre cette salure alkalescente que contractent nécessairement des humeurs qui circulent, sans de nouveaux rafraîchissemens, & qui ne peuvent être adoucies que par un nouveau chyle.

Nous n'en trouvons encore aucune dans les causes de cette voracité, de cette faim insatiable & contre nature dont ils sont quelquefois affectés. Supposons dans les fibres du ventricule une rigidité considérable, une forte élasticité ; il est certain que les digestions seront précipitées, l'évacuation du sac conséquemment très-promte, & les replis qui forment les obstacles dont j'ai parlé, beaucoup plus sensibles, vû l'action systaltique de ces mêmes fibres. Imaginons de plus une grande acidité dans les sucs dissolvans, ils picoteront sans-cesse les membranes : en un mot, tout ce qui pourra les irriter suscitera infailliblement cet appétit dévorant dont il s'agit, & dont nous avons des exemples fréquens dans l'homme & dans l'animal, que de longues maladies ont précipités dans le marasme. Alors les sucs glaireux qui tapissent la surface intérieure des parois de l'estomac, n'étant point assez abondans pour mettre à couvert la tunique veloutée, & leur acrimonie répondant à l'appauvrissement de la masse, ils agissent avec tant d'énergie sur le tissu cotonneux des houpes nerveuses, que ce sentiment excessif se renouvelle à chaque instant, & ne peut être modifié que par des alimens nouveaux, & pris modérément.

Il faut convenir néanmoins que relativement à la plûpart des chevaux faméliques que nous voyons, nous ne pouvons pas toûjours accuser les unes & les autres de ces causes ; il en est une étrangere, qui le plus souvent produit tous ces effets. Je veux parler ici de ces vers qui n'occupent que trop fréquemment l'estomac de l'animal. Si le ventricule est dépourvû de fourrage, & s'ils n'y sont enveloppés en quelque façon, les papilles se ressentent vivement de leur action. En second lieu, leur agitation suscite celle du viscere, & le viscere agité se délivre & se débarrasse des alimens dont la digestion lui est confiée, avant que le suc propre à s'assimiler aux parties, en ait été parfaitement extrait. Enfin ces insectes dévorent une portion de ce même suc, & en privent l'animal ; ce qui joint à l'acrimonie dont le sang se charge nécessairement, les digestions étant vicieuses, occasionne un amaigrissement, une exténuation que l'on peut envisager comme un symptome constant & assûré de la maladie dont il est question, de quelque source qu'elle provienne.

La voracité du cheval qui se gorge d'une quantité excessive de fourrage, sa tristesse, son poil hérissé & lavé, des déjections qui ne présentent que des alimens presqu'en nature, mêlés de certaines sérosités en quelque façon indépendantes de la fiente ; l'odeur aigre qui frappe l'odorat, & qui s'éleve des excrémens ; le marasme enfin, sont les signes auxquels il est aisé de la reconnoître. Lorsqu'elle est le résultat de la présence des vers dans l'estomac, elle s'annonce par tous les symptomes qui indiquent leur séjour dans cet organe, & elle ne demande que les mêmes remedes. Voyez VER.

Ceux par le secours desquels nous devons combattre & détruire les autres causes, sont les évacuans, les absorbans, les médicamens amers. On peut, après avoir purgé le cheval, le mettre à l'usage des pilules absorbantes, composées avec de la craie de Briançon, à la dose de demi-once, enveloppée dans une suffisante quantité de miel commun. L'aloès macéré dans du suc d'absynthe ; les troschisques d'agaric, à pareille dose de demi-once, seront très-salutaires : la thériaque de Venise, l'ambre gris, le safran administrés séparément, émousseront encore le sentiment trop vif de l'estomac, corrigeront la qualité maligne des humeurs, & rétabliront le ton des organes digestifs. Du reste il est bon de donner de tems en tems à l'animal atteint de la faim canine, une certaine quantité de pain trempé dans du vin, & de ne lui présenter d'ailleurs que des alimens d'une digestion assez difficile, tels que la paille, par exemple, afin que l'estomac ne se vuide point aussi aisément que si on ne lui offroit que des matieres qu'il dissout sans peine, & qu'il n'élabore point alors pour le profit du corps. L'opium dans l'eau froide, calme les douleurs que cause quelquefois dans ce même cas l'inflammation de ce viscere. (e)

FAIM-FAUSSE, (Medecine) Voyez, pour la fausse-faim, au mot PSEUDOREXIE.

FAIM-VALE, (Marechallerie) L'explication que nous avons donnée des causes & des symptomes de la maladie connue sous le nom de faim canine, & l'exposition que nous ferons de celle que nous appellons faim-vale, prouveront que l'une & l'autre ne doivent point être confondues ; & que les auteurs qui n'ont établi aucune différence entr'elles, n'ont pas moins erré que ceux qui ont envisagé celle-ci du même oeil que l'épilepsie.

Il seroit superflu sans-doute d'interroger les anciens sur l'étymologie du terme faim-vale, & de remonter à la premiere imposition de ce mot, pour découvrir la raison véritable & originaire des notions & des idées qu'on y a attachées. Je dirai simplement que la faim-vale n'est point une maladie habituelle : elle ne se manifeste qu'une seule fois, & par un seul accès, dans le même cheval, & s'il en est qui en ont essuyé plusieurs dans le cours de leur vie, on doit convenir que le cas est fort rare. Il arrive dans les grandes chaleurs, dans les grands froids & après de longues marches, & non dans les autres tems & dans d'autres circonstances. Nous voyons encore que les chevaux vifs y sont plus sujets que ceux qui ne le sont point, & que les chevaux de tirage en sont plûtôt frappés que les autres. Le cheval tombe comme s'il étoit mort : alors on lui jette plusieurs seaux d'eau fraîche sur la tête, on lui en fait entrer dans les oreilles, on lui en souffle dans la bouche & dans les naseaux ; & sur le champ il se releve, boit, mange, & continue sa route.

On ne peut attribuer cet accident qu'à l'interruption du cours des esprits animaux, produite dans les grandes chaleurs par la dissipation trop considérable des humeurs, & par le relâchement des solides ; & en hyver par l'épaississement & une sorte de condensation de ces mêmes humeurs. Souvent aussi les chevaux vifs, & qui ont beaucoup d'ardeur, se donnent à peine le tems de prendre une assez grande quantité de nourriture ; ils s'agitent, & dissipent plus. Si à ces dispositions on joint la longue diete, les fatigues excessives, l'activité & la plus grande force des sucs dissolvans, un défaut d'alimens proportionnément aux besoins de l'animal, la circulation du sang & des esprits animaux sera incontestablement ralentie. De-là une foiblesse dans le système nerveux, qui est telle, qu'elle provoque la chûte du cheval. Les aspersions d'eau froide causent une émotion subite, & remettent sur le champ les nerfs dans leur premier état ; & les substances alimentaires qu'on donne ensuite à l'animal, les y confirment. Quant au marasme, que quelques écrivains présentent comme un signe assûré & non équivoque de la faim-vale, on peut leur objecter que la maigreur des chevaux qui en ont été atteints, est telle que celle que nous reprochons à ceux que nous disons être étroits de boyau, & qui ont ordinairement trop de feu & trop de vivacité. Il est vrai que si les accidens dont il s'agit étoient répetés & fréquens, ils appauvriroient la masse, & rendroient les sucs regénérans acres & incapables de nourrir, & donneroient enfin lieu à l'atrophie : mais il est facile de les prévenir en ménageant l'animal, en ne l'outrant point par des travaux forcés, & en le maintenant dans toute sa vigueur par des alimens capables de réparer les pertes continuelles qu'il peut faire. (e)

FAIM, (LA) Mythol. divinité des poëtes du Paganisme, à laquelle on ne s'adressoit que pour l'éloigner ; & c'étoit-là la conduite qu'on tenoit sagement avec les divinités malfaisantes. Les Poëtes placent la faim à la porte de l'enfer, de même que les maladies, les chagrins, les soins rongeans, l'indigence & autres maux, dont ils ont fait autant de divinités.

Les Lacédémoniens avoient à Chalcioëque, dans le temple de Minerve, un tableau de la faim, dont la vûe seule étoit effrayante. Elle étoit représentée dans ce temple sous la figure d'une femme have, pâle, abattue, d'une maigreur effroyable, ayant les tempes creuses, la peau du front seche & retirée ; les yeux éteints, enfoncés dans la tête ; les joues plombées, les levres livides ; enfin les bras & les mains décharnées, liées derriere le dos. Quel triste tableau ! Il devroit être dans le palais de tous les despotes, pour leur mettre sans-cesse sous les yeux le spectacle du malheureux état de leurs peuples ; & dans le sallon des Apicius, qui, insensibles à la misere d'autrui, dévorent en un repas la nourriture de cent familles. Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.


FAINES. f. (Jardins) est le fruit d'un arbre appellé hêtre, que l'on mange, & qui a le goût d'une noisette : dans les famines on en fait du pain. (K)


FAINOCANTRATONS. m. (Hist. nat.) espece de lésard de l'île de Madagascar, qui est d'une grandeur médiocre. Il s'attache si fortement aux arbres, qu'on croiroit qu'il y est collé. Il tient toûjours sa gueule ouverte, afin d'attraper des mouches & autres insectes dont il se nourrit. Les habitans du pays en ont grande peur, parce qu'on prétend qu'il saute au cou de ceux qui en approchent, & s'y applique si fortement, qu'on a beaucoup de peine à s'en débarrasser. Hubner, dictionn. univ.


FAIREv. act. (Gramm.) Excepté les auxiliaires être & avoir, il n'y a peut-être aucun autre verbe dont l'usage soit plus étendu dans notre langue que celui du verbe faire. Etre désigne l'existence & l'état ; avoir, la possession ; & faire, l'action. Nous n'entrerons point dans la multitude infinie des applications de ce mot ; on les trouvera aux actions auxquelles elles se rapportent.

FAIRE, verbe qui, dans le Commerce, a différentes acceptions, déterminées par les divers termes qu'on y joint, & dont voici les principales.

Faire prix d'une chose ; c'est convenir entre le vendeur & l'acheteur, de la somme pour laquelle le premier la livrera à l'autre.

Faire trop chere une marchandise ; c'est la priser au-delà de sa valeur.

Faire pour un autre ; c'est être son commissionnaire, vendre pour lui.

Faire bon pour quelqu'un ; c'est être sa caution, promettre de payer pour lui.

Faire bon, signifie aussi tenir compte à quelqu'un d'une somme à l'acquit d'un autre. J'ai ordre de M. N. de vous faire bon de 3000 liv. c'est-à-dire de vous payer pour lui 3000 liv.

Faire les deniers bons ; c'est s'engager à suppléer de son argent ce qui peut manquer à une somme promise.

Faire faillite, banqueroute, cession de biens. Voyez FAILLITE, BANQUEROUTE, CESSION.

Faire un trou à la lune ; c'est s'évader clandestinement pour ne pas payer ses dettes, ou être en état de traiter plus sûrement avec ses créanciers en mettant sa personne à couvert.

Faire de l'argent ; c'est recueillir de l'argent de ses débiteurs, ou en ramasser par la vente de ses marchandises, fonds, meubles, &c. pour acquiter ses billets, promesses, lettres de change, ou autres dettes.

Faire des huiles, faire des beurres, faire des eaux-de-vie, signifie fabriquer de ces sortes de marchandises ; il signifie aussi, parmi les Négocians, faire emplette de ces marchandises, en acheter par soi-même ou par ses commissionnaires & correspondans. Je compte faire cette année cent barriques d'eau-de-vie à Cognac.

Faire fond sur quelqu'un, sur sa bourse ; c'est avoir confiance qu'un ami, un parent vous aidera de son crédit ou de son argent.

Faire un fonds ; c'est rassembler de l'argent & le destiner à quelque grosse entreprise.

Faire une bonne maison, faire ses affaires ; c'est s'enrichir par son commerce.

Faire queue ; c'est demeurer reliquataire, & ne pas faire l'entier payement de la somme qu'on devoit acquiter.

Faire traite, se dit en Canada du commerce que font les François des castors & autres pelletteries, que les Sauvages leur apportent dans leurs maisons ; ce qui est fort différent d'aller en traite, ou porter aux Sauvages jusque dans leurs habitations les marchandises qu'on veut échanger avec eux. Voyez TRAITE.

On se sert aussi de ce terme pour signifier l'achat qu'on fait des Negres sur les côtes de Guinée, & qu'on transporte en Amérique. Voyez NEGRES & ASSIENTE. Cet article est tiré du Dictionn. de Comm. (G)

FAIRE LE NORD, LE SUD, L'EST, ou L'OUEST, (Marine) c'est naviger, faire route, ou courir au nord, au sud, à l'est, &c.

Ce mot faire est appliqué à beaucoup d'usages particuliers dans la Marine, dont il faut faire connoître les principaux.

Faire canal ; c'est traverser une étendue de mer pour passer d'une terre à une autre ; ce terme s'applique plûtôt aux galeres qu'aux vaisseaux.

Faire vent arriere ; c'est prendre vent en poupe.

Faire route ; c'est courir, naviger, ou cingler sur la mer.

Faire voile ; c'est partir & cingler pour un endroit.

Faire petites voiles ; c'est ne porter qu'une partie de ses voiles.

Faire plus de voiles ; c'est déferler & déployer plus de voiles qu'on n'en avoit.

Faire servir les voiles : c'est mettre le vent dedans & les empêcher de pliasser.

Faire force de voiles ; c'est porter autant de voiles qu'il est possible pour faire plus de diligence, soit pour chasser quelque vaisseau, ou pour éviter d'être joint si l'on étoit chassé.

Faire un bord ou une bordée ; c'est pousser la bordée soit à bas-bord, soit à tribord. Voyez BORD & BORDEE.

Faire la paransane ; c'est se préparer à faire route en mettant les ancres, les voiles, & les manoeuvres en état. Cette expression n'est pas d'usage ; les Levantins sont les seuls qui s'en servent.

Faire eau, se dit lorsque l'eau entre dans le vaisseau par quelque ouverture.

Faire de l'eau, faire aiguade ; c'est emplir les futailles d'eau douce pour la provision du vaisseau. Voyez EAU.

Faire du bois ; c'est faire la provision de bois pour le vaisseau, ou la renouveller lorsqu'on est de relâche.

Faire chapelle ; c'est revirer malgré soi. Voy. CHAPELLE.

Faire pavillon ; c'est arborer un pavillon quelconque, suivant les circonstances : on dit faire pavillon de France, faire pavillon blanc, &c. Voyez PAVILLON.

Faire des feux ; c'est mettre des fanaux en différens endroits du vaisseau, pour faire connoître aux autres vaisseaux avec lesquels on est en flotte, qu'on est incommodé & qu'on a besoin de secours. (Z)

FAIRE, s. m. terme de Peinture. Le mot faire tient ici le lieu de substantif. On dit le faire d'un tel artiste est peu agréable. On se recrie en voyant les ouvrages de Rubens & de Wandyck, sur le beau faire de ces deux peintres. C'est à la pratique de la peinture, c'est au méchanisme de la brosse & de la main, que tient principalement cette expression ; & on en sentira aisément la signification, si l'on veut bien donner quelque attention à la fin de l'article FACILITE. Article de M. WATELET.

Faire signifie quelquefois peindre. Faire l'histoire, faire le portrait, faire les animaux, &c. c'est peindre l'histoire, &c.

FAIRE TIRER LES TENONS, (Charpent.) c'est percer les trous de biais du côté de l'épaulement du tenon, pour qu'il joigne mieux.

FAIRE FAIRE, en termes de Charpentiers ; c'est lorsqu'ils veulent monter quelques grosses pieces de bois au haut des édifices, & c'est comme si l'on disoit : fais tourner le treuil pour monter cette piece.

FAIRE LES NOMS, (Relieur, Doreur) Voyez ALPHABET.


FAISANS. m. phasianus, (Hist. nat. Ornithol.) oiseau que la plûpart des méthodistes rangent sous un même genre avec la perdrix, la caille, &c. Aldrovande a décrit un faisan mâle, qui pesoit trois livres douze onces ; il avoit le bec de couleur de corne, & de la longueur d'un travers de pouce ; l'extrémité étoit recourbée, & la piece du dessus avançoit au-delà de celle du dessous ; il y avoit à la racine du bec une membrane charnue & tuberculeuse, sous laquelle les ouvertures des narines étoient cachées. Le sommet de la tête étoit de couleur cendrée & luisante ; les côtés de la tête avoient une couleur verte changeante selon les différens reflets de lumiere, & les yeux étoient entourés d'une belle couleur rouge ou écarlate. Il s'élevoit des plumes plus longues que les autres à l'endroit des oreilles, dont les ouvertures étoient rondes, larges & profondes. Les plumes de la partie du côté qui est au-dessus de la poitrine, & celles de la pointe, avoient trois couleurs, du brun près de la racine, & dans le reste une couleur d'or & une couleur verte ; mais on ne distinguoit le verd que quand les plumes étoient réunies plusieurs ensemble : car lorsqu'on n'en considéroit qu'une séparément des autres, elle paroissoit noire. Les plumes du dos étoient roussâtres, & avoient de petits filamens à l'extrémité. La queue étoit fort longue & très-différente de celle de la perdrix, de la caille, &c. Les plumes du milieu avoient plus de longueur que les autres, qui se trouvoient d'autant plus courtes, qu'elles étoient placées plus près des côtés. Cet oiseau a des éperons qui sont courts.

La faisande est plus petite que le faisan ; son plumage est moins beau ; car il ressemble à celui de la perdrix.

M. Klein distingue six especes de faisans.

1°. Le faisan ordinaire, qui est panaché ou blanc.

2°. Le faisan brun du Bresil, appellé jacupema & coxolitti. On trouve dans l'île de Sainte Helene des faisans dont les couleurs ressemblent à celles des perdrix, mais qui sont plus grands.

3°. Le faisan rouge de la Chine ; il a une crête, & on voit sur son plumage les plus belles couleurs, l'oranger, le citron, l'écarlate, la couleur d'émeraude, le bleu, le roux, & le jaune, & toutes les nuances de ces couleurs.

4°. Le faisan blanc de la Chine ; il a des plumes noires sur la tête ; ses yeux sont placés au milieu d'un cercle de couleur d'or ; le dessous du cou, le ventre, & le dessous de la queue, sont de couleur mêlée de noir & de bleu : il y a des taches blanches sur le cou, sur la partie supérieure du corps, & sur la queue ; le bec est roussâtre ; les piés sont rouges, & les éperons pointus.

5°. Le faisan-paon, phasianus pavoneus ; il a sur les petites plumes des ailes, des taches rouges qui sont figurées comme des yeux ; & sur la queue, des taches de même figure, mais de couleur verte.

6°. Le faisan roussâtre ; il a sur les ailes & sur la queue, des taches de couleur bleu céleste & bleu foncé, figurées en forme d'yeux comme celles du faisan-paon : aussi n'est-ce qu'une variété de la même espece, si ce n'est la femelle de ce faisan. Ordo avium, pag. 114. Voyez OISEAU. (I)

FAISAN ou PHAISAN, (Diete) La chair du jeune faisan est regardée, avec raison, comme un aliment très-nourrissant, très-sain, & de facile digestion ; elle est tendre, délicate, succulente, d'un goût relevé par un fumet leger, capable de reveiller doucement le jeu des organes de la digestion. Les personnes qui joüissent d'une bonne santé, doivent par conséquent se trouver très-bien d'une pareille nourriture ; & celles qui sont convalescentes ou valétudinaires, en retirer tous les secours qu'elles peuvent espérer de l'usage des bonnes viandes, si elles en usent cependant selon les préceptes de régime auxquels leur état les astreint. Voy. CONVALESCENCE, VALETUDINAIRE, GIMEGIME.

Au reste on ne conçoit dans le faisan aucune qualité particuliere, par laquelle on le puisse distinguer dans l'usage diététique, de la perdrix, du coq de bruyere, du coq des bois, de la gelinotte, du râle de genet, de la caille, de la palombe. du ramier : ces divers oiseaux & les individus de chaque espece ne different essentiellement entr'eux que comme plus ou moins gras, & plus ou moins jeunes. Voy. l'article VIANDE (Diete), & l'article GRAISSE (Diete) (b)


FAISANCESS. f. pl. (Jurispr.) sont des redevances annuelles qui consistent dans l'obligation de faire quelque chose. Un censitaire doit quelquefois à son seigneur, outre le cens & les rentes en argent, des faisances, operas, qui sont des especes de corvées : c'est en ce sens que ce terme est entendu dans le vieil coûtumier de Normandie. Voyez ce qui est dit dans le glossaire de Lauriere. Ce mot faisances ne signifie pourtant pas toûjours corvées, & est plûtôt synonyme de rente & redevance ; comme il paroit par une instruction faite par le conseil de Charles V. le 13 Mars 1366, qui est dans le IV. volume des ordonnances de la troisieme race, p. 716.

Quelquefois le mot faisance signifie en général payement d'une rente, comme dans la coûtume de Normandie, art. 497.

Les fermiers sont aussi quelquefois chargés par leurs baux de faisances ; comme de faire pour le propriétaire des voitures, de labourer pour lui quelque terres. Quand ces faisances ne sont pas fournies en nature, on les estime en argent. L'estimation en est quelquefois faite par le bail même ; lorsque ces faisances ne sont pas dûes purement & simplement, mais que le propriétaire a seulement la faculté de les demander chaque année, elles ne tombent point en arrérages ni estimation. Voyez ce qui a été dit de toutes ces sortes de prestations, au mot CORVEES. (A)


FAISANDE(SE), v. passif. Cuisine, c'est s'attendrir, se mortifier, & prendre avec le tems le fumet du faisan. Le faisan veut être gardé avant que d'être mangé, & c'est la raison pour laquelle on a transporté aux autres viandes le mot de faisandé, lorsqu'il étoit à-propos de les garder avant que de les faire apprêter, ou qu'on les avoit trop gardées.


FAISANDERIES. f. c'est un lieu où l'on éleve familierement des faisans & des perdrix de toute espece.

Cette éducation domestique du gibier est le meilleur moyen d'en peupler promtement une terre, & de réparer la destruction que la chasse en fait. Ce n'est que par-là que l'on est parvenu à répandre les faisans & les perdrix rouges dans des endroits que la nature ne leur avoit pas destinés. Les faisans étant le gibier qu'ordinairement on desire le plus, & que l'on sait le moins se procurer, nous donnerons ici en détail la méthode la plus sûre pour en élever dans une faisanderie. Cette méthode peut d'ailleurs s'appliquer aussi aux perdrix rouges & grises ; s'il y a quelques différences, elles sont legeres, & nous aurons soin de les marquer.

Une faisanderie doit être un enclos fermé de murs assez hauts pour n'être pas insultés par les renards, &c. & d'une étendue proportionnée à la quantité de gibier qu'on y veut élever. Dix arpens suffisent pour en contenir le nombre dont un faisandier peut prendre soin ; mais plus une faisanderie est spacieuse, meilleure elle est. Il est nécessaire que les bandes du jeune gibier qu'on éleve soient assez éloignées les unes des autres, pour que les âges ne puissent pas se confondre. Le voisinage de ceux qui sont forts est dangereux pour les plus foibles : cet espace doit d'ailleurs être disposé de maniere que l'herbe croisse dans la plus grande partie, & qu'il y ait un assez grand nombre de petits buissons épais & fourré, pour que chaque bande en ait un à portée d'elle ; ce secours leur est nécessaire pendant le tems de la grande chaleur.

Pour se procurer aisément des oeufs de faisans, il faut nourrir pendant toute l'année un certain nombre de poules : on les tient enfermées, au nombre de sept, avec un coq, dans de petits enclos séparés, auxquels on a donné le nom de parquets. L'étendue la plus juste d'un parquet est de cinq toises en quarré, & il doit être gasonné. Dans les endroits exposés aux foüines, aux chats, &c. on couvre les parquets d'un filet : dans les autres, on se contente d'éjointer les faisans pour les retenir. Ejointer, c'est enlever le foüet même d'une aile en serrant fortement la jointure avec un fil. Il faut que ce qui fait séparation entre deux parquets soit assez épais, pour que les faisans de l'un ne voyent pas ceux de l'autre. Au défaut de murs, on peut employer des roseaux, ou de la paille de seigle. La rivalité troubleroit les coqs, s'ils se voyoient, & elle nuiroit à la propagation. On nourrit les faisans dans un parquet, comme des poules de basse-cour, avec du blé, de l'orge, &c. Au commencement de Mars, il n'est pas inutile de leur donner un peu de blé noir, que l'on appelle sarrasin, pour les échauffer & hâter le tems de l'amour. Il faut qu'ils soient bien nourris ; mais il seroit dangereux qu'ils fussent engraissés. Les poules trop grasses pondent moins, & la coquille de leurs oeufs est souvent si molle, qu'ils courent risque d'être écrasés dans l'incubation. Au reste, les parquets doivent être exposés au midi, & défendus du côté du nord par un bois, ou par un mur élevé qui y fixe la chaleur.

Les faisans pondent vers la fin d'Avril ; il faut alors ramasser les oeufs avec soin tous les soirs dans chaque parquet ; sans cela ils seroient souvent cassés & mangés par les poules même. On les met, au nombre de dix-huit, sous une poule de basse-cour, de la fidélité de laquelle on s'est assûré l'année précédente ; on l'essaye même quelques jours auparavant sur des oeufs ordinaires. L'incubation doit se faire dans une chambre enterrée, assez semblable à un cellier, afin que la chaleur y soit modérée, & que l'impression du tonnerre s'y fasse moins sentir. Les oeufs de faisan sont couvés pendant vingt-quatre & quelquefois vingt-cinq jours, avant que les faisandeaux viennent à éclorre. Lorsqu'ils sont éclos, on les laisse encore sous la poule pendant vingt-quatre heures sans leur donner à manger. Une caisse de trois piés de long sur un pié & demi de large, est d'abord le seul espace qu'on leur permette de parcourir ; la poule y est avec eux, mais retenue par une grille qui n'empêche pas la communication que les faisandeaux doivent avoir avec elle. Cet endroit de la caisse que la poule habite, est fermé par le haut ; le reste est ouvert ; & comme il est souvent nécessaire de mettre le jeune gibier à l'abri, soit de la pluie, soit d'un soleil trop ardent, on y ajuste au besoin un toît de planches legeres, au moyen duquel on leur ménage le degré d'air qui leur convient. De jour en jour on donne plus d'étendue de terrein aux faisandeaux, & après quinze jours, on les laisse tout-à-fait libres ; seulement la poule qui reste toûjours enfermée dans la caisse, leur sert de point de ralliement, & en les rappellant sans-cesse, elle les empêche de s'écarter.

Les oeufs de fourmis de pré devroient être, pendant le premier mois, la principale nourriture des faisandeaux. Il est dangereux de vouloir s'en passer tout-à-fait ; mais la difficulté de s'en procurer en assez grande abondance, contraint ordinairement à chercher des moyens d'y suppléer. On se sert pour cela d'oeufs durs hachés & mêlés avec de la mie de pain & un peu de laitue. Les repas ne sauroient être trop fréquens pendant ces premiers tems ; on ne peut aussi mettre trop d'attention à ne donner que peu à la fois : c'est le seul moyen d'éviter aux faisandeaux des maladies qui deviennent contagieuses, & qui sont incurables. Cette méthode, outre que l'expérience lui est favorable, a encore cet avantage qu'elle est l'imitation de la nature. La poule faisande, dans la campagne, promene ses petits pendant presque tout le jour, quand ils sont jeunes, & ce continuel changement de lieu leur offre à tous momens de quoi manger, sans qu'ils soient jamais rassasiés. Les faisandeaux étant âgés d'un mois, on change un peu leur nourriture, & on en augmente la quantité. On leur donne des oeufs de fourmis de bois, qui sont plus gros & plus solides ; on y ajoûte du blé, mais très peu d'abord : on met aussi plus de distance entre les repas.

Ils sont sujets alors à être attaqués par une espece de poux qui leur est commune avec la volaille, & qui les met en danger. Ils maigrissent ; ils meurent à la fin, si l'on n'y remédie. On le fait en nettoyant avec grand soin leur caisse, dans laquelle ils passent ordinairement la nuit. Souvent on est obligé de leur retirer cette caisse même qui recele une partie de cette vermine ; on leur laisse seulement ce toît leger dont nous avons parlé, sous lequel ils passent la nuit, & on attache la couveuse à côté, exposée à l'air & à la rosée.

A mesure que les faisandeaux avancent en âge, les dangers diminuent pour eux. Ils ont pourtant un moment assez critique à passer, lorsqu'ils ont un peu plus de deux mois : les plumes de leur queue tombent alors, & il en pousse de nouvelles. Les oeufs de fourmis hâtent ce moment, & le rendent moins dangereux. Il ne faudroit pas leur donner de ces oeufs de fourmis de bois, sans y ajoûter au moins deux repas d'oeufs durs, hachés. L'excès des premiers seroit aussi fâcheux que l'usage en est nécessaire.

Mais de tous les soins, celui sur lequel on doit le moins se relâcher, regarde l'eau qu'on donne à boire aux faisandeaux ; elle doit être incessamment renouvellée & rafraîchie : l'inattention à cet égard expose le jeune gibier à une maladie assez commune parmi les poulets, appellée la pépie, & à laquelle il n'y a guere de remede.

Nous avons dit qu'il falloit éloigner les unes des autres les bandes de faisans, assez pour qu'elles ne pûssent pas se mêler ; mais comme une poule suffit pour en fixer un grand nombre, on unit ensemble trois ou quatre couvées d'âge à-peu-près pareil, pour en former une bande. Les plus âgés n'exigeant pas des soins continuels, on les éloigne aux extrémités de la faifanderie, & les plus jeunes doivent toûjours être sous la main du faisandier. Par ce moyen la confusion, s'il en arrive, n'est jamais qu'entre des âges moins disproportionnés, & devient moins dangereuse.

Voilà les faisandeaux élevés. La même méthode convient aux perdrix : il faut observer seulement qu'en général les perdrix rouges sont plus délicates que les faisans même, & que les oeufs de fourmis de pré leur sont plus nécessaires.

Lorsqu'elles ont atteint six semaines, & que leur tête est entierement couverte de plumes, il est dangereux de les tenir enfermées dans la faisanderie. Ce gibier naturellement sauvage, devient sujet alors à une maladie contagieuse, qu'on ne prévient qu'en le laissant libre dans la campagne. Cette maladie s'annonce par une enflure considérable à la tête & aux piés ; & elle est accompagnée d'une soif qui hâte la mort, quand on la satisfait.

A l'égard des perdrix grises, elles demandent beaucoup moins de soin & d'attention dans le choix de la nourriture : on les éleve très-sûrement par la méthode que nous avons donnée pour les faisans ; mais on peut en élever aussi sans oeufs de fourmis, avec de la mie de pain, des oeufs durs, du chénevi écrasé, & la nourriture que l'on donne ordinairement aux poulets. Il est rare qu'elles soient sujettes à des maladies, ou ce ne seroit que pour avoir trop mangé, & cela est aisé à prévenir.

L'objet de l'éducation domestique du gibier étant d'en peupler la campagne, il faut, lorsqu'il est élevé, le répandre dans les lieux où l'on veut le fixer. Nous dirons dans un autre article, comment ces lieux doivent être disposés pour chaque espece, & ce que l'art peut à cet égard ajoûter à la nature. Voyez GIBIER.

On peut donner la liberté aux faisans lorsqu'ils ont deux mois & demi ; & on doit la donner aux perdrix, sur-tout aux rouges, lorsqu'elles ont atteint six semaines. Pour les fixer on transporte avec eux leur caisse, & la poule qui les a élevés. La nécessité ne leur ayant pas appris les moyens de se procurer de la nourriture, il faut encore leur en porter pendant quelque tems : chaque jour on leur en donne un peu moins, chaque jour aussi ils s'accoûtument à en chercher eux-mêmes.

Insensiblement ils perdent de leur familiarité, mais sans jamais perdre la mémoire du lieu où ils ont été déposés & nourris. On les abandonne enfin, lorsqu'on voit qu'ils n'ont plus besoin de secours.

Nous ne devons pas finir cet article sans avertir qu'on tenteroit inutilement d'avoir des oeufs de perdrix, sur-tout des rouges, en nourrissant des paires dans des parquets ; elles ne pondent point, ou du moins pondent très-peu lorsqu'elles sont enfermées on ne peut en élever qu'en faisant ramasser des oeufs dans la campagne. On donne à une poule vingt-quatre de ces oeufs, & elle les couve deux jours de moins que ceux de faisan. Pour ceux-ci on doit renouveller les poules des parquets, lorsqu'elles ont quatre ans ; à cet âge elles commencent à pondre beaucoup moins, & les oeufs en sont souvent clairs. La durée ordinaire de la vie d'un faisan est de six à sept ans ; celle d'une perdrix paroît être moins longue à-peu-près d'une année. Cet article est de M. LE ROY, lieutenant des chasses du parc de Versailles.


FAISCEAUXS. m. pl. (Hist. rom.) Les faisceaux étoient composés de branches d'ormes, au milieu desquelles il y avoit une hache dont le fer sortoit par en-haut ; le tout attaché & lié ensemble. Plutarque, dans ses problèmes, donne des raisons de cet arrangement, que je ne crois pas nécessaire de transcrire.

Florus, Silius Italicus & la plûpart des historiens, nous apprennent que c'est le vieux Tarquin qui apporta le premier de Toscane à Rome l'usage des faisceaux, avec celui des anneaux, des chaises d'ivoire, des habits de pourpre, & semblables symboles de la grandeur de l'Empire. Quelques autres écrivains prétendent néanmoins que Romulus fut l'auteur de cette institution : qu'il l'emprunta des Etruriens ; & que le nombre de douze faisceaux qu'il faisoit porter devant lui, répondoit au nombre des oiseaux qui lui prognostiquerent son regne ; ou des douze peuples d'Etrurie qui, en le créant roi, lui donnerent chacun un officier pour lui servir de porte- faisceaux.

Quoi qu'il en soit, cet usage subsista non-seulement sous les rois, mais aussi sous les consuls & sous les premiers empereurs. Horace appelle les faisceaux superbos, parce qu'ils étoient les marques de la souveraine dignité. Les consuls se les arrogerent après l'expulsion des rois ; de-là vient que sumere fasces, prendre les faisceaux, & ponere fasces, quitter les faisceaux, sont les propres termes dont on se servoit quand on étoit reçu dans la charge de consul, ou quand on en sortoit. Il y avoit vingt-quatre faisceaux portés par autant d'huissiers devant les dictateurs, & douze devant les consuls : les préteurs des provinces & les proconsuls en avoient six, & les préteurs de ville, deux ; mais les décemvirs, peu de tems après être entrés en exercice, prirent chacun douze faisceaux & douze licteurs, avec un faste & un orgueil insupportable. Voyez DECEMVIR.

Ceux qui portoient ces faisceaux, étoient les exécuteurs de la justice ; parce que, suivant les anciennes lois de Rome, les coupables étoient battus de verges avant que d'avoir la tête tranchée, lorsqu'ils méritoient la mort : de-là vient encore cette formule : I, lictor, expedi virgas. Quand les magistrats, qui de droit étoient précédés par des licteurs portant les faisceaux, vouloient marquer de la déférence pour le peuple, ils renvoyoient leurs licteurs, ou faisoient baisser devant lui leurs faisceaux ; ce qu'on appelloit fasces submittere. C'est ainsi qu'en usa Publius Valérius après être resté seul dans le consulat ; il ordonna, pendant qu'il jouissoit de toute l'autorité, qu'on séparât les haches des faisceaux que les licteurs portoient devant les consuls, pour faire entendre que ces magistrats n'avoient point le droit de glaive, symbole de la souveraine puissance ; & dans une assemblée publique la multitude apperçut avec plaisir qu'il avoit fait baisser les faisceaux de ses licteurs, comme un hommage tacite qu'il rendoit à la souveraineté du peuple romain : Fasces, dit Tite-Live, majestati populi romani submisit. Ce fut cette sage conduite, que ses successeurs ne suivirent pas toûjours, qui fit donner à ce grand homme le nom de Publicola ; mais ce fut moins pour mériter ce titre glorieux que pour attacher plus étroitement le peuple à la défense de la liberté, qu'il relâcha de son autorité. Nous lisons dans Pline, l. VII. que lorsque Pompée entra dans la maison de Possidonius, fasces litterarum januae submisit, pour faire honneur au philosophe, aux talens & aux sciences.

Ces généralités qu'on trouve par-tout, peuvent ici suffire ; voyez -en les preuves ou de plus grands détails dans Tite-Live, Denys d'Halicarnasse, lib. III. cap. lxxxjv. Florus, liv. I. c. 5. Silius Italicus, liv. VIII. v. 486. Plutarque, Censorin, de die nat. Rosin. antiq. rom. lib. VII. cap. iij. & xjx. Rhodiginus, lib. XII. cap. vij. Godwin, anthol. rom. lib. III. c. ij. sect. 2. César Paschal, de coronis, Middleton, of roman, senate, &c. Article de M(D.J.)

FAISCEAUX D'ARMES ; c'est, dans l'Art militaire, un nombre de fusils dressés la crosse en-bas & le bout en-haut, rangés en rond autour d'un piquet principal, sur lequel sont des traverses pour arrêter le bout du fusil. On les garantit de la pluie en les couvrant d'un manteau d'armes. Voyez MANTEAU D'ARMES.

Lorsque l'infanterie est campée, chaque compagnie a son faisceau d'armes. Ces faisceaux doivent être dans le même alignement, & à dix pas de trois piés, c'est-à-dire à cinq toises en-avant du front de bandiere. Voyez FRONT DE BANDIERE. (P)

FAISCEAU OPTIQUE, (Optique) assemblage d'une infinité de rayons de lumiere qui partent de chaque point d'un objet éclairé, & s'étendent en tout sens. Alors ceux d'entre ces rayons qui tombent sur la portion de la cornée qui répond à la prunelle, feront un cone dont la pointe est dans l'objet, & la base sur la cornée ; ainsi autant de points dans l'objet éclairé, autant de cones de rayons réfléchis : or c'est l'assemblage des différens faisceaux optiques de rayons de lumiere, qui peint l'image des objets renversés dans le fond de l'oeil. Voyez RAYON, VISION, &c. article de M(D.J.)

FAISCEAU, (Pharmacie) est un terme dont on se sert pour exprimer une certaine quantité d'herbes.

Par faisceau on entend autant d'herbes qu'un homme peut en porter sur son dos, depuis les épaules jusqu'au sommet des hanches ; d'autres le prennent pour ce qu'il en peut serrer sous un seul bras. Au lieu de faisceau les Medecins écrivent par abréviation fasc.

On ne détermine que très rarement la quantité des plantes par cette mesure, qui est fort peu exacte, comme on voit. (b)

FAISCEAUX, (Jardinage) sont composés de plusieurs canaux en forme de réseaux, servant à porter le suc nourricier dans toutes les parties de l'arbre. (K)


FAISEURou celui qui fait (voyez FAIT), s. m. Gramm. Dans notre langue on ajoûte après ce substantif la sorte d'ouvrage, lorsqu'on ne peut désigner par un seul mot l'ouvrage & l'ouvrier, ou lorsqu'on affecte de les séparer par mépris : dans le premier cas on dit un faiseur d'instrumens de musique, un faiseur d'instrumens de mathématiques, un faiseur de métier à bas, un faiseur de bas au métier, &c. & dans le second, un faiseur de vers, un faiseur de phrases, &c. C'est ainsi que l'incapacité ou l'envie réussit à donner un air méchanique à la Poësie & à l'Art oratoire, & à avilir aux yeux des imbécilles, l'homme de génie qui s'en occupe.


FAISSERv. act. en terme de Vannerie ; c'est faire un petit cordon d'un ou plusieurs brins d'osier dans un ouvrage à jour.


FAISSERIES. f. en terme de Vannier ; c'est le nom de la Vannerie proprement dite : elle s'étend à tous les ouvrages à jour qui se font de toutes sortes d'osier.


FAISSESS. m. pl. en terme de Vannier ; c'est un cordon de plusieurs brins d'osier que l'on fait de distance en distance dans les ouvrages pleins ou à jour, pour leur donner plus de force.


FAITS. m. Voilà un de ces termes qu'il est difficile de définir : dire qu'il s'employe dans toutes les circonstances connues où une chose en général a passé de l'état de possibilité à l'état d'existence, ce n'est pas se rendre plus clair.

On peut distribuer les faits en trois classes ; les actes de la divinité, les phénomenes de la nature, & les actions des hommes. Les premiers appartiennent à la Théologie, les seconds à la Philosophie, & les autres à l'Histoire proprement dite. Tous sont également sujets à la critique. Voyez sur les actes de la divinité, les articles CERTITUDE & MIRACLE ; sur les phénomenes de la nature, les articles PHENOMENE, OBSERVATION, EXPERIMENTAL & PHYSIQUE ; & sur les actions des hommes, les articles HISTOIRE, CRITIQUE, ERUDITION : &c.

On considéreroit encore les faits sous deux points de vûe très-généraux : ou les faits sont naturels, ou ils sont surnaturels, ou nous en avons été les témoins oculaires, ou ils nous ont été transmis par la tradition, par l'histoire & tous ses monumens.

Lorsqu'un fait s'est passé sous nos yeux, & que nous avons pris toutes les précautions possibles pour ne pas nous tromper nous-mêmes, & pour n'être point trompés par les autres, nous avons toute la certitude que la nature du fait peut comporter. Mais cette persuasion a sa latitude ; ses degrés & sa force correspondent à toute la variété des circonstances du fait, & des qualités personnelles du témoin oculaire. La certitude alors fort grande en elle-même, l'est cependant d'autant plus que l'homme est plus crédule, & le fait plus simple & plus ordinaire ; ou d'autant moins que l'homme est plus circonspect, & le fait plus extraordinaire & plus compliqué. En un mot qu'est-ce qui dispose les hommes à croire, sinon leur organisation & leurs lumieres ? D'où tireront-ils la certitude d'avoir pris toutes les précautions nécessaires contr'eux-mêmes & contre les autres, si ce n'est de la nature du fait ?

Les précautions à prendre contre les autres, sont infinies en nombre, comme les faits dont nous avons à juger : celles qui nous concernent personnellement, se réduisent à se méfier de ses lumieres naturelles & acquises, de ses passions, de ses préjugés & de ses sens.

Si le fait nous est transmis par l'histoire ou par la tradition, nous n'avons qu'une regle pour en juger, l'application peut en être difficile, mais la regle est sûre ; l'expérience des siecles passés, & la nôtre. S'en tenir à son coup-d'oeil, ce seroit s'exposer souvent à l'erreur ; car combien de faits qui sont vrais, quoique nous soyons naturellement disposés à les regarder comme faux ? & combien d'autres qui sont faux, quoiqu'à ne consulter que le cours ordinaire des évenemens, nous ayons le penchant le plus fort à les prendre pour vrais ?

Pour éviter l'erreur, nous nous représenterons l'histoire de tous les tems & la tradition chez tous les peuples, sous l'emblème de vieillards qui ont été exceptés de la loi générale qui a borné notre vie à un petit nombre d'années, & que nous allons interroger sur des transactions dont nous ne pouvons connoître la vérité que par eux. Quelque respect que nous ayons pour leurs récits, nous nous garderons bien d'oublier que ces vieillards sont des hommes ; & que nous ne saurons jamais de leurs lumieres & de leur véracité, que ce que d'autres hommes nous en diront ou nous en ont dit, & que nous en éprouverons nous-mêmes. Nous rassemblerons scrupuleusement tout ce qui déposera pour ou contre leur témoignage ; nous examinerons les faits avec impartialité, & dans toute la variété de leurs circonstances ; & nous chercherons dans le plus grand espace que nous puissions embrasser sur la terre que les hommes ont habitée, & dans toute la durée qui nous est connue, combien il est arrivé de fois que nos vieillards interrogés en des cas semblables, ont dit la vérité ; & combien de fois il est arrivé qu'ils ont menti. Ce rapport sera l'expression de notre certitude ou de notre incertitude.

Ce principe est incontestable, Nous arrivons dans ce monde, nous y trouvons des témoins oculaires, des écrits & des monumens ; mais qu'est-ce qui nous apprend la valeur de ces témoignages, sinon notre propre expérience ?

D'où il s'ensuit que puisqu'il n'y a pas deux hommes sur la terre qui se ressemblent, soit par l'organisation, soit par les lumieres, soit par l'expérience, il n'y a pas deux hommes sur lesquels ces symboles fassent exactement la même impression ; qu'il y a même des individus entre lesquels la différence est infinie : les uns nient ce que d'autres croyent presque aussi fermement que leur propre existence ; entre ces derniers il y en a qui admettent sous certaines dénominations, ce qu'ils rejettent opiniâtrément sous d'autres noms ; & dans tous ces jugemens contradictoires ce n'est point la diversité des preuves qui fait toute la différence des opinions, les preuves & les objections étant les mêmes, à de très-petites circonstances près.

Une autre conséquence qui n'est pas moins importante que la précédente, c'est qu'il y a des ordres de faits dont la vraisemblance va toûjours en diminuant, & d'autres ordres de faits dont la vraisemblance va toûjours en augmentant. Il y avoit, quand nous commençames à interroger les vieillards, cent mille à présumer contre un qu'ils nous en imposoient en certaines circonstances, & nous disoient la vérité en d'autres. Par les expériences que nous avons faites, nous avons trouvé que le rapport varioit d'une maniere de plus en plus défavorable à leur témoignage dans le premier cas, & de plus en plus favorable à leur témoignage dans le second ; & en examinant la nature des choses, nous ne voyons rien dans l'avenir qui doive renverser les expériences, ensorte que celles de nos neveux attestent le contraire des nôtres : ainsi il y aura des points sur lesquels nos vieillards radoteront plus que jamais, & d'autres sur lesquels ils conserveront tout leur jugement, & ces points seront toûjours les mêmes.

Nous connoissons donc sur quelques faits, tout ce que notre raison & notre condition peuvent nous permettre de savoir ; & nous devons dès aujourd'hui rejetter ces faits comme des mensonges, ou les admettre comme des vérités, même au péril de notre vie, lorsqu'ils seront d'un ordre assez relevé pour mériter ce sacrifice.

Mais qui nous apprendra à discerner ces sublimes vérités pour lesquelles il est heureux de mourir ? la foi. Voyez l'article FOI.

FAIT (Jurisprud.) Ce terme a dans cette matiere plusieurs significations différentes, que l'on va expliquer dans les articles suivans.

De fait est opposé à de droit ; par exemple, être en possession de fait, c'est avoir la simple détention de quelque chose ; au lieu qu'être en possession de droit, c'est avoir l'esprit de propriété ; être en possession de fait & de droit, c'est joindre à l'esprit de propriété la possession réelle & corporelle.

Il y a des excommunications qui sont encourues par le seul fait, ipso facto. Voyez ci-devant EXCOMMUNICATION. (A)

Faits d'un acte : on entend par-là les objets d'une convention. On évalue à une certaine somme les faits d'un acte, c'est-à-dire les objets qui n'ont pas par eux-mêmes de valeur déterminée, comme une servitude, ou autre droit réel ou personnel. Cette évaluation a pour but de servir à fixer les droits d'insinuation & centieme denier. (A)

FAITS ET ARTICLES, appellés dans les anciens registres du parlement, articuli, sont des faits posés par écrit, & dont une partie se soûmet de faire preuve, ou sur lesquels elle entend faire interroger sa partie adverse, pour se procurer par ce moyen quelques éclaircissemens sur les faits dont il s'agit. Voyez ENQUETE, INTERROGATOIRE SUR FAITS ET ARTICLES, & PREUVE TESTIMONIALE. (A)

FAIT ARTICULE, est celui qu'une des parties contestantes, ou son défenseur, pose spécialement, soit en plaidant, soit dans des écritures. C'est un fait sur lequel on insiste comme étant décisif, & que l'on articule, c'est-à-dire dont on forme un article que l'on met en-avant, & dont on se soûmet à faire la preuve, soit que cette preuve soit expressément offerte, ou que l'on s'y soûmette tacitement en articulant le fait. Voyez ARTICULER. (A)

FAIT AVERE, est celui dont la vérité est prouvée & reconnue, soit par titres, ou par témoins, ou par la déclaration, ou le silence de la partie intéressée : lorsque l'on interpelle quelqu'un de répondre ou s'expliquer sur des faits, & qu'il refuse de le faire, on demande que les faits soient tenus pour confessés & avérés. Voyez le titre de l'ordonnance de 1667, article 4. (A)

FAIT D'AUTRUI, est tout ce qui est fait, dit, ou écrit par quelqu'un, relativement à une autre personne : c'est ce que l'on appelle communément en Droit, res inter alios acta. Il est de maxime que le fait d'autrui ne préjudicie point à un autre. L. 5. §. ff. lib. XXXIX. tit. j. Cette regle reçoit néanmoins quelques exceptions ; savoir lorsque celui qui a agi pour autrui, avoit le pouvoir de le faire, comme un tuteur pour son mineur ; un associé qui agit tant pour lui que pour son associé. (A)

FAIT D'UNE CAUSE, MEMOIRE, PIECE D'ECRITURE, ou D'UN PROCES, c'est l'exposition de l'espece & des circonstances qui donnent lieu à la contestation dans les plaidoyers, mémoires & écritures. Le fait ou récit du fait, suit immédiatement l'exorde, & précede les moyens. (A)

FAIT ET CAUSE, se prend pour le droit & intérêt de quelqu'un. Prendre fait & cause pour quelqu'un, ou prendre son fait & cause, c'est intervenir en justice pour le garantir de l'évenement d'une contestation, & même le tirer hors de cause. En garantie formelle, les garants peuvent prendre le fait & cause du garanti, lequel, en ce cas, est mis hors de cause, s'il le requiert avant contestation : mais en garantie simple, les garants ne peuvent prendre le fait & cause, mais seulement intervenir si bon leur semble. Voyez le titre viij. de l'ordonnance de 1667, article 9. & 12. & GARANTIE FORMELLE, & GARANTIE SIMPLE. (A)

FAIT DE CHARGE, est une malversation ou une omission frauduleuse, commise par un officier public dans l'exercice de ses fonctions, ou une dette par lui contractée pour dépôt nécessaire fait en ses mains à cause de son office ; ou enfin quelqu'autre fait, où il a excédé son pouvoir, & pour lequel il est desavoüé valablement.

La réparation du dommage résultant d'un fait de charge, est tellement privilégiée sur l'office, qu'elle est préférée à toute autre créance hypothécaire, antérieure & privilégiée, même à ceux qui ont prêté leur argent pour l'acquisition de l'office ; ce qui a été ainsi introduit à cause de la foi publique, qui veut que la charge réponde spécialement des fautes de celui qui en est revêtu envers ceux qui ont contracté nécessairement avec lui à cause de ladite charge.

Voyez Loyseau, des offices, liv. I. ch. jv. n. 65. 66. & liv. III. ch. viij. n. 49. Bougier, lettre H. p. 189. Basnage, tr. des hypotheq. p. 359. in fine ; journal des audiences, tom. IV. p. 720. & suiv. jusque & compris 743 ; & journal du palais, tome I. p. 129. (A)

FAITS CONFESSES ET AVERES, sont ceux qui sont reconnus par la partie qui se voit intéressée à les nier. Ils sont tenus pour confessés & avérés, lorsque la partie refuse de s'expliquer, & qu'il intervient en conséquence un jugement qui les déclare tels. Voyez ci-devant FAITS AVERES. (A)

FAIT CONTROUVE, est celui qui est supposé & à dessein par celui qui en veut tirer avantage. (A)

FAIT ETRANGE, dans les coûtumes de Lodunois & de Touraine, est lorsque le parageau vend ou aliene autrement que par donation, en faveur de mariage ou avancement de droit successif fait à son héritier, la chose à lui garantie, auquel cas seulement est dû rachat. C'est ainsi que l'explique l'article 136. de la coûtume de Touraine. Voyez aussi Lodunois, ch. xjv. art. 14. (A)

FAIT FORT, c'étoit le prix de la ferme des monnoies, que le maître devoit donner au roi, soit qu'il eût ouvré ou non. Voyez les annotations de Gelée correcteur des comptes, & le glossaire de Lauriere, (A)

FAITS qui gissent en preuve vocale ou littérale, sont ceux qui sont de nature à être prouvés par témoins, ou par écrit ; à la différence de certains faits, dont la preuve est impossible, ou n'est pas recevable. Voyez le tit. xx. de l'ordonnance de 1667, intitulé des faits qui gissent en preuve vocale ou littérale. (A)

FAIT GRAND ET PETIT : on distinguoit autrefois dans quelques pays, en matiere d'excès commis respectivement, le fait qui étoit le plus grand, & l'on tenoit pour maxime que le fait le plus grand emportoit toûjours le petit ; ce qui est aboli par le style des cours & justices séculieres du pays, de Liége, au chapitre xv. art. 7. (A)

FAITS IMPERTINENS, sont ceux quae non pertinent ad rem, c'est-à-dire qui sont étrangers à l'affaire, qui sont indifférens pour la décision ; on ajoûte ordinairement qu'ils sont inadmissibles, pour dire que la preuve ne peut en être ordonnée ni reçue. Ils sont opposés aux faits pertinens, qui reviennent bien à l'objet de la contestation. (A)

FAIT INADMISSIBLE, est celui dont la preuve ne peut être ordonnée ni reçûe, soit parce que le fait n'est pas pertinent, ou parce qu'il est de telle nature que la preuve n'en est pas recevable. (A)

FAITS JUSTIFICATIFS, sont ceux qui peuvent servir à prouver l'innocence d'un accusé : par exemple, lorsqu'un homme accusé d'en avoir tué un autre dans un bois, offre de prouver que ce jour-là il étoit malade au lit, & qu'il n'est point sorti de sa chambre ; ce que l'on appelle un alibi.

L'ordonnance de 1670 contient un titre exprès sur cette matiere : c'est le vingt-huitieme.

Il est défendu à tous juges, même aux cours souveraines, d'ordonner la preuve d'aucuns faits justificatifs, ni d'entendre aucuns témoins pour y parvenir, qu'après la visite du procès ; en quoi l'ordonnance a réformé la jurisprudence de quelques tribunaux, tels que le parlement de Bretagne, où l'on commençoit toûjours par la preuve des faits justificatifs de l'accusé : ce qui étoit contre l'ordre naturel, puisqu'il faut que le délit soit constaté avant d'admettre l'accusé à sa justification.

C'est par une suite de ce principe, que l'accusé n'est pas recevable avant la visite du procès, à se rendre accusateur contre un témoin, dans le dessein de se préparer un fait justificatif. Voyez Boniface, tome V. liv. III. tit. j. ch. xxiij.

L'accusé n'est reçû à faire preuve d'autres faits justificatifs, que de ceux qui ont été choisis par les juges, du nombre de ceux que l'accusé a articulés dans les interrogatoires & confrontations.

Les faits justificatifs doivent être insérés dans le même jugement qui en ordonne la preuve. Ce jugement doit être prononcé incessamment à l'accusé par le juge, & au plûtard dans les vingt-quatre heures ; & l'accusé doit être interpellé de nommer les témoins, par lesquels il entend justifier ces faits ; & faute de les nommer sur le champ, il n'y est plus reçû dans la suite.

Lorsque l'accusé a une fois nommé les témoins, il ne peut plus en nommer d'autres ; & il ne doit point être élargi pendant l'instruction de la preuve des faits justificatifs.

Les témoins qu'il administre sont assignés à la requête du ministere public de la jurisdiction où l'on instruit le procès, & sont oüis d'office par le juge.

L'accusé est tenu de consigner au greffe la somme ordonnée par le juge, pour fournir aux frais de la preuve des faits justificatifs, s'il peut le faire ; autrement les frais doivent être avancés par la partie civile s'il y en a, sinon par le roi, ou par le seigneur engagiste, ou par le seigneur haut-justicier, chacun à leur égard.

L'enquête achevée, on la communique au ministere public pour donner des conclusions, & à la partie civile s'il y en a ; & ladite enquête est jointe au procès.

Enfin les parties peuvent donner leurs requêtes, & y ajoûter telles pieces que bon leur semble sur le fait de l'enquête. Ces requêtes & pieces se signifient respectivement, & on en donne sans que pour raison de ce, il soit nécessaire de prendre aucun reglement, ni de faire une plus ample instruction. Voyez Papon, liv. XXIV. tit. v. n. 12. Bouvot, tome II. verbo monitoire, quest. 6. & 12. Basset, tom. I. l. II. tit. xiij. ch. iij. Boniface, tom. II. part. III. liv. I. tit. j. ch. jx. Pinault, tom. I. arrêt 150. (A)

FAIT NEGATIF, est celui qui consiste dans la dénégation d'un autre ; par exemple lorsqu'un homme soûtient qu'il n'a pas dit telle chose, qu'il n'a pas été à tel endroit.

On ne peut obliger personne à la preuve d'un fait purement négatif, cette preuve étant absolument impossible : per rerum naturam negantis nulla probatio est Cod. liv. IV. tit. xjx. l. 23.

Mais lorsque le fait négatif renferme un fait affirmatif, on peut faire la preuve de celui-ci, qui fournit une espece de preuve du premier ; par exemple si une personne que l'on prétend être venue à Paris un tel jour, soûtient qu'elle étoit ce jour-là à cent lieues de Paris, la preuve de l'alibi est admissible. Voyez la loi 14. cod. de contrah. & commit. stipul. (A)

FAITS NOUVEAUX, sont ceux qui n'avoient point encore été articulés, & dont on demande à faire preuve depuis un premier jugement qui a ordonné une enquête.

Autrefois il falloit obtenir des lettres en chancellerie pour être reçû à articuler faits nouveaux ; mais cette forme a été abrogée par l'article 26. du titre xj. de l'ordonnance de 1667, qui ordonne que les faits nouveaux seront posés par une simple requête. (A)

FAIT DU PRINCE, signifie un changement qui émane de l'autorité du souverain ; comme lorsqu'il révoque les aliénations ou engagemens du domaine, ou qu'il demande aux possesseurs quelque droit de confirmation ; lorsqu'il ordonne que l'on prendra quelque maison ou héritage, soit pour servir aux fortifications d'une ville, ou pour former quelque rue, place, chemin, ou édifice public ; lorsqu'il augmente ou diminue le prix des monnoies & des matieres d'or & d'argent ; lorsqu'il réduit le taux des rentes & intérêts ; lorsqu'il ordonne le remboursement des rentes constituées sur lui, & autres évenemens semblables.

Le fait du prince est considéré à l'égard des particuliers, comme un cas fortuit & une force majeure que personne ne peut prévoir ni empêcher : c'est pourquoi personne aussi n'en est garant de droit ; la garantie n'en est dûe que quand elle est expressément stipulée. Voyez FORCE MAJEURE & GARANTIE. (A)

FAIT PROPRE des officiers qui ont séance ou voix délibérative dans les cours, ou des avocats & procureurs généraux, est lorsqu'un de ces officiers s'est en quelque sorte rendu partie dans une cause, instance ou procès, en sollicitant en personne les juges de la compagnie à laquelle il est attaché, & qu'il a consulté & fourni aux frais de l'affaire. Il faut le concours de ces trois circonstances, pour que l'officier soit réputé avoir fait son fait propre ; & au cas que le fait soit prouvé, on peut évoquer du chef de cet officier, comme s'il étoit véritablement partie. Voyez l'ordonnance des évocations, art. 68. & suiv. & ce qui a été dit ci-devant au mot EVOCATION. (A)

FAIT, (question de) est celle dont la décision se tire des circonstances particulieres de l'affaire, & non d'un point de droit. Voyez QUESTION. (A)

FAITS DE REPROCHES, sont les causes pour lesquelles un témoin peut être recusé comme suspect. (A)

FAITS SECRETS, sont ceux que l'on ne signifie point à la partie qui doit subir interrogatoire sur faits & articles, mais que l'on donne en particulier & séparément au juge ou commissaire qui fait l'interrogatoire, pour être par lui proposés comme d'office, afin que la partie n'ait pas le tems d'étudier ses réponses ; comme cela paroît autorisé par l'article 7. du titre x. de l'ordonnance de 1667. (A)

FAIT VAGUE, est celui qui ne spécifie aucune circonstance précise ; par exemple si celui qui articule le fait se contente de dire qu'un tel lui a fait du tort, sans dire en quoi on lui a fait tort, & sans expliquer la qualité & la valeur du dommage. Voy. FAIT CIRCONSTANCIE. (A)

FAIT, (voie de) c'est lorsqu'un particulier fait de son autorité privée quelque entreprise sur autrui, soit pour se mettre en possession d'un héritage, soit pour abattre des arbres, exploiter des grains, ou lorsque prétendant se faire justice à lui-même, il commet quelque excès en la personne d'autrui. Les voies de fait sont toutes défendues. Voyez VOIES DE FAIT. (A)

FAIT, en terme de Commerce, signifie ce qui est consommé, dont on est convenu. On dit en ce sens, un prix fait, un compte fait, un marché fait, pour dire un prix fixé, un compte arrêté, un marché conclu.

On appelle aussi prix fait, un prix certain qu'on ne veut ni augmenter, ni diminuer. Dict. de Comm. de Trév. & Chamb. (G)

FAIT DES MARCHANDS, (Commerce) qu'on nomme autrement droit de boîte, est un droit qui se leve sur les bateaux qui navigent sur la riviere de Loire, pour l'entretien des chemins & chaussées, & pour la sûreté de la navigation. Voyez DROIT & COMPAGNIE. Dict. de Comm. & Chamb. (G)

FAIT, (Marine) Vent fait se dit lorsque le vent a soufflé assez également pendant quelque tems d'un même côté, & que l'on croit qu'il s'y maintiendra. (Z)


FAITAGES. m. (Charp.) est une piece de bois qui va d'une ferme à une autre ferme, & sert à porter le bout des chevrons par le haut. Voyez les Pl. du Charpentier.

FAITAGE, ou FETAGE, (Jurisprud.) festagium, est un droit qui se paye annuellement au seigneur par chaque propriétaire pour le faîte de sa maison, c'est-à-dire pour la faculté qui lui a été accordée d'avoir fait élever une maison dans le lieu. Il en est parlé dans les coûtumes de Berri : tit. vj. art. 3. Meneston sur Cher, art. 19. Dunois, art. 26. & 27. & au procès-verbal de la coûtume de Dourdan. Le roi au lieu de cens, leve en la ville de Vierson un droit de faîtage, qui est de cinq sous pour chaque faîte de maison. Il en est aussi parlé dans les preuves de la maison de Chatillon, liv. III. p. 41, dans un titre de l'an 1226 ; dans la confirmation des coûtumes de Lorris, pour la ville de Sancerre, accordée par Louis II. comte de Sancerre, en 1327. Les comtes de Blois levoient un pareil droit à Romorentin, suivant une charte de la comtesse Isabelle, de l'an 1240. Voyez la Thaumassierre, sur la coûtume de Berri, tit. vj. art. 3. (A)

FAITAGE ou DROIT DE FAITAGE, festagium, se prend aussi pour le droit qui appartient en certains lieux aux habitans, de prendre dans les bois du seigneur une piece de bois pour servir de comble ou faîte à leur maison. Voyez Brillon, au mot Festagium. Voyez ci-après FETAGE. (A)

FAITE, voyez FETAGE.


FAITIEREvoyez LUCARNE.

FAITIERE, (Tuile, Couvreur) c'est ainsi qu'on appelle des tuiles cintrées dont on fait le faîtage des combles : on les scelle en plâtre en forme de crête de coq. On s'en sert aussi sur les combles couverts en ardoises, lorsqu'on ne veut pas faire la dépense de faitage de plomb.

FAITIERE, en termes de Potier de terre, c'est la matiere applatie dans le moule dont on fait le carreau. Voyez POTIER DE TERRE.


FAIXvoyez l'article CHARGE.

FAIX DE PONT, (Marine) ce sont des planches épaisses & étroites, qui sont entaillées pour mettre sur les baux, dans la longueur du vaisseau depuis l'avant jusqu'à l'arriere de chaque côté, à-peu-près au tiers de la largeur du bâtiment ; les barrots y sont aussi entés pour affermir le pont qui repose dessus. Il y a aussi des faix de pont qui viennent jusqu'à la largeur des écoutilles, & qui servent à les borner : ceux qui sont posés derriere les mâts, avancent plus vers le milieu du vaisseau que ceux qui sont le long des écoutilles. Leurs entailles sous les baux doivent être de la moitié de leur épaisseur, & il doit y avoir aussi un pouce d'entaille dans le dessus de bau pour les y loger & les entretenir ensemble.

On donne souvent aux faix de pont, le quart de l'épaisseur de l'étrave, & de largeur un quart plus que l'épaisseur de l'étrave. (Z)


FAKIRou FAQUIR, s. m. (Hist. mod.) espece de dervis ou religieux mahométan, qui court le pays & vit d'aumônes.

Le mot fakir est arabe, & signifie un pauvre ou une personne qui est dans l'indigence ; il vient du verbe fakara, qui signifie être pauvre.

M. d'Herbelot prétend que fakir & derviche sont des termes synonymes. Les Persans & les Turcs appellent derviche un pauvre en général, tant celui qui l'est par nécessité, que celui qui l'est par choix & par profession. Les Arabes disent fakir dans le même sens. De-là vient que dans quelques pays mahométans les religieux sont nommés derviches, & qu'il y en a d'autres où on les nomme fakirs, comme l'on fait particulierement dans les états du Mogol. Voyez DERVIS.

Les fakirs vont quelquefois seuls & quelquefois en troupe. Quand ils vont en troupe, ils ont un chef ou supérieur que l'on distingue par son habit. Chaque fakir porte un cor, dont il sonne quand il arrive en quelque lieu & quand il en sort. Ils ont aussi une espece de racloir ou truelle pour racler la terre de l'endroit où ils s'asseyent & où ils se couchent. Quand ils sont en bande, ils partagent les aumônes qu'ils ont eues par égales parties, donnent tous les soirs le reste aux pauvres, & ne reservent rien pour le lendemain.

Il y a une autre espece de fakirs idolatres, qui menent le même genre de vie. M. d'Herbelot rapporte qu'il y a dans les Indes huit cent mille fakirs mahométans, & douze cent mille idolatres, sans compter un grand nombre d'autres fakirs, dont la pénitence & la mortification consistent dans des observances très-pénibles. Quelques-uns, par exemple, restent jour & nuit pendant plusieurs années dans des postures extrèmement génantes. D'autres ne s'asseyent ni ne se couchent jamais pour dormir, & demeurent suspendus à une corde placée pour cet effet. D'autres s'enferment neuf ou dix jours dans une fosse ou puits, sans manger ni boire : les uns levent les bras au ciel si longtems, qu'ils ne peuvent plus les baisser lorsqu'ils le veulent ; les autres se brûlent les pieds jusqu'aux os ; d'autres se roulent tout nuds sur les épines. Tavernier, &c. O miseras hominum mentes ! On se rappelle ici ce beau passage de saint Augustin : Tantus est perturbatae mentis & sedibus suis pulsae furor, ut sic dii placentur quemadmodum ne homines quidem saeviunt.

Une autre espece de fakirs dans les Indes sont des jeunes gens pauvres, qui, pour devenir moulas ou docteurs, & avoir dequoi subsister, se retirent dans les mosquées où ils vivent d'aumône, & passent le tems à l'étude de leur loi, à lire l'alcoran, à l'apprendre par coeur, & à acquérir quelques connoissances des choses naturelles.

Les fakirs mahométans conservent quelque reste de pudeur, mais les idolatres vont tout nuds comme les anciens gymnosophistes, & menent une vie très débordée. Le chef des premiers n'est distingué de ses disciples, que par une robe composée de plus de pieces de différentes couleurs, & par une chaîne de fer de la longueur de deux aunes qu'il traîne attachée à sa jambe. Dès qu'il est arrivé en quelque lieu, il fait étendre quelques tapis à terre, s'assied dessus, & donne audience à ceux qui veulent le consulter : le peuple l'écoute comme un prophete, & ses disciples ne manquent pas de le préconiser. Il y a aussi des fakirs qui marchent avec un étendart, des lances, & d'autres armes ; & sur tout les nobles qui prennent le parti de la retraite, abandonnent rarement ces anciennes marques de leur premier état. D'Herbelot, biblioth. orient. & Chambers. (G)


FALACAS. f. (Hist. mod.) bastonnade que l'on donne aux chrétiens captifs dans Alger. Le Falaca est proprement une piece de bois d'environ cinq piés de long, troüée ou entaillée en deux endroits, par où l'on fait passer les piés du patient, qui est couché à terre sur le dos, & lié de cordes par les bras. Deux hommes le frappent avec un bâton ou un nerf de boeuf sous la plante des piés, lui donnent quelquefois jusqu'à 50 ou 100 coups de ce nerf de boeuf, selon l'ordonnance du patron & du juge, & souvent pour une faute très-legere. La rigueur des châtimens s'exerce dans tous pays en raison du despotisme. Art. de M(D.J.)


FALACER(Mythol.) dieu des Romains, dont Varron ne nous a transmis que le nom. La seule chose que nous en sachions, c'est qu'entre les Flamens il y en avoit un qui étoit surnommé Flamen Falacer, de ce dieu passé de mode.


FALAISES. f. (Marine) c'est ainsi qu'on appelle les côtes de la mer qui sont élevées & escarpées. (Z)


FALAISERv. n. la mer falaise, terme peu usité, pour dire que la mer vient frapper & se briser contre une falaise ou une côte escarpée. (Z)


FALARIQUES. f. (Art. milit.) c'étoit une espece de dard composé d'artifice, qu'on tiroit avec l'arc contre les tours des assiégés pour y mettre le feu.

La falarique étoit beaucoup plus grosse que le malleolus, autre espece de dard enflammé, qui servoit à mettre le feu aux maisons ; lequel feu ne pouvoit s'éteindre avec de l'eau, mais seulement en l'étouffant avec de la poussiere.

Tite-Live en parlant du siége de Sagonte en Espagne, donne trois piés de longs à la falarique ; mais Silius Italicus, en racontant le même siége, fait mention d'une falarique beaucoup plus terrible ; c'étoit une poutre ferrée à plusieurs pointes, chargée de feux d'artifice, qui étoit jettée par la catapulte ou par la baliste. Daniel, hist. de la milice franç. (Q)


FALBALAS. m. bandes d'étoffe plissées & festonées, qui s'appliquent sur les robes & jupons des femmes. C'est la garniture des jupons qui est particulierement appellée falbala ; elle est connue aussi sous le nom de volans ; celle des robes s'appelle communément pretintaille. Les falbalas sont placés par étages autour du jupon ; cette mode est, dit-on, fort ancienne mais le mot est nouveau.

On conte que deux de ces hommes chargés de modes & de ridicules, & qui se ruinent pour être aimables, traversoient les salles du palais ; les petites marchandes leur offrirent de tout selon l'usage : il n'existe rien, dit l'un, que l'on ne trouve ici ; vous y trouverez même, répondit l'autre, ce qui n'existe pas : inventez un mot qui ne soit qu'un son sans idée, toutes ces femmes y en attacheront une ; falbala fut le mot qui s'offrit, & des garnitures de robes furent présentées avec assurance sous ce nom qui venoit d'être fait, & qu'elles porterent depuis. Voyez l'article ETYMOLOGIE.

Les savans amateurs de l'antiquité feroient remonter, s'ils pouvoient, l'origine des falbalas jusqu'au déluge ; c'est bien assez pour l'honneur de cette mode, qu'elle ait passé des Perses aux Romains : divers législateurs ennemis du luxe l'ont, dit-on, condamnée ; mais les graces & le goût ne reçoivent de lois que de l'amour & du plaisir.

Cette grande roue du monde qui ramene tous les évenemens, ramene aussi toutes les modes, & fait reparoître aujourd'hui les falbalas avec plus d'éclat que jamais ; les plus riches étoffes en sont ornées, les plus communes en reçoivent du relief, & toutes les femmes, les belles, les laides, les coquettes & les prudes, ont des falbalas jusque sur leurs jupons les plus intimes : les dévotes même en portent sous le nom de propreté recherchée : on renonce plus facilement au plaisir d'aimer qu'au desir de plaire.

FALBALA, en terme de Boutonnier, est une longueur de bouillon, attaché en demi-cercle à côté de la zone sur le roste, dans les espaces où le cerceau seul paroît.


FALCADES. f. (Manége) action provoquée par la subtilité avec laquelle, dans une allure promte & pressée, le cavalier retenant le devant & diligentant le derriere, oblige ce même derriere à des tems si courts, si subits, & si près de terre, que les hanches coulent en quelque façon ensemble, les piés qui terminent l'extrémité postérieure parvenant jusqu'à la ligne de direction du centre de gravité du cheval.

Rien n'est plus capable d'en ruiner les reins & les jarrets. Ces parties vivement & fortement employées dans les falcades, ne doivent point être sollicitées & assujetties à des mouvemens de cette nature, qu'elles n'ayent acquis le jeu, la souplesse, & la facilité qu'ils exigent. Quand on supposeroit même dans l'animal une grande legereté d'épaule & de tête, une obéissance exacte, beaucoup de sensibilité, toute l'aisance & toute la franchise qu'il est possible de desirer, il seroit toûjours très-dangereux de le soûmettre fréquemment à de pareilles épreuves ; on l'aviliroit incontestablement, ou on le détermineroit enfin à forcer la main & à fuir.

Les effets que produisent les falcades multipliées sur des chevaux nerveux, faits, & confirmés, nous indiquent tout ce que nous aurions à redouter de ces leçons hasardées sur des chevaux qui n'auroient ni vigueur, ni ressource, qui pécheroient par l'incapacité de leurs membres, que l'âge n'auroit point encore fortifiés, & auxquels le travail & l'exercice n'auroient point suggéré l'intelligence des différens mouvemens de la main, du trot uni, du galop soûtenu, de l'arrêt, du reculer, du partir, &c.

Elles ne peuvent être aussi que très-préjudiciables à ceux qui montrent de la fougue & de l'appréhension, comme à ceux qui tiennent du ramingue, qui retiennent leurs forces en courant, qui sont disposés à parer sans y être invités, qui parent court & sur les épaules, quoiqu'ils soient naturellement relevés & legers à la main à toute autre action ; car souvent l'imperfection des reins & des jarrets occasionne des fautes contraires ; c'est ainsi qu'un cheval dont ces parties sont foibles n'ose consentir à l'arrêt, tandis qu'un autre cheval dans lequel nous observons la même foiblesse, mais plus de vivacité & plus d'ardeur, pare en employant tout-à-coup toute la résolution dont il est doüé, comme s'il cherchoit à hâter la fin de la douleur que lui cause la violence du parer. Celui-ci ne se rassemble que trop. Bien loin de lui demander de falquer en parant, on doit exiger qu'il forme son arrêt lentement, en traînant, pour ainsi dire, en rallentissant insensiblement son action, & en évitant que le derriere se précipite.

Du reste l'arrêt du galop précédé de deux ou trois falcades appropriées à la nature de l'animal, & proportionnées à sa vigueur & à sa force, allegerit son devant, rend les mouvemens de l'arriere-main infiniment libres, accoûtume les hanches à accompagner les épaules, assûre la tête & la queue, & perfectionne enfin l'appui. Communément on prévient le moment de l'arrêt par l'accélération ou l'accroissement de la vîtesse de cette allure. La falcade après une course violente, est d'autant moins pénible qu'elle est presque naturelle ; le derriere embrassant beaucoup de terrein à chaque tems, il ne s'agit que de rabattre les hanches, en les contraignant par le port réitéré de la main à soi, l'instant où elles se détachent de terre ; si l'action de la main est en raison des effets qu'elle doit opérer, & que les aides des jambes du cavalier viennent au secours de la croupe, que les aides peu mesurées de la main pourroient trop ralentir, le cheval falquera inévitablement. Je dois ajoûter que l'instant précis de l'arrêt, est celui de la foulée du devant ; soudain les piés de derriere s'approchent, & le mouvement naturel qui suivra cette action étant la relevée de ce même devant, l'animal assujetti déjà par les falcades ne pourra que parer entierement sur les hanches.

On peut encore faire falquer un cheval, sans préméditer de l'arrêter. Si du petit galop je passe à un galop plus pressé, & que j'augmente ou que je fortifie de plus en plus cette allure, je rentrerai dans le premier mouvement, & j'appaiserai la vivacité de la derniere action par deux ou trois falcades, qui disposeront mon cheval à une allure plus soûtenue, plus cadencée, plus lente, & plus sonore. Aussi voyons-nous que dans les passades, & lorsque nous parvenons à leurs extrémités, nous demandons deux ou trois falcades à l'animal, pour le préparer à fournir tout de suite la volte, ses forces étant unies.

Je ne me rappelle pas, au surplus, quel est l'auteur qui recommande des pesades au bout de la ligne droite & avant d'entamer cette volte : je suis assûré d'avoir lû cette maxime dans Fréderic Grisone ou dans Caesar Fiaschi. Le fait n'est point assez important pour que je me livre à l'ennui de parcourir de nouveau leur ouvrage ; j'observerai seulement que cette action est superflue, puisqu'on peut sans y avoir recours asseoir le cheval, & le disposer par conséquent à l'accomplissement parfait de la volte. En second lieu, celui que l'on auroit habitué à des pesades avant d'effectuer l'action de tourner, pour peu qu'il fût renfermé s'éleveroit simplement du devant & seroit sujet à s'arrêter. Enfin cette habitude seroit d'autant plus dangereuse, que si l'on considere que les passades constituent toute la manoeuvre que des cavaliers pratiquent dans un combat singulier, on sera forcé d'avoüer que les pesades feroient perdre un tems considérable au cheval, & pourroient dans une circonstance où tous les instans sont précieux, coûter la vie à quiconque se conformeroit à ce principe. (e)


FALCIDIEsub. f. (Jurisprud.) Voyez QUARTE FALCIDIE.


FALCKENBERG(Géog.) petite ville maritime de Suede, dans le Halland sur la mer Baltique. Long. 29. 55. lat. 56. 54.


FALERNE(Geog. anc. & mod.) c'étoit une montagne de l'Italie, que les anciens appelloient aussi le mont Massique. Elle étoit proche de Sinuesse ; les vins en étoient excellens. Cette montagne s'appelle aujourd'hui Rocca di mondragone, monte Massico. L'endroit où elle s'éleve, est une partie de ce que nous comprenons dans la terre de Labour.


FALLOURDES. f. terme de Commerce, amas de bois fait des perches qui ont servi à construire les trains, & qu'on a coupées de la longueur d'une buche de bois de moule.


FALMOUTH(Géog.) c'est peut-être la Voliba de Ptolomée : bourg & port de mer sur la côte méridionale de Cornoüailles. Falmouth signifie l'embouchure de la Fale, parce que ce havre est l'embouchure de cette riviere. C'est un des meilleurs ports d'Angleterre, fortifié par le château de Mandai & le fort de Pindennis bâtis par Henri VIII. C'est de Falmouth que partent les paquebots pour Lisbonne. Long. 12. 36. lat. 50. 15. (D.J.)


FALQUERv. act. faire falquer un cheval ; ce cheval a très-bien marqué son arrêt après avoir falqué ; ce cheval n'a falqué que pour passer à une allure plus lente & plus soûtenue. Voyez FALCADE. (e)


FALSIFICATEURS. m. (Jurisp.) Voyez ci-après FAUSSAIRE.


FALSIFICATIONS. f. (Jurisprud.) est l'action par laquelle quelqu'un falsifie une piece qui étoit véritable en elle-même. Il y a de la différence entre fabriquer une piece fausse & falsifier une piece. Fabriquer une piece fausse, c'est fabriquer une piece qui n'existoit pas, & lui donner un caractere supposé ; au lieu que falsifier une piece, c'est retrancher ou ajoûter quelque chose à une piece véritable en elle-même, pour en induire autre chose que ce qu'elle contenoit : du reste l'une & l'autre action est également un faux. Voyez ci-après FAUX. (A)


FALSTER(Géog.) petite île de la mer Baltique. au royaume de Danemark, & abondante en grains ; Nicopingue en est la capitale. Long. 18. 50-59. 26. lat. 55. 50-56. 50. (D.J.)


FALTRANCK(Medecine) mot allemand que nous avons adopté, & qui signifie boisson contre les chûtes : c'est ce que nous appellons vulnéraires suisses.

Le faltranck est un mélange des principales herbes & fleurs vulnéraires que l'on a ramassées, choisies, & fait secher pour s'en servir en infusion : ces herbes sont les feuilles de pervenche, de sanicle, de véronique, de bugle, de pié-de-lion, de mille-pertuis, de langue de cerf, de capillaire, de pulmonaire, d'armoise, de bétoine, de verveine, de scrophulaire, d'aigre-moine, de petite centaurée, de piloselle, &c. On y ajoûte des fleurs de pié-de-chat, d'origanum, de vulnéraire rustique, de brunelle, &c. Chacun peut le faire à sa volonté : la classe des herbes vulnéraires est immense.

Ce faltranck nous vient de Suisse, d'Auvergne, des Alpes. Il est estimé bon dans les chûtes, dans l'asthme & la phthysie, pour les fievres intermittentes, pour les obstructions, pour les regles supprimées, pour les rhumes invétérés, pour la jaunisse : on y ajoûte de l'absinthe, de la racine de gentiane pour exciter l'appétit, de la petite sauge, de la primevere pour le rendre céphalique ; enfin on peut remplir avec ce remede mille indications, on peut couper l'infusion des herbes vulnéraires avec du lait, & le prendre à la façon du thé avec du sucre : cette infusion, lorsque les herbes ont été bien choisies, est fort agréable au goût, & bien des personnes la préferent au thé, sitôt qu'elles y sont habituées. (b)


FALUNIERESS. m. (Hist. nat. Minéralog.) c'est un amas considérable formé, ou de coquilles entieres, qui ont seulement perdu leur luisant & leur vernis, ou de coquilles brisées par fragmens & réduites en poussiere, ou de débris de substances marines, de madrépores, de champignons de mer, &c.... & l'on donne le nom de falun à la portion des coquilles qui est la plus divisée, & à celle qui n'est plus qu'une poussiere. Les falunieres de Touraine ont trois grandes lieues & demie de longueur sur une largeur moins considérable, mais dont les limites ne sont pas si précisément connues : cette étendue comprend depuis la petite ville de Sainte-Maure, jusqu'au Mantelan, & renferme les paroisses circonvoisines de Sainte-Catherine de Fierbois, de Louan, de Bossée.

Le falun n'est point une matiere épaisse ; c'est un massif, dont l'épaisseur n'est pas déterminée : on sait seulement qu'il a plus de vingt piés de profondeur.

Voilà donc un banc de coquilles d'environ neuf lieues quarrées de surface, sur une épaisseur au moins de vingt piés. D'où vient ce prodigieux amas dans un pays éloigné de la mer de plus de trente-six lieues ? comment s'est-il formé ?

Les paysans, dont les terres sont en ce pays naturellement stériles, exploitent les falunieres, ou creusent leurs propres terres, enlevent le falun, & le répandent sur leurs champs : cet engrais les rend fertiles, comme ailleurs la marne & le fumier.

Mais on n'exploite d'entre les falunieres, que celles qu'on peut travailler avec profit. On commence donc à chercher à quelle profondeur est le falun : il se montre quelquefois à la surface ; mais ordinairement, il est recouvert d'une couche de terre de quatre piés d'épaisseur. Si la couche de terre a plus de huit à neuf piés, il est rare qu'on fasse la fouille : les endroits bas, aquatiques, peu couverts d'herbes, promettent du falun proche de la terre.

Quand on a percé un trou, on en tire dans le jour tout ce qu'on en peut tirer. Le travail demande de la célérité, l'eau se présentant de tous côtés pour remplir le trou à mesure qu'on le rend profond ; on l'épuise, à mesure qu'on travaille.

Il est rare qu'on employe moins de quatre-vingt ouvriers à la fois ; on en assemble souvent plus de cent cinquante.

Les trous sont à-peu-près quarrés ; les côtés en ont jusqu'à trois ou quatre toises de longueur : la premiere couche de terre enlevée, & le falun qui peut être tiré, jetté sur les bords du trou, le travail se partage ; une partie des travailleurs creuse, l'autre épuise l'eau.

A mesure qu'on creuse, on laisse des retraites en gradins, pour placer les ouvriers : on répand des ouvriers sur ces gradins, depuis le bord du trou jusqu'au fond de la miniere, où les uns puisent l'eau à seau, & d'autres le falun. L'eau & le falun montent de main en main : l'eau est jettée d'un côté du trou, & le falun d'un autre.

On commence le travail de grand matin : on est forcé communément de l'abandonner sur les trois ou quatre heures après-midi.

On ne revient plus à un trou abandonné : on trouve moins pénible ou plus avantageux d'en percer un second, que d'épuiser le premier de l'eau qui le remplit. Cette eau filtrée à-travers les lits de coquille est claire, & n'a point de mauvais goût.

Jamais on n'a abandonné un trou faute de falun, quoiqu'on ait pénétré jusqu'à vingt piés.

Le lit de falun n'est mêlé d'aucune matiere étrangere : on n'y trouve ni sable, ni pierre, ni terre. Il seroit sans-doute très-intéressant de creuser en plus d'endroits, & le plus bas qu'il seroit possible, afin de connoître la profondeur de la faluniere.

On ouvre communément les falunieres vers le commencement d'Octobre : on craint moins l'affluence des eaux ; & c'est le tems des labours. On fouille quelquefois au printems, mais cela est rare.

Quand le falun a été tiré, & qu'il est égoutté, on l'étend dans les champs. Il y a des terres qui en demandent jusqu'à trente à trente-cinq charretées par arpent : il y en a d'autres pour lesquelles quinze à vingt suffisent. On ne donne aux terres aucune préparation particuliere : on laboure comme à l'ordinaire, & l'on étend le falun comme le fumier.

Il y a de la marne dans les environs des falunieres ; mais elle ne vaut rien pour les terres auxquelles le falun est bon.

Ces dernieres ne produisent naturellement que des brieres ; les herbes y naissent à peine : on les appelle dans le pays des bornais ; la moindre pluie les bat & les affaisse ; le falun répandu les soûtient. Voilà le principe de la fertilisation qu'elles en reçoivent.

Sur l'observation que le falun & la marne ne fertilisoient pas également les terres, M. de Reaumur a conclu que la nature de ces engrais étoit entierement différente. Mais il en devoit seulement conclure qu'il y avoit des terres qui s'affaissant plus ou moins facilement, demandoient un engrais qui écartât plus ou moins leurs molécules ; & c'est l'effet que doivent produire des débris de coquilles plus ou moins divisées & détruites, comme elles le sont dans le falun, dans la marne & dans la craie, qui n'ont, selon toute apparence, que cette seule différence relative à leur action sur les terres qu'elles fertilisent ou ne fertilisent point.

Une terre une fois falunée, l'est pour trente ans : son effet est moins sensible la premiere année, que dans les suivantes ; alors le falun est répandu plus uniformément. Les terres falunées deviennent très fertiles.

Le falun tiré après les premieres couches, est extrèmement blanc : les coquilles entieres qu'on y remarque, sont toutes placées horisontalement & sur le plat. D'où il est évident qu'on ne peut en expliquer l'amas par un mouvement violent & troublé, qui offriroit un spectacle d'irrégularités qu'on ne remarque point dans les falunieres.

Les bancs des falunieres ont des couches distinctes ; autre preuve que la faluniere est le résultat de plusieurs dépôts successifs, & qu'elle est l'ouvrage du séjour constant & durable d'une mer assise & tranquille, ou du moins se mouvant d'un mouvement très-lent.

On y trouve les coquilles les plus communes du Poitou, comme les palourdes, lavignans, huîtres, mais elles abondent aussi en especes inconnues sur les côtes ; telles que les meres-perles, la concha imbricata, des huîtres différentes des nôtres, la plûpart des coquilles contournées en spirales, soit rares, soit communes, des madrépores, des rétipores, des champignons de mer, &c.

Ces corps s'étant amassés successivement, & ayant séjournés un tems infini sous les eaux, ils ont eu celui de se diviser, & de former un massif uniforme, sans inégalité, sans vuide, sans rupture, &c. Voyez les mémoires & l'hist. de l'académie, année 1720.


FAMAGOUSTES. f. (Géog.) anciennement Arsinoë, ville de l'Asie, sur la côte orientale de l'ile de Chypre, défendue par deux forts, & prise par les Turcs sur les Vénitiens en 1571, après un siége de dix mois, dont tous les historiens ont parlé. Voyez de Thou, liv. XLIX. le Pelletier, hist. de la guerre de Chypre, liv. III. Tavernier, voyage de Perse ; Justinian, hist. Vénet. &c. Elle est à 12 lieues nord-est de Nicosie. Long. 52d. 40'. lat. 35d. Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.


FAME(Jurisprud.) en style de Palais, est synonyme de réputation. On rétablit un homme en sa bonne fame & renommée, lorsqu'ayant été noté de quelque jugement qui emportoit ignominie, il parvient dans la suite à se purger des faits qui lui étoient imputés, & qu'on le remet dans tous ses honneurs. (A)


FAMILIARITÉ(Morale) c'est une liberté dans les discours & dans les manieres, qui suppose entre les hommes de la confiance & de l'égalité. Comme on n'a pas dans l'enfance de raison de se défier de son semblable, comme alors les distinctions de rang & d'état ou ne sont pas, ou sont imperceptibles, on n'apperçoit rien de contraint dans le commerce des enfans. Ils s'appuient sans crainte sur tout ce qui est homme : ils déposent leurs secrets dans les coeurs sensibles de leurs compagnons : ils laissent échapper leurs goûts, leurs espérances, leur caractere. Mais les compagnons deviennent concurrens, & enfin rivaux ; on ne court plus ensemble la même carriere ; on s'y rencontre, on s'y presse, on s'y heurte ; & bien-tôt on n'y marche plus qu'à couvert & avec précaution.

Mais ce sont sur-tout les distinctions de rangs & d'état, plus que la concurrence dans le chemin de la fortune, ou la rivalité dans les plaisirs, qui font disparoître dans l'âge mûr la familiarité du premier âge.

Elle reste toûjours dans le peuple : il la conserve même avec ses supérieurs, parce qu'alors par une sotte illusion de l'amour-propre, il croit s'égaler à eux. Le peuple ne cesse d'être familier que par défiance, & les grands que par la crainte de l'égalité. Ce qu'on appelle maintien, noblesse dans les manieres, dignité, représentation, sont des barrieres que les grands savent mettre entr'eux & l'humanité. Ils sont ennemis de la familiarité, & quelques-uns même la craignent avec leurs égaux. Les uns qui prétendent à une considération qu'on ne peut accorder qu'à leur rang, & qu'on refuseroit à leur personne, s'élevent par leur état au-dessus de tout ce qui les entoure, à proportion qu'ils prétendent plus, & qu'ils méritent moins. D'autres qui ont cette dureté de coeur, qu'on n'a que trop souvent quand on n'a point eu besoin des hommes, gênent les sentimens qu'ils inspirent, parce qu'ils ne pourroient les rendre. Ils aiment mieux qu'on leur marque du respect & des égards, parce qu'ils rendront des procédés & des attentions. Ils sont à plaindre de peu sentir, mais à admirer s'ils sont justes.

Il y a dans tous les états des hommes modestes & vertueux, qui se couvrent toûjours de quelques nuages ; ils semblent qu'ils veulent dérober leurs vertus à la profanation des loüanges ; dans l'amitié même, ils ne se montrent pas, mais ils se laissent voir.

La familiarité est le charme le plus séduisant & le lien le plus doux de l'amitié : elle nous fait connoître à nous-mêmes ; elle développe les hommes à nos yeux ; c'est par elle que nous apprenons à traiter avec eux : elle donne de l'étendue & du ressort au caractere : elle lui assûre sa forme distinctive : elle aide un naturel aimable à sortir des entraves de la coûtume, & à mépriser les détails minutieux de l'usage : elle répand, sur tout ce que nous sommes, l'énergie & les graces (voyez GRACE) : elle accélere la marche des talens, qui s'animent & s'éclairent par les conseils libres de l'amitié : elle perfectionne la raison, parce qu'elle en exerce les forces : elle nous fait rougir : elle nous guérit des petitesses de l'amour-propre : elle nous aide à nous relever de nos fautes : elle nous les rend utiles. Hé ! comment des ames vertueuses pourroient-elles regretter de frivoles démonstrations de respect, quand on les en dédommage par l'amour & par l'estime ? Voyez EGARDS.


FAMILIERSS. m. pl. (Hist. mod.) nom que l'on donne en Espagne & en Portugal aux officiers de l'inquisition, dont la fonction est de faire arrêter les accusés. Il y a des grands, & d'autres personnes considérables, qui, à la honte de l'humanité, se font gloire de ce titre odieux, & vont même jusqu'à en exercer les fonctions. Voyez INQUISITION. (G)


FAMILISTESS. m. pl. (Hist. eccles.) hérétiques qui eurent pour chef David-George Delft. Cette secte s'appella la famille d'amour ou de charité, & leur doctrine eut pour base deux principes qu'on ne peut trop recommander aux hommes en général ; c'est de s'aimer réciproquement, quelque différence qu'il puisse y avoir entre leurs sentimens sur la religion, & d'obéir à toutes les puissances temporelles, quelques tyranniques qu'elles soient. Delft se croyoit venu pour rétablir le royaume d'Israël : il faisoit assez peu de cas de Moyse, des Prophetes, & de Jesus-Christ : il prétendoit que le culte qu'ils avoient prêché sur la terre, étoit incapable de conduire les hommes à la béatitude ; que ce privilége étoit réservé à sa morale ; qu'il étoit le vrai messie ; & qu'il ne mourroit point, ou qu'il ressusciteroit : il eut des disciples qui ajoûterent à son système d'autres opinions de cette nature : ils soûtinrent que toutes les actions de l'impie sont nécessairement autant de péchés, & que les fautes sont remises à celui qui a recouvré l'amour de Dieu.


FAMILLE deourbes, s. f. (Géom.) Voyez l'article COURBE.

FAMILLE, (Droit nat.) en latin, familia. Société domestique qui constitue le premier des états accessoires & naturels de l'homme.

En effet, une famille est une société civile, établie par la nature : cette société est la plus naturelle & la plus ancienne de toutes : elle sert de fondement à la société nationale ; car un peuple ou une nation, n'est qu'un composé de plusieurs familles.

Les familles commencent par le mariage, & c'est la nature elle-même qui invite les hommes à cette union ; de-là naissent les enfans, qui en perpétuant les familles, entretiennent la société humaine, & réparent les pertes que la mort y cause chaque jour.

Lorsqu'on prend le mot de famille dans un sens étroit, elle n'est composée, 1°. que du pere de famille : 2°. de la mere de famille, qui suivant l'idée reçue presque par-tout, passe dans la famille du mari : 3°. des enfans qui étant, si l'on peut parler ainsi, formés de la substance de leurs pere & mere, appartiennent nécessairement à la famille. Mais lorsqu'on prend le mot de famille dans un sens plus étendu, on y comprend alors tous les parens ; car quoiqu'après la mort du pere de famille, chaque enfant établisse une famille particuliere, cependant tous ceux qui descendent d'une même tige : & qui sont par conséquent issus d'un même sang, sont regardés comme membres d'une même famille.

Comme tous les hommes naissent dans une famille, & tiennent leur état de la nature même, il s'ensuit que cet état, cette qualité ou condition des hommes, non-seulement ne peut leur être ôtée, mais qu'elle les rend participans des avantages, des biens, & des prérogatives attachées à la famille dans laquelle ils sont nés ; cependant l'état de famille se perd dans la société par la proscription, en vertu de laquelle un homme est condamné à mort, & déclaré déchû de tous les droits de citoyen.

Il est si vrai que la famille est une sorte de propriété, qu'un homme qui a des enfans du sexe qui ne la perpétue pas, n'est jamais content qu'il n'en ait de celui qui la perpétue : ainsi la loi qui fixe la famille dans une suite de personnes de même sexe, contribue beaucoup, indépendamment des premiers motifs, à la propagation de l'espece humaine ; ajoûtons que les noms qui donnent aux hommes l'idée d'une chose qui semble ne devoir pas périr, sont très-propres à inspirer à chaque famille le desir d'étendre sa durée ; c'est pourquoi nous approuverions davantage l'usage des peuples chez qui les noms même distinguent les familles, que de ceux chez lesquels ils ne distinguent que les personnes.

Au reste, l'état de famille produit diverses relations très-importantes ; celle de mari & de femme, de pere, de mere & d'enfans, de freres & de soeurs, & de tous les autres degrés de parenté, qui sont le premier lien des hommes entr'eux. Nous ne parlerons donc pas de ces diverses relations. Voyez -en les articles dans leur ordre, MARI, FEMME, &c. Article de M(D.J.)

* FAMILLE, (Hist. anc.) Le mot latin familia ne répondoit pas toûjours à notre mot famille. Familia étoit fait de famulia, & il embrassoit dans son acception tous les domestiques d'une maison, où il y en avoit au moins quinze. On entendoit encore par familia, un corps d'ouvriers conduits & commandés par le préfet des eaux. Il y avoit deux de ces corps ; l'un public, qu'Agrippa avoit institué ; & l'autre privé, qui fut formé sous Claude. La troupe des gladiateurs, qui faisoient leurs exercices sous un chef commun, s'appelloit aussi familia : ce chef portoit le nom de lanista.

Les familles romaines, familiae, étoient des divisions de ce qu'on appelloit gens : elles avoient un ayeul commun ; ainsi Caecilius fut le chef qui donna le nom à la gens Caecilia, & la gens Caecilia comprit les familles des Balearici, Calvi, Caprarii, Celeres, Cretici, Dalmatici, Dentrices, Macedonici, Metelli, Nepotes, Numidici, Pii, Scipiones Flacci, & Vittatores. Il y avoit des familles patriciennes & des plébéïennes, de même qu'il y avoit des gentes patriciae & plebeïae : il y en avoit même qui étoient en partie patriciennes & en partie plébéïennes, partim nobiles, partim novae, selon qu'elles avoient eu de tout tems le jus imaginum, ou qu'elles l'avoient nouvellement acquis. On pouvoit sortir d'une famille patricienne, & tomber dans une plébéïenne par dégénération ; & monter d'une famille plébéïenne dans une patricienne, sur-tout par adoption. De-là cette confusion qui regne dans les généalogies romaines ; confusion qui est encore augmentée par l'identité des noms dans les patriciennes & dans les plébéïennes : ainsi quand le patricien Q. Caepio adopta le plébéïen M. Brutus, ce M. Brutus & ses descendans devinrent patriciens, & le reste de la famille de Brutus resta plébéïen. Au contraire, lorsque le plébéïen Q. Métellus adopta le patricien P. Scipio, celui-ci & tous ses descendans devinrent plébéïens, & le reste de la famille des Scipions resta patricien. Les affranchis prirent les noms de leurs maîtres, & resterent plébéïens ; autre source d'obscurités. Ajoûtez à cela que les auteurs ont souvent employé indistinctement les mots gens & familia ; les uns désignant par gens ce que d'autres désignent par familia, & réciproquement : mais ce que nous venons d'observer suffit pour prévenir contre des erreurs dans lesquelles il seroit facile de tomber.

FAMILLE, (Jurispr.) Ce terme a dans cette matiere plusieurs significations différentes.

Famille se prend ordinairement pour l'assemblage de plusieurs personnes unies par les liens du sang ou de l'affinité.

On distinguoit chez les Romains deux sortes de familles ; savoir celle qui l'étoit jure proprio des personnes qui étoient soûmises à la puissance d'un même chef ou pere de famille, soit par la nature, comme les enfans naturels & légitimes ; soit de droit, comme les enfans adoptifs. L'autre sorte de famille comprenoit jure communi tous les agnats, & généralement toute la cognation ; car quoiqu'après la mort du pere de famille chacun des enfans qui étoient en sa puissance, devînt lui-même pere de famille, cependant on les considéroit toûjours comme étant de la même famille, attendu qu'ils procédoient de la même race. Voyez les lois 40. 195. & 196. au ff. de verb. signif.

On entend en Droit par pere de famille, toute personne, soit majeure ou mineure, qui joüit de ses droits, c'est-à-dire qui n'est point en la puissance d'autrui ; & par fils ou fille de famille, on entend pareillement un enfant majeur ou mineur, qui est en la puissance paternelle. Voyez ci-après FILS DE FAMILLE, PERE DE FAMILLE, & PUISSANCE PATERNELLE.

Les enfans suivent la famille du pere, & non celle de la mere ; c'est-à-dire qu'ils portent le nom du pere, & suivent sa condition.

Demeurer dans la famille, c'est rester sous la puissance paternelle.

Un homme est censé avoir son domicile où il a sa famille. ff. 32. tit. j. l. 33.

En matiere de substitution, le terme de famille comprend la lignité collatérale aussi-bien que la directe. Fusarius, de fidei-comm. quest. 351.

Celui qui est chargé par le testateur de rendre sa succession à un de la famille, sans autre désignation, la peut rendre à qui bon lui semble, pourvû que ce soit à quelqu'un de la famille, sans être astreint à suivre l'ordre de proximité. Voyez la Peyrere, lett. F. n. 1. (A)

FAMILLE, dans le Droit romain, se prend quelquefois pour la succession & pour les biens qui la composent, comme quand la loi des douze tables dit, proximus agnatus familiam habeto. L. 195. ff. de verb. signif.

C'est aussi en ce même sens que l'on disoit partage de la famille, familiae erciscundae, pour exprimer le partage des biens de la succession. Voyez digest. lib. X. tit. ij. & cod. lib. III. tit. xxxvj. (A)

FAMILLE DES ESCLAVES, étoit, chez les Romains, le corps général de tous les esclaves, ou quelque corps particulier de certains esclaves destinés à des fonctions qui leur étoient propres, comme la famille des publicaires ; c'est-à-dire de ceux qui étoient employés à la levée des tributs. Voyez la loi 19. dig. de verb. signif. §. 3. (A)

FAMILLE DE L'EVEQUE, dans les anciens titres, s'entend de tous ceux qui composent sa maison, soit officiers, domestiques, commensaux, & généralement tous ceux qui sont ordinairement auprès de lui, appellés familiares. (A)

FAMILLE DU PATRON, c'étoit l'assemblage des esclaves qui étoient sous sa puissance, & même de ceux qu'il avoit affranchis. Voyez la loi 195. digest. de verb. signif. (A)

FAMILLE DES PUBLICAIRES, voyez ce qui en est dit ci-devant à l'article FAMILLE DES ESCLAVES.

FAMILLE, MAISON, synon. on dit la maison de France & la famille royale, une maison souveraine & une famille estimable. C'est la vanité qui a imaginé le mot de maison, pour marquer encore davantage les distinctions de la fortune & du hasard. L'orgueil a donc établi dans notre langue, comme autrefois parmi les Romains, que les titres, les hautes dignités & les grands emplois continués aux parens du même nom, formeroient ce qu'on nomme les maisons de gens de qualité, tandis qu'on appelleroit familles celles des citoyens qui, distingués de la lie du peuple, se perpétuent dans un Etat, & passent de pere en fils par des emplois honnêtes, des charges utiles, des alliances bien assorties, une éducation convenable, des moeurs douces & cultivées ; ainsi, tout calcul fait, les familles valent bien les maisons : il n'y a guere que les Nairos de la côte de Malabar qui peuvent penser différemment. Article de M(D.J.)

FAMILLE, (Hist. nat.) ce terme est employé par les auteurs, pour exprimer un certain ordre d'animaux, de plantes ou d'autres productions naturelles, qui s'accordent dans leurs principaux caracteres, & renferment des individus nombreux, différens les uns des autres à certains égards ; mais qui réunis, ont (si l'on peut parler ainsi) un caractere distinct de famille, lequel ne se trouve pas dans ceux d'aucun autre genre.

Il n'a été que trop commun de confondre dans l'histoire naturelle, les termes de classe, famille, ordre, &c. maintenant le sens déterminé du mot famille, désigne cet ordre vaste de créatures sous lequel les classes & les genres ont des distinctions subordonnées. Parmi les quadrupedes, les divers genres de créatures munies d'ongles, conviennent ensemble dans plusieurs caracteres généraux communs à toutes ; mais elles different des autres animaux onglés, qui ont des caracteres particuliers qui les distinguent ; de cette maniere on ne met point le chat & le cheval dans une même famille.

Pareillement dans l'Icthyologie il y a plusieurs genres de poissons qui s'accordent parfaitement dans certains caracteres communs, & qui different de tous les autres genres par ces mêmes caracteres. La breme & le hareng, quoique différens pour le genre, peuvent être placés dans une même famille, parce que l'un & l'autre ont des caracteres généraux communs ; mais d'un autre côté personne ne s'avisera de mettre le hareng & la baleine dans une même famille.

L'arrangement des corps naturels en familles est d'un usage infini, quand cette distribution est bien faite, & que les divisions sont véritables & justes ; mais il est sans-doute nuisible quand on se conduit autrement, parce qu'il n'entraine que l'erreur & la confusion. Voyez METHODE.

Les divisions des regnes en familles, peuvent être ou artificielles ou naturelles.

Les familles sont artificielles chez tous les anciens naturalistes ; telles sont les distinctions & divisions qu'ils ont faites des plantes, en les fondant sur le lieu de la naissance de ces plantes, sur le tems qu'elles produisent des fleurs ; ou, en fait d'animaux, sur le terme de leur portée, leur maniere de mettre bas ; leur nourriture & leur grandeur. Telles sont encore les divisions générales prises du nombre variable de certaines parties des corps naturels.

L'absurdité de la premiere de ces méthodes saute aux yeux, puisqu'elle requiert une connoissance antécédente des objets avant que de les avoir vûs. Lorsqu'une plante inconnue, un animal, un minéral, est offert à un naturaliste ; comment peut-il savoir par lui-même le tems auquel cette plante vient à fleurir, ou la maniere dont l'animal fait ses petits ? par conséquent il est impossible qu'il puisse le rapporter à sa famille, ou le découvrir parmi les individus de cette famille.

Pour ce qui regarde la derniere méthode de prendre le nombre de certaines parties externes pour constituer le caractere d'une famille, il est aisé d'en prouver l'insuffisance ; car, par exemple, à l'égard des poissons, si l'on prend les nageoires pour regle, ces nageoires ne sont pas toûjours les mêmes, pour le nombre, dans les diverses especes qui appartiennent véritablement & proprement à un genre ; ainsi la perche, le gadus, & autres poissons d'un même genre, ont plus ou moins de nageoires. Voilà donc les erreurs des méthodes artificielles & systématiques.

Mais les familles naturelles, c'est-à-dire tirées de la nature même des êtres, ne sont point sujettes à de tels inconvéniens. Ici tous les genres se rapportent à la même famille, & s'accordent parfaitement dans leurs parties principales. Les divers individus dont ces familles sont composées, se peuvent réduire sous divers genres : ensuite ceux-ci peuvent être arrangés dans leur classe propre ; & plus le nombre des classes sera petit, plus la methode entiere sera nette & facile.

Ces familles naturelles ne doivent être uniquement fondées que sur des caracteres essentiels ; ainsi chez les quadrupedes, il faut les tirer seulement de la figure de leurs piés ou de leurs dents ; dans les oiseaux, la forme ou la proportion du bec pourra former leur caractere ; dans les poissons, la figure de la tête & la situation de la queue seront très-considérées, parce que ce sont des caracteres stables & essentiels.

Enfin, après bien des recherches, il semble que tout le monde animal, minéral, végétal & fossile, peut être ainsi réduit à des familles, à des classes, des genres & des especes ; & par ces secours l'étude de la nature deviendra facile & réguliere. Je ne dis pas que les méthodes de Hill, d'Artedi, de Linnaeus ; &c. soient telles sur cette matiere, qu'on ne puisse à l'avenir les rectifier & les perfectionner ; mais je crois que sans de semblables méthodes l'histoire naturelle ne sera que chaos & que confusion, une science vague, sans ordre & sans principe, telle qu'elle a été jusqu'à ce jour. Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.


FAMISdrap d'or famis, (Commerce) c'est ainsi qu'on appelle à Smyrne certaines étoffes où il y a de la dorure. Ces étoffes sont fabriquées en Europe.


FAMNE(Hist. mod.) mesure suivant laquelle on compte en Suede : c'est la même chose qu'une brasse. Voyez BRASSE.


FANALS. m. TOUR A FEU, s. f. (Marine) c'est un feu allumé sur le haut d'une tour élevée sur la côte ou à l'entrée des ports & des rivieres, pour éclairer & guider pendant la nuit les vaisseaux dans leur route ; c'est ce qu'on nomme plus communément phare. Voyez PHARE. (Z)

FANAL, (Marine) c'est une grosse lanterne que l'on met sur le plus haut de la poupe d'un vaisseau. Voyez Marine, Pl. III. fig. 1. Les fanaux d'un vaisseau de guerre, cotés P. les vaisseaux commandans, comme vice-amiral, lieutenant général, chef d'escadre, portent trois fanaux à la poupe, les autres n'en peuvent porter qu'un.

Le vaisseau Commandant, outre les trois fanaux de poupe, en porte un quatrieme à la grande hune, soit pour faire des signaux, soit pour d'autres besoins.

On nomme aussi fanaux, toutes les lanternes dont on se sert dans les vaisseaux pour y mettre les lumieres dont on a besoin.

Fanal de combat, c'est une lanterne plate d'un côté, qui est formée de sorte qu'on peut l'appliquer contre les côtés d'un vaisseau en-dedans, pour éclairer lorsqu'il faut donner un combat dans la nuit.

Fanal de soute, c'est un gros falot qui sert à renfermer la lumiere pendant le combat, pour éclairer dans les soutes aux poudres.

On se sert aussi de fanaux placés différemment, pour faire les signaux dont on est convenu. (Z)


FANATISMES. m. (Philosophie) c'est un zele aveugle & passionné, qui naît des opinions superstitieuses, & fait commettre des actions ridicules, injustes, & cruelles ; non-seulement sans honte & sans remords, mais encore avec une sorte de joie & de consolation. Le fanatisme n'est donc que la superstition mise en action. Voyez SUPERSTITION.

Imaginez une immense rotonde, un panthéon à mille autels ; & placé au milieu du dôme, figurez-vous un dévot de chaque secte éteinte ou subsistante, aux piés de la divinité qu'il honore à sa façon, sous toutes les formes bisarres que l'imagination a pû créer. A droite, c'est un contemplatif étendu sur une natte, qui attend, le nombril en l'air, que la lumiere céleste vienne investir son ame ; à gauche, c'est un énergumene prosterné qui frappe du front contre la terre, pour en faire sortir l'abondance : là, c'est un saltinbanque qui danse sur la tombe de celui qu'il invoque ; ici c'est un pénitent immobile & muet, comme la statue devant laquelle il s'humilie : l'un étale ce que la pudeur cache, parce que Dieu ne rougit pas de sa ressemblance ; l'autre voile jusqu'à son visage, comme si l'ouvrier avoit horreur de son ouvrage : un autre tourne le dos au midi, parce que c'est-là le vent du démon ; un autre tend les bras vers l'orient, où Dieu montre sa face rayonnante : de jeunes filles en pleurs meurtrissent leur chair encore innocente, pour appaiser le démon de la concupiscence par des moyens capables de l'irriter ; d'autres dans une posture toute opposée, sollicitent les approches de la divinité : un jeune homme, pour amortir l'instrument de la virilité, y attache des anneaux de fer d'un poids proportionné à ses forces ; un autre arrête la tentation dès sa source, par une amputation tout-à-fait inhumaine, & suspend à l'autel les dépouilles de son sacrifice.

Voyez-les tous sortir du temple, & pleins du dieu qui les agite, répandre la frayeur & l'illusion sur la face de la terre. Ils se partagent le monde, & bientôt le feu s'allume aux quatre extrémités ; les peuples écoutent, & les rois tremblent. Cet empire que l'enthousiasme d'un seul exerce sur la multitude qui le voit ou l'entend, la chaleur que les esprits rassemblés se communiquent ; tous ces mouvemens tumultueux augmentés par le trouble de chaque particulier, rendent en peu de tems le vertige général.

Poussez-les dans le désert, la solitude entretiendra le zele : ils descendront des montagnes plus redoutables qu'auparavant ; & la crainte, ce premier sentiment de l'homme, préparera la soûmission des auditeurs. Plus ils diront de choses effrayantes, plus on les croira ; l'exemple ajoûtant sa force à l'impression de leurs discours, opérera la persuasion : des bacchantes & des corybantes feront des millions d'insensés : c'est assez d'un seul peuple enchanté à la suite de quelques imposteurs, la séduction multipliera les prodiges ; & voilà tout le monde à jamais égaré. L'esprit humain une fois sorti des routes lumineuses de la nature, n'y rentre plus ; il erre autour de la vérité, sans en rencontrer autre chose que des lueurs, qui se mêlant aux fausses clartés dont la superstition l'environne, achevent de l'enfoncer dans les ténebres.

La peur des êtres invisibles ayant troublé l'imagination, il se forme un mélange corrompu des faits de la nature avec les dogmes de la religion, qui mettant l'homme dans une contradiction éternelle avec lui-même, en font un monstre assorti de toutes les horreurs dont l'espece est capable : je dis la peur, car l'amour de la divinité n'a jamais inspiré des choses inhumaines. Le fanatisme a donc pris naissance dans les bois, au milieu des ombres de la nuit ; & les terreurs paniques ont élevé les premiers temples du Paganisme.

Plutarque dit qu'un roi d'Egypte connoissant l'inconstance de ses peuples promts à changer de joug, pour se les asservir sans retour, sema la division entr'eux, & leur fit adorer pour cela, parmi les animaux, les especes les plus antipathiques. Chacun, pour honorer son dieu, fit la guerre aux adorateurs du dieu opposé, & les nations se jurerent entr'elles la même haine qui régnoit entre leurs divinités : ainsi le loup & le mouton virent des hommes traînés en sacrifice au pié de leurs autels. Mais sans examiner si la cruauté est une des passions primitives de l'homme, & s'il est par sa nature un animal destructeur ; si la faim ou la méchanceté, la force ou la crainte, l'ont rendu l'ennemi de toutes les especes vivantes ; si c'est la jalousie ou l'intérêt qui a introduit l'homicide sur la terre ; si c'est la politique ou la superstition qui a demandé des victimes : si l'une n'a pas pris le masque de l'autre, pour combattre la nature & surmonter la force ; si les sacrifices sanglans du paganisme viennent de l'enfer, c'est-à-dire de la férocité des passions noires & turbulentes, ou de l'égarement de l'imagination, qui se perd à force de s'élever ; enfin, de quelque part que vienne l'idée de satisfaire à la divinité par l'effusion du sang, il est certain que, dès qu'il a commencé de couler sur les autels, il n'a pas été possible de l'arrêter ; & qu'après l'usage de l'expiation, qui se faisoit d'abord par le lait & le vin, on en vint de l'immolation du bouc ou de la chevre, au sacrifice des enfans. Il n'a fallu qu'un exemple mal interpreté pour autoriser les horreurs les plus révoltantes. Les nations impies à qui l'on reprochoit le culte homicide de Moloch, ne répondoient-elles pas au peuple qui alloit les exterminer de la part de dieu, à cause de ces mêmes abominations, qu'un de ses patriarches avoit conduit son fils sur le bûcher ? comme si une main invisible n'avoit pas détourné le glaive sacrilege, pour montrer que les ordres du ciel ne sont pas toûjours irrévocables.

Avant d'aller plus loin, écartons de nous toutes les fausses applications, les allusions injurieuses, & les conséquences malignes dont l'impiété pourroit s'applaudir, & qu'un zele trop promt à s'allarmer nous attribueroit peut-être. Si quelque lecteur avoit l'injustice de confondre les abus de la vraie religion avec les principes monstrueux de la superstition, nous rejettons sur lui d'avance tout l'odieux de sa pernicieuse logique. Malheur à l'écrivain téméraire & scandaleux, qui profanant le nom & l'usage de la liberté, peut avoir d'autres vûes que celles de dire la vérité par amour pour elle, & de détromper les hommes des préjugés funestes qui les détruisent. Reprenons.

Il est affreux de voir comment cette opinion d'appaiser le ciel par le massacre, une fois introduite, s'est universellement répandue dans presque toutes les religions ; & combien on a multiplié les raisons de ce sacrifice, afin que personne ne pût échapper au couteau. Tantôt ce sont des ennemis qu'il faut immoler à Mars exterminateur : les Scythes égorgent à ses autels le centieme de leurs prisonniers ; & par cet usage de la victoire, on peut juger de la justice de la guerre : aussi chez d'autres peuples ne la faisoit-on que pour avoir de quoi fournir aux sacrifices ; desorte qu'ayant d'abord été institués, ce semble, pour en expier les horreurs, ils servirent enfin à les justifier.

Tantôt ce sont des hommes justes qu'un dieu barbare demande pour victimes : les Getes se disputent l'honneur d'aller porter à Zalmoxis les voeux de la patrie. Celui qu'un heureux sort destine au sacrifice, est lancé à force de bras sur des javelots dressés : s'il reçoit un coup mortel en tombant sur les piques, c'est de bon augure pour le succès de la négociation & pour le mérite du député ; mais s'il survit à sa blessure, c'est un méchant dont le dieu n'a point affaire.

Tantôt ce sont des enfans à qui les dieux redemandent une vie qu'ils viennent de leur donner ; justice affamée du sang de l'innocence, dit Montagne. Tantôt c'est le sang le plus cher : les Carthaginois immolent leurs propres fils à Saturne, comme si le tems ne les dévoroit pas assez tôt. Tantôt c'est le sang le plus beau : cette même Amestris qui avoit fait enfoüir douze hommes vivans dans la terre, pour obtenir de Pluton, par cette offrande, une plus longue vie ; cette Amestris sacrifie encore à cette insatiable divinité quatorze jeunes enfans des premieres maisons de la Perse, parce que les sacrificateurs ont toûjours fait entendre aux hommes qu'ils devoient offrir à l'autel ce qu'ils avoient de plus précieux. C'est sur ce principe que chez quelques nations on immoloit les premiers nés, & que chez d'autres on les rachetoit par des offrandes plus utiles au ministres du sacrifice. C'est ce qui autorisa sans-doute en Europe la pratique de quelques siecles, de voüer les enfans au célibat dès l'âge de cinq ans ; & d'emprisonner dans le cloître les freres du prince héritier, comme on les égorge en Asie.

Tantôt c'est le sang le plus pur : n'y a-t-il pas des Indiens qui exercent l'hospitalité envers tous les hommes, & qui se font un mérite de tuer tout étranger vertueux & savant qui passera chez eux, afin que ses vertus & ses talens leur demeurent ? Tantôt c'est le sang le plus sacré : chez la plûpart des idolatres, ce sont les prêtres qui font la fonction des bourreaux à l'autel ; & chez les Sibériens on tue les prêtres, pour les envoyer prier dans l'autre monde à l'intention du peuple. Enfin toutes les idoles de l'Inde & de l'Amérique se sont abreuvées de sang humain. Quel spectacle pour Cortez entrant dans le Mexique, de voir immoler cinquante hommes à son heureuse arrivée ! mais quel étonnement, quand un des peuples qu'il avoit vaincus, députa vers lui avec ces paroles : " Seigneur, voilà cinq esclaves ; si tu es un dieu fier qui te paisses de chair & de sang, mange-les, & nous t'en amenerons davantage ; si tu es un dieu débonnaire, voilà de l'encens & des plumes ; si tu es homme, prends les oiseaux & les fruits que voici ". C'étoient pourtant des sauvages qui donnerent cette leçon d'humanité à des chrétiens, ou plûtôt à des barbares que les vrais chrétiens reprouvent.

Mais si l'ignorance ou la corruption abusent des meilleures institutions, quel sera l'abus des choses monstrueuses ? Aussi quand on se fut apprivoisé avec ces sacrifices inhumains, les hommes devenus les rivaux des dieux, affecterent de ne les imiter que dans leurs injustices : de-là l'usage d'appaiser les mânes, comme on appaisoit les dieux, par le sang ; en quoi l'avarice des prêtres du Paganisme ne servoit que trop bien la haine des rois. Ce ne sont plus des hécatombes où le sacrificateur trouve des dépouilles & le peuple des alimens, mais les plus cheres victimes, qu'une barbare superstition immole à la politique. Ce même Achille qui avoit arraché Iphigénie au couteau de Calchas, demande le sang de Polixene. Achille est dieu par l'homicide, comme il étoit devenu héros à force de massacres. C'est ainsi que le fanatisme a consacré la guerre, & que le fléau le plus détestable est regardé comme un acte de religion : aussi les Japonois n'ont-ils parmi leurs saints que des guerriers, & pour reliques que des sabres & des cimeteres teints de sang. C'est assez d'une injustice divinisée, pour encourager l'émulation à faire des progrès abominables. Un conquérant signalera son entrée à Corinthe par le sacrifice de six cent jeunes Grecs qu'il immole à l'ame de son pere, afin que ce sang efface ses souillures, comme si le crime pouvoit expier le crime.

Mais tous ces actes d'inhumanité feroient moins de honte à l'imbécillité de l'esprit humain, qu'à la mémoire de quelques coeurs lâches & barbares, si l'on n'avoit vû les sectes & les peuples entiers se dévoüer à la mort par des sacrifices volontaires.

Que les Gymnosophistes indiens se brûlent eux-mêmes, afin que leur ame arrive toute pure au ciel, comme ils attendent que la vieillesse ou quelque maladie violente leur ait ôté toute espérance de vivre, c'est choisir le genre de sa mort, & non en prévenir le terme : mais qu'une jeune épouse se jette dans le bûcher de son époux ; que les esclaves suivent leur maître, & les courtisans leur roi, jusqu'au milieu des flammes ; que les Tartares circassiens témoignent leur deuil à la mort d'un grand, par des meurtrissures & des incisions dans tout le corps, jusqu'à rouvrir leurs plaies pour prolonger le deuil : voilà ce dont on ne peut attribuer la cause, qu'à l'extravagance de l'imagination poussée hors des barrieres naturelles de la raison & de la vie, par une maladie inconcevable.

Quand on est entêté de ses dieux, & frappé d'une vaine terreur jusqu'à mourir pour leur plaire, ménagera-t-on beaucoup leurs ennemis ? De-là ces siecles de persécution qui acheverent de rendre le nom romain odieux à toute la terre, & qui feront à jamais l'horreur du Paganisme, & de toutes les sectes qui voudroient l'imiter. Le zele d'une religion naissante irrite les sectateurs de l'ancienne ; tous les évenemens sinistres retombent sur les nouveaux impies (car c'est sous ce nom que les ministres de la superstition ont toûjours diffamé tous leurs contradicteurs), & les ennemis du culte dominant y servent de victimes. On prend prétexte de la zizanie qui se mêle entre les enfans du même pere, pour éteindre toute la race des prétendus factieux ; mais admirez une légion de six mille hommes qui, plûtôt que de verser le sang des innocens, se laisse décimer & hacher toute en pieces : bel exemple pour les tyrans de toutes les sectes ! L'acharnement de la résistance, & l'impuissance même de la tyrannie, augmentent les torrens de sang humain : on ne voit qu'échafauds dressés dans les principales villes d'un grand empire ; &, si l'on en croit les annales de l'Eglise, les bûchers manquent aux victimes qui courent s'immoler. La fureur de mourir ayant saisi tous les esprits, on se précipite du haut des toîts ; en vain la religion défend de braver les empereurs, le fanatisme cherche la palme par la désobéissance & les hommes se poussent les uns les autres dans les supplices.

La défection enveloppe une ville entiere dans la proscription, & tous ses habitans périssent dans les flammes. L'obstination & la rigueur s'engendrent mutuellement, & se reproduisent tour-à-tour. Mais quel dût être l'étonnement des Payens, continuent les historiens ecclésiastiques, quand ils virent les Chrétiens devenus plus nombreux par la persécution, se déclarer une guerre plus implacable que celle des Nérons & des Domitiens, & continuer entr'eux les hostilités de ces monstres ? Au défaut d'autres armes, ils s'attaquent d'abord par la calomnie, sans songer qu'on ne se fait point des amis, de tous ceux qu'on suscite contre ses ennemis. On accuse les uns d'adorer Caïn & Judas, pour s'encourager à la méchanceté ; les autres de pétrir les azymes avec le sang des enfans immolés : on reproche à ceux-là des impudicités infâmes, à ceux-ci des commerces diaboliques. Nicolaïtes, Carpocratiens, Montanistes, Adamites, Donatistes, Ariens, tout cela confondu sous le nom de chrétiens, donne aux idolatres la plus mauvaise idée de la religion des saints. Ceux-ci, coupables à force de piété, renversent un temple de la fortune ; & les Payens, aussi fanatiques pour leurs dieux que quelques-uns de leurs ennemis contre les idoles, commettent des atrocités inoüies, jusqu'à ouvrir le ventre à des vierges vivantes, pour faire manger du blé, parmi leurs entrailles, à des pourceaux. Jérusalem, cette boucherie des Juifs, devient aussi celle des Chrétiens, qui y sont vendus par milliers à leurs freres de l'ancien Testament. Ceux-ci ont la cruauté de les acheter, pour en faire mourir de sang-froid quatre-vingt-dix mille : & comme si les Chrétiens avoient été la cause du massacre des onze cent mille ames qui périrent pour l'accomplissement des prédictions ; au lieu d'attribuer ces châtimens, avec Josephe leur historien, à l'impiété des zélés qui avoient répandu le sang des ennemis dans le temple, ils rejettent sur le christianisme toute la haine dont l'univers les accable ; &, ce que le fanatisme a pû seul inspirer, ils scient les prisonniers, mangent leur chair, s'habillent de leur peau, & se font des ceintures de leurs entrailles. Cet excès de vengeance cause des représailles qui font consumer dix-huit cent mille ames par le fer & par le feu.

Mais voici le fanatisme qui, l'alcoran d'une main & le glaive de l'autre, marche à la conquête de l'Asie & de l'Afrique. C'est ici qu'on peut demander si Mahomet étoit un fanatique, ou bien un imposteur. Il fut d'abord un fanatique, & puis un imposteur ; comme on voit parmi les gens destinés par état au culte des autels, les jeunes plus souvent enthousiastes, & les vieillards hypocrites ; parce que le fanatisme est un égarement de l'imagination qui domine jusqu'à un certain âge, & l'hypocrisie une réflexion de l'intérêt, qui agit de sang-froid & avec de longues combinaisons. C'est ainsi que Jurieu (s'il faut en croire les historiens d'un parti contraire au sien) disoit des prétendus prophetes du Vivarès, qu'ils pouvoient bien être devenus fripons, mais qu'ils avoient été prophetes. La jeunesse emportée par la précipitation du sang, saisit de la meilleure foi toutes les idées de religion ou de morale outrées, & se laisse toûjours aller trop avant ; mais détrompé de jour en jour par l'expérience, on tâche d'achever sa route en biaisant, parce qu'on ne peut tout-à-fait reculer sans se perdre. On rabat alors de ses maximes tout ce que l'enthousiasme y avoit ajoûté de faux ou de pernicieux ; on modifie un peu l'austérité de ses principes ; enfin on tire de ses illusions tout le parti qui se présente, & cela s'exécute sourdement par l'amour propre dans les ames les plus pures : car remarquez que le fanatisme ne regne guere que parmi ceux qui ont le coeur droit & l'esprit faux, trompés dans les principes, & justes dans les conséquences ; & que semblables aux chevaux ombrageux, on les guériroit en les familiarisant avec les objets de leur vaine frayeur. Mahomet une fois desabusé, il lui en coûta moins de soûtenir son illusion par des mensonges, que d'avoüer qu'il s'étoit égaré : son génie ardent lui avoit fait voir ce qui n'étoit pas, un archange Gabriel, un prophete dans lui-même ; & quand il se fut assez rempli de son vertige pour le communiquer, il ne lui fut pas difficile d'entretenir dans les esprits un mouvement qui avoit cessé dans le sien. D'ailleurs, comment n'eût-il pas conservé une sorte de confiance obscure en ce qui le servoit si bien ? Mais ce n'est pas assez de répondre à cette question, si l'on ne demande grace aux lecteurs pour l'avoir faite : car il est peut-être contre le droit des gens, & contre les égards que les nations se doivent entr'elles, de jetter de pareilles imputations sur les législateurs mêmes qui les ont séduites ; parce que le préjugé qui leur déguise la force des preuves d'une religion contraire, semble les autoriser à la récrimination. Ainsi, loin d'approuver celui qui mettroit sur la scene un prophete étranger pour le joüer ou le combattre ; tandis que le spectateur bat des mains & applaudit à son heureuse audace, le sage peut dire au grand poëte : si votre but avoit été d'insulter un homme célebre, ce seroit une injure à sa nation ; mais si vous ne vouliez que décrier l'abus de la religion, est-ce un bien pour la vôtre ? A Dieu ne plaise qu'on prétende justifier un culte aussi contraire à la dignité de l'homme ; mais comme on parle ici pour toutes les nations & pour tous les siecles, on deviendroit suspect au grand nombre des lecteurs qui veulent s'éclairer en s'accommodant au langage d'une legere portion de la terre. Ceux qui sont persuadés, n'ont pas besoin de preuves ; & ceux qui ne le sont pas, sans-doute ne veulent pas l'être : ainsi ne balancez pas à détester le fanatisme par-tout où vous le verrez, fût-il au milieu de vous.

Parcourez tous les ravages de ce fléau, sous les étendarts du croissant, & voyez dès les commencemens, un Calife assûrer l'empire de l'ignorance & de la superstition en brûlant tous les livres, comme inutiles, s'ils sont conformes au livre de Dieu ; ou comme pernicieux, s'ils lui sont contraires : raisonnement trop politique pour être divin. Bientôt un autre Calife contraindra les Chrétiens à la circoncision, tandis qu'un empereur chrétien force les Juifs à recevoir le baptême : zele d'autant plus blâmable dans celui-ci, qu'il professoit une religion de grace & de miséricorde. Chez le peuple conquérant, la victoire est appellée le jugement de Dieu ; & deux religions opposées mettent au rang des notes de leur divinité, la prospérité temporelle, comme si le royaume de J. C. étoit de ce monde. Des chrétiens trop fervens osent maudire Mahomet à la face des Sarrasins ; & ceux-ci, par un zele aussi barbare que celui des autres pouvoit être indiscret, coupent la tête aux blasphémateurs, & rasent les églises.

Mais voici d'autres fureurs & d'autres spectacles (Pardon, ô religion sainte, si je rouvre ici tes plaies, & la source de tes larmes éternelles). Toute l'Europe passe en Asie par un chemin inondé du sang des Juifs qui s'égorgent de leurs propres mains, pour ne pas tomber sous le fer de leurs ennemis. Cette épidémie dépeuple la moitié du monde habité ; rois, pontifes, femmes, enfans & vieillards, tout cede au vertige sacré qui fait égorger pendant deux siecles des nations innombrables sur le tombeau d'un Dieu de paix. C'est alors qu'on vit des oracles menteurs, des hermites guerriers ; les monarques dans les chaires, & les prélats dans les camps ; tous les états se perdre dans une populace insensée ; les monts & les mers franchies ; de légitimes possessions abandonnées, pour voler à des conquêtes qui n'étoient plus la Terre promise ; les moeurs, toûjours plus saines dans leur climat naturel, se corrompre sous un ciel étranger ; des princes, après avoir dépouillé leurs royaumes pour racheter un pays qui ne leur avoit jamais appartenu, achever de les ruiner pour leur rançon personnelle ; des milliers de soldats égarés sous plusieurs chefs, n'en reconnoître aucun, hâter leur défaite par la défection, & cette maladie ne finir que pour faire place à une contagion encore plus horrible.

Le même esprit de fanatisme entretenant la fureur des conquêtes éloignées, à peine l'Europe avoit réparé ses pertes, que la découverte d'un nouveau monde hâta la ruine du nôtre. A ce terrible mot, allez & forcez, l'Amérique fut désolée & ses habitans exterminés ; l'Afrique & l'Europe s'épuiserent en vain pour la repeupler ; le poison de l'or & du plaisir ayant énervé l'espece, le monde se trouva desert, & fut menacé de le devenir tous les jours davantage, par les guerres continuelles qu'allumera sur notre continent l'ambition de s'étendre dans ces îles étrangeres. Voilà pourtant où nous ont conduits les progrès du fanatisme ! Quand le plus humain des législateurs envoya des pêcheurs annoncer sa doctrine à toute la terre comme une bonne nouvelle, pensoit-il qu'on abuseroit un jour de sa parole pour bouleverser l'univers ? Il vouloit lier tous les hommes par le même esprit de charité, qu'ils vissent la lumiere avant de croire à sa mission ; mais le flambeau de la guerre n'étoit pas celui de son évangile. Il laissoit les armes aux faux prophetes qui n'auroient ni la raison ni l'exemple pour eux. Connoissant que l'hypocrisie endurcit les ames & que l'ignorance les abrutit ; que des aveugles conduits par des méchans, sont un spectacle affligeant pour le ciel, & tout-à-fait deshonorant pour la nature humaine ; il vouloit gagner & persuader, attacher les incrédules par le sentiment, & retenir les libertins par la conviction. Les nations idolatres devroient-elles lui reprocher, que depuis deux mille ans la terre éprouve les plus sanglantes révolutions dans toutes les contrées, où sa loi pure a pénétré ? Qu'est-ce donc, disent-elles, qui a fait des esclaves en Amérique, & des rebelles au Japon ? seroit-ce la contradiction qui regne entre le dogme & la morale ? non. Mais la fureur des passions soûlevées par un levain de fanatisme ; peut-être l'aheurtement à des opinions, qui n'ayant point leurs racines dans l'esprit humain, ni leur modele dans la nature, ne peuvent se soûtenir que par des ressorts violens ; la confusion des idées, l'inévidence des principes, le mélange du faux & du vrai plus funeste qu'une ignorance absolue, causent cette alternative de bien & de mal qui fait de l'homme un monstre composé de tous les autres. Est-il bien surprenant, quand il ne suivra plus le fil de la raison, le plus céleste de tous les dons, qu'un roi de Perse immole au soleil son dieu, ceux qu'il appelle les disciples du crucifié, & qu'un prince chrétien aille brûler le temple du feu, & la ville des adorateurs du soleil ; qu'on voye pendant dix siecles deux empires divisés par un seul mot ; qu'un conquérant fasse voeu d'exterminer tous les ennemis du prophete, comme ceux-ci se voüoient depuis deux cent ans au massacre des infideles, & qu'il détruise l'empire d'Orient aux acclamations des Occidentaux, qui béniront le ciel d'avoir puni leurs freres schismatiques par la main des ennemis communs ? Est-il possible que les rois condamnent à mort tous les sujets de leurs états qui veulent retourner au paganisme, parce que la nouvelle religion ne leur convient pas ; que les peuples excédés de la tyrannie de leurs conquérans, renoncent à cette même religion qu'ils ont reçûe par force ; que dans la réaction des soûlevemens, ils s'oublient jusqu'à trépaner les prêtres & raser les églises, & qu'enfin pour une église détruite, on égorge toute une nation ? Prenez garde de vous laisser séduire à ce ton emphatique ; ouvrez les annales de toutes les religions, & jugez vous-même.

Au reste, si les excès de l'ambition se trouvent ici confondus avec les égaremens du fanatisme, on sait que l'une est le vice des chefs, & l'autre la maladie du peuple. C'est aux lecteurs clairvoyans à démêler les nuances étrangeres dans la teinture dominante. Ceux-là ne commettront pas l'injustice de rejetter sur la religion, des abus qui viennent de l'ignorance des hommes. Le christianisme est la meilleure école d'humanité. Une loi, dit un auteur qu'aucun parti ne desavoüera, quelle que fût sa croyance ; " une loi qui ordonne à ses disciples d'aimer tous les hommes, sans en excepter même leurs ennemis ; qui leur défend de persécuter ceux qui les haïssent, & de haïr ceux qui les persécutent " : cette loi ne leur permet pas de maudire ceux qui bénissent Dieu dans une autre langue. Ce n'est pas à elle qu'on imputera ces fleuves de sang que le fanatisme a fait couler.

Parcourez donc la surface de la terre : & après avoir vû d'un coup-d'oeil tant d'étendarts déployés au nom de la religion, en Espagne contre les Maures, en France contre les Turcs, en Hongrie contre les Tartares, tant d'ordres militaires fondés pour convertir les infideles à coups d'épée, s'entr'égorger aux piés de l'autel qu'ils devoient défendre ; détournez vos regards de ce tribunal affreux élevé sur le corps des innocens & des malheureux, pour juger les vivans comme Dieu jugera les morts, mais avec une balance bien différente. Suspect, convaincu, pénitent & relaps ; qualifications odieuses qu'inventa la tyrannie, afin que personne ne pût se dérober aux proscriptions : car ainsi que dans une forêt on a soin de marquer d'avance à l'écorce les arbres qu'on a résolu de couper, de même jettoit-on des notes d'hérésie ou de magie sur tous ceux qu'on vouloit dépouiller & brûler. S'il est vrai qu'après les édits sanguinaires d'Adrien, qui fit périr un million d'hommes pour cause de religion, les Juifs ayant passé dans l'Arabie déserte, y établirent la loi de Moyse par la voie de l'inquisition ; les voilà dans le cas de ce tyran qui fut brulé dans un taureau d'airain, funeste invention de sa barbarie ; mais ce n'est pas à des chrétiens de les en punir, eux qui professent la loi de miséricorde, & qui reprochent aux Juifs de n'avoir imité que le dieu des vengeances.

" Cette fausse idée de Dieu & de la religion, dit Tillotson, que nous ne craindrons pas de citer encore, " les dépouille l'un & l'autre de toute leur gloire & de toute leur majesté. Séparer de la divinité la bonté & la miséricorde, & de la religion la compassion & la charité, c'est rendre inutiles les deux meilleures choses du monde, la divinité & la religion. Les Payens regardoient si fort la nature divine comme bonne & bienfaisante envers le genre humain, que les dieux immortels leur sembloient presque faits pour l'utilité & l'avantage des hommes. En effet lorsque la religion nous pousse à faire mourir les hommes pour l'amour de Dieu, & à les envoyer en enfer le plûtôt qu'il est possible ; lorsqu'elle ne sert qu'à nous rendre enfans de la colere & de la cruauté, ce n'est plus une religion, mais une impiété. Il vaudroit mieux qu'il n'y eût point de révélation, & que la nature humaine eût été abandonnée à la direction de ses penchans ordinaires, qui sont beaucoup plus doux & plus humains, beaucoup plus convenables au repos & au bonheur de la société, que de suivre les maximes d'une religion qui inspireroit une fureur si insensée, & qui travailleroit à détruire le gouvernement de l'état, & les fondemens de la prospérité du genre humain ".

Comptez maintenant les milliers d'esclaves que le fanatisme a faits, soit en Asie, où l'incirconcision étoit une tache d'infamie ; soit en Afrique, où le nom de chrétien étoit un crime ; soit en Amérique, où le prétexte du baptême étouffa l'humanité. Comptez les milliers d'hommes que la monde a vû périr, ou sur les échafauds dans les siecles de persécution, ou dans les guerres civiles par la main de leurs concitoyens, ou de leurs propres mains par des macérations excessives. La terre devient un lieu d'exil, de péril & de larmes : ses habitans ennemis d'eux-mêmes & de leurs semblables, vont partager la couche & la nourriture des ours : tremblans entre l'enfer & le ciel qu'ils n'osent regarder, les cavernes retentissent des gémissemens des criminels & du bruit des supplices. Ici les viandes sont proscrites comme une semence de corruption ; là le vin est prohibé comme une production de satan. Les abstinens appellent le mariage une invention des enfers ; & pour mieux garder la continence, ils se mettent dans l'impossibilité de la violer. Plusieurs, après avoir attenté sur eux-mêmes, rendent ce service à tous les étrangers qui passent chez eux, malgré qu'ils résistent au nouveau signe d'alliance. Les hermitages deviennent la prison des rois & le palais des pauvres, tandis que les temples sont la retraite des voleurs. On entend pendant la nuit des pénitens vagabonds traîner des chaînes, dont le bruit effrayant jette la consternation dans les ames superstitieuses. On voit courir par bandes des gens à demi-nuds qui se déchirent à coups de foüet. On se voile le visage à l'occasion d'un tremblement de terre. On passe des jours entiers les bras attachés à une croix, jusqu'à mourir de ces pieux excès. L'Italie, l'Allemagne & la Pologne sont inondées de ces maniaques destructeurs de leur être ; mais ces flagellations, aussi pernicieuses aux moeurs qu'à la santé, tombent enfin par le mépris, correctif bien plus sûr que la persécution. En effet il n'y a pas de doute qu'ils ne fussent tous morts sur la place, plûtôt que de mettre bas leurs armes de pénitence, si l'on eût tenté de les leur arracher par force ; tant de vaines terreurs de l'imagination dans les uns, & l'amour de quelque indépendance dans les autres, rendent les ames furieuses & redoutables. Aussi quand vous verrez des hommes renoncer à tout pour un seul objet, craignez de les troubler dans la possession de ce qui leur reste, parce que la violence de vos efforts rendroit leur cause bonne, fût-elle injuste ; la compassion vous attirera des ennemis, & à eux des partisans, puis des fauteurs, enfin des disciples dont le nombre se multipliera à proportion de vos rigueurs. Gardez-vous sur-tout d'en faire des victimes ; car c'est par la persécution qu'on a vû dans une religion de patience & de soûmission, s'élever l'abominable doctrine du tyrannicide, appuyée sur douze raisons en l'honneur des douze apôtres ; & ce qu'on aura de la peine à croire, c'est qu'elle fut établie pour justifier l'attentat d'un prince contre son propre sang. Après que les souverains eurent pris le prétexte de la religion pour étendre leur domination, ils furent obligés de subir un joug qu'ils avoient eux-mêmes imposé, & de se conformer à un droit abusif que la main dont ils l'avoient emprunté, reclama contr'eux. La puissance qui autorisa les conquêtes sur les nations infideles, cimenta sur ces fondemens la déposition des conquérans rebelles, & les donations établirent les réserves, par des conséquences aussi pernicieuses que les principes étoient injustes. Dès qu'il y eut des hommes assez bons, ou plûtôt assez méchans pour accepter le titre de rois in partibus, on ne dut plus s'étonner qu'il se formât une secte d'assassins, ennemis sacrés de la royauté. Des monarques accoûtumés de marcher à l'appel d'un seul homme, ne demanderent plus où, ni pourquoi, & confondirent dans leurs ligues les rivaux d'un chef ambitieux, avec les ennemis de la religion. L'enseigne des clés fut aussi respectée que l'étendart de la croix, parce que celle-ci étoit sortie des temples, sa véritable place, pour entrer dans les camps, où elle fut profanée. Il y a des abus accidentels qu'on ne peut ni prévenir ni prévoir ; mais quand ils naissent essentiellement de la chose, on ne sauroit y remédier de trop bonne heure. Dès la premiere croisade, on pouvoit s'assûrer qu'il faudroit un jour en lever une contre les croisés même. L'ambition aveugle saisit le moment & le côté favorable, sans envisager les suites fâcheuses de ces usurpations ; & quand elle se trouve liée par sa propre injustice, il n'est plus tems d'invoquer des droits qu'on a violés. Auroit-on vû dans deux vastes états une pépiniere d'enfans sortir de leurs familles, pour aller à six cent lieues battre les ennemis du baptême, si le mauvais exemple de leurs parens n'eût autorisé ce ridicule emportement ? Auroit-on vû, si l'on avoit mal économisé les thrésors spirituels, & distribué sans discernement les palmes que la religion accorde aux martyrs, une armée de bergers, de voleurs, d'hommes bannis & excommuniés, sous le nom de ribauts & de pastoureaux, attaquer les rois & le clergé, dessoler le patrimoine de l'état & de l'église, jusqu'à ce qu'un boucher ayant renversé le pasteur d'un coup de coignée, la populace se jettât sur le troupeau, & l'assommât comme du bétail ordinaire ? L'allégorie des deux glaives & des deux luminaires a fait plus de ravage que l'ambition des Tamerlan & des Genghis. Graces au ciel, il n'est plus de puissance qui se prétende établie sur les nations & sur les souverains, pour planter & pour arracher les couronnes, pour juger de tout & n'être jugée de personne. Pourquoi regarder l'hérésie comme un crime inexpiable ? eh ! n'a-t-on pas une raison de le pardonner dans ce monde, dès qu'il ne se pardonne point dans l'autre ? Pourquoi faire mourir dans les supplices un ordre de guerriers qu'il suffisoit d'éteindre ? Voyez TEMPLIERS. La persécution enfante la révolte, & la révolte augmente la persécution. Ce n'est pas qu'on doive tolérer l'audace du premier insensé qui vient troubler l'état par ses visions ou ses opinions ; mais si les maîtres de la morale violent la foi des sermens & des traités envers des novateurs, il est indubitable que leurs sectateurs, jugeant de la doctrine par les oeuvres (méthode assez conséquente, quoi qu'on en dise), ne mettront pas la vérité du côté de l'injustice, & se prendront d'un saint enthousiasme pour ces prétendus martyrs de l'erreur : alors on verra sortir de leurs cendres des étincelles qui mettront tout un royaume en combustion.

Toutes les horreurs de quinze siecles renouvellées plusieurs fois dans un seul, des peuples sans défense égorgés aux piés des autels, des rois poignardés ou empoisonnés, un vaste état réduit à sa moitié par ses propres citoyens, la nation la plus belliqueuse & la plus pacifique divisée d'avec elle-même, le glaive tiré entre le fils & le pere, des usurpateurs, des tyrans, des bourreaux, des parricides & des sacriléges violant toutes les conventions divines & humaines par esprit de religion ; voilà l'histoire du fanatisme & ses exploits.

Qu'est-ce donc que le fanatisme ? c'est l'effet d'une fausse conscience qui abuse des choses sacrées, & qui asservit la religion aux caprices de l'imagination & aux déréglemens des passions.

En genéral il vient de ce que la plûpart des législateurs ont eu des vûes trop étroites, ou de ce qu'on a passé les bornes qu'ils se prescrivoient. Leurs lois n'étoient faites que pour une société choisie. Etendues par le zèle à tout un peuple, & transportées par l'ambition d'un climat à l'autre, elles devoient changer & s'accommoder aux circonstances des lieux & des personnes. Mais qu'est-il arrivé ? c'est que certains esprits d'un caractere plus analogue à celui du petit troupeau pour lequel elles avoient été faites, les ont reçûes avec la même chaleur, en sont devenus les apôtres & même les martyrs, plûtôt que de démordre d'un seul iota. Les autres au contraire moins ardens, ou plus attachés à leurs préjugés d'éducation, ont lutté contre le nouveau joug, & n'ont consenti à l'embrasser qu'avec des adoucissemens ; & de-là le schisme entre les rigoristes & les mitigés, qui les rend tous furieux, les uns pour la servitude, & les autres pour la liberté.

Les sources particulieres du fanatisme sont,

1°. Dans la nature des dogmes ; s'ils sont contraires à la raison, ils renversent le jugement, & soûmettent tout à l'imagination, dont l'abus est le plus grand de tous les maux. Les Japonois, peuples des plus spirituels & des plus éclairés, se noyent en l'honneur d'Amida leur dieu sauveur, parce que les absurdités dont leur religion est pleine leur ont troublé le cerveau. Les dogmes obscurs engendrent la multiplicité des explications, & par celles-ci la division des sectes. La vérité ne fait point de fanatiques. Elle est si claire, qu'elle ne souffre guere de contradictions ; si pénétrante, que les plus furieuses ne peuvent rien diminuer de sa joüissance. Comme elle existe avant nous, elle se maintient sans nous & malgré nous par son évidence. Il ne suffit donc pas de dire que l'erreur a ses martyrs ; car elle en a fait beaucoup plus que la vérité, puisque chaque secte & chaque école compte les siens.

2°. Dans l'atrocité de la morale. Des hommes pour qui la vie est un état de danger & de tourment continuel, doivent ambitionner la mort, ou comme le terme, ou comme la récompense de leurs maux : mais quels ravages ne fera pas dans la société celui qui desire la mort, s'il joint aux motifs de la souffrir des raisons de la donner ? On peut donc appeller fanatiques, tous ces esprits outrés qui interpretent les maximes de la religion à la lettre, & qui suivent la lettre à la rigueur ; ces docteurs despotiques qui choisissent les systèmes les plus révoltans ; ces casuistes impitoyables qui desesperent la nature, & qui, après vous avoir arraché l'oeil & coupé la main, vous disent encore d'aimer parfaitement la chose qui vous tyrannise.

3°. Dans la confusion des devoirs. Quand des idées capricieuses sont devenues des préceptes, & que de legeres omissions sont appellées de grands crimes, l'esprit qui succombe à la multiplicité de ses obligations, ne sait plus auxquelles donner la préférence ; il viole les essentielles par respect pour les moindres : il substitue la contemplation aux bonnes oeuvres, & les sacrifices aux vertus sociales : la superstition prend la place de la loi naturelle, & la peur du sacrilege conduit à l'homicide. On voit au Japon une secte de braves dogmatistes qui décident toutes les questions, & tranchent toutes les difficultés à coups de sabre ; & ces mêmes hommes qui ne se font point un scrupule de s'égorger, épargnent très-religieusement les insectes. Dès qu'un zele barbare a fait un devoir du crime, est-il rien d'inhumain qu'on ne tente ? Ajoûtez à toute la férocité des passions, les craintes d'une conscience égarée, vous étoufferez bientôt les sentimens de la nature. Un homme qui se méconnoît lui-même au point de se traiter cruellement, & de faire consister l'esprit de pénitence dans la privation & l'horreur de tout ce qui a été fait pour l'homme, ne ramenera-t-il pas son pere à coups de bâton dans le desert qu'il avoit quitté ? Un homme pour qui un assassinat est un coup de fortune éternelle, doutera-t-il un moment d'immoler celui qu'il appelle l'ennemi de Dieu & de son culte ? Un arminien poursuivant un gomariste sur la glace, tombe dans l'eau ; celui-ci s'arrête & lui tend la main pour le tirer du péril : mais l'autre n'en est pas plûtôt sorti, qu'il poignarde son libérateur. Que pensez-vous de cela ?

4°. Dans l'usage des peines diffamantes, parce que la perte de la réputation entraîne bien des maux réels. Les révolutions doivent être plus fréquentes, ou les abus affreux, dans les pays où tombent ces foudres invisibles qui rendent un prince odieux à tout son peuple. Mais heureusement il n'y a que ceux qui n'en sont pas frappés, qui les craignent ; car un monarque n'a pas toûjours la foiblesse, comme Henri II. roi d'Angleterre, ou comme Louis le Débonnaire, de subir le châtiment des esclaves pour redevenir roi.

5°. Dans l'intolérance d'une religion à l'égard des autres, ou d'une secte entre plusieurs de la même religion, parce que toutes les mains s'arment contre l'ennemi commun. La neutralité même n'a plus lieu avec une puissance qui veut dominer ; & quiconque n'est pas pour elle, est contr'elle. Or quel trouble ne doit-il pas en résulter ? la paix ne peut devenir générale & solide que par la destruction du parti jaloux, car si cette branche venoit à ruiner toutes les autres, elle seroit bien-tôt en guerre avec elle-même : ainsi le qui vive ne cessera qu'après elle. L'intolérance qui prétend mettre fin à la division, doit l'augmenter nécessairement. Il suffit qu'on ordonne à tous les hommes de n'avoir qu'une façon de penser, dès lors chacun devient enthousiaste de ses opinions jusqu'à mourir pour leur défense. Il s'ensuivroit de l'intolérance, qu'il n'y a point de religion faite pour tous les hommes ; car l'une n'admet point de savans, l'autre point de rois, l'autre pas un riche ; celle-là rejette les enfans, celle-ci les femmes ; telle condamne le mariage, & telle le célibat. Le chef d'une secte en concluoit que la religion étoit un je ne sai quoi composé de l'esprit de Dieu & de l'opinion des hommes : il ajoûtoit qu'il falloit tolérer toutes les religions pour avoir la paix avec tout le monde : il périt sur un échafaud.

6°. Dans la persécution. Elle naît essentiellement de l'intolérance. Si le zele a fait quelquefois des persécuteurs, il faut avouer que la persécution a fait encore plus de zélateurs. A quels excès ne se portent pas ceux-ci, tantôt contr'eux-mêmes, bravant les supplices ; tantôt contre leurs tyrans, prenant leur place, & ne manquant jamais de raison pour courir tour-à-tour au feu & au sang ?

Il courut dans le xj. siecle un fleau, miraculeux selon le peuple, qu'on appella la maladie des ardens. C'étoit une espece de feu qui dévoroit les entrailles. Tel est le fanatisme, cette maladie de religion qui porte à la tête, & dont les symptomes sont aussi différens que les caracteres qu'elle attaque. Dans un tempérament flegmatique, elle produit l'obstination qui fait les zélateurs ; dans un naturel bilieux, elle devient une phrénésie qui fait les sicaires, noms particuliers aux fanatiques d'un siecle, & qu'on peut étendre à toute l'espece divisée en deux classes. La premiere ne sait que prier & mourir ; la seconde veut regner & massacrer : ou peut-être est-ce la même fureur qui, dans toutes les sectes, fait tour-à-tour des martyrs & des persécuteurs selon les tems. Venons maintenant aux symptomes de cette maladie.

Le premier & le plus ordinaire est une sombre mélancolie causée par de profondes méditations. Il est difficile de rêver long-tems à certains principes, sans en tirer les conséquences les plus terribles. Je suis étranger sur la terre, ma patrie est au ciel, la béatitude est reservée aux pauvres, & l'enfer préparé pour les riches, & vous voulez que je cultive le Commerce & les Arts, que je reste sur le throne, que je garde mes vastes domaines ? Peut-on être chrétien & César tout-à-la-fois ?.... Heureux ceux qui pleurent & qui souffrent ; que tous mes pas soient donc hérissés de ronces. Ajoûtons peine sur peine pour multiplier ma joie & ma félicité.... Que répondre à ce fanatique ?.... qu'il use très-mal des choses, parce qu'il ne prend pas bien les paroles, & qu'il reçoit de la main gauche ce qu'on lui a donné de la main droite. Relâchement que toutes ces mitigations, vous dira-t-il : quand Dieu parle, les conseils sont des préceptes ; ainsi je vais de ce pas m'enfoncer dans un desert inaccessible aux hommes. Et il part avec un bâton, un sac, & une haire, sans argent & sans provision, pour pratiquer la loi qu'il n'entend pas.

Au second rang sont les visionnaires. Quand à force de jeunes & de macérations, on ne se croit rempli que de l'esprit de Dieu ; qu'on ne vit plus, dit-on, que de sa présence ; qu'on est transformé par la contemplation en Dieu même, dans une indépendance des sens tout-à-fait merveilleuse, qui loin d'exclure la jouissance, en fait un droit acquis à la raison ; la vertu victorieuse des passions s'en sert quelquefois comme un roi de ses esclaves. Tel est le jargon mystique, dont voici à-peu-près la cause physique. Les esprits rappellés au cerveau par la vivacité & la continuité de la méditation, laissent les sens dans une espece de langueur & d'inaction. C'est sur-tout au fort du sommeil que les phantômes se précipitant tumultueusement dans le siége de l'imagination, ce mélange de traits informes produit un mouvement convulsif, pareil au choc brisé de mille rayons opposés qui coïncident & se croisent ; de-là viennent les éblouissemens & les transports extatiques, qu'on devroit traiter comme un délire, tantôt par des bains froids, tantôt par de violentes saignées, selon le tempérament & les autres situations du malade.

Le troisieme symptome est la pseudoprophétie, lorsqu'on est tellement entêté de ses chimeres phantastiques, qu'on ne peut plus les contenir en soi-même : telles étoient les sibylles aiguillonnées par Apollon. Il n'est point d'hommes d'une imagination un peu vive, qui ne sente en lui les germes de cette exaltation méchanique ; & tel qui ne croit pas aux sibylles, ne voudroit pas se hasarder à s'asseoir sur leurs trépiés, sur-tout s'il avoit quelque intérêt à débiter des oracles, ou qu'il eût à craindre une populace prête à le lapider au cas qu'il restat muet. Il faut donc parler alors, & proposer des énigmes qui seront respectées jusqu'à l'évenement, comme des mysteres sur lesquels il ne plait pas encore à la Divinité de s'expliquer.

Le quatrieme degré du fanatisme est l'impassibilité. Par un progrés de mouvemens, il se trouve que les vaisseaux sont tendus d'une roideur incompréhensible ; on diroit que l'ame est refugiée dans la tête ou qu'elle est absente de tout le corps : c'est alors que les épreuves de l'eau, du fer, & du feu ne coûtent rien ; que des blessures toutes célestes s'impriment sans douleur. Mais il faut se méfier de tout ce qui se fait dans les ténebres & devant des témoins suspects. Hé, quel est l'incrédule qui oseroit rire à la face d'une foule de fanatiques ? Quel est l'homme assez maître de ses sens pour examiner d'un oeil sec des contorsions effrayantes, & pour en pénétrer la cause ? Ne sait-on pas qu'on n'admet au fanatisme que des gens préparés par la superstition ? Toutefois comme ces énergumenes ne parviennent à l'état d'insensibilité, que par les agitations les plus violentes, il est aisé de conclure que c'est une phrénésie dont l'accès finit par la léthargie.

Si tous ces hommes aliénés que vous avez vûs dans ce vaste panthéon étoient transportés à leur demeure convenable, il seroit plaisant de les entendre parler. Je suis le monarque de toute la terre, diroit un tailleur, l'esprit-saint me l'a dit. Non, diroit son voisin, je dois savoir le contraire, car je suis son fils. Taisez-vous, que j'entende la musique des globes célestes, diroit un docteur : ne voyez-vous pas cet esprit qui passe par ma fenêtre ? il vient me révéler tout ce qui fut & qui sera.... J'ai reçu l'épée de Gédeon : allons, enfans de Dieu ; suivez moi, je suis invulnérable.... Et moi, je n'ai besoin que d'un cantique pour mettre les armées en déroute.... N'êtes-vous pas cet apôtre qui doit venir de la Transylvanie ? Nous nous promenons depuis long-tems sur les rivages de la mer pour le recevoir... Je suis venu, moi, pour la rédemption des femmes, que le Messie avoit oubliées.... Et moi je tiens école de prophétie : approchez, petits enfans.

Si ces divers caracteres de folie, qui ne sont point tracés d'imagination, avoient par malheur attaqué le peuple, quel ravage n'auroient-ils pas fait ? des hommes étonnés (genus attonitum) auroient grimpé les rochers & percé les forêts : là par mille bonds & des sauts périlleux on eût évoqué l'esprit de révélation ; un prophete bercé sur les genoux des croyantes les plus timorées, seroit tombé dans une épilepsie toute céleste, l'Esprit divin l'auroit saisi par la cuisse, elle se seroit roidie comme du fer, des frissons tels que d'un amour violent auroient couru par tout son corps ; il auroit persuadé à l'assemblée qu'elle étoit une troupe imprenable ; des soldats seroient venus à main armée, & on ne leur auroit opposé que des grimaces & des cris. Cependant ces misérables traînés dans les prisons, eussent été traités en rebelles. C'est à la Medecine qu'il faut renvoyer de pareils malades. Mais passons aux grands remedes qui sont ceux de la politique.

Ou le gouvernement est absolument fondé sur la religion, comme chez les Mahométans ; alors le fanatisme se tourne principalement au-dehors, & rend ce peuple ennemi du genre humain par un principe de zele : ou la religion entre dans le gouvernement, comme le Christianisme descendu du ciel pour sauver tous les peuples ; alors le zele, quand il est mal-entendu, peut quelquefois diviser les citoyens par des guerres intestines. L'opposition qui se trouve entre les moeurs de la nation & les dogmes de la religion, entre certains usages du monde & les pratiques du culte, entre les lois civiles & les préceptes divins, fomente ce germe de trouble. Il doit arriver alors qu'un peuple ne pouvant allier le devoir de citoyen avec celui de croyant, ébranle tour-à-tour l'autorité du Prince & celle de l'Eglise. L'inutile distinction des deux puissances a beau vouloir s'entremettre pour fixer des limites, il faudroit être neutre. Mais l'empire & la sacerdoce, au mépris de la raison, empietent mutuellement sur leurs droits ; & le peuple qui se trouve entre ces deux marteaux supporte seul tous les coups, jusqu'à ce que mutiné par ses prêtres contre ses magistrats, il prenne le fer en main pour la gloire de Dieu, comme on l'a vû si souvent en Angleterre.

Pour détourner cette source intarissable de desordres, il se présente à la vérité trois moyens ; mais quel est le meilleur ? Faut-il rendre la religion despotique, ou le monarque indépendant, ou le peuple libre ?

1°. On pourra dire que le tribunal de l'inquisition, quelque odieux qu'il dût être à tout peuple qui conserveroit encore le nom de quelque liberté, préviendroit les schismes & les querelles de religion, en ne tolérant qu'une façon de penser : qu'à la vérité une chambre toujours ardente brûleroit d'avance les victimes de l'éternité, & que la vie des particuliers seroit continuellement en proie à des soupçons d'hérésie ou d'impiété ; mais que l'état seroit tranquille & le prince en sûreté : qu'au lieu de ces violentes maladies qui épuisent tout-à-coup les veines du corps politique, le sang ne couleroit que goutte à goutte ; & que les sujets dans un état d'infirmité habituelle ne se plaindroient pas des brusques fermentations qu'éprouvent les gouvernemens d'une constitution vigoureuse.

2°. Que si vous préferiez les périls inséparables de la liberté, à l'oppression continuelle, seroit-il mieux de mettre votre souverain à l'abri de toute domination étrangere, & qu'il n'y eût qu'un seul chef dans l'état ? Mais s'il n'y a point de barriere au pouvoir du souverain.... Hé quoi ! ne nous reste-t-il pas des lois fondamentales & des corps intermédiaires ? Il s'ensuivroit donc une reforme générale dans le corps dévoué au culte religieux. Mais seroit-ce un malheur qu'un corps trop puissant perdît quelque chose, si tant d'autres devoient y gagner ? Tandis qu'il resteroit une extrème considération pour les richesses, le commerce tiendroit les autres états en équilibre, la noblesse ne prévaudroit pas ; les tribunaux se rempliroient d'excellens sujets, qui ne sont pas toûjours tels dans l'ordre ecclésiastique : au lieu de ces discussions théologiques, qui tourmentent les esprits sans affermir la religion, l'application se tourneroit vers les matieres de droit public ; on s'éclaireroit sur les véritables intérêts de la nation : cette fourmiliere, qui se jette dans les bas emplois de la Magistrature & de l'Eglise, peupleroit les campagnes & les atteliers ; on s'occuperoit du travail des mains, beaucoup plus naturel à l'homme que les travaux de l'esprit. Il ne faudroit qu'adoucir la condition du peuple, pour l'accoûtumer insensiblement à cette amélioration.

3°. Les rois ont tant d'intérêt à arrêter les progrès du fanatisme ; s'il leur fut quelquefois utile, ils ont eu tant de raisons de s'en plaindre, qu'on ne peut assez demander comment ils osent traiter avec un ennemi si dangereux. Tous ceux qui s'occupent à le détruire, de quelque nom odieux qu'on les appelle, sont les vrais citoyens qui travaillent pour l'intérêt du prince & la tranquillité du peuple. L'esprit philosophique est le grand pacificateur des états ; c'est peut-être dommage qu'on ne lui donne pas de tems-en-tems un plein pouvoir. Les Sintoïstes, secte du Naturalisme au Japon, regardent le sang comme la plus grande de toutes les souillures ; cependant les prêtres du pays les détestent & les décrient, parce qu'ils ne prêchent que la raison & la vertu, sans cérémonies.

Un peu de tolérance & de modération ; sur-tout ne confondez jamais un malheur (tel que l'incrédulité) avec un crime qui est toûjours volontaire. Toute l'amertume du zele devroit se tourner contre ceux qui croyent, & n'agissent pas ; les incrédules resteroient dans l'oubli qu'ils méritent, & qu'ils doivent souhaiter. Punissez, à la bonne heure, ces libertins qui ne secouent la religion, que parce qu'ils sont révoltés contre toute espece de joug, qui attaquent les moeurs & les lois en secret & en public : punissez-les, parce qu'ils deshonorent & la religion où ils sont nés, & la philosophie dont ils font profession : poursuivez-les comme les ennemis de l'ordre & de la société ; mais plaignez ceux qui regrettent de n'être pas persuadés. Eh ! n'est-ce pas une assez grande perte pour eux que celle de la foi, sans qu'on y ajoûte la calomnie & les tribulations ? Qu'il ne soit donc pas permis à la canaille d'insulter la maison d'un honnête homme à coups de pierre, parce qu'il est excommunié : qu'il jouisse encore de l'eau & du feu, quand on lui a interdit le pain des fideles : qu'on ne prive pas son corps de la sépulture, sous prétexte qu'il n'est point mort dans le sein des élûs ; en un mot, que les tribunaux de la justice puissent servir d'asyle au défaut des autels.... Quelle indigne licence, dites-vous, va faire tomber la religion dans le mépris ?.... Est-ce qu'elle se soutient sur des bras de chair ? Voudriez-vous la faire regarder comme un instrument de politique ? N'en appellez donc plus des decrets des hommes à l'autorité divine, & soûmettez-vous le premier à une puissance de qui vous tenez la vôtre ; mais plûtôt faites aimer la religion, en laissant à chacun la liberté de la suivre. Prouvez la verité par vos oeuvres, & non par un étalage de faits étrangers à la morale, & moins conséquens que vos exemples ; soyez doux & pacifiques ; voilà le triomphe assûré à la religion, & le chemin coupé au fanatisme.

Ajoûterons-nous, d'après un auteur anglois, que " le fanatisme est très-contraire à l'autorité du sacerdoce ? En effet portés dans leurs extases à la source même de la lumiere, loin de reconnoître les lois de l'Eglise, les fanatiques s'érigent eux-mêmes en législateurs, & publient tout haut les secrets de la Divinité, au mépris des traditions & des formes reçues ". Comme un favori du prince, qui n'attend ni son rang ni l'expérience pour commander, & qui ne pouvant être à la tête des affaires, faute d'habileté, se plaît à renverser par son crédit les dispositions du ministere ; " le fanatique, sans recevoir l'onction, se consacre lui-même ; & n'ayant pas besoin de médiateur pour aller à Dieu, il substitue ses visions à la révélation & ses grimaces aux cérémonies.

En général nous avons vû en Angleterre nos enthousiastes en fait de religion, passionnés pour le gouvernement républicain, tandis que les plus superstitieux étoient les partisans de la prérogative. De même, continue le même auteur, nous voyons ailleurs deux partis, dont l'un esclave & tyran de la cour est dévoué à l'autorité, & l'autre peu soûmis conserve quelques étincelles de l'amour pour la liberté ".

Si la superstition subjugue & dégrade les hommes, le fanatisme les releve : l'une & l'autre font de mauvais politiques ; mais celui-ci fait les bons soldats. Mahomet n'eut presque jamais qu'un croyant contre dix infideles dans la plûpart de ses combats : avec trois cent hommes, il étoit en état d'en vaincre dix mille, tant la confiance en des légions célestes & l'espérance d'une couronne immortelle donnoient de force à sa petite troupe. Un général d'armée, un ministre d'état, peuvent tirer grand parti de ces ames de feu. Mais aussi quels dangereux instrumens en de mauvaises mains ! Un enthousiaste est souvent plus redoutable avec ses armes invisibles, qu'un prince avec toute son artillerie. Que faire à des gens qui mettent leur salut dans la mort ; qui se multiplient à mesure qu'on les moissonne, & dont un seul suffit pour réparer les plus nombreuses pertes ? Semblables au polype, partagez tout le corps en mille pieces, chaque membre coupé forme un nouveau corps. Exilez ces esprits ardens au fond des provinces, ils mettront toutes les villes en feu. Il ne resteroit donc qu'à les enfermer çà & là dans les prisons, où ils se consumeroient comme des tisons embrasés, jusqu'à ce qu'ils fussent réduits en cendres.

On ne sait guere quel parti prendre avec un corps de fanatiques ; ménagez-les, ils vous foulent aux piés ; si vous les persécutez, ils se soûlevent. Le meilleur moyen de leur imposer silence, est de détourner adroitement l'attention publique sur d'autres objets ; mais ne forcez jamais. Il n'y a que le mépris & le ridicule qui puissent les décréditer & les affoiblir. On dit qu'un chef de police, pour faire cesser les prestiges du fanatisme, avoit résolu, de concert avec un chimiste célebre, de les faire parodier à la foire par des charlatans. Le remede étoit spécifique, si l'on pouvoit desabuser les hommes sans de grands risques ; mais pour peu qu'on leve le voile, il est bien-tôt déchiré. Ménagez la religion & le peuple, parce qu'ils sont redoutables l'un par l'autre.

Le fanatisme a fait beaucoup plus de mal au monde que l'impiété. Que prétendent les impies ? se délivrer d'un joug, au lieu que les fanatiques veulent étendre leurs fers sur toute la terre. Zélotypie infernale ! A-t-on vû des sectes d'incrédules s'attrouper, & marcher en armes contre la divinité ? Ce sont des ames trop foibles pour prodiguer le sang humain : cependant il faut quelque force pour pratiquer le bien sans motif, sans espoir, & sans intérêt. Il y a de la jalousie & de la méchanceté à troubler des ames en possession d'elles-mêmes, parce qu'elles n'ont ni les prétentions, ni les moyens que vous avez.... On se garde bien au reste d'adopter de semblables raisonnemens, qui ont fait le tourment de tant d'hommes aussi célebres par leurs disgraces, que par les écrits qui les leur ont attirées.

Mais s'il étoit permis d'emprunter un moment, en faveur de l'humanité, le style enthousiaste, tant de fois employé contr'elle, voici l'unique priere qu'on opposeroit aux fanatiques :

" Toi qui veux le bien de tous les hommes, & qu'aucun ne périsse ; puisque tu ne prens aucun plaisir à la mort du méchant, délivre nous, non pas des ravages de la guerre & des tremblemens de terre, ce sont des maux passagers, limités, & d'ailleurs inévitables, mais de la fureur des persécuteurs qui invoquent ton saint nom. Enseigne-leur que tu hais le sang, que l'odeur des viandes immolées ne monte point jusqu'à toi, & qu'elle n'a point la vertu de dissiper la foudre dans les airs, ni de faire descendre la rosée du ciel. Eclaire tes zélateurs, afin qu'ils se gardent au-moins de confondre l'holocauste avec l'homicide. Remplis-les tellement de l'amour d'eux-mêmes, qu'ils puissent oublier leur prochain, puisque leur pitié n'est qu'une vertu destructive. Hé ! quel est l'homme que tu as chargé du soin de tes vengeances, qui ne les mérite cent fois plus que les victimes qu'il t'immole ? Fais entendre que ce n'est ni la raison ni la force, mais ta lumiere & ta bonté, qui conduisent les ames dans tes voies, & que c'est insulter à ton pouvoir, que d'y mêler le bras de l'homme. Quand tu voulus former l'Univers, l'appellas-tu à ton secours ? & s'il te plaît de m'introduire à ton banquet, n'es-tu pas infini dans tes merveilles ? mais tu ne veux pas nous sauver malgré nous. Pourquoi n'imite-t-on pas la douceur de ta grace, & prétend-t-on m'inviter par la crainte à t'aimer ? Répands l'esprit d'humanité sur la terre, & cette bienveillance universelle, qui nous remplit de vénération pour tous les êtres avec qui nous partageons le don précieux du sentiment, & qui fait que l'or & les émeraudes fondus ensemble ne sauroient jamais égaler devant toi le voeu d'un coeur tendre & compatissant, encore moins expier l'horreur d'un homicide ".

Fanatisme du patriote. Il y a une sorte de fanatisme dans l'amour de la patrie, qu'on peut appeller le culte des foyers. Il tient aux moeurs, aux lois, à la religion, & c'est par-là sur-tout qu'il mérite davantage ce nom. On ne peut rien produire de grand sans ce zele outré, qui grossissant les objets, enfle aussi les espérances, & met au jour des prodiges incroyables de valeur & de constance. Tel étoit le patriotisme des Romains. Ce fut ce principe d'héroïsme qui donna à tous les siecles le spectacle unique d'un peuple conquérant & vertueux. On peut regarder le vieux Brutus, Caton, les Decius pere & fils, & les trois cent Fabius dans l'histoire civile, comme les lions & les baleines dans l'histoire naturelle, & leurs actions prodigieuses, comme ces volcans inattendus, qui, desolant en partie la surface du globe, affermissent ses fondemens, & causent l'admiration après l'effroi. Mais ne mettez pas au même rang les vains déclamateurs, qui s'enthousiasment indifféremment de tous les préjugés d'état, & qui préferent toûjours leur pays, uniquement parce qu'ils y sont nés. Il est sans-doute beau de mourir pour sa patrie ; & quelle est la chose pour laquelle on ne meurt pas ? Donc la nature n'a pas mis de bornes à ces maximes.... Ecoutez les plus beaux vers, ou l'idée la plus neuve & la plus sublime d'un de nos grands poëtes dans ces derniers jours. Voyez comme une mere parle à son époux, qui veut lui arracher son fils, pour le sacrifier au fils de ses rois.

Va ; le nom de sujet n'est pas plus grand pour nous,

Que ces noms si sacrés & de pere & d'époux.

La nature & l'hymen, voila les lois premieres,

Les devoirs, les liens des nations entieres :

Ces lois viennent des dieux, le reste est des humains.

Cet article est de M. DELEYRE, auteur de l'analyse de la philosophie du chancelier Bacon.

FANATISME, (maladie) voyez DEMONOMANIE, MELANCOLIE, & l'article précédent.


FANEGOSS. m. (Commerce) mesure des grains dont on se sert en Portugal ; quinze fanegos font le muid ; quatre alquiers font le fanegos ; quatre muids de Lisbonne font le last d'Amsterdam. Voyez MUID, ALQUIER, LAST. Dictionn. de Comm. de Trév. & de Chamb. (G)


FANEQUES. m. (Comm.) mesure des grains dont on se sert dans quelques villes d'Espagne, comme à Cadix, S. Sébastien, & Bilbao. Il faut vingt-trois à vingt-quatre faneques de S. Sébastien, pour le tonneau de Nantes, de la Rochelle & d'Avray, c'est-à-dire pour neuf septiers & demi de Paris. La mesure de Bilbao étant un peu plus grande, vingt à vingt-un faneques suffisent pour un tonneau de Nantes, Avray, & la Rochelle. Cinquante faneques de Cadix & de Séville, font le last d'Amsterdam ; chaque faneque pese 93 3/4 livres de Marseille ; quatre chays font la faneque, & douze anegras le catus. Voyez MUID, LAST, ANEGRAS, &c. Dictionn. de Comm. de Trév. & de Chamb. (G)


FANERv. act. (Econ. rustiq.) c'est, lorsque le foin a été fauché, qu'il a reposé sur le pré, & que le dessus en est sec, le retourner avec des fourches & l'agiter un peu en l'air : cette façon se réitere plusieurs fois, & elle rend le foin meilleur. Voyez les articles FOIN & PRE.


FANFARES. f. sorte d'air militaire, pour l'ordinaire court & brillant, qui s'exécute par des trompettes, & qu'on imite sur d'autres instrumens. La fanfare est communément à deux dessus de trompettes, accompagnées de tymbales ; & bien exécutée, elle a quelque chose de martial & de gai, qui convient fort à son usage. De toutes les troupes de l'Europe, les allemandes sont celles qui ont les meilleurs instrumens militaires ; aussi leurs marches & fanfares font-elles un effet admirable. C'est une chose à remarquer, que dans tout le royaume de France, il n'y a pas un seul trompette qui sonne juste, & que les meilleures troupes de l'Europe, sont celles qui ont le moins d'instrumens militaires & les plus discordans ; ce qui n'est pas sans inconvénient. Durant les dernieres guerres, les paysans de Baviere & d'Autriche, tous musiciens nés, ne pouvant croire que des troupes reglées eussent des instrumens si faux & si détestables, prirent tous ces vieux corps pour de nouvelles levées, qu'ils commencerent à mépriser, & l'on ne sauroit dire à combien de braves gens des tons faux ont coûté la vie. Tant il est vrai que dans l'appareil de la guerre, il ne faut rien négliger de ce qui frappe les sens. (S)


FANFARONS. m. celui qui affecte une bravoure qu'il n'a point : un vrai fanfaron sait qu'il n'est qu'un lâche. L'usage a un peu étendu l'acception de ce mot ; on l'applique à celui même qui exagere ou qui montre avec trop d'affectation & de confiance la bravoure qu'il a ; & plus généralement à celui qui se vante d'une vertu, quelle qu'elle soit, au-delà de la bienséance ; mais les lois de la bienséance varient selon les tems & les lieux. Ainsi tel homme est pour nous un fanfaron, qui ne l'étoit point pour son siecle, & qui ne le seroit point aujourd'hui pour sa nation. Il y a des peuples fanfarons. La fanfaronade est aussi dans le ton. Il y a tel discours héroïque, qu'un mot ajoûté ou changé, feroit dégénérer en fanfaronade ; & réciproquement, il y a tel propos fanfaron, qu'une pareille correction rendroit héroïque. Il y a plus, le même discours dans la bouche de deux hommes différens, est un discours élevé, ou une fanfaronade. On tolere, on admire même dans celui qui a pardevers soi de grandes actions, un ton qu'on ne souffriroit point dans un homme qui n'a rien fait encore qui garantisse & qui justifie ses promesses. Je trouve en général tous nos héros de théatre un peu fanfarons. C'est un mauvais gout qui passera difficilement ; il a pour la multitude un faux éclat qui l'ébloüit ; & il est difficile de rentrer dans les bornes de la nature, de la vérité, & de la simplicité, lorsqu'une fois on s'en est écarté. Il est bien plus facile d'entasser des sentences les unes sur les autres, que de converser.


FANIONS. m. (Art milit.) c'est une espece d'étendard qui sert à la conduite des menus bagages des régimens de cavalerie & d'infanterie. La banderole du fanion doit être d'un pié quarré, & d'étoffe de laine des couleurs affectées aux régimens. Le nom du régiment auquel le fanion appartient, est écrit dessus.

Le fanion est porté par un des valets des plus sages du régiment, lequel est choisi par le major. Il est conduit par un officier subalterne, auquel on donne le nom de waquemestre.

Le devoir de cet officier consiste à veiller à la conduite des menus bagages du régiment, & de contenir les valets tous ensemble à la suite du fanion, à l'exception néanmoins de ceux qui marchent avec leurs maîtres dans les divisions. Il est défendu aux valets de quitter le fanion de leur régiment, à peine de foüet. (Q)


FANNASHIBAS. m. (Hist. nat. bot.) c'est un grand arbre qui croît au Japon ; ses feuilles sont d'un verd foncé, & forment une espece de couronne ; ses fleurs sont en bouquets, étant attachées les unes aux autres ; elles répandent une odeur très-agréable & si forte, qu'on la peut sentir à une lieue, quand le vent donne. Les dames les font secher, & s'en servent à parfumer leurs appartemens. On plante cet arbre dans le voisinage des temples & pagodes ; & quand il est vieux, on le brûle dans les funérailles des morts. Hubner, dictionn. universel.


FANNEFANNE d’une graine, (Jardinage.) est la même chose que feuille. On se sert de ce mot, particulierement en parlant des anémones & des renoncules. (K)


FANNERFANNER, FANNÉ, (Jardinage) le trop de soleil, la cessation du mouvement de la seve, alterent tellement les feuilles d'un arbre ou d'une plante, qu'au lieu d'être fermes & élevées, elles baissent & se flétrissent ; ce qui fait dire qu'elles sont fannées. (K)


FANO(Géograph.) fanum fortunae, à cause d'un temple de la fortune qui y fut bâti par les Romains, en mémoire d'une victoire signalée qu'ils remporterent sur Asdrubal frere d'Annibal, dans la seconde guerre punique l'an de Rome 547 ; jolie petite ville maritime d'Italie, dans l'état de l'Eglise, au duché d'Urbin, avec un évêché qui releve du pape, & un ancien arc de triomphe dont les inscriptions sont presque toutes effacées. L'église cathédrale y possede de beaux tableaux du Guide. Cette ville est la patrie de deux papes ; savoir de Marcel II. qui mourut vingt-quatre heures après son élection, le 9 Avril 1555, non sans soupçon d'avoir été empoisonné ; & de Clément VIII. élu pape en 1592, mort en 1605, si connu par l'absolution d'Henri IV. & la création de plus de cinquante cardinaux pendant son pontificat. Fano est sur le golfe de Venise, à trois lieues sud-est de Pésaro, huit nord-est d'Urbin ; elle est la patrie de Taurellus (Laelius), connu par ses Pandectae Florentinae, en trois volumes in-fol. Long. 30d. 40'. lat. 43d. 53'. (D.J.)

FANO, (Comm.) petit poids dont on se sert à Goa & dans quelques autres lieux des Indes orientales, pour peser les rubis : il est de deux karats de Venise. Dictionn. de Comm. de Trév. & de Chamb. (G)


FANONS. m. (Marine) Prendre le fanon de l'artimon, c'est le raccourcissement du point de la voile que l'on trousse & ramasse avec des garcettes, pour prendre moins de vent ; ce qui ne se fait que dans de très-gros tems. Ce mot est particulierement pour la voile d'artimon, & quelquefois pour la misene. (Z)

FANON, terme de Chirurgie, piece d'appareil pour la fracture des extrémités inférieures. On fait les fanons avec deux baguettes ou petits bâtons de la grosseur du doigt : chaque baguette est garnie de paille, qu'on maintient autour du bâton avec un fil qui l'entortille d'un bout à l'autre. La longueur des fanons est différente, suivant la grandeur des sujets, & suivant la partie fracturée. Les fanons qui servent pour la jambe doivent être d'égale longueur, & s'étendre depuis le dessus du genou jusqu'à quatre travers de doigts au-delà du pié. Ceux qui doivent maintenir la cuisse sont inégaux ; l'externe doit aller depuis le dessus du pié jusqu'au-delà de l'os des îles ; l'interne est plus court, & doit se terminer supérieurement au pli de la cuisse, & ne point blesser les parties naturelles. Le mot de fanon signifie un bâton de torche. Pour s'en servir on les roule un de chaque côté dans les parties latérales d'une piece de linge d'une longueur & d'une largeur suffisantes, sur le plein de laquelle la partie puisse être placée avec tout l'appareil qui y est appliqué. Voyez Planche IV. de Chirurgie, figure 1. On serre les fanons des deux côtés du membre ; mais avant de les attacher par le moyen de trois ou quatre liens ou rubans de fil qu'on a eu soin de passer par-dessous, on a l'attention de mettre des compresses assez épaisses pour remplir les vuides, comme au-dessous du genou, & au-dessus des malléoles ou chevilles, afin que les fanons fassent une compression égale dans toute la longueur du membre, & qu'ils ne blessent point les parties sur lesquelles ils porteroient si elles n'étoient point garnies. Dans quelques hôpitaux on a pour cet usage des petits sachets remplis de paille d'avoine. On noue extérieurement les rubans qui serrent les fanons contre le membre, & on met ordinairement une petite compresse quarrée au milieu de la partie antérieure de la partie, sous chacun de ces rubans pour les soûtenir, & remplir le vuide qu'il y auroit entre le ruban & l'appareil. On voit assez par cette description, quel est l'usage des fanons ; ils maintiennent la partie fracturée dans la direction qu'on lui a donnée, & s'opposent à tous les mouvemens volontaires & involontaires, plus que toute autre partie de l'appareil ; ils servent aussi à éviter le dérangement dans le transport qu'on est quelquefois obligé de faire d'un blessé d'un lit dans un autre.

Lorsque les fanons sont appliqués, on doit poser le membre sur un coussin ou oreiller, dans une situation un peu oblique, ensorte que le pié soit plus élevé que le genou, & le genou plus que la cuisse ! cette position favorise le retour du sang des extrémités vers le centre. Dans les hôpitaux militaires, où l'on n'a point d'oreillers, on met la partie dans des faux-fanons. On donne ce nom à un drap plié de façon, qu'il n'ait de large que la hauteur des fanons ; on le roule par les deux extrémités, & on place le membre entre ces deux rouleaux, qui servent à soûtenir les fanons, & même à soûlever la partie, & à donner un peu d'air par-dessous, quand on le juge à propos. Voyez FLABELLATION. On met quelquefois les faux-fanons doubles, pour élever le membre davantage. Quand au lieu de drap on n'a que des alaises ou des nappes, il faut s'accommoder aux circonstances : alors on roule séparement les pieces de linge qu'on a, & on met les unes d'un côté & les autres de l'autre, pour remplir l'intention marquée.

Les anciens mettoient tout simplement le membre dans une espece de caisse qui contenoit fort bien tout l'appareil. M. Petit a perfectionné cette pratique : la boîte qu'il a imaginée, contient avantageusement les jambes fracturées, & elle est sur-tout très-utile dans les fractures compliquées de plaie qui exige des pansemens fréquens. Voyez BOITE.

M. de la Faye a inventé aussi une machine pour contenir les fractures, tant simples que compliquées ; elle est composée de plusieurs lames de fer blanc unies par des charnieres : il suffit de garnir la partie de compresses, & l'on roule cette machine par-dessus, comme une bande. Cette machine, qui peut être de grande utilité à l'armée dans le transport des blessés, pour empêcher les accidens fâcheux qui résultent du froissement des pieces fracturées, est décrite dans le second volume des mémoires de l'académie royale de Chirurgie. M. Coutavoz, membre de la même société académique, a fait à cette machine des additions très-importantes pour un cas particulier, dont il a donné l'observation dans le même volume.

Dans une campagne où l'on n'auroit aucun de ces secours, où l'on manqueroit même de linge, un chirurgien intelligent ne seroit pas excusable, si son esprit ne lui suggéroit quelque moyen pour maintenir les pieces d'os fracturées dans l'état convenable ; on peut faire une boîte ou caisse avec de l'écorce d'arbre, & remplir les inégalités de la partie avec quelque matiere molle, comme seroit de la mousse, &c. Voyez FRACTURE. (Y)

FANON, (Manége, Maréchall.) On appelle de ce nom cet assemblage de crins qui tombent sur la partie postérieure des boulets, & cachent celle que nous nommons l'ergot. Leur trop grande quantité décele des chevaux épais, grossiers & chargés d'humeurs ; elle est d'autant plus nuisible, qu'elle ne sert qu'à receler la crasse, la boue & toutes les matieres irritantes, que nous regardons avec raison comme les causes externes d'une foule de maux qui attaquent les jambes de l'animal. On employe des cisailles ou pinces à poil, pour dégarnir le fanon. Voyez PANSER. (e)


FANTAISIES. f. (Gramm.) signifioit autrefois l'imagination, & on ne se servoit guere de ce mot que pour exprimer cette faculté de l'ame qui reçoit les objets sensibles. Descartes, Gassendi, & tous les philosophes de leur tems, disent que les especes, les images des choses se peignent en la fantaisie ; & c'est de-là que vient le mot fantôme. Mais la plûpart des termes abstraits sont reçûs à la longue dans un sens différent de leur origine, comme des instrumens que l'industrie employe à des usages nouveaux. Fantaisie veut dire aujourd'hui un desir singulier, un gout passager : il a eu la fantaisie d'aller à la Chine : la fantaisie du jeu, du bal, lui a passé. Un peintre fait un portrait de fantaisie, qui n'est d'après aucun modele. Avoir des fantaisies, c'est avoir des goûts extraordinaires qui ne sont pas de durée. Voyez l'article suivant. Fantaisie en ce sens est moins que bisarrerie & que caprice. Le caprice peut signifier un dégout subit & déraisonnable. Il a eu la fantaisie de la musique, & il s'en est dégoûté par caprice. La bisarrerie donne une idée d'inconséquence & de mauvais goût, que la fantaisie n'exprime pas : il a eu la fantaisie de bâtir, mais il a construit sa maison dans un goût bizarre. Il y a encore des nuances entre, avoir des fantaisies & être fantasque : le fantasque approche beaucoup plus du bizarre. Ce mot désigne un caractère inégal & brusque. L'idée d'agrément est exclue du mot fantasque, au lieu qu'il y a des fantaisies agréables. On dit quelquefois en conversation familiere, des fantaisies musquées ; mais jamais on n'a entendu par ce mot, des bisarreries d'hommes d'un rang supérieur qu'on n'ose condamner, comme le dit le dictionnaire de Trévoux : au contraire, c'est en les condamnant qu'on s'exprime ainsi ; & musquée en cette occasion est une explétive qui ajoûte à la force du mot, comme on dit sottise pommée, folie fieffée, pour dire sottise & folie complete . Article de M. DE VOLTAIRE.

FANTAISIE, (Morale) c'est une passion d'un moment, qui n'a sa source que dans l'imagination : elle promet à ceux qu'elle occupe, non un grand bien, mais une joüissance agréable : elle s'exagere moins le mérite que l'agrément de son objet ; elle en desire moins la possession que l'usage : elle est contre l'ennui la ressource d'un instant : elle suspend les passions sans les détruire : elle se mêle aux penchans d'habitude, & ne fait qu'en distraire. Quelquefois elle est l'effet de la passion même ; c'est une bulle d'eau qui s'éleve sur la surface d'un liquide, & qui retourne s'y confondre ; c'est une volonté d'enfant, & qui nous ramene pendant sa courte durée, à l'imbécillité du premier âge.

Les hommes qui ont plus d'imagination que de bon-sens, sont esclaves de mille fantaisies ; elles naissent du desoeuvrement, dans un état où la fortune a donné plus qu'il ne faut à la nature, où les desirs ont été satisfaits aussi-tôt que conçûs : elles tyrannisent les hommes indécis sur le genre d'occupations, de devoirs, d'amusemens qui conviennent à leur état & à leur caractere : elles tyrannisent surtout les ames foibles, qui sentent par imitation. Il y a des fantaisies de mode, qui pendant quelque tems sont les fantaisies de tout un peuple ; j'en ai vû de ce genre, d'extravagantes, d'utiles, de frivoles, d'héroïques, &c. Je vois le patriotisme & l'humanité devenir dans beaucoup de têtes des fantaisies assez vives, & qui peut-être se répandroient, sans la crainte du ridicule.

La fantaisie suspend la passion par une volonté d'un moment ; & le caprice interrompt le caractere. Dans la fantaisie on néglige les objets de ses passions & ses principes, & dans le caprice on les change. Les hommes sensibles & legers ont des fantaisies, les esprits de travers sont fertiles en caprices.

FANTAISIE, (Musique) piece de musique instrumentale qu'on exécute en la composant. Il y a cette différence du caprice à la fantaisie, que le caprice est un recueil d'idées singulieres & sans liaison, que rassemble une imagination échauffée, & qu'on peut même composer à loisir ; au lieu que la fantaisie peut être une piece très-réguliere, qui ne differe des autres qu'en ce qu'on l'invente en l'exécutant, & qu'elle n'existe plus quand elle est achevée : ainsi le caprice est dans l'espece & l'assortiment des idées, & la fantaisie dans leur promtitude à se présenter. Il suit de-là qu'un caprice peut fort bien s'écrire, mais jamais une fantaisie ; car si-tôt qu'elle est écrite ou répetée, ce n'est plus une fantaisie, mais une piece ordinaire. (S)

FANTAISIE, (Manége) On doit nommer fantaisie dans le cheval, une action quelconque suggérée par une volonté tellement opiniâtre & rebelle, qu'elle répugne à toute autre dénomination ; & appeller du nom de défense, la résistance plus ou moins forte que l'animal oppose à toute puissance émanant d'une volonté étrangere. Voyez METTRE UN CHEVAL. (e)

FANTAISIE, (Peinture) Peindre, dessiner de fantaisie, n'est autre chose que faire d'invention, de génie : quelquefois cependant fantaisie signifie une composition qui tient du grotesque. Voyez PITTORESQUE.


FANTASSINS. m. soldat qui combat à pié seulement, & qui est partie d'une compagnie d'infanterie. Voyez INFANTERIE. (Q)


FANTIS. m. (Commerce) nom qu'on donne à Vienne aux clercs ou facteurs du Collége de Commerce, & dont les marchands se servent pour faire les protêts des billets & lettres de change. Voyez PROTET. Dictionn. de Commerce, de Trévoux & de Chambers. (G)


FANTIN(Géogr.) petit état d'Afrique, sur la Côte d'or de Guinée. Il est peuplé, riche en or, en esclaves & en grains. Il est gouverné par un chef appellé braffo, & par le conseil des vieillards, qui a beaucoup d'autorité. Les Anglois & les Hollandois y ont des forts. Voyez Bosman, voyage de Guinée ; la Croix, relation d'Afrique. Fantin & Annamabo sont les lieux principaux du pays. Long. 15d. 25'. lat. 7'. 10'. (D.J.)


FANTINES. f. (Manufacture en soie) partie du chevalet à tirer la soie de dessus les cocons. Voyez l'article SOIE.


FANTOMES. m. (Gramm.) Nous donnons le nom de fantôme à toutes les images qui nous font imaginer hors de nous des êtres corporels qui n'y sont point. Ces images peuvent être occasionnées par des causes physiques extérieures, de la lumiere, des ombres diversement modifiées, qui affectent nos yeux, & qui leur offrent des figures qui sont réelles : alors notre erreur ne consiste pas à voir une figure hors de nous, car en effet il y en a une, mais à prendre cette figure pour l'objet corporel qu'elle représente. Des objets, des bruits, des circonstances particulieres, des mouvemens de passion, peuvent aussi mettre notre imagination & nos organes en mouvement ; & ces organes mûs, agités, sans qu'il y ait aucun objet présent, mais précisément comme s'ils avoient été affectés par la présence de quelqu'objet, nous le montrent, sans qu'il y ait seulement de figure hors de nous. Quelquefois les organes se meuvent & s'agitent d'eux-mêmes, comme il nous arrive dans le sommeil ; alors nous voyons passer au-dedans de nous une scene composée d'objets plus ou moins décousus, plus ou moins liés, selon qu'il y a plus ou moins d'irrégularité ou d'analogie entre les mouvemens des organes de nos sensations. Voilà l'origine de nos songes. Voyez les articles SENS, SENSATION, SONGE. On a appliqué le mot de fantôme à toutes les idées fausses qui nous impriment de la frayeur, du respect, &c. qui nous tourmentent, & qui font le malheur de notre vie : c'est la mauvaise éducation qui produit ces fantômes, c'est l'expérience & la philosophie qui les dissipent.


FANTOou FENTON, s. m. (Serrur.) c'est une sorte de ferrure destinée à servir de chaîne aux tuyaux de cheminées : il y en a de deux sortes. Ceux dont on se sert pour les tuyaux de cheminée en plâtre, sont faits de petites tringles de fer fendues, d'environ six lignes d'épaisseur sur dix-huit pouces de longueur, terminées à chaque extrémité par un crochet. Ces crochets s'embrassent réciproquement, & forment la chaîne qu'on voit dans nos Planches de la serrurerie des bâtimens. Le maçon pose cette chaîne en élevant le tuyau de la cheminée.

On employe la seconde espece de fantons dans les cheminées de brique ; ils sont d'un fer plat, d'environ deux pouces de large, & d'une longueur qui varie selon les dimensions de la cheminée. Ces morceaux de fer plat sont fendus sur le plat par chacune de leurs extrémités, d'environ six pouces de long. On coude les parties fendues, en équerre sur leur plat, l'une de ces parties en-dessus, & l'autre en-dessous ; ensorte que ces parties coudées forment une espece de T : on les expose dans les épaisseurs du tuyau de la cheminée, comme on le voit aussi dans nos Planches de Serrurerie.

Cette ferrure contient, lie & fortifie les parties de la cheminée. Il est évident que le tuyau sera d'autant plus solide, qu'on les multipliera davantage sur sa longueur.


FANUM(Littérat.) temple ou monument qu'on élevoit aux empereurs après leur apothéose. C'est un mot grec , avec un digamma éolique , fanum, temple. Cette origine est manifeste dans le diminutif hanulum pour fanulum, petit temple.

Ciceron inconsolable de la mort de sa fille Tullia, résolut de lui bâtir un temple ; je dis un temple, & non pas un tombeau, parce qu'il vouloit que le monument qu'il lui érigeroit s'appellât fanum, dénomination consacrée aux temples, & aux seuls monumens qu'on élevoit aux empereurs après leur apothéose.

En effet, quelque magnifique qu'un tombeau pût être, il ne paroissoit point à Cicéron digne d'une personne telle que Tullie, & qu'il croyoit mériter des honneurs divins. C'est pourquoi, après avoir fait marché pour des colonnes de marbre de Chio, un des plus beaux marbres de la Grece, il insinue que l'emploi qu'il en vouloit faire pour sa fille, étoit quelque chose d'extraordinaire. Il parle en même tems de son dessein comme d'une foiblesse qu'il faut que ses amis lui pardonnent ; mais il conclud que, puisque les Grecs de qui les Romains tenoient leurs lois, avoient mis des hommes au nombre des dieux, il pouvoit bien suivre leur exemple, & que son admirable fille ne méritoit pas moins cet honneur, que les enfans de Cadmus, d'Amphion, & de Tindare : en un mot il compte que les dieux la recevront avec plaisir au milieu d'eux, & qu'ils approuveront d'autant plus volontiers son apothéose, qu'elle n'étoit point une nouveauté. Voyez APOTHEOSE & CONSECRATION.

Il est vrai qu'on trouve plusieurs exemples de ces apothéoses ou consécrations domestiques dans les inscriptions sépulcrales greques, où les parens du mort déclarent que c'est de leur propre autorité qu'il a été mis au nombre des dieux. Spon. inscript. cxjv. page 368. Reinesius, inscript. cxl. classiq. 17.

On a lieu de croire cependant que Cicéron n'exécuta pas le dessein dont il avoit parû si fort occupé, parce qu'il n'en parle plus dans ses ouvrages, & que les auteurs qui l'ont suivi n'en ont fait aucune mention. La mort de César qui arriva dans cette conjoncture, jetta Cicéron dans d'autres affaires, qui vraisemblablement ne lui laisserent pas le loisir de songer à celle-ci. Peut-être aussi que lorsque le tems eut diminué sa douleur, il ouvrit les yeux, & reconnut que si on l'avoit blâmé de s'y être trop abandonné, on le condamneroit encore davantage d'en laisser un monument si extraordinaire. Mais voyez sur le fanum de Tullia, l'abbé Montgault dans les mém. des Belles-Lettres, & Middleton dans la vie de Cicéron. Art. de M(D.J.)


FANUSS. m. (Mythologie) dieu des anciens ; c'étoit le protecteur des voyageurs, & la divinité de l'année. Les Phéniciens le représentoient sous la figure d'un serpent replié sur lui-même, qui mord sa queue.


FAONS. m. (Vénerie) petit d'une biche. Voyez l'article CERF.


FAPESMO(Logique) un des termes dont on se sert pour représenter par la différente position de ses voyelles, la qualité des propositions qui doivent former une espece déterminée de syllogisme ; a marque que la majeure en doit être universelle affirmative ; e la mineure universelle négative, o la conclusion particuliere négative. Voyez l'article SYLLOGISME.


FAQUINS. m. (Manége) courir ou courre le faquin, rompre des lances, jetter des dards contre la quintaine ; espece de jeu fort en usage chez les Romains qui y exerçoient avec soin la jeunesse qu'ils destinoient à la guerre. Il fut du nombre de ceux que l'empereur Justinien distingua des jeux de hasard qu'il défendit, & idem ludere liceat quintanam hastâ sine cuspide, L. III. tit. xliij. cod. de alcat. Suivant cette même loi, il paroît que Quintus en fut l'inventeur, & de-là l'origine du mot quintaine, à quoddam Quinto, ita nominatâ hâc lusus specie. Balsamon dans ses notes sur le Nomocanon de Photius, a embrassé ce sentiment, d'ailleurs contraire à l'opinion de Pancirole, de Ducange, & de Borel. Le premier, j. var. cap. jv. estime que cet exercice a tiré son nom à quintanâ viâ quae à castris romanis in quintanam portam exibat : le second, dissert. sur Joinville, des banlieues dans lesquelles on se rendoit à cet effet, ces banlieues étant appellées quintes ou quintaines : Borel enfin avance qu'il n'est ainsi nommé, qu'attendu que l'on a imité ce jeu de ceux des anciens qui avoient lieu de cinq en cinq ans.

Quant au terme de faquin, qui dans cette circonstance est le synonyme de celui de quintaine, sa source n'est point obscure. On peut y remonter, sans craindre de prendre une conjecture bizarre & imaginaire pour une analogie réguliere. En effet ce mot n'a été appliqué ici, que parce que l'on substitue au pal ou au pilier, contre lequel on rompoit des lances, un homme fort & vigoureux, ou un porte-faix, en italien facchino, armé de toutes pieces. Ce porte-faix étoit tantôt habillé en turc, tantôt en maure ou en sarrasin ; aussi les Italiens nommerent-ils ce jeu la course à l'homme armé, la course du sarrasin, l'huomo armato, il saraceno, il stafermo. A notre égard nous l'avons appellé la course du faquin ; terme qui peut à la vérité dans le sens figuré désigner nombre de personnes, mais qui dans son acception naturelle signifie proprement un crocheteur, nn homme de la lie du peuple.

Dans la suite, & principalement dans les manéges, on plaça au lieu du pal & de l'homme, un buste mobile sur un pivot, tenant un bouclier de la main gauche, & de la droite une épée, ou un sabre, ou un bâton, ou un sac rempli de sable ou de son. Il s'agissoit de lancer des dards & de rompre des lances contre le buste, qui atteint par l'assaillant muni de la lance, au front, entre les yeux, dans l'oeil, sur le nez, au menton, demeuroit ferme & inébranlable ; mais qui frappé par-tout ailleurs, tournoit avec une telle rapidité, que le cavalier esquivoit avec une peine extrème le coup auquel la mobilité du buste, dont la main droite étoit armée, l'exposoit, dès qu'il avoit mal ajusté : on conserve à ce buste le nom de faquin. Cette course & celle des bagues sont de toutes celles qui ont été pratiquées à cheval, les plus agréables & les moins dangereuses. On ne peut disconvenir qu'il n'y ait beaucoup d'adresse à faire les dedans, & à rompre de bonne grace ; on acquiert dans ces sortes de jeux une grande aisance, beaucoup de facilité, beaucoup de liberté ; mais on ne me persuadera point qu'ils doivent être préférés à la science du maniement des armes dont nous nous servons aujourd'hui, & que celle de mesurer des coups de lance soit assez utile, pour négliger & pour abandonner totalement la premiere. Voyez EXERCICES. Du reste la course du faquin est déjà en quelque maniere délaissée ; il n'en est plus question dans nos écoles. En ce qui concerne celle de la quintaine, nous dirons qu'elle a lieu encore dans quelques coûtumes locales, soit à l'égard des meûniers, bateliers, &c. soit à l'égard des nouveaux mariés, qui, s'ils n'ont point eu d'enfans dans l'année, sont obligés de rompre en trois coups, sous peine d'une amende, une perche contre un pilier planté dans la riviere : le tout en présence du seigneur, tandis que les femmes sont tenues de présenter au procureur du roi un chapeau de roses, ou d'autres fleurs, & de donner à goûter au greffier du juge. Il est fait mention de ce droit dans le liv. III. du recueil des arrêts du parlement de Bretagne. Nous y lisons qu'un certain prieur de Livré, soûtenant que ce droit lui appartenoit, prétendoit en user dès le lendemain de pâques ? ce qui lui fut spécialement défendu, au moins dans le cours de ces fêtes solemnelles. (e)


FARAB(Géogr.) petite ville d'Asie située sur le bord septentrional du Chesel, environ à 15 lieues de la mer Caspienne. Sa longit. varie depuis 87 à 89 degrés ; sa latit. est fixée à 38 degrés. (D.J.)


FARAILLONS. m. (Marine) c'est un petit banc de sable ou de roche, qui est séparé d'un banc plus grand par un petit canal. Ce terme n'est guere usité. (Z)


FARAIS* FARAIS & HERBAGES, (Pêche.) on appelle farais les ficelles neuves dont on travaille les rets pour la pêche des coraux ; & herbages les vieilles ficelles qu’on tire des rets usés, & qu’on remet en étoupes pour les chevrons qui servent à la même pêche.


FARATELLES. m. (Commerce) poids dont on se sert dans quelques lieux du continent des grandes Indes. Il est égal à deux livres de Lisbonne, où la livre est de 14 onces poids de marc, ce qui revient à une livre trois quarts de Paris. Voy. LIVRE, POIDS. Dictionn. de Comm. de Trév. & de Chambers. (G)


FARCES. f. (Belles-Lettres) espece de comique grossier où toutes les regles de la bienséance, de la vraisemblance, & du bon sens, sont également violées. L'absurde & l'obscene sont à la farce ce que le ridicule est à la comédie.

Or on demande s'il est bon que ce genre de spectacle ait dans un état bien policé des théatres réguliers & décens. Ceux qui protegent la farce en donnent pour raison, que puisqu'on y va, on s'y amuse, que tout le monde n'est pas en état de goûter le bon comique, & qu'il faut laisser au public le choix de ses amusemens.

Que l'on s'amuse au spectacle de la farce, c'est un fait qu'on ne peut nier. Le peuple romain desertoit le théatre de Térence pour courir aux bateleurs ; & de nos jours Mérope & le Méchant dans leur nouveauté ont à peine attiré la multitude pendant deux mois, tandis que la farce la plus monstrueuse a soûtenu son spectacle pendant deux saisons entieres.

Il est donc certain que la partie du public, dont le goût est invariablement décidé pour le vrai, l'utile, & le beau, n'a fait dans tous les tems que le très-petit nombre, & que la foule se décide pour l'extravagant & l'absurde. Ainsi, loin de disputer à la farce les succès dont elle joüit, nous ajoûterons que dès qu'on aime ce spectacle, on n'aime plus que celui-là, & qu'il seroit aussi surprenant qu'un homme qui fait ses délices journalieres de ces grossieres absurdités, fût vivement touché des beautés du Misantrope & d'Athalie, qu'il le seroit de voir un homme nourri dans la débauche se plaire à la société d'une femme vertueuse.

On va, dit-on, se délasser à la farce ; un spectacle raisonnable applique & fatigue l'esprit ; la farce amuse, fait rire, & n'occupe point. Nous avoüons qu'il est des esprits, qu'une chaîne réguliere d'idées & de sentimens doit fatiguer. L'esprit a son libertinage & son desordre où il est plus à son aise ; & le plaisir machinal & grossier qu'il y prend sans réflexion, émousse en lui le goût de l'honnête & de l'utile ; on perd l'habitude de refléchir comme celle de marcher, & l'ame s'engourdit & s'énerve comme le corps, dans une oisive indolence. La farce n'exerce, ni le goût ni la raison : de-là vient qu'elle plait à des ames paresseuses ; & c'est pour cela même que ce spectacle est pernicieux. S'il n'avoit rien d'attrayant, il ne seroit que mauvais.

Mais qu'importe, dit-on encore, que le public ait raison de s'amuser ? Ne suffit-il pas qu'il s'amuse ? C'est ainsi que tranchent sur tout ceux qui n'ont refléchi sur rien. C'est comme si on disoit : Qu'importe la qualité des alimens dont on nourrit un enfant, pourvû qu'il mange avec plaisir ? Le public comprend trois classes ; le bas peuple, dont le goût & l'esprit ne sont point cultivés, & n'ont pas besoin de l'être ; le monde honnête & poli, qui joint à la décence des moeurs une intelligence épurée & un sentiment délicat des bonnes choses ; l'état mitoyen, plus étendu qu'on ne pense, qui tâche de s'approcher par vanité de la classe des honnêtes gens, mais qui est entraîné vers le bas peuple par une pente naturelle. Il ne s'agit donc plus que de savoir de quel côté il est le plus avantageux de décider cette classe moyenne & mixte. Sous les tyrans & parmi les esclaves la question n'est pas douteuse ; il est de la politique de rapprocher l'homme des bêtes, puisque leur condition doit être la même, & qu'elle exige également une patiente stupidité. Mais dans une constitution de choses fondée sur la justice & la raison, pourquoi craindre d'étendre les lumieres, & d'ennoblir les sentimens d'une multitude de citoyens, dont la profession même exige le plus souvent des vûes nobles, un sentiment délicat & un esprit cultivé ? On n'a donc nul intérêt politique à entretenir dans cette classe du public l'amour dépravé des mauvaises choses.

La farce est le spectacle de la grossiere populace, & c'est un plaisir qu'il faut lui laisser, mais dans la forme qui lui convient, c'est-à-dire avec des treteaux pour théatres, & pour salles des carrefours ; par-là il se trouve à la bienséance des seuls spectateurs qu'il convienne d'y attirer. Lui donner des salles décentes & une forme réguliere, l'orner de musique, de danses, de décorations agréables, c'est dorer les bords de la coupe où le public va boire le poison du mauvais goût. Article de M. MARMONTEL.

FARCE, en Cuisine, est une espece de garniture ou mêlange de différentes viandes hachées bien menues, assaisonnées d'épices & de fines herbes.

FARCE, se dit encore, parmi les Cuisiniers, d'un mets fait avec plusieurs sortes d'herbes, comme oseille, laitue, porée, &c. hachées ensemble, & brouillées avec des oeufs ; avant de la servir, outre ceux qu'on y a brouillés, on y met encore des quartiers d'oeufs durs, tant pour orner le plat de farce, que pour adoucir la trop grande aigreur des herbes.


FARCINS. m. (Manége, Maréchall.) De toutes les affections cutanées, le farcin est celle qui a été envisagée comme la plus formidable.

Vanhelmont, à l'aspect de ses symptomes & de ses progrès, le déclara d'abord la source & l'origine de la vérole. Cette décision honore peu sans-doute les inquisiteurs qui attenterent pieusement à sa liberté, sous prétexte que ses succès, dans le traitement des maladies du corps humain, étoient au-dessus des forces de la nature.

Soleysel, cet oracle encore consulté de nos jours, en donne une définition qui persuaderoit que la célébrité de son nom est moins un témoignage de son savoir que de notre ignorance. Est aura venenata, dit-il, ce sont des esprits corrompus, qui pénetrent les parties du corps du cheval avec la même facilité que la lumiere du soleil passe au-travers d'un verre. L'obscurité d'un semblable texte exigeroit nécessairement un commentaire ; mais nous n'aurons pas la hardiesse & la témérité d'entreprendre d'expliquer ce que nous n'entendons pas, & ce que vraisemblablement l'auteur n'a pas compris lui-même.

Considérons le farcin dans ses signes, dans ses causes, & dans les regles thérapeutiques, auxquels nous sommes forcés de nous assujettir relativement au traitement de cette maladie.

Elle s'annonce & se manifeste toûjours par une éruption. Il importe néanmoins d'observer que les boutons qui la caractérisent, n'ont pas constamment le même aspect & le même siége.

Il en est qui se montrent indistinctement sur toutes les parties quelconques du corps de l'animal ; leur volume n'est pas considérable ; ils abscedent quelquefois.

D'autres à-peu-près semblables, mais plus multipliés, n'occupent communément que le dos, & ne sont répandus qu'en petit nombre sur l'encolure & sur la tête ; à mesure qu'il en est parmi ceux-ci qui se dessechent & s'évanoüissent, les autres se reproduisent & reparoissent.

Souvent nous n'appercevons que des tumeurs prolongées, fortement adhérentes & immobiles, avec des éminences très-dures à leurs extrémités & dans leur milieu : lorsque ces duretés suppurent, elles fournissent une matiere blanchâtre & bourbeuse.

Souvent aussi ces mêmes tumeurs prolongées suivent & accompagnent exactement quelques-unes des principales ramifications veineuses, telles que les jugulaires, les maxillaires, les axillaires, les humérales, les céphaliques, les aurales, les saphenes ; & les sortes de noeuds qui coupent d'espace en espace ces especes de cordes, dégénérant en ulceres dont les bords calleux semblent se resserrer & se retrécir, donnent un pus ichoreux, sanieux, & fétide.

Il arrive encore que les ulceres farcineux tiennent de la nature des ulceres vermineux, des ulceres secs, des ulceres chancreux ; & c'est ce que nous remarquons principalement dans ceux qui résultent de l'éclat des boutons qui surviennent d'abord près du talon, ou sur le derriere du boulet dans les extrémités postérieures. Ces extrémités exhalent dès-lors une odeur insupportable ; elles deviennent ordinairement d'un volume monstrueux, & sont en quelque façon éléphantiasées.

Enfin ces symptomes sont quelquefois unis à l'engorgement des glandes maxillaires & sublinguales, à un flux par les nasaux d'une matiere jaunâtre, verdâtre, sanguinolente, & très-différente de celle qui s'écoule par la même voie à l'occasion de quelques boutons élevés dans les cavités nasales, & d'une legere inflammation dans la membrane pituitaire, à une grande foiblesse, au marasme, & à tous les signes qui indiquent un dépérissement total & prochain.

C'est sans-doute à toutes ces variations & à toutes ces différences sensibles, que nous devons cette foule de noms imaginés pour désigner plusieurs sortes de farcin, tels que le volant, le farini oculus, le cordé, le cul de poule, le chancreux, l'intérieur, le taupin, le bifurque, &c. Elles ont aussi suggeré le prognostic que l'on a porté relativement au farcin qui attaque la tête, les épaules, le dos, le poitrail, & qui a paru très-facile à vaincre, tandis que celui qui occupe le train de derriere, qui présente un appareil d'ulceres sordides, a été déclaré très-rebelle, & meme incurable, lorsqu'il est accompagné de l'écoulement par les nasaux.

Les causes évidentes de cette maladie sont des exercices trop violens dans les grandes chaleurs, une nourriture trop abondante donnée à des chevaux maigres & échauffés, ou qui ne font que très-peu d'exercice ; des alimens tels que le foin nouveau, l'avoine nouvelle, le foin rasé, une quantité considérable de grains, l'impression d'un air froid, humide, chargé de vapeurs nuisibles, l'obstruction, le resserrement des pores cutanés, &c. tout ce qui peut accumuler dans les premieres voies des crudités acides, salines, & visqueuses, changer l'état du sang, y porter de nouvelles particules hétérogenes peu propres à s'assimiler & à se dépurer dans les couloirs, & dont l'abord continuel & successif augmentera de plus en plus l'épaississement, l'acrimonie & la dépravation des humeurs, tout ce qui embarrassera la circulation ; tout ce qui soûlevera la masse, tout ce qui influera sur le ton de la peau & s'opposera à l'excrétion de la matiere perspirable, sera donc capable de produire tous les phénomenes dont nous avons parlé.

Selon le degré d'épaississement & d'acrimonie, ils seront plus ou moins effrayans ; des boutons simplement épars çà & là, ou rassemblés sur une partie, des tumeurs prolongées qui ne s'étendront pas considérablement, une suppuration loüable, caractériseront le farcin bénin : mais des tumeurs suivies résultant du plus grand engorgement des canaux lymphatiques ; des duretés très éminentes qui marqueront pour ainsi dire, chacun des noeuds ou chacune des dilatations valvulaires de ces mêmes vaisseaux, & dont la terminaison annoncera des sucs extrèmement acres, plus ou moins difficiles à délayer, à corriger, à emporter, désigneront un farcin dont la malignité est redoutable, & qui provoquant s'il n'est arrêté dans ses progrès, & si l'on ne remédie à la perversion primitive, la tenacité, la viscosité, la coagulation de toute la masse du sang & des humeurs, l'anéantissement du principe spiritueux des sucs vitaux, l'impossibilité des sécrétions & des excrétions salutaires, & conduira inévitablement l'animal à la mort.

La preuve de la corruption putride des liqueurs, se tire non-seulement de tous les ravages dont un farcin, sur tout de ce genre & de ce caractere, nous rend les témoins, mais de sa fétidité & de la facilité avec laquelle il se répand & s'étend d'un corps à l'autre, de proche en proche, par l'attouchement immédiat, & même quelquefois à une certaine distance : aussi le danger de cette communication nous engage-t-il à éloigner l'animal atteint d'un farcin qui a de la malignité, & à le séparer de ceux qui sont sains, & la crainte d'une réproduction continuelle du levain dans un cheval qui auroit la faculté de lécher lui-même la matiere ichoreuse, sordide, sanieuse, corrosive, qui échappe de ses ulceres, nous oblige-t-elle à profiter des moyens que nous offre le chapelet pour l'en priver. Nous appellons de ce nom l'assemblage de plusieurs bâtons taillés en forme d'échelon, à-peu-près également espacés ; paralleles entr'eux dans le sens de la longueur de l'encolure, & attachés à chacune de leurs extrémités au moyen d'une corde & des encoches faites pour affermir la ligature. Nous les plaçons & les fixons sur le cou de l'animal, de maniere qu'en contre-butant du poitrail & des épaules à la mâchoire, ils s'opposent aux mouvemens de flexion de cette partie. Ne seroit-ce point trop hasarder que de supposer que l'origine de cette dénomination est dûe à la ressemblance de cette sorte particuliere de collier, avec la corde sans fin qui soûtient les godets ou les clapets d'un chapelet hydraulique ?

Quoi qu'il en soit, dans le traitement de cette maladie, dont je n'ai prétendu donner ici que des idées très-générales, on doit se proposer d'atténuer, d'inciser, de fondre les humeurs tenaces & visqueuses, de les délayer, de les évacuer, d'adoucir leurs sels, de corriger leur acrimonie, de faciliter la circulation des fluides dans les vaisseaux les plus déliés, &c.

On débutera par la saignée ; on tiendra l'animal à un régime très-doux, au son, à l'eau blanche ; on lui administrera des lavemens émolliens, des breuvages purgatifs dans lesquels on n'oubliera point de faire entrer l'aquila alba ? quelques diaphorétiques à l'usage desquels on le mettra, acheveront de dissiper les boutons & les tumeurs qui se montrent dans le farcin benin, & d'amener à un desséchement total ceux qui auront suppuré.

Le farcin invétéré & malin est infiniment plus opiniâtre. Il importe alors de multiplier les saignées, les lavemens émolliens ; de mêler à la boisson ordinaire de l'animal quelques pintes d'une décoction de mauves, guimauves, pariétaires, &c. d'humecter le son qu'on lui donne avec une tisane apéritive & rafraîchissante faite avec les racines de patience, d'aunée, de scorsonere, de bardane, de fraisier, & de chicorée sauvage ; de le maintenir long-tems à ce régime ; de ne pas recourir trop tôt à des évacuans capables d'irriter encore davantage les solides, d'agiter la masse & d'augmenter l'acreté ; de faire succéder aux purgatifs administrés, les délayans & les relâchans qui les auront précédés ; de ne pas réitérer coup sur coup ses purgatifs ; d'ordonner, avant de les prescrire de nouveau, une saignée selon le besoin. Ensuite de ces évacuations, dont le nombre doit être fixé par les circonstances, & après le régime humectant & rafraîchissant observé pendant un certain intervalle de tems, on prescrira la tisane des bois, & on en mouillera tous les matins le son que l'on donnera à l'animal : si les boutons ne s'éteignent point, si les tumeurs prolongées ont la même adhérence & la même immobilité, on recourra de nouveau à la saignée, aux lavemens, aux purgatifs, pour en revenir à-propos à la même tisane, & pour passer de-là aux préparations mercurielles, telles que l'éthiops minéral, le cinnabre, &c. dont l'énergie & la vertu sont sensibles dans toutes les maladies cutanées.

Tous ces remedes intérieurs sont d'une merveilleuse efficacité, & operent le plus souvent la guérison de l'animal lorsqu'ils sont administrés selon l'art & avec méthode : on est néanmoins quelquefois obligé d'employer des médicamens externes. Les plus convenables dans le cas de la dureté & de l'immobilité des tumeurs sont d'abord l'onguent d'althaea ; & s'il est des boutons qui ne viennent point à suppuration, & que l'animal ait été suffisamment évacué, on pourra, en usant de la plus grande circonspection, les frotter légerement avec l'onguent napolitain.

Les lotions adoucissantes faites avec les décoctions de plantes mucilagineuses, sont indiquées dans les circonstances d'une suppuration que l'on aidera par des remedes onctueux & résineux, tels que les onguens de basilicum & d'althaea ; & l'on aura attention de s'abstenir de tous remedes dessicatifs lorsqu'il y aura dureté, inflammation, & que la suppuration sera considérable : on pourra, quand la partie sera exactement dégorgée, laver les ulceres avec du vin chaud dans lequel on délayera du miel commun.

Des ulceres du genre de ceux que nous nommons vermineux, demanderont un liniment fait avec l'onguent napolitain, à la dose d'une once ; le baume d'arceus, à la dose de demi-once ; le staphisaigre & l'aloès succotrin, à la dose d'une dragme ; la myrrhe, à la dose d'une demi-dragme ; le tout dans suffisante quantité d'huile d'absynthe : ce liniment est non-seulement capable de détruire les vers, mais de déterger & de fondre les callosités, & l'on y ajoûtera le baume de Fioraventi, si l'ulcere est véritablement disposé à la corruption.

L'alun calciné mêlé avec de l'aegyptiac ou d'autres cathérétiques, seront mis en usage eu égard à des ulceres qui tiendront du caractere des ulceres chancreux ? on pourra même employer le cautere actuel, mais avec prudence : & quant à l'écoulement par les naseaux, de quelque cause qu'il provienne, on poussera plusieurs fois par jour dans les cavités nasales une injection faite avec de l'eau commune, dans laquelle on aura fait bouillir légerement de l'orge en grain & dissoudre du miel.

Il est encore très-utile de garantir les jambes éléphantiasées des impressions de l'air ; & l'on doit d'autant moins s'en dispenser, qu'il n'est pas difficile d'assujettir sur cette partie un linge grossier propre à la couvrir.

J'ai observé très-souvent au moment de la disparition de tous les symptomes du farcin, une suppuration dans l'un des piés de l'animal, & quelquefois dans les quatre piés ensemble. On doit alors faire ouverture à l'endroit d'où elle semble partir, y jetter, lorsque le mal est découvert, de la teinture de myrrhe & d'aloès, & placer des plumaceaux mouillés & baignés de cette même teinture. J'ai remarqué encore plusieurs fois dans l'intérieur de l'ongle, entre la sole & les parties qu'elle nous dérobe, un vuide considérable annoncé par le son que rend le sabot lorsqu'on le heurte ; j'ai rempli cette cavité, de l'existence de laquelle je me suis assûré, lorsqu'elle n'a pas été une suite de la suppuration, par le moyen du boutoir, avec des bourdonnets chargés d'un digestif dans lequel j'ai fait entrer l'huile d'hypericum, la terebenthine en résine, les jaunes d'oeufs, & une suffisante quantité d'eau-de-vie.

Personne n'ignore au-surplus l'utilité de la poudre de vipere, par laquelle on doit terminer la cure de la maladie qui fait l'objet de cet article ; & comme on ne doute point aussi des salutaires effets d'un exercice modéré, il est impossible qu'on ne se rende pas à la nécessité d'y solliciter régulierement l'animal pendant le traitement, & lorsque le virus montrera moins d'activité.

Il faut de plus ne remettre le cheval guéri du farcin à sa nourriture & à son régime ordinaire, que peu-à-peu, & que dans la circonstance d'un rétablissement entier & parfait.

Du reste c'en est assez, ce me semble, de ces faits de pratique constatés dans une sorte d'hôpital de chevaux que je dirige depuis sept ou huit années, & dans lequel j'en ai guéri plus de quatre-vingt du mal dont il s'agit, pour donner au moins sur les secours qu'il exige, des notions infiniment plus certaines que les connoissances que l'on imagine puiser, à cet égard, dans la plûpart de nos auteurs, connoissances qui ne nous présentent rien de plus avantageux, que tous ces secrets merveilleux débités mystérieusement & à un très-haut prix par un peuple de charlatans aussi nombreux que celui qui de nos jours infecte la Medecine des hommes. (e)


FARCINEUXadj. (Maréchall.) adjectif mis en usage pour qualifier un cheval attaqué du farcin, comme nous employons ceux de morveux & de poussif, pour désigner l'animal atteint de la morve & de la pousse. (e)


FARDS. m. (Art cosmétique) fucus, pigmentum ; se dit de toute composition soit de blanc, soit de rouge, dont les femmes, & quelques hommes mêmes, se servent pour embellir leur teint, imiter les couleurs de la jeunesse, ou les réparer par artifice.

Le nom de fard, fucus, étoit encore plus étendu autrefois qu'il ne l'est aujourd'hui, & faisoit un art particulier qu'on appella Commotique, , c'est-à-dire l'art de farder, qui comprenoit non-seulement toutes les especes de fard, mais encore tous les médicamens qui servoient à ôter, à cacher, à rectifier les difformités corporelles ; & c'est cette derniere partie de l'ancienne Commotique que nous nommons Orthopédie. Voyez ORTHOPEDIE.

L'amour de la beauté a fait imaginer de tems immémorial tous les moyens qu'on a crû propres à en augmenter l'éclat, à en perpétuer la durée, ou à en rétablir les breches ; & les femmes, chez qui le goût de plaire est très-étendu, ont cru trouver ces moyens dans les fardemens, si je puis me servir de ce vieux terme collectif, plus énergique que celui de fard.

L'auteur du livre d'Enoc assûre qu'avant le déluge, l'ange Azaliel apprit aux filles l'art de se farder, d'où l'on peut du moins inférer l'antiquité de cette pratique.

L'antimoine est le plus ancien fard dont il soit fait mention dans l'histoire, & en même tems celui qui a eu le plus de faveur. Job, chap. xl. v. 14. marque assez le cas qu'on en faisoit, lorsqu'il donne à une de ses filles le nom de vase d'antimoine, ou de boîte à mettre du fard, cornu stibii.

Comme dans l'Orient les yeux noirs, grands & fendus passoient, ainsi qu'en France aujourd'hui, pour les plus beaux, les femmes qui avoient envie de plaire, se frottoient le tour de l'oeil avec une aiguille trempée dans du fard d'antimoine pour étendre la paupiere, ou plûtôt pour la replier, afin que l'oeil en parût grand. Aussi Isaïe, ch. iij. v. 22. dans le dénombrement qu'il fait des parures des filles de Sion, n'oublie pas les aiguilles dont elles se servoient pour peindre leurs yeux & leurs paupieres. La mode en étoit si reçue, que nous lisons dans un des livres des rois, liv. IV. ch. jx. v. 30. que Jésabel ayant appris l'arrivée de Jehu à Samarie, se mit les yeux dans l'antimoine, ou les plongea dans le fard, comme s'exprime l'Ecriture, pour parler à cet usurpateur, & pour se montrer à lui. Jéremie, chap. jv. v. 50. ne cessoit de crier aux filles de Judée : Envain vous vous revêtirez de pourpre & vous mettrez vos colliers d'or ; en vain vous vous peindrez les yeux avec l'antimoine, vos amans vous mépriseront. Les filles de Judée ne crurent point le prophete, elles penserent toujours qu'il se trompoit dans ses oracles ; en un mot, rien ne fut capable de les dégoûter de leur fard : c'est pour cela qu'Ezéchiel, chap. xxiij. v. 40. dévoilant les déréglemens de la nation juive, sous l'idée d'une femme débauchée, dit, qu'elle s'est baignée. qu'elle s'est parfumée, qu'elle a peint ses yeux d'antimoine, qu'elle s'est assise sur un très-beau lit & devant une table bien couverte, &c.

Cet usage du fard tiré de l'antimoine ne finit pas dans les filles de Sion ; il se glissa, s'étendit, se perpétua par-tout. Nous trouvons que Tertullien & S. Cyprien déclamerent à leur tour très-vivement contre cette coûtume usitée de leur tems en Afrique, de se peindre les yeux & les sourcils avec du fard d'antimoine : inunge oculos tuos, non stibio diaboli, sed collyrio Christi, s'écrioit S. Cyprien.

Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'aujourd'hui les femmes Syriennes, Babyloniennes, & Arabes, se noircissent du même fard le tour de l'oeil, & que les hommes en font autant dans les deserts de l'Arabie, pour se conserver les yeux contre l'ardeur du soleil. Voyez Tavernier, voyage de Perse, liv. II. ch. vij. & Gabriel Sionita, de moribus orient. cap. xj. M. d'Arvieux, dans ses voyages imprimés à Paris en 1717, livre XII. pag. 27, remarque, en parlant des femmes Arabes, qu'elles bordent leurs yeux d'une couleur noire composée avec de la tuthie, & qu'elles tirent une ligne de ce noir en-dehors du coin de l'oeil, pour le faire paroître plus fendu.

Depuis les voyages de M. d'Arvieux, le savant M. Shaw rapporte dans ceux qu'il a faits en Barbarie, à l'occasion des femmes de ces contrées, qu'elles croiroient qu'il manqueroit quelque chose d'essentiel à leur parure, si elles n'avoient pas teint le poil de leurs paupieres & leurs yeux de ce qu'on nomme al-co-hol, qui est la poudre de mine de plomb. Cette opération se fait en trempant dans cette poudre un petit poinçon de bois de la grosseur d'une plume, & en le passant ensuite entre les paupieres : elles se persuadent que la couleur sombre, que l'on parvient de cette façon à donner aux yeux, est un grand agrément au visage de toutes de sortes de personnes.

Entr'autres colifichets des femmes d'Egypte, ajoûte le voyageur anglois, j'ai vû tirer des catacombes de Sakara, un bout de roseau ordinaire renfermant un poinçon de la même espece de ceux des Barbaresques, & une once de la même poudre dont on se sert encore actuellement (1740) dans ce pays-là, pour le même usage.

Les femmes greques & romaines emprunterent des Asiatiques, la coûtume de se peindre les yeux avec de l'antimoine ; mais pour étendre encore plus loin l'empire de la beauté, & réparer les couleurs flétries, elles imaginerent deux nouveaux fards inconnus auparavant dans le monde, & qui ont passé jusqu'à nous : je veux dire le blanc & le rouge. Delà vient que les Poëtes feignirent que la blancheur d'Europe ne lui venoit que parce qu'une des filles de Junon avoit dérobé le petit pot de fard blanc de cette déesse, & en avoit fait présent à la fille d'Agenor. Quand les richesses affluerent dans Rome, elles y porterent un luxe affreux ; la galanterie introduisit les recherches les plus raffinées dans ce genre, & la corruption générale y mit le sceau.

Ce que Juvénal nous dit des bapses d'Athènes, de ces prêtres efféminés qu'il admet aux mysteres de la toilette, se doit entendre des dames romaines, sur l'exemple desquelles, ceux dont le poëte veut parler, mettoient du blanc & du rouge, attachoient leurs longs cheveux d'un cordon d'or, & se noircissoient le sourcil, en le tournant en demi-rond avec une aiguille de tête.

Ille supercilium madidâ fuligine factum,

Obliquâ producit acu, pingitque trementes,

Attollens oculos.

Juvén. Sat. 2.

Nos dames, dit Pline le naturaliste, se fardent par air jusqu'aux yeux, tanta est decoris affectatio, ut tingantur oculi quoque ; mais ce n'étoit-là qu'un leger crayon de leur mollesse.

Elles passoient de leurs lits dans des bains magnifiques, & là elles se servoient de pierres-ponces pour se polir & s'adoucir la peau, & elles avoient vingt sortes d'esclaves en titre pour cet usage. A cette propreté luxurieuse, succéda l'onction & les parfums d'Assyrie : enfin le visage ne reçut pas moins de façons & d'ornemens que le reste du corps.

Nous avons dans Ovide des recettes détaillées de fards, qu'il conseilloit de son tems aux dames romaines ? je dis aux dames romaines, car le fard du blanc & du rouge étoit reservé aux femmes de qualité sous le regne d'Auguste ; les courtisannes & les affranchies n'osoient point encore en mettre. Prenez donc de l'orge, leur disoit-il, qu'envoyent ici les laboureurs de Libye ; ôtez-en la paille & la robe ; prenez une pareille quantité d'ers ou d'orobe, détrempés l'un & l'autre dans des oeufs, avec proportion ? faites sécher & broyer le tout ; jettez-y de la poudre de corne de cerf ; ajoûtez-y quelques oignons de narcisse ; pilez le tout dans le mortier ; vous y admettrez enfin la gomme & la farine de froment de Toscane ; que le tout soit lié par une quantité de miel convenable : celle qui se servira de ce fard, ajoûte-il, aura le teint plus net que la glace de son miroir.

Quaecumque afficiet tali medicamine vultum,

Fulgebit speculo laevior ipsa suo.

Mais on inventa bien-tôt une recette plus simple que celle d'Ovide, & qui eut la plus grande vogue : c'étoit un fard composé de la terre de Chio, ou de Samos, que l'on faisoit dissoudre dans du vinaigre. Horace l'appelle humida creta. Pline nous apprend que les dames s'en servoient pour se blanchir la peau, de même que de la terre de Selinuse, qui est, dit-il, d'un blanc de lait, & qui se dissout promtement dans l'eau. Fabula, selon Martial, craignoit la pluie, à cause de la craie qui étoit sur son visage ; c'étoit une des terres dont nous venons de parler. Et Pétrone, en peignant un efféminé, s'exprime ainsi : Perfluebant per frontem sudantis acaciae rivi, & inter rugas malarum, tantùm erat cretae, ut putares detractum parietem nimbo laborare : " Des ruisseaux de gomme couloient sur son front avec la sueur, & la craie étoit si épaisse dans les rides de ses joues, qu'on auroit dit que c'étoit un mur que la pluie avoit déblanchi ".

Poppée, cette célebre courtisanne, doüée de tous les avantages de son sexe, hors de la chasteté, usoit pour son visage d'une espece de fard onctueux, qui formoit une croûte durable, & qui ne tomboit qu'après avoir été lavée avec une grande quantité de lait, lequel en détachoit les parties, & découvroit une extrème blancheur : Poppée, dis-je, mit ce nouveau fard à la mode, lui donna son nom, Poppaeana pingicia, & s'en servit dans son exil même, où elle fit mener avec elle un troupeau d'ânesses, & se seroit montrée avec ce cortége, dit Juvénal, jusqu'au pole hyperborée.

Cette pâte de l'invention de Poppée qui couvroit tout le visage, formoit un masque, avec lequel les femmes alloient dans l'intérieur de leur maison : c'étoit-là, pour ainsi dire, le visage domestique, & le seul qui étoit connu du mari. Ses levres, si nous écoutons Juvénal, s'y prenoient à la glu :

Hinc miseri viscantur labra mariti.

Ce teint tout neuf, cette fleur de peau, n'étoit faite que pour les amans ; & sur ce pié-là, ajoûte l'abbé Nadal, la nature ne donnoit rien ni aux uns ni aux autres.

Les dames romaines se servoient pour le rouge, au rapport de Pline, d'une espece de fucus qui étoit une racine de Syrie avec laquelle on teignoit les laines. Mais Théophraste est ici plus exact que le naturaliste romain ? les Grecs, selon lui, appelloient fucus, tout ce qui pouvoit peindre la chair ; tandis que la substance particuliere dont les femmes se servoient pour peindre leurs joues de rouge, étoit distinguée par le nom de rizion, racine qu'on apportoit de Syrie en Grece à ce sujet. Les Latins, à l'imitation du terme grec, appellerent cette plante radicula ; & Pline l'a confondue avec la racine dont on teignoit les laines.

Il est si vrai que le mot fucus étoit un terme général pour désigner le fard, que les Grecs & les Romains avoient un fucus métallique qu'ils employoient pour le blanc, & qui n'étoit autre chose que la céruse ou le blanc de plomb de nos revendeuses à la toilette. Leur fucus rouge se tiroit de la racine rizion, & étoit uniquement destiné pour rougir les joues : ils se servirent aussi dans la suite pour leur blanc, d'un fucus composé d'une espece de craie argentine ; & pour le rouge du purpurissum, préparation qu'ils faisoient de l'écume de la pourpre, lorsqu'elle étoit encore toute chaude. Voyez POURPRE, (Coquille).

C'en est assez sur les dames greques & romaines. Poursuivons à-présent l'histoire du fard jusqu'à nos jours, & prouvons que la plûpart des peuples de l'Asie & de l'Afrique sont encore dans l'usage de se colorier diverses parties du corps de noir, de blanc, de rouge, de bleu, de jaune, de verd, en un mot de toutes sortes de couleurs, suivant les idées qu'ils se sont formées de la beauté. L'amour propre & la vanité ont également leur recherche dans tous les pays du monde ; l'exemple, les tems, & les lieux, n'y mettent que le plus ou le moins d'entente, de goût, & de perfection.

En commençant par le Nord, nous apprenons qu'avant que les Moscovites eussent été policés par le czar Pierre premier, les femmes Russes savoient déjà se mettre du rouge, s'arracher les sourcils, se les peindre ou s'en former d'artificiels. Nous voyons aussi que les Groenlandoises se bariolent le visage de blanc & de jaune ; & que les Zembliennes, pour se donner des graces, se font des raies bleues au front & au menton. Les Mingreliennes, sur le retour, se peignent tout le visage, les sourcils, le front, le nez, & les joues. Les Japonoises de Jédo se colorent de bleu les sourcils & les levres. Les Insulaires de Sombréo au nord de Nicobar, se plâtrent le visage de verd & de jaune. Quelques femmes du royaume de Décan se font découper la chair en fleurs, & teignent les fleurs de diverses couleurs, avec des jus de racines de leur pays.

Les Arabes, outre ce que j'en ai dit ci-dessus, sont dans l'usage de s'appliquer une couleur bleue aux bras, aux levres, & aux parties les plus apparentes du corps ; ils mettent hommes & femmes cette couleur par petits points, & la font pénétrer dans la chair avec une aiguille faite exprès : la marque en est inaltérable.

Les Turquesses africaines s'injectent de la tutie préparée dans les yeux, pour les rendre plus noirs, & se teignent les cheveux, les mains, & les piés en couleur jaune & rouge. Les femmes maures suivent la mode des Turquesses ; mais elles ne teignent que les sourcils & les paupieres avec de la poudre de mine de plomb. Les filles qui demeurent sur les frontieres de Tunis se barbouillent de couleur bleue le menton & les levres ; quelques-unes impriment une petite fleur, dans quelque autre partie du visage, avec de la fumée de noix de galle & du safran. Les femmes du royaume de Tripoli font consister les agrémens dans des piquûres sur la face, qu'elles pointillent de vermillon ; elles peignent leurs cheveux de même. La plûpart des filles Negres du Sénégal, avant que de se marier, se font broder la peau de différentes figures d'animaux & de fleurs de toutes couleurs. Les Négresses de Serra-Liona se colorent le tour des yeux de blanc, de jaune, & de rouge.

Les Floridiennes de l'Amérique septentrionale se peignent le corps, le visage, les bras, & les jambes de toutes sortes de couleurs ineffaçables ; parce qu'elles ont été imprimées dans les chairs par le moyen de plusieurs piquûres. Enfin les femmes sauvages Caraïbes se barbouillent toute la face de rocou.

Si nous revenons en Europe, nous trouverons que le blanc & le rouge ont fait fortune en France. Nous en avons l'obligation aux Italiens, qui passerent à la cour de Catherine de Medicis : mais ce n'est que sur la fin du siecle passé, que l'usage du rouge est devenu général parmi les femmes de condition.

Callimaque, dans l'hymne intitulée les bains de Pallas, a parlé d'un fard bien plus simple. Les deux déesses Vénus & Pallas se disputoient le prix & la gloire de la beauté : Vénus fut long-tems à sa toilette ; elle ne cessa point de consulter son miroir, retoucha plus d'une fois à ses cheveux, regla la vivacité de son teint ; au lieu que Minerve ne se mira ni dans le métal, ni dans la glace des eaux, & ne trouva point d'autre secret pour se donner du rouge, que de courir un long espace de chemin, à l'exemple des filles de Lacédémone qui avoient accoûtumé de s'exercer à la course sur le bord de l'Eurotas. Si le succès alors justifia les précautions de Vénus, ne fut-ce pas la faute du juge, plûtôt que celle de la nature ?

Quoi qu'il en soit, je ne pense point qu'on puisse réparer par la force de l'art les injures du tems, ni rétablir sur les rides du visage la beauté qui s'est évanoüie. Je sens bien la justesse des réflexions de Rica dans sa lettre à Usbek : " Les femmes qui se sentent finir d'avance par la perte de leurs agrémens, voudroient reculer vers la jeunesse ; eh comment ne chercheroient-elles pas à tromper les autres ! elles font tous leurs efforts pour se tromper elles-mêmes, & pour se dérober la plus affligeante de toutes les idées ". Mais comme le dit La Fontaine :

Les fards ne peuvent faire,

Que l'on échappe au tems cet insigne larron ;

Les ruines d'une maison

Se peuvent réparer ; que n'est cet avantage

Pour les ruines du visage ?

Cependant loin que les fards produisent cet effet, j'ose assûrer au contraire qu'ils gâtent la peau, qu'ils la rident, qu'ils alterent & ruinent la couleur naturelle du visage : j'ajoûte qu'il y a peu de fards dans le genre du blanc, qui ne soit dangereux. Aussi les femmes qui se servent de l'huile de talc comme d'un fard excellent, s'abusent beaucoup ; celles qui employent la céruse, le blanc de plomb, ou le blanc d'Espagne, n'entendent pas mieux leurs intérêts ; celles qui se servent de préparations de sublimé, font encore plus de tort à leur santé : enfin l'usage continuel du rouge sur-tout de ce vermillon terrible qui jaunit tout ce qui l'environne, n'est pas sans inconvénient pour la peau. Voyez ROUGE.

Afranius répétoit souvent & avec raison à ce sujet : " des graces simples & naturelles, le rouge de la pudeur, l'enjoüement, & la complaisance, voilà le fard le plus séduisant de la jeunesse ; pour la vieillesse, il n'est point de fard qui puisse l'embellir, que l'esprit & les connoissances ".

Je ne sache aucun ouvrage sur les fards ; j'ai lû seulement que Michel Nostradamus, ce medecin si célebre par les visites & les présens qu'il reçut des rois & des reines, & par ses centuries qui l'ont fait passer pour un visionnaire, un fou, un magicien, un impie, a donné en 1552 un traité des fardemens & des senteurs, que je n'ai jamais pû trouver, & qui peut-être n'est pas fort à regretter. Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.


FARDAGES. m. (Marine) ce sont des fagots qu'on met au fond de cale, quand on charge en grenier. (Z)


FARDERv. neut. terme de riviere ; un bateau farde sur un autre, lorsqu'il serre trop.


FARE(Marine) Voyez PHARE.

FARE DE MESSINE, (le) Géog. fretum siculum, détroit de la mer Méditerranée en Italie, entre la Sicile & la Calabre ultérieure. On l'appelle souvent le Fare, à cause de la tour du Fare placée à son entrée, dans l'endroit où il est le plus étroit ; & le Fare de Messine, à cause de la ville de Messine, qui est située sur la côte occidentale, & où on le traverse d'ordinaire. Ce canal est assez connu par son flux & reflux qui s'y fait de six heures en six heures, avec une extrème rapidité ; comme aussi par ses courans qui allant tantôt dans la mer de Toscane, & tantôt dans la mer de Sicile, ont donné lieu à tout ce que les anciens ont dit de Scylle & de Charybde. Ce dernier est un tournant d'eau, que les matelots craignoient beaucoup autrefois, & qu'on affronte aujourd'hui sans péril par le moyen des barques plates. Article de M(D.J.)

FARE LA FARE, (Pêche) étoit une fête du mois de Mai ; les pêcheurs s'assembloient avec les officiers des eaux & forêts, pour faire à grand bruit une pêche solemnelle, & une réjoüissance de plusieurs jours, qui dépeuploit les rivieres. Par l'ordonnance de 1669, cette pêche a été défendue.


FARELLONS(ILE DES) Géog. île située à l'embouchure de la Selbole, riviere de la côte de Malaguete dans la haute Guinée, abondante en fruits & en éléphans. Elle a environ six lieues de long, au rapport de Dapper ; son extrémité occidentale est nommée par les Portugais, cabo di S. Anna. Elle est bordée de rochers, & au-devant, c'est-à-dire à l'egard de ceux qui viennent du nord-oüest, il y a un grand banc de sable nommé baixos di S. Anna. Long. 5. lat. 6. 48. Suivant M. de Lisle, ce géographe la nomme Massacoye avec les Hollandois, ou Farellons, & marque exactement le cap & le banc de Ste Anne. Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.


FARFONTEvoyez ROITELET.


FARGANAH(Géog.) ville du Zagathay dans la grande Tartarie, située au nord de Chéser, & capitale d'une province qui porte le même nom. Le pays de Farganah s'étend le long du Chéser, quoiqu'il ne soit qu'à 92d de longitude, & à 42d 20' de latitude septentrionale. Selon les tables d'Abulfeda, Vlug-Beigh met la ville de Farganah à 42d 25' de latitude Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.


FARGOTS. m. (Comm.) terme flamand en usage principalement du côté de Lisle ; il signifie un ballot ou petite balle de marchandises, du poids de 150 à 160 livres. Deux fargots font la charge d'un mulet, ou cheval de bât. Quelques Flamands disent aussi frangotte, qui signifie la même chose. Dict. de Comm. de Trév. & Chamb. (G)


FARGUEou FARDES, s. f. (Marine) ce sont des planches ou bordages qu'on éleve sur l'endroit du plat-bord appellé labelle, pour tenir lieu de gardes-corps, afin de défendre le pont & d'ôter à l'ennemi la vûe de ce qui s'y passe. On couvre les fargues d'une bastingure bleue ou rouge.

Les fargues servent à clorre le vaisseau par l'embelle : on les ôte & on les remet, selon le besoin, on y fait des meurtrieres rondes, & de petites portes pour descendre à la mer, ou passer ce qu'on veut.

Dans un vaisseau du premier rang, les bordages des fargues doivent avoir cinq pouces de large, & trois pouces d'épais ; les montans doivent être au nombre de cinquante-six de chaque côté, & doivent avoir deux pouces & demi d'épais.

Les fargues doivent être élevées de quinze pouces au-dessus de la lisse de vibord ; & par le haut, elles doivent être au niveau du haut de la plus basse lisse. Elles sont jointes aux montans, avec de petites chevilles de fer. (Z)


FARILLONS. m. terme de Pêche usité dans le ressort de l'amirauté de Poitou, ou des sables d'Olone ? c'est le nom qu'on donne à la pêche au feu, dont voici la description telle qu'elle se pratique par les pêcheurs du cap Breton. On y prend des éguilles ou orphies. Elle commence en même tems que celle des mêmes poissons, aux rets nommés veltes, c'est-à-dire au mois de Mars, & elle finit à la fin de Juillet. Elle ne se peut faire que de nuit. Ce sont les bateaux ou chaloupes des barques qui sont dans le port qui s'y occupent. La chaloupe est armée de six personnes, cinq hommes & un mousse. Un des hommes de l'équipage entretient le farillon, qui est placé avant. Le farillon est une espece de ces anciens réchauts portatifs, que l'on mettoit aux coins des rues pour éclairer la nuit. Le foyer a une douille de fer d'environ douze pouces de long, & un manche de quatre piés de long. Le feu est composé d'éclats de vieilles douves de barriques, vuidanges de brai ou de gaudron, coupées de demi-coudée de long. Deux hommes nagent, & trois lancent la foüanne, le salet, ou salin, dans les lits ou bouillons d'orphies, qui sont attirées par la lumiere du farillon qui frappe & éclaire la surface de l'eau. Quelquefois ces poissons s'attroupent en si grande quantité, que l'on en prend cinq à six d'un seul coup ; & comme le bateau avance toûjours doucement à la rame, le poisson n'est point effarouché par le jet des foüannes que les pêcheurs dardent.

La pêche la plus forte est de douze ou quinze cent pendant la marée de la nuit ; il faut pour y réussir, qu'elle soit noire, sombre, & calme.

Les orphies qui proviennent de cette pêche, se consomment sur les lieux. On s'en sert pour la boîte des hameçons des pêcheurs à la ligne ; on en sale aussi, mais c'est une mauvaise salaison. Les orphies annoncent à cette côte l'arrivée des sardines, comme elles annoncent celle des maquereaux, dans la manche britannique, aux côtes de la haute Normandie. Voyez la représentation de cette pêche dans nos Planches de Pêche.


FARINES. f. terme de Boulanger, est du grain moulu & réduit en poudre, dont on a séparé le son avec des bluteaux.

Les farines propres à faire du pain, sont celles de froment ou de blé, de seigle, de méteil, de sarrasin & de maïs.

Ces farines sont de différentes sortes, selon les bluteaux différens par où elles ont été passées. On les divise ordinairement en fleur de farine, farine blanche, en gruaux fins & gros, & en recoupettes. Voyez chacun de ces termes à son article.

La plûpart des farines qui s'employent à Paris, & qui ne sont point moulues dans cette ville ou aux environs, viennent de Picardie, de Meulan, de Pontoise, de Mantes, de Saint-Germain en Laie, & de Poissy. Les meilleures sont celles de Pontoise & de Meulan, les moindres sont celles de Picardie : celles de Saint-Germain & de Poissy tiennent le milieu.

On reconnoît qu'une farine est bonne, lorsqu'elle est seche, qu'elle se conserve long-tems, qu'elle rend beaucoup en un pain, qui boive bien l'eau, & auquel il faut le four bien chaud.

FARINE BLANCHE, en terme de Boulanger, est une farine tirée au bluteau, d'après la fleur de farine.

FARINE-FOLLE, en terme de Boulanger, est ce qu'il y a de plus fin & de plus leger dans la farine, ce que le vent emporte, & qui s'attache aux parois du moulin.

FARINE, (Jardinage) est une matiere blanche contenue dans la graine, qui sert à la nourrir jusqu'à ce qu'elle tire sa substance des sels de la terre par l'accroissement de ses racines.

FARINE & FARINEUX, (Chimie, Diete, & Mat. medic.) Le nom de farine pris dans son acception la plus commune, désigne une poudre subtile, douce, & pour ainsi dire moëlleuse, mollis.

Le chimiste, qui définit les corps par leurs propriétés intérieures, appelle farine, farineux, corps farineux, substance farineuse, une matiere végétale seche, capable d'être réduite en poudre, miscible à l'eau, alimenteuse & susceptible de la fermentation panaire & vinaire. Voyez PAIN & VIN.

Nous fondons la qualité de miscible à l'eau, que nous venons de donner à la farine proprement dite, sur l'espece de combinaison vraiment chimique qu'elle contracte avec l'eau, lorsqu'après l'avoir délayée dans ce liquide, on l'a réduite par une cuite convenable, en une consistance de gelée, en cette matiere connue de tout le monde sous le nom de colle de farine ou d'empois. Le corps entier de la farine ne subit point d'autre union avec l'eau ; ce menstrue ne le dissout point pleinement ; il en opere seulement, lorsqu'il est appliqué en grande masse, une dissolution partiale, une extraction. On peut voir à l'article BIERE, un exemple de cette derniere action de l'eau sur la farine.

Le corps farineux est formé par la combinaison du corps muqueux végétal, & d'une terre qui a été peu examinée jusqu'à présent, & qu'on peut regarder cependant comme analogue à la fécule qu'on retire de certaines racines, de la bryone, par exemple. Voyez FECULE. On peut concevoir encore le corps farineux comme une espece de corps muqueux dans la composition duquel le principe terreux surabonde. Voyez SURABONDANT, (Chimie). La substance farineuse possede en effet toutes les propriétés communes au corps muqueux, & ses propriétés spécifiques se déduisent toutes de cette terre étrangere ou surabondante. La distillation par le feu seul, qui est l'unique voie par laquelle on a procédé jusqu'à présent à l'examen de cette substance, concourt aussi à démontrer sa nature. Les farineux fournissent dans cette distillation, tous les produits communs des corps muqueux. Plusieurs de ces substances, savoir quelques semences des plantes céréales, donnent de plus une petite quantité de matiere phosphorique sur la fin de la distillation ; mais ce produit est dû à un principe étranger à leur composition, savoir à un sel marin qui se trouve dans ces semences. Voyez PHOSPHORE, SEL MARIN, ALYSE VEGETALETALE, au mot VEGETAL.

La substance farineuse est abondamment répandue dans le regne végétal, la nature nous la présente dans un grand nombre de plantes. Les semences de toutes les graminées & de toutes les légumineuses, sont farineuses : les fruits du marronnier, du châtaignier, le gland ou fruit de toutes les especes de chêne, la faine ou fruit du hêtre, sont farineux. Les racines de plusieurs plantes de diverses classes, fournissent de la farine. Nous connoissons une moëlle qui contient cette substance ; celle du sagoutier, sagu arbor, seu palma farinaria herbarii amboïnensis, qu'on nous apporte des Moluques sous le nom de sagou. On retire une substance vraisemblablement farineuse de l'écorce tendre d'une espece de pin, puisqu'on prépare du pain avec cette écorce, selon ce qui est rapporté dans le Flora laponica.

Les farines des semences céréales possedent au plus haut degré toutes les qualités rapportées dans la définition générale du corps farineux : les semences légumineuses ne possedent les mêmes qualités qu'en un degré inférieur. Voyez LEGUMES. Les racines farineuses & les fruits farineux sont plus éloignés encore de cette espece d'état de perfection. Toutes ces différences, & celles qui distinguent entr'elles les diverses especes de chacune de ces classes, dépendent premierement de la différente proportion de la terre surabondante : secondement, d'une variété dans la nature du corps muqueux, qui est très-indéfinie jusqu'à présent, ou qu'on n'a déterminé que d'une maniere fort vague, en disant avec l'auteur de l'Essai sur les alimens, que sa substance est plus ou moins grossiere ; que ses parties ont plus ou moins cette égalité qui caractérise une substance mucilagineuse, une atténuation plus ou moins grande ; qu'elles s'approchent ou s'éloignent de l'état de mucilage le plus parfait, le plus atténué, le plus condensé, &c. &, troisiemement enfin, dans quelques corps farineux, du mélange d'un principe étranger, tel que celui qui constitue l'acerbité du gland ou du marron d'inde, le suc venéneux du manioc, &c.

Ce sont des substances farineuses qui fournissent l'aliment principal, le fond de la nourriture de tous les peuples de la terre, & d'un grand nombre d'animaux tant domestiques que sauvages. Les hommes ont multiplié, & vraisemblablement amélioré par la culture, celles des plantes graminées qui portent les plus grosses semences, & dont on peut par conséquent retirer la farine plus abondamment & plus facilement. Le froment, le seigle, l'orge, l'avoine, le ris, sont les principales de ces semences ; nous les appellons céréales ou fromentacées : le maïs ou blé de Turquie leur a été substitué avec avantage, dans les pays stériles où les fromens croissoient difficilement, Les peuples de plusieurs contrées de l'Europe, une grande partie de ceux de l'Amérique & de l'Afrique, font leur nourriture ordinaire de la farine de maïs : celle de petit millet est mangée dans plusieurs contrées, mais beaucoup moins généralement. On prépare de la bouillie dans divers pays, avec celle du panis, panicum vulgare germanicum ; celle du gros mil ou sorpho ; celle du petit mil, panicum spicâ obtusâ caeruleâ ; la larme de Job ; les grains d'un chénopodium, appellé quinva ou quinoa, du P. Feuillée, &c. Les paysans de certains cantons très-pauvres, font du pain avec la semence du blé sarrasin : on en fait dans plusieurs pays avec les châtaignes : on en fit il y a quelques années en Allemagne, avec la racine de la petite scrophulaire. On envoya à Paris de Savoie, à-peu-près dans le même tems, du pain préparé avec la truffe rouge ou pomme de terre. Il est rapporté dans le Flora laponica, qu'on en fait en Laponie avec la farine de l'arum palustre arundinaceâ radice. La racine d'asphodele est encore propre à cet usage. On voit assez communément ici des gâteaux ou galettes préparés en Amérique avec la racine du manioc, ou avec celle du camanioc. On fait un aliment de la même espece au Brésil & au Pérou, avec la farine de la vraie cassave, farina de palo, qui est la racine d'un yuca. Voyez tous ces articles.

La poudre alimenteuse proposée par M. Boueb, chirurgien major du régiment de Salis, qui nourrit un adulte, & le met en état de soûtenir des travaux pénibles, à la dose de six onces par jour, selon les épreuves authentiques qui en ont été faites à l'hôtel royal des Invalides, dans le mois d'Octobre 1754 ; cette poudre, dis-je, n'est ou ne doit être qu'un farineux pur & simple, sans autre préparation que d'être réduit en poudre plus ou moins grossiere. Je dis doit être ; car s'il est roti, comme le soupçonne l'auteur de la lettre insérée à ce sujet dans le journal économique, Oct. 1754, c'est tant pis, la qualité nourrissante est détruite en partie par cette opération. Au reste, six onces d'une farine quelconque, j'entends de celles dont on fait communément usage, nourrissent très-bien un manoeuvre, un paysan, un voyageur pendant vingt-quatre heures. Il ne faut pas six onces de ris ou de farine de maïs, pour vivre pendant une journée entiere, & être en état de faire un certain exercice. Voyez RIS, MAÏS, URRISSANTSANT.

On a tenté sans succès de faire du pain avec la racine de fougere ; elle n'est pas farineuse. L'idée de réduire en poudre les os humains, & de les convertir en aliment à titre de corps farineux, qui fut conçûe en effet & exécutée, selon nos historiens, pendant le siége de Paris, au tems de la ligue, ne peut être tombée que dans une tête essentiellement ignorante, & bouleversée par la faim & par le desespoir. Les os ne sont pas farineux ; & lorsqu'ils sont épuisés par un long séjour dans une terre humide, ils ne contiennent aucune matiere alimenteuse.

Propriétés médicinales des farineux. Les farineux se mangent après avoir été altérés par le fermentation, ou sans avoir éprouvé ce changement. Les farineux levés ou fermentés, fournissent par une cuite convenable, cet aliment journalier qui est connu de tout le monde sous le nom de pain. Voyez PAIN.

Les farineux non fermentés dont nous faisons usage le plus ordinairement pour notre nourriture, sont, 1°. les semences légumineuses en substance, & cuites dans l'eau, le bouillon, ou le jus des viandes. Voyez SEMENCE LEGUMINEUSE. 2°. Des graines des plantes graminées diversement préparées, telles que le ris, le gruau, l'orge mondé ; la farine de froment, celle de mais ; les pâtes d'Italie, comme sémoule, vermicelli, macarons, &c. dont on fait des cremes, des bouillies, des potages. Nous employons le sagou de la même maniere. Quelques medecins ont proposé un chocolat de châtaignes, en titre d'aliment médicamenteux. Voy. RIS, GRUAU, ORGE, FROMENT, MAÏS, PATE D'ITALIE, SAGOU, CHATAIGNE.

C'est sous cette forme que les Medecins prescrivent les farineux dans le traitement de plusieurs maladies chroniques : le système de medecine dominant leur attribue une qualité adoucissante, incrassante ; corrigeant l'acrimonie alkaline ; émoussant ou embarrassant les sels exaltés, acres, corrosifs, & les huiles atténuées, dépouillées de leur terre, rendues acres, volatiles, fétides, &c. Le grand Boerhaave, qui a conçû sous cette idée le vice des humeurs, qu'il attribue à un alkali spontanée, propose les farineux contre les maladies qui dépendent de cette cause. Voyez Boerhaave, aphorism. chap. morbi ex alkalino spontaneo. Le même auteur met les farineux au nombre des causes qui produisent les constitutions des humeurs, qu'il appelle acide spontanée & glutineuse spontanée. Les farineux non fermentés sont regardés assez généralement comme souverains dans le marasme, l'hémoptysie, la phthisie pulmonaire, les ulceres des autres visceres, le scorbut de mer, &c. & leur usage est en effet assez salutaire dans ces cas ; ce qui ne prouve cependant rien en faveur des qualités adoucissantes, incrassantes, &c. dont nous venons de parler. Voyez INCRASSANT. Leur véritable utilité dans ces maladies, peut très-bien se borner à la maniere dont elles affectent les organes de la digestion, du moins cette action peut-elle se comprendre facilement ; au lieu que la nullité de leur prétendue opération sur le corps même des humeurs, est à-peu-près démontrable. Voyez INCRASSANT.

La pente à se convertir en acide, ou à engendrer dans les humeurs l'acide spontanée & le glutineux, glutinosum pingue, attribuée aux farineux, est une qualité vague, au moins trop peu définie ; qu'on pourroit même absolument nier, d'après les connoissances assez positives que nous avons, qu'un acide spontanée ne prédomine jamais dans les humeurs animales, & qu'elles ne sont jamais véritablement glutineuses. On avanceroit une chose plus vraie, si on se bornoit à dire que les farineux sont plus propres à produire des acides dans les premieres voies, que la plûpart des alimens tirés des animaux. En général, on ne sauroit admettre dans les farineux aucune qualité véritablement médicamenteuse, altérante, exerçant une action promte sur les humeurs ou sur les solides ; nous ne leur connoissons que cette opération lente, manifestée par un usage long & continu qui est propre aux alimens.

On a reproché aux farineux non fermentés d'être pesans sur l'estomac, c'est-à-dire de résister à l'action des organes digestifs, & au mélange des humeurs digestives ; aux farineux non fermentés, dis-je, car on pense que la fermentation a détruit cette qualité dans les farineux réduits en pain. M. Roüelle, qui est dans cette opinion, propose dans ses leçons de Chimie, de substituer à la farine de froment ordinaire, dont on fait à Paris de la bouillie pour les enfans, la farine du malt ou grain germé ; car la germination équivaut à la fermentation panaire. Voyez PAIN. Cette vûe est d'un esprit plein de sagacité, & tourné aux recherches utiles. Cependant la bouillie de farine non fermentée, ne produit chez les enfans aucun mal bien constaté ; la panade qu'on leur donne dans plusieurs provinces du royaume, au lieu de la bouillie, qui y est absolument inconnue, n'a sur ce dernier aliment aucun avantage observé : or la panade est absolument analogue à la bouillie de grain germé ; & dans le cas où l'on viendroit à découvrir par des observations nouvelles, qu'elle est préférable à la bouillie ordinaire, il seroit beaucoup plus commode d'y avoir recours qu'à la bouillie de grain germé, qui est une matiere assûrément moins commune que le pain.

Voici ce que nous connoissons de plus positif sur l'usage des alimens farineux non fermentés. Les peuples qui en font leur principale nourriture, ont l'air sain, le teint frais & fleuri ; ils sont gras, lourds, paresseux, peu propres aux exercices & aux travaux pénibles ; sans vivacité, sans esprit, sans desirs & sans inquiétude. Les farineux ont donc la propriété d'engraisser ou d'empâter par un long usage ; les Medecins pourroient les employer à ce titre dans plusieurs cas. Ce corollaire pratique se peut déduire facilement des effets connus que nous venons de rapporter ; mais la vûe d'engraisser n'a pas encore été comptée parmi les indications médicinales : plusieurs substances farineuses sont employées extérieurement sous la forme de cataplasme. Voyez plus bas FARINES RESOLUTIVES. (b)

FARINE DE BRIQUE, (Chimie) on appelle ainsi la brique réduite en poudre subtile.

FARINE, (Matiere médicale & Diete) On se sert en Medecine d'un grand nombre de farines : celles que l'on retire de l'orge, de l'avoine, du seigle, de la semence de lin, s'employent fort souvent en cataplasme. On leur attribue la vertu de ramollir & de résoudre. Voyez EMOLLIENT & RESOLUTIF. La farine de ris, d'avoine, sont d'un fréquent usage parmi nous : on les fait prendre cuites avec de l'eau, ou du lait, & du sucre. Voyez RIS, AVOINE.

La farine de froment est d'un usage trop connu dans l'économie ordinaire de la vie ; il suffit que l'on fasse attention que c'est avec elle que nous préparons la meilleure & la plus saine de toutes nos nourritures, le pain : mais nous ferons ici une remarque d'après M. Roüelle, célebre apoticaire & savant chimiste, qui dans ses excellentes leçons, dit que l'usage où l'on est de faire la bouillie (aliment ordinaire des enfans) avec la farine de froment, est pernicieux ; & il s'appuie sur une vérité reconnue de tout le monde. Personne, dit ce célebre académicien, ne voudroit manger de pain non levé, l'expérience apprend qu'il est alors très-indigeste ; cependant, ajoûte-t-il, nous en faisons tous les jours prendre à nos enfans ; car qu'est-ce que de la bouillie, sinon du pain non levé, non fermenté ? Il voudroit donc qu'on préparât cet aliment des enfans avec du pain leger, que l'on feroit bouillir avec le lait, c'est-à-dire qu'on leur fît de la panade, ou bien que l'on fît fermenter le grain avant que de le moudre, comme il se pratique pour la biere, c'est-à-dire que cette bouillie seroit préparée avec la farine du malt de froment : on auroit seulement la précaution de la faire moudre plus fine que pour la biere ; cette farine étant tamisée, feroit, selon M. Roüelle, une excellente nourriture pour les enfans ; la viscosité ordinaire de la farine seroit rompue par la germination du grain ; le corps muqueux, qui est la partie nutritive, seroit développé par la fermentation que le pain a éprouvé dans la germination ; en un mot, les enfans prendroient un aliment de facile digestion. Nous croyons que l'on ne sauroit trop faire d'attention à la remarque judicieuse de M. Roüelle ; elle est digne d'un physicien, ami de la société, en un mot, d'un bon citoyen. (b)

FARINES RESOLUTIVES (les quatre), Pharmacie. On entend sous cette seule dénomination les farines d'orge, de lupins, d'orobe, & de fêves ; non qu'elles soient les seules qui possedent la vertu résolutive, celles de lin, de fenugrec, & bien d'autres, le sont également : mais l'usage a prévalu ; & les quatre que nous avons nommées, ont été regardées comme possédant éminemment cette vertu. Voyez RESOLUTIF.

Les quatre farines résolutives sont d'un fréquent usage : on les fait entrer dans presque tous les cataplasmes, même dans ceux dont on n'attend qu'un effet émollient ; on les mêle avec la pulpe des plantes émollientes ou résolutives. Voyez CATAPLASME. (b)

FARINE MINERALE, (Hist. nat. minéral.) Ce nom a été donné par quelques auteurs, à une espece de terre marneuse ou crétacée, en poudre fort legere, douce au toucher, très-friable, d'une couleur blanche, & par conséquent semblable à de la farine de froment.

Plusieurs historiens allemands font mention de cette substance, & disent qu'en plusieurs endroits d'Allemagne, dans des tems de famine & de disette, causées par de grandes sécheresses, des pauvres gens, trompés par la ressemblance, ayant découvert par hasard cette espece de craie ou de marne, ont cru que la providence leur offroit un moyen de suppléer à la nourriture qui leur manquoit ; en conséquence, ils se sont servis de cette prétendue farine pour faire du pain, & la mêloient avec de la farine ordinaire : mais cette nourriture, peu analogue à l'homme, en fit périr un grand nombre, & causa des maladies très-dangereuses à beaucoup d'autres. Cela n'est pas surprenant, attendu que cette substance pouvoit contenir une portion d'arsenic, ou de quelqu'autre matiere nuisible : d'ailleurs une semblable nourriture ne pouvoit être que très-incommode & fatigante pour l'estomac. La farine minérale ne doit être regardée que comme une espece de craie fort divisée, tout-à-fait semblable à celle qu'on nomme lac lunae, ou lait de lune. Voyez la minéralogie de Wallerius, tom. I. & Bruckmann, epistolae itinerariae centuria, I. epist. xv. (-)

FARINE EMPOISONNEE, (Chimie métallurg.) expression par laquelle les Allemands designent l'arsenic sublimé dans les travaux en grand, sous la forme d'une poudre, que la fumée qui passe par le même canal, rend grise. Voyez ARSENIC, BLIMATOIRE EN GRANDRAND. Article de M. DE VILLIERS.

FARINE, FARINEUX, en Peinture, se dit d'un ouvrage où l'artiste a employé des couleurs claires & fades, & dont les carnations sont trop blanches & les ombres trop grises ; les Peintres appellent ce coloris farineux.


FARINERFARINEUX, (Jardinage) se dit d'un fruit qui manque d'eau, & qui en rend le goût très-mauvais. (K)


FARLOUSES. f. (Hist. nat. Ornitholog.) alauda pratorum, aloüette des près ; elle est presque de moitié plus petite que l'aloüette ordinaire ; elle a plus de verd sur son plumage, dont les couleurs sont cependant moins belles : la farlouse fait son nid dans les prés, & se cache quelquefois sur les arbres. Il est difficile de l'élever, mais lorsqu'on y est parvenu, elle chante très-agréablement. Ray, synop. avium meth. Voyez OISEAU. (I)


FAROS. m. (Géog.) ville de Portugal, au royaume d'Algarve, avec un port sur la côte du golphe de Cadix, & un évêché suffragant d'Evora. Alphonse roi de Portugal la prit sur les Maures en 1249 : elle est à six milles sud de Tavira, quatorze est de Lagos, quarante sud-oüest d'Evora, neuf de l'embouchure de la Guadiana. Long. 9d. 48'. lat. 36d. 54'. Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.


FAROUCHEadj. (Gramm.) épithete que nous donnons aux animaux sauvages, pour exprimer cet excès de timidité qui les éloigne de notre présence ; qui les retient dans les antres au fond des forêts & dans les lieux deserts, & qui les arme contre nous & contr'eux-mêmes, lorsque nous en voulons à leur liberté. Le correlatif de farouche est apprivoisé. On a transporté cette épithete des animaux à l'homme, ou de l'homme aux animaux.

FAROUCHE, (Manége) Un cheval farouche est celui que la présence de l'homme étonne ; que son approche effraye, & qui peu sensible à ses caresses, le fuit & se dérobe à ses soins. Est-il saisi ? est-il arrêté par les liens, qui sont les marques ordinaires de sa dépendance & de sa captivité ? Il se rend inaccessible ; le plus leger attouchement le pénetre d'épouvante ; il s'en défend, soit avec les dents, soit avec les piés, jusqu'à ce que vaincu par la patience, la douceur, & l'habitude de ne recevoir que de nos mains les alimens qui peuvent le satisfaire, il s'apprivoise, nous desire, & s'attache à nous.

Tels sont en général les chevaux sauvages, nés dans les forêts ou dans les deserts ; tels sont les poulains que nous avons long-tems délaissés & abandonnés dans les paturages ; telles sont certaines races de chevaux indociles, & moins portés à la familiarité & à la domesticité, que le reste de l'espece ; tels étoient sans-doute ceux des Assyriens, selon le rapport de Xénophon, ils étoient toûjours entravés ; le tems que demandoit l'action de les détacher & de les harnacher, étoit si considérable, que ces peuples, dans la crainte du desordre où les auroit jettés la moindre surprise de la part des ennemis, par l'impossibilité où ils se voyoient de les équiper avec promtitude, étoient toûjours obligés de se retrancher dans leur camp.

Il en est encore, dont une éducation mal entendue a perverti pour ainsi dire, le caractere ; que les châtimens & la rigueur ont aliénés, & qui ayant contracté une sorte de férocité, haïssent l'homme plûtôt qu'ils ne le redoutent. Ceux-ci, qu'un semblable traitement auroit avilis, s'ils n'eussent apporté en naissant la fierté, la générosité, & le courage, que communément on observe en eux, n'en sont que plus indomptables. Il est extrèmement difficile de trouver une voie de les adoucir ; notre unique ressource est, en nous en défiant sans-cesse, de les prévenir par des menaces, de leur imprimer la plus grande crainte, de les châtier & de les punir de leurs moindres excès.

Quant aux premiers, si notre attention à ne les jamais surprendre en les abordant, & à ne les aborder qu'en les flatant, & en leur offrant quelques alimens ; si des caresses repétées, si l'assiduité la plus exacte à les servir & à leur parler, ne peuvent surmonter leur timidité naturelle, & captiver leur inclination ; le moyen le plus sûr d'y parvenir, est de leur supprimer d'abord, pendant l'espace de vingt-quatre heures, toute espece de nourriture ; & de leur faire éprouver la faim & la soif même. En les privant ainsi d'un bien dont il leur est impossible de se passer & de joüir, sans notre secours, nous convertissons le besoin en nécessité, & nous irritons le sentiment le plus capable de remuer l'animal. Il suffit de les approcher ensuite plusieurs fois ; de leur offrir du fourrage, poignée par poignée ; de le leur faire souhaiter, en éloignant d'eux la main qui en est pourvue, & en les contraignant d'étendre le cou pour le saisir : insensiblement ils céderont ; ils s'habitueront ; ils se plieront à nos volontés, & chériront en quelque façon leur esclavage.

On a mis en usage, pour les apprivoiser, la méthode pratiquée en Fauconnerie, lorsqu'on se propose de priver un oiseau nouvellement pris, & qu'on est dans le dessein de dresser au vol. On a placé le cheval farouche, de maniére que dans l'écurie son derriere étoit tourné du côté de la mangeoire. Un homme préposé pour le veiller nuit & jour, s'est constamment opposé à son sommeil ; il a été attentif à lui donner de tems en tems une poignée de foin, & à l'empêcher de se coucher, & ce moyen a parfaitement réussi. Il me semble néanmoins que le succès doit être plûtôt attribué au soin que l'on a eu d'aiguillonner son appétit par des poignées de fourrage, qu'à celui de lui dérober le dormir, & de tenter de l'abattre par la veille. Les chevaux dorment peu ; il en est qui ne se couchent jamais ; leur sommeil est rarement un assoupissement profond, dans lequel tous les muscles qui servent aux mouvemens volontaires, sont totalement flasques & affaissés ; parmi ceux qui se couchent, il en est même plusieurs qui dorment souvent debout & sur leurs piés ; & deux ou trois heures d'un leger repos suffisent à ces animaux, pour la réparation des pertes occasionnées par la veille & par le travail ; or il n'est pas à présumer que de tous les besoins auxquels la vie animale est assujettie, le moins pressant soit plus propre à dominer un naturel rebelle, que celui qui suscite le plus d'impatience, & qui suggere le desir le plus ardent. Pour subjuguer les animaux, pour les amener à la société de l'homme, pour les asservir en un mot, la premiere loi que nous devons nous imposer, est de leur être agréables & utiles ; agréables par la douceur que nous sommes nécessités d'opposer d'abord à leurs fougues & à leur violence ; utiles par notre application à étudier leurs penchans, & à les servir dans les choses auxquelles ils inclinent le plus : c'est ainsi que se forme cette sorte d'engagement mutuel qui nous unit à eux, qui les unit à nous : il n'a rien d'humiliant pour celui qui, bien loin d'imaginer orgueilleusement que tout l'univers est créé pour lui, & qu'il n'est point fait pour l'univers, se persuade au contraire, qu'il n'est point réellement de servitude & d'esclavage, qui ne soit réciproque ; depuis le despote le plus absolu jusqu'à l'être le plus subordonné. (e)


FARRÉATIONvoyez CONFARREATION.


FARTACH(Géog.) royaume ou principauté de l'Arabie heureuse, qui s'étend depuis le 14 degré de latitude, jusqu'au 16e degré trente minutes ; & pour la longitude, depuis soixante-sept degrés trente minutes, jusqu'au soixante-treizieme degré. Voyez les mémoires de Thomas Rhoë, ambassadeur d'Angleterre au Mogol. Le cap de Fartach est une pointe de terre qui s'avance dans la mer vers le quatorzieme degré de latitude nord, entre Aden à l'oüest, & le cap Falcalhad à l'est. Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.


FARTEURSFARTORES, ou ENGRAISSEURS, s. m. pl. (Hist. anc.) valets destinés à engraisser de la volaille. Il y en avoit aussi d'employés dans la cuisine sous le même nom : c'étoient ceux qui faisoient les boudins, les saucisses, & autres mets de la même sorte. On appelloit encore farteurs, fartores, ceux qui, mieux connus sous le nom de nomenclateurs, nomenclatores ; disoient à l'oreille de leurs maîtres, les noms des bourgeois qu'ils rencontroient dans les rues, lorsque leurs maîtres briguoient dans la république quelque place importante, qui étoit à la nomination du peuple. Ces orgueilleux patriotes étoient alors obligés de lui faire leur cour, & ils s'en acquittoient assez communément de la maniere la plus honteuse & la plus vile. Je n'en voudrois pour preuve que l'institution de ses farteurs, qui indiquoient à l'aspirant à quelque dignité, le nom & la qualité d'un inconnu qui se trouvoit sur sa route, & qu'il alloit familierement appeller par son nom, & cajoler bassement, comme s'il eût été son protecteur de tous tems. On donnoit à ces domestiques le nom de fartores, farteurs, parce que velut infercirent nomina in aurem candidati : on les comparoit par cette dénomination aux farteurs de cuisine ; ceux-ci remplissoient des boudins, & ceux-là sembloient être gagés pour remplir & farcir de noms l'oreille de leur maître.


FASCES. f. terme de Blason, piece honorable, qui occupe le tiers de l'écu horisontalement par le milieu, & qui sépare le chef de la pointe.


FASCÉadj. en terme de Blason, se dit d'un écu couvert de fasces & de pieces, divisées par longues lisses. Fascé d'argent & d'azur. On dit, fascé, contre-fascé, lorsque l'écu fascé est parti par un trait qui change l'émail des fasces, ensorte que le métal soit opposé à la couleur, & la couleur au métal. On dit aussi, fascé, denché, lorsque toutes les fasces sont dentées, de telle façon que l'écu en soit aussi plein que vuide. Voyez le P. Ménétrier.


FASCEAUXS. m. pl. terme de Pêche ; ce sont de vieilles savattes garnies de pierres, pour faire caler le bas du sac du chalut. Voyez CHALUT.


FASCIA-LATA(Anatomie) un des muscles de la cuisse & de la jambe : son nom latin s'est conservé dans notre langue, & est beaucoup plus usité que celui de membraneux, qui lui est donné par un petit nombre de nos auteurs.

Il a son attache fixe antérieurement à la levre externe de la crête de l'os des îles, par un principe en partie charnu & en partie aponévrotique. Le corps charnu de ce muscle, qui n'a guere plus de cinq travers de doigt de longueur sur deux ou trois de largeur, est logé entre les deux lames d'une aponévrose, dans laquelle ce muscle se perd par un grand nombre de fibres tendineuses très-courtes. C'est la grande étendue de cette aponévrose qui a fait donner à ce muscle le nom de fascia-lata, c'est-à-dire bande large, quoique ce nom semble plûtôt devoir appartenir à l'aponévrose qu'au muscle même : M. Winslow le nomme le muscle du fascia-lata.

Cette aponévrose est attachée antérieurement à la levre externe de la crête des os des îles, depuis l'épine antérieure & supérieure de cet os, jusqu'environ le milieu de cette crête ; elle s'attache ensuite au grand trochanter, & postérieurement vers le milieu du fémur & à la partie supérieure du péroné ; après quoi elle se continue tout le long du tibia, en s'attachant à sa crête, & se termine enfin à la partie inférieure du péroné. Dans ce trajet, cette aponévrose couvre les muscles qui lui répondent : savoir, une portion considérable du grand & du moyen fessier, toutes les muscles qui sont couchés le long de la cuisse, principalement ceux de sa partie latérale externe, & ceux qui sont couchés antérieurement le long de la jambe entre le tibia & le péroné.

Cette aponévrose reçoit encore un très-grand nombre de fibres des muscles qu'elle couvre ; mais sur-tout du grand & du moyen fessier, de la courte tête du biceps muscle de la jambe, des péroniers, du jambier antérieur, & du long extenseur des orteils, avec tous lesquels muscles cette aponévrose se trouve comme confondue. Il est même à remarquer, à l'égard de la plûpart de ces muscles, que cette aponévrose leur fournit des cloisons qui les séparent les uns des autres. La même chose s'observe à l'aponévrose qui couvre les muscles de l'avant-bras, & principalement ceux qui sont couchés extérieurement entre ses deux os.

Nous venons de donner la description du fascia-lata d'après les plus grands maîtres ; mais il faut convenir que cette enveloppe tendineuse, qui embrasse les muscles de la partie antérieure de la cuisse, & qui communique avec plusieurs autres, est aussi difficile à décrire qu'à démontrer, parce qu'il n'est pas aisé d'en reconnoître les bornes ; de sorte qu'il ne faut pas s'étonner que les Anatomistes ne s'accordent point sur son étendue. Quoique tous les muscles qui composent la cuisse soient recouverts par une enveloppe qui paroît être continue, on peut cependant dire que le fascia-lata n'embrasse que les quatre antérieurs, & que tout ce qui est postérieurement ne lui appartient point. En effet, les cloisons tendineuses qui séparent les muscles vastes des muscles postérieurs, semblent être formées du concours de deux membranes, paroissant plus fortes & plus épaisses que les parties qui les produisent prises séparément. Le fascia-lata est donc une partie aponévrotique, qui enveloppe les quatre muscles qui font l'extension de la jambe, appellés droit, crural, vaste interne, & vaste externe.

Cette membrane a plusieurs usages ; car outre qu'elle forme une gaine très-solide qui contient les quatre muscles que nous venons de nommer, elle reçoit le tendon de l'épineux, & une partie de celui du grand & du moyen fessier : elle fournit de plus une attache solide à une partie du petit fessier, du vaste externe, & de la petite tête du biceps. La membrane qui recouvre le grand fessier, & qui produit des cloisons particulieres pour les trousseaux des fibres dont ce muscle est composé, peut être regardée comme une production du fascia-lata, qui communique encore avec le ligament inguinal & l'aponévrose de l'oblique externe.

Les Chirurgiens doivent soigneusement observer que lorsqu'il se forme un abcès sous le fascia-lata, le pus s'échappe aisément dans l'interstice des muscles qui sont au-dessous, parce que la matiere de l'abcès a plus de facilité à se glisser dans l'espace de ces chairs flexibles, qu'à pénétrer le tissu de la membrane qui forme le fascia-lata, lequel est fort serré. Il faut alors, pour prévenir cet épanchement du pus entre ces muscles, faire une grande incision selon la longueur de cette membrane, afin de donner une issue suffisante au pus contenu dans le sac de l'abcès, & empêcher qu'il n'y fasse une long séjour : pour cet effet, après l'incision faite, il faut glisser le doigt indice sous la membrane, & en rompre & détacher toutes les adhérences, afin que le pus sorte librement de toutes parts. Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.


FASCINATIONS. f. (Hist. & Philos.) ; maléfice produit par une imagination forte, qui agit sur un esprit ou un corps foible.

Linder, dans son traité des poisons, pag. 166-8. croit qu'un corps peut en fasciner un autre sans le concours de l'imagination ; par exemple, que les émanations qui sortent par la transpiration insensible du corps d'une vieille femme peuvent, sans qu'elle le veuille, blesser les organes délicats d'un enfant. Mais ce cas, que quelques auteurs appellent fascination naturelle, présente seulement une forte antipathie, & n'a qu'un rapport éloigné avec la fascination proprement dite.

Guillaume Perkins, dans sa bascanologie, définit l'art des fascinations magiques, un art impie, qui fait voir des prodiges par le secours du démon, & avec la permission de Dieu. Cette définition paroît trop vague ; elle embrasse toutes les parties de la Magie, du moins suivant beaucoup de philosophes, qui n'admettent rien de réel dans cet art, que les apparences qu'il fait naître.

Frommann a donné un recueil très-prolixe en forme de traité de fascinatione, dans lequel, liv. III. part. IV. sect. 2. il étend la fascination, non-seulement aux animaux, comme avoient fait les anciens, mais encore aux végétaux, aux minéraux, aux vents, & aux ouvrages de l'art des hommes. Outre les défauts ordinaires des compilations, on peut reprocher à cet auteur son extrème crédulité, ses contes ridicules sur les moines, & sa calomnie grossiere contre S. Ignace de Loyola, qu'il ose dire avoir été sorcier. Le n°. 4. de l'appendix de ce livre, où Frommann veut prouver que le Diable est le singe de Dieu, est assez remarquable.

Frommann distingue, après Delrio, trois especes de fascination ; l'une vulgaire & poétique, la seconde naturelle, la troisieme magique. Il combat la premiere, quoiqu'il admette les deux autres : mais les Poëtes ont-ils pu concevoir de fascination, qu'en la rappellant à la Physique ou à la Magie ?

On conçoit que l'imagination d'un homme peut le séduire ; que trop vivement frappée elle change les idées des objets : qu'elle produit ses erreurs dans la morale, & ses fausses démarches : mais qu'elle influe, sans manifester son action, sur les opinions & la volonté d'un autre homme, c'est ce qu'on a de la peine à se persuader. Le chancelier Bacon,de augmento scientiar. liv. IV. c. iij. m. 130. croit qu'on a conjecturé que les esprits étant plus actifs & plus mobiles que les corps, devoient être plus susceptibles d'impressions analogues aux vertus magnétiques, aux maladies contagieuses, & autres phénomenes semblables.

Il n'y a peut-être pas de preuve plus sensible de la communication dangereuse des imaginations fortes, que celles qu'on tire des histoires des loups-garoux, si communes chez les démonographes : c'est une remarque du P. Malebranche, dern. ch. du liv. II. Recherche de la vérité. F. Claude prieur religieux de l'ordre des FF. mineurs de l'observance, dans son Dialogue de la Lycanthropie, imprimé à Louvain l'an 1596, prétend, fol. 20. que les hommes ne sauroient se transmuer sinon par la puissance divine, mais bien qu'ils peuvent apparoître extérieurement autres qu'ils ne sont, & se le persuader eux-mêmes, fol. 71 v°.

J. de Nynauld docteur en Medecine, dans son écrit sur la lycanthropie & extase des sorciers, imprimé à Paris l'an 1615, en combat la réalité contre Bodin, & attribue les visions des sorciers à la manie, à la mélancolie, & aux vertus des simples qu'ils emploient, parmi lesquels il en est, dit-il, p. 25. qui font voir les bons & les mauvais anges.

Les peres de l'Eglise & les commentateurs expliquent la métamorphose de Nabuchodonosor en boeuf par un accès de manie, dont Dieu se servit à la vérité pour punir ce prince. Il est parlé d'un autre changement de forme, d'un homme changé en mulet, dans l'évangile de l'enfance de Jesus-Christ, pag. 183. I. part. des pieces apocryphes concernant le nouveau Testament, données par Fabricius.

Plutarque raconte qu'Eutelidas se fascina lui-même, & devint si amoureux de ses charmes, qu'il en tomba malade ; voyez Sympos. l. V. p. m. 682. (c'est ainsi qu'il faut expliquer vraisemblablement la fable de Narcisse) : le même auteur nous apprend combien les anciens craignoient pour l'état florissant de ceux qui étoient trop loüés ou trop enviés.

Hippocrate a observé, , que les apparitions des esprits avoient plus fait perir de femmes que d'hommes, & il en donne cette raison, que les femmes ont moins de courage & de force. Mercurialis a pensé que les corps des enfans & des femmes sont plus exposés à la fascination, parce que les corps des enfans ne sont point défendus par leurs ames, & que ceux des femmes le sont par des ames foibles & timides. Voyez ses opuscules, p. m. 276. de morbis puer. l. I. c. iij.

Mercurialis, ibid. 277. dit qu'on attribue à la fascination, cette maigreur incurable des enfans à la mammelle, dont on ne peut accuser leur constitution ni de celle de leurs nourrices. Sennert, l. VI. prax. med. part. IX. p. m. 1077. tom. IV. regarde comme produites par des sortileges ces maladies que les Medecins ne connoissent pas, & qu'ils traitent sans succès ; celles, pag. 1086, qui, sans cause apparente, parviennent rapidement au période le plus dangereux, qui excitent des douleurs vagues & des mouvemens convulsifs. Willis, de morb. convuls. c. vij. p. m. 44. met hors de doute que toutes les convulsions qu'un homme en santé ne pourroit imiter, & qui demandent une force surnaturelle, sont diaboliques. Il se réunit avec Frommann, lib. cit. p. 916. & plusieurs autres, pour expliquer par l'opération du démon, les excrétions de choses qui ne peuvent se former dans le corps de l'homme. Ainsi suivant la maxime d'Hippocrate, , les hommes ont recours à un pouvoir surnaturel dans les choses dont ils n'ont aucune connoissance : mais le font-ils toûjours avec fondement ?

Dans les anciennes éphémérides des curieux de la Nature, on voit plusieurs exemples de maladies causées par la fascination. On trouve aussi des observations de maladies pareilles dans les nouveaux actes de cette académie : mais elles y sont rapportées plus philosophiquement. Westphalus, dans sa pathologie démoniaque, pag. 50. n'admet point de fascination qui ne soit magique. Cette pathologie a été imprimée en 1707. Il semble que depuis ce tems la Magie a beaucoup perdu de son crédit en Allemagne.

Frommann, lib. cit. p. 595. croit que le tact peut être fasciné, de sorte qu'il résiste à l'action du feu & des corps tranchans, & même aux balles de mousquet. Cet auteur se donne beaucoup de peine, ibid. pag. 815-6. pour expliquer comment le démon peut produire cet endurcissement de la peau. Il auroit été bien éloigné d'employer dans une maladie semblable les bains & le mercure, comme a fait avec succès un medecin italien, qui a publié récemment l'histoire de cette guérison, que M. Vandermonde a traduite. La santé des hommes est donc intéressée à la destruction des préjugés, & aux progrès de la bonne Physique.

On ne voit point dans le texte hébreu de l'Ecriture de vestige de la fascination proprement dite, si ce n'est peut-être dans le ch. xxiij. des Proverb. n. 7. au lieu de l'envieux dont parle la vulgate en cet endroit, l'hébreu dit, l'oeil malin ; râ aiin, (Don Ramirez de Prado a cité ces mots en caracteres hébreux, qu'il faudroit lire ouâ tin, ce qui ne fait aucun sens). Grotius explique cependant avec beaucoup de vraisemblance ce mauvais oeil, de celui de l'avare, dans ses notes sur le ch. xx. v. 15. évang. de S. Matthieu. Les Romains crurent qu'il falloit opposer des dieux à ces puissances mal-faisantes qui fascinent les hommes : ils créerent le dieu Fascinus & la déesse Cunina. Nous apprenons de Varron, que les symboles du dieu Fascinus étoient infames, & qu'on les suspendoit au cou des enfans, ce qui est confirmé par Pline, hist. nat. l. XXVIII. c. iiij. Le P. Hardoüin, tom. II. p. 451. col. 1. apprend que les amuletes des enfans dont parle Pline, n'avoient rien d'obscene. Il a reproché aux commentateurs de s'être trompés ; mais il étoit bien à plaindre, s'il se croyoit obligé de soûtenir ce paradoxe. Voyez ci-après FASCINUS.

Le culte que les Grecs rendoient à Priape, étoit sans-doute honteux ; mais ce culte naquit peut-être de réflexions profondes. Ils l'avoient reçu des Egyptiens, dont on sait que les hiéroglyphes présentent souvent les attributs de ce dieu. Ils étoient une image sensible de la fécondité, & apprenoient aux peuples grossiers que la nature n'est qu'une suite de générations : unis sur les monumens égyptiens, avec l'oeil symbole de la prudence (voyez Pignorius, mens. isiac. pag. 32.) ils insinuoient aux hommes, qu'une intelligence suprème reproduit sans-cesse l'univers.

Les allégories furent perdues pour les Grecs, les Etrusques, & les Romains ; ils continuerent néanmoins à regarder l'image de Priape comme un puissant préservatif. Ils n'y virent plus qu'un objet ridicule qui désarmeroit les envieux, & en partageant leur attention, affoibliroit leurs regards funestes. M. Gori, dans son Museum Etrusc. p. 143. nous assûre que les cabinets des curieux, en Toscane, sont remplis de ces amuletes que les femmes Etrusques portoient, & attachoient au cou de leurs enfans. Thomas Bartholin, de puerperio vet. p. 161. a donné un de ces infâmes amuletes, avec ceux que Pignorius avoit déjà donnés. Ceux-ci représentent seulement une main fermée, dont le pouce est inséré entre le doigt index & le doigt du milieu. Delrio, Vallesius, & Gutierrius, cités par Frommann, l. c. p. 66. assûrent que l'usage de cette main fermée s'est conservé en Espagne : on en fait de jayet, d'argent, d'ivoire, qu'on suspend au cou des enfans, & les femmes Espagnoles obligent à toucher cette main, ceux dont elles craignent les yeux malins. Voyez les mém. du chev. d'Arvieux, tom. III. p. 249.

Don Ramirez de Prado, dans son Pentecontarche, c. xxxj. p. 247-8. ajoûte que l'on appelle cette main higa, & il en tire l'origine du grec , qui fait à l'accusatif ; il doit cette étymologie au docteur François Penna Castellon ; mais ce médecin, dans ses vers, dit que l'iynx est un oiseau qui garantit de la fascination, c'est le motacella ou hoche-queue. Son opinion sur le mot higa, n'a point de fondement, mais elle a quelque rapport avec ce qu'on lit dans Suidas, que l' est une petite machine, , dont les Magiciennes se servent pour rappeller leurs amans. Biser a transcrit ce passage de Suidas, dans ces notes greques sur le v. 1112. de la Lysistrata d'Aristophane. Psellus, dans ses scholies sur les oracles chaldaïques, p. 74. donne la description de ces machines : elle est assez vague, & l'on pourroit fort bien soupçonner qu'il y avoit parmi ces machines des nevrospastes ou pantins dont parle Hérodote, Lucien, &c.

Don Ramirez de Prado a été copié par Balthasar de Vias noble Marseillois, dans ses Sylvae regiae, pag. 333-4. (Notez que Mencken dans sa dissertation sur la fascination attribuée aux loüanges, a mal cité la Via regia de cet auteur au lieu de Sylvae regiae). Ramirez nous apprend, au même endroit, qu'une vieille qui regarde un enfant, est obligée de lui présenter ses doigts dans cette disposition qu'on appelle higa. Nous appellons cela faire la figue, & les Allemands l'appellent feige ; ces derniers ont un proverbe fort singulier : lorsqu'ils veulent préserver quelqu'un de la fascination, ils souhaitent, er hat ihm eine feige bewiesen, que le Seigneur d'en-haut lui montre la figue. Frommann, l. c. p. 335.

Perkins, lib. cit. c. vij. qu. 3. & plusieurs autres, se déchaînent contre les préservatifs des catholiques romains, les Agnus Dei, &c. Ces auteurs n'ont pas fait attention que de semblables amuletes étoient usités par les premiers Chrétiens. Voyez Casalé, de R. vet. christian. p. 267. Le chancelier Bacon regarde comme illicites les amuletes, qu'il confond avec les autres cérémonies magiques, quand on les employeroit seulement comme des remedes physiques ; parce que, dit-il, cette espece de magie tend à faire joüir l'homme avec fort peu de peine, de ce qui doit être la récompense d'un travail pénible, in sudore vultûs comedes panem tuum. De augm. scient. p. m. 130.

Goropius Becanus rapporte dans ses Origines d'Anvers, p. m. 26. que les femmes les plus respectables de cette ville, appelloient Priape à leur secours au moindre accident. Cette superstition subsistoit encore de son tems, quoique Godefroi de Bouillon marquis d'Anvers, dès qu'il se fut rendu maître de Jérusalem, leur eût envoyé le prépuce de Jésus-Christ ; mais les femmes ne purent renoncer à leur premiere habitude.

Quoique les conciles ayent fait plusieurs canons contre les phylacteres, on se servoit il n'y a pas longtems dans les pays catholiques, d'ensalmes ou formules tirées des livres sacrés pour empêcher les fascinations. On peut voir sur les formules l'opusculum primum de incantationibus seu ensalmis, d'Emmanuel de Valle de Moura docteur en théologie & inquisiteur portugais ; livre rare, où entr'autres choses plaisantes, de ce que l'auteur compare les Juifs à des ronces qui se piquent elles-mêmes ; il conclut qu'il faut les brûler.

La fascination est le plus universel de tous les maux, & l'on peut bien dire que ce monde est enchanté ; non pas dans le sens de Becker, mais parce que les hommes séduits par leurs passions & leur imagination, font entr'eux un commerce perpétuel d'erreurs.

Jules César Vanini, fameux athée brûlé à Toulouse, a cru sans-doute que son système le menoit à nier qu'un homme sain pût en fasciner un autre, il credere e cortesia, dit-il, parce qu'il pense qu'il faudroit attribuer cet effet à la magie. Or l'existence des démons ne lui est connue que par la révélation ; il la combat même sous les noms de Cardan & de Pomponace ; d'ailleurs, il ne veut pas que les démons ayent du pouvoir sur des enfans exempts de péché : il aime donc mieux avoir recours à des facultés naturelles, mais il n'est pas heureux dans ses explications. Il pense que quand une sorciere se livre à des mouvemens de colere, de haine, ou d'envie, le desir de nuire formé dans son imagination, excite les esprits & leur donne une teinte de couleur triste, ce qu'il prouve parce que le sang devient livide, (tristi illâ nocendi specie, quae in illius imaginativâ residet, commoventur spiritus, imò & maestum induunt colorem, nam sanguis fit lividus. De admirandis naturae reginae, deaeque mortalium arcanis, dialog. 59. p. 73.) les esprits ramassent une matiere pernicieuse, qu'ils dardent par les yeux de la sorciere. En conséquence de cette hypothèse, Vanini assûre très-sérieusement qu'il a conseillé à ceux qui craignoient la fascination, s'ils avoient honte de détourner la tête pour l'éviter, de rassembler leurs esprits vers les yeux & de les diriger contre la magicienne, dont ils choqueroient par-là & affoibliroient les esprits nuisibles. Enfin, il prétend que les coraux en pâlissant découvrent la fascination comme la fievre, & que c'est par cette raison qu'on les suspend au cou des enfans comme des préservatifs. (g)

FASCINATION, s. f. (Medecine) on appelle de ce nom l'exercice du pouvoir prétendu de ceux qui causent des maladies aux hommes, aux enfans surtout, & aux bestiaux, par l'effet de certaines paroles magiques, & même par le regard. C'est une sorte d'enchantement.

Les symptomes dominans des maladies produites par cette cause, sont la fievre hectique, le marasme, le plus souvent suivis de la mort. Les anciens mettoient la fascination au nombre des causes occultes des maladies. Voyez MEDECINE MAGIQUE, ENCHANTEMENT, CHARME, SORCELLERIE. (d).


FASCINESS. f. (Art militaire) ce sont dans la guerre des siéges, des especes de fagots faits de menus branchages, dont on se sert pour former des tranchées & des logemens, & pour le comblement du fossé. Voyez la Pl. XIII. de Fortification.

Les fascines ont environ six piés de longueur, & huit pouces de diametre, c'est-à-dire environ 24 pouces de circonférence ; elles ont deux liens placés à-peu-près à un pié de distance des extrémités.

Trois ou quatre jours avant l'ouverture de la tranchée, lorsque les troupes ont achevé de camper & de se munir de fourrage, on commande à chaque bataillon & à chaque escadron de l'armée, de faire un certain nombre de fascines, qui est ordinairement de deux ou trois mille par bataillon, & de douze ou quinze cent par escadron.

Les fascines sont des ouvrages de corvée, c'est-à-dire qui ne sont point payés aux troupes. Tous les corps de l'armée en font des amas à la tête de leur camp, & ils y posent des sentinelles, pour veiller à ce qu'elles ne soient point enlevées.

On fait usage des fascines en les couchant horisontalement selon leur longueur ; c'est pourquoi on ne dit point planter des fascines, mais poser des fascines, ou jetter des fascines, parce qu'on les jette dans les fossés pour les combler.

On employe encore des fascines dans la construction des batteries & la réparation des breches après un siége : mais ces fascines sont beaucoup plus longues que les autres, ayant depuis dix piés jusqu'à douze. Voyez SAUCISSONS, BATTERIES & EPAULEMENT. (Q)

FASCINE GOUDRONNEE, est une fascine trempée dans de la poix, ou du goudron. On s'en sert dans la guerre des siéges, pour brûler les logemens & les autres ouvrages de l'ennemi. (Q)

FASCINE, (Jard.) Voyez CLAYONAGE.


FASCINUSS. m. divinité adorée chez les Romains. Ils en suspendoient l'image au cou de leurs petits enfans, pour les garantir du maléfice qu'ils appelloient fascinum. Ce dieu suspendu au cou des petits enfans, étoit représenté singulierement, sous la forme du membre viril. Le don de l'amulete préservative étoit accompagné de quelques cérémonies. Une de ces cérémonies, c'étoit de cracher trois fois sur le giron de l'enfant. Quoique le symbole du dieu Fascinus ne fût pas fort honnête, c'étoit cependant les vestales qui lui sacrifioient. On en attachoit encore la figure aux chars des triomphateurs.


FASIER(Marine) on dit les voiles fasient, c'est-à-dire que le vent n'y donne pas bien, & que la ralingue vacille toûjours. (Z)


FASSEN(Géog.) pays d'Afrique dans la Numidie, située entre les deserts de Libye, le pays des Negres, & l'Egypte. Sa capitale est à 44d de longitude & 26d de latitude, selon Dapper, dont le premier méridien passe à la pointe du cap Verd. (D.J.)


FASSURES. f. (Manuf. en soie) partie de l'étoffe fabriquée entre l'ensuple & le peigne, sur laquelle les espolins sont rangés, quand la nature de l'étoffe en exige. On donne le même nom à cette portion de l'étoffe, lorsqu'on n'employe point d'espolins.


FASTES. m. (Gram.) vient originairement du latin fasti, jours de fêtes. C'est en ce sens qu'Ovide l'entend dans son poëme intitulé les fastes. Godeau a fait sur ce modele les fastes de l'église, mais avec moins de succès, la religion des romains payens étant plus propre à la poésie que celle des chrétiens ; à quoi on peut ajoûter qu'Ovide étoit un meilleur poëte que Godeau. Les fastes consulaires n'étoient que la liste des consuls. Voyez ci-après les articles FASTES (Histoire).

Les fastes des magistrats étoient les jours où il étoit permis de plaider ; & ceux auxquels on ne plaidoit pas s'appelloient nefastes, nefasti, parce qu'alors on ne pouvoit parler, fari, en justice. Ce mot nefastus en ce sens ne signifioit pas malheureux ; au contraire, nefastus & nefandus furent l'attribut des jours infortunés en un autre sens, qui signifioit, jours dont on ne doit pas parler, jours dignes de l'oubli ; ille & nefasto te posuit die.

Il y avoit chez les Romains d'autres fastes encore, fasti urbis, fasti rustici ; c'étoit un calendrier à l'usage de la ville & de la campagne.

On a toûjours cherché dans ces jours de solennité à étaler quelque appareil dans ses vêtemens, dans sa suite, dans ses festins. Cet appareil étalé dans d'autres jours s'est appellé faste. Il n'exprime que la magnificence dans ceux qui par leur état doivent représenter ; il exprime la vanité dans les autres. Quoique le mot de faste ne soit pas toûjours injurieux, fastueux l'est toûjours. Il fit son entrée avec beaucoup de faste : c'est un homme fastueux : un religieux qui fait parade de sa vertu, met du faste jusque dans l'humilité même. Voyez l'article suivant.

Le faste n'est pas le luxe. On peut vivre avec luxe dans sa maison sans faste, c'est-à-dire sans se parer en public d'une opulence révoltante. On ne peut avoir de faste sans luxe. Le faste est l'étalage des dépenses que le luxe coûte. Art. de M. DE VOLTAIRE.

FASTE, (Morale) c'est l'affectation de répandre, par des marques extérieures, l'idée de son mérite, de sa puissance, de sa grandeur, &c. Il entroit du faste dans la vertu des Stoïciens. Il y en a presque toûjours dans les actions éclatantes. C'est le faste qui éleve quelquefois jusqu'à l'héroïsme, des hommes, à qui il en coûteroit d'être honnêtes. C'est le faste qui rend la générosité moins rare que l'équité ; & de belles actions, plus faciles que l'habitude d'une vertu commune. Il entre du faste dans la dévotion, quand elle inspire plus de zele que de moeurs, & moins l'attachement à ses devoirs comme homme & comme citoyen, que le goût des pratiques extraordinaires.

On se sert plus communément du mot faste, pour exprimer cet appareil de magnificence ; ce luxe d'apparence, & non de commodité, par lequel les grands prétendent annoncer leur rang au reste des hommes. Ils ont presque tous du faste dans les manieres : c'est un des signes par lesquels ils font reconnoître leur état. Dans les pays où ils ont part au gouvernement, ils ont de la morgue & du dédain : dans les pays où ils ont moins de crédit que de prétentions, ils ont une politesse qui a son faste, & par laquelle ils cherchent à plaire sans commettre leur rang.

On demande si dans ce siecle éclairé il est encore utile que les hommes qui commandent aux nations, annoncent la grandeur & la puissance des nations par des dépenses excessives, & par le luxe le plus fastueux ? Les peuples de l'Europe sont assez instruits de leurs forces mutuelles, pour distinguer chez leurs voisins un vain luxe d'une véritable opulence. Une nation auroit plus de respect pour des chefs qui l'enrichiroient, que pour des chefs qui voudroient la faire passer pour riche. Des provinces peuplées, des armées disciplinées, des finances en bon ordre, imposeroient plus aux étrangers & aux citoyens, que la magnificence de la cour. Le seul faste qui convienne à de grands peuples, ce sont les monumens, les grands ouvrages, & ces prodiges de l'art qui font admirer le génie autant qu'ils ajoûtent à l'idée de la puissance.

FASTES, s. m. pl. (Hist.) calendrier des Romains, dans lequel étoient marqués jour par jour leurs fêtes, leurs jeux, leurs cérémonies, & tout cela sous la division générale de jours fastes & néfastes, permis & défendus, c'est-à-dire de jours destinés aux affaires, & de jours destinés au repos.

Varron dans un endroit dérive le nom de fastes de fari, parler, quia jus fari licebat ; & en un autre endroit il le fait venir de fas, terme qui signifie proprement loi divine, & est différent de jus, qui signifie seulement loi humaine.

Mais les fastes, quelle qu'en soit l'étymologie, & dans quelque signification qu'on les prenne, n'étoient point connus des Romains sous Romulus. Les jours leur étoient tous indifférens, & leur année composée de dix mois selon quelques-uns, ou de douze selon d'autres, bien loin d'avoir aucune distinction certaine pour les jours, n'en avoit pas même pour les saisons, puisqu'il devoit arriver nécessairement plûtôt ou plûtard que les grandes chaleurs se fissent quelquefois sentir au milieu de Mars, & qu'il gelât à glace au milieu de Juin : en un mot Romulus étoit mieux instruit dans le métier de la guerre, que dans la science des astres.

Tout changea sous Numa : ce prince établit un ordre constant dans les choses. Après s'être concilié l'autorité, que la grandeur de son mérite & la fiction de son commerce avec les dieux pouvoient lui attirer, il fit plusieurs reglemens, tant pour la religion, que pour la politique ; mais avant tout, il ajusta son année de douze mois au cours & aux phases de la Lune ; & des jours qui composoient chaque mois, il destina les uns aux affaires, & les autres au repos. Les premiers furent appellés dies fasti, les derniers dies nefasti ; comme qui diroit jours permis, & jours défendus. Voilà la premiere origine des fastes.

Il paroît que le dessein de Numa fut seulement d'empêcher qu'on ne pût quand on voudroit, convoquer les tribus & les curies, pour établir de nouvelles lois, ou pour faire de nouveaux magistrats ; mais par une pratique constamment observée depuis ce prince jusqu'à l'empereur Auguste, c'est-à-dire pendant l'espace d'environ 660 ans, ces jours permis & défendus, fasti & nefasti, furent entendus des Romains, aussi bien pour l'administration de la justice entre les particuliers, que pour le maniment des affaires entre les magistrats. Quoi qu'il en soit, Numa voulut faire sentir à ses peuples que l'observation réguliere de ces jours permis & non-permis, étoit pour eux un point de religion, qu'ils ne pouvoient négliger sans crime : de-là vient que fas & nefas dans les bons auteurs, signifie ce qui est conforme ou contraire à la volonté des dieux.

On fit donc un livre où tous les mois de l'année, à commencer par Janvier, furent placés dans leur ordre, ainsi que les jours, avec la qualité que Numa leur avoit assignée. Ce livre fut appellé fasti, du nom des principaux jours qu'il contenoit. Dans le même livre se trouvoit une autre division des jours nommés festi, prefesti, intercisi, auxquels furent ajoûtés dans la suite, dies senatorii, dies comitiales, dies praeliares, dies fausti, dies atri, c'est-à-dire des jours destinés au culte religieux des divinités, au travail manuel des hommes, des jours partagés entre les uns & les autres, des jours indiqués pour les assemblées du sénat, des jours pour l'élection des magistrats, des jours propres à livrer bataille, des jours marqués par quelque heureux évenement, ou par quelque calamité publique. Mais toutes ces différentes especes se trouvoient dans la premiere subdivision de dies fasti & nefasti.

Cette division des jours étant un point de religion, Numa en déposa le livre entre les mains des pontifes, lesquels jouissant d'une autorité souveraine dans les choses qui n'avoient point été reglées par le monarque, pouvoient ajoûter aux fêtes ce qu'ils jugeoient à-propos : mais quand ils vouloient apporter quelque changement à ce qui avoit été une fois établi & confirmé par un long usage, il falloit que leur projet fût autorisé par un decret du sénat ; par exemple, le 15 de devant les ides du mois Sextilis, c'est-à-dire le 17 de Juin, étoit un jour de fête & de réjouissance dans Rome ; mais la perte déplorable des 300 Fabius auprès du fleuve de Crémera l'an de Rome 276, & la défaite honteuse de l'armée romaine auprès du fleuve Allia par les Gaulois l'an 372, firent convertir ce jour de fête en jour de tristesse.

Les pontifes furent déclarés les dépositaires uniques & perpétuels des fastes ; & ce privilége de posséder le livre des fastes à l'exclusion des toutes autres personnes, leur donna une autorité singuliere. Ils pouvoient sous prétexte des fastes ou néfastes, avancer ou reculer le jugement des affaires les plus importantes, & traverser les desseins les mieux concertés des magistrats & des particuliers. Enfin, comme il y avoit parmi les Romains des fêtes & des féries fixées à certains jours, il y en avoit aussi dont le jour dépendoit uniquement de la volonté des pontifes.

S'il est vrai que le contenu du livre des fastes étoit fort resserré quand il fut déposé entre les mains des prêtres de la religion, il n'est pas moins vrai que de jour en jour les fastes devinrent plus étendus. Ce ne fut plus dans la suite des tems un simple calendrier, ce fut un journal immense de divers évenemens que le hasard ou le cours ordinaire des choses produisoit. S'il s'élevoit une nouvelle guerre, si le peuple romain gagnoit ou perdoit une bataille ; si quelque magistrat recevoit un honneur extraordinaire, comme le triomphe ou le privilége de faire la dédicace d'un temple ; si l'on instituoit quelque fête ; en un mot quelque nouveauté, quelque singularité qu'il pût arriver dans l'état en matiere de politique & de religion, tout s'écrivit dans les fastes, qui par-là devinrent les mémoires les plus fideles, sur lesquels on composa l'histoire de Rome. Voyez, dans les mém. de l'acad. des B. L. le discours savant & élégant de M. l'abbé Sallier, sur les monumens historiq. des Romains.

Mais les pontifes qui disposoient des fastes, ne les communiquoient pas à tout le monde ; ce qui desespéroit ceux qui n'étoient pas de leurs amis, ou pontifes eux-mêmes, & qui travailloient à l'histoire du peuple romain. Cependant cette autorité des pontifes dura environ 400 ans, pendant lesquels ils triompherent de la patience des particuliers, des magistrats, & sur tout des prêteurs, qui ne pouvoient que sous leur bon plaisir marquer aux parties les jours qu'ils pourroient leur faire droit.

Enfin l'an de Rome 450, sous le consulat de Publius Sulpitius Averrion, & de Publius Sempronius Sophus, les pontifes eurent le déplaisir de se voir enlever ce précieux thrésor, qui jusqu'alors les avoit rendus si fiers. Un certain Cneius Flavius trouva le moyen de transcrire de leurs livres la partie des fastes qui concernoit la jurisprudence romaine, & de s'en faire un mérite auprès du peuple, qui le récompensa par l'emploi d'édile curule : alors pour donner un nouveau lustre à son premier bienfait, il fit graver pendant son édilité ces mêmes fastes sur une colonne d'airain, dans la place même où la justice se rendoit.

Dès que les fastes de Numa furent rendus publics, on y joignit de nouveaux détails sur les dieux, la religion, & les magistrats ; ensuite on y mit les empereurs, le jour de leur naissance, leurs charges, les jours qui leur étoient consacrés, les fêtes & les sacrifices établis à leur honneur, ou pour leur prospérité : c'est ainsi que la flaterie changea & corrompit les fastes de l'état. On alla même jusqu'à nommer ces derniers, grands fastes, pour les distinguer des fastes purement calendaires, qu'on appella petits fastes.

Pour ce qui regarde les fastes rustiques, on sait qu'ils ne marquoient que les fêtes des gens de la campagne, qui étoient en moindre nombre que celles des habitans des villes ; les cérémonies des calendes, des nones, & des ides ; les signes du zodiaque, les dieux tutélaires de chaque mois, l'accroissement ou le décroissement des jours, &c. ainsi c'étoit proprement des especes d'almanacs rustiques, assez semblables à ceux que nous appellons almanacs du berger, du laboureur, &c.

Enfin il arriva qu'on donna le nom de fastes à des registres de moindre importance.

1°. A de simples éphémerides, où l'année étoit distribuée en diverses parties, suivant le cours du soleil & des planetes : ainsi ce que les Grecs appelloient , fut appellé par les Latins calendarium & fasti. C'est pour cette raison qu'Ovide nomme fastes, son ouvrage qui contient les causes historiques ou fabuleuses de toutes les fêtes qu'il attribue à chaque mois, le lever & le coucher de chaque constellation, &c. sujet sur lequel il a trouvé le moyen de répandre des fleurs d'une maniere à faire regretter aux savans la perte des six derniers livres qu'il avoit composés pour complete r son année.

2°. Toutes les histoires succinctes, où les faits étoient rangés suivant l'ordre des tems, s'appellerent aussi fastes, fasti ; c'est pourquoi Servius & Porphyrion disent que fasti sunt annales dierum, & rerum indices.

3°. On nomma fastes, des registres publics où chaque année l'on marquoit tout ce qui concernoit la police particuliere de Rome ; & ces années étoient distinguées par les noms des consuls. C'est pour cela qu'Horace dit à Lycé : " Vous vieillissez, Lycé ; la richesse des habits & des pierreries ne sauroit vous ramener ces rapides années, qui se sont écoulées depuis le jour de votre naissance, dont la date n'est pas inconnue.

Tempora

Notis condita fastis.

Od. 13. liv. IV.

En effet dès qu'on savoit sous quel consul Lycé étoit née, il étoit facile de savoir son âge ; parce que l'on avoit coûtume d'inscrire dans les registres publics ceux qui naissoient & ceux qui mouroient : coûtume fort ancienne, pour le dire en passant, puisque nous voyons Platon ordonner qu'elle soit exécutée dans les chapelles de chaque tribu. Liv. VI. des Rois.

Mais au lieu de poursuivre les abus d'un mot, je dois conseiller au lecteur de s'instruire des faits, c'est-à-dire d'étudier les meilleurs ouvrages qu'on a donnés sur les fastes des Romains ; car de tant de choses curieuses qu'ils contiennent, je n'ai pû jetter ici que quelques parcelles, écrivant dans une langue étrangere à l'érudition. On trouvera de grands détails dans les mémoires de l'académie des Belles-Lettres ; le dictionnaire de Rosinus, Ultraj. 1701, in -4. celui de Pitiscus, in-fol. & dans quelques auteurs hollandois, tels que Junius, Siccama, & sur-tout Pighius, qui méritent d'être nommés préférablement à d'autres.

Junius (Adrianus), né à Hoorn en 1511, & mort en 1575 de la douleur du pillage de sa bibliotheque par les Espagnols, a publié un livre sur les fastes sous le titre de fastorum calendarium, Basileae 1553, in -8°.

Siccama (Sibrand Tétard), Frison d'origine, a traité le même sujet en deux livres imprimés à Bollswert en 1599, in -4°.

Mais Pighius (Etienne Vinant), né à Campen en 1519, & mort en 1604, est un auteur tout autrement distingué dans ces matieres. Après s'être instruit complete ment des antiquités romaines, par un long séjour sur les lieux, il se fit la plus haute réputation en publiant ses annales de la ville de Rome, & accrut sa célébrité par ses commentaires sur les fastes. Article de M(D.J.)

FASTES CONSULAIRES, (Littérat.) c'est le nom que les modernes ont donné au catalogue ou à l'histoire chronologique de la suite des consuls & autres magistrats de Rome ; telle est la table des consuls, que Riccioli a inserée dans sa chronologie réformée, revûe par le P. Pagi ; tel est encore, si l'on veut, le calendrier consulaire, fasti consulares, imprimé par Alméloveen avec de courtes notes. Mais, pour dire la vérité, c'est aux Italiens que nous sommes le plus redevables en ce genre : aussi ne peut-on se passer d'avoir les beaux ouvrages de Panvini, de Sigonius, & de quelques autres.

Onuphre Panvini, né à Vérone en 1529, & mort à Palerme en 1568, à l'âge de trente-neuf ans, nous a laissé d'excellens commentaires sur les fastes consulaires, divisés en quatre livres, & mis au jour à Vérone. Charles Sigonius, né à Modene en 1529, & mort en 1584, s'est tellement distingué par ses écrits sur les fastes consulaires, les triomphes, les magistrats romains, consuls, dictateurs, censeurs, &c. qu'il paroit supérieur à tous les écrivains qui l'ont précédé. Cependant les curieux feront bien de joindre aux livres qu'on vient de citer, celui de Reland, Hollandois, sur les fastes consulaires, parce que ce petit ouvrage méthodique a été donné pour l'éclaircissement des Codes Justinien & Théodosien, & cet ouvrage manquoit dans la république des Lettres.

Au reste, la connoissance des fastes consulaires intéresse les savans, parce que dans toute l'histoire d'Occident il y a peu d'époques plus sûres que celles qui sont tirées des consuls, soit que l'on considere l'état de la république romaine avant Auguste, soit que l'on suive les révolutions de ce grand empire jusqu'au tems de l'empereur Justinien. Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.


FASTIDIEUXDÉGOUTANT, adj. synon. Dégoûtant se dit plus à l'égard du corps qu'à l'égard de l'esprit ; fastidieux au contraire va plus à l'esprit qu'au corps. Dégoûtant se dit au propre & au figuré ; il s'applique aux personnes, aux viandes, & à d'autres choses. La laideur est dégoûtante, la mal-propreté est dégoûtante ; il y a des gens dégoûtans avec du mérite, & d'autres qui plaisent avec des défauts. Fastidieux ne s'employe qu'au figuré. Un homme fastidieux est un homme ennuyeux, importun, fatigant par ses discours, par ses manieres, ou par ses actions. Il y a des ouvrages fastidieux. Ce qui rend les entretiens ordinaires si fastidieux, c'est l'applaudissement qu'on donne à des sottises.

Enfin le mot de fastidieux est également beau en prose & en poésie ; & l'usage a tellement adouci ce qu'il a eu d'étranger dans le dernier siecle, qu'on en a fait un terme de mode. Il commence (& c'est dommage) à être aujourd'hui un de ces mots du bel air, qui, à force d'être employés mal-à-propos dans la conversation, finiront par être bannis du style sérieux. Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.


FASTIGIUM(Littérat.) ornement particulier que les Romains mettoient au faîte des temples des dieux ; on en voit sur les anciennes médailles. Les Grecs appelloient cet ornement consacré aux temples, , & les Romains fastigium. Cette idée de décoration réservée pour les seuls temples, étoit digne de la Grece & de Rome, les Chrétiens auroient dû l'imiter.

Pendant que Tarquin regnoit encore, dit l'Histoire, dès qu'il eut bâti sur le capitole le temple de Jupiter, il voulut y placer des fastigia, qui consistoient dans un char à quatre chevaux, fait de terre ; mais peu de tems après avoir donné le dessein à exécuter à quelques ouvriers toscans, il fut chassé, dit Plutarque.

Tite-Live rapporte que le sénat voulant faire honneur à César, lui accorda de mettre un ornement, fastigium, au-dessus de sa maison, pour la distinguer de toutes les autres. C'étoit cet ornement là que Calpurnia songeoit qu'elle voyoit arracher ; ce qui lui causa des soupirs, des gémissemens confus, & des mots entre-coupés auxquels César ne comprenoit rien, quoique, suivant le récit de Plutarque, il fût couché cette nuit avec sa femme, suivant sa coûtume.

Il s'en falloit bien qu'il dépendit des citoyens, même de ceux du plus haut rang, de mettre des fastigia sur leurs maisons ; c'étoit une grace extraordinaire qu'il falloit obtenir du sénat, comme tout ce qui se prenoit sur le public ; & César fut le premier à qui on l'accorda, par une distinction d'autant plus grande, qu'elle marquoit que son palais devoit être regardé comme un temple. Ainsi le sénat, pour honorer Publicola, lui permit de faire que la porte de sa maison s'ouvrît dans la rue, au lieu de s'ouvrir en-dedans, suivant l'usage.

Ce fastigium des hôtels des grands seigneurs, ce pinacle (qu'on me passe cette expression) étoit décoré de quelque statue des dieux ou de quelque figure de la victoire, ou d'autres ornemens, selon le rang ou la qualité de ceux à qui ce privilége fut accordé.

Le mot fastigium vint ensuite à signifier un toît élevé par le milieu, car les maisons ordinaires étoient couvertes en plate-forme. Pline remarque que la partie des édifices appellée de son tems fastigium, étoit faite pour placer des statues ; & qu'on la nomma plasta, parce qu'on avoit coûtume de l'enrichir de sculpture.

Le mot fastigium se prend aussi dans Vitruve, pour un fronton : tel est celui du porche de la Rotonde.

Il résulte de ce détail, que fastigium signifie principalement trois choses dans les auteurs ; les ornemens que l'on mettoit au faîte des temples des dieux ; ensuite ceux qu'on mit aux maisons des princes ; enfin les frontons, & les toîts qu'ils soûtiennent : mais les preuves de tout cela ne sauroient entrer dans un ouvrage tel que celui-ci. Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.


FATS. m. (Morale) c'est un homme dont la vanité seule forme le caractere, qui ne fait rien par goût, qui n'agit que par ostentation ; & qui voulant s'élever au-dessus des autres, est descendu au-dessous de lui-même. Familier avec ses supérieurs, important avec ses égaux, impertinent avec ses inférieurs, il tutoye, il protege, il méprise. Vous le saluez, & il ne vous voit pas ; vous lui parlez, & il ne vous écoute pas ; vous parlez à un autre, & il vous interrompt. Il lorgne, il persiffle au milieu de la société la plus respectable & de la conversation la plus sérieuse ; une femme le regarde, & il s'en croit aimé ; une autre ne le regarde pas, & il s'en croit encore aimé. Soit qu'on le souffre, soit qu'on le chasse, il en tire également avantage. Il dit à l'homme vertueux de venir le voir, & il lui indique l'heure du brodeur & du bijoutier. Il offre à l'homme libre une place dans sa voiture, & il lui laisse prendre la moins commode. Il n'a aucune connoissance, il donne des avis aux savans & aux artistes ; il en eût donné à Vauban sur les Fortifications, à le Brun sur la Peinture, à Racine sur la Poésie. Sort-il du spectacle ? il parle à l'oreille de ses gens. Il part, vous croyez qu'il vole à un rendez-vous ; il va souper seul chez lui. Il se fait rendre mystérieusement en public des billets vrais ou supposés ; on croiroit qu'il a fixé une coquette, ou déterminé une prude. Il fait un long calcul de ses revenus ; il n'a que 60 mille livres de rente, il ne peut vivre. Il consulte la mode pour ses travers comme pour ses habits, pour ses indispositions comme pour ses voitures ; pour son medecin comme pour son tailleur. Vrai personnage de théatre, à le voir vous croiriez qu'il a un masque ; à l'entendre vous diriez qu'il joue un rôle : ses paroles sont vaines, ses actions sont des mensonges, son silence même est menteur. Il manque aux engagemens qu'il a, il en feint quand il n'en a pas. Il ne va point où on l'attend, il arrive tard où il n'est pas attendu. Il n'ose avoüer un parent pauvre, ou peu connu. Il se glorifie de l'amitié d'un grand à qui il n'a jamais parlé, ou qui ne lui a jamais répondu. Il a du bel esprit la suffisance & les mots satiriques, de l'homme de qualité les talons rouges, le coureur & les créanciers ; de l'homme à bonnes fortunes la petite maison, l'ambre & les grisons. Pour peu qu'il fût fripon, il seroit en tout le contraste de l'honnête-homme. En un mot, c'est un homme d'esprit pour les sots qui l'admirent, c'est un sot pour les gens sensés qui l'évitent. Mais si vous connoissez bien cet homme, ce n'est ni un homme d'esprit ni un sot, c'est un fat ; c'est le modele d'une infinité de jeunes sots mal élevés. Cet article est de M. DESMAHIS.


FATALITÉS. f. (Métaph.) c'est la cause cachée des évenemens imprévûs, relatifs au bien ou au mal des êtres sensibles.

L'évenement fatal est imprévû ; ainsi on n'attribue point à la fatalité les phénomenes réguliers de la nature, lors même que les causes en sont cachées, la mort qui suit une maladie chronique & inconnue.

L'évenement fatal tient à des causes cachées, ou est considéré dans ses rapports avec celles d'entre ses causes qui nous sont inconnues. Si dans la disposition d'une bataille je vois un homme placé vis-à-vis de la bouche d'un canon prêt à tirer, sa situation étant donnée, & l'action du canon étant prévûe, je ne regarderai plus sa mort comme fatale par rapport à ces deux causes que je connois ; mais je retrouverai la fatalité dans cette multitude de causes éloignées, cachées & compliquées, qui ont fait qu'entre une infinité d'autres parties de l'espace qu'il pouvoit occuper également, il occupât précisément celle qui est dans la direction du canon.

Enfin un évenement, quoiqu'imprévû & tenant à des causes cachées, n'est appellé fatal que lorsqu'il a quelqu'influence sur le bien ou le mal des êtres sensibles : car si je parie ma vie ou ma fortune que je n'amenerai pas six fois de suite le même point de dés, & que je l'amene, on s'en prendra à la fatalité ; mais si en remuant des dés sans dessein & sans intérêt, la même chose m'arrive, on attribuera ce phénomene au hasard.

Mais remontons à l'origine du mot fatalité, pour fixer plus sûrement nos idées sur l'usage qu'on en fait.

Fatalité vient de fatum, latin. Fatum a été fait de fari, & il a signifié d'abord, d'après son origine, le decret par lequel la cause premiere a déterminé l'existence des évenemens relatifs au bien ou au mal des êtres sensibles ; car quoique ce decret ait dû déterminer également l'existence de tous les effets, les hommes rapportant tout à eux, ne l'ont considéré que du côté par lequel il les intéressoit.

A ce decret on a substitué ensuite dans la signification du mot fatum une idée plus générale : les causes cachées des évenemens ; & comme on a pensé que ces causes étoient liées & enchaînées les unes aux autres, on a entendu par le mot de fatum, la liaison & l'enchaînement de ces causes. En ce sens le mot fatum a répondu exactement à l' des Grecs, que Chrysippe définit dans Aulugelle, l. VI. l'ordre & l'enchaînement naturel des choses, .

Le mot fatum a subi encore quelques changemens dans sa signification en passant dans notre langue, & en formant fatalité ; car nous avons employé particulierement le mot fatalité pour désigner les évenemens fâcheux ; au lieu que dans son origine il a signifié indifféremment la cause des évenemens heureux & malheureux : il a même gardé cette double signification dans le langage philosophique, & nous la lui conserverons. Quoique l'abus des termes généraux ait enfanté mille erreurs, ils sont toûjours précieux, parce qu'on ne peut pas sans leur secours s'élever aux abstractions de la Métaphysique.

Destin & destinée sont synonymes de fatalité, pris dans le sens général que nous venons de lui donner. Ils le sont aussi dans leur origine, puisqu'ils viennent de destinatum, ce qui est arrêté, déterminé, destiné. Voyez DESTIN, DESTINEE.

On ne peut pas employer l'un pour l'autre, les mots de hasard & de fatalité ; on peut s'en convaincre par l'exemple que nous avons donné plus haut de l'emploi du mot hasard, & par les remarques suivantes.

Dans l'usage qu'on fait du mot hasard, il arrive souvent, & même en Philosophie, qu'on semble vouloir exclure d'un évenement l'action d'une cause déterminée ; au lieu qu'en employant le mot de fatalité, on a ces causes en vûe ; quoiqu'on les regarde comme cachées : or comme il n'y a point d'évenement qui n'ait des causes déterminées, il suit de-là que le mot de hasard est souvent employé dans un sens faux.

On entend aussi par une action faite par le hasard, une action faite sans dessein formé ; & on voit encore que cette signification n'a rien de commun avec celle de fatalité, puisque ce hasard est aveugle, au lieu que la fatalité a un but auquel elle conduit les êtres qui sont sous son empire.

De plus, on imagine que les évenemens qu'on attribue au hasard, pouvoient arriver tout autrement, ou ne point arriver du-tout ; au lieu qu'on se représente ceux que la fatalité amene, comme infaillibles ou même nécessaires.

Les anciens ont aussi distingué le hasard de la fatalité, à-peu-près de la même maniere ; leur casus est très-différent de leur fatum, & répondoit aux mêmes idées que le mot hasard parmi nous.

La fortune n'est autre chose que la fatalité, entant qu'elle amene la possession ou la privation des richesses & des honneurs : d'où l'on peut voir que fortune dans notre langue est moins général que fatalité ou destin, puisque ces derniers mots désignent tous les évenemens qui sont relatifs aux êtres sensibles ; au lieu que celui-là ne s'applique qu'aux évenemens qui amenent la possession ou la privation des richesses & des honneurs. C'est pourquoi si un homme perd la vie par un évenement imprévû, on attribue cet évenement au destin, à la fatalité ; s'il perd ses biens, on accuse la fortune. Voyez FORTUNE.

La fortune est bonne ou mauvaise, le destin est favorable ou contraire, on est heureux ou malheureux. La fatalité est la derniere raison qu'on apporte des faveurs ou des rigueurs de la fortune, du bonheur ou du malheur.

Pour remonter aux idées les plus générales, nous allons donc traiter de la fatalité ; & d'après la notion que nous en avons donnée, nous examinerons les questions suivantes.

1°. Y a-t-il une cause qui détermine l'existence de l'évenement fatal, & quelle est cette cause ?

2°. La liaison de cette cause avec l'évenement fatal est-elle nécessaire ?

3°. Cette liaison est-elle infaillible ? peut-elle être rompue ? l'évenement fatal peut-il ne point arriver ?

4°. En supposant cette infaillibilité de l'évenement, les êtres actifs & libres peuvent-ils la faire entrer pour quelque chose dans les motifs de leurs déterminations ?

PREMIERE QUESTION.

Y a-t-il une cause de l'évenement fatal, & quelle est cette cause ?

Pour résoudre cette question, il est nécessaire de remonter à des principes généraux.

Tout fait a une raison suffisante de son actualité. La raison suffisante d'un fait, est la raison suffisante de l'action de sa cause sur lui ; mais la raison suffisante de l'action de cette cause est elle-même un effet qui a sa raison suffisante, & cette derniere raison suppose & explique encore l'action d'une seconde cause, & ainsi de suite en remontant, &c.

Un fait quelconque tient donc à une cause prochaine & à des causes éloignées, & ces causes prochaines & éloignées tiennent les unes aux autres.

Nous ne connoissons guere que les causes les plus prochaines des faits, des évenemens, parce que la multitude des causes éloignées, & la maniere secrette dont elles agissent, ne nous permettent pas de saisir leur action ; mais par le principe de la raison suffisante nous savons qu'elles tiennent toutes à une cause générale, c'est-à-dire à la force qui fait dépendre dans la nature un évenement d'un autre évenement, & qui unit les évenemens actuels & futurs aux évenemens passés : ensorte que l'état actuel d'un être quelconque dépend de son état antécedent, & qu'il n'y a point de fait isolé, & qui ne tienne, je ne dis pas à quelqu'autre fait, mais à tous les autres faits.

Ce principe, c'est-à-dire l'existence d'une force qui lie tous les faits & qui enchaîne toutes les causes, ne sauroit être contesté pour ce qui regarde l'ordre physique où nous voyons chaque phénomene naître des phénomenes antérieurs, & en amener d'autres à sa suite. Mais en supposant l'existence d'un ordre moral qui entre dans le système de l'Univers, la même loi de continuité d'action doit s'y observer que dans le monde physique : dans l'un & dans l'autre toute cause doit être mise en mouvement pour agir, & toute modification en amener une autre.

Il y a plus : ce monde moral & intelligible, & le monde matériel & physique, ne peuvent pas être deux régions à part, sans commerce & sans communication, puisqu'ils entrent tous les deux dans la composition d'un même système. Les actions physiques ameneront donc d'abord des modifications, des sensations, &c. dans les êtres intelligens ; & ces modifications, ces sensations, &c. des actions de ces mêmes êtres ; & réciproquement les actions des êtres intelligens ameneront à leur suite des mouvemens physiques.

Cette communication, ce commerce du monde sensible & du monde intellectuel, est une vérité reconnue par la plus grande partie des Philosophes. Leibnitz seulement, en admettant l'enchaînement des causes physiques avec les causes physiques, & des causes intelligentes avec les causes de même espece, a pensé qu'il n'y avoit aucune liaison, aucun enchaînement des causes physiques avec les causes intelligentes ou morales, mais seulement une harmonie préétablie entre tous les mouvemens qui s'exécutent dans l'ordre physique, & les modifications & actions qui ont lieu dans le monde intelligent ; idée trop ingénieuse, trop recherchée pour être vraie, à laquelle on ne peut pas peut-être opposer de démonstration rigoureuse, mais qui est tellement combattue par le sentiment intérieur, qu'on ne peut pas la défendre sérieusement ; & je croirois assez que c'est de cette partie de son bel ouvrage de la Théodicée, qu'il dit dans sa lettre à M. Pfaff, insérée dans les actes des Savans, mois de Mars 1728 : neque Philosophorum est rem seriò semper agere, qui in fingendis hypothesibus, uti bene mones, ingenii sui vires experiuntur. On pourra voir au mot HARMONIE l'exposition de cette opinion, & les raisons par lesquelles on la combat ; mais nous la supposerons ici réfutée, & nous dirons que l'enchaînement des causes embrasse non-seulement les mouvemens qui s'exécutent dans le monde physique, mais encore les actions des êtres intelligens ; & en effet nous voyons la plus grande partie des évenemens tenir à ces deux especes de causes réunies. Un avare ébranle une muraille en voulant se pendre ; un thrésor tombe, notre homme l'emporte ; le maître du thrésor arrive, & se pend : ne voit-on pas que les causes physiques & les causes morales sont ici mêlées & déterminées les unes par les autres ?

Je ne regarde point le système des causes occasionnelles comme interceptant la communication des deux ordres, & comme rompant l'enchaînement des causes physiques avec les causes morales, parce que dans cette opinion le pouvoir de Dieu lie ces deux especes de causes, comme le pourroit faire l'influence physique ; & les actions des êtres intelligens y amenent toûjours les mouvemens physiques, & réciproquement.

Mais quoi qu'il en soit de la communication des deux ordres, du moins dans chaque ordre en particulier les causes sont liées, & cela nous suffit pour avancer ce principe général, que la force qui lie les causes particulieres les unes aux autres, & qui enchaîne tous les faits, est la cause générale des évenemens, & par conséquent de l'évenement fatal. C'est cela même que le peuple & les philosophes ont connu sous le nom de fatalité.

D'après ce que nous avons prouvé, on conçoit que ce principe de l'enchaînement des causes doit être commun à tous les systèmes des Philosophes ; car que l'univers soit ou non l'ouvrage d'une cause intelligente ; qu'il soit composé en partie d'êtres intelligens & libres, ou que tout y soit matiere, les états divers des êtres y dépendront toûjours de l'enchaînement des causes : avec cette différence que l'athée & le matérialiste sont obligés, 1°. de se jetter dans les absurdités du progrès à l'infini, ne pouvant pas expliquer l'origine du mouvement & de l'action dans la suite des causes. 2°. Ils sont contraints de regarder la fatalité comme entraînant après elle une nécessité irrésistible, parce que dans leur opinion les causes sont enchaînées par les lois d'un rigide méchanisme. Telle a été l'opinion d'une grande partie des Philosophes ; car sans compter la plûpart des Stoïciens, Cicéron, au livre de Fato, attribue ce sentiment à Démocrite, Empédocle, Héraclide & Aristote.

Mais ces conséquences absurdes ne suivent du principe de l'enchaînement des causes, que dans le système de l'athée & du matérialiste ; & le théiste en admettant cette notion de la fatalité, trouve le principe du mouvement & de l'action dans une premiere cause, & ne donne point atteinte à la liberté ; comme nous le prouverons en répondant à la deuxieme question.

D'autres preuves plus fortes encore, s'il est possible, établissent la réalité de cet enchaînement des causes, & la justesse de la notion que nous avons donnée de la fatalité.

Le philosophe chrétien doit établir & défendre contre les difficultés des incrédules, la puissance, la prescience, la providence, & tous les attributs moraux de l'Etre suprème. Or il ne peut pas combattre ses adversaires avec quelque succès, sans avoir recours à ce même principe. C'est ce que nous allons faire voir en peu de mots, & sans sortir des bornes de cet article.

Et d'abord, pour ce qui regarde la puissance de Dieu, je dis que le decret par lequel il a donné l'existence au monde, a sans-doute déterminé l'existence de tous les évenemens qui entrent dans le système du monde, dès l'instant où ce decret a été porté. Or j'avance que ce decret n'a pû déterminer l'existence des évenemens qui devoient suivre dans les différens points de la durée, qu'au moyen de l'enchaînement des causes, qu'au moyen de ce que ces évenemens devoient être amenés à l'existence par la suite des évenemens intermédiaires entr'eux, & le decret émané de Dieu dès le commencement : de sorte que Dieu connoissant la liaison qui étoit entre les premiers effets auxquels il donnoit l'existence, & les effets postérieurs qui devoient en suivre, a déterminé l'existence de ceux-ci, en ordonnant l'existence de ceux-là. Système simple, & auquel on ne peut se refuser sans être réduit à dire, que Dieu détermine dans chaque instant de la durée l'existence des évenemens qui y répondent, & cela par des volontés particulieres, des actes répétés, &c. opinions cent fois renversées, & dont on trouvera la réfutation aux mots PROVIDENCE, PREMOTION, &c.

En second lieu, la providence entraîne, comme la création, l'enchaînement des causes. En effet la providence ne peut être autre chose que la disposition, l'ordre préétabli, la coordination des causes entr'elles, on n'en peut pas avoir d'autre notion, sans s'écarter de la vérité. Ce n'est qu'au moyen de cette coordination & de cet ordre général, qu'on peut venir à-bout de justifier la providence des maux particuliers qui se trouvent dans le système. Si l'on suppose une fois les phénomenes isolés & sans liaison, & Dieu déterminant l'existence de chacun d'eux en particulier, je défie qu'on concilie l'existence d'un seul Dieu, bon, juste, saint, avec les maux physiques & moraux qui sont dans le monde. Aussi personne n'a tenté de justifier la providence, que d'après ce grand principe de la liaison des causes. Malebranche, Léibnitz, &c. ont tous suivi cette route ; & avant eux les philosophes anciens, qui se sont faits les apologistes de la Providence. Aulugelle nous a conservé à ce sujet l'opinion de Chrysippe, cet homme qui adoucit la férocité des opinions du portique : Existimat autem non fuisse hoc principale naturae consilium, ut faceret homines morbis obnoxios : numquam enim hoc convenisse naturae autori parentique rerum omnium bonarum, sed cum multa atque magna gigneret, pareretque aptissima & utilissima, alia quoque simul agnata sunt incommoda, iis ipsis, quae faciebat, cohaerentia.

Mais, dira-t-on, cet enchaînement des causes ne justifie point Dieu des défauts particuliers du système, par exemple du mal que souffre dans l'Univers un être sensible. Qu'avois-je à faire, peut dire un homme malheureux, d'être placé dans cet ordre de causes ? Dieu n'avoit qu'à me laisser dans l'état de possible, & mettre un autre homme à ma place : ces causes sont fort bien arrangées, si l'on veut ; mais je suis fort mal. Et que me sert tout l'ordre de l'Univers, si je n'y entre que pour être malheureux.

Cette difficulté devient encore plus forte lorsqu'on la fait à un théologien, & qu'on suppose les mysteres de la grace, de la prédestination, & les peines d'une autre vie.

Mais je remarque d'abord que cette objection attaque au moins aussi fortement celui qui regarde tous les faits, tous les évenemens comme isolés & sans liaison avec le système entier, que celui qui s'efforce de justifier la providence par l'enchaînement des causes : ainsi cette difficulté ne nous est pas particuliere.

Secondement, quand cet homme malheureux dit, qu'il voudroit bien n'être pas entré dans le système de l'Univers ; c'est comme s'il disoit, qu'il voudroit bien que l'Univers entier fût resté dans le néant ; car si lui seul, & non pas un autre, pouvoit occuper la place qu'il remplit dans le système actuel, & si le système actuel exigeoit nécessairement qu'il y occupât cette même place dont il est mécontent, il desire que le système entier n'ait pas lieu, en desirant de n'y point entrer. Or je puis lui dire : Pour vous Dieu devoit-il s'abstenir de donner l'existence au système actuel, dans lequel il y a d'ailleurs tant de bonnes choses, tant d'êtres heureux ? oseriez-vous assûrer que sa justice & sa bonté exigeoient cela de lui ? Si vous l'osiez, la nature entiere qui joüit du bien de l'existence s'éleveroit contre vous, & mérite bien plus que vous d'être écoutée.

On voit bien que cette liaison étroite d'un être quelconque avec le système entier de l'Univers, qui fait que l'un ne peut pas exister sans l'autre, nous sert ici de principe pour resoudre la difficulté proposée : or cette liaison est une conséquence immédiate & nécessaire du système de l'enchaînement des causes ; puisque dans cette doctrine, un être quelconque avec ses états divers, tient tellement à tout le système des choses, que l'existence du monde entraîne & exige son existence & ses états divers, & réciproquement.

On sait qu'avec les principes de l'Origénisme on résout facilement cette objection ; parce que dans cette opinion tous les hommes devant être heureux après un tems déterminé de peines & de malheurs, il n'y en a point qui ne doive se loüer de son existence, & remercier l'auteur de la nature de l'avoir placé dans l'Univers. Cependant pour donner une réponse tout-à-fait satisfaisante, il faut toûjours que l'Origéniste lui-même explique pourquoi les hommes sont malheureux, même pendant une petite partie de la durée.

Pour cela il est nécessaire, & dans son système & dans toute philosophie, de dire que cette objection prend sa source dans l'ignorance où nous sommes des raisons pour lesquelles Dieu a créé le monde ; que nous savons certainement que ces raisons, quelles qu'elles soient, tiennent au système entier, qu'elles ont empêché que les choses ne fussent autrement ; & que si nous les connoissions, la providence seroit justifiée. Réponse qui, comme on le voit, est toûjours d'après le principe de l'enchaînement des causes.

En troisieme lieu, la prescience de l'Etre suprème suppose cet enchaînement des causes ; car Dieu ne peut prévoir les évenemens futurs, tant libres que nécessaires, que dans la suite des causes qui doivent les amener ; parce que l'infaillibilité de la prescience de Dieu ne peut avoir d'autre fondement que l'infaillibilité de l'influence des causes sur les évenemens. Nous ne pourrions pas entrer dans quelques détails à ce sujet, sans sortir des bornes de cet article : c'est pourquoi nous renvoyons les lecteurs au mot PRESCIENCE, où nous traiterons cette question.

Nous concluons que la puissance de Dieu, sa providence, sa prescience, & tous ses attributs moraux, exigent qu'on reconnoisse entre les causes secondes, cette liaison & cet enchaînement, que nous disons être la cause des évenemens, & par conséquent de tout évenement fatal.

Je ne vois que deux sortes de personnes qui combattent cet enchaînement des causes ; les défenseurs du hasard d'Epicure, & les philosophes qui soûtiennent dans la volonté l'indifférence d'équilibre.

Les premiers ont prétendu qu'il y avoit des effets sans cause, & nous voyons dans Cicéron, de fato, que les Epicuriens pressés d'expliquer d'où venoit cette déclinaison des atomes, en quoi ils faisoient consister la liberté, disoient qu'elle survenoit par hasard, casu, & que c'étoit cette déclinaison qui affranchissoit les actes de la volonté de la loi du fatum.

On peut s'en convaincre par ces vers de Lucrece, liv. II. vers. 251. & suiv.

Denique si semper motus connectitur omnis,

Et vetere exoritur semper novus ordine certo ;

Nec declinando faciunt primordia motûs

Principium quoddam, quod fati foedera rumpat,

Ex infinito ne causam causa sequatur :

Libera per terras unde haec animantibus extat,

Unde est haec, inquam, fatis avolsa voluntas

Per quam progredimur quò ducit quemque voluptas ?

Il n'est pas nécessaire de nous arrêter ici à réfuter de pareilles chimeres ; il suffira de rapporter ici ces paroles d'Abbadie (Vérité de la Relig. tom. I. c. v.) : " Le hasard n'est, à proprement parler, que notre ignorance, laquelle fait qu'une chose qui a en soi des causes déterminées de son existence, ne nous paroît pas en avoir, & que nous ne saurions dire pourquoi elle est de cette maniere, plûtôt que d'une autre ".

Les déterminations de la volonté ne peuvent pas être exceptées de cette loi ; & les attribuer au hasard avec les Epicuriens, c'est dire une absurdité.

Or les défenseurs de l'indifférence d'équilibre, en voulant les soustraire à l'enchaînement des causes, se sont rapprochés de cette opinion des Epicuriens, puisqu'ils prétendent qu'il n'y a point de causes des déterminations de la volonté.

Ils disent donc que dans l'exercice de la liberté, tout est parfaitement égal de part & d'autre, sans qu'il y ait plus d'inclination vers un côté, sans qu'il y ait de raison déterminante de causes qui nous inclinent à prendre un parti préférablement à l'autre : d'où il suit que les actions libres des êtres intelligens doivent être tirées de cet enchaînement des causes que nous avons supposées.

Mais cette opinion est insoûtenable. On trouvera à l'article LIBERTE, les principales raisons par lesquelles les Philosophes & les Théologiens combattent cette indifférence d'équilibre. D'après leur autorité, & plus encore d'après la force de leurs raisons, nous nous croyons en droit de conclure avec Léibnitz, qu'il y a toujours une raison prévalente qui porte la volonté à son choix, & qu'il suffit que cette raison incline sans nécessiter ; mais qu'il n'y a jamais d'indifférence d'équilibre, c'est-à-dire où tout soit parfaitement égal de part & d'autre. Dieu, dit-il encore, pourroit toûjours rendre raison du parti que l'homme a pris, en assignant une cause ou une raison inclinante qui l'a porté véritablement à le prendre ; quoique cette raison seroit souvent bien composée & inconcevable à nous-mêmes, parce que l'enchaînement des causes liées les unes avec les autres, va plus loin.

Les actes libres des êtres intelligens ayant eux-mêmes des raisons suffisantes de leur existence, ne rompent donc point la chaîne immense des causes ; & si un évenement quelconque est amené à l'existence par les actions combinées des êtres, tant libres que nécessaires, cet évenement est fatal ; puisqu'on trouve la raison suffisante de cet évenement dans l'ordre & l'enchaînement des causes, & que la fatalité qu'un philosophe ne peut se dispenser d'admettre, n'est autre chose que cet ordre & cet enchaînement, en tant qu'il a été préétabli par l'Etre suprème.

Je dis la fatalité qu'un philosophe ne peut se dispenser d'admettre : en effet il y en a de deux sortes ; la fatalité des athées établie sur les ruines de la liberté ; & la fatalité chrétienne, fatum christianum, comme l'appelle Léibnitz, c'est-à-dire l'ordre des évenemens établi par la providence.

Assez communément on entend les mots fatalisme, fataliste, fatalité. Dans le premier de ces sens, on ne peut lui donner la deuxieme signification qu'en Philosophie, en regardant tous ces mots comme des genres qui renferment sous eux, comme especes, le fatalisme nécessitant, & celui qui laisse subsister la liberté, la fatalité des athées, & la fatalité chrétienne. Il appartient aux Philosophes, je ne dis pas de former, mais de corriger & de fixer le langage. Qu'on prenne garde que fatalité, selon la force de ce mot, ne signifie que la cause de l'évenement fatal : or comme on est obligé de reconnoître qu'un évenement fatal a des causes, tout le monde en ce sens général est donc fataliste.

Mais si la cause de l'évenement fatal n'est, selon vous, que l'action d'un rigide méchanisme, votre fatalité est nécessitante, votre fatalisme est affreux : que si cette cause n'est que l'action puissante & douce de l'Etre suprème, qui a fait entrer tous les évenemens dans l'ordre & dans les vûes de sa providence, nous ne condamnerons point l'expression dont vous vous servez. C'est précisément ce que dit saint Augustin, au liv. V. de la cité de Dieu, chap. viij. " Ceux, dit-il, qui appellent du nom de fatalité, l'enchaînement des causes qui amenent l'existence de tout ce qui se fait, ne peuvent être ni repris, ni combattus dans l'usage qu'ils font de ce mot ; puisque cet ordre & cet enchaînement est, selon eux, l'ouvrage de la volonté & de la puissance de l'Etre suprème qui connoît tous les évenemens avant qu'ils arrivent, & qui les fait tous entrer dans l'ordre général ". Qui omnium connexionem seriemque causarum, qua fit omne quod fit, fati nomine appellant, non multùm cum eis de verbi controversiâ laborandum atque certandum est ; quandò quidem ipsum causarum ordinem & quamdam connexionem Dei summi tribuunt voluntati & potestati, qui optimè & veracissimè creditur, & cuncta scire antequam fiant, & nihil inordinatum relinquere.

Nous terminerons l'examen de la premiere question par ce passage, qui renferme l'apologie complete des principes que nous avons établis ; & en supposant démontrée l'existence de cette fatalité improprement dite, prise pour l'ordre des causes établi par la providence, nous passerons à la deuxieme question.

DEUXIEME QUESTION.

L'enchaînement des causes qui amenent l'évenement fatal, rend-il nécessaire l'évenement fatal ?

On sent assez que la difficulté en cette matiere vient de ce que, selon la remarque que nous avons faite plus haut, il y a des causes libres parmi celles qui amenent l'évenement fatal : & si ces causes sont enchaînées, ou entr'elles dans un même ordre, ou avec les causes physiques ; dès-là même ne sont-elles pas nécessitées, & l'évenement fatal n'est-il pas nécessaire ? Si c'est l'enchaînement des causes qui me fait passer dans une rue où je dois être écrasé par la chûte d'une maison, pendant que j'avois d'autres chemins à prendre, ma détermination à passer dans cette malheureuse rue, a donc été elle-même une suite de l'enchaînement des causes, puisqu'elle entre parmi celles de l'évenement fatal. Mais si cela est, cette détermination est-elle libre, & l'évenement fatal n'est-il pas nécessaire ?

Nous avons vû plus haut, que parmi les philosophes qui ont traité cette question, & qui ont reconnu cet enchaînement des causes, la plûpart ont regardé la fatalité comme entraînant après elle une nécessité absolue ; & nous avons remarqué que c'étoit une suite naturelle de cette opinion dans tout système d'athéisme & de matérialisme. Mais Cicéron nous apprend que Chrysippe en admettant la fatalité prise pour l'enchaînement des causes, rejettoit pourtant la nécessité.

Or Carnéades, cet homme à qui Cicéron accorde l'art de tout réfuter, argumentoit ainsi contre Chrysippe. Si omnia antecedentibus causis fiunt, omnia naturali colligatione contextè consertèque fiunt : quod si ita est, omnia necessitas efficit : id si verum est, nihil est in nostrâ potestate : est autem aliquod in nostrâ potestate : non igitur fato fiunt quaecumque fiunt. " Si tous les évenemens sont les suites de causes antérieures, tout arrive par une liaison naturelle & très-étroite : si cela est, tout est nécessaire, & rien n'est en notre pouvoir ". Cic. de fato.

Voilà l'état de la question bien établi, & la difficulté qu'il faut résoudre. Voyons la réponse de Chrysippe. Selon Cicéron, ce philosophe voulant éviter la nécessité, & retenir l'opinion que rien ne se fait que par l'enchaînement des causes, distinguoit différens genres de causes ; les unes parfaites & principales, les autres voisines & auxiliaires ; aliae perfectae & principales, aliae adjuvantes & proximae. Il prétendoit qu'il n'y a que l'action des causes parfaites & principales, distinguées de la volonté, qui puisse entraîner la ruine de la liberté ; & il soûtenoit que l'action de la volonté, qu'il appelloit assensio, n'a pas de causes parfaites & principales distinguées de la volonté elle-même. Il ajoûtoit que les impressions des objets extérieurs, sans lesquelles cet assentiment ne peut pas se faire (necesse est enim assensionem viso commoveri) ; que ces impressions, dis-je, ne sont que des causes voisines & auxiliaires, d'après lesquelles la volonté se meut par ses propres forces, mais toûjours conséquemment à l'impression reçue, extrinsecùs pulsa suâpte vi ac naturâ movebitur ; ce qu'il expliquoit par la comparaison d'un cylindre, qui recevant une impulsion d'une cause étrangere, ne tient que de sa nature le mouvement déterminé de rotation, de volubilité, qui suit cette impulsion.

Cette réponse n'est pas sans difficulté ; elle est établie sur de fausses notions des sensations & des opérations de l'ame ; la comparaison du cylindre n'est pas exacte. Cependant elle a quelque chose de vrai, c'est que l'action des causes qui amenent le consentement de la volonté, ne s'exerçant pas immédiatement sur ce consentement, mais sur la volonté, l'activité de l'ame & son influence libre sur le consentement qu'elle forme, ne sont lésées en aucune maniere.

C'est du moins la réponse de S. Augustin, de civit. Dei, lib. V. cap. jx. qui, après avoir rapporté cette même difficulté de Carneades contre Chrysippe, la résout à-peu-près de la même maniere : ordinem causarum, dit-il, non negamus, non est autem consequens ut si certus est or do causarum, ideò nihil sit in nostrae voluntatis arbitrio, ipsae quippe voluntates in causarum ordine sunt. Voilà le principe de Chrysippe : la volonté elle-même entre dans l'ordre des causes, selon saint Augustin ; & comme elle produit immédiatement son action ? quoiqu'elle y soit portée par des causes étrangeres, elle n'en est pas moins libre, parce que ces causes étrangeres l'inclinent sans la nécessiter.

Mais reprenons nous-mêmes la difficulté ; elle se réduit à ceci : si la volonté est mûe à donner son consentement par quelque cause que ce soit, étrangere à elle & liée avec sa détermination, elle n'est pas libre : si elle n'est pas libre, toutes les causes qui amenent l'évenement fatal sont donc nécessaires, & l'évenement fatal est nécessaire. Je répons,

En premier lieu, lorsqu'on regarde cette liaison des causes avec la détermination de la volonté comme destructive de la liberté, on doit prétendre que toute liaison d'une cause avec son effet est nécessaire, puisqu'on soûtient que la cause qui influe sur le consentement de la volonté, par cela seul qu'elle influe sur ce consentement, le rend nécessaire : or cela est insoûtenable, & les réflexions suivantes vont nous en convaincre.

Dieu peut faire un système de causes libres. Qu'est-ce qu'un système quelconque ? la suite & l'enchaînement des actions qui doivent s'exercer dans ce système. Dieu ne peut-il pas enchaîner les actions des causes libres entr'elles, de sorte que la premiere amene la seconde, & que la seconde suppose la premiere ; que la premiere & la seconde amenent la troisieme, & que la troisieme suppose la premiere & la seconde, & ainsi de suite ? Ces causes, dès-là qu'elles seront coordonnées entr'elles de sorte que les modifications & les actions de l'une amenent les modifications & les actions de l'autre, seront-elles nécessitées ? non sans-doute. Un pere tendrement aimé menace, exhorte, prie un fils bien-né : ses menaces, ses exhortations, ses prieres faites dans des circonstances favorables, produiront infailliblement leur effet, & seront causes des déterminations de la volonté de ce fils ; voilà l'influence d'une cause libre sur une cause libre ; voilà des causes dont les actions sont liées ensemble, & qui n'en sont pas moins libres.

Mais dira-t-on : que les causes intelligentes soient coordonnées & liées entr'elles, peut-être que cet enchaînement ne sera pas incompatible avec leur liberté : mais si des causes physiques agissent sur des causes intelligentes, cette action n'emportera-t-elle pas une nécessité dans les causes intelligentes ? Or il paroît que selon notre opinion ces deux especes de causes sont liées les unes aux autres, de sorte que les actions des causes physiques entraînent les actions des êtres intelligens, & réciproquement.

Je répons 1°. que la nécessité, s'il en résultoit quelqu'une de l'impulsion d'une cause physique sur une cause intelligente, s'ensuivroit de même de l'impulsion d'une cause intelligente & libre sur une cause intelligente, parce que l'action de la cause physique n'emporteroit la nécessité qu'à raison de la maniere d'agir, ou à raison de ce qu'elle seroit étrangere à la volonté ; or la cause intelligente & libre qui influeroit sur l'action d'une cause intelligente, seroit également étrangere à celle-ci & agiroit d'une maniere aussi contraire à la liberté.

2°. Ceci n'a besoin que d'une petite explication. Si l'action de la cause physique que nous disons amener l'action d'une cause libre, telle que la volonté, s'exerçoit immédiatement sur la détermination, sur le consentement de la volonté (à-peu-près comme les Théologiens savent que les Thomistes font agir leur promotion), nous convenons que la liberté seroit en danger ; mais il n'en est pas ainsi, L'action des causes physiques amene dans l'être intelligent (soit par le moyen de l'influence physique, soit dans le système des causes occasionnelles) amene, dis-je, d'abord des modifications, des sensations, des mouvemens indélibérés ; & à la suite de tels & tels mouvemens, de telles & telles modifications reçues dans l'ame naissent infailliblement, mais non nécessairement, telles actions dont ces mouvemens & ces modifications sont la cause ou la raison suffisante ; c'est cette cause ou raison suffisante qui unit le monde physique avec le monde intellectuel : or que les actions qui s'exercent dans l'ordre physique entraînent des modifications, des sensations, des mouvemens dans les causes intelligentes, & que ces modifications, ces sensations, &c. amenent des actions de ces causes intelligentes, il n'y a rien là de contraire à l'activité & à la liberté de ces êtres intelligens.

Il suit de-là, que Dieu a pû coordonner & lier entr'elles les actions qui s'exercent dans un monde physique & celles des êtres intelligens & libres, sans nuire à la liberté de ces mêmes êtres ; que dans cette hypothèse, l'enchaînement des causes établi par Dieu, amenant les actions des êtres intelligens, ne rend pas ces actions nécessaires ; que parmi les causes enchaînées de l'évenement fatal, il y en a de libres, & par conséquent que l'évenement fatal n'est pas lui-même nécessaire.

En second lieu, pour soûtenir que cette liaison des causes avec la détermination de la volonté est incompatible avec la liberté, il faut partir de ce principe, que toute liaison infaillible d'une cause avec son effet est nécessaire, & que tout enchaînement de causes est incompatible avec la liberté : si omnia naturali colligatione fiunt, omnia necessitas efficit. Or cette prétention est absolument fausse, & voici les raisons qui la combattent : 1°. rien ne se fait sans raison suffisante, & un effet qui a une raison suffisante, n'est pas pour cela nécessaire, or un effet qui a une raison suffisante est par cela même infaillible ; car si un effet qui a une raison suffisante n'étoit pas infaillible, on pourroit supposer qu'étant donnée la raison suffisante d'un tel effet, il en est arrivé un autre. Or cette supposition est absurde ; car dans ce cas la raison qui fait qu'un effet est tel, pourroit faire qu'il est tout autre, ce qui est une contradiction dans les termes, le nouvel effet n'auroit point de raison suffisante, ou l'ancien n'en auroit pas eu s'il eût existé ; car comment pourroit-on dire que cette raison étoit pour l'effet qui n'a pas eu lieu une raison suffisante d'être tel, lorsque cette même raison étant posée l'effet a été tout autre ? La raison suffisante d'un effet quelconque, quoique liée infailliblement avec cet effet, ne rend donc pas cet effet nécessaire ; d'où il suit que toute liaison infaillible n'est pas pour cela nécessaire.

2°. Je demande au philosophe qui admet la providence & la prescience de Dieu, & qui me fait cette objection, si un évenement dépendant d'une cause libre, que Dieu a prévû, qui est un moyen dans l'ordre de sa providence, & qui tient par conséquent à tout le système, si un tel évenement, dis-je, peut ne point arriver : il est obligé de me répondre qu'un tel évenement est absolument infaillible & ne peut pas ne point arriver ; or cette sorte de nécessité que l'évenement arrive, & qu'il est obligé de m'avoüer selon lui-même, n'empêche pas l'évenement d'être libre. Cette espece de nécessité n'est donc autre chose que ce que nous appellons infaillibilité, & on ne peut pas la confondre avec la nécessité métaphysique & destructive de la liberté.

3°. Si les bornes de cet article le permettoient, nous pourrions rapprocher de ces principes les doctrines les mieux établies par les Théologiens sur les matieres de la grace & de la prédestination, & faire voir combien ce que nous avançons ici y est conforme. On y voit par-tout la certitude de la prédestination, l'efficacité de la grace, &c. liées infailliblement avec le salut, avec la bonne action, & ne blessant point les droits du libre arbitre. Ce sont précisément les mêmes principes que nous généralisons, en leur faisant embrasser tous les états de l'homme & de l'univers ; mais nous laissons aux lecteurs instruits en ces matieres, le soin de s'en convaincre par quelques réflexions & d'après la lecture des articles GRACE, PREDESTINATION.

TROISIEME QUESTION.

L'évenement fatal est-il infaillible ?

Nous y répondons en disant que l'enchaînement des causes détermine infailliblement l'existence de l'évenement fatal.

Et d'abord la même force qui établit dans la nature la suite & l'enchaînement des causes qui amenent l'évenement, détermine aussi l'existence de l'évenement dans tel ou tel point de l'espace, & dans tel ou tel point de la durée ; or la force qui unit dans la nature une cause à une autre cause n'est jamais vaincue.

En second lieu, supposer que ce que la fatalité entraîne n'arrive pas, c'est supposer que l'être à qui l'évenement fatal étoit préparé n'est plus le même être, que ce monde n'est plus le même monde dont Dieu avoit déterminé l'existence & prévû les mouvemens. Car en supposant qu'il arrive un évenement différent de l'évenement fatal, la multitude infinie des effets qui tenoient à l'évenement fatal demeure supprimée ; l'évenement différent entraîne d'autres suites que l'évenement fatal, ces suites en entraînent d'autres, & ce changement unique propagant son action dans tous les sens s'étend bien-tôt à tous les êtres, boulverse l'ordre, rompt la chaîne des causes, & change la face de l'Univers. Supposition dont on sent l'absurdité.

Par-là on peut juger de ce que veulent dire toutes ces propositions : ah, si j'eusse été là, si j'avois prévû, &c. j'aurois échappé au danger dont le destin me menaçoit !

On peut dire : celui que le destin menace ne va point là, & ne prévoit point, & nous parlons de celui-là même que le destin menaçoit.

Mais ce qui trompe en ceci, c'est que les circonstances du tems & du lieu étant celles dont on fait abstraction avec le plus de facilité, on se dissimule qu'elles entrent elles-mêmes dans l'ordre des causes coordonnées, & on croit pouvoir attaquer la certitude de la futurition d'un évenement fatal avec plus de succès en le considérant relativement à ces circonstances. On dit d'un homme assommé dans une rue par la chûte d'une tuile, qu'il pouvoit bien ne pas passer par-là ou y passer dans un autre tems, & on ne se permet pas de penser que la tuile pouvoit ne pas tomber dans ce tems-là avec un tel degré de force & avec une telle direction.

On ne prend pas garde qu'il étoit aussi coordonné (& je prens ce mot à la rigueur) que cet homme passât quand la tuile tomboit, qu'il étoit coordonné que la tuile tombât quand cet homme passoit. En effet, pourquoi imagine-t-on que cet homme pouvoit bien ne pas passer ? c'est parce qu'on remarque que plusieurs déterminations libres de sa part ont concouru à lui faire prendre son chemin par là. Mais je vois aussi plusieurs causes libres parmi celles qui ont déterminé la tuile à tomber, & à tomber dans un tel tems avec un tel degré de force, &c. comme la volonté des ouvriers qui l'ont faite & placée d'une certaine maniere, la négligence du maître de la maison, &c. On pourroit donc imaginer avec autant de fondement que la tuile pouvoit ne pas tomber, qu'on imagine que l'homme assommé pouvoit ne pas passer.

Mais la vérité est que l'un & l'autre évenement étoit coordonné, infaillible, puisque l'un & l'autre étoient amenés par l'enchaînement des causes, puisque l'un & l'autre tenoient au système de l'Univers, entroient dans les vûes de la Providence, &c.

Au reste, & nous l'avons déjà remarqué, cette infaillibilité des évenemens, même alors qu'ils dépendent de l'action des causes intelligentes, n'entraîne point la ruine de leur liberté. On trouvera les preuves de cette vérité, qui est un principe en Théologie, aux articles GRACE, PREDESTINATION, & PRESCIENCE ; nous y renvoyons nos lecteurs.

QUATRIEME ET DERNIERE QUESTION.

La doctrine de la fat alité peut-elle entrer pour quelque chose dans les motifs des déterminations des êtres libres ?

Pour répondre à cette question, il suffira de réfuter le sophisme que les Philosophes appelle nt de la raison paresseuse.

On dit donc : si tout est reglé dès-à-présent ; si l'enchaînement des causes emporte l'infaillibilité de tous les évenemens, les prieres & les voeux adressés à l'Etre suprème, les conseils & les exhortations des hommes les uns envers les autres, les lois humaines, &c. tout cela ne peut servir de rien. On ajoûte que les hommes doivent demeurer dans une inaction parfaite, dans tous les cas où ils auront quelque occasion d'agir : car, ou les choses pour lesquelles on adresseroit des prieres à Dieu, doivent être amenées par l'enchaînement des causes ; & en ce cas, il est inutile de les demander, elles arriveront certainement : ou elles ne sont pas du nombre des évenemens qui doivent suivre l'enchaînement des causes ; & en ce cas, elles ne peuvent pas arriver, & il est encore inutile de les demander.

On peut dire la même chose des conseils, des exhortations, & des lois : car si les actions auxquelles nous portent tous ces motifs moraux, sont de celles qui entrent dans la suite des évenemens préétablie par Dieu, on les fera certainement ; & si elles n'y entrent pas, tous ces motifs réunis ne les feront pas faire.

Enfin, que j'agisse ou que je n'agisse point, pour procurer la réussite d'une entreprise, pour parvenir à un but ; si j'y arrive, cet évenement aura été amené par l'enchaînement des causes, & mes mouvemens n'y auront servi de rien ; si je n'y arrive pas, ce sera encore à l'enchaînement des causes que je pourrai m'en prendre.

La réponse est facile. Les prieres, les voeux, les conseils, les exhortations, les lois, les actions humaines, tout cela entre dans l'ordre des causes des évenemens. L'évenement n'est certain, que parce que les causes sont proportionnées ; de sorte qu'il sera toûjours vrai de dire, que ce seront vos prieres qui auront obtenu cet heureux succès, vos conseils qui auront fait prendre ce parti, vos mouvemens qui auront fait réussir cette affaire ; puisque dans l'ordre de la providence, vos prieres entrent parmi les causes de ce succès ; vos conseils, parmi les causes de la détermination à ce parti ; & vos actions, parmi les causes de la réussite de cette affaire.

En un mot, quoique tout l'avenir soit déterminé ; comme nous ignorons de quelle maniere il est déterminé, & que nous savons certainement que cette détermination est conséquente à nos actions ; il est clair que dans la pratique, nous devons nous conduire comme s'il n'étoit pas déterminé.

J'ajoûte qu'en se conduisant d'après les principes que nous réfutons, on prétendroit intervertir l'ordre des choses ; on voudroit mettre les actions après la préordination de Dieu, pendant qu'au contraire, cette préordination suppose nos actions dans l'ordre des possibles : donc tout ce raisonnement est d'après une fausse supposition.

D'ailleurs on voit assez que cette difficulté n'est pas particuliere à l'opinion de l'enchaînement des causes ; elle attaque la Providence en général, la prescience, la simple futurition des choses, quand on soûtient qu'elle est dès-à-présent déterminée.

Cette opinion de la fatalité, appliquée à la conduite de la vie, est ce qu'on appelle le destin à la turque, fatum mahumetanum ; parce qu'on prétend que les Turcs, & parmi eux principalement les soldats, se conduisent d'après ce principe.

Nous voyons aussi parmi nous beaucoup de gens qui portent au jeu cette opinion, & qui comptent sur leur bonheur ou sur le malheur de leur adversaire ; qui craignent de joüer lorsqu'ils sont, disent-ils, en malheur, & qui ne hasardent pas de grosses sommes contre ceux qu'ils voyent en bonheur. Cependant je crois qu'on ne doit point estimer au jeu, & faire entrer en ligne de compte, le bonheur & le malheur. Les seules regles qu'on puisse suivre à cet egard, s'il y en a quelqu'une, sont celles que prescrit le calcul, & l'analyse des hasards : or ces regles n'autorisent point du tout la conduite des joüeurs fatalistes.

Car, ou il faut avoir égard aux coups passés pour estimer le coup prochain, ou il faut considérer le coup prochain, indépendamment des coups déjà joüés (ces deux opinions ont leurs partisans). Dans le premier cas, l'analyse des hasards me conduit à penser que si les coups précédens m'ont été favorables, le coup prochain me sera contraire ; que si j'ai gagné tant de coups, il y a tant à parier que je perdrai celui que je vas joüer, & vice versâ. Je ne pourrai donc jamais dire : je suis en malheur, & je ne risquerai pas ce coup-là ; car je ne pourrois le dire que d'après les coups passés qui m'ont été contraires ; mais ces coups passés doivent plûtôt me faire espérer que le coup suivant me sera favorable.

Dans le second cas, c'est-à-dire si on regarde le coup prochain comme tout-à-fait isolé des coups précédens, on n'a point de raison d'estimer que le coup prochain sera favorable plûtôt que contraire, ou contraire plûtôt que favorable ; ainsi on ne peut pas regler sa conduite au jeu, d'après l'opinion du destin, du bonheur, ou du malheur.

Ce que nous disons ici du jeu, doit s'appliquer aussi à toutes les affaires de la vie ; car quoique le bon ou le mauvais succès dans les entreprises, dépende souvent d'une infinité de circonstances qu'on ne peut pas soûmettre aux lois du calcul, & qui semblent ne suivre que celles de la fatalité, il est pourtant déraisonnable de régler la moindre de ses démarches, & de fonder la plus foible espérance ou la crainte la plus legere, sur cette opinion du bonheur & du malheur.

Les préjugés opposent à ces principes, qu'il y a des tems malheureux où on ne peut rien entreprendre qui réussisse ; des gens malheureux à qui on ne peut rien confier, & réciproquement des tems heureux & des personnes heureuses.

Mais que veulent dire ces expressions qu'on fait valoir contre ce que nous soûtenons ici ? elles ne signifient rien autre chose, sinon qu'il y a des gens à qui ces circonstances cachées & imprévûes qu'on ne peut ni détourner ni faire naître, ont été jusqu'à présent contraires ou favorables ; mais qui nous répondra qu'elles seront encore favorables dans une affaire qu'il est question d'entreprendre, ou sur quel fondement pensons-nous qu'elles seront contraires ? le passé peut-il nous être en ceci garant de l'avenir ? De quel droit suppose-t-on quelque similitude dans des circonstances qui par l'hypothèse sont cachées & imprévûes ?

C'est pourquoi, afin de donner un exemple de ceci, le mot qu'on prête au cardinal Mazarin choisissant un général, est-il heureux ? me paroît peu juste, puisque les succès passés de ce général n'étant pas dûs à son habileté (par la supposition), ne pouvoient pas répondre de ses succès futurs ; & il falloit toûjours demander, est-il habile ? J'aimerois encore mieux la maxime opposée du cardinal de Richelieu, qu'imprudent & malheureux sont synonymes, (quoiqu'elle ne me semble pas tout-à-fait exacte) ; puisqu'on peut absolument se persuader que parmi les causes du mauvais succès d'un évenement passé, il est toûjours entré quelques fautes de la part de celui qu'on appelle malheureux ; fautes que des conjectures plus fines & une prudence plus consommée auroient pû faire éviter : au lieu qu'il est toûjours impossible de prévoir, & déraisonnable de supposer qu'un homme sera heureux ou malheureux dans une affaire qu'il est question d'entreprendre.

Nous finirons cet article par une remarque : c'est qu'il y a peu de matiere sur laquelle la Philosophie, tant ancienne que moderne, se soit autant exercée que sur celle-ci. Un auteur (Frider. Arpe, theatrum fati) compte jusqu'à cent soixante & tant d'écrivains qui ont traité ce sujet dans des ouvrages particuliers. La lecture de tous ces écrits ne pourroit pas donner des idées nettes sur le sujet que nous venons de traiter, & ne serviroit peut-être qu'à mettre beaucoup de confusion dans l'esprit. Ce qui nous fournit une réflexion que nous soûmettons au jugement des lecteurs, c'est qu'on ne lit point la bonne Métaphysique ; il faut la faire, c'est une nourriture qu'il faut digérer soi-même, si l'on veut qu'elle apporte la vie & la santé. Il me semble qu'une recherche métaphysique est un problème à résoudre : il faut avoir les données, mais on ne doit emprunter la solution de personne. Je me suis efforcé de suivre cette maxime ; & je crois que c'est faute de l'observer, que la Métaphysique a demeuré si long-tems sans faire de progrès. Celui qui observe la Nature & celui qui l'employe, peuvent suivre les traces de ceux qui les ont précédés. Dans la route immense qu'ils ont à parcourir, ils doivent partir du point où les hommes ont été conduits par les expériences, & c'est à eux à en faire de nouvelles en supposant les anciennes ; mais malheur à la Philosophie, si le métaphysicien copie le métaphysicien, parce qu'alors il suppose une opinion, & une opinion n'est pas un fait. Cependant les erreurs se perpétuent, & la vérité demeure cachée, jusqu'à ce qu'enfin par le secours de l'expérience les principes mêmes de la Métaphysique étant devenus autant de faits, puissent être regardés comme appartenant à la véritable Physique, suivant la belle prophétie du chevalier Bacon : de Metaphysicâ ne sis sollicitus, nulla enim est post veram Physicam inventam. Epist. ad redempt. Baranzau.

Il y a une fatalité, dont nous n'avons point parlé ; attachée au cours des astres. Voyez ASTROLOGIE JUDICIAIRE, NETHLIAQUESQUES. (h)


FATHIMITEou FATHEMITES, s. m. pl. (Hist. mod.) descendans de Mahomet par Fathima ou Fathamah sa fille.

La dynastie des Fathimites, c'est-à-dire des princes descendus en ligne directe d'Ali & de Fathima, fille de Mahomet son épouse, commença en Afrique l'an de l'hégire 296, de Jesus-Christ 908, par Abon Mohammed Obeidallah.

Les Fathimites conquirent ensuite l'Egypte, & s'y établirent en qualité de califes. Voyez CALIFE.

Les califes Fathimites d'Egypte finirent dans la personne d'Abed l'an 567 de l'hégire, de Jesus-Christ 1171, après avoir regné 208 ans depuis la conquête de Moez, & 268 depuis leur établissement en Afrique. Dict. de Trév. & Chambers. (G)


FATHOMS. m. (Commerce) mesure dont on se sert en Moscovie, qui contient sept piés d'Angleterre, & environ la dixieme partie d'un pouce, ce qui revient, mesure de France, à six piés sept pouces & quelques lignes, le pié d'Angleterre n'étant que d'onze pouces quatre lignes & demi de roi. Voyez PIE, POUCE, LIGNE, &c. Dictionn. de Comm. de Trév. & Chamb. (G)


FATIGUES. f. (Gramm.) c'est l'effet d'un travail considérable. Il se dit du corps & de l'esprit, & il se prend quelquefois pour le travail même : on dit indifféremment les travaux & les fatigues de la guerre ; cependant l'un est la cause, & l'autre l'effet. Il faut encore remarquer que dans l'exemple que nous venons d'apporter, le mot travaux peut avoir deux acceptions, l'une relative à la personne, & l'autre à l'ouvrage.


FATIGUERFATIGUER un arbre, (Jardinage.) en laissant trop de fruit ou trop de bois à un arbre, on le fatigue trop ; on l’expose à avorter, à devenir rabougri, & enfin à périr. (K)


FATUAIRES. m. (Hist. anc.) Les fatuaires étoient chez les anciens ceux qui paroissant inspirés, annonçoient les choses futures.

Ce nom de fatuaire vient de Fatua, femme du dieu Faune, laquelle prédisoit aux femmes l'avenir, comme Faune le prédisoit aux hommes. Fatua vient de fari, c'est-à-dire de vaticinari, prophétiser. Ser. Dictionn. de Trév. & Chambers. (G)


FATUITÉS. f. (Maladie) Voyez STUPIDITE. C'est aussi le vice du fat. Voyez ci-devant FAT.


FAU-PERDRIEUX(Venerie) c'est-à-dire faucon perdrieux, faucon qui prend des perdrix. V. FAUCON.


FAUBEou VADROUILLE, s. f. (Marine) c'est une sorte de balai fait de fils de vieux cordages, avec lequel on nettoye le vaisseau. (Z)


FAUBERTERv. act. (Marine) c'est nettoyer le vaisseau avec le fauber. (Z)


FAUCHÉE(Agricult.) c'est ce qu'un faucheur peut couper de foin dans un jour : elle s'évalue à quatre-vingt cordes.


FAUCHER(Agricult.) est l'action de tondre le gason avec la faulx. On fauche aussi les prés, les boulingrins, les grandes rampes de gason. (K)

FAUCHER, (Manége) L'action de faucher est le signe univoque des écarts, des efforts, ou d'une entre-ouverture. Voyez ECART. (e)

* FAUCHER, (Manufacture en soie) c'est une mauvaise maniere d'ourdir une étoffe, qui serre peu la trame, qui avance beaucoup l'ouvrage, mais qui le rend mou, inégal & lâche.


FAUCHETS. m. chez les Cartonniers, est un outil de bois assez semblable au rateau des Jardiniers, qui a des dents de bois ; & qui est garni par son milieu d'un long manche de bois. Les Cartonniers se servent du fauchet pour remuer de tems en tems dans la cuve à fabriquer, la matiere ou pâte dont ils font le carton. Voyez la Planche du Cartonnier.

* FAUCHET, (Taillanderie) petite faulx à l'usage des gens de la campagne, qui s'en servent pour couper de l'herbe pour leurs bestiaux.


FAUCHONS. m. terme de Riviere ; c'est un instrument de fer fait en faulx, avec lequel les Pêcheurs coupent les herbes qui sont dans le fond de l'eau, & qui arrêtent les filets.


FAUCILLES. f. (Econom. rustiq. & Tailland.) instrument dentelé, tranchant par sa partie concave, recourbé, large d'environ deux doigts à son milieu, pointu à son extrémité, formé d'environ la demi-circonférence d'un cercle qui auroit un pié de diametre, & emmanché d'un petit rouleau de bois fixé sur la queue par une virole : il sert à faire la moisson des grains. La moissonneuse embrasse de la main gauche une poignée d'épis ; elle place cette poignée dans la courbure de sa faucille, assez au-dessous de sa main, & l'abat en coupant la poignée d'un mouvement circulaire de sa faucille. Cet instrument qui sert à moissonner les blés & autres grains, est celui de tous ceux de l'Agriculture qui fatigue le plus. Les dents dont il est taillé sont en-dedans seulement ; on ne passe par conséquent sur la meule que la partie extérieure : cette opération sépare les dents. Voici comment il se fabrique. Pour forger une faucille, on corroye une barre de fer avec une barre d'acier, telles qu'on les voit dans nos Planches. Voy. ces Pl. & leurs expl. C'est de ces deux barres corroyées ensemble qu'on enleve la faucille. Quand elle est enlevée, on la sépare, on la cintre ; on la repare au marteau, on l'écorche sur la meule, on la taille au ciseau ; on la trempe, on la repasse sur la meule en-dehors, & la faucille est prête. La faucille a une soie par laquelle on la monte sur un manche de bois. On voit dans nos Planches les barres séparées, les barres corroyées, la faucille enlevée, la faucille séparée de la barre, & le ciseau à la tailler.

FAUCILLE, (Agricult.) est un instrument qui sert plûtôt à couper les blés & les autres grains de la campagne, qu'à l'usage du jardinage ; cependant les Jardiniers s'en servent pour couper les petits tapis de gason & les bordures des bassins. (K)


FAUCILLONS. m. terme de Serrurier ; c'est la moitié de la plaine-croix qui se pose sur les roüets d'une serrure.

On donne encore le même nom aux petites limes qui servent à évuider les pannetons des clés, aux endroits où il le faut pour le passage des gardes de la serrure.


FAUCONfalco, s. m. (Hist. nat. Ornith.) Il y a plusieurs especes de faucons, qui sont tous des oiseaux de proie. Ray en distingue douze.

1°. Le faucon pélerin, falco peregrinus. Aldrovande en a décrit un qui avoit le sommet de la tête applati, le bec bleu, avec une membrane d'un jaune foncé ; la tête, le derriere du cou, le dos & les ailes étoient brunes, & presque noires ; la poitrine, le ventre & les cuisses avoient une couleur blanche, avec des bandes transversales de couleur noire ; la queue étoit rousse, & traversée par des lignes noires. Cet oiseau avoit les jambes courtes & jaunes, de même que les piés.

2°. Le sacré, falco sacer ; c'est le plus grand de tous les fau cons, à l'exception du gerfaut ; il a une couleur roussâtre ; les jambes & le bec sont courts ; les doigts des piés ont une couleur bleue, de même que le bec ; le corps est allongé ; les ailes & la queue sont longues.

3°. Le gerfaut, gyrfalco : il est aussi grand que l'aigle, ce seul caractere pourroit le faire distinguer de toutes les autres especes de faucons ; mais on peut aussi le reconnoître en ce qu'il a le sommet de la tête applati, le bec, les jambes & les piés de couleur bleue ; toutes ses plumes sont blanches, mais celles du dos & des ailes ont des taches noires en forme de coeur ; la queue est courte, & traversée par des bandes noires.

4°. Le faucon de montagne, falco montanus : il est moins grand que le faucon pélerin ; il a le sommet de la tête élevé, le bec épais, court & noir ; la membrane qui se trouve au-dessus du bec, est jaune ; le corps a une couleur roussâtre, & les piés sont jaunes.

5°. Faucon gentil ; falco gentilis, id est nobilis : il differe si peu du faucon pélerin pour la figure & même pour l'instinct. qu'il est très-difficile de les distinguer l'un de l'autre.

6°. Faucon hagard ou bossu, falco ferus vel gibbosus : il a le cou très-court ; il porte ses ailes sur le dos, de façon qu'elles semblent former une bosse.

7°. Le faucon blanc, falco albus : il est aisé de le distinguer des autres par sa couleur blanche.

8°. Le faucon d'arbre & le faucon de roche, lithro-falco & dendro-falco : le premier est de grandeur moyenne entre le faucon pélerin & le faucon bossu. Willughbi croit que l'autre est le haubereau, selon la description de Gesner.

9°. Le faucon tunisien, falco tunetanus ; il est moins grand que le faucon pélerin, le faucon de montagne & le faucon gentil : il ressemble beaucoup au loriot.

10°. Le faucon rouge, falco rubeus. Ray doute de l'existence de ce faucon. Quoi qu'il en soit, on n'a jamais prétendu qu'il fût rouge en entier.

11°. Faucons rouges des Indes. Aldrovande en a décrit deux ; celui qu'il a soupçonné être une femelle, étoit le plus grand ; il avoit le sommet de la tête large & presque plat, le bec de couleur cendrée, la membrane jaune, & la partie supérieure du corps de couleur cendrée, roussâtre. On voyoit de chaque côté de la tête une bande de couleur de cinnabre, pâle, qui s'étendoit en-arriere depuis l'angle postérieur de l'oeil ; la poitrine & la partie inférieure du corps étoient de la même couleur, avec quelques taches de couleur cendrée sur la partie antérieure du sternum. L'autre faucon, qu'Aldrovande a crû être un mâle, avoit une couleur rouge, plus foncée sur la partie inférieure du corps ; la partie supérieure étoit noire.

12°. Faucon hupé des Indes : sa grandeur approche de celle de l'autour, la tête est plate & noire ; il a une double hupe qui descend derriere l'occiput ; le cou est rouge ; la poitrine & le ventre sont parsemés de lignes transversales blanches & noires, placées alternativement, & d'une couleur très-vive ; l'iris des yeux est jaune, & le bec d'un bleu foncé & presque noir, sur-tout à l'extrémité : car la membrane qui recouvre la base, a une couleur jaune ; les jambes sont garnies de plumes qui tombent jusque sur les piès, dont la couleur est jaune ; les piés sont très-noirs ; les petites plumes des aîles ont les bords blanchâtres ; il y a sur la queue des bandes noires & cendrées, posées alternativement. Ray a vû cet oiseau en Angleterre, où il avoit été apporté des Indes orientales. Syncop. meth. pag. 13. & suiv. Voyez OISEAU. (I)


FAUCONNEAUS. m. jeune faucon. V. FAUCON.

FAUCONNEAU ou FAUCON, (Artillerie) est une piece d'artillerie, ou un petit canon qui porte depuis un quart jusqu'à deux livres, & qui pese 150, 200, 400, 500, & même jusqu'à 800 livres ; sa longueur est de sept piés. Voyez CANON. Lorsque les embrasures sont ruinées, on ne peut plus continuer le service du gros canon dans les siéges ; mais il est toûjours possible de se servir de petites pieces, comme le fauconneau, qu'on transporte aisément d'un lieu à un autre sur des affuts à roüage ou à roulettes, qu'un ou deux hommes peuvent traîner aisément sur le rempart.

Les coups de ces petites pieces sont fort incertains, parce qu'on n'a pas le loisir de les disposer comme l'on veut ; mais ils donnent toûjours de l'inquiétude à l'assiégeant, & ils l'obligent de s'avancer avec plus de circonspection. Charles XII. roi de Suede, fut tué au siége de Frideriskshall en Norvege, d'un coup de fauconneau. (Q)

* FAUCONNEAU, s. m. (Charpent.) piece de la machine à élever des fardeaux, appellée l'engin. Le fauconneau a deux poulies à ses extrémités, & c'est sur ces poulies que passe le cable ; il est fixé au bout du poinçon, affermi par deux liens emmortoisés dans la sellette. Il n'y a point dans l'engin de piece plus élevée.


FAUCONNERIES. f. (Ordre encyclop. Science, Art, Economie rustiq. Chasse, Fauconn.) c'est l'art de dresser & de gouverner les oiseaux de proie destinés à la chasse. On donne aussi ce nom à l'équipage, qui comprend les fauconniers ; les chevaux, les chiens, &c. La chasse elle-même porte plus particulierement le nom de vol, & c'est à ce mot que nous parlerons des différentes chasses qui se font avec des oiseaux. Voyez VOL.

L'objet naturel de la chasse paroît être de se procurer du gibier : dans la fauconnerie on se propose la magnificence & le plaisir plus que l'utilité, sur-tout depuis que l'usage du fusil a rendu faciles les moyens de giboyer.

La fauconnerie est fort en honneur en Allemagne, où beaucoup de princes en ont une considérable & souvent exercée ; celle qui est en France, quoique très-brillante, n'est pas d'un usage aussi journalier.

C'est l'oiseau appellé faucon qui a donné le nom à la fauconnerie, parce que c'est celui qui sert à un plus grand nombre d'usages. Il y a le faucon proprement dit ; mais souvent on attribue aussi ce nom à d'autres oiseaux, en y ajoûtant une distinction particuliere. On dit faucon-gerfault, faucon-lanier, &c.

Entre les faucons de même espece, on remarque des différences qui désignent leur âge, & le tems auquel on les a pris. On appelle faucons sors, passagers ou pélerins, ceux qui, quoiqu'à leur premier pennage, ont été pris venant de loin, & dont on n'a point vû l'aire ou le nid. Le faucon niais, qu'on nomme aussi faucon royal, est celui qui a été pris dans son aire ou aux environs. Enfin le faucon appellé hagard, est celui qui a déjà mué lorsqu'on le prend.

Les auteurs qui ont écrit de la fauconnerie, font encore un grand nombre de distinctions, mais qui ne tiennent point à l'art ; elles ne font que désigner les pays d'où viennent les faucons, ou ce ne sont que différens termes de jargon qui expriment à-peu-près les mêmes choses.

Le choix des oiseaux est une chose essentielle en fauconnerie. On doit s'arrêter à la conformation que nous allons décrire, quoique toutes les marques extérieures de bonté puissent quelquefois tromper. Le faucon doit avoir la tête ronde, le bec court & gros, le cou fort long, la poitrine nerveuse, les mahutes larges, les cuisses longues, les jambes courtes, la main large, les doigts déliés, allongés, & nerveux aux articles ; les ongles fermes & recourbés, les ailes longues. Les signes de force & de courage sont les mêmes pour le gerfault, &c. & pour le tiercelet, qui est le mâle, dans toutes les especes d'oiseaux de proie, & qu'on appelle ainsi parce qu'il est d'un tiers plus petit que la femelle. Une marque de bonté moins équivoque dans un oiseau ; c'est de chevaucher le vent, c'est-à-dire de se roidir contre, & se tenir ferme sur le poing lorsqu'on l'y expose. Le pennage d'un bon faucon doit être brun & tout d'une piece, c'est-à-dire de même couleur. La bonne couleur des mains est le verd d'eau : ceux dont les mains & le bec sont jaunes, ceux dont le plumage est semé de taches, ce qu'on appelle égalé ou haglé, sont moins estimés que les autres. On fait cas des faucons noirs ; mais quel que soit leur plumage, ce sont toûjours les plus forts en courage qui sont les meilleurs.

Outre la conformation, il faut encore avoir égard à la santé de l'oiseau. Il faut voir s'il n'est point attaqué du chancre, qui est une espece de tartre qui s'attache au gosier & à la partie inférieure du bec ; s'il n'a point sa molette empelotée, c'est-à-dire si la nourriture ne reste point par pelotons dans son estomac ; s'il se tient sur la perche tranquillement & sans vaciller ; si sa langue n'est point tremblante ; s'il a les yeux perçans & assûrés ; si les émeuts sont blancs & clairs : les émeuts bleus sont un symptome de mort.

Le choix d'un oiseau ainsi fait, on passe aux soins nécessaires pour le dresser. On commence par l'armer d'entraves appellées jets, au bout desquels on met un anneau sur lequel est écrit le nom du maître : on y ajoûte des sonnettes, qui servent à indiquer le lieu où il est lorsqu'il s'écarte à la chasse. On le porte continuellement sur le poing ; on l'oblige de veiller : s'il est méchant & qu'il cherche à se défendre, on lui plonge la tête dans l'eau ; enfin on le contraint par la faim & la lassitude à se laisser couvrir la tête d'un chaperon qui lui enveloppe les yeux. Cet exercice dure souvent trois jours & trois nuits de suite ; il est rare qu'au bout de ce tems les besoins qui le tourmentent, & la privation de la lumiere, ne lui fassent pas perdre toute idée de liberté. On juge qu'il a oublié sa fierté naturelle, lorsqu'il se laisse aisément couvrir la tête, & que découvert il saisit le pât ou la viande qu'on a soin de lui présenter de tems en tems. La répetition de ces leçons en assûre peu-à-peu le succès. Les besoins étant le principe de la dépendance de l'oiseau, on cherche à les augmenter en lui nettoyant l'estomac par des cures. Ce sont de petits pelotons de filasse qu'on lui fait avaler, & qui augmentent son appétit ; on le satisfait après l'avoir excité, & la reconnoissance attache l'oiseau à celui même qui l'a tourmenté. Lorsque les premieres leçons ont réussi, & qu'il montre de la docilité, on le porte sur le gason dans un jardin. Là on le découvre, & avec l'aide de la viande on le fait sauter de lui-même sur le poing. Quand il est assûré à cet exercice, on juge qu'il est tems de lui donner le vif, & de lui faire connoître le leurre.

Ce leurre est une représentation de proie, un assemblage de piés & d'ailes, dont les fauconniers se servent pour réclamer les oiseaux, & sur lequel on attache leur viande. Cet instrument étant destiné à rappeller les oiseaux & à les conduire, il est important qu'ils y soient non-seulement accoûtumés, mais affriandés. Quelques fauconniers sont dans l'usage d'exciter l'oiseau à plusieurs reprises dans la même leçon, lorsqu'ils l'accoûtument au leurre. Dès qu'il a fondu dessus, & qu'il a seulement pris une bécade, ils le retirent sous prétexte d'irriter sa faim, & de l'obliger à y revenir encore ; mais par cette méthode on court risque de le rebuter : il est plus sûr, lorsqu'il a fait ce qu'on attendoit de lui, de le paître tout-à-fait, & ce doit être la récompense de sa docilité. Le leurre est l'appas qui doit faire revenir l'oiseau lorsqu'il sera élevé dans les airs ; mais il ne seroit pas suffisant sans la voix du fauconnier, qui l'avertit de se tourner de ce côté-là. Il faut donc que le mouvement du leurre soit toûjours accompagné du son de la voix & même des cris du fauconnier, afin que l'un & l'autre annoncent ensemble à l'oiseau que ses besoins vont être soulagés. Toutes ces leçons doivent être souvent répetées, & par le progrès de chacune le fauconnier jugera de celles qui auront besoin de l'être davantage. Il faut chercher à bien connoître le caractere de l'oiseau, parler souvent à celui qui paroît moins attentif à la voix, laisser jeûner celui qui revient moins avidement au leurre, veiller plus long-tems celui qui n'est pas assez familier, couvrir souvent du chaperon celui qui craint ce genre d'assujettissement. Lorsque la docilité & la familiarité d'un oiseau sont suffisamment confirmées dans le jardin, on le porte en plaine campagne, mais toûjours attaché à la filiere, qui est une ficelle longue d'une dixaine de toises : on le découvre ; & en l'appellant à quelques pas de distance, on lui montre le leurre. Lorsqu'il fond dessus, on le sert de la viande, & on lui en laisse prendre bonne gorge, pour continuer de l'assûrer. Le lendemain on le lui montre d'un peu plus loin, & il parvient enfin à fondre dessus du bout de la filiere : c'est alors qu'il faut faire connoître & manier plusieurs fois à l'oiseau le gibier auquel on le destine : on en conserve de privés pour cet usage : cela s'appelle donner l'escap. C'est la derniere leçon, mais elle doit se répeter jusqu'à ce qu'on soit parfaitement assûré de l'oiseau : alors on le met hors de filiere, & on le vole pour bon.

La maniere de leurrer que nous avons indiquée, ne s'employe pas à l'égard des faucons & tiercelets destinés à voler la pie, ou pour champ, c'est-à-dire pour le vol de la perdrix. Lorsque ceux-là sont assûrés au jardin, & qu'ils sautent sur le poing, on leur fait tuer un pigeon attaché à un piquet, pour leur faire connoître le vif. Après cela on leur donne un pigeon volant, au bout d'une filiere ; & lorsqu'on les juge assez sûrs pour être mis hors de filiere eux-mêmes, on leur donne un pigeon volant librement, mais auquel on a sillé les yeux. Ils le prennent, parce qu'il se défend mal. Alors, si l'on compte sur leur obéissance, on cherche à les rebuter sur les pigeons & sur tous les gibiers qu'ils ne doivent pas voler : pour cela on les jette après des bandes de pigeons, qui se défendent trop bien pour être pris, & on ne les sert de la viande, que quand on leur a fait prendre le gibier auquel on les destine. Le faucon pour corneille se dresse de la même maniere, mais sans qu'on le serve de pigeons : c'est une corneille qu'on lui donne à tuer au piquet ; & après cela on lui donne plusieurs fois l'escap au bout d'une filiere mince & courte, jusqu'à ce qu'on le juge assez confirmé pour le voler pour bon.

Les auteurs qui ont écrit sur la Fauconnerie, donnent encore d'autres méthodes dont nous ne parlerons point ; soit parce qu'elles sont contenues en substance dans ce que nous avons dit ; soit parce que l'expérience & l'usage d'aujourd'hui les ont abrégées. Un mois doit suffire pour dresser un oiseau. Il y en a qui sont lâches & paresseux : d'autres sont si fiers, qu'ils s'irritent contre tous les moyens qu'on employe pour les rendre dociles. Il faut abandonner les uns & les autres. En général, les niais sont les plus aisés : les sors le sont un peu moins, mais plus que les hagards qui, selon le langage des Fauconniers, sont souvent curieux, c'est-à-dire moins disposés par leur inquiétude à se préter aux leçons.

Le soin des oiseaux de proie, soit en santé, soit en maladie, étant une partie principale de la Fauconnerie, nous devons en parler ici. En hyver, il faut les tenir dehors pendant le jour ; mais pendant la nuit, dans des chambres échauffées. On les découvre le soir sur la perche ; ils y sont attachés de maniere qu'ils ne puissent pas se nuire l'un à l'autre. Le Fauconnier doit visiter & nettoyer exactement le chaperon, parce qu'il peut s'y introduire des ordures qui blesseroient dangereusement les yeux des oiseaux. Lorsqu'ils sont découverts, on leur laisse une lumiere pendant une heure, pendant laquelle ils se repassent ; ce qui est très-utile à leur pennage. Pendant l'été qui est le tems ordinaire de la mue, on les met en lieu frais ; & il faut placer dans leurs chambres plusieurs gasons, sur lesquels ils se tiennent, & un bacquet d'eau dans lequel ils se baignent. On ne peut pas cependant laisser ainsi en liberté toutes sortes d'oiseaux. Le gerfault d'Islande & celui de Norwege ne peuvent se souffrir : ceux de Norwege sont méchans, même entr'eux ; il faut attacher ceux-là sur le gason avec des longes, & les baigner à part tous les huit jours.

On nourrit les oiseaux avec de la tranche de boeuf & du gigot de mouton coupés par morceaux, & dont on a ôté avec soin la graisse & les parties nerveuses. Quelquefois on saigne des pigeons sur leur viande ; mais en général, le pigeon sert plus à les reprendre, qu'à les nourrir. Pendant la mue, on leur donne deux gorges par jour, mais modérées ; c'est un tems de régime. On ne leur en donne qu'une, mais bonne, dans les autres tems. La veille d'une chasse on diminue de beaucoup la gorge qu'on leur donne, & quelquefois on les cure, comme nous l'avons dit, afin de les rendre plus ardents. Une bécade de trop rendroit l'oiseau languissant, & nuiroit à la volerie. Vers le mois de Mars, qui est le tems de l'amour, on fait avaler aux faucons des caillous de la grosseur d'une noisette, pour faire avorter leurs oeufs qui prennent alors de l'accroissement. Quelques fauconniers en font avaler aussi aux tiercelets, & ils prétendent que cela les rafraichit ; mais ce remede est souvent dangereux, & il n'en faut user que rarement.

A l'égard des maladies des oiseaux, voici les principales, & les remedes que l'expérience fait juger les meilleurs.

Les cataractes ou tayes sur les yeux, elles viennent souvent de ce que le chaperon n'a pas été nettoyé avec soin ; quelquefois elles sont naturelles. Le blanc de l'émeut d'un autour, séché & soufflé en poudre à plusieurs reprises, est le meilleur remede. On se sert aussi de la même maniere, d'alun calciné.

Le rhume se connoît à un écoulement d'humeurs par les naseaux. Le remede est d'acharner l'oiseau sur le tiroir, c'est-à-dire de lui faire tirer sur le poing des parties nerveuses, comme un bout d'aile de poulet, ou un manche de gigot, qui l'excitent sans le rassasier. On mêle aussi dans sa viande de la chair de vieux pigeon. Cet exercice d'acharner sur le tiroir, est en général fort salutaire aux oiseaux.

Le pantais est un asthme causé par quelque effort ; il se marque par un battement en deux tems de la mulette, au moindre mouvement que fait l'oiseau. Le crac vient aussi d'un effort, & il se marque par un bruit que l'oiseau fait en volant, & dont le caractere est désigné par le nom crac. On guérit ces deux maladies, en arrosant la viande d'huile d'olive, & en faisant avaler à l'oiseau plein un dé de momie pulvérisée ; mais lorsque l'effort est à un certain point, la maladie est incurable.

Le chancre est de deux sortes : le jaune, & le mouillé. Le jaune s'attache à la partie inférieure du bec ; il se guérit lorsqu'en l'extirpant il ne saigne point. On se sert pour l'extirper, d'un petit bâton rond garni de filasse, & trempé dans du jus de citron, ou quelque autre corrosif du même genre. Le chancre mouillé a son siége dans la gorge ; il se marque par une mousse blanche qui sort du bec. Il est incurable & contagieux.

Les vers ou filandres s'engendrent dans la mulette. Le symptome de cette maladie est un bâillement fréquent. On fait avaler à l'oiseau une gousse d'ail ; on lui donne aussi de l'absynthe, hachée très-menu, dans une cure. La momie, prise intérieurement, est très-bonne aussi dans ce cas-là.

Les mains enflées par accident, se guérissent en les trempant dans de l'eau-de-vie de lavande, mêlée avec du persil pilé.

La goutte, celle qui vient naturellement, ne se guérit point. Celle qui vient de fatigue se guérit quelquefois, en mettant l'oiseau au frais sur un gason enduit de bouse de vache détrempée dans du vinaigre, ou sur une éponge arrosée de vin aromatique. Quelquefois on soulage, même la goutte naturelle, en faisant sous la main des incisions, par lesquelles on en fait sortir de petits morceaux de craie.

La momie est le meilleur vulnéraire intérieur pour tous les efforts de l'oiseau de proie.

On croiroit qu'il n'y a point de remede au pennage cassé. On le rajuste en entant un bout de plume sur celui qui reste, au moyen d'une aiguille que l'on introduit dans les deux bouts pour les rejoindre, & le vol n'en est point retardé. La penne cassée même dans le tuyau, se rejoint à une autre en la chevillant de deux côtés opposés avec des tuyaux de plumes de perdrix. Lorsque le pennage n'est que faussé, on le redresse en le mouillant avec de l'eau chaude, ou par le moyen d'un chou cuit sous la cendre & fendu, dont la chaleur & la pression remettent les plumes dans leur état naturel. Cet article est de M. LE ROY, Lieutenant des chasses du parc de Versailles.


FAUCONNIERS. m. (Hist. mod.) maître fauconnier du roi, aujourd'hui grand fauconnier de France. L'origine de fauconnier du roi est de l'an 1250. Jean de Beaune a exercé cette charge depuis ce tems jusqu'en 1258 ; Etienne Grange étoit maître fauconnier du roi en 1274. Tous ses successeurs ont eu la même qualité, jusqu'à Eustache de Jaucourt, qui fut établi grand fauconnier de France en 1406.

Le grand fauconnier de France a différentes sortes de gages ; outre les gages ordinaires, & ceux pour son état & appointemens, il en a comme chef du vol pour corneille, & l'entretien de ce vol ; pour l'entretien de quatre pages, pour l'achat & les fournitures de gibecieres, de leurres, de gants, de chaperons, de sonnettes, de vervelles & armures d'oiseaux, & pour l'achat des oiseaux. Il prete serment de fidélité entre les mains du roi : il nomme à toutes les charges de chefs de vol, lorsqu'elles vaquent par mort ; à la reserve de celles des chefs des oiseaux de la chambre & du cabinet du roi, & de celles de gardes des aires, des forêts de Compiegne, de l'Aigle, & autres forêts royales. Le grand fauconnier a seul le droit de commettre qui bon lui semble, pour prendre les oiseaux de proie en tous lieux, plaines, & buissons du domaine de sa majesté.

Les marchands fauconniers françois ou étrangers, sont obligés, à peine de confiscation de leurs oiseaux, avant de pouvoir les exposer en vente, de les venir présenter au grand fauconnier, qui choisit & retient ceux qu'il estime nécessaires, ou qui manquent aux plaisirs du roi.

Le grand-maître de Malte fait présenter au roi tous les ans douze oiseaux, par un chevalier de la nation, à qui le roi fait présent de mille écus, quoique le grand-maître paye à ce même chevalier son voyage à la cour de France.

Le roi de Danemark & le prince de Curlande envoyent aussi au roi des gerfauts, & autres oiseaux de proie.

Si le roi, étant à la chasse, veut avoir le plaisir de jetter lui-même un oiseau, les chefs pourvûs par le grand fauconnier, présentent l'oiseau au grand fauconnier, qui le met ensuite sur le poing de sa majesté. Quand la proie est prise, le piqueur en donne la tête à son chef, & le chef au grand fauconnier, qui la présente de même au roi. Voyez Etat de la France.

Le grand fauconnier de France d'aujourd'hui est Loüis César le Blanc de la Baume, duc de la Valiere, chevalier des ordres du Roi 2 Février 1749, capitaine des chasses de la varenne du louvre en Mars 1748, grand fauconnier de France en Mai de la même année.

FAUCONNIER, (Fauconn.) se dit de celui qui soigne & qui instruit toutes sortes d'oiseaux de proie.


FAUDAGES. m. (Drap.) Voy. PLIAGE. C'est aussi la marque ou fil de soie que les corroyeurs des étoffes de laine, attachent aux pieces qu'ils appointent. Ce fil de soie est d'une couleur & d'une qualité propre à chaque ouvrier. Il se met à la piece au sortir de dessus le courroi ; & la piece est faudée, quand elle est pliée en double sur sa longueur ; ensorte que les deux lisieres tombent l'une sur l'autre, & que la marque du faudage y est apposée. On entend aussi quelquefois par fauder, mettre l'étoffe en plis quarrés.


FAUDES. f. (Econ. rustiq.) ce mot est synonyme à charbonniere, ou fosse à charbon. Voyez l'article CHARBON.


FAUDETS. m. terme de Manufacture ; les laineurs ou emplaigneurs appellent ainsi une espece de grand gril de bois, soûtenu de quatre petits piés de bois, qui est placé sous la perche à lainer, pour recevoir l'étoffe à mesure qu'elle se laine. Les Tondeurs de draps se servent aussi d'une espece de faudet, pour mettre sous la table à tondre, dans lequel ils font tomber l'étoffe lorsque la tablée est entierement tondue. Ce faudet est composé de deux pieces, qui jointes ensemble par le milieu, ressemblent à une espece de manne qui n'auroit point de bordure aux deux bouts. Richelet, Savary, &c.


FAUFILER(Gramm.) au simple, c'est assembler lâchement avec du fil des pieces d'étoffes ou de toile, de la maniere dont elles doivent être ensuite cousues. La faufilure est à longs points ; on l'enleve communément quand l'ouvrage est fini. Faufiler est quelquefois synonyme à bâtir ; il y a cependant cette différence, que bâtir se dit de tout l'ouvrage, & faufiler, seulement de ses pieces : ainsi quand toutes les pieces sont faufilées, l'ouvrage est bâti. Avant que de finir un ouvrage, on prend quelquefois la précaution de le faufiler ou bâtir, pour l'essayer. On dit au figuré, se faufiler, être mal faufilé. Se faufiler, c'est s'insinuer adroitement dans une société, dans une compagnie. Etre bien ou mal faufilé, c'est avoir pris des liaisons avec des hommes estimés ou méprisés dans la société.


FAULTRAGou FAULTRAIGE, s. m. (Jurisp.) qu'on appelle aussi préage, est un droit de pacage dans les prés, qui a lieu au profit du seigneur dans la coûtume générale de Tours, & dans la coûtume des Escluses, locale de Touraine.

Suivant l'art. 100 de la coûtume de Tours, celui qui a droit de faultrage ou préage, doit le tenir en sa main, sans l'affermer, soit particulierement ou avec la totalité de la seigneurie, & il doit en user comme il s'ensuit ; c'est à savoir, qu'il est tenu de garder ou faire garder les prés dudit faultrage ou préage ; & quand il mettra ou fera mettre les bêtes dudit faultrage ou préage accoûtumées y être mises, il doit les faire toucher de pré en pré, sans intervalle : les bêtes qui au commencement dudit faultrage ou préage y ont été mises, ne peuvent être changées ; & si ces bêtes sont trouvées sans garde, elles peuvent être menées en prison. Ceux qui ont droit de mettre bêtes chevalines & vaches avec leurs suites, n'y peuvent mettre que le croît & suite de l'année seulement.

L'article suivant ajoûte que si faute de garder les bêtes, elles font quelque dommage, le seigneur en répondra ; & que s'il use du faultrage ou préage autrement qu'il est porté en l'article précédent, il perdra ce droit à perpétuité.

La coûtume locale des Escluses dit que le seigneur de ce lieu a droit seigneurial de mettre ou faire mettre en sa prairie des Escluses, trois jumens avec leurs poulains, & poudres de l'année ; que les seigneurs des Escluses ont toûjours affermé ou tenu en leur main ce droit, ainsi que bon leur a semblé : que ni lui ni ses fermiers ne sont tenus toucher ou faire toucher lesdites jumens ; mais que son sergent-prairier est tenu les remuer depuis qu'elles ont été quinze jours devers la Boyere des haies, & les mettre & mener en la prairie, du côté appellé la Marotte ; auquel lieu ils sont trois semaines, & puis remises du côté des haies : mais que ni lui ni son fermier ne peuvent changer les premieres jumens mises dans cette prairie. Voyez PREAGE. (A)


FAULXS. m. pl. Les anciens en avoient de toute espece ; les unes s'appelloient arborariae ; & servoient à émonder les arbres ; les autres lumariae, & c'étoit avec celles-ci qu'on sarcloit les chardons & les buissons dans les champs ; ou rustariae, avec lesquelles on défrichoit ; ou serpiculae, & c'étoit la serpette du vigneron ; ou stramentariae, qu'on employoit après la moisson à couper le chaume ; ou vinitoriae, avec lesquelles on tailloit la vigne, ou l'on détachoit du saule & de l'osier ses branches ; ou murales, & c'étoit un instrument de guerre composé d'une longue poutre, armée à son extrémité d'un crochet de fer qu'on fichoit au haut des murailles pour les renverser. On se défendoit de cette machine avec des cordes dans lesquelles on cherchoit à embarrasser le crochet, pour les enlever ensuite à l'ennemi. Il y avoit les falces navales ; c'étoient de longues faulx qui avoient pour manches des perches, & dont on se servoit sur les vaisseaux pour couper les cordages des bâtimens ennemis. Nous n'employons pour nous d'autre faulx que celle qui nous sert dans la récolte des foins : ce sont les Taillandiers qui la fabriquent. Elle est assez longue, un peu recourbée du côté du tranchant, & emmanchée d'un long bâton. Le faucheur la meut horisontalement, & tranche l'herbe par le pié. Cet instrument d'agriculture ne se fait pas autrement que la plûpart des autres outils tranchans ; il faut que l'acier en soit bon, & la trempe saine : elle se commence à la forge & au marteau, & s'acheve à la lime & à la grande meule. Voyez l'article suivant.

* FAULX, s. f. (Taillanderie & Economie rustique) instrument tranchant qui sert à couper les foins & les avoines, mais monté différemment pour ces deux ouvrages. La faulx à foin est montée sur un bâton d'environ cinq piés de long, avec une main vers le milieu. La faulx à avoine a une armure de bois. On lui a pratiqué quatre grandes dents de la longueur de la faulx, pour recevoir l'avoine fauchée, & empêcher qu'elle ne s'égrene.

Elles sont l'une & l'autre arcuées par le bout, larges du côté du coüard, & en bec de corbin par la pointe.

On distingue l'arrête, qui est la partie opposée au tranchant, qui sert à fortifier la faulx sur toute sa longueur ; & le coüard, qui est la partie la plus large de la faulx, où il sert à la monter sur son manche, par le moyen d'un talon qui empêche le coüard de sortir de la douille, où il est reçû & arrêté par un coin de bois. On voit dans nos Planches le détail du travail de la faulx par le taillandier ; une faulx enlevée ; une faulx dont le tranchant est fait, & qui est prête à être tournée, c'est-à-dire où l'on va former l'arrête ; une faulx qu'on a commencé à tourner, une faulx tournée ; le talon du coüard ; ce talon tourné ; une faulx vûe en-dedans, une autre vûe en-dessus. Voyez nos Planches de Taillanderie, & leur explication.

FAULX, (Anat.) processus de la dure-mere, qui prend son origine du crista galli de l'os ethmoïde, se recourbe en-arriere, passe entre les deux hémispheres du cerveau, & se termine au torcular Herophili, ou au concours des quatre grands sinus de la dure-mere. Voyez DURE-MERE, CERVEAU. Cette faulx, ainsi dite à cause de sa courbure, manque dans plusieurs animaux. Voyez Ridley dans son anatomie du cerveau, pag. 9. (g)

FAULX, (Astronom.) est une des phases des planetes, qu'on appelle communément croissant. Voyez PHASE, CROISSANT, RNESRNES.

Les Astronomes disent que la Lune, ou toute autre planete, est en faulx, falcata, quand la partie éclairée paroît en forme de faucille ou de faulx, que les Latins appellent falx.

Le Lune est en cet état depuis la conjonction jusqu'à la quadrature, ou depuis la nouvelle Lune jusqu'à ce qu'on en voye la moitié, & depuis la quadrature jusqu'à la nouvelle Lune ; avec cette différence, que depuis la nouvelle Lune jusqu'à la quadrature, le ventre ou le dos de la faulx regarde le couchant, & que depuis la quadrature jusqu'à la nouvelle Lune, le ventre regarde le levant. (O)


FAUNA(Myth.) la même que la bonne-déesse. Voyez BONNE-DEESSE. Elle est représentée sur les médailles comme le dieu Faune, à l'exception de la barbe, & elle a été mise par les Romains au nombre de leurs divinités tutelaires.


FAUNALESS. f. (Littér.) en latin faunalia, fêtes de campagne que tous les villages en joie célébroient dans les prairies deux fois l'année en l'honneur du dieu Faune. Ses autels avoient acquis de la célébrité, même dès le tems d'Evandre ; on y brûloit de l'encens, on y répandoit des libations de vin, on y immoloit ordinairement pour victimes la brebis & le chevreau.

Faune étoit de ces dieux qui passoient l'hyver en un lieu, & l'été dans un autre. Les Romains croyoient qu'il venoit d'Arcadie en Italie au commencement de Février, & en conséquence on le fêtoit le 11, le 13 & le 15 de ce mois dans l'île du Tibre. Comme on tiroit alors les troupeaux des étables, où ils avoient été enfermés pendant l'hyver, on faisoit des sacrifices à ce dieu nouvellement débarqué, pour l'intéresser à leur conservation ; & comme on pensoit qu'il s'en retournoit au 5 de Décembre, ou, suivant Struvius, le 9 de Novembre, on lui répetoit les mêmes sacrifices, pour obtenir la continuation de sa bienveillance. Les troupeaux avoient dans cette saison plus besoin que jamais de la faveur du dieu, à cause de l'approche de l'hyver, qui est toûjours fort à craindre pour le bétail né dans l'automne. D'ailleurs, toutes les fois qu'un dieu quittoit une terre, une ville, une maison, c'étoit une coûtume de le prier de ne point laisser des marques de sa colere ou de sa haine dans les lieux qu'il abandonnoit. Voyez comme Horace se prête à toutes ces sottises populaires :

Faune, nympharum fugientum amator

Per meos fines, & aprica rura

Lenis incedas, abeasque parvis

Aequus alumnis.

" Faune, dont la tendresse cause les allarmes des timides nymphes, je vous demande la grace que vous passiez par mes terres avec un esprit de douceur, & que vous ne les quittiez point sans répandre vos bienfaits sur mes troupeaux ". C'est le commencement de l'hymne si connue au dieu Faune, qui contient les prieres du poëte, les bienfaits du dieu, & les réjoüissances du village. Rien de plus délicat que cette ode, de l'aveu des gens de goût (Ode xviij. liv. III.) : le dessein en est bien conduit, l'expression pure & legere, la versification coulante, les pensées naturelles, les images riantes & champêtres. (Article de M(D.J.) )


FAUNES. m. Les faunes étoient, dans l'ancienne Mythologie, des divinités des forêts, qui, suivant l'opinion générale, ne different point des satyres. Voyez SATYRES.

On a prétendu que les faunes étoient des demi-dieux, connus seulement des Romains ; mais ils sont évidemment les Panes des Grecs, comme Saumaise l'a prouvé après Turnebe : ainsi l'on peut dire que leur culte est un des plus anciens & des plus répandus, & il paroît certain qu'il faut en chercher l'origine dans l'Egypte. L'incertitude attachée à cette recherche, ne doit pas en détourner un philosophe homme de Lettres. Si les diverses opinions des critiques le réduisent à dire avec Cotta dans Cicéron, l. III. c. vj. de naturâ deorum : Faunus omnino quid sit, nescio, il trouvera du moins un vaste champ de réflexions dans les terreurs paniques, les incubes, les hommes sauvages, &c.

M. Pluche, dans son histoire du ciel, tome I. rapporte avec beaucoup de vraisemblance le nom des Faunes & des Satyres à deux mots hébreux qui désignent les masques dont on se servoit dans les fêtes de Bacchus. Un Faune qui se joue avec un masque, & qu'on voit dans Beger, thes. Brandeburg. tom. I. p. 13. & tom. III. p. 252. paroît confirmer cette étymologie : peut-être aussi fait-il allusion aux comédies satyriques. Avenarius avoit tiré de même le nom des Satyres de l'hébreu satar. Le mot satar en arabe, veut dire un bouc, suivant la remarque de Bochart, Hierozoïcon, p. I. p. m. 643. On sait que les Satyres ressembloient aux boucs par la moitié inférieure du corps. Il semble qu'on ne peut contester cette étymologie ; mais celle que donne des Pans ou Faunes le même Bochart, Geog. sac. p. m. 444. n'est pas aussi heureuse : il dérive leur nom, comme avoit fait Plantavitius, qu'il ne cite pas, de la racine hébraïque pun, il a hésité, il a été abattu, ce qu'il explique des frayeurs paniques. C'est au culte des boucs qu'on adoroit en Egypte, que celui des Faunes & des Satyres semble avoir dû sa naissance. Maimonide, dans le More Nevochim, p. III. c. xlvj. observe que le culte honteux des démons étoit, sous la forme des boucs, fort étendu du tems de Moyse ; & que Dieu le défendit par une loi expresse (Levitic. XVII. 7.) aux Israélites, qui s'en étoient souillés jusqu'alors. Maimonide explique fort bien au même endroit, pourquoi le bouc du sacrifice ordonné au commencement de chaque mois (Numer. XXVIII. 15.), est dit offert pour le péché à Jehova, Chattath ladonai ; ce qui n'est pas spécifié des boucs qu'on immoloit dans les autres principales fêtes. C'est, dit-il, pour empêcher les Israélites de penser au bouc de la Néoménie, que les Egyptiens sacrifioient à la lune. Cette explication naturelle est bien différente de la fable aussi impie que ridicule imaginée par les rabbins ; ils disent que Dieu demande un sacrifice d'expiation pour le peché qu'il a commis lui-même, en diminuant la grandeur de la lune, primitivement égale à celle du soleil. Voyez la synagogue judaïque de Jean Buxtorf, p. m. 376. 377. 388. & le philologus hebraeomixtus de Leusden, p. 91.

R. Kimchi a écrit que les démons se faisoient voir à leurs adorateurs sous la figure d'un bouc, & c'est-là le dont parle Jamblique. Ces apparitions étoient d'autant plus effrayantes, que tous les Orientaux étoient persuadés qu'on ne pouvoit voir impunément la face des dieux. Voyez les notes de Grotius sur les vers. 20 & 23 du trente-troisieme chapitre de l'Exode. On peut conjecturer que les terreurs paniques sont ainsi dites de panim ( dans Homere), forme, figure, parce que des fantômes subtils affectoient vivement l'imagination échauffée qui les avoit produits. On lit dans Servius, sur le commencement du premier livre des Géorgiques de Virgile, que ce fut au tems de Faunus, roi d'Italie, que les dieux se déroberent à la vûe des mortels. Cette époque est très-incertaine, s'il y a eu deux Faunes, rois des Aborigenes, qui ayent regné dans des tems très-éloignés l'un de l'autre, comme l'assûrent Manéthon, Denys d'Halicarnasse, &c.

Servius confond ailleurs Faunus avec Pan, Ephialtes, incubus. S. Augustin, de civitate Dei, l. XV. c. xxiij. croit qu'il faut s'armer d'impudence pour nier que les Sylvains & les Pans ne soient des incubes ; qu'ils n'ayent de l'amour pour les femmes, ou qu'ils ne le satisfassent avec violence. Il nous fait connoître des démons que les Gaulois appelloient Dusii, & qui étoient aussi libertins. Voyez l'article INCUBE.

Bochart, Géog. sac. pag. m. 584. prétend que le regne de Faune en Italie est forgé par ceux qui n'ont pas connu que Faune & Pan ne faisoient qu'un. Il cite, pour prouver que Pan étoit un des capitaines de Bacchus, plusieurs auteurs, & Nonnus entr'autres ; il n'a pas pris garde que Nonnus, Dionysiac. lib. XIII. p. m. 370. dit aussi que Faune abandonna l'Italie pour venir joindre le conquérant des Indes.

Il est parlé des Fauni ficarii dans la version faite par S. Jérome d'un passage de Jéremie, ch. l. v. 39. passage susceptible dans l'hébreu d'un sens fort différent. Bochart explique ce ficarii, des fics ou tubercules qu'on voit au visage des Satyres. Quelques-uns lisent sicarii, & l'on peut entendre alors de Faunes incubes ou suffoquans.

Dans le traité attribué à Héraclite, , c. xxv. on voit que les Pans & les Satyres étoient des hommes sauvages qui habitoient les montagnes : ils vivoient sans femmes ; mais dès qu'ils en voyoient quelqu'une, elle devenoit commune entr'eux. On leur attribua le poil & les piés de bouc, à cause qu'ils négligeoient de se laver, ce qui les faisoit sentir mauvais ; & on les regardoit comme compagnons de Bacchus, parce qu'ils cultivoient les vignes. Le passage grec est corrompu, il semble qu'on ne s'en est point apperçû. Le docteur Edoüard Tyson, dans l'essai philologique sur les Pygmées, les Cynocéphales, les Satyres & les Sphinx des anciens, qu'il a mis à la suite de son anatomie de l'Orang-outang, veut que les Satyres ne soient point des hommes sauvages, mais une espece de singes qu'on trouve en Afrique (aigopithecoi). Il combat Tulpius & Bontius par des raisons qui paroissent assez foibles, & il s'appuie beaucoup pour ranger les Satyres dans la classe des singes, de l'autorité de Philostorge ; mais c'est un auteur fabuleux, puisqu'il confirme l'histoire du phénix, p. m. 494. de l'édit. de Cambridge, des historiens ecclésiastiques. Ce qui est plus singulier encore, c'est que Philostorge distingue évidemment le Pan ou Faune du Satyre, contre le sentiment de Tyson ; & que Tyson reproche à Albert le Grand de faire une chimere du Satyre, qu'il appelle pilosus, par la description qu'il en donne ; description néanmoins entierement conforme à celle de Philostorge.

Les premiers conducteurs des chevres ont peut-être donné lieu à la fable des chevrepiés, de même que les plus anciens cavaliers qu'on ait connus, ont passé pour des centaures ; car je ne pense pas qu'on veuille recourir aux pygmées, que Pline nous dit avoir été montés sur des chevres pour combattre les gruës.

Munster, dans ses notes sur la Genese, II. 3. & sur le Lévitique, XVII. 7. a recueilli sur les démons, , Faunes, Satyres, Incubes, des choses curieuses tirées des rabbins. Cette compilation a déplû à Fagius, qui dit sur ce dernier passage, qu'il ne rapporte des rabbins que ce qui est utile pour l'intelligence du texte ; ce qu'il avoit annoncé dès la préface de son livre. Il peut avoir raison en cela ; mais je doute qu'il eût le droit d'attaquer, même indirectement, Munster, qu'il copie mot à mot en un très-grand nombre d'endroits.

Quelques docteurs juifs ayant à leur tête Abraham Seba, dans son tseror hammor, ou fasciculus myrrhae, enseignent que Dieu avoit déjà créé les ames des Faunes, Satyres, &c. mais que prévenu par le jour du sabbat, il ne put les unir à des corps, & qu'ils resterent ainsi de purs esprits & des créatures imparfaites. Ils craignent le jour du sabbat, & se cachent dans les ténebres jusqu'à ce qu'il soit passé ; ils prennent quelquefois des corps pour effrayer les hommes ; ils sont sujets à la mort ; ils approchent de si près par leur vol des intelligences qui meuvent les orbes célestes, qu'ils leur dérobent quelques connoissances des évenemens futurs, quand ils ne sont pas trop éloignés ; ils changent les influences des astres, &c. &c. &c. (g)


FAUSSAIREsub. m. (Jurisprud.) est celui qui a commis quelque fausseté, soit en fabriquant une piece supposée, soit en altérant une piece qui étoit véritable. Voyez ci-après FAUX. (A)


FAUSSER LA COUou LE JUGEMENT, (Jurispr.) falsare judicium, ainsi que l'on s'exprimoit dans la basse & moyenne latinité ; c'étoit soûtenir qu'un jugement avoit été rendu méchamment par des juges corrompus ou par haine, que le jugement étoit faux & déloyal.

Pour bien entendre ce que c'étoit que cette maniere de procéder, il faut observer qu'anciennement en France on ne qualifioit pas d'appel la maniere dont on attaquoit un jugement ; on appelloit cela fausser le jugement ou accusation de fausseté de jugement, ce qui se faisoit par la bataille ou le duel, suivant le chap. iij. des assises de Jérusalem qu'on tient avoir été rédigées l'an 1099.

Dans les chartes de commune du tems de Philippe Auguste, sous lequel les baillis & sénéchaux étoient répandus dans les provinces, on ne trouve point qu'il y soit mention de la voie d'appel, mais seulement d'accusation de fausseté de jugemens & de duel ou gages de bataille pour prouver cette accusation ; ensorte que si les baillis s'entremettoient de la justice en parcourant les provinces, c'étoit officio judicis.

Il est parlé de l'accusation de fausseté du jugement dans une ordonnance de S. Louis, faite au parlement de la chandeleur en 1260, & insérée en ses établissemens, liv. I. ch. vj. qui porte art. 8. que si aucun veut fausser le jugement au pays où il appartient, que jugement soit faussé (ce pays étoit sans-doute le pays coûtumier), il n'y aura point de bataille ; mais que les clains ou actions, les respons, c'est-à-dire les défenses & les autres destrains de plet, seront apportés en la cour, que selon les erremens du plet on fera dépecier le jugement ou tenir, & que celui qui sera trouvé en son tort, l'amendera selon la coûtume de la terre.

Selon Beaumanoir, dans le chap. lxvij. de ses coûtumes de Beauvaisis, pag. 337. à la fin, il étoit deux manieres de fausser le jugement, desquels lieux des appiaux, c'est-à-dire appels, se devoient mener par gages ; c'étoit quand l'on ajoûtoit avec l'appel VILAIN CAS : l'autre se devoit demener par ERREMENS, sur quoi li jugement avoit été fait. Ne pourquant se len appelloit de faux jugemens des hommes qui jugeoient en la cour le comte, & li appellieres (l'appellant) ne mettoit en son appel VILAIN CAS, il étoit au choix de cheluy contre qui l'on vouloit fausser jugement, de faire le jugement par gages devant le comte & devant son conseil, &c.

On voit par ce que dit cet auteur, que les jugemens se faussoient, ou par défaut de droit, ou deni de justice, c'est-à-dire lorsqu'ils n'étoient pas rendus juridiquement, ou parce qu'ils étoient faussement rendus. Celui qui prenoit cette derniere voie devoit, comme dit Pierre de Fontaines en son conseil, chap. xxij. art. 19. prendre le seigneur à partie en lui disant : je fausse le mauvais jugement que vous m'avez fait par loyer que vous en avez eu ou promesse, &c.

Beaumanoir dit encore à ce sujet, pag. 315. que les appels qui étoient faits par défaut de droit, ne devoient être demenés par gages de bataille, mais par montrer raisons, parquoi le défaute de droit fut clair, & que ces raisons convenoit il averer par tesmoins loyaux si elles étoient niées de celui qui étoit appellé de defaute de droit : mais que quand les tesmoins venoient pour témoigner en tel cas, de quelque partie que ils vinssent, ou pour l'appellant ou pour celui qui étoit appellé, celui contre qui ils vouloient témoigner pouvoit, si il lui plaisoit, lever le second temoin & lui mettre sus que il étoit faux & parjure, & qu'ainsi pouvoient bien naître gages de l'appel qui étoit fait sur défaut de droit, &c.

L'accusation de fausseté contre le jugement, étoit une espece d'appellation interjettée devers le seigneur lorsque le jugement étoit faussé contre les jugeurs ; & dans ce cas le seigneur étoit tenu de nommer d'autres juges : mais si le seigneur lui-même étoit pris à partie, alors c'étoit une appellation à la cour supérieure.

On ne pouvoit fausser le jugement rendu dans les justices royales. A l'égard de ceux qui étoient émanés des justices seigneuriales, il falloit fausser le jugement le jour même qu'il avoit été rendu. C'est sans-doute par une suite de cet usage que l'on étoit autrefois obligé d'appeller illicò.

Celui qui étoit noble devoit fausser le jugement ou le reconnoître bon ; s'il le faussoit contre le seigneur, il devoit demander à le combattre & renoncer à son hommage. S'il étoit vaincu, il perdoit son fief : si au contraire il avoit l'avantage, il étoit mis hors de l'obéissance de son seigneur.

Il n'étoit pas permis au roturier de fausser le jugement de son seigneur ; s'il le faussoit, il payoit l'amende de sa loi ; & si le jugement étoit reconnu bon, il payoit en outre l'amende de 60 sous au seigneur, & une pareille amende à chacun des nobles ou possesseurs des fiefs qui avoient rendu le jugement.

Les regles que l'on suivoit dans cette accusation, sont ainsi expliquées dans différens chapitres des établissemens de S. Louis.

Defontaines, cha. xiij. & xxiij. dit, que si aucun est qui a fait faux jugement en court, il a perdu repons. Voyez M. Ducange, sur les établissemens de S. Louis, p. 162. (A)


FAUSSETS. m. (Musique) est cette espece de voix, par laquelle un homme sortant, à l'aigu, du diapason de sa voix naturelle, imite celle de femme. Un homme fait à-peu-près, quand il chante le fausset, ce que fait un tuyau d'orgue quand il octavie. (S)

FAUSSET, s. m. est un terme d'Ecriture ; il se dit du bec d'une plume lorsqu'il se termine à-peu-près en pointe ; cette sorte de plume est excellente dans l'expédition.


FAUSSETÉS. f. (Morale) le contraire de la vérité. Ce n'est pas proprement le mensonge, dans lequel il entre toûjours du dessein. On dit qu'il y a eu cent mille hommes écrasés dans le tremblement de terre de Lisbonne, ce n'est pas un mensonge, c'est une fausseté. La fausseté est presque toûjours encore plus qu'erreur. La fausseté tombe plus sur les faits ; l'erreur sur les opinions. C'est une erreur de croire que le soleil tourne autour de la terre ; c'est une fausseté d'avancer que Louis XIV. dicta le testament de Charles II. La fausseté d'un acte est un crime plus grand que le simple mensonge ; elle designe une imposture juridique, un larcin fait avec la plume.

Un homme a de la fausseté dans l'esprit, quand il prend presque toûjours à gauche ; quand ne considérant pas l'objet entier, il attribue à un côté de l'objet ce qui appartient à l'autre, & que ce vice de jugement est tourné chez lui en habitude. Il a de la fausseté dans le coeur, quand il s'est accoûtumé à flater & à se parer des sentimens qu'il n'a pas ; cette fausseté est pire que la dissimulation, & c'est ce que les Latins appelloient simulatio. Il y a beaucoup de fausseté dans les Historiens, des erreurs chez les Philosophes, des mensonges dans presque tous les écrits polémiques, & encore plus dans les satyriques. Voy. CRITIQUE. Les esprits faux sont insupportables, & les coeurs faux sont en horreur. Article de M. DE VOLTAIRE.


FAUSSURESS. f. terme de Fondeur ; c'est ainsi qu'on appelle l'endroit de la surface extérieure & inférieure d'une cloche où elle cesse de suivre la même convexité. Les faussures d'une cloche ont ordinairement un corps d'épaisseur, ou le tiers du bord de la cloche.

On les appelle faussures, parce que c'est sur cette circonférence de la cloche que se réunissent les arcs de différens cercles dont la courbure extérieure de la cloche est formée ; courbure qui par cette raison n'est pas une ligne homogene & continue.


FAUTE(Jurisprud.) en Droit, est une action ou omission faite mal-à-propos, soit par ignorance, ou par impéritie, ou par négligence.

La faute differe du dol, en ce que celui-ci est une action commise de mauvaise foi, au lieu que la faute consiste le plus souvent dans quelqu'omission & peut être commise sans dol : il y a cependant des actions qui sont considérées comme des fautes ; & il y a telle faute qui est si grossiere qu'elle approche du dol, comme on le dira dans un moment.

Il y a des contrats où les parties sont seulement responsables de leur dol, comme dans le déport volontaire & dans le précaire : il y en a d'autres où les contractans sont aussi responsables de leurs fautes, comme dans le mandat, dans le commodat ou prêt à usage, dans le prêt appellé mutuum, la vente, le gage, le loüage, la dotation, la tutele, l'administration des affaires d'autrui.

C'est une faute de ne pas apporter dans une affaire tout le soin & la diligence qu'on devoit, de faire une chose qui ne convenoit pas, ou de n'en pas faire une qui étoit nécessaire, ou de ne la pas faire en tems & lieu ; c'est pareillement une faute d'ignorer ce que tout le monde sait ou que l'on doit savoir, de sorte qu'une ignorance de cette espece, & une impéritie caractérisée, est mise au nombre des fautes.

Mais ce n'est pas par le bon ou le mauvais succès d'une affaire, que l'on juge s'il y a faute de la part des contractans ; & l'on ne doit pas imputer à faute ce qui n'est arrivé que par cas fortuit, pourvû néanmoins que la faute n'ait pas précédé le cas fortuit.

On ne peut pareillement taxer de faute, celui qui n'a fait que ce que l'on a coûtume de faire, & qui a apporté tout le soin qu'auroit eu le pere de famille le plus diligent.

L'omission de ce que l'on pouvoit faire n'est pas toûjours réputée une faute, mais seulement l'omission de ce que la loi ordonne de faire, & que l'on a négligé volontairement ; de sorte que si l'on a été empêché de faire quelque chose, soit par force majeure ou par cas fortuit, on ne peut être accusé de faute.

On divise les fautes, en faute grossiere, legere, & très-legere, lata, levis, & levissima culpa.

La faute grossiere, lata culpa, consiste à ne pas observer à l'égard d'autrui, ce que l'homme le moins attentif a coûtume d'observer dans ses propres affaires, comme de ne pas prévoir les évenemens naturels qui arrivent communément, de s'embarquer par un vent contraire, de surcharger un cheval de loüage ou de lui faire faire une course forcée, de serrer ou moissonner en tems non opportun. Cette faute ou négligence grossiere est comparée au dol, parce qu'elle est dolo proxima, c'est-à-dire qu'elle contient en soi une présomption de fraude, parce que celui qui ne fait pas ce qu'il peut faire, est reputé agir par un esprit de dol.

Cependant celui qui commet une faute grossiere n'est pas toûjours de mauvaise foi ; car il peut agir ainsi par une erreur de droit croyant bien faire ; c'est pourquoi on fait prêter serment en justice sur le dol, & non pas sur la faute.

Dans les matieres civiles, on applique communément à la faute grossiere la même peine qu'au dol ; mais il n'en est pas de même en matiere criminelle, sur-tout lorsqu'il s'agit de peine corporelle.

La faute legere qu'on appelle aussi quelquefois faute simplement, est l'omission des choses qu'un pere de famille diligent a coûtume d'observer dans ses affaires.

La faute très-legere, est l'omission du soin le plus exact, tel que l'auroit eu le pere de famille le plus diligent.

La peine de la faute legere & de la faute très-legere ne consiste qu'en dommages & intérêts ; encore y a-t-il des cas où ces sortes de fautes ne sont pas punies, par exemple, dans le prêt à usage appellé commodatum, lorsqu'il n'est fait que pour faire plaisir à celui qui prête : on ne les considere pas non plus dans le précaire, & dans le gage on n'est pas tenu de la faute très-legere.

On impute néanmoins la faute très-legere à celui qui a été diligent pour ses propres affaires, & qui pouvoit apporter le même soin pour celles d'autrui.

En matiere de dépôt on distingue. S'il a été fait en faveur de celui auquel appartient le dépôt, alors par l'action de dépôt appellée contraire, le déposant est tenu de la faute la plus legere ; & si le dépositaire s'est offert volontairement de se charger du dépôt, il est pareillement tenu de la faute la plus legere : mais s'il ne s'est pas offert, il est seulement tenu de la faute grossiere & de la faute legere : si le dépôt a été fait en faveur du dépositaire seulement, alors le dépositaire contre lequel il y a action directe est tenu de la faute la plus legere ; s'il n'y a contre lui que l'action appellée contraire, il est seulement tenu de la faute grossiere ; si le dépôt a été fait en faveur des deux parties, le dépositaire n'est tenu que de la faute legere.

Dans le mandat qui est fait en faveur du mandant, lorsqu'il s'agit de l'action directe, & que le mandat n'exigeoit aucune industrie, ou du moins fort peu, en ce cas on n'impute au mandataire que le dol & la faute grossiere, de même qu'au dépositaire. Si le mandat demande quelqu'industrie, comme d'acheter ou vendre, &c. alors le mandataire est tenu non-seulement du dol & de la faute grossiere, mais aussi de la faute legere. Enfin si le mandat exige le soin le plus diligent, le mandataire étant censé s'y être engagé est tenu de la faute la plus legere, comme cela s'observe pour un procureur ad lites ; & par l'action contraire le mandant est aussi tenu de la faute la plus legere.

Le tuteur & celui qui fait les affaires d'autrui, sont tenus seulement du dol de la faute grossiere & legere.

Dans le précaire on distingue ; celui qui tient la chose, n'est tenu que du dol & de la faute grossiere jusqu'à ce qu'il ait été mis en demeure de rendre la chose ; mais depuis qu'il a été mis en demeure de rendre la chose, il est tenu de la faute legere.

Pour ce qui est des contrats innommés, pour savoir de quelle sorte de faute les parties sont tenues, on se regle eu égard à ce qui s'observe pour les contrats nommés, auxquels ces sortes de contrats ont le plus de rapport.

En fait d'exécution des dernieres volontés d'un défunt, si l'héritier testamentaire retire moins d'avantage du testament que les légataires ou fidei-commissaires, en ce cas il n'est tenu envers eux que du dol & de la faute grossiere : si au contraire il retire un grand avantage du testament, & que les autres en ayent peu, il est tenu envers eux de la faute très-legere ; si l'avantage est égal, il n'est tenu que des fautes legeres.

En matiere de revendication, le possesseur de bonne foi n'est pas responsable de sa négligence, au lieu que le possesseur de mauvaise foi en est tenu.

Dans l'action personnelle intentée contre un débiteur qui est en demeure de rendre ce qu'il doit, il est tenu de sa négligence, soit par rapport à la chose ou par rapport aux fruits. Voyez l. contract. ff. de reg. jur. l. 213. 223. & 226. ff. de verb. signif. l. socius. ff. pro socio ; & Gregor. Tolos. in syntagm. juris univ. lib. XXI. cap. xj. (A)

FAUTE, (Hydr.) Les fautes sont inévitables, soit dans les conduites ou tuyaux qui amenent les eaux, soit dans les bassins & pieces d'eau, & il n'est souvent pas aisé d'y remédier. Quand les tuyaux conduisent des eaux forcées, la faute se découvre d'elle-même par la violence de l'eau ; mais dans les eaux roulantes ou de décharge, il faut quelquefois découvrir toute une conduite pour connoître la faute : on remet alors de nouveaux tuyaux ; on les soude, on les mastique, suivant leur nature. Le moyen de connoître une faute dans un bassin de glaise, est de mettre sur l'eau une feuille d'arbre, de la paille, ou du papier, & de suivre le côté où elle se rend. On y fait ouvrir le corroi ; on remanie les glaises, & pour les raccorder avec les autres, on les coupe en marches ou par étages, & jamais en ligne droite, ce qui feroit perdre l'eau. (K)


FAUTEUILS. m. chaise à bras avec un dossier. Voy. l'article CHAISE. Les simples chaises sont beaucoup moins d'usage dans les appartemens que les fauteuils. On a relégué les chaises dans les jardins, les antichambres, les églises, &c.

FAUTEUIL, (droit de) Police mil. c'étoit un droit arbitraire & d'usage, plus ou moins fort suivant les lieux, que les états-majors des places de guerre en France s'arrogeoient à titre d'émolumens sur chacun des régimens ou bataillons qui composoient leur garnisons, pour raison de l'entretien des fauteuils dans le corps-de-garde des officiers : les capitaines de chaque corps y contribuoient également, & la somme s'en repartissoit entre tous les officiers de l'état-major, suivant leurs grades ; mais le Roi ayant jugé ce droit, & plusieurs autres de même nature, abusif & trop onéreux aux capitaines, dont ils chargeoient les appointemens, en défendit l'exaction par son ordonnance du 25 Juin 1750, concernant le service des places.

Cette disposition essuie le sort de beaucoup d'autres de la même ordonnance ; on s'y soûmet dans quelques places, on y contrevient dans d'autres.

La France est le pays du monde qui possede les plus beaux reglemens & les plus sages, sur toutes les parties d'administration ; ils annoncent le zele, l'équité, & les lumieres des ministres & magistrats qui les ont conçus & rédigés ; tous les cas y sont prévus, toutes les difficultés résolues : il ne leur manque que l'exécution. Cet article est de M. DURIVAL le jeune.


FAUVEBÊTE-FAUVE, (Vénerie) On comprend sous cette détermination le cerf, le daim, & le chevreuil. Voyez l'article GIBIER.


FAUVETTES. f. (Hist. nat. Ornitholog.) curruca. Cet oiseau est presque aussi gros que la farlouse ou la gorge rouge ; son bec est mince, allongé & noir ; sa langue est fourchue, dure, tendineuse & noire à l'extrémité ; les narines sont oblongues ; l'iris des yeux est couleur de noisette ; les oreilles sont grandes & couvertes ; les plumes des épaules & du dessus du dos sont noires dans le milieu autour du tuyau, & de couleur rousse sur les bords : la tête & le cou sont un peu cendrés avec des taches au milieu des plumes qui sont plus foncées ; le bas du dos & le croupion sont de couleur jaunâtre avec une teinte de verd sans aucune tache noire ; les grandes plumes des aîles sont brunes, à l'exception des bords extérieurs qui sont roussâtres ; les plumes intérieures du second rang, ont chacune à la pointe deux petites taches de couleur blanchâtre ; les plus petites plumes des aîles sont de la même couleur que les plumes du dos ; la premiere grande plume est très-courte ; la queue a environ deux pouces de longueur ; elle est entierement brune ; le dessous de l'oiseau est de couleur cendrée, cependant le ventre est un peu blanchâtre ; & dans quelques individus, cette couleur est plus grise, & même plombée ; les jambes & les pattes sont de couleur de chair jaunâtre ; les ongles sont bruns ; le doigt de derriere est le plus gros & le plus long ; le doigt extérieur tient au doigt du milieu à sa naissance, comme dans les autres petits oiseaux. Celui-ci niche dans les haies ; il donne aisément dans toute sorte de piéges. Willugb. Ornit.

FAUVETTE A TETE NOIRE, atricapilla seu ficedula, Ald. oiseau qui est très-petit, & qui a le sommet de la tête noir, comme son nom le désigne. Le cou est de couleur cendrée, & le dos d'un vert foncé ; la poitrine a une couleur cendrée pâle ; le ventre est d'un blanc jaunâtre ; le bec noir, & plus mince que celui de la mesange ; les piés sont d'une couleur livide. Ray, synop. meth. avium. pag. 79. Voyez OISEAU. (I)

FAUX, adj. terme d'Arithmétique & d'Algebre. Il y a, en Arithmétique, une regle appellée regle de fausse position, qui consiste à calculer, pour la résolution d'une question, des nombres faux pris à volonté, comme si c'étoit des nombres propres à la résoudre, & à déterminer ensuite, par les différences qui en résultent, les vrais nombres cherchés.

Les regles de fausse position, où l'on ne fait qu'une seule supposition, sont appellées regles de fausse position simple, & celles dans lesquelles on fait deux fausses suppositions, s'appellent regles de fausse position double ou composée.

Exemple d'une regle de fausse position simple.

Trouver un nombre dont la moitié, le tiers, & le quart, fassent 26.

Suivant l'esprit de la regle de fausse position, prenons au hasard un nombre quelconque, tel cependant que l'on puisse en avoir exactement la moitié, le tiers, & le quart : par exemple 12, dont la moitié est 6, le tiers 4, & le quart 3, lesquelles quantités additionnées ne font que 13, fort différent de 26 ; mais dites par une regle de trois : Si 13 sont provenus de 12, d'où 26 doivent-ils provenir ? En faisant la regle, vous trouverez 24, dont effectivement la moitié 12, le tiers 8, & le quart 6, donnent 26 pour somme.

Ce problème peut évidemment se résoudre encore par l'Algebre, en faisant cette équation x /2 + x /3 + x /4 = 26 (voyez EQUATION). D'où l'on tire (12 x + 8 x + 6 x)/24 = 26, & (26 x)/24 = 26, ou x = 24. Mais alors il n'y a plus de fausse position.

Pour les regles de fausse position composée, il est beaucoup plus simple de résoudre par l'Algebre les problèmes qui s'y rapportent.

Exemple. Un particulier a pris un ouvrier pour trente jours, à condition de lui donner 30 sous chaque jour qu'il travailleroit, & de rabattre sur le gain de son travail autant de fois 10 sous, qu'il seroit de jours sans travailler. Au bout du mois l'ouvrier a reçu 25 liv. ou 500 sous. On demande combien il a travaillé de jours ?

Résolution. Appellons x le nombre des jours de travail, 30 - x exprimera le nombre des jours de repos. Ainsi, comme l'ouvrier est supposé gagner 30 sous par jour, 30 x sera le revenu des jours de son travail ; & 30 - x x 10 ou 300 - 10 x sera la quantité de sous que doit perdre l'ouvrier pour les jours où il n'aura pas travaillé ; il faut donc la retrancher de la quantité de sous qu'il devroit recevoir pour ses jours de travail ; & cette soustraction doit lui laisser 25 liv. ou 500 sous, suivant une des conditions du problème : c'est donc à dire qu'il faut ôter 300 - 10 x de 30 x pour avoir 500 sous ; on a donc cette équation 30 x - 300 + 10 x, ou 40 x - 300 = 500 ; ainsi 40 x = 800 ; donc x = 800/40 = 20 : ce qui signifie que l'ouvrier a travaillé vingt jours ; & qu'il n'a rien fait les dix autres. En effet vingt jours de travail à 30 sous par jour font 30 liv. desquelles ôtant 5 liv. pour les dix jours où il n'a point travaillé, il reste 25 liv. Les nombres 20 & 10 satisfont donc aux conditions proposées ; ainsi le problème est résolu. Voyez POSITION.

Il y a aussi, en Algebre, des racines fausses que l'on appelle autrement négatives ; ce sont celles qui sont affectées du signe -. Voyez NEGATIF, RACINE, UATIONTION. (E)

FAUX, adj. pris subst. (Jurisprud.) ce terme pris comme adjectif, se dit de quelque chose qui est contraire à la vérité ; par exemple, un fait faux, une écriture fausse ; ou bien de ce qui est contraire à la loi, comme un faux poids, une fausse mesure.

Lorsque ce même terme est pris pour substantif, comme quand on dit un faux, on entend par-là le crime de faux, lequel pris dans sa signification la plus étendue, comprend toute supposition frauduleuse, qui est faite pour cacher ou altérer la vérité au préjudice d'autrui.

Le crime de faux se commet en trois manieres ; savoir, par paroles, par des écritures, & par des faits sans paroles ni écritures.

1°. Il se commet par paroles, par les parjures ; qui font de faux sermens en justice, & autres qui font sciemment de fausses déclarations, tels que les stellionataires, les témoins qui déposent contre la vérité, soit dans une enquête, information, testament, contrat, ou autre acte, & les calomniateurs qui exposent faux dans les requêtes qu'ils présentent aux juges, ou dans les lettres qu'ils obtiennent du prince.

L'exposition qui est faite sciemment de faits faux, ou la réticence de faits véritables, est ce qu'on appelle en style de chancellerie obreption & subreption ; cette sorte de fausseté est mise au nombre de celles qui se commettent par paroles, quoique les faits soient avancés dans des requêtes ou dans des lettres du prince, qui sont des écritures, parce que ces requêtes ou lettres, en elles-mêmes, ne sont pas fausses, mais seulement les paroles qui y sont écrites, c'est pourquoi l'on ne s'inscrit pas en faux contre une enquête, quoiqu'il s'y trouve quelque déposition qui contienne des faits contraires à la vérité, on s'inscrit seulement en faux contre la déposition, c'est-à-dire contre les faits qu'elle contient. V. AFFIRMATION, CALOMNIATEUR, FAUX TEMOIN, DEPOSITION, PARJURE, SERMENT, STELLIONATAIRE, TEMOIN.

On doit aussi bien distinguer le faux qui se commet par paroles d'avec le faux énoncé ; le premier suppose qu'il y a mauvaise foi, & est un crime punissable ; au lieu qu'un simple faux énoncé, peut être commis par erreur & sans mauvaise foi.

2°. Le crime de faux se commet par le moyen de l'écriture, par ceux qui fabriquent de faux jugemens, contrats, testamens, obligations, promesses, quittances, & autres pieces, soit qu'on leur donne la forme d'actes authentiques, ou qu'elles soient seulement sous seing-privé, en contrefaisant les écritures & signatures des juges, greffiers, notaires, & autres personnes publiques, & celles des témoins & des parties.

Les personnes publiques ou privées qui suppriment les actes étant dans un dépôt public, tels que les jugemens, des contrats, testamens, &c. pour en ôter la connoissance aux parties intéressées, sont coupables du même crime de faux.

Ceux qui alterent une piece véritable, soit en y ajoûtant après coup quelques mots ou quelques clauses, ou en effaçant quelques mots ou des lignes entieres, ou en faisant quelqu'autre changement, soit dans le corps de la piece, soit dans sa date, commettent aussi un faux de même espece.

Enfin ceux qui, en passant des actes véritables, les antidatent au préjudice d'un tiers, commettent encore un faux par écrit.

3°. Le crime de faux se commet par fait ou action en plusieurs manieres, sans que la parole ni l'écriture soient employées à cet effet ; savoir, par ceux qui vendent ou achetent à faux poids ou à fausse mesure (voyez POIDS & MESURES) ; ceux qui alterent & diminuent la valeur de l'or & de l'argent par le mélange d'autres métaux ; ceux qui fabriquent de la fausse monnoie, ou qui alterent la véritable (voyez MONNOYER) ; ceux qui contrefont les sceaux du prince ou quelqu'autre scel public & authentique. Voyez SCEAUX.

Ceux qui par divers contrats, vendent une même chose à différentes personnes, étoient regardés comme faussaires, suivant la loi 22 ff. ad leg. cornel. mais parmi nous ce crime est puni comme stellionat, & non comme un faux proprement dit.

Les femmes & autres personnes qui supposent des enfans, & généralement tous ceux qui supposent une personne pour une autre ; ceux qui prennent le nom & les armes d'autrui, des titres, & autres marques d'honneur qui ne leur appartiennent point, commettent un faux. Tels furent chez les anciens un certain Equitinus qui s'annonçoit comme fils de Graccus, & cet autre qui chez les Parthes se faisoit passer pour Néron : tels furent aussi certains imposteurs fameux, dont il est fait mention dans notre histoire, l'un qui se faisoit passer pour Fréderic II. un autre qui se donnoit pour Baudoüin de Flandre empereur Grec ; le nommé la Ramée qui se disoit fils naturel de Charles IX. qui avoit été à Reims pour se faire sacrer roi, & qui fut pendu à Paris en 1596, &c.

La fabrication des fausses clés est aussi une espece de faux, & même un crime capital. Voyez CLE & SERRURIER.

Quoique toutes ces différentes sortes de délits soient comprises sous le terme de faux, pris dans un sens étendu, néanmoins quand on parle de faux simplement, ou du crime de faux, on n'entend ordinairement que celui qui se commet en fabriquant des pieces fausses, ou en supprimant ou altérant des pieces véritables ; dans ces deux cas, le faux se poursuit par la voie de l'inscription de faux, soit principal ou incident (voyez INSCRIPTION DE FAUX) ; pour ce qui est de la suppression des pieces véritables, la poursuite de ce crime se fait comme d'un vol ou larcin.

Il est plus aisé de contrefaire des écritures privées, que des écritures authentiques, parce que dans les premieres, il ne s'agit que d'imiter l'écriture d'un seul homme, & quelquefois sa signature seulement ; au lieu que pour les actes authentiques, il faut souvent contrefaire la signature de plusieurs personnes, comme celle des deux notaires, ou d'un notaire & deux témoins, & de la partie qui s'oblige : d'ailleurs il y a ordinairement des minutes de ces sortes d'actes, auxquelles on peut avoir recours.

On peut fabriquer une piece fausse, sans contrefaire l'écriture ni la signature de personne, en écrivant une promesse ou une quittance au-dessus d'un blanc-signé qui auroit été surpris, ou qui étoit destiné à quelqu'autre usage.

Il y a des faussaires qui ont l'art d'enlever l'écriture sans endommager le papier, au moyen de quoi, ne laissant subsister d'un acte véritable que les signatures, ils écrivent au-dessus ce qu'ils jugent à-propos ; ce qui peut arriver pour des actes authentiques, comme pour des écrits sous seing-privé.

Le faux qui se commet en altérant des pieces qui sont véritables dans leur substance, se fait en avançant ou reculant frauduleusement la date des actes, ou en y ajoûtant après coup quelque chose, soit au bout des lignes, ou par interligne, ou par apostille & renvoi, ou dessus des paraphes & signatures, ou avec des paraphes contrefaits, ou en rayant après coup quelque chose, & surchargeant quelques mots, sans que ces changemens ayent été approuvés de ceux qui ont signé l'acte. Voyez APOSTILLE, RENVOI, PARAPHE, SIGNATURE, INTERLIGNE.

La preuve du faux se fait tant par titres que par témoins ; & si c'est une écriture ou signature qui est arguée de fausseté, on peut aussi avoir recours à la vérification par experts, & à la preuve par comparaison d'écritures.

Les indices qui servent à reconnoître la fausseté d'une écriture, sont lorsqu'il paroît quelque mot ajoûté au bout des lignes, ou quelque ligne ajoûtée entre les autres ; lorsque les ratures sont chargées de trop d'encre, de maniere que l'on ne peut lire ce que contenoient les mots rayés ; lorsque les additions sont d'encre & de caractere différens du reste de l'acte ; & autres circonstances semblables.

La loi Cornelia de falsis, qui fait le sujet d'un titre au digeste, fut publiée à l'occasion des testamens : c'est pourquoi Cicéron & Ulpien, en quelques endroits de leurs ouvrages, l'appellent aussi la loi testamentaire. La premiere partie de cette loi concernoit les testamens de ceux qui sont prisonniers chez les ennemis ; la seconde partie avoit pour objet de mettre ordre à toutes les faussetés qui pouvoient être commises par rapport aux testamens ; soit en les tenant cachés, ou en les supprimant ; soit en les altérant par des additions ou ratures, ou autrement.

Cette même loi s'applique aussi à toutes les autres sortes de faussetés qui peuvent être commises, soit en supprimant des pieces véritables ; soit en falsifiant des poids & mesures ; soit dans la confection des actes publics & privés dans la fonction de juge, dans celle de témoin ; soit par la falsification des métaux, & singulierement de la monnoie ; soit enfin par la supposition de noms,, surnoms, & armes, & autres titres & marques usurpés indûement.

On regardoit aussi comme une contravention à cette loi, le crime de ceux qui sur un même fait rendent deux témoignages contraires, ou qui vendent la même chose à deux personnes différentes ; de ceux qui reçoivent de l'argent pour intenter un procès injuste à quelqu'un.

La peine du faux, suivant la loi Cornelia, étoit la déportation qui étoit une espece de bannissement, par lequel on assignoit à quelqu'un une île ou autre lieu pour sa demeure, avec défense d'en sortir à peine de la vie. On condamnoit même le faussaire à mort, si les circonstances du crime étoient si graves, qu'elles parussent mériter le dernier supplice.

Quelquefois on condamnoit le faussaire aux mines, comme on en usa envers un certain Archippus.

Ceux qui falsifioient les poids & les mesures étoient relégués dans une île.

Les esclaves convaincus de faux étoient condamnés à mort.

En France, suivant l'édit de François premier du mois de Mars 1531, tous ceux qui étoient convaincus d'avoir fabriqué de faux contrats, ou porté faux témoignage, devoient être punis de mort : mais Louis XIV. par son édit du mois de Mars 1680, registré au parlement le 24 Mai suivant, a établi une distinction entre ceux qui ont commis un faux dans l'exercice de quelque fonction publique, & ceux qui n'ont point de fonction semblable, ou qui ont commis le faux hors les fonctions de leur office ou emploi. Les premiers doivent être condamnés à mort, telle que les juges l'arbitreront, selon l'exigence des cas. A l'égard des autres, la peine est arbitraire ; ils peuvent néanmoins aussi être condamnés à mort, selon la qualité du crime. Ceux qui imitent, contrefont, ou supposent quelqu'un des sceaux de la grande ou petite chancellerie, doivent être punis de mort.

Pour la punition du crime de fausse monnoie, voy. MONNOIE.

Faux incident, est l'inscription de faux qui est formée contre quelque piece, incidemment à une autre contestation où cette piece est opposée ; soit que la cause se traite à l'audience, ou que l'affaire soit appointée.

L'objet du faux incident est de détruire & faire déclarer fausse ou falsifiée une piece que la partie adverse a fait signifier, communiquée ou produite.

Cette inscription de faux est appellée faux incident, pour la distinguer du faux principal, qui est intenté directement contre quelqu'un avec qui l'on n'étoit point encore en procès, pour aucun objet qui eût rapport à la piece qui est arguée de faux.

La poursuite du faux incident peut être faite devant toutes sortes de juges, soit royaux, seigneuriaux, ou d'église, qui se trouvent saisis du fond de la contestation ; & l'inscription de faux doit être instruite avant de juger le fond.

L'inscription de faux peut être reçue, quand même les pieces auroient déjà été vérifiées avec le demandeur en faux, & qu'il seroit intervenu un jugement sur le fondement de ces pieces, pourvû qu'il ne fût pas alors question du faux principal ou incident de ces mêmes pieces.

La requête en faux incident ne peut être reçue, qu'elle ne soit signée du demandeur ou de son fondé de procuration spéciale. Il faut aussi attacher à la requête la quittance de l'amende, que le demandeur doit consigner. Cette amende est de soixante livres dans les cours & autres siéges ressortissans nuement aux cours, & de 20 livres dans les autres siéges.

Quand la requête est admise, le demandeur doit former son opposition de faux au greffe dans trois jours, & sommer le défendeur de déclarer s'il entend se servir de la piece arguée de faux.

Si le défendeur refuse de faire sa déclaration, le demandeur peut se pourvoir pour faire rejetter la piece du procès ; si au contraire le défendeur déclare qu'il entend se servir de la piece, elle doit être mise au greffe ; & s'il y en a minute, on peut en ordonner l'apport ; & trois jours après la remise des pieces, on dresse procès-verbal de l'état de ces pieces.

Le rejet de la piece arguée de faux, ne peut être ordonné que sur les conclusions du ministere public ; & lorsqu'elle est rejettée par le fait du défendeur, le demandeur peut prendre la voie du faux principal, sans néanmoins retarder le jugement de la contestation à laquelle le faux étoit incident.

Les moyens de faux doivent être mis au greffe trois jours après le procès-verbal.

Si les moyens sont trouvés pertinens & admissibles, le jugement qui intervient porte qu'il en sera informé tant par titres que par témoins, comme aussi par experts & par comparaison d'écritures & signatures, selon que le cas le requiert.

Au cas que le demandeur en faux succombe, il doit être condamné en une amende, applicable les deux tiers au roi ou au seigneur, l'autre tiers à la partie ; & cette amende, y compris les sommes consignées lors de l'inscription de faux, est de 300 livres dans les cours & aux requêtes de l'hôtel & du palais ; de 100 livres aux siéges qui ressortissent nuement aux cours, & aux autres de 60 livres. Les juges peuvent aussi augmenter l'amende, selon les cas.

Lorsque la piece est déclarée fausse, l'amende est rendue au demandeur.

La procédure qui doit être observée dans cette matiere, est expliquée plus au long dans l'ordonnance de 1737. (A)

FAUX, adj. & adv. en Musique, est opposé à juste. On chante faux ce qui arrive souvent à l'opera, quand on n'entonne pas les intervalles dans leur justesse. Il en est de même du jeu des instrumens.

Il y a des gens qui ont naturellement l'oreille fausse, ou, si l'on veut, le gosier ; de sorte qu'ils ne sauroient jamais entonner juste aucun intervalle. Quelquefois aussi on chante faux, seulement faute d'habitude, & pour n'avoir pas l'oreille encore formée à l'harmonie. Pour les instrumens, quand les tons en sont faux, c'est que l'instrument est mal construit, les tuyaux mal proportionnés, ou que les cordes sont fausses, ou qu'elles ne sont pas d'accord ; que celui qui en joue touche faux, ou qu'il modifie mal le vent ou les levres. (S)

FAUX, (Manege) terme généralement employé parmi nous, à l'effet d'exprimer tout défaut de justesse & toute action non-mesurée, soit du cavalier, soit du cheval. Voy. JUSTESSE, MANEGE. Vos mouvemens sont faux ; ils ne sont pas d'accord avec ceux du cheval, & lui en suggerent qui sont totalement desordonnés. Ce cheval, quelque brillant qu'il paroisse aux yeux de l'ignorant, manie faux, sans précision ; il est hors de toute harmonie. Malheureusement pour les progrès de notre art, il n'en est que trop qui en imposent à de semblables yeux par la vivacité de leur action ; & ces yeux sont en trop grand nombre, pour ne pas laisser des doutes sur les réputations les mieux fondées en apparence. Ce cheval est parti faux, il est faux ; expressions plus particulierement usitées, lorsqu'il s'agit d'un cheval que l'on part au galop, ou qui galope. Il est dit faux, lorsque dans le manege sa jambe gauche entame à main droite, & sa jambe droite à main gauche ; ou lorsque, hors du manege & dans un lieu non-fixé & non-resserré, la jambe droite n'entame pas toûjours. Cette derniere maxime n'a eu force de loi parmi nous, qu'en conséquence de la confiance aveugle avec laquelle nous recevons comme principes, de fausses opinions, qui n'ont sans-doute regné pendant des siecles entiers, que par l'espece singuliere de voeu qu'il semble que nous ayons fait de tout croire & de tout adopter sans réflexion, sans examen, & sans en appeller à notre raison. Voyez GALOP, MANEGE. (e)

FAUX, en termes de Blason, se dit des armoiries qui ont couleur sur couleur, ou métal sur métal.

FAUX, (à la Monnoie). On se rend coupable de faux, en fait de monnoyages, en fabriquant des pieces fausses par un alliage imitant l'or, l'argent, ou le billon ; en altérant les especes, ou les répandant au public : ou tout monnoyeur fabriquant dans les hôtels, prend & vend des cisailles, grenailles, & quelqu'un les achetant quoique le sachant ; ou tout directeur de concert avec ses officiers, introduisant des especes de bas aloi : tous ces différens cas sont réputés même crime ; & ceux qui en sont convaincus, sont punis de mort.

* FAUX, (Pêche) c'est un instrument composé de trois ou quatre ains ou hameçons, qui sont joints ensemble par les branches, & entre lesquels est un petit saumon d'étain, & de la forme à-peu-près d'un hareng. Quand le pêcheur se trouve dans un lieu où les morues abondent, & qu'il voit qu'elles se refusent à la boîte ou à l'appât dont les ains sont amorcés, il se sert alors de la faux. Les poissons trompés prennent pour un hareng le petit lingot d'étain argenté & brillant, s'empressent à le mordre ; le pêcheur agitant continuellement sa faux, attrape les morues par où le hasard les fait accrocher. L'abus de cette pêche est sensible ; car il est évident que pour un poisson qu'on prend de cette maniere, on en blesse un grand nombre. Or on sait que si-tôt qu'un poisson est blessé jusqu'au sang, tous les autres le suivent à la piste, & s'éloignent avec lui. On doit par ces considérations défendre la pêche à la fouanne & autres semblables, le long des côtes.

Il y a une espece de chausse ou verveux qu'on appelle faux ; elle est composée de cerceaux assemblés & formant une espece de demi-ellipse ; les bouts en sont contenus par une corde qui sert de traverse ; autour de ce cordon est attaché un sac de rets, ou une chausse de huit à dix piés de long, à la volonté des pêcheurs. Lorsque la faux est montée, elle a environ cinq piés de hauteur dans le milieu, sur huit, dix, douze piés de longueur. Il faut être deux pêcheurs : chacun prend un bout de la faux, & en présente l'ouverture à la marée montante ou descendante, au courant d'une riviere ; & le mouvement du poisson, lorsqu'il a touché le filet, les avertit de le relever.

FAUX-ACCORD, voyez DISSONANCE.

FAUX-AVEU, est lorsqu'une partie pour avoir son renvoi, s'avoue sujet d'un autre que de son seigneur justicier, ou lorsque le vassal avoue un autre seigneur féodal que celui dont il releve. Voyez la coûtume de la Marche, art. 18, 196, & 198 ; Auxerre, art. 69. (A)

FAUX-BOIS, (Jardinage) branche d'arbre qui est crue dans un endroit où elle ne devoit pas naître selon les desirs du jardinier, & qui souvent devient plus grosse & plus longue que les autres branches de l'arbre, dont elle vole une partie de la nourriture.

Dans l'ordre naturel de la taille, les branches ne doivent venir que sur celles qui ont été raccourcies à la derniere taille ; elles doivent encore être fécondes & proportionnées dans leur jet : ainsi toutes les branches qui croissent hors de celles qui ont été taillées l'année précédente, toutes les branches qui étant venues, sont grosses où elles devroient être minces ; toutes les branches enfin qui ne donnent aucune marque de fécondité, sont des branches de faux-bois. 2°. L'ordre naturel des branches est que s'il y en a plus d'une, celle de l'extrémité soit plus grosse & plus longue que celle qui est immédiatement au-dessous, cette seconde plus que la troisieme, & ainsi de suite. Or toute branche qui ne suit pas cet ordre, est réputée branche de faux-bois. On conçoit donc qu'il faut détruire toutes les branches de faux-bois, à moins qu'on n'ait dessein de rajeunir l'arbre, & d'ôter toutes les vieilles branches pour ne conserver que la fausse ; ce qui est un cas fort rare. Voyez l'article BOIS. Article de M(D.J.)

FAUX-BOURDON, est une musique simple dont les notes sont presque toutes égales, & dont l'harmonie est toûjours syllabique, c'est-à-dire note contre note. C'est notre pleinchant, accompagné de plusieurs parties. Voyez CONTRE-POINT. (S)

FAUX-BOURG, s. m. (Géog.) c'est un terrein attenant une ville, & dont les habitans ont les mêmes priviléges & la même jurisdiction que ceux de la ville.

FAUX-BRILLANT, (Art oratoire) pensée subtile, trait d'esprit ou d'imagination, qui placé dans un ouvrage, dans un discours oratoire, étonne & surprend d'abord agréablement, mais qui par l'examen se trouve n'avoir ni justesse ni solidité.

On ne rencontre que trop de gens dans le monde aussi amoureux de ce clinquant, que le sont les ensans de l'oripeau dont on habille leurs poupées. Si ces gens-là en étoient crus, dit la Bruyere, ce seroit un défaut qu'un style châtié, net, & concis ; un tissu d'énigmes est une lecture qui les enleve ; les comparaisons tirées d'un fleuve dont le cours, quoique rapide, est égal & uniforme, ou d'un embrasement qui poussé par les vents, s'étend au loin dans une forêt où il consume les chênes & les pins, ne leur fournissent aucune idée de l'éloquence. Montrez-leur un feu grégeois, un éclair qui les ébloüisse, ils vous quittent du bon & du beau.

Gardons-nous bien de donner dans ce goût bizarre, sous prétexte que l'esprit d'exactitude & de raisonnement affoiblit les pensées, amortit le feu de l'imagination, & desseche le discours ; on ne parle, on écrit que pour être entendu, pour ne rien avancer que de vrai, de juste, de conséquent, & de convenable au sujet qu'on traite. Article de M(D.J.)

FAUX-CHASSIS, s. m. terme d'Opéra ; ce sont trois montans de bois quarrés, de quatre pouces de diametre, & de vingt-huit piés de long, joints ensemble en-haut & en-bas par deux pieces de bois de même calibre, & de la longueur de trois piés & demi. A la hauteur de huit piés, la moitié du faux-chassis est formée en échelle ; & l'autre moitié reste vuide. Dans la partie inférieure en-dessous, & à ses deux extrémités, sont deux poulies de cuivre ; & au-dessus, deux anneaux de fer.

Le faux-chassis est placé sur une plate-forme, à huit piés au-dessous du plancher du théatre. Sur cette plate-forme est une rainure ou coulisse, sur laquelle coule le faux-chassis ; il passe par la rainure ou coulisse qui est faite au plancher du théatre, & l'excede de vingt-un piés de hauteur.

A hauteur du théatre, à chacun des portans du faux-chassis, sont, du côté du parterre, des crochets de fer, sur lesquels on pose le chassis de décoration, & on l'assûre par en-haut avec une petite corde qui tient au chassis ; & qui est accrochée au faux-chassis.

Sur le côté opposé, on accroche les portans de lumiere (Voyez PORTANS) ; & la partie faite en échelle sert aux manoeuvres pour aller assûrer la décoration, & pour moucher les chandelles. Voyez CHANGEMENS, CHASSIS, COULISSE. (B)

FAUX-COMBLE, en Architecture, c'est le petit comble qui est au-dessus du brisé d'un comble à la mansarde. (P)

FAUX-COTE d'un vaisseau, (Marine) se dit du côté par lequel il cargue le plus. Voyez COTE. (Z)

FAUX-EMPLOI, (Jurisp.) Il y a faux-emploi quand dans la dépense d'un compte on a porté une somme pour des choses qui n'ont point été faites. L'ordonnance de 1667 tit. xxjx. art. 21. dit que si dans un compte il y a des erreurs, omissions de recette, ou faux-emploi, les parties pourront en former leur demande ou interjetter appel de la clôture du compte, & plaider leurs prétendus griefs en l'audience.

Le faux-emploi est différent du double emploi. Voyez DOUBLE EMPLOI. (A)

FAUX-ENONCE, (Jurispr.) c'est lorsque dans un acte on insere quelque fait qui n'est pas exact, soit que cela se fasse par erreur, ou par mauvaise foi. (A)

FAUX-ETAMBOT, s. m. (Marine) c'est une piece de bois appliqué sur l'étambot pour le renforcer. Voyez ETAMBOT. (Z)

FAUX-FEUX, s. m. (Marine) ce sont de certains signaux que l'on fait avec des amorces de poudre. Voyez SIGNAL. (Z)

FAUX-FOND, (Brasserie) c'est une partie de la cuve matiere, ou plusieurs planches de chêne coupées suivant le cintre de la cuve, percées de trous coniques à trois pouces les uns des autres ; de sorte que le trou de dessous est beaucoup plus large que celui de dessus. Les planches de ce fond sont dressées à plat-joint, & ne tiennent point les unes aux autres ; parce que lorsqu'on a fini de brasser, on les retire. Voyez l'article BRASSERIE.

FAUX-FRAIS, (Jurisprud.) sont des dépenses que les plaideurs font, sans espérance de les retirer, attendu qu'elles n'entrent point dans la taxe des dépens. (A)

FAUX-FUYANT, s. m. (Vénerie) c'est ce qu'on appelle une fente à pié dans le bois.

FAUX-GERME, s. m. (Physiol.) conception d'un foetus informe, imparfaite, & entierement défectueuse.

L'histoire naturelle de l'homme commençant à sa premiere origine, doit avoir pour principal l'instant de sa conception. On peut croire que l'homme, ainsi que tous les animaux, naît dans un oeuf, qui, par les sucs nourriciers, transmis de la matrice dans le cordon ombilical, donne au germe qu'il renferme un commencement de consistance au bout de quelques jours que cet oeuf a séjourné dans la matrice. Quelque tems après, la figure de l'homme est un peu plus apparente. Enfin après quatre ou six semaines de conception & d'accroissement perpétué, la figure humaine est tout-à-fait déterminée : on y distingue une conformation générale, des membres figurés, & des marques sensibles du sexe dont il est.

Si cependant ce bel ouvrage de la nature plus ou moins avancé, reçoit des troubles & des commotions trop fortes dès ses premiers jours d'arrangement ; que par exemple la seve nourriciere manque ou soit détournée du vrai germe avant qu'il ait acquis un commencement de solidité, de vrai germe il devient faux-germe, ses premiers linéamens s'effacent & se détruisent par le long séjour qu'il fait encore dans la matrice avant que d'être expulsé : cette congélation séminale flottante dans beaucoup plus d'eau qu'elle n'a de volume, se divise d'abord, puis elle se confond si bien dans les parties aqueuses, qu'on ne retrouve plus que de l'eau un peu louche dans le centre du faux-germe.

C'est donc dans ce point, que ce petit oeuf, régulier dans sa figure, transparent à-travers ses membranes, laissant appercevoir par sa diaphanéïté un petit corps louche dans le centre de ses eaux, change peu-à-peu, prend une figure informe, & mérite alors le nom de faux-germe.

La figure informe du faux-germe déterminée dès les premiers dérangemens du vrai germe, devient plus ou moins apparente & monstrueuse, selon le plus ou le moins de tems qu'il séjourne & qu'il vit, pour ainsi dire, dans la matrice ; les sucs nourriciers ne pouvant plus se transmettre au vrai germe, se fixent & s'arrêtent à ses membranes ; leur transparence devient opaque ; ses pellicules prennent forme de chair par une seve sur-abondante ; & le trouble mis dans la distribution des liqueurs & des esprits, fait prendre à l'oeuf une figure monstrueuse : il devient corps étranger pour la nature, & plus il reste dans la matrice, plus son irrégularité & son volume la tourmentent, & plus elle essuie d'accidens ou de violences pour s'en débarrasser.

La chûte du faux-germe, ou son expulsion la plus générale hors de la matrice, est depuis six semaines de conception jusqu'au terme de trois mois ou environ : je dis la plus générale, parce que des hasards heureux pour les gens de l'art, ont expulsé de la matrice des germes manqués si nouvellement, que la figure réguliere de l'oeuf n'avoit pas eu le tems d'être changée, qu'on distinguoit encore à-travers la transparence de ses membranes, l'embrion suspendu en forme de toison dans le centre d'une mer d'eau proportionnément au petit volume de l'embrion. Feu M. Puzos, démonstrateur pour les accouchemens à Paris, en a fait voir de très-naturels dans les écoles de S. Côme à ses écoliers : & comme le tems détruit bien-tôt ces petits phénomenes, quelque précaution qu'on apporte pour les conserver, il en a fait d'artificiels si ressemblans à ceux que la nature sembloit avoir voulu lui donner en présent, qu'il paroîtroit assez difficile de douter, & de la naissance de l'homme dans un oeuf, de son accroissement gradué dans ce même oeuf, & de la perversion de l'oeuf, & de son vrai germe par les causes déduites ci-dessus.

Ce n'est pas une regle générale dans la perversion des vrais germes, qu'on ne trouve dans ces masses informes que de l'eau : c'est à la vérité la fausse-couche la plus ordinaire, cependant il s'en fait dans lesquelles on trouve l'embrion commencé au centre du faux-germe ; il lui suffit d'avoir profité pendant une quinzaine de jours pour prendre consistance, & former un petit corps solide qui ne se détruit plus. On en voit du volume d'une mouche à miel, & ce sont les plus petits, de même que les plus gros qui se trouvent renfermés dans le faux-germe, n'excedent guere le volume du ver à soie renfermé dans sa coque avant que d'être en feve.

L'embrion au-dessus de cette derniere grosseur mérite alors le nom de foetus : cinq ou six semaines d'accroissement lui donnent forme humaine ; il est distingué & reconnu pour tel dans toutes ses parties & dans toutes ses dépendances. On le trouve renfermé dans toutes ses membranes, flottant dans ses eaux, nourri par le cordon ombilical, & muni d'un placenta adhérent au fond de la matrice ; que si par quelque cause que ce soit, ce petit foetus périt, ce qui l'entoure ne devient plus faux-germe, ni corps informe : il reste dans ses membranes & dans ses eaux jusqu'à ce que la matrice ait acquis des moyens suffisans pour l'expulser ; elle y parvient toûjours en plus ou moins de tems, & ces moyens sont toûjours ou douleurs considérables avec perte de sang legere, ou perte de sang très-violente & fort peu de douleurs.

L'expulsion du foetus bien formé hors de la matrice, est un avortement bien certain, c'est un fruit bien commencé, lequel arrêté dans son accroissement se flétrit, seche pour ainsi dire sur pié, & ne demande qu'à sortir ; pour cet effet, il fournit par son séjour des importunités à la matrice, qui à la fin tournent en douleurs & en perte de sang, & exigent un travail fort ressemblant à celui d'un enfant vivant & fort avancé ; & comme il ne résulte de ce travail qu'un homme manqué dès sa premiere configuration, on doit donner à ce travail le nom d'avortement, puisqu'il ne produit qu'un fruit avorté sans perdre la ressemblance & la figure de ce qu'il devroit être.

Nous appellerions donc volontiers avortement tout foetus expulsé hors de la matrice mort ou vivant, mais toûjours dans le cas de ne pouvoir vivre, quelque soin qu'on puisse en prendre dès qu'il est né : nous comprendrions par conséquent les termes des grossesses susceptibles d'avortement, depuis six semaines jusqu'à six mois révolus ; au septieme mois révolu de la grossesse, l'enfant venu au monde vivant, mais trop tôt, & pouvant s'élever par des soins & des hasards heureux, forme un accouchement prématuré : presque tous les enfans nés à sept mois périssent, peu d'entr'eux échappent au défaut de forces & de tems, au contraire de ceux qui naissent dans le huitieme mois, qui plus communément vivent, & sont plus en état de pouvoir profiter des alimens qui leur conviennent : enfin l'accouchement de neuf mois est celui d'une parfaite maturité ; c'est le terme que la nature a prescrit au séjour de l'enfant dans la matrice ; terme néanmoins souvent accourci par des causes naturelles, telles que la grossesse de deux ou trois enfans, l'hydropisie de la matrice, sa densité qui l'empêche de s'étendre autant que l'accroissement de l'enfant l'exige, ou la foiblesse de ses ressorts qui la font ceder trop tôt au poids des corps contenus : on pourroit joindre aux causes naturelles des accouchemens prématurés, des maladies, des coups, des chûtes, & généralement tout accident capable d'accélérer la sortie d'un enfant avant son terme.

Qui voudroit traiter cette matiere à fond, trouveroit de quoi faire un volume assez intéressant, s'il étoit entrepris par une main que l'expérience & la théorie conduisissent ; mais comme il n'est ici question que de donner une idée générale du germe manqué dans la conception de l'homme, nous croyons en avoir assez dit, pour porter les curieux à prendre quelque teinture des connoissances réservées d'ordinaire aux gens de l'art. Voyez cependant les articles AVORTEMENT, FAUSSE-COUCHE, GERME, OEUF, GENERATION, FOETUS, MOLE, ACCOUCHEMENT, ENFANTEMENT, &c. Article de M(D.J.)

FAUX-JOUR, s. m. en Architecture, est une fenêtre percée dans une cloison pour éclairer un passage de dégagement, une garde-robe ou un petit escalier, qui ne peut avoir du jour d'ailleurs. Les faux-jours sont sur-tout d'un grand secours dans la distribution pour communiquer de la lumiere dans les petites pieces pratiquées entre les grandes : on a hésité long-tems à en faire usage ; cependant l'on peut dire que c'est à ces faux-jours que l'on doit la plus grande partie des commodités qui font le mérite de la distribution françoise. La maniere dont on décore la plûpart de ces faux-jours du côté des appartemens avec des glaces, des gazes brochées, &c. est tout-à-fait ingénieuse, & mérite une attention particuliere. Voyez à Paris l'hôtel de Talmont, de Villars, de Villeroy, &c. bâtis sur les desseins de feu M. Lelion architecte du Roi. (P)

FAUX-JOUR, (Peinture) On dit qu'un tableau n'est pas dans son jour, ou qu'il est dans un faux-jour, lorsque du lieu où l'on le voit, il paroît dessus un luisant qui empêche de bien distinguer les objets. Les tableaux encaustiques n'ont point ce défaut. Voyez ENCAUSTIQUE. Dictionn. de Peint. (R)

FAUX-LIMONS, s. m. pl. (Charpent.) sont ceux qui se mettent dans les baies des croisées ou des portes. Voyez LIMON.

FAUX-MARQUE ou CONTRE-MARQUE, s. m. (Maréchall.) termes synonymes : le second est plus usité que le premier.

Le cheval contre-marqué est celui dans la table de la dent duquel on observe une cavité factice ou artificielle, & telle que l'animal paroît marquer : cette friponnerie n'est pas la seule dont les maquignons sont capables. Voyez MAQUIGNON.

Ils commettent celle dont il s'agit, par le moyen d'un burin d'acier, semblable à celui que l'on employe pour travailler l'ivoire : ils creusent legerement les dents mitoyennes, & plus profondément celles des coins. Pour contrefaire ensuite le germe de feve, ils remplissent la cavité de poix résine, ou de poix noire, ou de soufre, ou bien ils y introduisent un grain de froment, après quoi ils enfoncent un fer chaud dans cette cavité, & réiterent l'insertion de la poix, du soufre ou grain, jusqu'à ce qu'ils ayent parfaitement imité la nature : d'autres y vuident simplement de l'encre très-grasse, mais le piége est alors trop grossier.

L'impression du feu forme toûjours un petit cercle jaunâtre qui environne ces trous. Il est donc question de dérober & de soustraire ce cercle aux yeux des acheteurs. Aussi-tôt qu'il s'en présente ; le maquignon glisse le plus adroitement qu'il lui est possible dans la bouche de l'animal une legere quantité de mie de pain très-seche, & pilée avec du sel ou quelqu'autre drogue prise & tirée des apophlegmatisans, & dont la propriété est d'exciter une écume abondante : cette écume couvre & cache le cercle, mais dès qu'on en nettoye la dent avec le doigt, il reparoît, & on le découvre bien-tôt ; d'ailleurs les traits du burin sont trop sensibles pour n'être pas aisément apperçus.

Le but ou l'objet de cette fraude ne peut être parfaitement dévoilé qu'autant que nous nous livrerons à quelques réflexions sur les marques & sur les signes auxquels on peut reconnoître l'âge du cheval.

La connoissance la plus particuliere & la plus sûre qu'on puisse en avoir, se tire de la dentition, c'est-à-dire du tems & de l'époque de la pousse des dents, & de la chûte de celles qui doivent tomber pour faire place à d'autres.

La situation des quarante dents dont l'animal est pourvû, est telle qu'il en est dans les parties latérales postérieures en-delà des barres, dans les parties latérales en-deçà des barres, & dans les parties antérieures de la bouche ; de-là leur division en trois classes.

La premiere est celle des dents qui, situées dans les parties latérales postérieures en-delà des barres, sont au nombre de vingt-quatre, six à chaque côté de chaque mâchoire : elles ne peuvent servir en aucune façon pour la connoissance & pour la distinction de l'âge, d'autant plus qu'elles ne sont point à la portée de nos regards. On les nomme mâchelieres ou molaires, mâchelieres du mot mâcher, molaires du mot moudre, parce que leur usage est de triturer, de broyer, de rompre les alimens ou le fourrage : opération d'autant plus nécessaire, que sans la mastication il ne peut y avoir de digestion parfaite.

La seconde classe comprend les dents qui, placées dans les parties latérales en-deçà des barres, sont au nombre de quatre, une à chaque côté de chaque mâchoire. Les anciens les nommoient écaillons, nous les appellons crocs ou crochets ; ce sont en quelque façon les dents canines du cheval. Les jumens en sont communément privées, & n'ont par conséquent que trente-six dents : il en est néanmoins qui en ont quarante, mais leurs crochets sont toûjours très-petits, & elles sont dites brechaines. Beaucoup de personnes les regardent comme admirables pour le service, & comme très-impropres pour les haras ; d'autres au contraire les apprécient pour le haras, & les rejettent pour le service. On peut placer ces idées différentes & ces opinions opposées, dans le nombre des erreurs qui, jusqu'à présent, ont infecté la science du cheval.

La troisieme classe renferme enfin les dents qui sont situées antérieurement, & qui sont au nombre de douze, six à chaque mâchoire : leur usage est de tirer le fourrage & de brouter l'herbe, pour ensuite ce fourrage être porté sous les molaires qui, ainsi que je l'ai dit, le broyent & le triturent : aussi ces dents antérieures ont-elles bien moins de force que les autres, & sont-elles bien plus éloignées du centre de mouvement.

L'ordre, la disposition des dents dans l'animal, n'est pas moins merveilleuse que leur arrangement dans l'homme : elles sont placées de maniere que les deux mâchoires peuvent se joindre, mais non pas par-tout en même tems, afin que l'action de tirer & de brouter, & celle de rompre & de triturer, soient variées selon le besoin & la volonté. Lorsque les dents molaires se joignent, les dents antérieures de la mâchoire supérieure avancent en-dehors ; elles couvrent, elles outre-passent en partie celles de la mâchoire inférieure qui leur répondent ; & quand les extrémités ou les pointes des dents antérieures viennent à se joindre, les molaires demeurent écartées.

Les unes & les autres ont, de même que toutes les parties du corps de l'animal, leur germe dans la matrice, & celles qui succedent à d'autres ne sont pas nouvelles ; car elles étoient formées, quoiqu'elles ne parussent point. Séparez les machoires du foetus du cheval, vous y trouverez les molaires, les crochets, & les antérieures encore molles, distinguées par un interstice osseux, & dans chacune un follicule muqueux & tenace, d'où la dent sortira. Séparez encore ce rang de dents, vous en trouverez sous les antérieures un second, composé de celles qui sont destinées à remplacer celles qui doivent tomber ; je dis sous celui des antérieures, car les crochets & les molaires ne changent point. Les dents sont donc molles dans leur origine ; elles ne paroissent que comme une vessie membraneuse encore tendre & garnie à l'extérieur d'une humeur muqueuse : cette vessie abonde en vaisseaux sanguins & nerveux ; elle se durcit dans la suite par le desséchement de la matrice plâtreuse qui y aborde sans-cesse, c'est ce qui fait le corps de la dent. La substance muqueuse, que j'ai dit être à l'extérieur, devient encore plus compacte par sa propre nature, & forme ce que l'on appelle l'émail.

Les dents antérieures du cheval different de celles de l'homme, en ce que cette petite vessie, qui dans nous est close & fermée en-dessus, est au contraire ouverte dans l'animal, ce qui fait que la cavité de la dent qui ne paroît point dans l'homme, parce qu'elle est intérieure, paroît au-dehors dans le cheval. C'est cette même cavité qui s'efface avec l'âge, dans laquelle on apperçoit, tant que l'animal est jeune, une espece de tache noire que l'on nomme germe de feve, & que les maquignons veulent imiter en contre-marquant l'animal.

L'origine de ce germe de féve ne peut être ignorée : la cavité de la dent est remplie par l'extrémité des vaisseaux qui lui appartiennent ; or dès que l'air aura pénétré dans cette cavité, il desséchera la superficie de ces mêmes extrémités ; il la réduira, il la noircira, & delà cette sorte de tache connue sous le nom de germe de feve.

Prenons à présent un poulain dès sa naissance : il n'a point de dents. Quelques jours après qu'il est né, il en perce quatre sur le devant de la mâchoire, deux dessus & deux dessous ; peu de tems ensuite, il en pousse quatre autres situées à chaque côté des premieres qui lui sont venues, deux dessus & deux dessous ; enfin à trois ou quatre mois, il lui en pousse quatre autres situées à chaque côté des huit premieres, deux dessus & deux dessous ; de façon qu'alors on apperçoit douze dents de lait à la partie intérieure de la bouche du cheval.

On les distingue des dents du cheval fait, en ce que celles-ci sont larges, plates, & rayées sur-tout depuis leur sortie des alvéoles, c'est-à-dire depuis le cou de la dent jusqu'à la table, tandis que les autres sont petites, courtes, & blanches. M. de Soleysel, & presque tous les auteurs, leur ont supposé une marque plus sensible & plus distincte : ils ont prétendu qu'elles n'ont point de cavité : ce fait est absolument faux ; elles en ont une comme celles du cheval, & cette erreur seroit très-capable d'égarer ceux qui chercheront à apprendre la connoissance de l'âge d'après leur système, puisqu'il s'ensuivroit qu'en considérant la bouche d'un poulain, toutes les dents étant creuses, ils s'imagineroient que l'animal auroit cinq ans, tandis qu'il n'en auroit pas trois.

Ces douze dents de lait subsistent sans aucun changement, jusqu'à ce que le poulain ait atteint l'âge de deux ans & demi ou trois ans. Pendant cet espace de tems, on ne peut donc distinguer par la dentition le poulain d'un an, d'avec celui qui en aura deux.

On ne sauroit trop se récrier sur la négligence que l'on a apporté jusqu'à présent, même à l'égard des choses qui pouvoient nous conduire aux connoissances les plus triviales & les plus simples. Celles des dents ne demandoient que des yeux, des observations de fait, & non une étude pénible, abstraite & sérieuse. On s'est cependant contenté d'une inspection legere, d'un examen peu refléchi ; ensorte que l'on voit très-communément des écuyers qui s'honorent du titre de connoisseurs, ne se rapporter en aucune façon les uns & les autres sur l'âge de l'animal, & qu'il nous est totalement impossible de discerner avec certitude & avec précision, un poulain d'une année, dont la constitution sera forte & bonne, d'avec un poulain de deux années, dont la constitution seroit foible & délicate.

Il est vrai qu'on a eu recours à cet effet aux poils & aux crins, mais & ces objets & ces guides sont peu sûrs. Le poulain d'un an, dit-on, a toûjours le poil comme de la bourre ; il est frisé comme celui d'un barbet. Ses crins, soit de l'encolure, soit de la queue, ressemblent à de la filasse, tandis que les crins & le poil du poulain de deux ans, ne different point de ceux du cheval : or comment s'appuyer & s'étayer sur cette remarque, qui ne détermine d'ailleurs rien de fixe & de juste, sur-tout si nous considérons que les crins d'un cheval de cinq, six, sept, huit années, plus ou moins, seront tels qu'on nous les dépeint dans le poulain d'un an, si l'animal travaille continuellement à l'ardeur du Soleil, comme les chevaux de riviere, & s'il est mal soigné, mal nourri, mal pansé, mal peigné ?

Il importeroit néanmoins beaucoup de connoître l'âge du poulain depuis sa naissance jusqu'à deux ans & demi, trois ans ; la raison du non-usage que l'on en fait dans cet intervalle de tems, ne sauroit autoriser notre ignorance sur ce point. Premierement, on peut vendre un poulain d'une année, qui aura bien profité, pour un poulain de deux ans. Secondement, qu'un maquignon de mauvaise foi arrache à un poulain de cette espece huit dents de lait, les dents de cheval, qui doivent leur succéder, se montreront bientôt, & on prendra ce poulain d'un ans & demi, deux ans, pour un poulain de quatre ans. Si l'on avoit attention au contraire à la marque des dents de lait, celles du coin subsistant toûjours, nous sauveroit de l'erreur dans laquelle on veut nous induire, & du piége que notre impéritie occasionne & favorise. On objectera peut-être qu'il n'est pas possible d'y tomber, & d'acheter un poulain d'un an & demi ou deux ans, pour un poulain de quatre années, parce que dès-lors les crochets de dessous devroient avoir poussé : mais il sera facile de répondre, en premier lieu, s'il s'agit d'une jument, qui ordinairement n'a pas de crochets, comment se garantir de la fraude ? En second lieu, il est des chevaux qui n'en ont point : il est vrai que le cas est rare. En troisieme lieu, les crochets poussent à trois ans & demi, quatre ans, & la dent de quatre ans peut les devancer. Enfin, ne voit-on pas des marchands de chevaux frapper adroitement la gencive à l'endroit où le crochet doit percer ; de maniere qu'à la suite des petits coups qu'ils ont donnés, il survient une dureté qu'ils présentent comme une preuve que le crochet est prêt à sortir. Il faudroit donc nécessairement, pour éviter d'être trompé, suivre les dents de lait comme nous suivons celles du cheval : elles sont creuses, elles ont le germe de féve ; & par les remarques que l'on feroit, on se mettroit à l'abri de toute surprise & de tout détour. J'avois prié quelques inspecteurs des haras de se livrer à des observations aussi faciles, je ne sai quel a été le résultat de leurs recherches ; on ne sauroit trop les inviter à en faire part au public.

Quoi qu'il en soit, si l'on fait attention au tems de la chûte de ces dents, on verra qu'à l'âge de deux ans & demi, trois ans, celles qui sont situées à la partie antérieure de la bouche, deux dessus & deux dessous, font place à quatre autres que l'on nomme les pinces ; ainsi à deux ans & demi, trois ans, le poulain a quatre dents de cheval & huit dents de lait.

A trois ans & demi, quatre ans, les quatre dents de lait placées à chaque côté des pinces, deux dessus & deux dessous, tombent, & font place à quatre autres qui se nomment les mitoyennes, parce qu'elles sont situées entre les pinces & les coins ; de façon qu'à trois ans & demi, quatre ans, le poulain a huit dents de cheval & quatre dents de lait.

Enfin à quatre ans & demi, cinq ans, les quatre dents de lait qui lui restoient, deux dessus & deux dessous, à chaque côté des mitoyennes, tombent encore, & font place à quatre autres que l'on appelle les coins ; ensorte qu'à quatre ans & demi, cinq ans, l'animal a tout mis, c'est-à-dire les pinces, les mitoyennes, & les coins ; & perdant dèslors le nom de poulain, il prend celui de cheval. Du reste, je ne fixe point d'époque certaine & de tems absolument fixe ; je ne me fonde que sur un terme indécis d'une année ou d'une demi-année, parce que ce changement n'a pas lieu dans un espace déterminément limité. Il est des chevaux qui mettent les dents plûtôt, d'autres plûtard ; les premiers auront eu une nourriture dure, solide & ferme, telle que la paille, le foin, &c. les autres en auront une molle, telle que l'herbe : il est cependant assûré, en général, qu'à deux ans & demi l'animal met les pinces.

Les douze dents antérieures ne sont pas les seuls indices de son âge, les crochets nous l'annoncent aussi ; ils ne sont précédés d'aucune dent, & ne succedent par conséquent à aucune autre. Ceux de la mâchoire inférieure percent à trois ans & demi, quatre ans ; ceux de la mâchoire supérieure, à quatre ans, quatre ans & demi. Dès qu'ils percent, ils sont aigus, ils sont tranchans ; & à mesure qu'ils croissent, on apperçoit deux cannelures dans la partie qui est du côté du dedans de la bouche ; cannelure qui s'efface dans la suite, & qui ne subsiste pas toûjours. Il arrive quelquefois cependant que les crochets de la mâchoire supérieure précédent ceux de la mâchoire inférieure. Rien n'est au surplus moins certain que la forme & le tems de l'éruption de ces dents. Quoiqu'on prétende qu'une connoissance parfaite de la dentition à cet égard soit presque la seule qu'on doive chercher à acquérir, je peux certifier que j'ai vû nombre de chevaux qui n'étoient âgés que de cinq ans, & dont néanmoins les crochets étoient ronds & émoussés.

Nous avons conduit l'animal jusqu'à l'âge de quatre ans & demi, cinq ans, cherchons à étendre nos découvertes ; mais voyons auparavant si celles dont les auteurs nous ont fait part, ne portent point avec elles un caractere d'incertitude, source de la diversité de nos opinions.

Dès que les pinces & les mitoyennes sont déchaussées ou hors de leurs alvéoles, elles font leur crue en quinze jours ; il n'en est pas de même des coins, & c'est à cette différence à laquelle on s'est attaché. On a crû en effet que la dent de coin & les crochets devoient uniquement fixer nos regards depuis l'âge de quatre ans & demi, cinq ans, c'est-à-dire dès que le cheval a tout mis ; & comme les coins sont les dernieres dents qui rasent, on s'est contenté de s'arrêter à l'examen du plus ou moins de progrès que faisoit, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, le remplissage de la dent, pour décider si le cheval a cinq & demi, six ans ou sept ans ; car dès que la cavité cesse de paroître, on dit qu'il a rasé, ce qu'il fait environ à huit années. Il suffit d'exposer le système de M. de Soleysel sur ce point, système généralement reçû, pour être convaincu que rien n'est plus équivoque que ce qui résulte de ses principes.

Premierement, il avance que les coins de dessus percent avant ceux de dessous ; mais cette regle n'est pas invariable : car souvent les coins de la mâchoire inférieure devancent & précedent ceux de la mâchoire supérieure. D'ailleurs, comment s'en rapporter sérieusement aux observations suivantes ?

Dès que la dent de coin paroît, dit-il, elle borde seulement la gencive, le dedans & le dehors sont garnis de chair jusqu'à cinq ans ; ainsi la dent de coin dans cet état fait présumer que le cheval entre dans ses cinq ans, & qu'il ne les a pas encore : à cinq ans faits, la chair que l'on apperçoit dans cette dent est entierement retirée : de cinq ans à cinq ans & demi, la dent demeure creuse : de cinq ans & demi à six ans, ce creux, qui paroissoit, occupe le milieu de la dent, qui dès-lors est égale au-dehors & au-dedans : à sept ans cette cavité diminue & se remplit : à huit ans elle est effacée, c'est-à-dire que le cheval a rasé. En un mot, continue-t-il, le coin dès sa naissance est de l'épaisseur d'un écu ; à cinq ans, cinq ans & demi, de l'épaisseur de deux écus ; à six ans, de l'épaisseur du petit doigt ; à sept ans, de l'épaisseur du second ; à huit ans, de l'épaisseur du troisieme.

Il est singulier que M. de Soleysel ait pû croire que la nature s'assujettissoit toûjours exactement à ces dimensions & à ces mesures ; sa remarque, juste par hasard sur la bouche d'un cheval, n'aura pas lieu, si l'on fait attention aux coins placés dans la bouche de cent autres. Ajoûtons que tels chevaux, en qui les coins bordent seulement la gencive, sont âgés de sept ans ; & d'ailleurs seroit-il bien possible de juger précisément & sainement du point de diminution de la cavité, pour distinguer parfaitement l'âge de six ou sept années ? J'ose me flater que la voie & la méthode que j'indiquerai, seront & plus sûres & plus faciles.

La même regle qui a été suivie dans la pousse des dents, subsiste dans leur changement & dans leur forme.

Les premieres dents qui ont paru sont tombées les premieres, & ont fait place aux pinces : le poulain a eu alors deux ans & demi, trois ans. Les secondes sont tombées les secondes, & ont fait place aux mitoyennes : l'animal a eu dès-lors trois ans & demi, quatre ans. La chûte des troisiemes enfin a fait place aux coins, & le poulain est parvenu à quatre ans & demi, cinq ans. Les pinces raseront donc les premieres, & leur cavité remplie l'animal aura six ans : les mitoyennes raseront ensuite, l'animal aura sept ans : enfin les coins étant rasés, le cheval en aura huit.

Pour connoître & distinguer son âge, lorsqu'il ne marque plus, on a eu recours à une observation non moins fautive que les autres. On a pensé que selon que les crochets sont plus ou moins arrondis, & que les cannelures sont effacées, il doit être déclaré plus ou moins vieux. Il faut partir d'un principe plus constant : ayez égard aux marques des dents antérieures de la mâchoire supérieure ; car quoique les inférieures ayent rasé, les supérieures marquent encore ; & s'attachant au tems où elles cesseront de marquer, & où leur cavité s'effacera, on pourra suivre sûrement l'âge de l'animal, après qu'il aura atteint celui de huit années. Les pinces de la mâchoire supérieure rasent en effet à huit ans & demi, neuf ans ; les mitoyennes, à neuf ans & demi, dix ans ; & les dents de coin, à dix ans & demi, onze ans, & quelquefois à douze.

Je ne prétends pas que cette loi ne souffre aucune exception, la nature varie toûjours dans ses opérations ; il est cependant des points dans lesquels sa marche est plus uniforme que dans d'autres. J'avois observé avant l'impression de mes élémens d'Hippiatrique, ce fait sur plus de deux cent chevaux, & je n'en avois trouvé que quatre dont les dents supérieures déposent contre sa certitude ; elle a été confirmée depuis par l'aveu de tous ceux qui ont cherché à s'en assûrer, & je ne pense pas que quelques preuves très-rares du contraire suffisent pour anéantir cette regle : car il seroit absolument impossible alors d'en reconnoître une seule qui fût fixe & invariable. On ne seroit pas plus autorisé en effet à la contester à la vûe de quelques cas qui peuvent la démentir, que l'on seroit fondé à soûtenir que les chevaux marquent toûjours, parce que l'on en trouve qui ne rasent point, & dont le germe de féve ne s'efface jamais.

Ceux-ci sont nommés en général chevaux beguts ; les jumens & les chevaux hongres sont plus sujets à l'être que les chevaux entiers ; les polonois, les cravates, les transylvains, le sont presque tous.

J'en distingue trois especes : la premiere comprend ceux qui marquent toûjours, & à toutes les dents, la seconde est composée de ceux qui ne marquent qu'aux mitoyennes & aux coins : la troisieme enfin est formée par ceux dans lesquels le germe de féve subsiste toûjours, & je nomme ces derniers faux-beguts.

Nous avons déjà dit qu'un cheval a cinq ans faits, lorsqu'on apperçoit une cavité dans les pinces, les mitoyennes & les coins. Nous sommes encore convenus que les coins ne croissent que peu-à-peu & par succession de tems : or si nous appercevons que la dent de coin est égale au-dedans & au-dehors, & que la cavité que l'on y remarque soit assez diminuée pour que l'animal soit parvenu à sa sixieme année, la dent de pince doit avoir rasé ; & que si elle n'est pas entierement pleine, l'animal est begut. Ajoutez à cet indice la preuve qui suit ; car dans ce cas la cavité des dents n'est pas telle qu'elle doit être, puisqu'elles sont toutes également creuses. Or vous savez que lorsque l'animal approche de cinq ans & demi, & qu'il a cinq ans faits, les pinces qui doivent raser les premieres, ont une moindre cavité que les mitoyennes ; ainsi dès que cette cavité sera égale dans les pinces, dans les mitoyennes & dans les coins, & que celles-ci ne seront pas plus creuses que les pinces, l'animal sera incontestablement begut.

Celui qui ne marque qu'aux mitoyennes & aux coins ; c'est-à-dire dans lequel la dent de pince a rasé, quoiqu'il soit begut, sera facilement reconnu, si l'on compare, ainsi que je viens de l'expliquer, la cavité des mitoyennes & des coins ; mais l'embarras le plus grand est de discerner l'animal begut d'un cheval de sept ans faits, lorsque la dent de coin seulement ne doit jamais raser. C'est alors qu'il faut avoir recours aux crochets, & à tous les signes qui indiquent la vieillesse, d'autant plus qu'on ne peut espérer de tirer aucune connoissance des dents supérieures, parce que tout cheval begut l'est par ces dents comme par les dents inférieures.

Quand aux chevaux que j'ai nommés faux-beguts, c'est-à-dire quant à ceux dans lesquels le germe de féve ne s'efface jamais, on pourroit les diviser en deux classes, dont la premiere comprendroit l'animal dans lequel le germe de féve subsiste toûjours, & à toutes les dents ; & la seconde, celui dont le germe de féve effacé dans les pinces, ne seroit visible que dans les mitoyennes & les coins, ou que dans les coins seuls : mais comme ce germe de féve, dès qu'il n'y a plus de cavité dans la dent, n'est d'aucun présage, & que la cavité est la seule marque que nous consultions, il importe peu qu'il paroisse toûjours.

Les signes caractéristiques de la vieillesse de l'animal sont très-nombreux, si l'on adopte tous ceux qui ont été décrits par les auteurs, & auxquels ils se sont attachés pour reconnoître l'âge du cheval, les huit années étant expirées.

On peut en décider, 1°. selon eux, par les noeuds de la queue ; ils prétendent qu'à dix ou douze ans il descend un noeud de plus, & qu'à quatorze ans il en paroît un autre : 2°. par les salieres qui sont creuses, par les cils qui sont blancs, par le palais décharné, & dont les sillons ne sont plus sensibles : par la levre supérieure, qui étant relevée, fait autant de plis que le cheval a d'années ; par l'os de la ganache, qui est extrèmement tranchant à quatre doigts au-dessus de la barbe ; par la peau de l'épaule & de la ganache, qui étant pincée, conserve le pli qui y a été fait, & ne se remet point à sa place ; par la longueur des dents, par leur décharnement, par la crasse jaunâtre qu'on y apperçoit ; enfin par les crochets usés, & par la blancheur du cheval, qui de gris qu'il étoit, est entierement devenu blanc.

Tous ces prétendus témoignages sont très-équivoques ; on doit rejetter comme une absurdité des plus grossieres, celui que l'on voudroit tirer des noeuds de la queue, & celui qui résulte des salieres creuses, & de l'animal qui a cillé : car il est des chevaux très-vieux dont les salieres sont très-pleines, & de jeunes chevaux dont les cils sont très-blancs. Il faut encore abandonner toutes les conséquences que l'on déduit du décharnement du palais, des plis comptés de la levre supérieure, du tranchant de l'os de la ganache, de la peau de l'épaule, de la longueur des dents, puisque les chevaux beguts les ont très-courtes, & de la crasse jaunâtre que l'on y apperçoit. Les signes vraiment décisifs sont la situation des dents ; si elles sont comme avancées sur le devant de la bouche, & qu'elles ne portent pour ainsi dire plus à-plomb les unes sur les autres, croyez que l'animal est très-vieux. D'ailleurs, quoique la forme des crochets varie quelquefois, voyez si ceux de dessous sont usés, s'ils sont arrondis, émoussés ; si ceux de dessus ont perdu toute leur cannelure, s'ils sont aussi ronds en-dedans qu'en dehors : de-là vous pouvez conjecturer plus sûrement que l'animal n'est pas jeune.

La raison pour laquelle la cavité de la dent ne s'efface jamais dans le cheval begut, se présente naturellement à l'esprit, lorsqu'on se rappelle d'où naît le germe de féve. Il n'est formé que par la superficie des vaisseaux qui, frappés par l'air, ont été desséchés, durcis & noircis ; or si l'air les a d'abord trop resserrés, ou que la matiere qui sert de nourriture à la dent, ait été par sa propre nature plus susceptible de desséchement, le corps de la dent sera plûtôt compact ; & les sucs destinés à sa végétation ne pouvant pénétrer avec la même activité, dès-lors la cavité subsistera. Une preuve de cette vérité nous est fournie par l'expérience, qui nous montre & qui nous a appris que la dent du cheval begut est plus dure que celle de celui qui ne l'est pas.

Le germe de féve subsiste toûjours dans le faux-begut, quoique la cavité s'efface & se remplisse, par ce que la partie extérieure de la dent aura végeté plûtôt que sa partie intérieure ; c'est-à-dire que l'humeur tenace qui entouroit la vessie membraneuse dont nous avons parlé, aura acquis plûtôt un dégré de solidité, que cette vessie renfermée dans la cavité : dès-lors les petits vaisseaux noircis & durcis par l'air, ayant été resserrés & comprimés par les parois résultantes de l'humeur muqueuse destinée dès son origine à la formation de l'émail, ils n'auront pû être poussés au-dehors, & le germe de féve paroîtra toûjours, quoique la dent soit remplie.

C'est à la foiblesse des fibres de la jument, qui sont sans-doute, comme celles de toutes les femelles des animaux, comparées à celles des mâles, c'est-à-dire infiniment lâches, que nous attribuerons le nombre considérable des jumens begues. Les fibres du coeur étant par conséquent plus molles en elles, elles ne pousseront point avec la même force le fluide nécessaire à la végétation de la dent. La même cause peut être appliquée au cheval hongre, qui, dès qu'il a cessé d'être entier, perd beaucoup de son feu & de sa vigueur ; ce qui prouve évidemment que dans lui la circulation est extrèmement ralentie.

L'éruption des dents occasionne des douleurs & des maladies, principalement celle des crochets. Ils sont plus durs, plus tranchans & plus aigus que les autres, qui sont larges & émoussées. D'ailleurs n'étant précédés d'aucunes dents, comme les antérieures, leur protrusion ne peut être que très-sensible, puisqu'ils doivent nécessairement, en se faisant jour, rompre, irriter & déchirer les fibres des gencives : de-là ce flux de ventre, ces diarrhées considérables, cette espece de nuage qui semble obscurcir la cornée, attendu les spasmes qu'excite dans tout le corps la douleur violente. Les premieres voies en sont offensées, les digestions ne sauroient donc être bonnes ; & l'irritation suscitant des ébranlemens dans tout le système nerveux, l'obscurcissement des yeux ne présente rien qui doive surprendre.

Il est bon de faciliter cette éruption, en relâchant la gencive : il faut pour cet effet frotter souvent cette partie avec du miel commun ; & si en usant de cette précaution on sent la pointe du crochet, on ne risque rien de presser la gencive, de maniere qu'elle soit percée sur le champ. On oint de nouveau avec du miel ; & la douleur passée, tous les maux qu'elle avoit fait naître disparoissent.

Si l'on remonte à la cause ordinaire de la carie, on conclura que les dents du cheval peuvent se carrier ; cependant ce cas est extrêmement rare, attendu l'extrème compacticité qui en garantit la substance intérieure des impressions de l'air. Dès que la corruption est telle que l'animal a une peine extrème à manger, qu'il se tourmente, & que son inquiétude annonce la vivacité de la douleur qu'il ressent, il faut nécessairement le délivrer de la partie qui l'affecte, c'est la voie la plus sûre, & l'on ne risque point dèslors les inconvéniens qui peuvent arriver, comme des fistules, la carie de l'un ou de l'autre des os de la mâchoire. Voyez SURDENT. Il en est de même des surdents, dents de loup. Voyez ibid.

Quant aux pointes & aux âpretés des dents molaires, pointes & âpretés qui viennent à celles de presque tous les vieux chevaux, & que quelques auteurs nomment très-mal à-propos surdents, on doit, non les abattre avec la gouge, ainsi que plusieurs maréchaux le pratiquent, mais faire mâcher une lime à l'animal : cette lime détruit les inégalités qui piquent la langue & les joues, de maniere à donner lieu à des ulceres, & qui de plus empêchent l'animal de manger & de broyer parfaitement les alimens. Il n'en tire que le suc ; des pelotons de foin mâché qui retombent à terre ou dans la mangeoire, se glissent même entre les joues & les dents : c'est ce que nous appellons faire grenier, faire magasin.

Enfin il est des dents qui vacillent dans leurs alvéoles ; en ce cas on recourra à des topiques astringens, pour les raffermir en resserrant la gencive, comme à la poudre d'alun, de bistorte, d'écorce de grenade, de cochléaria, de myrthe, de quinte-feuille, de sauge, de sumac, &c.

Je ne sai si ces lumieres seront suffisantes pour guider ceux qui seront assez sinceres pour convenir de bonne-foi qu'ils errent dans les ténebres ; mais les détails dans lesquels je suis entré relativement à la connoissance de l'âge, inspireront peut-être une juste défiance aux personnes qui croyent pouvoir puiser dans les écrits dont ils sont en possession, toutes les instructions dont ils ont besoin. Ils éclaireront d'ailleurs celles qui séduites par une aveugle crédulité, imaginent que l'on a fait tous les pas qui conduisent à la perfection de notre art, puisque notre ignorance sur un point aussi facile à approfondir, pourra leur faire présumer qu'à l'égard de ceux qui exigeroient toute la contention de l'esprit, elle est encore plus grande. (e)

FAUX-MARQUE, (Venerie) il se dit d'une tête de cerf quand elle n'a que six cors d'un côté, & qu'elle en a sept de l'autre : on dit alors, le cerf porte quatorze faux-marqués, car le plus emporte le moins.

FAUX-PLANCHER, s. m. en Architecture, c'est au-dessous d'un plancher, un rang de solives ou de chevrons lambrissés de plâtre ou de menuiserie, sur lequel on ne marche point, & qui se fait pour diminuer l'exhaussement d'une piece d'appartement. Voy. ENTRE-SOL. Ces faux-planchers se pratiquent aussi dans un galetas, pour en cacher le faux-comble. Ce mot se dit encore d'un aire de lambourdes & de planches sur le couronnement d'une voûte, dont les reins ne sont pas remplis. (P)

FAUX-POIDS, voyez POIDS & MESURES.

FAUX-PONT, (Marine) c'est une espece de pont que l'on fait à fond-de-cale, pour la conservation & la commodité de la cargaison. On place le faux-pont entre le fond-de-cale & le premier pont. On lui donne peu de hauteur. Il sert à coucher des soldats & des matelots. Quelquefois on fait étendre les faux-ponts d'un bout à l'autre du vaisseau ; quelquefois jusqu'à la moitié seulement. (Z)

FAUX-POITRAIL, (Manége) Voyez POITRAIL.

FAUX-PRINCIPAL, (Jurispr.) est la poursuite qui s'intente directement contre quelqu'un, pour faire déclarer fausse une piece qu'il a en sa possession, ou dont il pourroit se servir.

Le faux-principal differe du faux-incident, en ce que celui-ci est proposé incidemment à une contestation où la piece étoit opposée au demandeur en faux ; au lieu que le faux-principal est une poursuite formée pour raison du faux, sans qu'il y eût précédemment aucune contestation sur ce qui peut avoir rapport à la piece arguée de faux.

Les plaintes, dénonciations, & accusations de faux-principal, se font en la même forme que celle des autres crimes ; sans consignation d'amende, inscription en faux, sommation, ni autres procédures, en quoi le faux-principal differe encore du faux-incident.

L'accusation de faux peut-être admise encore que les pieces prétendues fausses eussent été vérifiées, même avec le plaignant, à d'autres fins que celles d'une poursuite de faux-principal ou incident, & qu'il fût intervenu un jugement sur le fondement de ces pieces, comme si elles étoient véritables.

Sur la requête ou plainte de la partie publique ou civile, on permet d'informer tant par titres que par témoins, comme aussi par experts & par comparaison d'écriture ou signature, selon l'exigence du cas. Les experts sont toûjours entendus séparément par forme de déposition, & non par forme de rapport ou vérification. Si les experts ne s'accordent pas, ou qu'il y ait du doute, il dépend de la prudence du juge de nommer de nouveaux experts, pour être aussi entendus en information.

Les pieces arguées de faux doivent être remises au greffe, & procès-verbal d'icelles dressé comme dans le faux incident.

Voyez l'ordonnance de 1737, tit. j. où l'on trouve expliqué fort au long la procédure qui doit être tenue dans cette matiere. (A)

FAUX-QUARTIER, (Manege) Voyez QUARTIER.

FAUX-RACAGE, (Marine) c'est un second racage qu'on met sur le premier, afin qu'il soûtienne la vergue en cas que le premier soit brisé par quelque coup de canon. (Z)

FAUX-RAS est, parmi les Tireurs-d'Or, une plaque de fer percée d'un seul trou, doublée d'un morceau de bois également percé, pour laisser passer l'or de la filiere.

FAUX-REMBUCHEMENT, s. m. (Vénerie) il se dit du mouvement d'une bête qui entre dans un fort, y fait dix ou douze pas, & revient tout court sur elle pour se rembucher dans un autre lieu.

FAUX-RINJOT, (Marine) Voyez SAFRAN.

FAUX-SAUNAGE s. m. Commerce de faux-sel : ce terme n'est guere usité qu'en France, où non-seulement il est défendu de faire entrer des sels étrangers dans le royaume, mais où il n'est permis qu'au seul adjudicataire des gabelles, ou à ses commis, regrattiers, &c. d'en débiter dans toute l'étendue de sa ferme.

Le faux-saunage, qui ne s'exerce ordinairement que sur les frontieres des provinces privilégiées, mais dont on a vû quelquefois des exemples dans le coeur du royaume, est défendu sous des peines très-rigoureuses. Les nobles qui s'en mêlent, sont déchus de noblesse, privés de leurs charges, & leurs maisons rasées, si elles ont servi de retraite aux faux-sauniers. Les roturiers qui se sont attroupés avec armes, sont envoyés aux galeres pour neuf ans ; & en cas de recidive, pendus. S'ils font ce trafic sans port-d'armes, ils encourent l'amende de 300 livres, & la confiscation de leurs harnois, chevaux, charrettes, bateaux, &c. pour la premiere fois ; & pour la seconde, celle des galeres pendant neuf ans. S'ils ne sont que ce qu'on appelle, en termes de faux-saunage, de simples porte-cols, ils payent d'abord 200 l. d'amende ; & s'ils recidivent, on les condamne aux galeres pour six ans.

Les femmes & filles même sont sujettes aux peines du faux-saunage, portées par l'article 17. de l'ordonnance de 1680 ; savoir 200 livres pour la premiere fois, 300 liv. pour la seconde, & au bannissement perpétuel hors du royaume pour la troisieme.

Le commerce des sels étrangers n'est guere moins sévérement puni ; quiconque en fait entrer en France sans permission par écrit, encourt la peine des galeres. Dict. de Comm. de Trév. & Chamb. (G)

FAUX-SAUNIER, celui qui fait le trafic du faux-sel, qui exerce le faux-saunage. Voyez FAUX-SAUNAGE.

FAUX-SEL, s. m. (Commerce) c'est le sel des pays étrangers qui est entré en France sans permission, ou celui qui se trouvant dans l'étendue de la ferme des gabelles, n'a pas été pris au grenier à sel de l'adjudicataire, ou aux regrats. Voyez REGRAT & FAUX-SAUNAGE. Dict. de Comm. (G)

FAUX-SOLDAT, ou plûtôt passe-volant, (Art. mil.) soldat qu'on fait passer en revûe quoiqu'il ne soit point réellement engagé. Voyez FAGOT, PASSE-VOLANT. " Ceux qui exposent, dit le chevalier de Ville, les passe-volans & les demi-payes aux montres, s'excusent, disant que ce sont gens effectifs ; & qu'encore qu'ils ne leur donnent pas l'argent du roi, ils ne laissent pas d'être dans la place ; & qu'au besoin, ils feroient aussi-bien à la défense, comme les soldats qui reçoivent la montre tous les mois ". Cette raison n'est pas fort pertinente, parce que les passe-volans ne sont pas obligés à demeurer dans la place ni servir, &c. De la charge des gouverneurs, par le chevalier de Ville. (Q)

FAUX-TEMOIN, s. m. est celui qui dépose ou atteste quelque chose contre la vérité. Voy. TEMOIN. (A)

FAUSSE-ATTAQUE, c'est, dans la guerre des siéges, une attaque qui n'a pour objet que de partager les forces de l'ennemi, pour trouver moins de résistance du côté par où l'on veut pénétrer.

On fait ordinairement une fausse-attaque dans un siége. On en fait aussi dans l'escalade. Voyez ATTAQUE & ESCALADE.

Il arrive quelquefois que la fausse-attaque devient la véritable, lorsqu'on éprouve moins de résistance du côté qu'elle se fait, que des autres côtés. On fait encore de fausses-attaques, lorsqu'on veut forcer des lignes & des retranchemens. (Q)

FAUSSE-BRAYE, c'est, dans la Fortification, une seconde enceinte au bord du fossé ; elle consiste dans un espace de quatre ou cinq toises au niveau de la campagne, entre le bord du fossé & le côté extérieur du rempart couvert, par un parapet construit de la même maniere que celui du rempart de la place. L'usage de la fausse-braye est de défendre le fossé par des coups, qui étant tirés d'un lieu moins élevé que le rempart, peuvent plus facilement être dirigés vers toutes les parties du fossé. Marolois, Fritach, Dogen, & plusieurs autres auteurs, dont les constructions ont été adoptées des Hollandois, faisoient des fausses-brayes à leurs places. On ne s'en sert plus à-présent ; parce que l'on a observé que lorsque l'ennemi étoit maître du chemin-couvert, il lui étoit aisé de plonger du haut du glacis dans les faces de la fausse-braye, & de les faire abandonner ; ensorte qu'on ne pouvoit plus occuper que la partie de cet ouvrage vis-à-vis la courtine. Quand le rempart étoit revêtu de maçonnerie, les éclats causés par le canon, rendoient aussi cette partie très-dangereuse : les bombes y faisoient d'ailleurs des desordres, auxquels on ne pouvoit remédier. Ajoûtez à ces inconvéniens la facilité que donnoit la fausse-braye pour prendre les places par l'escalade, lorsque le fossé étoit sec. Lorsqu'il étoit plein d'eau, la fausse-braye se trouvoit également accessible dans les grandes gelées. Tous ces desavantages ont assez généralement engagé les ingénieurs modernes à ne plus faire de fausse-braye, si ce n'est vis-à-vis les courtines, où les tenailles en tiennent lieu. Voyez TENAILLES. La citadelle de Tournay, construite par M. de Megrigny, & non point par M. de Vauban, comme on le dit dans un ouvrage attribué à un auteur très-célebre, avoit cependant une fausse-braye. Mais M. de Folard prétend que cet ouvrage lui avoit été ajoûté ; pour corriger les défauts de la premiere enceinte. (Q)

FAUSSES-COTES, (Anat.) on donne ce nom aux cinq côtes inférieures de chaque côté, dont les cartilages ne s'attachent point immédiatement au sternum. Le diaphragme qui tient à ces cinq côtes par son bord circulaire, laisse dans les cadavres couchés sur le dos, un grand vuide qui répond à ces côtes, & qui renferme l'estomac, le foie, la rate. Comme ces visceres sont dits naturels, M. Monro croit qu'ils ont fait appeller les côtes correspondantes, bâtardes ou fausses. Voyez son anatomie des os, troisieme édition, pag. 223. Il est plus vraisemblable qu'on a considéré qu'elles étoient plus cartilagineuses, moins osseuses, & moins vraies en ce sens, que les supérieures. Voyez COTES. (g)

FAUSSE-COUCHE, s. f. (Physiolog. Med. Droit politiq.) expulsion du foetus avant terme.

En effet, comme une infinité de causes s'opposent souvent à l'accroissement du foetus dans l'utérus, & le chassent du sein maternel avant le tems ordinaire ; pour lors la sortie de ce foetus hors de la matrice avant le terme prescrit par la nature, a été nommée fausse-couche ou avortement.

Je sai que les Medecins & les Chirurgiens polis employent dans le discours le premier mot pour les femmes, & le dernier pour les bêtes ; mais le physicien ne fait guere d'attention au choix scrupuleux des termes, quand il est occupé de l'importance de la chose : celle-ci intéresse tous les hommes, puisqu'il s'agit de leur vie dès le moment de la conception. On ne sauroit donc trop l'envisager sous diverses faces ; & nous ne donnerons point d'excuse au lecteur pour l'entretenir plus au long sur cette matiere, qu'on ne l'a fait sous le mot avortement : il est quelquefois indispensable de se conduire ainsi pour le bien de cet ouvrage.

Les signes présomptifs d'une fausse-couche prochaine, sont la perte subite de la gorge, l'évacuation spontanée d'une liqueur séreuse, par les mamelons du sein ; l'affaissement du ventre dans sa partie supérieure & dans ses côtés ; la sensation d'un poids & d'une pesanteur dans les hanches & dans les reins, accompagnée ou suivie de douleur ; l'aversion pour le mouvement dans les femmes actives ; des maux de tête, d'yeux, d'estomac ; le froid, la foiblesse, une petite fievre, des frissons, de legeres convulsions, des mouvemens plus fréquens & moins forts du foetus, lorsque la grossesse est assez avancée pour qu'une femme le puisse sentir. Ces divers signes plus ou moins marqués, & sur-tout réunis, font craindre une fausse-couche, & quelquefois elle arrive sans eux. On la présume encore plus sûrement par les causes capables de la procurer, & par les indices du foetus mort, ou trop foible.

Les signes avant-coureurs immédiat d'une fausse-couche, sont l'accroissement & la réunion de ces symptomes, joints à la dilatation de l'orifice de la matrice, aux envies fréquentes d'uriner, à la formation des eaux, à leur écoulement, d'abord purulent, puis sanglant ; ensuite à la perte du sang pur ; enfin à celle du sang grumelé, ou de quelque excrétion semblable & extraordinaire.

Les causes propres à produire cet effet, quoique très-nombreuses, peuvent commodément se rapporter, 1° à celles qui concernent le foetus, ses membranes, les liqueurs dans lesquelles il nage, son cordon ombilical, & le placenta ; 2° à l'utérus même ; 3° à la mere qui est enceinte.

Le foetus trop foible, ou attaqué de quelque maladie, est souvent expulsé avant le terme ; accident qu'on tâche de prévenir par des corroborans : mais quand le foetus est mort, monstrueux, dans une situation contraire à la naturelle, trop gros pour pouvoir être contenu jusqu'à terme, ou nourri par la mere ; lorsque ses membranes sont trop foibles, lorsque le cordon est trop court, trop long, noüé ; il n'est point d'art pour prévenir la fausse-couche. Il est encore impossible qu'une femme ayant avorté d'un des deux enfans qu'elle a conçûs, puisse conserver l'autre jusqu'à terme ; car l'utérus s'étant ouvert pour mettre dehors le premier de ces enfans, ne se referme point que l'autre n'en soit chassé. Le cordon ombilical étant une des voies communicatives entre la mere & le foetus, toutes les fois que cette communication manque, la mort du foetus & l'avortement s'ensuivent. La même chose arrive quand les enveloppes du foetus se rompent, parce qu'elles donnent lieu à l'écoulement du liquide dans lequel il nageoit.

Le foetus reçoit principalement son accroissement par le placenta, & sa nourriture par la circulation commune entre lui & la mere. Si donc il se fait une séparation du placenta d'avec l'utérus, le sang s'écoule tant des arteres ombilicales, que des arteres utérines, dans la cavité de la matrice ; d'où suit nécessairement la mort du foetus, tandis que la mere elle-même est en grand danger. Si l'on peut empêcher les causes de cette séparation, on préviendra l'avortement ; c'est pourquoi les femmes sanguines, pléthoriques, oisives, & qui vivent d'alimens succulens, ont besoin de saignées réitérées depuis le second mois de leur grossesse, jusqu'au cinq ou sixieme, pour éviter une fausse-couche.

Elle doit encore arriver, si le placenta devient skirrheux, ou s'il s'abreuve de sérosités qui ne peuvent convenir à la nourriture du foetus.

L'utérus devient aussi très-souvent par lui-même une cause fréquente des fausses-couches ; 1°. par l'abondance du mucus, qui couvrant ses parois intérieures, donne une union trop foible au placenta ; 2°. lorsque cette partie est trop délicate ou trop petite pour contenir le foetus ; 3°. si son orifice est trop relâchée, comme dans les femmes attaquées de fleurs blanches ; 4°. si un grand nombre d'accouchemens ou d'avortemens ont précédé ; 5°. dans toutes les maladies de cette partie, comme l'inflammation, l'érésipele, l'hydropisie, la callosité, le skirrhe, la passion hystérique, quelque vice de conformation, &c. 6°. dans des blessures, des contusions, le resserrement du bas-ventre, la compression de l'épiploon, & tout autre accident qui peut chasser le foetus du sein maternel.

Les différentes causes qui de la part de la mere produisent la fausse-couche, sont certains remedes évacuans, propres à expulser le foetus : tels que les cantharides, l'armoise, l'aconit, la sabine, les emménagogues, les purgatifs, les vomitifs, les fumigations, les lavemens ; toutes les passions vives, la colere & la frayeur en particulier ; les fréquens vomissemens, les fortes toux, les grands cris, les exercices, danses, sauts, & secousses violentes ; les efforts, les faux-pas, les chûtes, les trop ardens & fréquens embrassemens, les odeurs ou vapeurs desagréables & nuisibles à la respiration, la pléthore ou le manque de sang, la diete trop sévere, le ventre trop pressé par des busques roides, ou par lui-même trop long-tems resserré ; des saignées & des purgations faites à contre-tems, la foiblesse de la constitution ; enfin toutes les maladies tant aiguës que chroniques, sont l'origine d'un grand nombre de fausses-couches.

C'est pourquoi il faut toûjours diriger les remedes à la nature de la maladie, & les diversifier en conséquence des causes qu'on tâchera de connoître par leurs signes : ainsi les saignées réitérées sont nécessaires dans la pléthore ; la bonne nourriture, dans les femmes foibles & peu sanguines ; les corroborans généraux & les topiques, dans le relâchement de l'orifice de l'utérus, &c. Enfin si les causes qui produisent l'avortement, ne peuvent être ni prévenues ni détruites, & qu'il y ait des signes que le foetus est mort, il faut le tirer hors de l'utérus par le secours de l'art.

Nous manquons d'un ouvrage particulier sur les fausses-couches ; car il faut compter pour rien celui du sieur Charles de Saint-Germain, qui parut en 1665 in -8°. Un bon traité demanderoit un homme également versé dans la théorie & la pratique. Il seroit encore à desirer que dans un ouvrage de cette nature, on réduisît sous un certain nombre d'aphorismes, les vérités incontestables qui nous sont connues sur le sujet des avortemens. J'en vais donner quelques exemples pour me faire entendre.

1°. L'avortement est plus dangereux & plus pénible au sixieme, septieme, & huitieme mois, que dans les cinq premiers ; & alors il est ordinairement accompagné d'une grande perte de sang.

2°. Il est toûjours funeste à l'enfant, ou dans le tems même de la fausse-couche, ou peu de tems après.

3°. Les femmes d'une constitution lâche ou dont quelques accidens ont affoibli la matrice, avortent le plus facilement.

4°. Cet accident arrive beaucoup plus souvent dans les deux ou trois premiers mois de la grossesse, que dans tous les autres.

5°. Comme la matrice ne s'ouvre qu'à proportion de la petitesse du foetus, l'on voit assez fréquemment que l'arriere-faix dont le volume est beaucoup plus gros, reste arrêté dans l'utérus pendant quelque tems.

6°. Dans les fausses-couches au-dessous de cinq ou six mois, il ne faut pas beaucoup se mettre en peine de réduire en une bonne figure les foetus qui se présentent mal ; car en quelque posture que soient ces avortons, la nature les expulse assez facilement à cause de leur petitesse.

7°. La grosseur des foetus avortons morts ne répond pas d'ordinaire au terme de la grossesse ; car ils n'ont communément, quand ils sont chassés de l'utérus, que la grosseur qu'ils avoient lorsque leur principe de vie a été détruit.

8°. Quand ils sont expulsés vivans, ils ont rarement de la voix avant le sixieme mois, peut-être parce que leur poumon n'a pas encore la force de pousser l'air avec assez d'impétuosité pour former aucun cri.

9°. Les fausses-couches rendent quelquefois des femmes fécondes qui ont été long-tems stériles par le défaut des regles, soit en quantité, soit en qualité.

10°. Les femmes sujettes à de fréquentes fausses-couches, produites par leur tempérament, doivent avant que de se mettre en état de concevoir, se priver pendant quelques mois des plaisirs de l'amour, & plus encore dès qu'elles seront grosses.

11°. Si le foetus est mort, il faut attendre l'avortement sans rien faire pour le hâter : excellente regle de pratique.

12°. Les précautions qu'on prend contre l'avortement pendant la grossesse, ne réussissent pas aussi souvent que celles que l'on prend entre l'avortement & la grossesse qui suit.

13°. Les femmes saines ni maigres ni grasses, qui sont dans la vigueur de leur âge, qui ont le ventre libre & l'utérus humide, supportent mieux la fausse-couche & ses suites, que ne le font d'autres femmes.

14°. Avec tous les soins & les talens imaginables, on ne prévient pas toûjours une fausse-couche de la classe de celles qui peuvent être prévûes ou prévenues.

15°. L'avortement indiqué prochain, qu'on n'a plus d'espérance de prévenir, ne peut ni ne doit être empêché par aucuns remedes, quels qu'ils puissent être.

16°. La femme grosse qui a la vérole au point d'en faire craindre les suites pour elle & pour son fruit, doit être traitée de cette maladie dans les premiers mois de sa grossesse, en suivant les précautions & les regles de l'art.

17°. Le danger principal de l'avortement, vient de l'hémorrhagie qui l'accompagne ordinairement.

18°. Celui que les femmes se procurent volontairement & par quelque cause violente, les met en plus grand péril de la vie que celui qui leur arrive sans l'exciter.

19°. Il est d'autant plus dangereux, que la cause qui le procure est violente, soit qu'il vienne par des remedes actifs pris intérieurement, ou par quelque blessure extérieure.

20°. La coûtume des accoucheuses qui ordonnent à une femme grosse, quand elle s'est blessée par une chûte ou autrement, d'avaler dans un oeuf de la soie cramoisi découpée menu, de la graine d'écarlate, de la cochenille, ou autres remedes de cette espece ; cette coûtume, dis-je, n'est qu'une pure superstition.

21°. C'est un autre abus de faire garder le lit pendant 29 jours fixes aux femmes qui se sont blessées, & de les faire saigner au bout de ce tems-là, au lieu d'employer d'abord la saignée & autres remedes convenables, & de considérer que le tems de la garde du lit peut être plus court ou plus long, suivant la nature & la violence de l'accident.

En un mot, cette matiere présente quantité de faits & de principes, dont les Medecins & les Chirurgiens peuvent tirer de grands usages pour la pratique de leur profession ; mais ce sujet n'est pas moins digne de l'attention du législateur philosophe, que du medecin physicien.

L'avortement provoqué par des breuvages ou autres remedes de quelqu'espece qu'ils soient, devient inexcusable dans la personne qui le commet, & dans ceux qui y participent. Il est vrai qu'autrefois les courtisannes en Grece se faisoient avorter sans être blâmées, & sans qu'on trouvât mauvais que le medecin y concourût ; mais les autres femmes & filles qui se procuroient des avortemens, entraînées par les mêmes motifs qu'on voit malheureusement subsister aujourd'hui, les unes pour empêcher le partage de leurs biens entre plusieurs enfans, les autres pour se conserver la taille bien faite, pour cacher leur débauche, ou pour éviter que leur ventre devint ridé, comme il arrive à celles qui ont eu des enfans, ut careat rugarum crimine venter ; de telles femmes, dis-je ont été de tout tems regardées comme criminelles.

Voyez la maniere dont Ovide s'exprime sur leur compte ; c'est un homme dont la morale n'est pas sévere, & dont le témoignage ne doit pas être suspect : celle-là, dit-il, méritoit de périr par sa méchanceté, qui la premiere a appris l'art des avortemens.

Quae prima instituit teneros avellere foetus,

Malitiâ fuerat digna perire suâ.

Et il ajoûte un peu après,

Haec neque in Armeniis tigres fecere latebris,

Perdere nec foetus ausa leaena suos :

At tenerae faciunt, sed non impunè, puellae ;

Saepe suos utero quae necat, ipsa perit,

Eleg. xjv. lib. II. amor.

Il est certain que les violens apéritifs ou purgatifs, les huiles distillées de genievre, le mercure, le safran des métaux, & semblables remedes abortifs, produisent souvent des incommodités très-fâcheuses pendant la vie, & quelquefois une mort cruelle. On peut s'en convaincre par la lecture des observations d'Albrecht, de Bartholin, de Zacutus, de Mauriceau, & autres auteurs. Hippocrate, aux V. & VI. livres des maladies populaires, rapporte le cas d'une jeune femme qui mourut en convulsion quatre jours après avoir pris un breuvage pour détruire son fruit. Tel est le danger des remedes pharmaceutiques employés pour procurer l'avortement.

Parlons à présent d'un étrange moyen qui a été imaginé depuis Hippocrate dans la même vûe. Comme il s'est perpétué jusqu'à nous, loin de le passer sous silence, je dois au contraire en publier les suites malheureuses. Ce moyen fatal se pratique par une piquûre dans l'utérus, avec une espece de stilet fait exprès. Ovide en reproche l'usage aux dames romaines de son tems, dans la même élegie que j'ai citée. Pourquoi, leur dit-il, vous percez-vous les entrailles avec de petits traits aigus ? Vestra quid effoditis subjectis viscera telis ? Mais Tertullien décrit l'instrument même en homme qui sait peindre & parler aux yeux. Voici ses paroles : est etiam aeneum spiculum quo jugulatio ipsa dirigitur coeco latrocinio ; appellant, utique viventis infantis peremptorium. Tertull. de anima, cap. xxxv. ed. Rigalt. p. 328.

Qui n'admireroit qu'une odieuse & funeste invention se soit transmise de siecle en siecle jusqu'au nôtre, & que des découvertes utiles soient tombées dans l'oubli des tems ? En 1660 une sage-femme fut exécutée à Paris pour avoir mis en pratique le coecum latrocinium dont parle Tertullien. " J'avoue, dit Guy-Patin, tom. I. lett. 191. ann. 1660. qu'elle a procuré la fausse-couche, en tuant le foetus, par l'espece de poinçon qu'elle a conduit à-travers le vagin jusque dans la matrice, mais la mere en est morte dans un état misérable " : on n'en sera pas étonné si l'on considere les dangers de la moindre blessure de l'utérus, la délicatesse de cette partie, ses vaisseaux, & ses nerfs.

La raison & l'expérience ne corrigent point les hommes ; l'espoir succede à la crainte, le tems presse, les momens sont chers, l'honneur commande & devient la victime d'un affreux combat : voilà pourquoi notre siecle fournit les mêmes exemples & les mêmes malheurs que les siecles passés. Brendelius ayant ouvert en 1714 une jeune fille morte à Nuremberg de cette opération, qu'elle avoit tentée sur elle-même, a trouvé l'utérus distendu, enflammé, corrompu ; les ligamens, les membranes & les vaisseaux de ce viscere dilacérés & gangrenés. Ephém. acad. nat. curios. obs. 167. En un mot, les filles & les femmes qui languissent, & qui périssent tous les jours par les inventions d'un art si funeste, nous instruisent assez de son impuissance & de ses effets. La fin déplorable d'une fille d'honneur de la reine mere Anne d'Autriche, Mademoiselle de *** qui se servit des talens de la Constantin, sage-femme consommée dans la science prétendue des avortemens, sera le dernier fait public que je citerai de la catastrophe des fausses-couches procurées par les secours de l'industrie : le fameux sonnet de l'avorton fait par M. Hainaut à ce sujet, & que tout le monde sait par coeur, pourra servir à peindre les agitations & le trouble des femmes qui se portent à faire périr leur fruit.

Concluons trois choses de tout ce détail : 1°. que l'avortement forcé est plus périlleux que celui qui vient naturellement : 2°. qu'il est d'autant plus à craindre, qu'il procede de causes violentes dont les suites sont très-difficiles à fixer : 3°. enfin, que la femme qui avorte par art, est en plus grand danger de sa vie que celle qui accouche à terme.

Cependant puisque le nombre des personnes qui bravent les périls de l'avortement procuré par art est extrèmement considérable, rien ne seroit plus important que de trouver des ressources supérieures à la sévérité des lois, pour épargner les crimes & pour sauver à la république tant de sujets qu'on lui ôte ; je dis, rien ne seroit plus important que de trouver des ressources supérieures à la sévérité des lois, parce que l'expérience apprend que cette sévérité ne guérit point le mal. La loi d'Henri II. roi de France, qui condamne à mort la fille dont l'enfant a péri, en cas qu'elle n'ait point déclaré sa grossesse aux magistrats, n'a point été suivie des avantages qu'on s'étoit flaté qu'elle produiroit, puisqu'elle n'a point diminué dans le royaume le nombre des avortemens. Il faut puiser les remedes du mal dans l'homme, dans la nature, dans le bien public. Les états, par exemple, qui ont établi des hôpitaux pour y recevoir & nourrir, sans faire aucune enquête, tous les enfans trouvés & tous ceux qu'on y porte, ont véritablement & sagement détourné un prodigieux nombre de meurtres.

Mais comment parer aux autres avortemens ? c'est en corrigeant, s'il est possible, les principes qui y conduisent ; c'est en rectifiant les vices intérieurs du pays, du climat, du gouvernement, dont ils émanent. Le législateur éclairé n'ignore pas que dans l'espece humaine les passions, le luxe, l'amour des plaisirs, l'idée de conserver sa beauté, l'embarras de la grossesse, l'embarras encore plus grand d'une famille nombreuse, la difficulté de pourvoir à son éducation, à son établissement par l'effet des préjugés qui regnent, &c. que toutes ces choses, en un mot, troublent la propagation de mille manieres, & font inventer mille moyens pour prévenir la conception. L'exemple passe des grands aux bourgeois ; au peuple, aux artisans, aux laboureurs qui craignent dans certains pays de perpétuer leur misere ; car enfin il est constant, suivant la réflexion de l'auteur de l'Esprit des Lois, que les sentimens naturels se peuvent détruire par les sentimens naturels mêmes. Les Amériquaines se faisoient avorter, pour que leurs enfans n'eussent pas des maîtres aussi barbares que les Espagnols. La dureté de la tyrannie les a poussés jusqu'à cette extrémité. C'est donc dans la bonté, dans la sagesse, dans les lumieres, les principes, & les vertus du gouvernement, qu'il faut chercher les remedes propres au mal dont il s'agit ; la Medecine n'y sait rien, n'y peut rien.

Séneque qui vivoit au milieu d'un peuple dont les moeurs étoient perdues, regarde comme une chose admirable dans Helvidia, de n'avoir jamais caché ses grossesses ni détruit son fruit pour conserver sa raille & sa beauté, à l'exemple des autres dames romaines. Nunquam te, dit-il à sa gloire, foecunditatis tuae quasi exprobaret aetatem, puduit ; nunquam more alienarum, quibus omnis commendatio ex formâ petitur, tumescentem uterum abscondisti, quasi indecens onus ; nec inter viscera tua, conceptas spes liberorum elisisti. Consolat. ad matrem Helviam, cap. xvj.

On rapporte que les Eskimaux permettent aux femmes, ou plûtôt les obligent souvent d'avorter par le secours d'une plante commune dans leur pays, & qui n'est pas inconnue en Europe. La seule raison de cette pratique, est pour diminuer le pesant fardeau qui opprime une pauvre femme incapable de nourrir ses enfans. Voyage de la baie d'Hudson, par Ellys.

On rapporte encore que dans l'île Formose il est défendu aux femmes d'accoucher avant trente ans, quoiqu'il leur soit libre de se marier de très-bonne heure. Quand elles sont grosses avant l'âge dont on vient de parler, les prêtresses vont jusqu'à leur fouler le ventre pour les faire avorter ; & ce seroit non-seulement une honte, mais même un péché, d'avoir un enfant avant cet âge prescrit par la loi. J'ai vû de ces femmes, dit Rechteren, voyages de la compagnie holland. tom. V. qui avoient déjà fait périr leur fruit plusieurs fois avant qu'il leur fût permis de mettre un enfant au monde. Ce seroit bien là l'usage le plus monstrueux de l'Univers, si tant est qu'on puisse s'en rapporter au témoignage de ce voyageur. Article de M(D.J.)

FAUSSE-COUPE, s. f. (Coupe des pierres) c'est la direction d'un joint de lit oblique à l'arc du ceintre, auquel il doit être perpendiculaire pour être en bonne coupe. Les joints C D, C D, (figure 13.) sont en bonne coupe, parce qu'ils sont perpendiculaires à la courbe, & les joints m n, m n, sont en fausse-coupe.

Lorsque la voûte est plate comme aux plates-bandes, ce doit être tout le contraire ; la bonne coupe doit être oblique à l'intrados, comme sont les joints m n, m n, (fig. 14.) au plat-fond A B, pour que les claveaux soient faits plus larges par le haut que par le bas (car si les joints sont perpendiculaires à la plate-bande, les claveaux deviennent d'égale épaisseur & sont alors en fausse-coupe, & ne peuvent se soûtenir que par le moyen des barres de fer qu'on leur donne pour support, ou par une bonne coupe cachée sous la face à quelques pouces d'épaisseur, comme on en voit aux portes & aux fenêtres du vieux louvre à Paris, dont voici la construction. A B C D (fig. 15.) représente la face d'une plate-bande ; C D est l'intrados ; A B F E est l'extrados en perspective ; m n, m n, est la fausse-coupe apparente ; n o, n o, est la bonne coupe qui est enfoncée dans la plate-bande de la quantité m r de trois ou quatre pouces d'épaisseur, & occupe l'espace r s t. La figure 2. représente la clé, & la figure 3. un des autres voussoirs, où l'on voit une partie concave n r s t, propre à recevoir la partie convexe n r o t v de la clé, & une partie convexe n r o t v (figure 3.) propre à être reçue dans la cavité du voussoir prochain. (D)

FAUSSE-COUPE, s. f. en terme d'Orfévre, est une maniere de vase détaché, orné de ciselure, où la coupe d'un calice paroît être emboîtée & retenue.

FAUSSE-ENONCIATION, (Jurisprud.) est la même chose que faux-énoncé. Voyez ci-devant FAUX-ENONCE. (A).

FAUSSE-EQUERRE, s. f. (Coupe des pierres) on appelle ainsi ordinairement le compas d'appareilleur, quoiqu'il signifie en général un récipiangle, c'est-à-dire un instrument propre à mesurer l'ouverture d'un angle. Voyez EQUERRE. (D)

FAUSSE-ETRAVE, (Marine) c'est une piece de bois qu'on applique sur l'étrave en-dedans pour la renforcer. (Z)

FAUSSE-GOURMETTE, (Manége) Voyez GOURMETTE. (e)

FAUSSE-GOURME, (Maréchallerie) maladie plus dangereuse que la gourme même : elle attaque les chevaux qui n'ont qu'imparfaitement jetté. Voyez GOURME.

FAUSSES-LANCES ou PASSE-VOLANS, (Marine) Ce sont des canons de bois faits au tour : on les bronze afin qu'ils ressemblent aux canons de fonte verte ; & que de loin on croye le vaisseau plus fort & plus en état de défense : les vaisseaux marchands se servent quelquefois de cette petite ruse.

FAUSSE-MESURE, voyez MESURE.

FAUSSE-MONNOIE, voyez MONNOIE.

FAUSSE-NEIGE ou NAGE, terme de Riviere ; c'est une petite buche aiguisée par un bout, que l'on met entre les chantiers pour soûtenir la véritable neige.

FAUSSE-PAGE, (Imprimerie) Voyez PAGE.

FAUSSE-PLAQUE, terme d'Horlogerie ; il signifie en général une plaque posée sur la platine des piliers, & sur laquelle est fixé le cadran.

Dans les pendules, & même dans les montres angloises, cette plaque a de petits piliers, dont les pivots entrant dans la grande platine, forment entre ces deux plaques une espece de cage qui sert à loger la cadrature. Voyez CAGE.

Fausse-plaque se dit plus particulierement d'une espece d'anneau qui entoure la cadrature d'une montre à repétition ou à réveil : cet anneau s'appuie sur la platine des piliers, & porte le cadran, afin que les pieces de la cadrature se meuvent librement entre ces deux parties, & qu'elles ayent une épaisseur convenable. On donne à la fausse-plaque une hauteur suffisante qui, dans les repétitions ordinaires, est d'environ le tiers de la cage. Voyez la fig. 61. Pl. XI. de l'Horlog.

On donne encore ce nom à une espece de plaque en forme d'anneau peu épaisse, qui, dans les anciennes montres à la françoise, tenoit par des vis à la platine des piliers, & sur laquelle posoit le cadran. Quoique dans les montres d'aujourd'hui on l'ait supprimé, en donnant plus d'épaisseur à la platine des piliers, & en la creusant pour loger le cadran ; cependant le côté de cette platine, qui regarde le cadran, s'appelle encore la fausse-plaque. Voyez REPETITION, PLATINE, MONTRE, PENDULE, &c. (T)

FAUSSE-QUEUE, (Manége) Voyez QUEUE.

FAUSSE-QUILLE, (Marine) c'est une ou plusieurs pieces de bois qu'on applique à la quille par son dessous pour la conserver. (Z)

FAUSSE-QUINTE, est, en Musique, une dissonance appellée par les Grecs hemi-diapente, dont les deux termes sont distans de quatres degrés diatoniques, ainsi que ceux de la quinte juste, mais dont l'intervalle est moindre d'un semi-ton ; celui de la quinte étant de deux tons majeurs, d'un ton mineur, & d'un semi-ton majeur, & celui de la fausse-quinte seulement d'un ton majeur, d'un ton mineur, & de deux semi-tons majeurs. Si, sur nos claviers ordinaires, on divise l'octave en deux parties égales, on aura d'un côté la fausse-quinte comme si, fa, & de l'autre le triton, comme fa, si ; mais ces deux intervalles, égaux en ce sens, ne le sont, ni quant au nombre des degrés, puisque le triton n'en a que trois, ni dans la rigueur des rapports, celui de la fausse-quinte étant de 45 à 64, & celui du triton composé de deux tons majeurs, & un mineur, de 32 à 45.

L'accord de la fausse-quinte est renversé de l'accord dominant, en mettant la note sensible au grave. Voyez au mot ACCORD, comme il s'accompagne.

Il faut bien distinguer la fausse-quinte dissonance de la quinte-fausse, réputée consonnance, & qui n'est altérée que par accident. Voyez QUINTE. (S)

FAUSSE-RELATION, en Musique, voyez RELATION.

FAUSSES-RENES, (Manége) Voyez RENES.


FAVAGNANou FAVIGLIANA, (Géog.) Aegusa des anciens. Petite île d'Italie d'environ six lieues de tour dans la mer de Sardaigne, sur la côte occidentale de la Sicile, avec un fort appellé fort de Sainte-Catherine. Long. 30. 20. lat. 38. selon de Lisle. (D.J.)


FAVEURS. f. (Morale) Faveur, du mot latin favor, suppose plûtôt un bienfait qu'une récompense. On brigue sourdement la faveur ; on mérite & on demande hautement des récompenses. Le dieu Faveur, chez les mythologistes romains, étoit fils de la Beauté & de la Fortune. Toute faveur porte l'idée de quelque chose de gratuit ; il m'a fait la faveur de m'introduire, de me présenter, de recommander mon ami, de corriger mon ouvrage. La faveur des princes est l'effet de leur goût, & de la complaisance assidue ; la faveur du peuple suppose quelquefois du mérite, & plus souvent un hasard heureux. Faveur differe beaucoup de grace. Cet homme est en faveur auprès du roi, & cependant il n'en a point encore obtenu de graces. On dit, il a été reçu en grace. On ne dit point, il a été reçû en faveur, quoiqu'on dise être en faveur : c'est que la faveur suppose un goût habituel ; & que faire grace, recevoir en grace, c'est pardonner, c'est moins que donner sa faveur. Obtenir grace, c'est l'effet d'un moment ; obtenir la faveur est l'effet du tems. Cependant on dit également, faites-moi la grace, faites-moi la faveur de recommander mon ami. Des lettres de recommandation s'appelloient autrefois des lettres de faveur. Sévere dit dans la tragédie de Polieucte,

Je mourrois mille fois plûtôt que d'abuser

Des lettres de faveur que j'ai pour l'épouser.

On a la faveur, la bienveillance, non la grace du prince & du public. On obtient la faveur de son auditoire par la modestie : mais il ne vous fait pas grace si vous êtes trop long. Les mois des gradués, Avril & Octobre, dans lesquels un collateur peut donner un bénéfice simple au gradué le moins ancien, sont des mois de faveur & de grace.

Cette expression faveur signifiant une bienveillance gratuite qu'on cherche à obtenir du prince ou du public, la galanterie l'a étendue à la complaisance des femmes : & quoiqu'on ne dise point, il a eu des faveurs du roi, on dit, il a eu les faveurs d'une dame. Voyez l'article suivant. L'équivalent de cette expression n'est point connu en Asie, où les femmes sont moins reines.

On appelloit autrefois faveurs, des rubans, des gants, des boucles, des noeuds d'épée, donnés par une dame. Le comte d'Essex portoit à son chapeau un gant de la reine Elisabeth, qu'il appelloit faveur de la reine.

Ensuite l'ironie se servit de ce mot pour signifier les suites fâcheuses d'un commerce hasardé ; faveurs de Vénus, faveurs cuisantes, &c. Article de M. DE VOLTAIRE.

FAVEURS, (Morale & Galanterie) Faveurs de l'amour, c'est tout ce que donne ou accorde l'amour sensible à l'amour heureux ; ce sont même ces riens charmans qui valent tant pour l'objet aimé : c'est que tout ce qui vient de sa maîtresse est d'un grand prix ; la fleur qu'elle a cueillie, le ruban qu'elle a porté, voilà des thrésors pour celle qui les donne & pour celui qui les reçoit. Les faveurs de l'amour, toutes plus précieuses & plus aimables, se prêtent des secours & des plaisirs égaux ; c'est qu'elles ont toutes une valeur bien grande ; c'est que toûjours plus touchantes à mesure qu'elles se multiplient, elles conduisent enfin à celle qui les couronne & qui les rassemble. Parlerons-nous de ces mysteres, sur lesquels il n'y a que l'amour qui doit jetter les yeux ; instant le plus beau de la vie, où l'on obtient & où l'on goûte tout ce que peut donner de voluptueux & de sensible, la possession entiere de la beauté qu'on aime ? Ne disons rien de ces plaisirs, ils aiment l'ombre & le silence.

Les faveurs mêmes les plus legeres, doivent être secrettes ; il ne faut pas plus avoüer le bouquet donné, que le baiser reçu. Lisette attache une rose à la houlette de Daphnis : ce berger peut l'offrir aux yeux de ses rivaux jaloux ; mais aussi discret qu'il est heureux, Daphnis content joüit en secret de sa victoire : il n'y a que lui qui sait que Lisette a donné ; il n'y a qu'elle d'instruite de sa reconnoissance. Imitons Daphnis. Cet article est de M. DE MARGENCY.

FAVEUR, (Jurisp.) est une prérogative accordée à certaines personnes & à certains actes.

Par exemple, on accorde beaucoup de faveur aux mineurs, & à l'Eglise qui joüit des mêmes priviléges.

La faveur des contrats de mariage est très grande. On fait des donations en faveur de mariage, c'est-à-dire en considération du mariage.

Les principes les plus connus par rapport à ce qui est de faveur, sont que ce qui a été introduit en faveur de quelqu'un, ne peut pas être rétorqué contre lui ; que les faveurs doivent être étendues & les choses odieuses restraintes, favores ampliandi, odia restringenda. Voyez cod. lib. I. tit. xjv. l. 6. & ff. liv. XXVIII. tit. ij. l. 19.

On appelle jugement de faveur, celui où la considération des personnes auroit eu plus de part que la justice.

Il ne doit point y avoir de faveur dans les jugemens ; tout s'y doit régler par le bon droit & l'équité, sans aucune acception des personnes au préjudice de la justice : mais il y a quelquefois des questions si problématiques entre deux contendans dont le droit paroît égal, que les juges peuvent sans injustice se déterminer pour celui qui, par de certaines considérations, mérite plus de faveur que l'autre. (A)

FAVEUR, (mois de) Jurispr. Voyez MOIS DE FAVEUR.

FAVEUR, (Commerce) On appelle, en termes de Commerce, jours de faveur, les dix jours que l'ordonnance accorde aux marchands, banquiers & négocians, après l'échéance de leurs lettres & billets de change, pour les faire protester.

Ces dix jours sont appellés de faveur, parce que proprement il ne dépend que des porteurs de lettres de les faire protester dès le lendemain de l'échéance ; & que c'est une grace qu'ils font à ceux sur qui elles sont tirées, d'en différer le protêt jusqu'à la fin de ces dix jours. Voyez JOURS DE GRACE.

Le porteur ne peut néanmoins différer de les faire protester faute de payement au-delà du dixieme jour, sans courir risque que la lettre ne demeure pour son compte particulier.

Les dix jours de faveur se comptent du lendemain du jour de l'échéance des lettres, à la reserve de celles qui sont tirées sur la ville de Lyon, payables en payemens, c'est-à-dire qui doivent être protestées dans les trois jours après le payement échû, ainsi qu'il est porté par le neuvieme article du reglement de la place des changes de Lyon, du 2 Juin 1667.

Les dimanches & fêtes, même les plus solemnelles, sont compris dans les dix jours de faveur.

Le bénéfice des dix jours de faveur n'a pas lieu pour les lettres payables à vûe, qui doivent être payées si-tôt qu'elles sont présentées, ou faute de payement, être protestées sur le champ. Voyez LETTRES DE CHANGE. Dictionn. de Commerce, de Trév. & de Chambers. (G)

FAVEUR se dit aussi, dans le Commerce, lorsqu'une marchandise n'ayant pas d'abord eu de débit, ou même ayant été donnée à perte, se remet en vogue ou redevient de mode. Les taffetas flambés ont repris faveur. Dictionn. de Comm. de Trév. & Chambers. (G)

FAVEUR s'entend encore du crédit que les actions des compagnies de Commerce, ou leurs billets, prennent dans le public ; ou, au contraire, du discrédit dans lequel ils tombent. Dictionn. de Comm. (G)


FAVIENSS. m. pl. (Hist. anc.) nom qu'on donnoit à Rome à de jeunes gens qui dans les sacrifices offerts au dieu Faune, couroient par les rues d'une maniere indécente, & n'ayant qu'une ceinture de peau. Ils étoient d'une institution très-ancienne, qu'on fait remonter jusqu'à Romulus & à Rémus. Dictionn. de Trévoux & Chambers.


FAVISSES. f. terme d'Antiquaire. Favissa, fosse, ou plûtôt chambre, voûte soûterraine dans laquelle on garde quelque chose de précieux.

Ce mot paroît formé de fovissa, diminutif de fovea, fosse.

Les favisses, suivant Varron & Aulugelle, étoient la même chose que ce que les anciens Grecs & Romains appelloient thesaurus, & non archives & thrésor dans nos églises.

Varron dit que les favisses, ou plûtôt les flavisses, comme on les nommoit d'abord, étoient des lieux destinés à renfermer de l'argent monnoyé : quos thesauros, dit-il, graeco nomine appellaremus, Latinos flavissas dixisse, quod in eas non rude aes, argentumque, sed stata, signataque pecunia conderetur. C'étoit donc des dépôts où l'on conservoit les deniers publics, aussi-bien que les choses consacrées aux dieux.

Il y avoit des favisses au capitole ; c'étoient des lieux soûterrains, murés & voûtés, qui n'avoient d'entrée & de jour que par un trou qui étoit en-haut, & que l'on bouchoit d'une grande pierre.

Elles étoient ainsi pratiquées pour y conserver les vieilles statues usées qui tomboient, & les autres vieux meubles & ustensiles consacrés, qui avoient servi à l'usage de ce temple ; tant les Romains respectoient & conservoient religieusement ce qu'ils croyoient sacré. Catullus voulut abaisser le rez-de-chaussée du capitole, mais les favisses l'en empêcherent.

Festus en donne une autre idée, & dit que c'étoit un lieu proche des temples, où il y avoit de l'eau. Les Grecs l'appelloient , nombril, parce que c'étoit un trou rond. Aulugelle décrit ces favisses ; il les appelle citernes, comme Festus, mais apparemment parce qu'elles en avoient la figure. Ces deux notions ne sont pas fort difficiles à concilier : il est certain que le thrésor dans les temples des anciens grecs, étoit aussi une espece de citerne, de reservoir d'eau, de bain, ou de salle proche du temple, dans laquelle il y avoit un reservoir d'eau, où ceux qui entroient au temple se purifioient. Dictionnaire de Trévoux & Chambers. (G)


FAVORABLE(Marine) vent favorable ; c'est un vent qui porte vers l'endroit où l'on veut aller, ou à la route qu'on veut faire. Voyez VENT, ALISE, &c.


FAVORIFAVORITE, adject. m. & f. (Hist. & Morale) Voyez FAVEUR. Ces mots ont un sens tantôt plus resserré tantôt plus étendu. Quelquefois favori emporte l'idée de puissance, quelquefois seulement il signifie un homme qui plaît à son maître.

Henri III. eut des favoris qui n'étoient que des mignons ; il en eut qui gouvernerent l'état, comme le duc de Joyeuse & d'Epernon : on peut comparer un favori à une piece d'or, qui vaut ce que veut le prince. Un ancien a dit : qui doit être le favori d'un roi ? c'est le peuple. On appelle les bons poëtes les favoris des Muses, comme les gens heureux les favoris de la fortune, parce qu'on suppose que les uns & les autres ont reçu ces dons sans travail. C'est ainsi qu'on appelle un terrein fertile & bien situé le favori de la nature.

La femme qui plaît le plus au sultan s'appelle parmi nous la sultane favorite ; on a fait l'histoire des favorites, c'est-à-dire des maitresses des plus grands princes. Plusieurs princes en Allemagne ont des maisons de campagne qu'on appelle la favorite. Favori d'une dame, ne se trouve plus que dans les romans & les historiettes du siecle passé. Voyez FAVEUR. Article de M. DE VOLTAIRE.


FAYAL(Géog.) île de l'Océan Atlantique, l'une des Açores, d'environ 18 milles de longueur, appartenante aux Portugais, mais elle a d'abord été découverte & habitée par les Flamands. Voy. Mandeslo, voyage des Indes, liv. III. & Linschot. Elle est abondante en bétail, en poisson, & en pastel, qui seul y attire les Anglois : le principal lieu où l'on aborde, est la rade de Villa d'Orta. L'extrémité orientale de cette île, est par le 350 degré de longitude, & le milieu sous le 39 degré 30' de latitude, selon l'isolaire du P. Coronelli. (D.J.)


FAYENCES. f. (Art méch.) La fayence est originaire de Faenza en Italie. On dit que la premiere fayence qui se soit fabriquée en France, s'est faite à Nevers. On raconte qu'un italien, qui avoit conduit en France un duc de Nivernois, l'ayant accompagné à Nevers, apperçut en s'y promenant, la terre de l'espece dont on faisoit la fayence en Italie, qu'il l'examina, & que l'ayant trouvée bonne, il en ramassa, la prépara, & fit construire un petit four, dans lequel fut faite la premiere fayence que nous avons eue. On est alle dans la suite fort au-delà de ces premiers essais.

La terre propre à faire la fayence, est entre la glaise & l'argile ; quand elle manque en quelques endroits, on y supplée par un mélange d'argile & de glaise, ou de glaise & de sable fin, au défaut d'argile, il y faut toûjours une portion de sable, & l'argile en contient ; sans ce mélange, la fayence se fendroit. La qualité du sable varie, selon que la glaise est plus ou moins grasse. Si une seule terre est bonne, on la délaye dans des cuves ou poinçons pleins d'eau avec la rame. (Voyez Planches du Potier de terre & du Fayencier, cet instrument, fig. 10. il est très-bien nommé, & sa figure est à-peu-près la même qu'on voit à celle de nos Bateliers). On la fait ensuite passer par un tamis de crin grossier, & tomber dans une fosse. Voyez fig. 11.

La fosse est pratiquée en terre, sur deux piés & demi de profondeur, & sur une largeur proportionnée à la grandeur des lieux & à l'importance de la manufacture : les côtés en sont garnis de planches, & le fond pavé de briques ou de tuiles. Il y a des fabriquans qui répandent un peu de sable sur le fond, avant que d'y couler la terre ; par ce moyen on l'enleve & détache du fond plus facilement, lorsqu'elle est devenue assez dure. Pendant que l'eau, chargée de la terre, séjourne dans la fosse & y repose, l'eau s'évapore & la terre se dépose. Il y a des fosses où l'on n'attend pas l'évaporation de l'eau ; il y a des décharges ou des issues pratiquées au-dessus de la terre, par lesquelles on laisse écouler l'eau, quand la chûte ou le dépôt de la terre s'est fait : lorsqu'elle est devenue assez dure pour être enlevée, on la prend dans des vaisseaux ; ce sont des bassins, des soupieres, & autres vases biscuités & défectueux.

On place ces vaisseaux sur des planches en été ; dans l'hyver autour du four, pour en faire évaporer l'humidité. Quand l'eau en est assez égouttée, on retire la terre des vaisseaux ; on la porte dans une chambre profonde & quarrelée ; on l'y répand, & on la marche pié-nud jusqu'à ce qu'elle soit liante : on la met ensuite en mottes ou masses, plus ou moins considérables, selon les différens ouvrages qu'on en veut former. Plus on la laisse de tems en masse, avant que de l'employer, meilleure elle est : on peut l'y laisser jusqu'à deux ou trois mois.

La terre brune qui résiste au feu est plus maigre que celle de la fayence ordinaire : elle est faite moitié de terre glaise, moitié d'argile. Au défaut d'argile, on substitue un tiers de sable fin. Il faut avoir égard dans ce mélange à la nature de la terre glaise, & mettre plus ou moins de sable, selon qu'elle est plus ou moins grasse, & pareillement plus ou moins d'argile : il ne faut pas dans le mélange que l'argile ou la terre soit trop liquide ; trop de fluidité donneroit lieu au sable de se séparer de la terre, & comme il pese plus qu'elle, de se déposer : cela n'arrivera point, si le mélange a quelque consistance.

Pour bien mélanger, on doit passer les matieres dans des cuves séparées ; faire le mélange, & jetter ensuite le tout dans la fosse. Observez que plus la terre se cuira blanche, moins il lui faudra de blanc ou d'émail pour la couvrir.

Ceux qui veulent avoir une fayence bien fine, passent leur mélange ou leur terre par des tamis plus fins, & se servent de fosses d'environ seize à dix-huit pouces de profondeur, afin que leur terre se seche plus vîte.

Pour la faire passer par un tamis, il faut qu'elle soit beaucoup plus fluide, & par conséquent bien plus chargée d'eau ; il faut donc prendre quelque précaution pour en hâter la dessication, & celle que l'on prend consiste principalement dans la construction des fosses.

La terre étant préparée. comme nous venons de le dire, le tourneur monte sur le tour (voyez fig. 9. le tour du fayencier) ; la construction en est si simple, qu'il est plus facile de la concevoir par un coup d'oeil sur la figure, que sur une description ; & posant un de ses piés contre la traverse ou planche, il pousse la roue, il continue de la pousser jusqu'à ce qu'elle ait un mouvement assez rapide. Alors il prend une balle, motte, ou pain, qu'il jette sur la tête du tour ; il trempe ses mains dans l'eau ; il les applique ensuite sur la terre attachée à la tête du tour, la serrant contre peu-à-peu, & l'arrondissant ; il la fait ensuite monter en forme d'aiguille, puis il met le pouce sur le bout, il le presse & le fait descendre. C'est alors qu'il commence à ouvrir la terre avec le pouce, & à former l'intérieur de la piece. Pour la hauteur & la longueur, il la détermine avec une jauge. Si la piece est délicate, il l'égalise avec l'estoc (voyez cet instrument fig. 12.) c'est une portion de cercle, percée d'un oeil dans le milieu ; il est ou de bois ou de fer en mettant ses doigts en dedans de la piece, les plaçant contre ses parois, & appliquant l'estoc avec l'autre main contre les parois extérieures & à l'endroit correspondant aux doigts qui sont appliqués aux parois intérieures ; en montant & descendant la main & l'estoc en même tems, & serrant les parois entre l'estoc & ses doigts, il les rend unis, les égalise, & leur donne la forme convenable. Il prend après cela le fil de cuivre ; il s'en sert pour couper la piece, & la séparer de la tête du tour : il l'enleve avec ses deux mains, & la pose sur une planche : il travaille ensuite à une autre piece. Quand la planche est couverte d'ouvrage, il la met sur les rayons, afin de donner le tems aux pieces de s'essuyer & de se raffermir, afin de pouvoir être tournassées ou réparées. Il a soin que les pieces ainsi ébauchées ne deviennent pas trop seches. Pour prévenir cet inconvénient, on les met en tas dans un coffre, ou on les enveloppe d'un linge mouillé. Quand il y en a un nombre suffisant, alors il fait la tournasine, selon la piece. Si c'est une assiette, il met sur la tête du tour un morceau de terre molle ; il lui donne à-peu-près la forme du dedans de l'assiette, & le laisse sur la tête du tour jusqu'à ce que toutes les pieces de la même sorte soient tournassées. Pour faire prendre à ce morceau de terre molle la forme du dedans de l'assiette, il commence par l'ébaucher avec ses doigts, puis il le laisse sécher ; & quand il est un peu sec, il acheve de lui donner la forme la plus approchante du dedans d'une assiette, qui peut avec le tournasin (voyez fig. 13 cet instrument) : c'est une tringle de fer, dont les deux extrémités ont été recourbées en sens contraires, & applaties ; ces parties recourbées & applaties, sont tranchantes ; elles sont dans des plans à-peu-près paralleles, & quand l'une est en dessus de la tringle ou du manche, l'autre est en-dessous. Ce morceau de terre, d'une forme approchée (je dis approchée, car on observe de le faire un peu plus grand, afin qu'il puisse servir à toutes les pieces de la même sorte, quand même elles seroient un peu inégales), s'appelle la tournasine. La tournasine étant achevée, on tire plusieurs tas de marchandises ébauchées du coffre, qu'on porte sur la table du tour, puis l'ouvrier monte au tour, le fait aller comme pour ébaucher, prend une assiette, la renverse sur la tournasine, où il a soin qu'elle soit posée droite & horisontale ; il prend la tournasine : il en place le tranchant au milieu ou au centre du dessous de l'assiette, le faisant un peu entrer dans la terre ; & comme la roue est en mouvement ; l'instrument enleve en copeaux la terre raboteuse depuis le centre jusqu'au bord, en le conduisant de la main. Quand le tournasin est écarté du centre, l'ouvrier y pose le pouce & tient l'assiette en respect. De cette maniere, il ôte de la terre où il y en a de trop, & façonne la piece en-dehors, car la façon du dedans se donne en ébauchant. Cette seconde opération, que nous venons de décrire, s'appelle tournasser.

Quand la piece est tournassée, on la remet sur la planche, & on passe à un autre ; quand la planche est chargée, on la met sur les rayons, afin que les pieces sechent entierement ; c'est ce qu'on appelle le cru.

Quand il y aura assez de cru pour remplir le four, on l'encastre dans des gasettes ou especes de capsules, c'est-à-dire qu'on place dans une gasette autant de pieces qu'on en peut mettre les unes sur les autres, sans que le poids des supérieures écrase les inférieures.

Une gasette est un vase de terre cylindrique, qui a pour diametre la distance d'un trou à un autre trou dont la voûte inférieure du four est percée ; la hauteur est arbitraire, ainsi que l'épaisseur : elle a 6, 7, 8 lignes. Voyez fig. 15.

Quand les gasettes sont remplies, on les porte au four, & l'enfourneur les place dans le four, en commençant par la partie du mur qu'il a en face, ou qui est vis-à-vis la bouche ou le guichet. Quand il a fait un rang, il en fait un second sur le premier, & ainsi de suite jusqu'à la seconde voûte. Cela fait il recommence un autre rang concentrique à celui-ci, & il continue jusqu'à ce que le four soit plein.

On enfourne aussi en échappade ou en chapelle : en enfournant de cette maniere, on place plus de cru dans le four qu'avec les gasettes : mais dans ce cas, on fait faire des tuiles en quarré, dont les côtés soient égaux au diametre de la gasette ; on en coupe les quatre coins ; ensorte que les parties coupées étant rassemblées, elles couvriroient justement un des trous dont la voûte inférieure est percée. On se pourvoit de piliers de terre de plusieurs hauteurs, selon les pieces. On forme ces piliers sur la roue. Quand on a fait cuire au four & les tuiles coupées par les coins, & les piliers, on peut s'en servir de la maniere suivante. On enfourne le premier rang de gasette ; on en met, si l'on veut, deux ou trois rangs l'un sur l'autre ; puis on les couvre avec des tuiles ; & sur les tuiles où les bords se touchent, on place deux piliers ; on en place deux autres contre le mur de côté ; puis deux autres, dont les bouts portent sur les tuiles ; & l'on continue ainsi tout le long jusqu'à l'autre côté du four : ensuite on remplit de marchandise, le vuide entre les piliers. Cela fait, on place encore d'autres tuiles sur les piliers, & l'on réitere jusqu'à ce que le four soit rempli. Il y a des fabriquans qui n'employent que trois piliers, parce que les tuiles portent sur tous les trois, & qu'il est difficile de les faire porter sur quatre. Mais si on met sur le pilier qui ne se trouve pas d'égale hauteur avec les trois autres, un peu de terre molle, de cette terre dont on fait les piliers & les gasettes, & que l'on appuie la tuile dessus, elle portera également sur les quatre piliers, & cette manoeuvre vaudra mieux que l'autre. Il arrive quelquefois que ces tuiles sont chargées de marchandises pesantes, & que le four étant bien chaud, le bout des tuiles qui ne sont soûtenues que d'un pilier qui répond toujours au milieu de deux, plie & donne tems aux marchandises de se défigurer. Mais il n'y a rien à craindre avec quatre piliers. Voyez fig. 21, une coupe verticale du four avec un commencement de fournée en échappade ou en chapelle. Le four étant plein, on le bouche. L'on a soin d'y laisser une ouverture, afin de retirer les montres, & s'assurer quand les marchandises sont cuites. Les montres sont de petits vases qui servent à indiquer par leur cuisson. celle du reste des pieces enfournées.

Quand le four est bouché, on met le blanc au four, dans une fosse faite de sable, pour y être calciné & réduit en émail, & ceux qui font la belle fayence, y mettent aussi leur couverte à calciner. Voici une bonne composition pour la fayence ordinaire, telle que celle de Nevers. Prenez 100 livres de calciné, 150 de sable de Nevers, 25 de salin. Le salin, c'est le sel de verre. Quant au calciné, c'est un mélange de 20 livres d'étain fin, & 100 livres de plomb. On met le tout ensemble dans la fournette : on calcine, & l'on a une poudre blanche jaunâtre. Il ne faut pas que la fournette soit trop chaude ; il faut seulement que la matiere y soit tenue bien liquide : on la remue continuellement avec un rable de fer, jusqu'à ce qu'elle soit réduite en poudre, & d'une couleur tirant sur celle du soufre pâle. La fournette est une espece de petit fourneau de réverbere.

La cuisson de la fayence est très-difficile : elle demande de l'expérience. On commence par allumer un petit feu dans le foyer de la bouche. La bouche est une ouverture profonde, oblongue, antérieure au four à potier, & presque de niveau avec la premiere voûte du four ; c'est proprement le foyer du four. Voyez dans la figure 21. l'endroit où le feu est allumé. L'on fume les marchandises en entretenant le feu modéré pendant 6, 7, 8, 9, 10 heures, selon la qualité de la terre dont la marchandise est faite. On augmente le feu peu-à-peu, en l'avançant vers la premiere voûte du four. Quand on croit pouvoir augmenter le feu, on le fait du degré moyen entre le plus petit & le plus violent, en mettant des buches fendues en deux, en quatre, à travers la bouche. On entretient ce feu pendant deux ou trois heures, puis on couvre la bouche tout-à-fait. On donne grand feu, jusqu'à ce que les marchandises soient cuites, observant de ne pas conduire le feu irrégulierement, & de ne pas exciter la fougasse.

La fougasse est une grande & forte flamme excitée par un feu irrégulierement conduit & poussé avec trop de violence, qui passe subitement par les trous de la voûte, & qui gâte les marchandises. L'ignorance ou la négligence donne lieu à cet inconvénient ; il ne faut que laisser tomber le bois dans le foyer, avant que d'avoir perdu la plus grande partie de sa flamme.

On quitte le four au bout de trente ou de trente-six heures. Puis on défourne. Il y en a qui défournent en vingt ou vingt-quatre heures : c'est selon que la terre est plus ou moins dure à cuire. Quand on a défourné, on a soin de conserver les tuiles & les piliers, pour en faire encore usage. Quant aux vaisseaux fêlés, ils serviront à mettre secher la terre. Pour la bonne marchandise que l'on appelle biscuit ; on la portera à l'endroit du laboratoire, où elle doit recevoir le blanc ou l'émail.

Après avoir défourné, on descend dans la voûte d'en-bas, & l'on en enleve le blanc que la grande chaleur du four en feu a calciné, & réduit en un gâteau ou masse de verre blanc comme du lait, & opaque. On rompt le gâteau avec un marteau, & on l'épluche, c'est-à-dire qu'on ôte le sable qui y est attaché ; puis on l'écrase bien menu, & on le porte au moulin (voyez fig. 22. une coupe du moulin avec son auge, sa meule, & son axe ou sa manivelle), où il y a de l'eau, selon la quantité de blanc qu'il peut contenir. On met le moulin en mouvement, & l'on y verse du blanc peu-à-peu, jusqu'à ce qu'il y en ait assez ; & l'on continue à tourner le moulin, qui est fort rude. Si le moulin est grand, on y employe cinq à six hommes pour engrener : au bout d'une heure de travail, 4 hommes suffiront, puis 3 ; puis au bout de quatre heures, un homme seul suffira. On continue ce travail jusqu'à ce que le blanc soit moulu aussi fin que la farine : pour s'assûrer s'il est assez menu, on en prend une goutte tandis que le moulin est en mouvement ; on la laisse tomber sur l'ongle du pouce gauche, on frotte avec le pouce droit ; & si l'on ne sent rien de rude, c'est signe qu'il est assez broyé. Quand on quitte le moulin ou le soir ou à dîner, on tourne la meule trois ou quatre tours avec toute la vîtesse possible, & on l'arrête tout-court : alors personne ne la touche que celui qui doit la faire aller, sans quoi on exposeroit, en tournant la roue, la matiere à se prendre & à se durcir ; on auroit ensuite beaucoup de peine à faire aller le moulin ; on seroit même quelquefois obligé d'enlever la plus grande partie de la matiere, ce qui deviendroit dispendieux par la perte du tems. On auroit de la peine à concevoir pourquoi en tournant trois ou quatre tours avec vîtesse, on empêche le blanc de se prendre. J'avois crû d'abord qu'en tournant ainsi très-rapidement, on forçoit les parties les plus fluides à se séparer des grossieres & à monter au-dessus d'elles ; d'où cherchant ensuite à descendre, elles arrosoient continuellement ces parties grossieres, se remêloient avec elles, & entretenoient la fluidité, qui auroit cessé bien promtement, si on n'avoit pris cette précaution de les séparer & de les faire monter par un mouvement rapide. Je pensois que, si on les eût laissé mêlées, elles se seroient séparées d'elles-mêmes ; & qu'au lieu de se trouver sur les parties grossieres, elles seroient descendues au-dessous, & que les parties grossieres se seroient prises. Un homme intelligent à qui je proposai ce phénomene à expliquer, m'en donna une autre raison qui peut être meilleure. Il me dit que dans les tours rapides qu'on faisoit faire à la roue avant que d'enrayer, les matieres montoient en abondance entre la meule & l'auge ; que c'étoit cette seule abondance de matiere dont la dessication étoit lente, qui les empêchoit de prendre & de se durcir ; & que le même phénomene arrivoit à ceux qui porphyrisent les couleurs, ces ouvriers ayant d'autant plus de peine à séparer la molette du marbre, qu'il y a moins de couleur sur le marbre.

Il faut que le blanc soit fort fin, parce qu'il en sera plus beau sur la marchandise ; & que les surfaces en étant plus multipliées, il en couvrira d'autant plus de pieces. Le blanc étant bien broyé, on le vuidera du moulin dans une cuve plus grande ou plus petite, selon la quantité qu'on en aura, & le nombre des pieces à tremper : on le remuera, pour le rendre également liquide, tant au fond qu'à la surface ; s'il étoit trop épais, on le rendra fluide en y ajoûtant de l'eau. On prend ensuite une piece de biscuit, on la plonge dans le blanc, on l'en retire promtement, laissant égoutter le superflu du blanc dans la cuve : la piece trempée se sechera sur le champ, on grattera un peu le blanc avec l'ongle ; si on le trouvoit trop épais, on ajoûteroit encore de l'eau au blanc dans la cuve, & l'on remueroit comme auparavant. On feroit ensuite un nouvel essai, en trempant un autre vaisseau. On continuera de tremper les vaisseaux les uns après les autres, & on les arrangera sur la planche. Dans le cas où le blanc fût trop clair, on le laisseroit reposer, & on ôteroit ensuite le superflu de l'eau. Une observation qu'il faut faire, c'est que quand le biscuit est déjà blanc & qu'il est bien cuit, il ne demande pas que le blanc soit si épais ; c'est le contraire si le biscuit est rouge, on se regle là-dessus. Une autre observation non moins importante, & qui peut avoir lieu dans la porcelaine, c'est que quand le biscuit est d'une extrème dureté, on prend de la terre ; on en prépare un lait d'argile, en la détrempant claire, & en donnant lieu au sable dont elle est mêlée, de tomber au fond de l'eau ; on sépare la partie la plus tendre & la plus fine, & on en donne une couche aux pieces, soit par immersion, soit à la brosse ; ce qui forme une assiette excellente à l'émail : sans cette assiette l'émail ondulera & couvrira mal. Cette manoeuvre est très-délicate ; les Chinois l'ont pratiquée dans quelques-unes de leurs porcelaines, où l'on distingue très-bien trois substances différentes, le biscuit, la couverte, & la ligne mince d'assiette qui est entre le biscuit & la couverte, & qui leur sert pour ainsi dire de gluten.

Toutes les pieces étant trempées & prêtes à être enfournées, on a des gasettes de la même figure que les premieres (voyez fig. 15.), mais d'une grandeur proportionnée à celle des pieces. Ces gasettes sont percées en trois endroits de rangs de trous paralleles & en triangle. La base du triangle est tournée vers la base de la gasette, & l'angle regarde le haut de ce vaisseau. Ces rangs de trous sont deux à deux. Par les trois trous d'en-bas, on passe trois pernettes ou prismes de terre (figure 14.), dont le bout de chacune entre en-dedans de la gasette, de neuf lignes ou environ. Sur ces trois extrémités de pernettes on pose une assiette ou un plat ; on place trois autres pernettes dans les trous qui sont au dessus des précédentes ; on y pose un second plat, & l'on continue ainsi jusqu'à ce que la gasette soit pleine. On remplit de même les autres, & on les enfourne comme ci-devant. On peut cuire dans le même four & dans la même fournée, le crû aussi-bien que le biscuit émaillé. S'il arrive que la terre soit trop dure à cuire, on met le crû en-bas ou sur la planche du four, & le biscuit émaillé en-haut : au contraire si la terre n'est pas dure, on met l'émaillé en-bas & le biscuit en-haut. Il est bon de savoir que si le biscuit est trop cuit, il ne prendra plus le blanc ; c'est pourquoi l'on place ordinairement le crû en-haut, à moins que la terre ne soit extraordinairement dure à cuire.

Les gasettes (fig. 15.) sont faites ou au tour ou au moule ; on leur donne, dans l'un & l'autre cas, l'épaisseur, la largeur & la hauteur convenables. La plûpart des fabriquans les font faire sans fond, mais leur laissent seulement un bord d'environ neuf à dix lignes de largeur.

Pour faire les gasettes au moule, il faut avoir un moule à tuile, & un autre en rond ou en ovale pour les façonner. Il y a des gasettes de soixante pouces en diametre, de vingt & de quatorze. Si on les vouloit de quatorze pouces de diametre sur autant de hauteur, le moule pour la tuile devroit être de quarante-quatre pouces de tour (parce que la terre prend retrait), d'environ quatorze pouces de longueur dans oeuvre, & de sept lignes de profondeur ou à-peu-près. On pose le moule sur une table unie ; on répand dessus un peu de sable sec & fin, & on le remplit de terre qu'on serre bien avec la main : s'il y en a trop, on enleve le superflu avec un fil d'archal ou de cuivre ; après quoi on le repasse avec une latte ou couteau, afin de l'égaliser par-tout. On enleve ensuite le moule, & la tuile reste. Alors on prend l'autre moule qui est bâti de cerceaux, comme ceux avec lesquels on fait les tambours (voyez figure 16.) ; il doit avoir quatorze pouces en diametre, & la même hauteur que la tuile ; un bâton placé en-travers à sa partie supérieure, lui sert d'anse. On place sur les parois extérieures du rond, la tuile, de sorte que les bords de la tuile & ceux du rond ne s'excedent pas ; puis avec une main, on éleve un bout de la tuile, & on la presse contre le rond ; & en tournant, les deux bouts de la tuile se rencontreront : alors on place une main où ils se rencontrent, & l'autre vis-à-vis : on enleve le rond avec la tuile, & on les pose sur une planche ronde. Là on consolide les deux bouts de la tuile ensemble, on porte le tout sur la planche ronde, & on le glisse à terre : on retire ensuite le moule, & l'on recommence.

Quand les gasettes sont un peu durcies, alors on fait les trous à pernettes. Pour cet effet on a une planche percée triangulaire (voyez figure 17.), dont les trous soient à une distance les uns des autres, telle que cette distance soit du moins égale à la hauteur d'une assiette ; puis avec un perçoir triangulaire de fer ou de bois, mais le fer vaut mieux (voyez figure 18.), la planche étant placée contre les parois de la gasette, on ouvre des trous égaux & triangulaires, en passant le perçoir par les trous de la planche d'une main, & en soûtenant de l'autre main la surface de la gasette : cela fait, on recommence la même chose en deux autres endroits de la gasette, afin que chaque plat ou assiette puisse être posée sur les angles de trois pernettes. Il faut que les pieces posent sur ces angles, parce qu'ainsi elles ne sont touchées des trois pernettes qu'en trois points ; qu'elles chauffent également par-tout ; & que s'il arrive à l'émail de couler, l'adhésion n'est rien. C'est pour empêcher cette adhésion qu'on n'apperçoit point d'émail ou de couverte à la partie inférieure des pieces sur laquelle elles sont posées dans le four. Cela fait, on met la gasette à sécher.

Ces gasettes étant faites & biscuitées, de même que les pernettes, qui ne sont qu'un prisme triangulaire fait de bonne terre, on fait les pernettes ; les pernettes se font à la main, mais on peut aussi les faire au moule. Voyez fig. 14. Quand ces pernettes sont cuites, on les ajuste dans les trous des gasettes ; quand les gasettes sont encastrées, on les enfourne, & avec elles des marchandises en échappades, comme j'ai déjà dit.

Mais la plus grande partie des fayences sont peintes : voici comment on les colore.

Bleu : on prend le meilleur safre, on le met dans un creuset ; on couvre le creuset d'une tuile qui résiste au feu ; on met le tout sous le four pour y être calciné : quand le four est froid, on retire le creuset. On prend autant de smalt (voy. SMALT), & on broye le tout ensemble, jusqu'à ce que le mélange soit aussi fin que le blanc, & l'on conserve cette couleur pour en faire usage.

Rouge : le plus bel ocre jaune calciné deux à trois fois dans le four où l'on cuit les marchandises, pilé & broyé, donnera cette couleur.

Jaune : la terre de Naples bien broyée & délayée.

Autre jaune : 4 livres mine de plomb ou de plomb rouge, 2. de cendre de plomb, 2. de sable blanc, d'ocre rouge, ou d'ocre jaune, calciné & réduit en poudre ; 2. d'antimoine crû mis en poudre, 1. de verre blanc ou crystal, aussi mis en poudre : mêlez, faites calciner doucement, faites fondre ensuite, pilez, broyez.

Vert : 2 livres vert d'ardoise, 1. limaille d'épingles, 1. minium, 1. verre blanc : mettez en poudre, mélangez, faites fondre, broyez, &c.

Autre vert : 1. de jaune, 1. de bleu : mêlez, broyez.

En unissant ces deux couleurs on aura différens verts, selon que l'on mettra plus ou moins de jaune, la quantité de bleu restant la même.

Autre vert : 4. de bouteilles cassées, 1 1/2 vert d'ardoises, 1 1/2 de limaille d'épingles, 1. de soude d'Alicant ou de Varech : mettez en poudre, mêlez, faites fondre.

Brun : calcinez l'ardoise deux fois sur le four, mettez-la en poudre, prenez-en 2 parties ; 2. de poudre de bouteilles cassées, 1. de chaux en poudre, 1. de soude, & 4 onces de Périgueux : mêlangez, faites fondre, &c.

Autre : 3. de minium ou mine de plomb, 1/2. de sable d'Anvers, 1. d'ocre rouge, & 4 onces de Périgueux.

Bleu violet : 1. de potasse, 3/4. sable blanc, 2. de blanc à biscuit, mais sec ; 8 onces de safre, 1 once de manganese : mettez en poudre, faites fondre, &c.

Les couleurs étant ainsi préparées, on les employe à l'eau.

Quand l'assiette a été trempée dans le blanc, & qu'elle est seche, le peintre la prend, & y trace la figure qu'il veut : quant au trait rond, il se sert pour le tracer d'une tournette. Voyez la tournette, fig. 19. Il place l'assiette sur la tête de la tournette ; il la met en mouvement avec la main, observant que le centre de la tête de la tournette réponde bien au centre de la piece : cela fait, il la touche du pinceau, & la tournette fait le trait.

Outre que ceux qui se piquent de faire la belle fayence, font passer leur terre au tamis fin, comme nous avons dit, ils employent aussi des couleurs & un blanc meilleurs.

Blanc fin : tirez le sel de soude, comme nous dirons à l'article de la VERRERIE ; prenez 50 parties de ce sel, 80. de beau sable blanc pur & net, réduisez le sel en poudre, mêlangez avec le sable ; faites calciner le mélange dans la fournette, comme s'il s'agissoit de faire du crystal : cela fait, mettez en poudre en le pilant ; passez au tamis ; prenez 50. d'étain fin, autant de plomb ; calcinez comme ci-dessus, broyez. Passez au tamis, ajoûtez ces calcinés en semble ; ajoûtez 1 de la plus belle potasse blanche, 3 onces & 2 gros de manganese de Piémont, préparée comme nous le dirons à l'article VERRERIE ; mêlez le tout, passez au crible, faites fondre, épluchez, broyez comme le blanc. Une livre de ce blanc équivaudra à deux livres de blanc ordinaire.

Il faut, au reste, faire une expérience de ce blanc en petit, parce que si le sable étoit tendre à fondre, comme celui de Nevers, il en faudroit ajoûter davantage.

On pourroit faire le blanc avec la soude même, sans en tirer le sel : il suffiroit d'ajoûter à la composition sur chaque 100 livres, 8 onces de manganese ; mais comme les Fayenciers ne sont point dans l'usage de la manganese pour le blanc, ils diront peut-être qu'elle rendra l'émail ou brun ou noirâtre : mais qu'ils en fassent l'expérience en petit avant que de rien prononcer ; la violence du feu détruit toutes les couleurs accidentelles & toutes les saletés.

Autre blanc à l'angloise : 150 livres de varech, ou de la soude qui se fait sur les côtes de la Normandie ; 100. de beau sable blanc : ajoûtez 18 livres d'étain & 54. de plomb, calcinés ensemble ; 12 onces de manganese préparée comme pour le crystal : mélangez, mettez fondre dans le feu, &c.

Autre de Hollande : 50. de sable bien net : 15. de potasse, 20. de soude. Quand la soude aura été mise en poudre, on ajoûtera 6 onces de manganese ; on mêlangera, on calcinera comme pour le crystal ; on pilera, passera au tamis ; on ajoûtera 20 liv. d'étain, 20 de plomb calcinés ensemble : mêlangez, faites fondre dans le four, &c.

Couleurs fines pour peindre la fayence : prenez du meilleur bol arménien, calcinez trois fois, broyez ; prenez 12 livres de blanc fin réduit en poudre, 8 onces de safre ainsi préparé, 1 gros d'aes ustum mis en poudre : mêlangez, mettez sous le four dans un grand creuset à fondre ; laissez refroidir le creuset, rompez-le pour avoir la matiere ; épluchez cette matiere des écailles du creuset ; pilez, broyez, & vous aurez un très-beau bleu.

Vert : prenez de l'écaillemine ou limaille d'épingles pilée, mettez au creuset, couvrez avec une tuile ; mettez sur un fourneau crû un peu de charbon, allumez à l'entour, puis mettez dans la cheminée & augmentez le feu peu-à-peu, jusqu'à ce que le creuset soit couvert ; continuez pendant deux heures ; laissez refroidir, pilez, broyez, gardez pour l'usage.

Prenez aussi l'écaille qui tombe de l'enclume des Serruriers, sans ordure ; pilez, broyez, & gardez pour l'usage.

Prenez du blanc en poudre 8, 5 d'écaillemine préparée : 1 gros de paille de fer préparée : mêlez, faites fondre, &c.

Pourpre commun : 6 de blanc en poudre, 3 onces 1/2 de manganese : mêlez, faites fondre, &c.

Jaune : 6. de blanc en poudre : 5 onces de tartre rouge de Montpellier ; réduisez en poudre : 1 gros 36 grains de manganese préparée : mêlez, mettez dans un grand creuset, à cause de l'ébullition : faites comme ci-dessus.

Brun : 6. de blanc commun en poudre, 3 onces de Périgueux, 1/2 de safre : mêlez, & faites comme ci-dessus.

Noir : 6. de blanc commun en poudre, 3 onces de safre non calciné, 2 de manganese, 2 onces de Périgueux, 1/2 once de paille de fer : mêlez, faites fondre, &c.

De ces couleurs mélangées on obtiendra toutes les autres.

Couverte : la couverte n'est autre chose qu'une sorte de beau crystal tendre. Prenez trente livres de litharge, 12 de potasse, 18 de beau sable blanc ; ajoûtez 2 onces d'arsenic blanc en poudre ; faites fondre au four : cela fait, épluchez comme le blanc, pilez, broyez.

Ceci donne un vernis brillant, & fait couler le blanc. Il faut que cela soit bien broyé & bien liquide, & l'on s'en sert de la maniere suivante.

On a une brosse ou aspersoire (voyez figure 20.) ; on la trempe dans la couverte, qui est fluide comme l'eau ; on l'a tient de la gauche, & avec les doigts de la main droite on tire le crin vers soi, en le laissant aller ; on asperge ou arrose la piece : on répete la même chose. Mais en Hollande on tient le vaisseau couvert de blanc, & peint, sur la paume de la main gauche, & l'aspersoir de l'autre main, & l'on répand la couverte dessus, en le secoüant.

Autre couverte blanche : prenez 4 livres de cendres de plomb, 2 livres de cendres d'étain ou de potée, & une bonne poignée de sel commun ; faites fondre le tout jusqu'à ce qu'il se vitrifie, & formez-en des gâteaux pour l'usage.

Couverte jaune : prenez de cendres de plomb, du minium & de l'antimoine, de chacun une partie ; de cailloux calcinés & broyés, deux parties ; une partie de sel gemme ou sel commun : broyez, faites fondre, & procédez du reste comme à la couverte précédente.

Ou prenez 6 livres de cendres de plomb, d'antimoine & de moulée d'ouvriers en fer, de chacun 1 livre ; de sable 6 livres : faites fondre, &c.

Couverte verte : prenez deux parties de sable, trois parties de cendres de plomb, des écailles de cuivre à volonté : faites vitrifier. Ajoûtez, si vous voulez, une partie de sel, la matiere en fondra plus aisément ; le vert sera plus ou moins foncé, selon le plus ou le moins d'écailles de cuivre.

Couverte bleue : prenez du sable blanc ou des cailloux, réduisez-les en poudre fine ; ajoûtez égale quantité de cendres de plomb, & un tiers de partie de bleu d'émail : faites fondre, formez des gâteaux, & gardez-les pour l'usage.

Ou prenez 6 livres de cendres de plomb, 4 de sable blanc bien pur, 2 de verre de Venise, une demi-livre ou trois quarterons de safre, & une bonne poignée de sel, & procédez comme ci-dessus.

Couverte violette : prenez cendre de plomb une partie, sable pur trois parties, bleu d'émail une partie, manganese un huitieme d'une partie, & procédez comme ci-dessus.

Couverte brune : prenez verre commun & manganese, de chacun une partie ; de verre de plomb deux parties, & achevez comme pour les autres.

Couverte noire ou foncée : prenez deux parties de magnésie, de bleu d'émail une partie, de cailloux calcinés, de cendres de plomb & de chaux une partie & demie, & achevez comme ci-dessus.

Couverte singuliere : prenez de minium & de cailloux calcinés parties égales, réduisez-les en poudre fine, mettez le mélange en fusion, & formez des gâteaux.

Couverte de couleur ferrugineuse : prenez deux parties de cendres de plomb ; de cendres de cuivre, & de verre commun, ou de caillou blanc, une partie ; & procédez comme ci-devant.

Les compositions suivantes sont de Kunckel, qui les a rassemblées dans son traité de la Verrerie ; elles lui ont été communiquées par ceux qui de son tems travailloient en Hollande à la fayence. Il lui en coûta beaucoup de peines & de dépenses pour les apprendre des ouvriers qui en avoient toûjours fait mystere. Il les a vûes pratiquer, & il en a éprouvé lui-même un grand nombre. Voyez la traduction que M. le baron d'H.... nous a donnée de l'ouvrage de Kunckel.

Massicot ou base de la couverte blanche : prenez du sable fin, lavez-le avec soin ; mettez sur 100 livres de sable, 44 livres de soude & 30 livres de potasse ; calcinez le tout, & vous aurez le massichot ou massicot.

Autre préparation du massicot : prenez 100 livres du premier, 80 livres de chaux d'étain, 10 livres de sel commun : faites calciner le mélange à trois différentes reprises.

Autre couverte de la chaux d'étain : prenez 100 livres de plomb, 33 livres d'étain : faites calciner, & vous aurez ce que l'on nomme la matiere fine pour la couverte blanche.

Autre couverte meilleure : prenez 40 livres de sable bien pur, 75 liv. de litharge ou cendre de plomb, 26 livres de potasse, 10 livres de sel commun, & faites calciner le mélange.

Autre couverte : prenez 50 livres de sable pur, 70 livres de litharge ou cendres de plomb, 30 livres de potasse, 12 livres de sel commun, & calcinez le mélange.

Autre couverte : prenez sable pur 48 livres, cendres de plomb 60, potasse 20, sel marin 8, calcinez le mélange.

Autre couverte : prenez sable pur 10 livres, cendres de plomb 20, sel marin 10. Ces couvertes communes sont, comme on voit, à-peu-près les mêmes.

On couvre les vaisseaux de ces compositions fluides, on les peint ensuite de la couleur qu'on veut, & on les place dans les gasettes, comme nous avons dit plus haut, & les gasettes dans le fourneau.

Email blanc : prenez 2 livres de plomb ; 1 liv. d'étain & un peu plus ; calcinez le mélange, réduisez-le en cendres : prenez de ces cendres 2 parties ; de sable blanc ou de caillou calcinés, ou de morceaux de verre blanc, 1 partie ; 1/2 partie de sel : mêlez : mettez à recuire dans un fourneau, faites fondre, & vous aurez un beau blanc.

Autre blanc : prenez de plomb une livre & 1/2, calcinez : prenez 8 parties de ces cendres, de caillou & de sel calcinés 4 parties ; faites fondre, &c.

Autre : prenez de plomb 3 livres, d'étain 1 ; faites calciner : prenez de cette chaux 2 parties, de sel 3 parties, de cailloux purs 3 parties ; faites fondre, &c.

Autre : prenez de plomb 4 livres, d'étain 1 livre ; réduisez en chaux : prenez de cette chaux 8 parties, de caillous 7 parties, de sel 14 parties ; faites fondre, &c.

Fondant pour mettre la couverte en fusion : prenez de tartre calciné 1 partie, de caillou & de sel chacun 1 partie : passez le mélange sur les vaisseaux, quand la couverte prendra mal.

Autre fondant : prenez tartre calciné à blancheur & de caillou de chacun 1 partie ; faites fondre ; mettez en gâteau ; pulvérisez : prenez de cette poussiere 1 partie, de cendres de plomb 2 ; faites fondre.

Autre : prenez de tartre calciné 1 partie, de cendres de plomb & d'étain 1 partie, de caillou 1 partie, de sel deux ; faites fondre le mélange.

Couverte blanche, qu'on portera même sur des vaisseaux de cuivre : prenez de plomb 4 livres, d'étain 3, de caillou 4, de sel 1, de verre de Venise 1 ; faites fondre.

Autre : prenez d'étain 1, de plomb 6 ; faites calciner : prenez de cette chaux 12, de caillou calciné 14, de sel 8 ; faites fondre par deux fois.

Autre : prenez de plomb 2, d'étain 1 ; calcinez : prenez de la chaux, de sel, & de caillou, de chacun 1 ; faites fondre, & la couverte sera très-belle.

Autre : prenez de plomb 3, d'étain 1, de sel 3, de tartre calciné 4 ; faites fondre, & formez des gâteaux.

Autre : prenez d'étain 1, de plomb 5, de verre de Venise 1, de tartre calciné 1/4, &c.

Autre meilleure : prenez d'étain 1 & 1/2, de plomb 1 & 1/2, de sel 1, de verre de Venise 1/4, &c.

Autre : prenez de plomb 4, d'étain 1 & 1/2, de caillou calciné 3, de sel 2, &c.

Blanc pour peindre sur un fond blanc : prenez un peu d'étain bien pur, enveloppez-le d'argille ou de terre, mettez-le dans un creuset, calcinez, cassez le creuset, vous en tirerez une chaux ou cendre blanche : servez-vous de cette cendre pour peindre ? les figures que vous en tracerez, viendront beaucoup plus blanches que le fond.

Il faut observer sur toutes les couvertes blanches qui précedent, qu'il faut sur-tout que le plomb & l'étain ayent été bien calcinés, & que le mélange, quand on y ajoûtera du sel & du sable, soit remis encore à calciner pendant douze ou seize heures.

Couvertes jaunes : prenez d'étain 2, d'antimoine 2, de plomb 3, ou de chacun égale quantité ; calcinez ; faites vitrifier ensuite : cette couverte sera belle & très-fusible.

Autre jaune : prenez de minium 3, de poudre de brique 2, de cendre de plomb 2, de sable 1 ; d'une des couvertes blanches qui précedent 1, d'antimoine 2 ; faites calciner, & mettez ensuite en fusion.

Autre jaune citron : prenez de minium 3, de poudre de brique bien rouge 3 & 1/2, d'antimoine 1 ; mettez à calciner jour & nuit pendant deux à trois jours, au fourneau de verrerie ; fondez ensuite.

Autre jaune : prenez cendres de plomb & étain calcinés ensemble, 7 parties, d'antimoine 1, & faites fondre.

Autre : prenez de verre blanc 4, d'antimoine 1, de minium 3, de mâchefer 1/2, faites fondre.

Autre : prenez de moulée 4, de minium 4, d'antimoine 2 ; mêlez & broyez, mais ne mettez pas le mélange en fusion.

Autre : prenez de caillou 16, de limaille de fer 1, de litharge 24 ; faites fondre.

Jaune clair : prenez de minium 4, d'antimoine 3, du mélange des cendres de plomb & d'étain 8, de verre 3 ; faites fondre.

Jaune d'or : prenez de minium 3, d'antimoine 2, de safran de Mars 1 ; faites fondre ensemble, pulvérisez ; faites fondre derechef, réiterez le tout jusqu'à quatre fois.

Autre : prenez de minium & d'antimoine de chacun 23, de rouille de fer 1/2 ; faites fondre à quatre à cinq reprises différentes.

Autre : prenez de cendres de plomb 8, de cailloux 6, de jaune d'ocre 1, d'antimoine 1, de verre blanc 1 ; calcinez, & ensuite faites fondre.

Autre : prenez cendres de plomb, de cailloux blancs chacun 12, de limaille de fer 1 ; faites fondre à deux reprises.

Tous ces jaunes donneront des nuances & une fusibilité différentes, si, quand ils auront été mis en fusion, on les fait recuire, le broyement même y fera.

Couverte verte sur un fond blanc : prenez des cendres de cuivre 2 parties, d'une des couvertes jaunes à volonté 2 ; mettez en fusion deux fois, & peignez legerement, pour que la couleur ne soit pas foncée.

Autre : prenez verd de montagne 1, de limaille de cuivre 1, de minium 1, de verre de Venise 1 ; faites fondre ; vous pourrez vous en servir aussi sans l'avoir mis en fusion.

Autre : prenez de minium 2, de verre de Venise 2, de limaille de cuivre 1 ; faites fondre.

Autre : prenez de verre blanc 1, de limaille de cuivre & de minium de chacun 1 ; faites fondre, broyez : prenez ensuite 2 parties de ce mélange broyé, & une de verd de montagne.

Autre : prenez d'une des couvertes jaunes précédentes, ajoûtez d'une des couvertes bleues qui suivront 1 ; mêlez & broyez.

En mêlant le bleu & le jaune, on aura différentes nuances de verd.

Couverte bleue : prenez cendres de plomb 1, cailloux pulvérisés 2 ; sel 2, tartre calciné à blancheur 1, de verre blanc ou de Venise 1/2, de safre 1/2 ; faites fondre, éteignez dans l'eau, remettez en fusion, & éteignez encore, & ainsi de suite plusieurs fois. Observez la même regle pour toutes les compositions où il entrera du tartre, sinon elles seront trop chargées de sel, & la couleur n'en sera ni belle ni durable ; calcinez aussi le mélange pendant deux fois 24 heures, au fourneau de Verrerie.

Autre : prenez de tartre une livre, de litharge ou cendres de plomb 1/4 de livre, de safre une demi-once, de beau caillou pulvérisé 1/4 de livre ; faites fondre, & procédez comme ci-dessus.

Autre : prenez de plomb 12, d'étain 1, réduisez-les en chaux ; ajoûtez de sel 5, de cailloux pulvérisés 5, de safre 1, de tartre & de verre de Venise de chacun 1 ; procédez pour la calcination comme ci-dessus, & faites ensuite fondre le mélange.

Autre : prenez de tartre 2, de sel 2, de cailloux 1, de litharge & de safre de chacun 1 ; achevez comme ci-dessus.

Autre : prenez de litharge 1, de sable 3, de safre 1, ou au défaut de safre, d'émail bleu 1.

Autre : prenez de litharge 2, de cailloux & de safre de chacun 1/4 ; broyez & faites fondre.

Autre : prenez de litharge 4, de cailloux 2, de safre 1 ; faites calciner, & faites fondre.

Autre : prenez de litharge 4, de cailloux pulvérisés 3, de safre 1, de tartre 1/2, de verre blanc 1 ; faites fondre, & achevez comme ci-dessus.

Bleu violet : prenez de tartre 12, de cailloux & de safre de chacun 12 ; achevez comme ci-dessus.

Autre : prenez d'étain 4 onces, de litharge 2 onces, de cailloux pulvérisés 5 onces, ajoûtez une demi-dragme de magnésie, & achevez comme ci-dessus.

Tous les procédés qu'on vient de donner ont été éprouvés.

Couverte rouge : prenez d'antimoine 3, de litharge 3, de rouille de fer 1 ; broyez, & gardez pour l'usage.

Autre : prenez d'antimoine 2, de litharge 3, de safran de Mars calciné 1 ; achevez comme ci-dessus.

Autre : prenez du verre blanc, réduisez-le en poudre très-fine ; prenez du vitriol calciné ou rouge, ou plûtôt le caput mortuum, de l'huile de vitriol ; édulcorez avec l'eau, mêlez avec le verre broyé, peignez, & faites ensuite recuire votre ouvrage pour faire sortir le rouge.

Autre d'un brun pourpre : prenez de litharge 15, de cailloux pulvérisés 18, de magnésie 1, de verre blanc 15 ; broyez, & faites fondre.

Couverte brune : prenez de litharge & de cailloux de chacun 14, & de magnésie 2, & faites fondre.

Autre : prenez de litharge 12, de magnésie 1 ; faites fondre.

Autre couverte brune sur fond blanc : prenez de magnésie 2, de minium & de verre blanc de chacun 1 ; faites fondre deux fois.

Couverte de couleur de fer : prenez de litharge 15 ; de sable & de caillou 14, de cendres de cuivre 5 ; faites calciner & fondre.

Autre semblable : prenez de litharge 12, de cailloux 7, de cendres de cuivre 7, & achevez comme ci-dessus.

Couverte noire : prenez de litharge 8, de limaille de fer 3, de cendre de cuivre 3, de safre 2 ; faites fondre ; & si vous voulez la couleur plus noire, ajoûtez du safre.

Tous ces procédés sont d'artistes différens, & aucun ne donne la même nuance ; il n'est donc pas superflu d'en avoir indiqué un si grand nombre. Il n'y a pas de circonstances où il importe plus d'avoir le choix. D'ailleurs Kunckel, dont on connoît l'exactitude dans le manuel & l'art expérimental, assûre positivement qu'ils réussissent tous.

Si on en desire savoir davantage, nous avons quelque espérance de pouvoir satisfaire le lecteur à l'article Porcelaine. Voyez l'article PORCELAINE.


FAYENCIERS. m. celui qui fait ou qui vend des fayences.

Il y en a une communauté à Paris sous le nom de marchands Verriers, maîtres Couvreurs de flacons &c. bouteilles en osier, fayences, &c. Ce sont ces marchands à qui l'on donne communément le nom de Fayenciers. Voyez VERRIER.


FAYMI-DROICT(Jurispr.) dans la coûtume de Solle, tit. ij. art. 8. tit. x. art. 2. & tit. xviij. art. 1, signifie la basse-justice fonciere & de semi-droit qui appartient aux seigneurs de fief, caviers & fonciers sur leurs fivatiers & sujets qui leur doivent cens, rente, ou autre devoir. (A)


FAZIou FASIN, s. m. pl. (Forges) c'est de la cendre mêlée de terre & de petites branches d'arbre & d'herbe, que le charbonnier ramasse autour de son fourneau, où elle s'est formée des cuites précédentes, & dont il se sert pour faire une couverture au fourneau qu'il acheve de construire, & auquel il mettra le feu après qu'il sera couvert. Voyez l'article CHARBON.


FEFO, FOé, (Hist. d'Asie) idole adorée sous différens noms par les Chinois idolâtres, les Japonois, & les Tartares. Ce prétendu dieu, le premier de leurs dieux qui soit descendu sur la terre, reçoit de ces peuples le culte le plus ridicule, & par conséquent le plus fait pour le peuple.

Cette idolâtrie née dans les Indes près de mille ans avant Jesus-Christ, a infecté toute l'Asie orientale ; c'est ce dieu que prêchent les bonzes à la Chine, les fakirs au Mogol, les Talapoins à Siam, les lamas en Tartarie ; c'est en son nom qu'ils promettent une vie éternelle, & que des milliers de prêtres consacrent leurs jours à des exercices de pénitence qui effrayent la nature humaine : quelques-uns passent leur vie nuds & enchaînés ; d'autres portent un carreau de fer qui plie leur corps en deux, & tient leur tête toujours baissée jusqu'à terre. Ils font accroire qu'ils chassent les démons par la puissance de cette idole ; ils operent de prétendus miracles : ils vendent au peuple la rémission des péchés ; en un mot leur fanatisme se subdivise à l'infini. Cette secte séduit quelquefois des mandarins ; & par une fatalité qui montre que la superstition est de tous les pays, quelques mandarins se sont fait tondre en bonzes par piété.

Ils prétendent qu'il y a dans la province de Fokien près la ville de Funchuen, au bord du fleuve Feu, une montagne qui représente leur dieu Fo, avec une couronne en tête, de longs cheveux pendans sur les épaules, les mains croisées sur la poitrine, & qu'il est assis sur ses piés mis en croix ; mais il suffiroit de supposer que cette montagne, comme beaucoup d'autres, vûe de loin & dans un certain aspect, eût quelque chose de cette prétendue figure, pour sentir que des imaginations échauffées y doivent trouver une parfaite ressemblance. On voit ce qu'on veut dans la Lune ; & si ces peuples idolâtres y avoient songé, ils y verroient tous leur idole. Voyez SUPERSTITION & FANATISME. Art. de M(D.J.)


FEAGES. m. (Jurispr.) dans sa signification propre, est un contrat d'inféodation, ou plûtôt c'est la tenure en fief : c'est pourquoi on dit bailler à féage ou à féager, c'est-à-dire inféoder, donner en fief. Coûtume de Bretagne, art. 358 & 359.

Dans l'ancienne coûtume de Bretagne, féage est pris, mais improprement, pour l'héritage même tenu en fief. Voyez les articles 59 & 60. Mais dans l'article 300 de la même coûtume on lit ces termes, pur féage de noble fief ; & il est parlé de celui qui fait le féage, ce qui dénote que l'on a entendu la tenure en foi, ou la foi même.

Bien & féage noble, dans la coûtume d'Anjou, art. 31, & dans celle du Maine, art. 36, signifie un héritage tenu en fief. (A)


FÉALadj. (Jurispr.) en latin fidelis, est une épithete que le roi donne ordinairement à ses vassaux, aux principaux officiers de sa maison, & aux officiers de ses cours. L'étymologie de ce terme vient de la foi que ces vassaux & officiers étoient tenus de garder au roi, à cause de leur bénéfice, fief, ou office. On disoit en vieux langage celtique, la fé, pour la foi, & de fé, on a formé féal, fidel, feauté, fidélité.

Les Leudes qui sous la premiere & la seconde race étoient les grands du royaume, étoient aussi indifféremment qualifiés de fideles, d'où est venu le titre de féaux que l'on a conservé à tous les grands vassaux & officiers de la couronne.

Le titre d'amé est ordinairement joint à celui de féal, soit dans les ordonnances, édits, & déclarations, soit dans les autres lettres de grande ou de petite chancellerie : mais le titre de féal est beaucoup plus distingué que celui d'amé ; le roi donne celui-ci à tous ses sujets indifféremment ; au lieu qu'il ne donne le titre de féal qu'aux vassaux & officiers de la couronne, & autres officiers distingués, soit de la robe ou de l'épée. Toutes les lettres que le roi envoye au parlement, contiennent cette adresse : A nos amés & féaux les gens tenans notre cour de parlement. Il en est de même à l'égard des autres cours. (A)


FEARNES(Géog.) petite ville d'Irlande dans Leinstershire, avec un évêché suffragant de Dublin, à dix-huit lieues S. de ladite ville. Long. 11. 6. lat. 52. 32. (D.J.)


FÉBRICITANTadj. pris subst. (Med.) on se sert de ce mot pour désigner les malades dans lesquels la fievre est la lésion de fonctions dominante. C'est principalement dans les hôpitaux que l'on employe le terme de fébricitans, pour distinguer les differentes sortes de malades : ainsi on dit la salle des fébricitans, la salle des blessés, &c. (d)


FÉBRIFUGEadj. pris subst. (Med. Thérapeut.) febrifuga, antifebritia ; on donne en géneral ces épithetes à tout médicament employé directement pour faire cesser la fievre, ou pour en détruire la cause & les effets.

Ainsi on ne qualifie pas de fébrifuges les purgatifs dont on use dans le traitement des fievres ; parce qu'ils ne sont pas ordinairement censés agir directement contre le vice qui les a produites & les entretient, mais pour préparer les voies aux autres sortes de médicamens qui sont particulierement jugés propres à cet effet : tels que la plûpart des amers, & le quinquina principalement, qui est regardé comme spécifique à cet égard.

Ce sont donc ces derniers, auxquels l'usage soûtenu par l'expérience ou le préjugé, a attribué spécialement la qualité de fébrifuge, sur-tout pour ce qui regarde les fievres intermittentes ; mais bien improprement, puisqu'on peut la trouver dans tous les moyens, quels qu'ils soient, qui peuvent être employés efficacement contre la cause des lésions de fonctions, en quoi consiste la fievre, de quelque nature qu'elle puisse être, soit continue, soit intermittente.

En effet quel est le fébrifuge, même le plus sûr spécifique en ce genre, qui opere aussi promtement, pour faire cesser la fievre, qu'un émétique, un cathartique placés à propos ? Cependant ces remedes évacuans ne sont jamais compris au nombre des fébrifuges : on ne cherche communément ceux-ci que dans la classe des altérans.

Or comme le mouvement accéléré, soit absolu, soit respectif, dans l'exercice des fonctions vitales, qui est le signe pathognomonique de la fievre, est le plus souvent le seul instrument que la nature mette en usage pour détruire la cause morbifique, & qui la détruise en effet, souvent même sans qu'il suive aucune évacuation, en agissant comme simple altérant ; ne pourroit-on pas conséquemment regarder à juste titre le mouvement, l'action des solides, des fluides, en un mot l'agitation fébrile, comme le premier & le plus universel des fébrifuges ? Mais on n'a peut-être pas encore bien généralement des idées justes à ce sujet : on confond le plus souvent les effets de la fievre, c'est-à-dire les mouvemens extraordinaires qui la caractérisent, avec la cause même qui rend ces mouvemens nécessaires. Voyez EFFORT (Econ. anim.) On n'a encore trop communément en vûe que les matieres médicinales, lorsqu'il s'agit de fébrifuges dans la Medecine pratique.

C'est par conséquent sous cette restriction, que pour se conformer aux idées les plus reçûes, il devroit être ici question de cette sorte de remede, s'il étoit possible d'en traiter d'une maniere méthodique : mais ce seroit induire en erreur, que de proposer des genres & des especes de fébrifuges ; ils ne sont pas susceptibles d'une pareille division, à moins que l'on n'en fasse une qui réponde à celle des genres & des especes de fievre ; que l'on n'indique ceux qui conviennent aux différentes natures de fievre : mais alors c'est tomber dans le cas de faire l'exposition de la méthode, de traiter la fievre en général & toutes ses différences en particulier, ce qui n'est pas de cet article : ainsi il faut recourir au mot FIEVRE, où se trouve, dans le plus grand détail dont soit susceptible cet ouvrage, & d'une maniere qui n'y laisse rien à desirer, tout ce qui peut être dit concernant les différentes curations de toutes les diverses affections qui sont comprises sous ce mot.

Voyez aussi toutes les généralités concernant les remedes évacuans, comme les articles VOMITIF, PURGATIF, SUDORIFIQUE, DIURETIQUE, &c. concernant les altérans, comme les articles APERITIF, ASTRINGENT, ANODYN, &c. En un mot presque toutes les classes, tous les genres de remedes tant diététiques, chirurgicaux, que pharmaceutiques, & les moraux même, peuvent fournir des fébrifuges différens, selon la différence des causes de la fievre, selon qu'elle dépend du vice des solides ou de celui des fluides, qu'elle est simple ou compliquée, qu'elle est occasionnée par des affections du corps, ou par celles de l'ame : ainsi on peut dire que le ressort des fébrifuges n'est guere différent de la Thérapeutique entiere ; parce qu'il n'est presque point de cause morbifique qui ne puisse être ou devenir celle de la fievre immédiatement ou par accident.

Telle est l'idée que l'on peut donner des fébrifuges en général.

Quant aux médicamens particuliers auxquels on attribue préférablement à tous autres la qualité de fébrifuge, voyez AMER (Mat. med.), CENTAUREE, CASCARILLE, &c. mais sur-tout QUINQUINA ou KINA, qui est le fébrifuge par excellence. (d)


FÉBRILEadj. pris subst. (Medecine) se dit de ce qui a rapport à la fievre, comme la cause fébrile, c'est-à-dire ce qui produit la fievre : on appelle aussi fébrile, ce qui est l'effet de la fievre, comme le froid fébrile, la chaleur fébrile, le délire fébrile, le vomissement, la diarrhée, &c. fébriles, c'est-à-dire les symptomes tels & tels produits par la fievre. Voyez FIEVRE. (d)


FEBRUAou FEBRUATA, (Mytholog.) c'est le surnom de Junon regardée comme déesse des purifications, & comme présidant à la délivrance des femmes dans les douleurs de l'enfantement. Les fébruales ou fébrues, fêtes célébrées en Février, lui étoient consacrées. Voyez l'article suivant.

FEBRUA ou FEBRUES, s. f. pl. (Hist. anc.) c'est-à-dire purification, est le nom d'une fête que les Romains célébroient au mois de Février, pour les manes des morts. Voyez MANES.

On y faisoit des sacrifices, & on rendoit les derniers devoirs aux ames des défunts, dit Macrobe, Satur. l. I. c. xiij. & c'est de cette fête que le mois de Février prit son nom. Voyez FEVRIER.

On ne sait point au juste quel étoit le but de ces sacrifices : Pline dit qu'on les faisoit pour rendre les dieux infernaux propices aux morts, plûtôt que pour les appaiser (comme quelques modernes semblent le croire), & qu'ils s'offroient à ces dieux. Ce qui confirme ce sentiment, est que Pluton est surnommé Februos. Ils duroient douze jours.

Ce mot est fort ancien dans la langue latine, où dès l'origine de Rome on disoit februa pour purification, & februare pour purifier. Varron nous apprend, de ling. l. V. qu'il venoit de Fabius. Vossius & plusieurs autres croyent qu'il étoit formé de ferveo, j'ai chaud, parce que les purifications se faisoient par le feu ou avec l'eau chaude. Quelques-uns remontent plus haut, & font descendre ce mot de phar ou phavar ; qui en syriaque & en arabe signifient la même chose que ferbaet, efferbait, & peut-être a-t-il eu dans ces langues le sens de purifier ; car ce verbe phavar, signifie en arabe préparer un certain mets particulier à une femme en couche, pour chasser l'arriere-faix & autres impuretés qui restent dans la matrice après l'enfantement ; de même que les Romains ont donné le nom de februa à la divinité, qui, selon eux, délivroit les femmes de ces mêmes impuretés. Ovide, Fast. l. II. v. 4. dit qu'anciennement februa signifioit de la laine, & que ce nom fut donné aux purifications, parce qu'on s'y servoit de laine. Dictionn. de Trévoux & Chambers. (G)


FECAL(MATIERE), Medecine. Les Medecins donnent ce nom aux excrémens du ventre, dont l'évacuation se fait par le fondement, au marc des alimens mêlé avec la partie grossiere des sucs digestifs qui n'ont pas été susceptibles d'entrer dans la composition du chyle. Voyez EXCREMENT, DEJECTION. Il a été traité au long de ce qui a rapport à ce sujet, dans ce dernier article. (d)


FECESS. f. pl. (Pharmacie, Chimie) On appelle en Chimie & en Pharmacie feces ; le sédiment qui se forme sous une liqueur qui a fermenté comme le vin, la biere, le cidre, &c. c'est ce que tout le monde connoît sous le nom de lie. Voyez LIE DE VIN. Ce nom se donne aussi aux matieres non dissoutes qui troublent les infusions, les décoctions, & qui se précipitent ou s'affaissent par le repos, ou qu'on sépare du liquide par la voie de la filtration ou de la clarification avec le blanc-d'oeuf. Voyez FILTRATION, CLARIFICATION.

On appelle aussi feces, la partie colorante verte qui trouble les sucs exprimés des plantes ; cette partie est encore plus connue en Pharmacie sous le nom particulier de fécule. Voyez FECULE, SUC.

FECES ou LIE D'HUILE, amurca. Voyez LIE D'HUILE. (b)


FÉCIAou FÉCIALIEN, s. m. (Hist. rom.) fetialis ou fecialis ; nom d'un officier public chez les anciens Romains, dont le principal ministere étoit de déclarer la guerre ou de négocier la paix.

Je glisse sur l'origine inconnue du mot fécial, pour rapporter uniquement l'étymologie qu'en donne Festus, laquelle, quoique très-recherchée, est encore moins ridicule que celles de Plutarque, de Varron, & de nos modernes. Festus la tire du verbe ferio, je frappe, parce que ferire foedus ; signifie faire un traité ; de sorte qu'il faut, selon notre grammairien, qu'on ait dit par abus fecialis pour ferialis. Passons à l'histoire.

Les féciaux furent institués au nombre de vingt : on les choisissoit des meilleures familles, & ils composoient un collége fort considérable à Rome. Denys d'Halicarnasse ajoûte que leur charge, qu'il nomme sacerdoce, ne finissoit qu'avec la vie ; que leur personne étoit sacrée comme celle des autres prêtres ; que c'étoit à eux à écouter les plaintes des peuples qui soûtenoient avoir reçu quelque injure des Romains, & qu'ils devoient, si les plaintes étoient réputées justes, se saisir des coupables & les livrer à ceux qui avoient été lésés ; qu'ils connoissoient du droit des ambassadeurs & des envoyés ; qu'ils faisoient les traités de paix & d'alliance ; & qu'enfin ils veilloient à leur observation.

Ce détail est très-instructif, & de plus prouve deux choses : la premiere, qu'il y avoit quelque rapport entre les féciaux de Rome & les officiers que les Grecs appelloient érénophylaques, c'est-à-dire conservateurs de la paix : la seconde, que nos anciens hérauts d'armes ne répondent point à la dignité dont jouissoient les féciaux. Voyez HERAUT D'ARMES.

L'an de Rome 114, dit Tite-Live, Rome vit ses frontieres ravagées par les incursions des Latins, & Ancus Martius connut par sa propre expérience, que le throne exige encore d'autres vertus que la piété ; cependant pour soûtenir toûjours son caractere, avant que de prendre les armes, il envoya aux ennemis un héraut ou officier qu'on appelloit fécialien. Ce héraut tenoit en main une javeline ferrée pour preuve de sa commission.

Armé de cette javeline, il se transportoit sur les frontieres du peuple dont les Romains croyoient avoir droit de se plaindre. Dès qu'il y étoit arrivé, il reclamoit à haute voix l'objet que Rome prétendoit qu'on avoit usurpé sur elle, ou bien il exposoit d'autres griefs, & la satisfaction que Rome demandoit pour les torts qu'elle avoit reçûs : il en prenoit Jupiter à témoin en ces termes, qui renfermoient une terrible imprécation contre lui-même : " Grands dieux ! si c'est contre l'équité & la justice que je viens ici au nom du peuple romain demander satisfaction, ne souffrez point que je revoye jamais ma patrie ". Il repétoit les mêmes termes à l'entrée de la ville & dans la place publique.

Lorsqu'au bout de 33 jours Rome ne recevoit point la satisfaction qu'elle avoit demandée, le fécial alloit une seconde fois vers le même peuple, & prononçoit publiquement les paroles suivantes : " Ecoutez, Jupiter, & vous Junon ; écoutez Quirinus, écoutez dieux du ciel, de la terre, & des enfers : je vous prens à témoin qu'un tel peuple (il le nommoit) refuse à tort de nous rendre justice ; nous délibérerons à Rome dans le sénat sur les moyens de l'obtenir ".

En arrivant à Rome il prenoit avec lui ses collegues, & à la tête de son corps il alloit faire son rapport au sénat. Alors on mettoit la chose en délibération ; & si le plus grand nombre de suffrages étoit pour déclarer la guerre, le fécial retournoit une troisieme fois sur les frontieres du même pays, ayant la tête couverte d'un voile de lin, avec une couronne de verveine par-dessus ; là il prononçoit en présence au moins de trois témoins, la formule suivante de déclaration de guerre. " Ecoutez Jupiter, & vous Junon ; écoutez Quirinus, écoutez dieux du ciel, de la terre, & des enfers : comme ce peuple a outragé le peuple romain, le peuple romain & moi, du consentement du sénat, lui déclarons la guerre ". Après ces mots, il jettoit sur les terres de l'ennemi un javelot ensanglanté & brûlé par le bout, qui marquoit que la guerre étoit déclarée ; & cette cérémonie se conserva long-tems chez les Romains.

On voit par cette derniere formule que nous a conservé Tite-Live, que le roi n'y est point nommé, & que tout se faisoit au nom & par l'autorité du peuple, c'est-à-dire de tout le corps de la nation.

Les historiens ne s'accordent point sur l'institution des féciaux ; mais soit qu'on la donne à Numa, comme le prétendent Denys d'Halicarnasse & Plutarque, soit qu'on aime mieux l'attribuer à Ancus Martius, conformément à l'opinion de Tite-Live & d'Aulugelle, il est toûjours très-vraisemblable que l'un ou l'autre de ces deux princes ont tiré l'idée de cet établissement des anciens peuples du Latium ou de ceux d'Ardée ; & l'on ne peut guere douter qu'il n'ait été porté en Italie par les Pélasges, dont les armées étoient précédées par des hommes sacrés, qui n'avoient pour armes qu'un caducée avec des bandelettes.

Au reste, Varron remarque que de son tems les fonctions des fécialiens étoient entierement abolies, comme celles des hérauts d'armes le sont parmi nous.

Celui qui sera curieux de recourir sur ce sujet aux sources mêmes, peut se satisfaire dans Tite-Live, déc. 1. liv. I. c. xxjv. Cicéron, liv. II. des lois ; Aulugelle, liv. XVI. ch. jv. Denys d'Halicarnasse, liv. II. Plutarque, vie de Numa ; Ammien Marcellin, l. XIX. ch. j. Diodore de Sicile, liv. VII. ch. ij. & parmi les modernes, Rosinus Ant. Rom. lib. III. c. xxj. Struvius Ant. Rom. synt. chap. xiij. Pitisci, lexicon, &c. Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.


FÉCONDadj. (Littérature) est le synonyme de fertile quand il s'agit de la culture des terres : on peut dire également un terrein fécond & fertile ; fertiliser & féconder un champ. La maxime qu'il n'y a point de synonymes, veut dire seulement qu'on ne peut se servir dans toutes les occasions des mêmes mots. Voyez DICTIONNAIRE, ENCYCLOPEDIE, NONYMENYME. Ainsi une femelle de quelqu'espece qu'elle soit n'est point fertile, elle est féconde. On féconde des oeufs, on ne les fertilise pas. La nature n'est pas fertile, elle est féconde. Ces deux expressions sont quelquefois également employées au figuré & au propre. Un esprit est fertile ou fécond en grandes idées. Cependant les nuances sont si délicates qu'on dit un orateur fécond, & non pas un orateur fertile ; fécondité, & non fertilité de paroles ; cette méthode, ce principe, ce sujet est d'une grande fécondité, & non pas d'une grande fertilité. La raison en est qu'un principe, un sujet, une méthode, produisent des idées qui naissent les unes des autres comme des êtres successivement enfantés, ce qui a rapport à la génération. Bienheureux Scuderi, dont la fertile plume ; le mot fertile est-là bien placé, parce que cette plume s'exerçoit, se répandoit sur toutes sortes de sujets. Le mot fécond convient plus au génie qu'à la plume. Il y a des tems féconds en crimes ; & non pas fertiles en crimes. L'usage enseigne toutes ces petites différences. Article de M. DE VOLTAIRE.


FÉCONDATIONS. f. (Economie animale) on appelle ainsi la faculté prolifique, la fécondité réduite en acte, le moment de la conception, celui où toutes les conditions requises de la part de l'animal mâle & de la femelle, respectivement, concourent dans celle-ci & commencent à y opérer les changemens, les mouvemens, en un mot, les effets nécessaires pour la génération. Voyez GENERATION.

Ainsi la fécondation regarde proprement l'animal femelle, dans lequel se fait la conception, la formation du foetus, du petit animal ordinairement de la même espece que celle du mâle & de la femelle qui ont coopéré pour sa génération. Voyez GROSSESSE, pour les femmes, IMPREGNATION, pour les autres animaux. Voyez aussi FOETUS. (d)


FÉCONDITÉS. f. (Mythol. Médaill. Littérat.) divinité romaine, qui n'étoit autre que Junon : les femmes l'invoquoient pour avoir des enfans, & se soûmettoient volontiers pour en obtenir, à une pratique également ridicule & obscene. Lorsqu'elles alloient à ce dessein dans le temple de la déesse, les prêtres du temple les faisoient deshabiller, & les frappoient sur le ventre avec un foüet qui étoit fait de lanieres de peau de bouc.

Quelquefois on confond la fécondité avec la déesse Tellus, & alors elle est représentée nue jusqu'à la ceinture, & à demi-couchée par terre, s'appuyant du bras gauche sur un panier plein d'épis & autres fruits, auprès d'un arbre ou sep de vigne qui l'ombrage, & de son bras droit elle embrasse un globe ceint du zodiaque, orné de quelques étoiles ; c'est ainsi qu'elle est représentée dans quelques médailles de Julia Domna ; dans d'autres, c'est seulement une femme assise, tenant de la main gauche une corne d'abondance, & tendant la droite à un enfant qui est à ses genoux ; enfin, dans d'autres médailles c'est une femme qui a quatre enfans, deux entre ses bras & deux debout à ses côtés : voilà sans-doute le vrai symbole de la fécondité.

Au reste, Tacite rapporte que les Romains pousserent la flaterie envers Néron jusqu'à ériger un temple à la fécondité de Poppée ; mais cet historien nous raconte lui-même bien d'autres traits de flaterie ; c'est un vice qui n'a point de bornes sous les tyrans & les despotes. Voyez FLATERIE. Article de M(D.J.)

FECONDITE, s. f. (Econom. anim.) c'est la faculté politique, la disposition dans l'homme & dans les animaux mâles & femelles à satisfaire à toutes les conditions requises (respectivement au sexe de chaque individu) pour l'ouvrage de la génération, pour la production de son semblable.

Comme il est nécessaire en traitant de cette disposition entant que lésée, d'exposer en quoi elle consiste dans l'état de perfection ; il est jugé convenable, pour éviter la répétition, de renvoyer aux articles où il sera question du défaut de fécondité, ce qu'il y a à dire sur cette faculté, & les conditions qu'elle exige pour être réduite en acte : ainsi voyez IMPUISSANCE, pour ce qui regarde le sexe masculin ; STERILITE, pour ce qui est du féminin. Voyez surtout GENERATION. (d)


FÉCULES. f. (Pharmacie) On appelle fécule, une poudre blanche assez semblable à l'amydon, qui se separe du suc exprimé de certaines racines, & se précipite à la maniere des feces.

Les racines dont on tire communément les fécules, sont la bryone, l'iris nostras, & le pié-de-veau. Voyez ces différens articles.

On attribuoit autrefois à ces fécules les vertus médicinales des racines dont on les retiroit. Zwelfer a le premier combattu cette erreur : il dit dans ses notes sur la pharmacopée d'Augsbourg, que les fécules ne sont rien autre chose que des poudres subtiles farineuses, privées du suc végétal, qui n'ont conséquemment aucune efficacité, aucune vertu. Dans son appendix ad animadversiones, il appelle les fécules un médicament inutile & épuisé, inutile & effetum medicamenti genus. Qui pourra croire, ajoûte-t-il, qu'une racine que l'on a épuisée de son suc par l'expression, ait encore les vertus qu'elle avoit auparavant ? or les fécules sont dans ce cas ; elles ne different point du reste de la racine que l'on rejette comme inutile, & conséquemment on doit les bannir de l'usage médicinal.

Nous pensons aujourd'hui comme Zwelfer : on ne garde plus les fécules dans les boutiques, & les Medecins ne les demandent plus.

On donne aussi quelquefois le nom de fécules, à ces feces vertes qui se séparent des sucs exprimés des plantes lorsqu'on les purifie. Voyez Partie colorante verte des plantes, au mot VEGETAL. (b)


FÉCULENCES. f. (Medecine) Les Medecins se servent quelquefois de ce terme, pour désigner la matiere sédimenteuse des urines. Voyez URINE, SEDIMENT. (d)


FÉERIES. f. On a introduit la férie à l'opéra, comme un nouveau moyen de produire le merveilleux, seul vrai fond de ce spectacle. Voyez MERVEILLEUX, OPERA.

On s'est servi d'abord de la magie. Voyez MAGIE. Quinault traça d'un pinceau mâle & vigoureux les grands tableaux des Medée, des Arcabonne, des Armide, &c. les Argines, les Zoradïes, les Phéano, ne sont que des copies de ces brillans originaux.

Mais ce grand poëte n'introduisit la férie dans ses opéra, qu'en sous-ordre. Urgande dans Amadis, & Logistille dans Roland, ne sont que des personnages sans intérêt, & tels qu'on les apperçoit à peine.

De nos jours le fond de la férie, dont nous nous sommes formés une idée vive, légere & riante, a paru propre à produire une illusion agréable, & des actions aussi intéressantes que merveilleuses.

On avoit tenté ce genre autrefois ; mais le peu de succès de Manto la fée, & de la Reine des Peris, sembloit l'avoir décrédité. Un auteur moderne, en le maniant d'une maniere ingénieuse, a montré que le malheur de cette premiere tentative ne devoit être imputé ni à l'art ni au genre.

En 1733, M. de Moncrif mit une entrée de féerie dans son ballet, de l'empire de l'Amour ; & il acheva de faire goûter ce genre, en donnant Zelindor roi des Silphes.

Cet ouvrage qui fut représenté à la cour, fit partie des fêtes qui y furent données après la victoire de Fontenoy. Voyez FETES DE LA COUR.

MM. Rebel & Francoeur qui en ont fait la musique, ont répandu dans le chant une expression aimable, & dans la plûpart des symphonies un ton d'enchantement qui fait illusion : c'est presque partout une musique qui peint, & il n'y a que celle-là qui prouve le talent, & qui mérite des éloges. (B)


FÉESS. f. (Belles-Lettr.) termes qu'on rencontre fréquemment dans les vieux romans & les anciennes traditions ; il signifie une espece de génies ou de divinités imaginaires qui habitoient sur la terre, & s'y distinguoient par quantité d'actions & de fonctions merveilleuses, tantôt bonnes, tantôt mauvaises.

Les fées étoient une espece particuliere de divinités qui n'avoient guere de rapport avec aucune de celles des anciens Grecs & Romains, si ce n'est avec les larves. Voyez LARVES. Cependant d'autres prétendent avec raison qu'on ne doit pas les mettre au rang des dieux ; mais ils supposent qu'elles étoient une espece d'êtres mitoyens qui n'étoient ni dieux ni anges, ni hommes ni démons.

Leur origine vient d'Orient, & il semble que les Persans & les Arabes en sont les inventeurs, leur histoire & leur religion étant remplies d'histoires de fées & de dragons. Les Perses les appellent peri, & les Arabes ginn, parce qu'ils ont une province particuliere qu'ils prétendent habitée par les fées ; ils l'appellent Gimnistan, & nous la nommons pays des fées. La reine des fées, qui est le chef-d'oeuvre du poëte anglois Spencer, est un poëme épique, dont les personnages & les caracteres sont tirés des histoires des fées.

Naudé, dans son Mascurat, tire l'origine des contes des fées, des traditions fabuleuses sur les parques des anciens, & suppose que les unes & les autres ont été des députés & des interpretes des volontés des dieux sur les hommes ; mais ensuite il entend par fées, une espece de sorcieres qui se rendirent célébres en prédisant l'avenir, par quelque communication qu'elles avoient avec les génies. Les idées religieuses des anciens, observe-t-il n'étoient pas à beaucoup près aussi effrayantes que les nôtres, & leur enfer & leurs furies n'avoient rien qui pût être comparé à nos démons. Selon lui, au lieu de nos sorcieres & de nos magiciennes, qui ne font que du mal, & qui sont employées aux fonctions les plus viles & les plus basses les anciens admettoient une espece de déesses moins malfaisantes, que les auteurs latins appelloient albas dominas : rarement elles faisoient du mal, elles se plaisoient davantage aux actions utiles & favorables. Telle étoit leur nymphe Egerie, d'où sont sorties sans-doute les dernieres reines fées, Morgane, Alcine, la fée Manto de l'Arioste, la Gloriane de Spencer, & d'autres qu'on trouve dans les romans anglois & françois ; quelques-unes présidoient à la naissance des jeunes princes & des cavaliers, pour leur annoncer leur destinée, ainsi que faisoient autrefois les parques, comme le prétend Hygin, ch. clxxj & clxxjv.

Quoiqu'en dise Naudé, les anciens ne manquoient point de sorcieres aussi méchantes qu'on suppose les nôtres, témoin la Canidie d'Horace, ode V. & satyre j. 5. Les fées ne succéderent point aux parques ni aux sorcieres des anciens, mais plûtôt aux nymphes ; car telle étoit Egerie. Voyez NYMPHES, PARQUES, &c.

Les fées de nos romans modernes sont des êtres imaginaires que les auteurs de ces sortes d'ouvrages ont employés pour opérer le merveilleux ou le ridicule qu'ils y sement, comme autrefois les poëtes faisoient intervenir dans l'épopée, dans la tragédie, & quelquefois dans la comédie, les divinités du Paganisme : avec ce secours, il n'y a point d'idée folle & bizarre qu'on ne puisse hasarder. Voy. l'article MERVEILLEUX. Dictionn. de Chambers. (G)


FÉEZS. f. pl. (Jurisp.) dans la coûtume d'Anjou, article 359, sont les faix ou charges féodales & foncieres, & toutes autres charges réelles des héritages. (A)


FEILLETTEFEUILLETTE ou FILLETTE, s. f. (Comm.) sorte de tonneau destiné à mettre du vin ; il signifie aussi une petite mesure de liqueurs. Voyez FEUILLETTE. Dictionn. de Commerce, de Trévoux, & Chambers. (G)


FEINDREc'est en général se servir, pour tromper les hommes ; & leur en imposer, de toutes les démonstrations extérieures qui designent ce qui se passe dans l'ame. On feint des passions, des desseins, &c. Feindre a une acception propre à la Poésie. Voyez l'article FICTION.

FEINDRE, BOITER, (Manége, Maréchallerie) ces deux mots ne sont pas exactement synonymes ; le premier n'est d'usage que dans le cas d'une claudication legere ; & en quelque sorte imperceptible. Si nombre de personnes ont une peine extrème à discerner la partie qui dans l'animal qui boîte est affectée, quelle difficulté n'auront-elles pas à la reconnoitre dans l'animal qui feint ? Un cheval voisin de sa chûte, à chaque pas qu'il fait boîte tout bas. Feindre se dit encore lorsqu'en frappant sur le pié de l'animal, ou en comprimant quelque partie de son corps, il nous donne par le mouvement auquel cette compression ou ce heurt langage, des signes de douleur. On doit d'abord sonder le pié de tout cheval qui feint ou qui boîte, en frappant avec le brochoir sur la tête des clous qui maintiennent le fer. Voyez ECART. Lorsque le clou frappé occasionne la douleur, & par conséquent l'action de feindre ou de boiter, on observe un mouvement très-sensible dans l'avant-bras, & nous exprimons ce mouvement par le terme de feindre pris dans le dernier sens. (e)


FEINTES. f. en Musique, est l'altération d'une note ou d'un ton, par dièse ou par bémol. C'est proprement le nom générique du dièse & du bémol même. Ce mot n'est plus guere en usage.

C'est de-là qu'on appelloit aussi feintes les touches chromatiques du clavier, que nous appellons aujourd'hui touches blanches, & qu'autrefois on faisoit noires plus ordinairement. Voyez CHROMATIQUE, & l'article suivant. (S)

FEINTE COUPEE des épinettes & des clavessins qui ne sont pas à ravalement, est la touche du demi-ton de l'ut de l'octave des basses que l'on coupe en deux, ensorte que cela forme deux touches que l'on accorde en b-fa-si & en a-mi-la, lorsqu'elles sont suivie d'un g-ré-sol, qui est la touche noire qui précede les quatriemes octaves. Voyez la figure de l'épinette à l'italienne, Pl. VI. de Lutherie, fig. 6. & son article.

FEINTE, (Escrime) est une attaque qui a l'apparence d'une botte, & qui détermine l'ennemi à parer d'un côté, tandis qu'on le frappe d'un autre.

Pour bien faire une feinte, il faut, 1°. dégager (voyez DEGAGEMENT VOLONTAIRE), & faire le mouvement de porter une botte sans avancer le pié droit : 2°. dans l'instant que l'ennemi pare cette fausse botte, vous évitez la rencontre de son épée (voyez l'article DEGAGEMENT FORCE), & incontinent on allonge l'estocade, pour saisir le tems que son bras est occupé à parer.

Double feinte ; elle se fait lorsqu'on attaque l'ennemi par deux feintes.

Feinte droite, c'est faire une feinte sans dégager.

FEINTE, dans l'usage de l'Imprimerie, s'entend d'un manque de couleur qui se trouve à certains endroits d'une feuille imprimée, par comparaison au reste de la feuille. Un ouvrier fait une feinte, pour le peu qu'il manque à la justesse qu'il faut avoir pour appuyer également la balle sur la forme dans toute l'étendue de sa surface.


FEINTIERou ALOSIERES, VERGUES, VERGUEUX ou RETS VERGUANS, CAHUYAUTIERS, termes de Pêche qui sont synonymes, & qui désignent une sorte de filet propre à prendre des aloses ; ce qui leur a fait donner aussi le nom d'alosieres : en voici la description.

Ce filet, qui est travaillé, est semblable à ceux dont on fait la dreige dans la mer (voy. DREIGE), & fabriqué de même, à cette différence près, qu'il court 3 cordes le long du filet ; celle de la tête, que les Pêcheurs nomment la corde du liége ; celle du milieu, qu'ils nomment la corde du parmi ; & celle du pié, qu'ils appellent la corde du plomb, parce qu'elle en est garnie, comme les tramaux de la dreige : elle sépare la nappe & les tramaux en deux. La corde du parmi, qui ne se trouve point dans les filets de mer, sert à mieux soûtenir le filet, dont la nappe est formée d'un fil très-fin, & que les aloses, les saumons & autres gros poissons creveroient aisément sans cette précaution.

Pour faire cette pêche on jette le filet dans l'eau, après avoir mis une bouée au bout forain. Il y a dans chaque bateau quatre hommes d'équipage, deux qui rament, un qui gouverne, & un quatrieme qui pare ou tend le filet, dont la position est en-travers de la riviere, pour que le poisson qui s'abandonne au courant de l'eau, puisse s'y prendre. On pêche de flot & de jusant.

Cette pêche des aloses dure depuis le mois de Février jusqu'à la fin de Mai.

Les alosieres ont les mailles des hamaux, qui sont les deux rets extérieurs du tramail, de huit pouces en quarré. La toile, nappe ou flue a les mailles de deux pouces quatre lignes en quarré. Ces filets ne sont pas chargés de beaucoup de plomb par bas ; ensorte qu'étant considérés comme une dreige, ils ne causent point sur le fond de la riviere le même désordre que la dreige dans la mer, puisqu'ils ne font presque que rouler sur le sable.


FELAPTON(Logique) terme technique où les voyelles désignent la qualité des propositions qui entrent dans un syllogisme particulier ; ainsi la voyelle E marque que la majeure doit être universelle négative ; la voyelle A, la mineure universelle affirmative ; la voyelle O, la conclusion particuliere négative. Voyez SYLLOGISME.


FELD(Géog.) Ce mot qui en allemand signifie une plaine, une campagne, entre dans la composition de plusieurs noms géographiques, & se met dans quelques-uns au commencement, & dans quelques autres à la fin du mot, selon le caprice de l'usage. (C. D. J.)


FELDKIRCou VELDKIRCH, Velcurium, (Géogr.) ville d'Allemagne, capitale du comté de même nom, au Tirol, sur l'Ill, à deux milles d'Appenzell, entre le lac de Constance au septentrion, & Coire au midi ; elle est marchande, & a de beaux priviléges. Long. 27. 24. lat. 47. 14.

C'est à Feldkirch que naquit Bernhardi, (Barthélemi) fameux pour avoir été le premier ministre luthérien qui se soit marié publiquement, & qui ait soûtenu par ses écrits la condamnation du célibat des prêtres. Son mariage étonna Luther même, quoiqu'il approuvât son opinion ; mais il scandalisa tellement les Catholiques, qu'ils chercherent à s'en venger : de-là vint que des soldats espagnols étant entrés chez lui, le pendirent dans son cabinet ; heureusement sa femme accourut assez tôt pour le détacher & lui sauver la vie. Il mourut naturellement en 1551, âgé de soixante-quatre ans. (C. D. J.)


FELENIES. f. (Jurisp.) se disoit anciennement pour félonie ou infidélité. Voyez Beaumanoir, chap. j. Defontaines, tit. xvj. liv. IV. & ci-après FELONIE. (A)


FÊLERv. act. (Gram. & Art méch.) Ce terme n'est applicable qu'aux ouvrages de terre, de verre, &c. qu'aux vaisseaux de porcelaine, &c. Ils sont fêlés, lorsque la continuité de leurs parties est rompue d'une maniere apparente ou non apparente, sans qu'il y ait une séparation totale : si la séparation étoit entiere, alors le vaisseau seroit ou cassé ou brisé. De fêler on a fait le substantif fêlure. Un valet dit de lui-même, dans l'Andrienne, à propos d'un secret qu'on lui recommande : Plenus rimarum sum, hac illac perfluo ; ce qu'on rendroit très-bien de cette maniere : Comment voulez-vous que je le garde ? je suis fêlé de tous côtés ?


FÉLICITÉS. f. (Gramm. & Morale) est l'état permanent, du moins pour quelque tems, d'une ame contente, & cet état est bien rare. Le bonheur vient du dehors, c'est originairement une bonne heure. Un bonheur vient, on a un bonheur ; mais on ne peut dire, il m'est venu une félicité, j'ai eu une félicité : & quand on dit, cet homme joüit d'une félicité parfaite, une alors n'est pas prise numériquement, & signifie seulement qu'on croit que sa félicité est parfaite. On peut avoir un bonheur sans être heureux. Un homme a eu le bonheur d'échapper à un piege, & n'en est quelquefois que plus malheureux ; on ne peut pas dire de lui qu'il a éprouvé la félicité. Il y a encore de la différence entre un bonheur & le bonheur, différence que le mot félicité n'admet point. Un bonheur est un évenement heureux. Le bonheur pris indéfinitivement, signifie une suite de ces évenemens. Le plaisir est un sentiment agréable & passager, le bonheur considéré comme sentiment, est une suite de plaisirs, la prospérité une suite d'heureux évenemens, la félicité une joüissance intime de sa prospérité. L'auteur des synonymes dit que le bonheur est pour les riches, la félicité pour les sages, la béatitude pour les pauvres d'esprit ; mais le bonheur paroît plûtôt le partage des riches qu'il ne l'est en effet, & la félicité est un état dont on parle plus qu'on ne l'éprouve. Ce mot ne se dit guere en prose au pluriel, par la raison que c'est un état de l'ame, comme tranquillité, sagesse, repos ; cependant la poésie qui s'éleve au-dessus de la prose, permet qu'on dise dans Polieucte :

Ou leurs félicités doivent être infinies.

Que vos félicités, s'il se peut, soient parfaites.

Les mots, en passant du substantif au verbe, ont rarement la même signification. Féliciter, qu'on employe au lieu de congratuler, ne veut pas dire rendre heureux, il ne dit pas même se réjoüir avec quelqu'un de sa félicité, il veut dire simplement faire compliment sur un succès, sur un évenement agréable. Il a pris la place de congratuler, parce qu'il est d'une prononciation plus douce & plus sonore. Article de M. DE VOLTAIRE.

FELICITE, (Mythol.) c'étoit une déesse chez les Romains, aussi-bien que chez les Grecs, qui la nommoient Eudomonie, . Vossius, de Idololat. lib. VIII. c. xviij. ne la croit point différente de la déesse Salus ; mais il est presque le seul de son opinion.

Quoi qu'il en soit, on assûre que Lucullus, après avoir eu le bonheur dans ses premieres campagnes de conquérir l'Arménie, de remporter des victoires signalées contre Mithridate, de le chasser de son royaume, & de finir par se rendre maître de Sinope, crut à son retour à Rome devoir par reconnoissance une statue magnifique à la Félicité. Il fit donc avec le sculpteur Archésilas le marché de cette statue pour la somme de 60 mille sesterces ; mais ils moururent l'un & l'autre avant que la statue fût achevée : c'est Pline qui rapporte ce fait, lib. XXXV. c. xij.

On conçoit sans peine qu'il ne convenoit pas à César d'ériger à la Félicité une simple statue, lui qui en avoit une dans Rome qui marchoit à côté de la Victoire ; il falloit qu'un homme de cet ordre fît plus que Lucullus pour la déesse qui l'avoit élevé au comble de ses voeux : aussi Dion, lib. XLIV. raconte que dès que César se vit maître de la république, il forma le projet de bâtir à la Félicité un temple superbe dans la place du palais, appellée curia hostilia ; mais sa mort prématurée fit encore échoüer ce dessein, & Lépide le triumvir eut l'honneur de l'exécuter.

Alors les prêtres, toûjours avides de nouveaux cultes qui augmentoient leurs richesses & leur crédit, ne manquerent pas de vanter la gloire du temple fondé par Lépide, précédemment leur souverain pontife, & d'exagérer les avantages qu'auroient ceux qui feroient fumer de l'encens sur ses autels. On dit à ce sujet que l'un de ces prêtres, sacrificateur de Cérès, promettant un bonheur éternel à ceux qui se feroient initier dans les mysteres de la déesse Félicité, quelqu'un lui répondit assez plaisamment : " Que ne te laisses-tu donc mourir, pour aller joüir de ce bonheur que tu promets aux autres avec tant d'assûrance " ?

S. Augustin, dans son ouvrage de la cité de Dieu, liv. II. ch. xxiij. & liv. IV. ch. xviij. parlant de la Félicité, que les Romains n'admirent que fort tard dans leur culte, s'étonne avec raison que Romulus qui vouloit fonder le bonheur de sa ville naissante, & que Tatius, aussi-bien que Numa, entre tant de dieux & de déesses qu'ils avoient établis, eussent oublié la Félicité ; & il ajoûte à ce sujet, que si Tullus Hostilius avoit connu la déesse, il ne se seroit pas avisé de s'adresser à la Peur & à la Pâleur pour en faire de nouvelles divinités, puisque quand on a la Félicité pour soi, l'on a tout, & l'on ne doit plus rien appréhender.

Mais les Payens auroient pû répondre deux choses à saint Augustin sur sa derniere remarque : 1°. que Tullus n'avoit bâti des temples à la Peur & à la Pâleur, que pour prévenir la terreur panique dans son armée, & porter l'épouvante chez les ennemis ; c'est pourquoi Hésiode, dans sa description du bouclier d'Hercule, y représente Mars accompagné de la Peur & de la Crainte. 2°. L'on pouvoit répondre à S. Augustin, que les Romains pensoient qu'il étoit absolument nécessaire d'imprimer dans l'esprit des méchans la crainte d'être séverement punis, & que c'étoit par cette raison qu'ils avoient consacré des temples & des autels à la peur, à la fraude & à la discorde, &c.

Au reste, l'histoire ne nous apprend point si la déesse Félicité avoit beaucoup de temples à Rome ; mais nous savons qu'elle se trouve souvent représentée sur les médailles antiques, quelquefois avec figure humaine, & le plus souvent par des symboles. En figure humaine, c'est une femme qui tient la corne d'abondance de la main gauche, & le caducée de la droite. Les symboles ordinaires représentent la Félicité sous deux cornes d'abondance qui se croisent, & un épi qui s'éleve entre les deux. Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.


FELINS. f. (Comm.) petit poids dont se servent les Orfévres & les Monnoyeurs, qui pese sept grains & un cinquieme de grain. Les deux felins font la maille. Le marc est composé de six cent quarante felins. Voyez ONCE, MARC, GRAIN, POIDS, &c. Dictionn. de Comm. de Trév. & Chamb. (G)


FELIXFELICISSIMUS, FELICITAS, (Littérature) en françois heureux, très-heureux, &c. titres fréquens dans les monumens publics des Romains, adoptés d'abord par Sylla, prodigués ensuite aux empereurs, & qu'enfin les villes, les provinces & les colonies les plus malheureuses, dépendantes de l'empire, eurent la bassesse de s'appliquer, pour ne pas déplaire aux souverains de Rome.

Ajoûtons même qu'entre les différens titres qui se lisent sur les monumens antiques, celui de felix ou felicitas, est un de ceux qui s'y trouvent le plus souvent. Sylla, le barbare Sylla, que la fortune combla de ses faveurs jusqu'à la mort, quoique sa cruauté l'en eût rendu très-indigne, fut le premier des Romains qui prit le nom de felix, heureux.

Mais à qui ou à quoi dans la suite ne prodigua-t-on pas faussement ce glorieux titre de felix ou de felicitas ? Il fut attribué au triste tems présent, felicitas temporis, felix temporum reparatio ; au siecle infortuné, saeculi felicitas : au sénat abattu, au peuple romain asservi, felicitas populi romani ; à Rome malheureuse, romae felici ; à l'empire consterné sous Macrin, ce vil gladiateur & chasseur de bêtes sauvages, felicitas imperii ; à toute la terre gémissante, felicitas orbis ; mais sur-tout aux plus infâmes empereurs, depuis que Commode prince détestable, & détesté de tout l'Univers, se le fut approprié.

On donna même à ses successeurs le titre de felicissimus, dans le bas-empire ; la mode s'étoit alors introduite de porter au superlatif la plûpart des titres, à proportion qu'ils étoient le moins mérités, beatissimus, nobilissimus, piissimus.

A l'exemple de l'état romain & des empereurs, quantité de colonies se piquerent de se dire heureuses sur leurs monnoies, par adulation pour les princes regnans dont elles vouloient tâcher de gagner les bonnes graces, en se vantant de joüir d'une félicité qu'elles étoient bien éloignées de posséder. Il suffit pour s'en convaincre de se rappeller qu'entre les colonies qui prirent le titre de felix, les médailles nomment Carthage & Jérusalem.

Les provinces, à l'imitation des villes, affecterent aussi sur leurs monumens publics, de se proclamer heureuses. La Dace publie qu'elle est heureuse sous Marc-Jules-Philippe : oui, Dacia felix se trouve sur les médailles frappées sous le regne de cet arabe, qui parvint au throne par le brigandage & le poison.

Enfin pour abréger, l'on poussa la bassesse sous Commode, jusqu'à faire graver sur les médailles de ce monstre dont j'ai déjà parlé, que le monde étoit heureux d'être sous son empire : .

C'en est assez pour qu'on puisse apprécier dans l'occasion les monumens de ce genre à leur juste valeur ; car les excès de la flaterie sont & seront toûjours en raison de la servitude. Cicéron a si bien connu cette vérité, quand il nous peint les Asiatiques en ces mots ; diuturnâ servitute ad nimiam ascentationem eruditi. Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.


FELLES. f. (Verrerie) morceau de fer en forme de canne, creusée dans toute sa longueur, qui est d'environ quatre piés & demi ; elle est armée par un bout d'une poignée de bois, pour empêcher l'ouvrier de se brûler, ayant l'autre bout un peu plus gros. La felle sert à cueillir la matiere dans les pots pour en faire le verre à vitre.


FELONS. m. (Jurisprudence) signifie en général traître, cruel, & inhumain. En matiere féodale, il se dit du vassal qui a offensé grievement son seigneur, ou qui a été déloyal envers lui. Le seigneur peut aussi être felon envers son vassal, lorsqu'il commet contre lui quelque forfait & déloyauté notable. Voyez ci-après FELONIE. (A)


FELONIES. f. (Jurisprud.) dans un sens étendu se prend pour toute sorte de crimes, autre que celui de lése-majesté, tels que l'incendie, le rapt, l'homicide, le vol, & autres délits par lesquels on attente à la personne d'autrui.

Mais dans le sens propre & le plus ordinaire, le terme de félonie est le crime que commet le vassal qui offense grievement son seigneur.

La distinction de ce crime d'avec les autres délits tire, comme on voit, son origine des lois des fiefs.

Le vassal se rend coupable de félonie lorsqu'il met la main sur son seigneur pour l'outrager, lorsqu'il le maltraite en effet lui, sa femme, ou ses enfans, soit de coups ou de paroles injurieuses ; lorsqu'il a deshonoré la femme ou la fille de son seigneur, ou qu'il a attenté à la vie de son seigneur, de sa femme, ou de ses enfans.

Boniface, tom. V. liv. III. tit. j. ch. xjx. rapporte un arrêt du parlement de Provence du mois de Décembre 1675, qui condamna un vassal à une amende honorable, & déclara ses biens confisqués, pour avoir dépouillé son seigneur dans le cercueil, & lu avoir dérobé ses habits.

Le roi Henri II. déclara, en 1556, coupables de félonie tous les vassaux des seigneurs qui lui devoient apporter la foi & hommage, & ne le faisoient pas, tels que les vassaux de la Franche-Comté, de Flandres, Artois, Hainaut, &c.

Le démenti donné au seigneur est aussi réputé félonie ; il y a deux exemples de confiscation du fief prononcée dans ce cas contre le vassal, par arrêts des 31 Décembre 1556 & Mai 1574, rapportés par Papon, liv. XIII. tit. j. n. 11. & par Bouchel, bibliot, verbo félonie.

Le desaveu est différent de la félonie, quoique la commise ait lieu en l'un & l'autre cas.

Le crime de félonie ne se peut commettre qu'envers le propriétaire du fief dominant, & non envers l'usufruitier, si ce n'est à l'égard d'un bénéficier, lequel tient lieu de propriétaire, auquel cas le fief servant n'est pas confisqué au profit du bénéficier, mais de son église.

La peine ordinaire de la félonie est la confiscation du fief au profit du seigneur dominant ; un des plus anciens & des plus mémorables exemples de cet usage, est la confiscation qui fut prononcée pour félonie commise par le seigneur de Craon contre le roi de Sicile & de Jérusalem. Par arrêt du parlement de Paris, de l'an 1394, ses biens furent déclarés acquis & confisqués à la reine, avec tous les fiefs qu'il tenoit de ladite dame, tant en son nom que de ses enfans ; & comme traître à son seigneur & roi, il fut condamné en 100000 ducats & banni hors du royaume ; mais l'exécution de cet arrêt fut empêchée par le roi son oncle & par le duc d'Orléans. Papon, liv. XIII. tit j. n. 11.

Les bénéficiers coupables de félonie ne confisquent pas la propriété du fief dépendant de leur bénéfice, mais seulement leur droit d'usufruit. Forget, ch. xxiij.

La félonie & rebellion de l'évêque donnent ouverture au droit de regale, ainsi qu'il fut jugé par un arrêt du parlement de Paris, du mois d'Août 1598. Filleau, part. IV. quest. 1.

Celui qui tient un héritage à cens, doit aussi être privé de ce fonds pour félonie. Lapeyrere, lett. f. n. 61. & 114.

Mais la confiscation pour félonie, soit contre le vassal ou contre le censitaire, n'a pas lieu de plein droit ; il faut qu'il soit intervenu un jugement qui l'ordonne sur les poursuites du seigneur dominant Voyez Andr. Gail. lib. II. observ. 51.

Outre la peine de la commise, le vassal peut être condamné à mort naturelle, ou aux galeres, au bannissement, en l'amende honorable, ou en une simple amende, selon l'atrocité du délit qui dépend des circonstances.

Si le seigneur dominant ne s'est pas plaint de son vivant de la félonie commise envers lui par son vassal, il est censé lui avoir remis l'offense, & ne peut pas intenter d'action contre ses héritiers, à moins qu'elle n'eût été commencée du vivant du seigneur dominant & du vassal qui a commis l'offense. Voyez Balde sur la loi derniere, cod. de revoc. Donat ; Mynsinger, cent. iij. observ. 97. Wourmser, tit. ij. de feud. observ. 36. n. 2. & 3. Decianus, rep. 23. n. 15. vol. I. Wulteius, de feudis, c. xj. n. 13. Obrecht, de jure feudor. lib. IV. cap. viij. p. 57. Voyez aussi le manifeste fait en 1703, par le comte Paul Perroni pour le duc de Mantoue, cité au ban de l'Empire, qui forme un traité complet du droit féodal par rapport à la félonie. (A)

Félonie du seigneur envers son vassal, est lorsque le seigneur commet contre lui quelque forfait & déloyauté notable.

Cette espece de félonie fait perdre au seigneur dominant l'hommage & la mouvance du fief servant, qui retourne au seigneur suzerain de celui qui a commis la félonie, & le vassal outragé par son seigneur est exempt, & ses successeurs, pour toûjours de la jurisdiction du seigneur dominant, & de lui payer aucuns droits seigneuriaux, ce qui est fondé sur ce que les devoirs du seigneur & du vassal sont réciproques ; le vassal doit honneur & fidélité à son seigneur & celui-ci doit protection & amitié à son vassal.

Le plus ancien & le plus fameux exemple que l'on rapporte de la confiscation qui a lieu en ce cas contre le seigneur dominant, est celui de Clotaire I. lequel, au rapport de Guaguin, du Haillan, & quelques autres historiens, fut privé de la mouvance de la seigneurie d'Yvetot en Normandie, pour avoir tué dans l'église, le jour du vendredi saint, Gauthier seigneur de ce lieu, lequel ayant été exilé par ce prince, étoit revenu près de lui muni de lettres du pape Agapet. On prétend que Clotaire pour réparer son crime, érigea Yvetot en royaume ; mais cette histoire, dont on n'a parlé pour la premiere fois que 900 ans après la mort de ceux qui y avoient quelque part, est regardée comme fabuleuse par tous les bons historiens.

Chopin, sur la coûtume d'Anjou, liv. II. part. III. tit. jv. ch. ij. n. 2. rapporte un arrêt du 13 Mars 1562, par lequel un seigneur fut privé de la foi, hommage, & service que son vassal lui devoit pour lui avoir donné un soufflet dans une chambre du parlement de Paris.

Voyez les coûtumes de Laon, articles 196. & 197. Chalons, art. 197. & 198. Rheims, art. 129. & 130. Ribemont, art. 31. Saint-Pol, art. 32. & Billecoq, tr. des fiefs, liv. XII. ch. ij. jv. & xiij. (A)


FELOUQUES. f. (Marine) c'est un petit bâtiment de la mer Méditerranée, en forme de chaloupe, qui va à la voile & à la rame. Ce bâtiment a cela de particulier, qu'il peut porter son gouvernail à l'avant ou à l'arriere selon son besoin, à cause que son étrave & son étambort sont également garnis de penture pour le soûtenir. Ce bâtiment a d'ordinaire six ou sept rameurs, & va très-vite. (Z)


FELOURSS. m. (Comm.) monnoie de cuivre ; c'est le liard de Maroc ; il en faut huit pour la blanquette, & la blanquette fait six blancs de notre monnoie.


FELTRIFeltria ; (Géog.) ancienne ville d'Italie, dans la marche Trévisane, capitale d'un petit pays de même nom, avec un évêque suffragant d'Aquilée. Les Vénitiens possedent le Feltrin, & Feltri depuis 1404. Elle est sur l'Arona, à 12 lieues N. de Padoüe, 7 S. O. de Belluno, 16 N. O. de Venise. C'est la patrie de Victorin, l'un des premiers restaurateurs de l'ancienne latinité. Long. 29. 26. lat. 46. 3. (D.J.)


FEMELLES. f. (Hist. nat.) c'est le correlatif de mâle. C'est celui qui conçoit & met au monde le petit. Voyez SEXE.


FEMELLESS. f. (Marine) ce sont des anneaux qui portent le gouvernail : on appelle mâles, les fers qui entrent dans ces anneaux. Voyez FERRURE DE GOUVERNAIL. (Z)

FEMELLE. Les Filassiers appellent de ce nom une espece de chanvre menu & fin, qui ne produit point de graine, mais dont la filasse est beaucoup plus belle que le mâle, qui n'est propre qu'à faire des cordages ou des grosses toiles à vil prix. Voyez CORDERIE.

FEMELLE CLAIRE, en terme de Plumassier ; ce sont des plumes d'une autruche femelle, blanches & noires, mais où le blanc domine sur le noir.

FEMELLE OBSCURE, en Plumasserie, ce sont des plumes d'une autruche femelle, noires & blanches, mais où il y a plus de noir que de blanc.


FEMEREou FEMERN, (Géog.) Cimbria, dont ensuite on a fait Simbria, est une petite île de Danemark, dans la mer Baltique, à deux milles du duché d'Holstein. Elle est fort fertile en grains & en pâturages. Voyez Audrifret, Maty ; Deshayes, voyage de Danemark, &c. Long. 28. 50-29. lat. 54. 40-4. 2.

Kortholt (Christian) professeur en Théologie à Kiell, né dans l'île de Fémeren en 1633, mort en 1694, enrichit l'Allemagne d'un grand nombre de livres, & laissa des fils qui marcherent sur ses traces. (D.J.)


FEMINININE, adj. (Gramm.) c'est un qualificatif qui marque que l'on joint à son substantif une idée accessoire de femelle : par exemple, on dit d'un homme qu'il a un visage féminin, une mine féminine, une voix féminine, &c. On doit observer que ce mot a une terminaison masculine & une féminine. Si le substantif est du genre masculin, alors la Grammaire exige que l'on énonce l'adjectif avec la terminaison masculine : ainsi l'on dit, un air féminin, selon la forme grammaticale de l'élocution ; ce qui ne fait rien perdre du sens, qui est que l'homme dont on parle a une configuration, un teint, un coloris, une voix, &c. qui ressemblent à l'air & aux manieres des femmes, ou qui réveillent une idée de femme. On dit au contraire, une voix féminine, parce que voix est du genre féminin : ainsi il faut bien distinguer la forme grammaticale, & le sens ou signification ; ensorte qu'un mot peut avoir une forme grammaticale masculine, selon l'usage de l'élocution, & réveiller en même tems un sens féminin.

En Poésie on dit, rime féminine, vers féminins, quoique ces rimes & ces vers ne réveillent par eux-mêmes aucune idée de femme. Il a plû aux maîtres de l'art d'appeller ainsi, par extension ou imitation, les vers qui finissent par un e muet ; ce qui a donné lieu à cette dénomination, c'est que la terminaison féminine de nos adjectifs finit toûjours par un e muet, bon, bon-ne ; un, u-ne ; saint, sain-te ; pur, pu-re ; horloger, horloge-re, &c.

Il y a différentes observations à faire sur la rime féminine ; on les trouvera dans les divers traités que nous avons de la poésie françoise. Nous en parlons au mot RIME.

Le peuple de Paris fait du genre féminin certains mots que les personnes qui parlent bien font, sans contestation, masculins ; le peuple dit : une belle éventaille, au lieu d'un bel éventail ; & de même une belle hôtel, au lieu d'un bel hôtel. Je crois que le l qui finit le mot bel, & qui se joint à la voyelle qui commence le mot a donné lieu à cette méprise. Ils disent enfin, la premiere âge, la belle âge ; cependant âge est masculin, l'âge viril, l'âge mûr, un âge avancé. Voyez GENRE. (F)


FEMMES. f. (Anthropologie) faemina, , ischa en hébreu ; c'est la femelle de l'homme. Voyez HOMME, FEMELLE, XESEXE.

Je ne parlerai point des différences du squelete de l'homme & de la femme : on peut consulter là-dessus M. Daubenton, description du cabinet du Roi, tome III. hist. natur. pag. 29 & 30 ; Monro, appendix de son Ostéologie ; & Ruysch qui a observé quelque chose de particulier sur la comparaison des côtes dans les deux sexes. Voyez SQUELETE.

Je ne ferai point une description des organes de la génération ; ce sujet appartient plus directement à d'autres articles. Mais il semble qu'il faut rapporter ici un système ingénieux sur la différence de ces organes dans l'homme & dans la femme.

M. Daubenton, tom. III. hist. nat. pag. 200. après avoir remarqué la plus grande analogie entre les deux sexes pour la secrétion & l'émission de la semence, croit que toute la différence que l'on peut trouver dans la grandeur & la position de certaines parties, dépend de la matrice qui est de plus dans les femmes que dans les hommes, & que ce viscere rendroit les organes de la génération dans les hommes absolument semblables à ceux des femmes, s'il en faisoit partie.

M. Daubenton appuie ce système sur la description de quelques foetus peu avancés, que Ruysch a fait connoître, ou qui sont au cabinet du Roi. Ces foetus, quoique du sexe féminin, paroissent mâles au premier coup-d'oeil, & Ruysch en a fait une regle générale pour les foetus femelles de quatre mois environ, dans un passage qu'on peut ajoûter à ceux que M. Daubenton a cités, thes. jv. n°. 42. foetus humanus quatuor praeter propter mensium, quamvis primâ fronte visus masculini videatur sexus, tamen sequioris est, id quod in omnibus foetibus humanis, sexus faeminini eâ aetate reperitur.

M. Daubenton s'est rencontré jusqu'à un certain point avec Galien, qui dans le second livre , chap. v. ne met d'autre différence entre les parties génitales de l'homme & de la femme, que celle de la situation ou du développement. Pour prouver que ces parties, d'abord ébauchées dans le sac du péritoine, y restent renfermées, ou en sortent suivant les forces ou l'imperfection de l'animal ; il a aussi recours aux dissections de femelles pleines, & aux foetus nés avant terme. On retrouve la même hypothèse dans le traité de Galien, de usu partium, l. XIV. c. vj. & Avicenne l'a entierement adoptée dans le troisieme livre de son canon, fen. 21. tract. I. cap. j.

Mais Galien ne croit pas que les hommes manquent de matrice ; il croit qu'en se renversant, elle forme le scrotum, & renferme les testicules, qui sont extérieurs à la matrice. Il fait naître la verge d'un prolapsus du vagin, au lieu de la chercher dans le clitoris.

Piccolomini & Paré avoient embrassé l'opinion de Galien ; Dulaurent, Kyper, & plusieurs autres anatomistes, n'y ont trouvé qu'un faux air de vraisemblance. Cette question paroît intimement liée avec celle des hermaphrodites, d'autant plus que nous n'avons que des exemples fabuleux & poétiques d'hommes devenus femmes ; au lieu qu'on trouve plusieurs femmes changées en hommes, dont les métamorphoses sont attestées sérieusement. Cette remarque singuliere, avec les preuves dont elle est susceptible, se trouve dans Frommann, de fascinatione magicâ, pag. 866. Voyez HERMAPHRODITE.

Hippocrate, aphor. 43. liv. VII. dit positivement qu'une femme ne devient point ambidextre. Galien le confirme, & ajoûte que c'est à cause de la foiblesse qui lui est naturelle ; cependant on voit des dames de charité qui saignent fort bien avec l'une & l'autre main. Je sai que cet aphorisme a été expliqué par Sextus Empiricus, p. m. 380. des foetus femelles qui ne sont jamais conçus dans le côté droit de la matrice. J. Albert Fabricius a fort bien remarqué que cette interprétation a été indiquée par Galien dans son commentaire ; mais il devoit ajoûter que Galien la desapprouve au même endroit.

Les Anatomistes ne sont pas les seuls qui ayent regardé en quelque maniere la femme comme un homme manqué ; des philosophes platoniciens ont eu une idée semblable. Marsile Ficin dans son commentaire sur le second livre de la troisieme enneade de Plotin (qui est le premier ), chap. xj. assûre que la vertu générative dans chaque animal, s'efforce de produire un mâle, comme étant ce qu'il y a de plus parfait dans son genre ; mais que la nature universelle veut quelquefois une femelle, afin que la propagation, dûe au concours des deux sexes, perfectionne l'univers. Voyez tom. II. des oeuvres de Marsile Ficin, pag. 1693.

Les divers préjugés sur le rapport d'excellence de l'homme à la femme, ont été produits par les coûtumes des anciens peuples, les systèmes de politique & les religions qu'ils ont modifiés à leur tour. J'en excepte la religion chrétienne, qui a établi, comme je le dirai plus bas, une supériorité réelle dans l'homme, en conservant néanmoins à la femme les droits de l'égalité.

On a si fort négligé l'éducation des femmes chez tous les peuples policés, qu'il est surprenant qu'on en compte un aussi grand nombre d'illustres par leur érudition & leurs ouvrages. M. Chrétien Wolf a donné un catalogue de femmes célebres, à la suite des fragmens des illustres greques, qui ont écrit en prose. Il a publié séparément les fragmens de Sapho, & les éloges qu'elle a reçus. Les Romains, les Juifs, & tous les peuples de l'Europe, qui connoiss