A B C D E F G H I K L M N O P Q R S T U W XYZ

    
M subs. fém. (Gram.) c'est la treizieme lettre & la dixieme consonne de notre alphabet : nous la nommons emme ; les Grecs la nommoient mu, , & les Hébreux men. La facilité de l'épellation demande qu'on la prononce me avec un e muet ; & ce nom alors n'est plus féminin, mais masculin.

L'articulation représentée par la lettre M est labiale & nasale : labiale, parce qu'elle exige l'approximation des deux levres, de la même maniere que pour l'articulation B ; nasale, parce que l'effort des levres ainsi rapprochées, fait refluer par le nez une partie de l'air sonore que l'articulation modifie, comme on le remarque dans les personnes fort enrhumées qui prononcent b pour m, parce que le canal du nez est embarrassé, & que l'articulation alors est totalement orale.

Comme labiale, elle est commuable avec toutes les autres labiales b, p, v, f ; c'est ainsi que scabellum vient de scamnum, selon le témoignage de Quintilien ; que fors vient de , que pulvinar vient de pluma : cette lettre attire aussi les deux labiales b & p, qui sont comme elle produites par la réunion des deux lettres ; ainsi voit-on le b attiré par m dans tombeau dérivé de tumulus, dans flambeau formé de flamme, dans ambigo composé de am & ago ; & p est introduit de même dans promptus formé de promotus, dans sumpsi & sumptum qui viennent de sumo.

Comme nasale, la lettre ou articulation M se change aussi avec N : c'est ainsi que signum vient de , nappe de mappa, & natte de matta, en changeant m en n ; au contraire amphora vient de , amplus de , abstemius d'abstineo, sommeil de somnus, en changeant n en m.

M obscurum in extremitate, dit Priscien (lib. I. de accid. lit.) ut templum : apertum in principio, ut magnus : mediocre in mediis, ut umbra. Il nous est difficile de bien distinguer aujourd'hui ces trois prononciations différentes de m, marquées par Priscien : mais nous ne pouvons guere douter qu'outre sa valeur naturelle, telle que nous la démêlons dans manie, moeurs, &c. elle n'ait encore servi, à peu-près comme parmi nous, à indiquer la nasalité de la voyelle finale d'un mot ; & c'est peut-être dans cet état que Priscien dit, M obscurum in extremitate, parce qu'en effet on n'y entendoit pas plus distinctement l'articulation m, que nous ne l'entendons dans nos mots françois nom, faim. Ce qui confirme ce raisonnement, c'est que dans les vers toute voyelle finale, accompagnée de la lettre m, étoit sujette à l'élision, si le mot suivant commençoit par une voyelle :

Divis um imperium cum Jove Caesar habet :

dans ce tems-là même, si l'on en croit Quintilien, Inst. IX. 4. ce n'est pas que la lettre m fût muette, mais c'est qu'elle avoit un son obscur : adeo ut penè cujusdam novae litterae sonum reddat ; neque enim eximitur, sed obscuratur. C'est bien là le langage de Priscien.

" On ne sauroit nier, dit M. Harduin, Rem. div. sur la prononc. p. 40. que le son nasal n'ait été connu des anciens. Nicod assûre, d'après Nigidius Figulus, auteur contemporain & ami de Cicéron, que les Grecs employoient des sons de ce genre devant les consonnes y, x ". Mais Cicéron lui-même & Quintilien nous donnent assez à entendre que m à la fin étoit le signe de la nasalité. Voici comme parle le premier, Orat. XLV. Quid illud ? non olet unde sit, quod dicitur cum illis ? cum autem nobis non dicitur, sed nobiscum ? Quia si ita diceretur, obscaenius concurrerent litterae, ut etiam modò, nisi autem interposuissem, concurrissent. Quintilien, Instit. VIII. 3. s'exprime ainsi dans les mêmes vûes, & d'après le même principe : Vitanda est junctura deformiter sonans, ut si cum hominibus notis loqui nos dicimus, nisi hoc ipsum hominibus medium sit, in videmur incidere : quia ultima prioris syllabae littera (c'est la lettre m de cum) quae exprimi nisi labris coëuntibus non potest, aut ut intersistere nos indecentissimè cogit, aut continuata cum N insequente in naturam ejus corrumpitur. Cette derniere observation est remarquable, si on la compare avec une autre remarque de M. Harduin : ibid. " Le même Nigidius, dit-il, donne à entendre que chez les Latins n rendoit aussi la voyelle nasale dans anguis, increpat, & autres mots semblables : in his, dit-il, non verum n ; sed adulterinum ponitur ; nam si ea littera esset, lingua palatum tangeret ". Si donc on avoit mis de suite cum nobis ou cum notis, il auroit fallu s'arrêter entre deux, ce qui étoit, selon la remarque de Quintilien, de très-mauvaise grace ; ou, en prononçant les deux mots de suite, vu que le premier étoit nasal, on auroit entendu la même chose que dans le mot obscène, cunno, où la premiere étoit apparemment nasale conformément à ce que nous venons d'apprendre de Nigidius.

Qu'il me soit permis, à cette occasion, de justifier notre orthographe usuelle, qui représente les voyelles nasales par la voyelle ordinaire suivie de l'une des consonnes m ou n. J'ai prouvé, article H, qu'il est de l'essence de toute articulation de précéder le son qu'elle modifie ; c'est donc la même chose de toute consonne à l'égard de la voyelle. Donc une consonne à la fin d'un mot doit ou y être muette, ou y être suivie d'une voyelle prononcée, quoique non écrite : & c'est ainsi que nous prononçons le latin même dominos, crepat, nequit, comme s'il y avoit dominose, crepate, nequite avec l'e muet françois ; au contraire, nous prononçons il bat, il promet, il fit, il crut, sabot, &c. comme s'il y avoit il ba, il promè, il fi, il cru, sabo sans t. Il a donc pu être aussi raisonnable de placer m ou n à la fin d'une syllabe, pour y être des signes muets par rapport au mouvement explosif qu'ils représentent naturellement, mais sans cesser d'indiquer l'émission nasale de l'air qui est essentielle à ces articulations. Je dis plus, il étoit plus naturel de marquer la nasalité par un de ces caracteres à qui elle est essentielle, que d'introduire des voyelles nasales diversement caractérisées : le méchanisme de la parole m'en paroît mieux analysé ; & l'on vient de voir, en effet, que les anciens Grecs & Latins ont adopté ce moyen suggéré en quelque sorte par la nature.

Quoi qu'il en soit, la lettre m à la fin du mot est en françois un simple signe de la nasalité de la voyelle précédente ; comme dans nom, pronom, faim, thim, &c. il faut excepter l'interjection hem, & les noms propres étrangers, où l'm finale conserve sa véritable prononciation ; comme Sem, Cham, Jérusalem, Krim, Stockholm, Salm, Surinam, Amsterdam, Rotterdam, Postdam, &c. Il y en a cependant quelques-uns où cette lettre n'est qu'un signe de nasalité, comme Adam, Absalom : & c'est de l'usage qu'il faut apprendre ces différences, puisque c'est l'usage seul qui les établit sans égard pour aucune analogie.

M au milieu des mots, mais à la fin d'une syllabe, est encore un signe de nasalité, quand cette lettre est suivie de l'une des trois lettres m, b, p ; comme dans emmener, combler, comparer. On en excepte quelques mots qui commence par imm, comme immodeste, immodestie, immodestement, immaculée conception, immédiat, immédiatement, immatriculé, immatriculation, immense, immensité, immodéré, immunité, &c. on y fait sentir la réduplication de l'articulation m.

On prononce aussi l'articulation m dans les mots où elle est suivie de n, comme indemniser, indemnité, amnistie, Agamemnon, Memnon, Mnémosine, &c. excepté damner, solemnel, & leurs dérivés où la lettre m est un signe de nasalité.

Elle l'est encore dans comte venu de comitis, dans compte venu de computum, dans prompt venu de promptus, & dans leurs dérivés.

M. l'abbé Regnier, Gramm. franç. in-12. p. 37. propose un doute sur quatre mots, contemptible, qui n'est, dit-il, plus guere en usage, exemption, rédemption & rédempteur, dans lesquels il semble que le son entier de m se fasse entendre. A quoi il répond : " Peut-être aussi que ce n'est qu'une illusion que fait à l'oreille le son voisin du p rendu plus dur par le t suivant. Quoi qu'il en soit, la différence n'est pas assez distinctement marquée pour donner lieu de décider là-dessus ". Il me semble qu'aujourd'hui l'usage est très-décidé sur ces mots : on prononce avec le son nasal exemt, exemption, exemtes sans p ; & plusieurs même l'écrivent ainsi, & entr'autres le rédacteur qui a rendu portatif le dictionnaire de Richelet ; le son nasal est suivi distinctement du p dans la prononciation & dans l'orthographe des mots contempteur, contemptible, rédemption, rédempteur.

M en chiffres romains signifient mille ; une ligne horisontale au-dessus lui donne une valeur mille fois plus grande, M vaut mille fois mille ou un million.

M, dans les ordonnances des Médecins, veut dire misce, mêlez, ou manipulus, une poignée ; les circonstances décident entre ces deux sens.

M, sur nos monnoies, indique celles qui sont frappées à Toulouse.


M(Ecriture) dans sa forme italienne, ce sont trois droites & trois courbes ; la premiere est un I, sans courbe ; la seconde est un I parfait, en le regardant du côté de sa courbe ; la troisieme est la premiere, la huitieme, la troisieme, la quatrieme & la cinquieme partie de l'O. L'm coulée est faite de trois i liés ensemble. Il en est de même de l'm ronde.

Ces trois m se forment du mouvement composé des doigts & du poignet. Voyez les Planches d'Ecriture.


MAS. f. (Mythol.) nom que la fable donne à une femme qui suivit Rhéa, & à qui Jupiter confia l'éducation de Bacchus. Ce nom se donnoit encore quelquefois à Rhéa même, sur-tout en Lydie, où on lui sacrifioit un taureau sous ce nom. Diction. de Trévoux.


MAAMETER(Géog.) ville de Perse, autrement nommée Bafrouche. Elle est située, selon Tavernier, à 77. 35. de long. & à 36. 50. de latitude. (D.J.)


MAAYPOOSTENS. m. (Comm.) sorte d'étoffe de soie qui nous vient de la compagnie des Indes orientales hollandoise. Les cavelins ou lots sont de cinquante pieces. En 1720, chaque piece revenoit à 8 florins 1/2. Voyez le Dictionn. de Commerce.


MABOUJAS. m. (Botan. exot.) nom donné par les sauvages d'Amérique à une racine, dont ils font leurs massues. Biron, dans ses curiosités de l'art & de la nature, dit que cette racine est extrêmement compacte, dure, pesante, noire, & toute garnie de noeuds gros comme des châtaignes. On trouve l'arbre qui la produit sur le haut de la montagne de la Souffriere dans la Guadaloupe, mais personne n'a décrit cet arbre. (D.J.)


MABOUYASS. m. (Hist. nat.) lézard des Antilles, ainsi appellé par les sauvages, parce qu'il est très-laid, & qu'ils donnent communément le nom de mabouyas à tout ce qui leur fait horreur. Ce lézard n'est pas des plus grands, il n'a jamais la longueur d'un pié. Ses doigts sont plats, larges, arrondis par le bout, & terminés par un petit ongle semblable à l'aiguillon d'une guêpe. On le trouve ordinairement sur les arbres & sur le faîte des cases. Lorsque cet animal est irrité, il se jette sur les hommes, & s'y attache opiniâtrement ; mais il ne mord, ni n'est dangereux ; cependant on le craint ; ce n'est sans doute qu'à cause de sa laideur. Pendant la nuit, il jette de tems en tems un cri effrayant, qui est un pronostic du changement de tems. Hist. nat. des Ant. par le P. du Tertre, tome II. page 315.

MABOYA ou MABOUYA, s. m. (Théolog. caraïbe) nom que les Caraïbes sauvages des îles Antilles donnent au diable ou à l'esprit dont ils craignent le malin vouloir ; c'est par cette raison qu'ils rendent au seul mabouya une espece de culte, fabriquant en son honneur de petites figures de bois bisarres & hideuses, qu'ils placent au-devant de leurs pirogues, & quelquefois dans leurs cases.

On trouve souvent en creusant la terre plusieurs de ces figures, formées de terre cuite, ou d'une pierre verdâtre, ou d'une résine qui ressemble à l'ambre jaune ; c'est une espece de copal qui découle naturellement d'un grand arbre nommé courbaril. Voyez COURBARIL.

Ces idoles anciennes ont différentes formes : les unes réprésentent des têtes de perroquet ou des grenouilles mal formées, d'autres ressemblent à des lézards à courte queue ou bien à des singes accroupis, toujours avec les parties qui désignent le sexe feminin. Il y en a qui ont du rapport à la figure d'une chauve-souris ; d'autres enfin sont si difformes, qu'il est presqu'impossible de les comparer à quoi que ce soit. Le nombre de ces idoles, que l'on rencontre à certaines profondeurs parmi des vases de terre & autres ustensiles, peut faire conjecturer que les anciens sauvages les enterroient avec leurs morts.

Il est d'usage parmi les Caraïbes d'employer encore le mot mabouya pour exprimer tout ce qui est mauvais : aussi lorsqu'ils sentent une mauvaise odeur, ils s'écrient, en faisant la grimace, mabouya, caye, en en, comme en pareil cas nous disons quelquefois, c'est le diable. M. LE ROMAIN.


MABYS. m. boisson rafraîchissante fort en usage aux îles d'Amérique ; elle se fait avec de grosses racines nommées patates : celles dont l'intérieur est d'un rouge violet, sont préférables à celles qui sont ou jaunes ou blanches, à cause de la couleur qui donne une teinture très-agréable à l'oeil.

Après avoir bien nettoyé ou épluché ces racines, on les coupe par morceaux & on les met dans un vase propre pour les faire bouillir dans autant d'eau que l'on veut faire de maby ; cette eau étant bien chargée de la substance & de la teinture des patates, on y verse une suffisante quantité de sirop de sucre clarifié, y ajoutant quelquefois des oranges aigres & un peu de gingembre : on continue quatre à cinq bouillons, on retire le vase de dessus le feu ; & après avoir laissé fermenter le tout, on passe la liqueur fermentée au-travers d'une chausse de drap, en pressant fortement le marc. Il faut repasser deux ou trois fois la liqueur pour l'éclaircir, ensuite de quoi on la verse dans des bouteilles dans chacune desquelles on a eu soin de mettre un ou deux cloux de gérofle. Cette boisson est fort agréable à l'oeil & au goût, lorsqu'elle est bien faite : elle fait sauter le bouchon de la bouteille, mais elle ne se conserve pas, & elle est un peu venteuse. M. LE ROMAIN.


MACACOUASS. m. (Hist. nat.) oiseau du Brésil qui, suivant les voyageurs, est une espece de perdrix de la grosseur d'une oie.


MACAE(Géog. anc.) Dans Strabon & Ptolémée ce sont des peuples de l'Arabie heureuse sur le golfe Persique ; dans Hérodote, ce sont des peuples d'Afrique, au voisinage de la Cyrénaïque. (D.J.)


MACAFS. m. (Imprimerie) c'est la petite ligne horisontale qui joint deux mots ensemble dans l'écriture hébraïque ; comme dans cet exemple françois, vous aime-t-il ? Macaf vient de necaf, joindre. Les grammairiens hébraïsans prononcent maccaph, les autres macaf.


MACAMS. m. (Hist. nat. Bot.) petit fruit des Indes orientales de la grosseur & de la forme de notre pomme sauvage ; il a un noyau fort dur au milieu, il est acide : l'arbre qui le porte est petit ; il ressemble assez par ses feuilles & son port au coignassier : sa feuille est d'un verd jaunâtre. Le mot macan est de la langue portugaise, il signifie pomme.


MACAN(Géog.) ville de Corassane. Long. 95. 30. lat. 37. 35. (D.J.)


MACANDONS. m. (Botan. exot.) arbre conifere qui croît au Malabar, où on l'appelle cada calava. Bontius dit que son fruit est semblable à la pomme de pin, avec cette seule différence, que ses cones ne sont pas si pointus, & qu'ils sont un peu mols, d'un goût assez insipide. Il lui donne des fleurs semblables à celles du mélianthe. Les habitans de Malabar font cuire ce fruit sous la cendre & le mangent dans la dyssenterie ; il est salutaire dans les maladies des poumons, telles que l'asthme, à cause de la vertu emplastique de ses parties muqueuses. Ray en parle dans son histoire des plantes. (D.J.)


MACANITAE(Géogr. anc.) peuples de la Mauritanie Tingitane. Dion dit que le mont Atlas étoit dans la Macennitide. (D.J.)


MACAOS. m. (Ornith.) nom d'un genre de perroquets qu'on distingue aussi par la longueur de leurs queues. Il y en a trois différentes especes qu'on nous apporte en Europe qui ne different pas seulement en grosseur & à d'autres égards, mais encore en couleur. La premiere espece, qui est la plus grosse, est joliment marquetée de bleu & de jaune ; la seconde, plus petite, est rouge & jaune, & la troisieme est rouge & bleue. Il n'est pas rare de voir des macao tout blancs, & ce sont ceux-là qu'on appelle en particulier cockatoou, quoique quelques-uns fassent ce nom synonyme à celui de la classe générale des macao. (D.J.)

MACAO, (Géog.) ville de la Chine située dans une île à l'embouchure de la riviere de Canton. Une colonie de portugais s'y établit il y a environ deux siecles, par une concession de l'empereur de la Chine, à qui la nation portugaise paie des tributs & des droits pour y jouir de leur établissement. On y compte environ trois mille portugais, presque tous métis. C'étoit autrefois une ville très-riche, très-peuplée, & capable de se défendre contre les gouverneurs des provinces de la Chine de son voisinage, mais elle est aujourd'hui entierement déchue de cette puissance. Quoiqu' habitée par des portugais & commandée par un gouverneur que le roi de Portugal nomme, elle est à la discrétion des Chinois, qui peuvent l'affamer & s'en rendre maîtres quand il leur plaira. Aussi le gouverneur portugais a grand soin de ne rien faire qui puisse choquer le moins du monde les Chinois. Longitude, selon Cassini, 130. 39'. 45''. lat. 22. 12. Long. selon les PP. Thomas & Noël, 130. 48'. 30''. lat. de même que Cassini. (D.J.)


MACAQUE(Hist. nat.) Voyez SINGE.


MACAREAE(Géogr. anc.) ville de l'Arcadie, dont Pausanias dit qu'on voyoit les ruines à deux stades du fleuve Alphée. (D.J.)


MACARÉES. m. (Mythol.) fils d'Eole. Macarée habita avec Canacé sa soeur. Eole ayant connu cet inceste, fit jetter l'enfant aux chiens, & envoya à Canacé une épée dont elle se tua. Macarée évita le même sort en fuyant ; il arriva à Delphes, où on le fit prêtre d'Apollon. Il y a encore un Macarée fils d'Hercule & de Déjanire, qui se sacrifia généreusement pour le salut des Héraclides.


MACARESE(Géog.) en italien macaresa, étang d'Italie dans l'état de l'Eglise, près de la côte de la mer. Cet étang peut avoir trois milles de longueur, & un mille dans l'endroit le plus large ; il est assez profond, fort poissonneux, & communique à la mer par un canal. On pourroit en faire un port utile, mais la chambre apostolique n'ose y toucher, de peur d'infecter l'air par l'ouverture des terres. (D.J.)


MACARETS. m. (Navigation) flot impétueux qui remonte de la mer dans la Garonne ; il est de la grosseur d'un tonneau ; il renverseroit les plus grands bâtimens s'ils n'avoient l'attention de l'éviter en tenant le milieu de la riviere. Le macaret suit toujours le bord, & son bruit l'annonce de trois lieues. Voyez l'article GARONNE.


MACARIA(Géog. anc.) nom commun, 1°. à une île du golfe Arabique, 2°. à une ville de l'île de Cypre, 3°. à une fontaine célebre près de Marathon, selon Pausanias, liv. I. ch. 32. (D.J.)


MACARIENSadj. (Hist. ecclésiast.) c'est ainsi qu'on designe les tems où le consul Macarius fut envoyé par l'empereur Constans, avec le consul Paul, pour ramener les Donatistes dans le sein de l'église. On colora le sujet de leur mission du prétexte de soulager la misere des pauvres par les libéralités de l'empereur : c'est un moyen qu'on emploiera rarement, & qui réussira presque toujours. On irrite l'hétérodoxie par la persécution, & on l'éteindroit presque toujours par la bienfaisance ; mais il n'en coûte rien pour exterminer, & il en coûteroit pour soulager. Optat de Mileve & S. Augustin parlent souvent des tems macariens ; ils correspondent à l'an de Jesus-Christ 348. Ils furent ainsi appellés du nom du consul Macarius.


MACARISMES. m. (Théolog. & Liturg.) Les macarismes sont dans l'office grec des hymnes ou tropains à l'honneur des Grecs. On donne le même nom aux pseaumes qui commencent en grec par le mot macarios, & aux neuf versets du chapitre cinq de l'évangile selon saint Matthieu, depuis le troisieme verset jusqu'au onzieme. Macarios signifie heureux.


MACARONS. m. (Diete) espece de pâtisserie friande dont les deux ingrédiens principaux sont le sucre & les amandes, & dont les qualités diététiques doivent être estimées par conséquent par celles du sucre & des amandes. Voyez SUCRE & AMANDES.

MACARON, (Diete) espece de pâte qu'on mange dans les potages, & dont on prépare aussi quelques autres mets. Voyez PATES D'ITALIE.

MACARON, (Tabletier) sorte de peigne arrondi par les deux côtés, ce qui lui donne la forme d'un macaron. On le façonne ainsi pour que les grosses dents des bouts ne blessent point.


MACARON-NÉSOS(Géog. anc.) en grec ; c'étoit le nom de la citadelle de Thèbes, en Béotie, & Thèbes même porta ce nom. (D.J.)


MACARONIS. m. (Pâtiss.) pâte faite avec de la farine de ris. Le macaroni ne differe du vermicelle que par la grosseur. Le vermicelle a à peine une ligne d'épaisseur, le macaroni est presque de la grosseur du petit doigt. Toutes les pâtes de ris s'appellent en général farinelli.


MACARONIQUEou MACARONIEN, adj. (Littérat.) espece de poésie burlesque, qui consiste en un mêlange de mots de différentes langues, avec des mots du langage vulgaire, latinisés & travestis en burlesque. Voyez BURLESQUE.

On croit que ce mot nous vient des Italiens, chez lesquels maccarone signifie un homme grossier & rustique, selon Caelius Rhodiginus ; & comme ce genre de poésie rapetassée pour ainsi dire de différens langages, & pleins de mots extravagans, n'a ni l'aisance ni la politesse de la poésie ordinaire ; les Italiens chez qui il a pris naissance l'ont nommé par cette raison poésie macaronienne ou macaronique.

D'autres font venir ce nom des macarons d'Italie, à macaronibus, qui sont des morceaux de pâte, ou des especes de petits gâteaux faits de farine non blutée, de fromage, d'amandes-douces, de sucre & de blancs d'oeufs, qu'on sert à table à la campagne, & que les villageois sur-tout regardent comme un mets exquis. Ce mêlange d'ingrédiens a fait donner le même nom à ce genre de poésie bizarre, dans la composition duquel entrent des mots françois, italiens, espagnols, anglois, &c. qui forment ce que nous appellons en fait d'odeurs un pot pourri ; terme que nous appliquons aussi quelquefois à un style bigarré de choses qui ne paroissent point faites pour aller ensemble.

Par exemple, un soldat fanfaron dira en style macaronique :

Enfilavi omnes scadrones & regimentos.

ou cet autre

Archeros pistoliferos furiamque manantum

Et grandem esmentam quae inopinum facta Ruellae est,

Toxinumque alto troublantem corda clochero.

On attribue l'invention de ces sortes de vers à Théophile Folengio de Mantoue, moine bénédictin, qui florissoit vers l'an 1520. Car quoique nous ayons une macaronea ariminensis en lettres très-anciennes, qui commence par ces mots :

Est autor Typhis Leonicus atque parannis

qui contient six livres de poésies macaroniques, contre Cabrin, roi de Gogue Magogue ; on sait qu'elle est l'ouvrage de Guarino Capella, & ne parut qu'en 1526, c'est-à-dire, six ans après celle de Folengio qui fut publiée sous le nom de Merlin Coccaie en 1520, & qui d'ailleurs est fort supérieure à celle de Capella, soit pour le style, soit pour l'invention, soit par les épisodes dont Folengio enrichit l'histoire de Baldus qui est le héros de son poëme. On prétend que Rabelais a voulu imiter dans la prose françoise le style macaronique de la poésie italienne, & que c'est sur ce modele qu'il a écrit quelques-uns des meilleurs endroits de son Pentagruel.

Le prétendu Merlin Coccaie eut tant de succès dans son premier essai, qu'il composa un autre livre partie en style macaronique & qui a pour titre, il chars del tri per uno, mais celui-ci fut reçu bien différemment des autres. Il parut ensuite en Italie un autre ouvrage fort mauvais dans le même genre, intitulé, macaronica de syndicatu & condemnatione doctoris Samsonis Lembi, & un autre excellent ; savoir, macaronis forza, composé par un jésuite nommé Sthetonius en 1610. Bazani publia le carnavale tabula macaronica : le dernier italien qui ait écrit en ce style a été César Ursinius à qui nous devons les capricia macaronica magistri Stopini poetae Poujanensis, imprimés en 1636.

Le premier françois qui ait réussi en ce genre se nommoit dans son style burlesque, Antonio de arma Provençalis de bragardissima villa de Soleriis. Il nous a donné deux poëmes, l'un de arte dansandi, l'autre de guerrâ neapolitanâ romanâ & genuensi. Il fut suivi par un avocat qui donna l'historia bravissima Caroli V. imperat. à Provincialibus paysanis triumphanter fugati. La Provence, comme on voit, a été parmi nous le berceau de la muse macaronique, comme elle a été celui de notre poésie. Quelque tems après Remi Belleau donna avec ses poésies françoises, dictamen metrificum de Belle hugonotico & rusticorum pigliamine, ad sodales ; piece fort estimée, & qui fut suivie de cacasanga reistro suisso lansquenetorum per M. J. B. Lichiardum recatholicatum spaliporcinum peotam, à laquelle Etienne Tabourot plus connu sous le nom du sieur des Accords, répondit sur le même ton. Enfin, Jean Edouard Demonin nous a laissé inter teretismata sua carmina, une piece intitulée, arenaicum de quorumdam nugigerulorum piaffa insupportabili ; & une autre sous le titre de recitus veritabilis super terribili esmeuta paysannorum de Ruellio, dont nous avons cité quelques vers ci-dessus, & qui passe pour un des meilleurs ouvrages en ce genre.

Les Anglois ont peu écrit en style macaronique, à peine connoît-on d'eux en ce genre quelques feuilles volantes, recueillies par Camden. Au reste, ce n'est point un reproche à faire à cette nation, qu'elle ait négligé ou méprisé une sorte de poésie dont on peut dire en général : turpe est difficiles habere nugas, & stultus labor est ineptiarum. L'Allemagne & les Pays-bas ont eu & même en assez grand nombre leurs poëmes macaroniques, entr'autre le certamen catholicum cum calvinistis, par Martinius Hamconius Frinus, ouvrage de mille deux cent vers, dont tous les mots commencent par la lettre C.


MACARSKA(Géog.) petite ville de Dalmatie, capitale de Primorgie, avec un évêché, suffragant de Spalatro. Elle est sur le golfe de Venise, à 8 lieues S. E. de Spalatro, & 9. N. E. de Narenta ; long. 35. 32. lat. 43. 42. (D.J.)


MACASSAR(Géog.) MACAÇAR ou MANCAÇAR ; royaume considérable des Indes dans l'île de Célebes, dont il occupe la plus grande partie, sous la Zone Torride.

Les chaleurs y seroient insupportables sans les vents du nord, & les pluies abondantes qui y tombent quelques jours avant & après les pleines lunes, & pendant les deux mois que le soleil y passe.

Le pays est extrêmement fertile en excellens fruits, mangues, oranges, melons d'eau, figues, qui y sont mûrs en tous les tems de l'année. Le ris y vient en abondance ; les cannes de sucre, le poivre, le bétel & l'arek s'y donnent presque pour rien ; on trouve dans les montagnes des carrieres de belles pierres, chose très-rare aux Indes, quelques mines d'or, de cuivre & d'étain. On y voit des oiseaux inconnus en Europe ; mais on s'y passeroit bien de la quantité des singes à queue & sans queue, qui y fourmillent.

Le gouvernement y est monarchique & despotique, cependant la couronne y est héréditaire avec cette clause, que les freres succedent à l'exclusion des enfans. La religion y est celle de Mahomet, mêlée d'autres superstitions. Ils n'enmaillotent point les enfans, & se contentent après leur naissance, de les mettre nuds dans des paniers d'osier. Ils font consister la beauté, comme plusieurs autres peuples, dans l'applatissement du nez, qu'ils procurent artificiellement ; dans des ongles courts, & peints de différentes couleurs ainsi que les dents.

Gervaise a publié la description de ce royaume, & l'on s'apperçoit bien qu'il l'a faite en partie d'imagination. C'est un roman que son histoire de l'établissement du mahométisme dans ce pays-là, & du hasard qui lui donna la préférence sur le christianisme. (D.J.)

MACASSAR, (Géog.) grande ville de l'île de Célebes, capitale du royaume de Macassar, & la résidence ordinaire des rois. Les maisons y sont presque toutes de bois, & soutenues en l'air sur de grandes colonnes ; on y monte avec des échelles. Les toits sont couverts de grandes feuilles d'arbres, que la pluie ne perce qu'à la longue. Macassar est située dans une plaine très-fertile, près l'embouchure de la grande riviere, qui traverse tout le royaume du Nord au Sud ; long. 135. 20. lat. mérid. 5. (D.J.)


MACATUTAE(Géog. anc.) peuple d'Afrique dans la Pentapole, selon Ptolémée, liv. IV. ch. iv. (D.J.)


MACAXOCOTLS. m. (Bot. exot.) fruit des Indes occidentales. Il est rouge, d'une forme oblongue, de la grosseur d'une noix ordinaire, contenant des noyaux assez gros qui renferment une pulpe molle, succulente, jaune au-dedans comme le noyau. Ce fruit se mange, & les Européens qui y sont accoutumés, en font beaucoup de cas ; il est d'une douceur mêlée d'un peu d'acidité, ce qui le rend très-agréable au goût. L'arbre qui porte ce fruit, nommé par Nieremberg arbor Macaxocotlifera, a la grosseur d'un prunier commun, & croît dans les lieux chauds, en plein champ. On emploie son écorce pulvérisée pour dessécher les ulceres. Les femmes se servent des cendres de son bois pour peindre leurs cheveux en jaune. Voyez Ray, Hist. Plant. (D.J.)


MACCHABÉESLIVRE DES, (Critiq. sacrée) nous avons quatre livres sous ce nom, qui méritent quelques détails approfondis.

Les livres qui contiennent l'histoire de Judas & de ses freres, & leurs guerres avec les rois de Syrie, pour la défense de leur religion & de leur liberté, sont appellés le premier & le second livre des Macchabées ; le livre qui fait l'histoire de ceux qui pour la même cause, avoient été exposés à Alexandrie aux éléphans de Philopator, est aussi appellé le troisieme des Macchabées ; & celui du martyre d'Eléazar & des sept freres, avec leur mere, écrit par Josephe, est nommé le quatrieme.

Le premier approche plus du style & du génie des livres historiques du canon qu'aucun autre livre ; il fut écrit en chaldaïque, tel qu'on le parloit à Jérusalem, qui étoit la langue vulgaire de toute la Judée, depuis le retour de la captivité de Babylone. Il se trouvoit encore dans cette langue du tems de saint Jérôme ; car il dit in prologo galeato, qu'il l'avoit vû. Le titre qu'il avoit alors, étoit sharbit sat bene el ; le sceptre du prince des fils de Dieu, titre qui convenoient fort bien à Judas, ce brave général du peuple de Dieu persécuté. Voyez Origene, in comment. ad psalm. vol. I. p. 47. & Eusebe, hist. eccl. VI. 25.

Quelques savans conjecturent qu'il a été écrit par Jean Hyrcan, fils de Simon, qui fut près de trente ans prince des Juifs & souverain sacrificateur, & qui entra dans cette charge au tems où finit l'histoire de ce livre. Il y a beaucoup d'apparence qu'il fut écrit effectivement de son tems, immédiatement après ces guerres, ou par lui-même, ou par quelqu'un sous lui : car il ne va pas plus loin que le commencement de son gouvernement, & comme on s'y sert des archives, & que l'on y renvoye dans cette histoire, il faut qu'elle ait été composée sous les yeux de quelqu'un qui fût en autorité.

Elle fut traduite du chaldaïque en grec, & ensuite du grec en latin. La version angloise est faite sur le grec. On croit que ce fut Théodotion qui la mit le premier en grec : mais il y a apparence que cette version est plus ancienne, parce qu'on voit que des auteurs aussi anciens que lui, s'en sont servis, comme Tertullien, Origene, & quelques autres auteurs.

Le second livre des Macchabées, est un recueil de différentes pieces ; on ne sait point du tout qui en est l'auteur. Il commence par deux lettres des Juifs de Jérusalem, à ceux d'Alexandrie en Egypte ; pour les exhorter à célébrer la fête de la dédicace du nouvel autel que fit faire Judas, quand il purifia le temple. Cette dédicace s'observoit le vingt-cinquieme jour de leur mois de Cisleu. La premiere de ces lettres est de l'an 169 de l'ere des Séleucides, c'est-à-dire, de l'an 144 avant J. C. & contient les neuf premiers versets du premier chapitre. La seconde est de l'an 188 de la même ere, ou de l'an 125 avant J. C. & commence au verset 10 du j. ch. & finit au 18. du suivant.

L'une & l'autre de ces lettres paroissent supposées ; il n'importe où le compilateur les a prises. La premiere appelle très-mal à-propos la fête de la dédicace, la fête des tabernacles du mois de Cisleu. Car quoiqu'ils pussent bien porter à la main quelque verdure pour marque de joie dans cette solemnité, ils ne pouvoient pas au coeur de l'hiver, coucher dans des cabinets de verdure, comme on faisoit à la fête des tabernacles. Ils n'auroient pas même trouvé assez de verdure pour en faire. Pour la seconde lettre, outre qu'elle est écrite au nom de Judas Macchabée, mort il y avoit alors trente-six ans, elle contient tant de fables & de puérilités, qu'il est impossible qu'elle ait été écrite par le grand conseil des Juifs, assemblé à Jerusalem pour toute la nation, comme on le prétend.

Ce qui suit dans ce chapitre, après cette seconde lettre, est la préface de l'auteur de l'abrégé de l'histoire de Jason, qui commence au 1. verset du iij. chapitre, & continue jusqu'au 37. du dernier. Les deux versets qui suivent sont la conclusion de l'auteur. Le Jason de l'histoire, dont presque tout ce livre ne contient que l'abregé, étoit un juif helléniste de Cyrene, descendu de ceux qui y avoient été envoyés par Ptolomée Soter. Il avoit écrit en grec, en cinq livres, l'histoire de Judas Macchabée & de ses freres ; la purification du temple de Jérusalem, la dédicace de l'autel, & les guerres contre Antiochus Epiphanes & son fils Eupator : ce sont ces cinq livres dont cet auteur donne ici l'abrégé.

C'est de cet abrégé fait aussi en grec, & des pieces dont j'ai parlé, qu'il a composé le recueil qui porte le titre de second livre des Macchabées. Cela prouve que l'auteur étoit aussi helléniste, & apparemment d'Alexandrie ; car il y a une expression particuliere qui revient souvent dans ce livre, qui en est une forte preuve ; c'est qu'en parlant du temple de Jérusalem, il l'appelle toujours le grand temple ; ce qui en suppose véritablement un moindre, & ce plus petit ne peut être que celui d'Egypte, bâti par Onias.

Les Juifs d'Egypte regardoient cette derniere maison comme une fille de la premiere, à qui ils faisoient toujours honneur comme à la mere. Alors il étoit naturel qu'ils la traitassent de grand temple, parce qu'ils en avoient un moindre ; ce que les Juifs des autres pays n'auroient pas pu faire ; car aucun d'eux ne reconnoissoit ce temple d'Egypte, & ils regardoient même comme schismatiques tous ceux qui offroient des sacrifices en quelqu'endroit que ce fût, excepté dans le temple de Jérusalem. Par conséquent, ce ne peut être qu'un Juif d'Egypte qui reconnoissoit le petit temple d'Egypte aussi bien que le grand temple de Jérusalem, qui se soit exprimé de cette maniere, & qui soit l'auteur de ce livre. Et comme de tous les Juifs d'Egypte, ceux d'Alexandrie étoient les plus polis & les plus savans, il y a beaucoup d'apparence que c'est-là qu'il a été écrit, mais ce second livre n'approche pas de l'exactitude du premier.

On y trouve même quelques erreurs palpables ; par exemple, c. iv. l'auteur dit que Ménélaüs qui obtint la souveraine sacrificature, étoit frere de Simon le Benjamite de la famille de Tobie. Or cela ne se peut pas ; car il n'y avoit que ceux de la famille d'Aaron qui pussent être admis à la charge de souverains pontifes. Josephe est plus croyable dans cette rencontre ; il dit positivement, Antiq. liv. XII. c. vj. que Ménélaüs étoit frere d'Onias & de Jason, & fils de Simon II. qui avoit été souverain sacrificateur, & qu'il fut le troisieme de ses fils qui parvint à cette charge. Son premier nom étoit Onias, comme celui de son frere aîné ; mais entêté aussi-bien que Jason, des manieres des Grecs ; il en prit un grec à son imitation, & se fit appeller Ménélaüs. Son pere & son frere aîné avoient été des hommes d'une grande vertu & d'une grande piété : mais il aima mieux suivre l'exemple de ce Jason que le leur ; car il l'imita dans sa fourberie, dans sa mauvaise vie, & dans son apostasie, & porta même toutes ces choses à de plus grands excès.

On remarque encore dans le second livre des Macchabées, chap. xj. . xxj. des fautes d'un autre genre. Par exemple, ch. xj. v. xxj. il est parlé d'une lettre de Lysias datée du mois Dioscorinthius (dans la vulgate Dioscorus, l'an 148) ; mais ces deux mois ne se trouvent ni dans le calendrier syro-macédonien ni dans aucun autre de ces tems-là. Usserius & Scaliger conjecturent que c'étoit un mois intercalaire que l'on plaçoit entre les mois de Dystrus & de Xanthicus dans le calendrier des Chaldéens, comme on mettoit le mois de Véadar entre ceux d'Adar & de Nisan dans celui des Juifs. Mais comme il est constant que les Chaldéens, les Syriens, & les Macédoniens n'avoient pas l'usage des mois intercalaires, il vaut mieux dire que Dioscorinthius ou Dioscorus est une faute de copiste, faite peut-être au lieu du mot Dystrus, qui est le nom d'un mois qui précede celui de Xanthicus dans le calendrier syro-macédonien.

Enfin, il paroît que les deux premiers livres des Macchabées sont de différens auteurs ; car en se servant tous deux de l'ere des Séleucides dans leurs dates, le premier de ces deux livres fait commencer cette ere au printems, & l'autre à l'automne de la même année.

Quoiqu'il en soit, il y a dans les polyglottes de Paris & de Londres, des versions syriaques des deux premiers livres des Macchabées ; mais elles sont assez modernes, & toutes deux faites sur le grec, quoiqu'elles s'en écartent quelquefois.

Passons au troisieme livre des Macchabées. On sait que ce nom de Macchabées fut donné d'abord à Judas & à ses freres ; & c'est pourquoi le premier & le second livre qui portent ce nom, contiennent leur histoire. Comme ils avoient souffert pour la cause de la Religion, il arriva que dans la suite les Juifs appellerent insensiblement Macchabées, tous ceux qui souffroient pour la même cause, & rendoient par leurs souffrances témoignage à la vérité. C'est ce qui fait que Josephe écrivant dans un traité particulier l'histoire de ceux qui avoient souffert le martyre dans la persécution d'Antiochus Epiphanes, donne le titre de Macchabées à son livre. C'est par la même raison que cette histoire de la persécution de Ptolomée Philopator contre les Juifs d'Egypte, est appellée le troisieme livre des Macchabées, quoique ce dût être le premier ; parce que les événemens qui y sont racontés, sont antérieurs à ceux des deux livres des Macchabées, qu'on appelle le premier & le second, dont les héros n'existoient pas encore. Mais ce livre n'étant pas de même poids que les deux dont il s'agit, on l'a mis après eux par rapport à la dignité quoiqu'il soit avant eux dans l'ordre des tems.

Il y a apparence qu'il a été écrit en grec par quelque juif d'Alexandrie, peu de tems après le fils de Sirach. Il est aussi en syriaque ; mais l'auteur de cette version n'entendoit pas bien le grec, car dans quelques endroits il s'écarte du sens de l'original ; & il est visible que c'est faute d'avoir entendu la langue greque. Il se trouve dans les plus anciens manuscrits des Septante, particulierement dans celui d'Alexandrie, qui est dans la bibliotheque du roi d'Angleterre à S. James, & dans celui du vatican à Rome, deux des plus anciens manuscrits de cette version qui soient au monde. Mais on ne l'a jamais mis dans la vulgate latine ; il n'y a pas un seul manuscrit qui l'ait. Je conviens que ce troisieme livre des Macchabées porte un habit de roman, avec des embellissemens & des additions qui sentent l'invention d'un juif. Cependant il est sûr que le fond de l'histoire est vrai, & qu'il y a eu réellement une persécution excitée par Philopator contre les Juifs d'Alexandrie, comme ce livre le dit. On a des relations d'autres persécutions aussi cruelles qu'ils ont eues à essuyer, dont personne ne doute. Voyez le livre de Philon contre Flaccus, & son histoire de l'ambassade auprès de Caligula.

Le premier ouvrage authentique qui fasse mention du troisieme livre des Macchabées, est la Chronique d 'Eusebe, pag. 185. Il est aussi nommé avec les deux autres livres des Macchabées dans le 85e. canon apostolique, mais on ne sait pas quand ce canon a été ajoûté aux autres. Quelques manuscrits des bibles greques ont, outre ce troisieme livre des Macchabées, l'histoire des martyrs de Josephe sous le regne d'Antiochus Epiphanes, sous le nom du quatrieme livre des Macchabées ; mais on n'en fait aucun cas, & on ne l'a mis dans aucune des bibles latines. (D.J.)


    
    
MACCHIA(Peinture, Sculpture) terme italien, qui signifie une premiere ébauche faite par un peintre, un sculpteur, pour un ouvrage qu'il projette d'exécuter ; où rien cependant n'est encore digéré, & qui paroît comme un ouvrage informe, comme un assemblage de taches irrégulieres à ceux qui n'ont aucune connoissance des arts. Ce sont de legeres esquisses, dans lesquelles l'artiste se livre au feu de son imagination, & se contente de quelques coups de crayon, de plume, de ciseau, pour marquer ses intentions, l'ordre & le caractere qu'il veut donner à son dessein. Ces esquisses que nous nommons en françois premieres pensées, lorsqu'elles partent du génie des grands maîtres, sont précieuses aux yeux d'un connoisseur, parce qu'elles contiennent ordinairement une franchise, une liberté, un feu, une hardiesse, enfin un certain caractere qu'on ne trouve point dans des desseins plus finis. (D.J.)


MACCLESFIELD(Géogr.) petite ville à marché d'Angleterre, avec titre de comté, en Cheshire, à 40 lieues N. O. de Londres. (D.J.)


MACCURAE(Géog. anc.) peuples de la Mauritanie Césarienne, suivant Ptolémée, liv. IV. c. ij. qui les place au pié des monts Garaphi. (D.J.)


MACE-MUTINES. f. (Hist. mod.) monnoie d'or. Pierre II. roi d'Aragon, étant venu en personne à Rome, en 1204, se faire couronner par le pape Innocent III. mit sur l'autel une lettre patente, par laquelle il offroit son royaume au saint-siége, & le lui rendoit tributaire, s'obligeant stupidement à payer tous les ans deux cent cinquante mace-mutines. La mace-mutine étoit une monnoie d'or venue des Arabes ; on l'apelloit autrement mahoze-mutine. Fleuri, Hist. ecclés.


MACÉDOINEEMPIRE DE (Hist. anc.) Ce n'est point ici le lieu de suivre les révolutions de cet empire ; je dirai seulement que cette monarchie sous Alexandre, s'étendoit dans l'Europe, l'Asie, & l'Afrique. Il conquit en Europe la Grece, la partie de l'Illyrie où étoient les Thraces, les Triballiens & les Daces. Il soumit dans l'Asie, la presqu'île de l'Asie mineure, l'île de Chypre, l'Assyrie, une partie de l'Arabie, & l'empire des Perses qui comprenoit la Médie, la Bactriane, la Perse proprement dite, &c. Il joignit encore à toutes ces conquêtes une partie de l'Inde en-deçà du Gange. Enfin, en Afrique il possédoit la Lybie & l'Egypte. Après sa mort, cette vaste monarchie fut divisée en plusieurs royaumes qui tomberent sous la puissance des Romains. Aujourd'hui cette prodigieuse étendue de pays renferme une grande partie de l'empire des Turcs, une partie de l'empire du Mogol, quelque chose de la grande Tartarie, & tout le royaume de la Perse moderne. (D.J.)

MACEDOINE, (Géog. anc. & mod.) royaume entre la Grece & l'ancienne Thrace. Tite-Live, liv. XL. c. iij. dit qu'on la nomma premierement Paeonie, à cause sans doute des peuples Paeons qui habitoient vers Rhodope ; elle fut ensuite appellée Aemathie, & enfin Macédoine, d'un certain Macedo, dont l'origine & l'histoire sont fort obscures.

Elle étoit bornée au midi par les montagnes de Thessalie, à l'orient par la Béotie & par la Pierie, au couchant par les Lyncestes, au septentrion par la Migdonie & par la Pélagonie : cependant ses limites n'ont pas toujours été les mêmes, & quelquefois la Macédoine est confondue avec la Thessalie.

C'étoit un royaume héréditaire, mais si peu considérable dans les commencemens, que ses premiers rois ne dédaignoient pas de vivre sous la protection tantôt d'Athènes & tantôt de Thèbes. Il y avoit eu neuf rois de Macédoine avant Philippe, qui prétendoient descendre d'Hercule par Caranus, & être originaires d'Argos ; ensorte que comme tels, ils étoient admis parmi les autres Grecs aux jeux olympiques.

Lorsque Philippe eut conquis une partie de la Thrace & de l'Illyrie, le royaume de Macédoine commença à devenir célebre dans l'histoire. Il s'étendit depuis la mer Adriatique jusqu'au fleuve Strymon, & pour dire plus, commanda dans la Grece ; enfin, il étoit reservé à Alexandre d'ajoûter à la Macédoine, non-seulement la Grece entiere, mais encore toute l'Asie, & une partie considérable de l'Afrique. Ainsi, par les mains de ce conquérant, s'éleva l'empire de Macédoine sous un tas immense de royaumes & de républiques grecques ; & le débris de leur gloire fit un nom singulier à des barbares qui avoient été long-tems tributaires des seuls Athéniens.

Aujourd'hui la Macédoine est une province de la Turquie européenne qui a des limites extrêmement étroites. Elle est bornée au septentrion par la Servie, & par la Bulgarie, à l'orient par la Romanie proprement dite, & par l'Archipel, au midi par la Livadie, & à l'occident par l'Albanie.

Les Turcs appellent cette province Magdonia. Saloniki en est la capitale : c'étoit autre fois Pella où nâquirent Philippe & Alexandre.

Mais la Macédoine a eu l'avantage d'être un des pays où S. Paul annonça l'évangile en personne. Il y fonda les églises de Thessalonique & de Philippe, & eut la consolation de les voir florissantes & nombreuses. (D.J.)


MACÉDONIENadj. (Jurisprud.) ou senatus-consulte-macédonien, étoit un decret du sénat, qui fut ainsi nommé du nom de Macédo fameux usurier à l'occasion duquel il fut rendu.

Ce particulier vint à Rome du tems de Vespasien ; & profitant du goût de débauche dans lequel étoit la jeunesse romaine, il prêtoit de l'argent aux fils de famille qui étoient sous la puissance paternelle, en leur faisant reconnoître le double de ce qu'il leur avoit prêté ; desorte que quand ils devenoient usans de leurs droits, la plus grande partie de leur bien se trouvoit absorbée par les usures énormes de ce Macédo. C'est pourquoi l'empereur fit rendre ce sénatus-consulte appellé macédonien, qui déclare toutes les obligations faites par les fils de familles nulles, même après la mort de leur pere.

La disposition du sénatus-consulte macédonien se trouve rappellée dans les capitulaires de Charlemagne.

Elle est observée dans tous les pays de droit écrit du ressort du parlement de Paris ; mais elle n'a pas lieu dans les pays coutumiers : les défenses qui y ont été faites en divers tems de prêter aux enfans de famille, ne concernent que les mineurs, attendu que les enfans majeurs ne sont plus en la puissance de leurs pere, mere, ni autres tuteurs ou curateurs. Voyez au digeste le titre ad senatus-consult. macédon. & le recueil de questions de M. Bretonnier, au mot fils de famille. (A)


MACÉDONIENSS. m. plur. (Hist. ecclés.) hérétiques du iv. siecle qui nioient la divinité du S. Esprit, & qui furent ainsi nommés de Macedonius leur chef.

Cet hérésiarque qui étoit d'abord du parti des Ariens, fut élu par leurs intrigues patriarche de Constantinople en 342 ; mais ses violences & quelques actions qui déplurent à l'empereur Constance, engagerent Eudoxe & Acace prélats de son parti, qu'il avoit d'ailleurs offensés, à le faire déposer dans un concile tenu à Constantinople en 359. Macedonius piqué de cet affront devint aussi chef de parti : car s'étant déclaré contre Eudoxe & les autres vrais ariens, il soutint toujours le fils semblable en substance ou même consubstantiel au pere selon quelques auteurs ; mais il continua de nier la divinité du S. Esprit comme les purs ariens, soutenant que ce n'étoit qu'une créature semblable aux anges, mais d'un rang plus élevé. Tous les évêques qui avoient été déposés avec lui au concile de Constantinople, embrasserent la même erreur ; & quelques catholiques mêmes y tomberent, c'est-à-dire que n'ayant aucune erreur sur le fils, ils tenoient le Saint-Esprit pour une simple créature. Les Grecs les nommerent , c'est-à-dire ennemis du Saint-Esprit. Cette hérésie fut condamnée dans le onzieme concile général tenu à Constantinople, l'an de J. C. 381. Théodoret, liv. II. c. vj. Socrate, liv. II. c. xlv. Sozom. liv. IV. c. xxvij. Fleury, Hist. eccles. tom. III. liv. XIV. n. 30.


MACELLAou MACALLA. (Géog. anc.) Tite-Live & Polybe placent cette ville dans la Sicile. Bari en fait une ville de la Calabre, & prétend que c'est aujourd'hui Strongili à trois milles de la mer. (D.J.)


MACELLUMS. m. (Antiq. rom.) Le macellum de Rome n'étoit point une boucherie, mais un marché couvert situé près de la boucherie, & où l'on vendoit non-seulement de la viande, mais aussi du poisson & autres victuailles. Térence nous la peint à merveille, quand il fait dire par Gnathon, dans l'Eunuque, act. II. scène iij.

Intereà loci ad macellum ubì advenimus,

Concurrunt laeti mi obviam cupedinarii omnes,

Cetarii, lanii, coqui, fartores, piscatores, aucupes.

" Nous arrivons au marché : aussi-tôt viennent au-devant de moi, avec de grands témoignages de satisfaction, tous les confiseurs, les vendeurs de marée, les bouchers, les traiteurs, les rôtisseurs, les pêcheurs, les chasseurs, &c. "

On peut voir la forme du macellum, dans une médaille de Néron, au revers de laquelle, sous un édifice magnifique on lit : mac. Aug. c'est-à-dire, Macellum Augusti.

Erizzo, dans ses dichiaraz. di medagl. ant. p. 117. est le premier qui ait publié cette médaille ; elle est de moyen bronze, & représente d'un côté la tête de Néron encore jeune, avec la légende Nero. Claud. Caesar. Aug. Ger. P. M. Tr. P. Imp. P. P. Au revers un édifice orné d'un double rang de colonnes, & terminé par un dôme. Dans le milieu on voit une porte à laquelle on monte sur quelques degrés qui forment un perron : en-dedans de cette porte est une statue de Néron debout ; la légende de ce revers est mac. Aug. dans le champ S. C. Erizzo a lû macellum Augusti, fondé sur un passage de Dion, qui dit expressément que Néron fit la dédicace d'un marché destiné à vendre toutes les choses nécessaires à la vie, obsoniorum mercatum macellum nuncupatum dedicavit.

L'explication d'Erizzo a été suivie par tous les antiquaires, jusqu'au P. Hardouin qui entreprit de la combattre, & qui a expliqué cette médaille, mausoleum Caesaris Augusti ; mais outre que les argumens du P. Hardouin contre l'explication commune, ne sont rien moins que convainquans, celle qu'il a donnée n'est pas heureuse. 1°. On ne voit pas pourquoi mausoleum seroit désigné par deux lettres, tandis que Caesaris est exprimé par une lettre seule. 2°. Les trois premieres lettres Mac. sont jointes ensemble, tout comme les trois dernieres Aug. le point est entre deux ; pourquoi donc les trois premieres formeront-elles deux mots, & les dernieres un seul ? 3°. L'édifice que nous voyons sur la médaille de Néron, ne ressemble point au mausolée d'Auguste. Voyez MAUSOLEE. (D.J.)


MACÉNITESMacoenitae, (Géog. anc.) dans Ptolémée, peuples de la Mauritanie Tingitane, sur le bord de la mer. Le mont Atlas étoit dans le Macénitide. (D.J.)


MACERS. m. (Hist. nat. des drog.) écorce médicinale d'un arbre des Indes orientales, dont il est fait mention dans les écrits de Dioscoride, de Pline, de Galien, & des Arabes ; mais ils ne s'accordent ni les uns ni les autres sur l'arbre qui produit cette écorce, sur la partie de l'arbre d'où elle se tire, sur la qualité de son odeur & de sa saveur ; c'est à la variété de leurs relations sur ce point, & à l'ignorance des commentateurs qui confondoient le macer avec le macis, qu'il paroît qu'on peut sur-tout attribuer la cause de l'oubli dans lequel a été chez nous cette drogue depuis Galien ; car pour ce qui est des Indes orientales d'où Pline, Sérapion, & Averroès conviennent qu'on la faisoit venir ; Garcias-ab-Horto, Acosta, & Jean Mocquet qui dans le pénultieme siecle y avoient voyagé, assurent qu'alors ce remede y étoit usité dans les hôpitaux, & qu'à Bengale il s'en faisoit un commerce assez considérable.

Dioscoride donne à cette écorce le nom & . Il dit qu'elle est de couleur jaunâtre, assez épaisse, fort astringente, & qu'on l'apportoit de Barbarie. C'est ainsi qu'on appelloit alors les pays orientaux les plus reculés. On faisoit de cette écorce une boisson pour remédier aux hémorragies, aux dyssenteries, & aux dévoiemens. Pline appelle des mêmes noms dont s'est servi Dioscoride, l'écorce d'un arbre qui étoit apporté des Indes à Rome, & qu'il dit être rougeâtre. Galien qui dans les descriptions qu'il en fait, & sur les vertus qu'il lui attribue, s'accorde avec ces deux auteurs, ajoute seulement qu'elle est aromatique ; il n'est pas étonnant qu'Averroès & d'autres médecins arabes connussent le macer, puisque l'arbre dont il est l'écorce, croissoit dans les pays orientaux.

Les relations de quelques-uns de nos voyageurs aux Indes orientales, c'est-à-dire à la côte de Malabar & à l'île sainte-Croix, parlent d'une écorce grisâtre qui étant desséchée, devient à ce qu'ils assurent, jaunâtre, fort astringente, & douée des mêmes vertus que le macer des anciens.

Christophe Acosta, l'un des premiers historiens des drogues simples qu'on apporte des Indes, & qui y étoit médecin du viceroi, dit que l'arbre qui porte cette écorce, étoit appellé arbore de las camaras, arbore sancto par les Portugais, c'est-à-dire, arbre pour les dyssenteries, & par excellence, arbre saint ; arbore de sancto Thome, arbre de saint Thomas par les chrétiens ; macruyre par les gens du pays, & macre par les médecins brachmans, ce qui est conforme avec l'ancien mot macer. Ce même historien qui est le seul qui nous ait donné la figure de cet arbre, le compare à un de nos ormes, & attribue des vertus admirables à l'usage de son écorce.

Enfin M. de Jussieu croit avoir retrouvé le macer des Indes orientales, dans le Simarouba d'Amérique ; mais il ne faut donner cette opinion que comme une légere conjecture ; car malgré la conformité qui se trouve dans les vertus entre le macer des anciens, le macre des Indiens orientaux, & le simarouba des occidentaux, il seroit bien étonnant que ce fût la même plante. Il est vrai pourtant que l'Asie & l'Amérique ont d'autres plantes qui leur sont communes, à l'exclusion de l'Europe. Le ginzing en est un bel exemple. Voyez GINZING. (D.J.)


MACERATA(Géog.) ville d'Italie dans l'état de l'Eglise, dans la marche d'Ancone, avec un évêché suffragant de Fermo, & une petite université. Elle est sur une montagne, proche de Chiento, à 5 lieues S. O. de Lorette, 8 S. O. d'Ancone. Long. 31. 12. lat. 43. 5.

Macerata est la patrie de Lorenzo Abstemius, & d'Angelo Galucci, jésuites. Le premier se fit connoître en répandant dans ses fables des traits satyriques contre le clergé. Le second est auteur d'une histoire latine de la guerre des Pays-bas, depuis 1593 jusqu'à 1609. Cet ouvrage parut à Rome en 1671, in-folio, & en Allemagne en 1677, in-4°. (D.J.)


MACÉRATION(Morale, Gramm.) C'est une douleur corporelle qu'on se procure dans l'intention de plaire à la divinité. Les hommes ont par-tout des peines, & ils ont très-naturellement conclu que les douleurs des êtres sensibles donnoient un spectacle agréable à Dieu. Cette triste superstition a été répandue & l'est encore dans beaucoup de pays du monde.

Si l'esprit de macération est presque toûjours un effet de la crainte & de l'ignorance des vrais attributs de la divinité, il a d'autres causes, sur-tout dans ceux qui cherchent à le répandre. La plûpart sont des charlatans qui veulent en imposer au peuple par de l'extraordinaire.

Le bonze, le talapoin, le marabou, le derviche, le faquir, pour la plûpart se livrent à différentes sortes de supplices par vanité & par ambition. Ils ont encore d'autres motifs. Le jeune faquir se tient debout, les bras en croix, se poudre de fiente de vache, & va tout nud ; mais les femmes vont lui faire dévotement des caresses indécentes. Plus d'une femme à Rome, en voyant la procession du jubilé monter à genoux la scala santa, a remarqué que certain flagellant étoit bien fait, & avoit la peau belle.

Les moyens de se macérer les plus ordinaires dans quelques religions, sont le jeûne, les étrivieres, & la mal-propreté.

Le caractere de la macération est par-tout cruel, petit, pusillanime.

La mortification consiste plus dans la privation des plaisirs ; la macération s'impose des peines. On mortifie ses sens, par ce qu'on leur refuse ; on macere son corps, parce qu'on le déchire ; on mortifie son esprit, on macere son corps ; il y a cependant la ma cération de l'ame ; elle consiste à se détacher des affections qu'inspirent la nature & l'état de l'homme dans la société.

MACERATION, (Chimie). C'est ainsi qu'on appelle en Chimie la digestion & l'infusion à froid. La macération ne differe de ces dernieres opérations, que pour le degré de chaleur qui anime le menstrue employé ; car l'état des menstrues désigné dans le langage ordinaire de l'art, par le nom de froid, est une chaleur très-réelle, quoique communément cachée aux sens. Voyez FROID & FEU (Chimie), INFUSION, DIGESTION, NSTRUETRUE. (b)

MACERATION des mines, (Métallurg.) quelques auteurs ont regardé comme avantageux de mettre les mines en macération, c'est-à-dire de les faire séjourner dans des eaux chargées d'alcali fixe, de chaux vive, de matieres absorbantes, de fer, de cuivre, & même d'urine & de fiente d'animaux, avant que de les faire fondre. On prétend que cette méthode est sur-tout profitable pour les mines des métaux précieux, quand elles sont chargées de parties arsenicales, sulfureuses & antimoniales, qui peuvent contribuer à les volatiliser, & à les dissiper, dans un grillage trop violent.

Orschall a fait un traité de la macération des mines, dans lequel il prouve par un grand nombre d'exemples & de calculs, que les mines de cuivre qu'il a ainsi traitées, lui ont donné des produits beaucoup plus considérables que celles qu'il n'avoit point mises en macération. Voyez l'article de la fonderie d'Orschall.

Becker approuve cette pratique ; il en donne plusieurs procédés dans sa concordance chimique, part. XII. Il dit qu'il est avantageux de se servir de la macération pour les mines d'or qui sont mêlées avec des pyrites sulfureuses & arsenicales ; il conseille de commencer par les griller, de les pulvériser ensuite, & d'en mêler une partie contre quinze parties de chaux vive & de terre fusible ou d'argille, arrosée de vingt-cinq parties de lessive tirée de cendres, & d'y joindre quatre parties de vitriol, & autant de sel marin : pour les mines d'argent on mettra de l'alun au lieu du vitriol, & du nitre au lieu de sel marin : on mêlera bien toutes ces matieres, & on les laissera quelque tems en digestion ; après quoi on mettra le tout dans un fourneau, l'on donnera pendant vingt-quatre heures un feu de charbons très-violent, au point de faire rougir parfaitement le mêlange. Becker pense que par cette opération la mine est fixée, maturée, & même améliorée. Voy. CONCORDANCE CHIMIQUE.


MACERONS. m. smyrnium, (Hist. nat. Bot.) genre de plante à fleur en rose, en ombelle & composé de plusieurs pétales disposés en rond, & soutenus par un calice qui devient quand la fleur est passée, un fruit presque rond composé de deux semences un peu épaisses, & quelquefois faites en forme de croissant, relevées en bosse striées d'un côté, & plattes de l'autre. Tournefort, Inst. rei herb. Voyez PLANTE.

Le maceron est appellé smyrnium semine nigro par Bauhin, J. B. III. 126. Smyrnium Dioscoridis, par C. B. P. 154. Smyrnium Matthioli, par Tournefort, I. R. H. 316. Hipposelinum, par Ray, Hist. 437.

Sa racine est moyennement longue, grosse, blanche, empreinte d'un suc âcre & amer, qui a l'odeur & le goût approchant en quelque maniere de la myrrhe : elle pousse des tiges à la hauteur de trois piés, rameuses, cannelées, un peu rougeâtres. Ses feuilles sont semblables à celles de l'ache, mais plus amples, découpées en segmens plus arrondis, d'un verd brun, d'une odeur aromatique, & d'un goût approchant de celui du persil. Les tiges & leurs rameaux sont terminés par des ombelles ou parasols qui soutiennent de petites fleurs blanchâtres composées chacune de cinq feuilles disposées en rose, avec autant d'étamines par le milieu. Lorsque ces fleurs sont passées, il leur succede des semences jointes deux-à-deux, grosses, presque rondes ; ou taillées en croissant, cannelées sur le dos, noires, d'un goût amer.

Cette plante croît aux lieux sombres, marécageux, & sur les rochers près de la mer. On la cultive aussi dans les jardins : elle fleurit au premier printems, & sa semence est mûre en Juillet. C'est une plante bis-annuelle, qui se multiplie aisément de graine, & qui reste verte tout l'hiver. La premiere année elle ne produit point de tige, & elle périt la seconde année, après avoir poussé sa tige, & amené sa graine à maturité : sa racine tirée de terre en automne, & conservée dans le sable pendant l'hiver, devient plus tendre & plus propre pour les salades. On mangeoit autrefois ses jeunes pousses comme le céleri ; mais ce dernier a pris le dessus, & l'a chassé de nos jardins potagers. Sa graine est de quelque usage en pharmacie, dans de vieilles & mauvaises compositions galéniques. (D.J.)

MACERON, (Mat. méd.) gros persil de Macédoine. On emploie quelquefois ses semences comme succédanées de celles du vrai persil de Macédoine. Voyez PERSIL DE MACEDOINE. (b)


MACHA-MONAS. f. (Botan. exot.) calebasse de Guinée, ou calebasse d'Afrique ; c'est, dit Biron, un fruit de l'Amérique qui a la figure de nos calebasses. Il est long d'environ un pié, & de six pouces de diametre : son écorce est ligneuse & dure. On en pourroit fabriquer des tasses & d'autres ustensiles, comme on fait avec le coco. Quand le fruit est mûr, sa chair a un goût aigrelet, un peu styptique. On en prépare dans le pays une liqueur qu'on boit pour se rafraîchir, & dont on donne aux malades dans les cours de ventre. Ses semences sont grosses comme des petits pignons, & renferment une amande douce, agréable & bonne à manger. (D.J.)


MACHAERAS. f. (Hist. anc.) machere, arme offensive des anciens. C'étoit l'épée espagnole que l'infanterie légionnaire des Romains portoit, & qui la rendit si redoutable, quand il falloit combattre de près ; c'étoit une espece de sabre court & renforcé, qui frappoit d'estoc & de taille, & faisoit de terribles exécutions. Tite-Live raconte que les Macédoniens, peuples d'ailleurs si aguerris, ne purent voir sans une extrême surprise, les blessures énormes que les Romains faisoient avec cette arme. Ce n'étoient rien moins que des bras & des têtes coupées d'un seul coup de tranchant ; des têtes à demi-fendues, & des hommes éventrés d'un coup de pointe. Les meilleures armes offensives n'y résistoient pas ; elles coupoient & perçoient les casques & les cuirasses à l'épreuve : on ne doit point après cela s'étonner si les batailles des anciens étoient si sanglantes. (G)


MACHAMALA(Géog.) montagne d'Afrique dans le Royaume de Serra-lione, près des îles de Bannanes. Voyez Dapper, description de l'Afrique.


MACHANS. m. (Hist. nat.) animal très-remarquable, qui se trouve dans l'île de Java. On le regarde comme une espece de lion ; cependant sa peau est marquetée de blanc, de rouge & de noir, à peu près comme celle des tigres. On dit que le machan est la plus terrible des bêtes féroces ; il est si agile qu'il s'élance à plus de dix-huit piés sur sa proie, & il fait tant de ravage que les princes du pays sont obligés de mettre des troupes en campagne pour le détruire. Cette chasse se fait avec plus de succès la nuit que le jour, parce que le machan ne distingue aucun objet dans l'obscurité, au lieu qu'on le remarque très-bien à ses yeux enflammés comme ceux des chats. Voyez l'hist. génér. des voyages.


MACHAOS. m. (Hist. nat. Ornitholog.) oiseau du Brésil, d'un plumage noir, mêlangé de verd, qui le rend très-éclatant au soleil. Il a les piés jaunes ; le bec & les yeux rougeâtres ; il habite le milieu du pays, on le trouve rarement vers les rivages.


MACHARIS. m. (Comm.) sorte d'étoffe, dont il se fait négoce en Hollande. Les pieces simples portent 12 aunes ; les doubles qu'on nomme machari à deux fils, en portent 24.


MACHASORS. m. (Théol.) mot qui signifie cycle, est le nom d'un livre de prieres fort en usage chez les Juifs, dans leurs plus grandes fêtes. Il est très-difficile à entendre, parce que ces prieres sont en vers & d'un style concis. Buxtorf remarque qu'il y en a eu un grand nombre d'éditions, tant en Italie qu'en Allemagne & en Pologne ; & qu'on a corrigé dans ceux qui sont imprimés à Venise, quantité de choses qui sont contre les Chrétiens. Les exemplaires manuscrits n'en sont pas fort communs chez les Juifs ; cependant il y a un assez grand nombre de manuscrits dans la bibliotheque de Sorbonne à Paris. Buxtorf, in biblioth. rabbin. (G)


MACHES. f. (Hist. nat. Bot.) valerianella, genre de plante à fleur monopétale, en forme d'entonnoir, profondément découpée & soutenue par un calice qui devient dans la suite un fruit qui ne contient qu'une seule semence, mais dont la figure varie dans différentes especes. Quelquefois il ressemble au fer d'une lance, & il est composé de deux parties, dont l'une ou l'autre contient une semence ; d'autres fois il est ovoïde, il a un ombilic & trois pointes, ou la semence de ce fruit a un ombilic en forme de bassin, ou ce fruit est allongé de substance fongeuse. Il a la forme d'un croissant, & il renferme une semence à peu près cylindrique ; ou enfin ce fruit est terminé par trois crochets, & il contient une semence courbe. Tournefort, inst. rei herb. Voyez PLANTE.

C'est une des dix especes du genre de plante que les Botanistes nomment valérianelle. Voyez VALERIANELLE.

La mâche est la valerianella arvensis, praecox, humilis, semine compresso de Tournefort, I. R. H. 132. Valerianella campestris, inodora, major de C. B. P. 165. Raii hist. 392.

Sa racine est menue, fibreuse, blanche, annuelle, d'un goût un peu doux & presque insipide. Elle pousse une tige à la hauteur d'environ un demi-pié, foible, ronde, courbée souvent vers la terre, cannelée, creuse, nouée, rameuse, se subdivisant ordinairement en deux branches à chaque noeud, & ces dernieres en plusieurs rameaux. Ses feuilles sont oblongues, assez épaisses, molles, tendres, délicates, conjuguées ou opposées deux à deux, de couleur herbeuse, ou d'un verd pâle, les unes entieres, sans queue, & les autres crenelées, d'un goût douçâtre.

Ses fleurs sont ramassées en bouquets, ou en maniere de parasol, formées en tuyau évasé, & découpé en cinq parties ; elles sont assez jolies, mais sans odeur. Lorsque ces fleurs sont tombées, il leur succede des fruits arrondis, un peu applatis, ridés, blanchâtres, lesquels tombent avant la parfaite maturité. Cette plante croît presque par-tout dans les champs, parmi les blés. On la cultive dans les jardins pour en manger les jeunes feuilles en salade. (D.J.)

MACHE, (Diete & Mat. méd.) poule grasse, doucette, salade de chanoine. La mâche est communément regardée comme fort analogue à la laitue. Elle en differe pourtant en ce que son parenchyme est plus serré & plus ferme, lors même qu'il est aussi renflé & aussi ramolli qu'il est possible, par la culture & par l'arrosement ; cette différence est essentielle dans l'usage le plus ordinaire de l'une & de l'autre plante, c'est-à-dire lorsqu'on les mange en salade. La texture plus solide de la mâche, la rend moins facile à digérer ; & dans le fait la mâche ainsi mangée, est indigeste pour beaucoup de sujets.

L'extrait de ces deux plantes, c'est-à-dire la partie qu'elles fournissent aux décoctions, peut être beaucoup plus identique, & on peut les employer ensemble, ou l'une pour l'autre, dans les bouillons de veau & de poulet que l'on veut rendre plus adoucissans, plus tempérans, plus rafraîchissans par l'addition des plantes douées de ces vertus, & entre lesquelles la mâche doit être placée. Voyez RAFRAICHISSANS. (b)


MACHÉCHOUou MACHÉCOL, (Géog.) petite ville de France en Bretagne, diocèse & recette de Nantes, chef-lieu du duché de Retz, sur la petite riviere de Tenu, à 8 lieues de Nantes. Long. 15. 48. lat. 47. 2. (D.J.)


MACHECOINou IRIAQUE, s. f. (Econ. rust.) machine à broyer le chanvre. Voyez l'article CHANVRE.


MACHEFERS. m. (Arts) c'est ainsi qu'on nomme une substance demi-vitrifiée, ou même une espece de scorie, qui se forme sur la forge des Maréchaux, des Serruriers & de tous les Ouvriers qui travaillent le fer. Cette substance est d'une forme irréguliere, elle est dure, légere & spongieuse. Les Chimistes n'ont point encore examiné la nature du mâche-fer, cependant il y a lieu de présumer que c'est une masse produite par une fusion, occasionnée par la combinaison qui se fait dans le feu, des cendres du charbon avec une portion de fer, qui contribue à leur donner de la fusibilité.

Ce n'est pas seulement dans les forges des ouvriers en fer qu'il se produit du mâche-fer. Il s'en forme aussi dans les endroits des forêts où l'on fait du charbon de bois. Ce mâche-fer doit sa formation à la vitrification qui se fait des cendres avec une portion de sable, & avec la portion de fer contenue, comme on sait, dans toutes les cendres des végétaux.

MACHE-FER, (Méd.) en latin scoria ferri, & recrementum ferri. On en conseille l'usage en Médecine pour les pâles-couleurs, après l'avoir pulvérisé subtilement, lavé plusieurs fois, & finalement fait sécher. Mais il est inutile de prendre tant de peines, car la simple rouille du fer est infiniment préférable au mâche-fer, qu'il est si difficile de purifier après bien des soins, que le meilleur parti est d'en abandonner l'usage aux Taillandiers. (D.J.)


MACHELIERESadj. en Anatomie, se dit des dents molaires. Voyez MOLAIRE.


MACHEMOURES. f. (Marine) On donne ce nom aux plus petits morceaux qui viennent du biscuit écrasé ou égrené. Lorsque les morceaux de biscuit sont de la grosseur d'une noisette, ils ne sont pas réputés machemoure, & les équipages doivent le recevoir comme faisant partie de leur ration, suivant l'ordonnance de 1689. liv. X. tit. III. art. 15. (Z)


MACHERv. act. (Gram.) c'est briser & moudre un tems convenable les alimens sous les dents. Plus les alimens sont mâchés, moins ils donnent de travail à l'estomac. On ne peut trop recommander de mâcher, c'est un moyen sûr de prévenir plusieurs maladies, mais difficile à pratiquer. Il n'y a peut-être aucune habitude plus forte que celle de manger vîte. Mâcher se dit au figuré. Je lui ai donné sa besogne toute mâchée. Il y a des peuples septentrionaux qui tuent leurs peres quand ils n'ont plus de dents. Un habitant de ces contrées demandoit à un des nôtres ce que nous faisions de nos vieillards quand ils ne mâchoient plus. Il auroit pû lui répondre, nous mâchons pour eux. Il ne faut quelquefois qu'un mot frappant qui reveille dans un souverain le sentiment de l'humanité, pour lui faire reconnoître & abolir des usages barbares.

MACHER SON MORS, (Maréchal.) se dit d'un cheval qui remue son mors dans sa bouche, comme s'il vouloit le mâcher. Cette action attire du cerveau une écume blanche & liée, qui témoigne qu'il a de la vigueur & de la santé, & qui lui humecte & rafraîchit continuellement la bouche.


MACHERA(Hist. nat.) pierre fabuleuse dont parle Plutarque dans son traité des fleuves, il dit qu'elle se trouvoit en Phrygie sur le mont Berecinthus ; qu'elle ressembloit à du fer, & que celui qui la trouvoit au tems de la célébration des mysteres de la mere des dieux, devenoit fou & furieux. Voyez Boetius de Boot, de lapidib.


MACHEROPSONS. m. (Hist. anc.) voyez MACHAERA.


MACHETTE(Ornith.) voyez HULOTE.


MACHIAN(Géog.) l'une des îles Molucques, dans l'Océan oriental : elle a environ 7 lieues de tour. Long. 144. 50. lat. 16. (D.J.)


MACHIAVELISMES. m. (Hist. de la Philos.) espece de politique détestable qu'on peut rendre en deux mots, par l'art de tyranniser, dont Machiavel le florentin a répandu les principes dans ses ouvrages.

Machiavel fut un homme d'un génie profond & d'une érudition très-variée. Il sut les langues anciennes & modernes. Il posséda l'histoire. Il s'occupa de la morale & de la politique. Il ne négligea pas les lettres. Il écrivit quelques comédies qui ne sont pas sans mérite. On prétend qu'il apprit à regner à César Borgia. Ce qu'il y a de certain, c'est que la puissance despotique de la maison des Médicis lui fut odieuse, & que cette haine, qu'il étoit si bien dans ses principes de dissimuler, l'exposa à de longues & cruelles persécutions. On le soupçonna d'être entré dans la conjuration de Soderini. Il fut pris & mis en prison ; mais le courage avec lequel il résista aux tourmens de la question qu'il subit, lui sauva la vie. Les Médicis qui ne purent le perdre dans cette occasion, le protégerent, & l'engagerent par leurs bienfaits à écrire l'histoire. Il le fit ; l'expérience du passé ne le rendit pas plus circonspect. Il trempa encore dans le projet que quelques citoyens formerent d'assassiner le cardinal Jules de Médicis, qui fut dans la suite élevé au souverain pontificat sous le nom de Clément VII. On ne put lui opposer que les éloges continuels qu'il avoit fait de Brutus & Cassius. S'il n'y en avoit pas assez pour le condamner à mort, il y en avoit autant & plus qu'il n'en falloit pour le châtier par la perte de ses pensions : ce qui lui arriva. Ce nouvel échec le précipita dans la misere, qu'il supporta pendant quelque tems. Il mourut à l'âge de 48 ans, l'an 1527, d'un médicament qu'il s'administra lui-même comme un préservatif contre la maladie. Il laissa un fils appellé Luc Machiavel. Ses derniers discours, s'il est permis d'y ajoûter foi, furent de la derniere impiété. Il disoit qu'il aimoit mieux être dans l'enfer avec Socrate, Alcibiade, César, Pompée, & les autres grands hommes de l'antiquité, que dans le ciel avec les fondateurs du christianisme.

Nous avons de lui huit livres de l'histoire de Florence, sept livres de l'art de la guerre, quatre de la république, trois de discours sur Tite-Live, la vie de Castruccio, deux comédies, & les traités du prince & du sénateur.

Il y a peu d'ouvrages qui aient fait autant de bruit que le traité du prince : c'est-là qu'il enseigne aux souverains à fouler aux piés la religion, les regles de la justice, la sainteté des pacts & tout ce qu'il y a de sacré, lorsque l'intérêt l'exigera. On pourroit intituler les quinzieme & vingt-cinquieme chapitres, des circonstances où il convient au prince d'être un scélérat.

Comment expliquer qu'un des plus ardens défenseurs de la monarchie soit devenu tout-à-coup un infâme apologiste de la tyrannie ? le voici. Au reste, je n'expose ici mon sentiment que comme une idée qui n'est pas tout-à-fait destituée de vraisemblance. Lorsque Machiavel écrivit son traité du prince, c'est comme s'il eût dit à ses concitoyens, lisez bien cet ouvrage. Si vous acceptez jamais un maître, il sera tel que je vous le peins : voilà la bête féroce à laquelle vous vous abandonnerez. Ainsi ce fut la faute de ses contemporains, s'ils méconnurent son but : ils prirent une satyre pour un éloge. Bacon le chancelier ne s'y est pas trompé, lui, lorsqu'il a dit : cet homme n'apprend rien aux tyrans, ils ne savent que trop bien ce qu'ils ont à faire, mais il instruit les peuples de ce qu'ils ont à redouter. Est quod gratias agamus Machiavello & hujus modi scriptoribus, qui apertè & indissimulanter proferunt quod homines facere soleant, non quod debeant. Quoi qu'il en soit, on ne peut guère douter qu'au moins Machiavel n'ait pressenti que tôt ou tard il s'éleveroit un cri général contre son ouvrage, & que ses adversaires ne réussiroient jamais à démontrer que son prince n'étoit pas une image fidele de la plûpart de ceux qui ont commandé aux hommes avec le plus d'éclat.

J'ai ouï dire qu'un philosophe interrogé par un grand prince sur une réfutation qu'il venoit de publier du machiavelisme, lui avoit répondu : " sire, je pense que la premiere leçon que Machiavel eût donné à son disciple, c'eût été de réfuter son ouvrage ".


MACHIAVELISTES. m. (Gramm. & Moral.) homme qui suit dans sa conduite les principes de Machiavel, qui consistent à tendre à ses avantages particuliers par quelques voies que ce soit. Il y a des Machiavelistes dans tous les états.


MACHICATOIRES. m. (Gramm. & Méd.) toute substance médicamenteuse qu'on ordonne à un malade de tenir dans sa bouche, & de mâcher, soit qu'il en doive avaler, soit qu'il en doive rejetter le suc. Le tabac est un machicatoire.


MACHICORE(Géog.) grand pays de l'île de Madagascar : sa longueur peut avoir, selon Flacourt, 70 lieues de l'est à l'ouest, & autant du nord au sud ; il a environ 50 lieues de large ; mais tout ce pays des Machicores a été ruiné par les guerres, sans qu'on l'ait cultivé depuis. Les habitans vivent dans les bois, & se nourrissent de racines, & des boeufs sauvages qu'ils peuvent attraper. (D.J.)


MACHICOTS. m. (Hist. ecclés.) c'est, dit le dictionnaire de Trévoux, un officier de l'église de Notre-Dame de Paris, qui est moins que les bénéficiers, & plus que les chantres à gage. Ils portent chape aux fêtes semi-doubles, & tiennent choeur. De machicot on a fait le verbe machicoter, qui signifie altérer le chant, soit en le rendant plus léger, soit en le rendant plus simple ou plus composé, soit en prenant les notes de l'accord, en un mot en ajoutant de l'agrément à la mélodie & à l'harmonie.


MACHICOULIou MASSICOULIS, s. m. sont en termes de Fortification, des murs dont la partie extérieure avance d'environ 8 ou 10 pouces sur l'inférieure ; elle est soûtenue par des especes de suports de pierre de taille, disposés de maniere qu'entre leurs intervalles on peut découvrir le pié du mur sans être découvert par l'ennemi. Ces machicoulis étoient fort en usage dans l'ancienne fortification. Dans la nouvelle on s'en sert quelquefois aux redoutes de maçonnerie, placées dans des endroits éloignés des places : comme ces sortes d'ouvrages ne sont pas flanqués, l'ennemi pourroit les détruire aisément par la mine, si l'accès du pié du mur lui étoit permis ; c'est un inconvénient auquel on remédie par les machicoulis. Voyez REDOUTES A MACHICOULIS. On n'employe pas cet ouvrage dans les lieux destinés à resister au canon, mais dans les forts qu'on veut conserver & mettre à l'abri des partis.


MACHINALadj. (Gram.) ce que la machine exécute d'elle-même, sans aucune participation de notre volonté : deux exemples suffiront pour faire distinguer le mouvement machinal, du mouvement qu'on appelle libre ou volontaire. Lorsque je fais un faux pas, & que je vais tomber du côté droit, je jette en avant & du côté opposé mon bras gauche, & je le jette avec la plus grande vîtesse que je peux ; qu'en arrive-t-il ? C'est que par ce moyen non réfléchi je diminue d'autant la force de ma chûte. Je pense que cet artifice est la suite d'une infinité d'expériences faites dès la premiere jeunesse, que nous apprenons sans presque nous en appercevoir, à tomber le moins rudement qu'il est possible dès nos premiers ans, & que ne sachant plus comment cette habitude s'est formée, nous croyons, dans un âge plus avancé, que c'est une qualité innée de la machine ; c'est une chimere que cette idée. Il y a sans doute actuellement quelque femme dans la société, déterminée à s'aller jetter ce soir entre les bras de son amant, & qui n'y manquera pas. Si je suppose cent mille femmes tout-à-fait semblables à cette premiere femme, de même âge, de même état, ayant des amans tous semblables, le même tempérament, la même vie antérieure, dans un espace conditionné de la même maniere ; il est certain qu'un être élevé au-dessus de ces cent mille femmes les verroit toutes agir de la même maniere, toutes se porter entre les bras de leurs amans, à la même heure, au même moment, de la même maniere : une armée qui fait l'exercice & qui est commandée dans ses mouvemens ; des capucins de carte qui tombent tous les uns à la file des autres, ne se ressembleroient pas davantage ; le moment où nous agissons paroissant si parfaitement dépendre du moment qui l'a précédé, & celui-ci du précédent encore ; cependant toutes ces femmes sont libres, & il ne faut pas confondre leurs actions quand elles se rendent à leurs amans, avec leur action, quand elles se secourent machinalement dans une chûte. Si l'on ne faisoit aucune distinction réelle entre ces deux cas, il s'ensuivroit que notre vie n'est qu'une suite d'instans nécessairement tels, & nécessairement enchaînés les uns aux autres ; que notre volonté n'est qu'un acquiescement nécessaire à être ce que nous sommes nécessairement dans chacun de ces instans, & que notre liberté est un mot vuide de sens : mais en examinant les choses en nous-mêmes, quand nous parlons de nos actions & de celles des autres, quand nous les louons ou que nous les blamons, nous ne sommes certainement pas de cet avis.


MACHINATION(Droit françois). La machination est une action par laquelle on dresse une embuche à quelqu'un, pour le surprendre par adresse, ou par artifice ; l'attentat est un outrage & violence qu'on fait à quelqu'un. Suivant l'ordonnance de Blois, il faut pour établir la peine de l'assassinat, réunir la machination & l'attentat ; " nous voulons, dit l'ordonnance, la seule machination & attentat, être punis de peine de mort, " la conjonction &, est copulative : mais selon l'ordonnance criminelle, pour être puni de la peine de l'assassinat, la machination seule suffit, encore qu'il n'y ait eû que la seule machination, ou le seul attentat ; ou, est une conjonction disjonctive & alternative.

Suivant donc la jurisprudence de France, il n'est pas nécessaire que l'assassin ait attenté immédiatement à la vie de celui qui est l'objet de son dessein criminel, il suffit qu'il ait machiné l'assassinat. En conséquence, par arrêt du parlement, un riche juif ayant engagé son valet à donner des coups de bâton à un joueur d'instrumens, amant de sa maîtresse, ils furent tous deux condamnés à être roués, ce qui fut exécuté réellement à l'égard du valet, & en effigie à l'égard du maître : on punit donc alors la machination, qui n'avoit été suivie d'aucun attentat. M. de Montesquieu fait voir que cette loi est trop dure. (D.J.)


MACHINES. f. (Hydraul.) Dans un sens général signifie ce qui sert à augmenter & à regler les forces mouvantes, ou quelque instrument destiné à produire du mouvement de façon à épargner ou du tems dans l'exécution de cet effet, ou de la force dans la cause. Voyez MOUVEMENT & FORCE.

Ce mot vient du grec , machine, invention, art. Ainsi une machine consiste encore plutôt dans l'art & dans l'invention que dans la force & dans la solidité des matériaux.

Les machines se divisent en simples & composées ; il y a six machines simples auxquelles toutes les autres machines peuvent se réduire, la balance & le levier, dont on ne fait qu'une seule espece, le treuil, la poulie, le plan incliné, le coin & la vis. Voyez BALANCE, LEVIER, &c. On pourroit même réduire ces six machines à trois, le levier, le plan incliné & le coin ; car le treuil & la poulie se rapportent au levier, & la vis au plan incliné & au levier. Quoi qu'il en soit, à ces machines simples M. Varignon en ajoute une septieme qu'il appelle machine funiculaire, voyez FUNICULAIRE.

Machine composée, c'est celle qui est en effet composée de plusieurs machines simples combinées ensemble.

Le nombre des machines composées est à-présent presqu'infini, & cependant les anciens semblent en quelque maniere avoir surpassé de beaucoup les modernes à cet égard ; car leurs machines de guerre, d'architecture, &c. telles qu'elles nous sont décrites, paroissent supérieures aux nôtres.

Il est vrai que par rapport aux machines de guerre, elles ont cessé d'être si nécessaires depuis l'invention de la poudre, par le moyen de laquelle on a fait en un moment ce que les beliers des anciens & leurs autres machines avoient bien de la peine à faire en plusieurs jours.

Les machines dont Archimede se servit pendant le siége de Syracuse, ont été fameuses dans l'antiquité ; cependant on révoque en doute aujourd'hui la plus grande partie de ce qu'on en raconte. Nous avons de très-grands recueils de machines anciennes & modernes, & parmi ces recueils, un des principaux est celui des machines approuvées par l'académie des Sciences, imprimé en 6 volumes in-4°. On peut aussi consulter les recueils de Ramelli, de Leopold, & celui des machines de Zabaglia, homme sans lettres, qui par son seul génie a excellé dans cette partie.

Machine architectonique est un assemblage de pieces de bois tellement disposées, qu'au moyen de cordes & de poulies un petit nombre d'hommes peut élever de grands fardeaux & les mettre en place, telles sont les grues, les crics, &c. Voyez GRUE, CRIC, &c.

On a de la peine à concevoir de quelles machines les anciens peuvent s'être servis pour avoir élevé des pierres aussi immenses que celles qu'on trouve dans quelques bâtimens anciens.

Lorsque les Espagnols firent la conquête du Pérou, ils furent surpris qu'un peuple qu'ils croyoient sauvage & ignorant, fût parvenu à élever des masses énormes, à bâtir des murailles dont les pierres n'étoient pas moindres que de dix piés en quarré, sans avoir d'autres moyens de charrier qu'à force de bras, en traînant leur charge, & sans avoir seulement l'art d'échafauder ; pour y parvenir, ils n'avoient point d'autre méthode que de hausser la terre contre leur bâtiment à mesure qu'il s'élevoit, pour l'ôter après.

Machine hydraulique ou machine à eau, signifie ou bien une simple machine pour servir à conduire ou élever l'eau, telle qu'une écluse, une pompe, &c. ou bien un assemblage de plusieurs machines simples qui concourent ensemble à produire quelques effets hydrauliques, comme la machine de Marly. Dans cette machine le premier mobile est un bras de la riviere de Seine, lequel par son courant fait tourner plusieurs grandes roues qui menent des manivelles, & celles-ci des pistons qui élevent l'eau dans les pompes ; d'autres pistons la forcent à monter dans des canaux le long d'une montagne jusqu'à un réservoir pratiqué dans une tour de pierre fort élevée au-dessus du niveau de la riviere, & l'eau de ce réservoir est conduite à Versailles par le moyen d'un aqueduc. M. Weidler, professeur en Astronomie à Wirtemberg, a fait un traité des machines hydrauliques, dans lequel il calcule les forces qui font mouvoir la machine de Marly ; il les évalue à 1000594 livres, & il ajoute que cette machine éleve tous les jours 11700000 livres d'eau à la hauteur de 500 piés. M. Daniel Bernoulli, dans son hydrodynamique, section 9. a publié différentes remarques sur les machines hydrauliques, & sur le dernier degré de perfection qu'on leur peut donner.

Les pompes de la Samaritaine & du pont Notre-Dame à Paris, sont aussi des machines hydrauliques. La premiere a été construite pour fournir de l'eau au jardin des Tuileries, & la seconde en fournit aux différens quartiers de la ville. On trouve dans l'ouvrage de M. Belidor, intitulé, architecture hydraulique, le calcul de la force de plusieurs machines de cette espece. Voyez la description de plusieurs de ces machines, au mot HYDRAULIQUE.

Les machines militaires des anciens étoient de trois especes : les premieres servoient à lancer des fleches, comme le scorpion ; des pierres ou des javelines, comme la catapulte ; des traits ou des boulets, comme la baliste ; des dards enflammés, comme le pyrobole : les secondes servoient à battre des murailles, comme le bélier : les troisiemes enfin, à couvrir ceux qui approchoient des murailles des ennemis, comme les tours de bois, &c. Voyez SCORPION, CATAPULTE, &c.

Pour calculer l'effet d'une machine, on la considere dans l'état d'équilibre, c'est-à-dire dans l'état où la puissance qui doit mouvoir le poids ou surmonter la résistance, est en équilibre avec le poids ou la résistance. On a donné pour cela des méthodes aux mots ÉQUILIBRE & FORCES MOUVANTES, & nous ne les répéterons point ici ; mais nous ne devons pas oublier de remarquer qu'après le calcul du cas de l'équilibre, on n'a encore qu'une idée très-imparfaite de l'effet de la machine : car comme toute machine est destinée à mouvoir, on doit la considérer dans l'état de mouvement, & alors il faut avoir égard, 1°. à la masse de la machine, qui s'ajoute à la résistance qu'on doit vaincre, & qui doit augmenter par conséquent la puissance ; 2°. au frottement qui augmente prodigieusement la résistance, comme on le peut voir aux mots FROTTEMENT & CORDE, où l'on trouvera quelques essais de calcul à ce sujet. C'est principalement ce frottement & les lois de la résistance des solides, si différens pour les grands & pour les petits corps (voyez RESISTANCE) ; ce sont, dis-je, ces deux causes qui font souvent qu'on ne sauroit conclure de l'effet d'une machine en petit à celui d'une autre machine semblable en grand, parce que les résistances n'y sont pas proportionnelles aux dimensions des machines. Sur les machines particulieres, voyez les différens articles de ce dictionnaire, LEVIER, POULIE, &c. (O)

MACHINE DE BOYLE, est le nom qu'on donne quelquefois à la machine pneumatique, parce qu'on regarde ce physicien comme le premier inventeur de cette machine. Cependant il n'a fait réellement que la perfectionner, elle étoit inventée avant lui : c'est à Othon de Guericke, Bourguemestre de Magdebourg, que l'on en doit la premiere idée. Voyez MACHINE PNEUMATIQUE, au mot PNEUMATIQUE. (O)

MACHINES MILITAIRES, ce sont en général toutes les machines qui servent à la guerre de campagne & à celle des siéges. Ainsi les machines militaires des anciens étoient le bélier, la catapulte, la baliste, &c. celles des modernes sont le canon, le mortier, &c. Voyez chacun de ces mots à leur article.

Il n'est pas rare de trouver des gens qui proposent de nouvelles machines ou de nouvelles inventions pour la guerre. Le chevalier de Ville rapporte dans son traité de Fortification, " qu'au siége de Saint-Jean d'Angely il y eut un personnage qui fit bâtir un pont grand à merveille, soutenu sur quatre roues, tout de bois, avec lequel il prétendoit traverser le fossé, & depuis la contrescarpe jusque sur le parapet des remparts, faire passer par-dessus icelui 15 ou 20 soldats à couvert. Il fit faire la machine, qui coûta douze ou quinze mille écus ; & lorsqu'il fut question de la faire marcher avec 50 chevaux qu'on avoit attelés, soudain qu'elle fut ébranlée, elle se rompit en mille pieces avec un bruit effroyable. La même chose arriva d'une autre à Lunel qui coûtoit moins que celle-là, & réussit ainsi que l'autre.

J'en ai vu, continue le même auteur, qui promettoient pouvoir jetter avec une machine 50 hommes tout-à-la-fois depuis la contrescarpe jusque dans le bastion, armés à l'épreuve du mousquet ; d'autres de réduire en cendre les villes entieres, voire les murailles mêmes, sans que ceux de dedans y pussent donner remede, quand bien leurs maisons seroient terrassées. Enfin on ne voit aucun effet de ces promesses, & le plus souvent ou c'est folie ou malice pour attraper l'argent du prince qui les croit ". Le chevalier de Ville prétend & avec raison, qu'il ne faut pas se livrer aisément à ces faiseurs de miracles qui proposent des choses extraordinaires, à moins qu'ils n'en fassent premierement l'expérience à leurs dépens. Ce n'est pas, dit-il, que je blâme toutes sortes de machines : on en a fait, & on en invente tous les jours de très-utiles ; mais je parle de ces extraordinaires qu'on juge par raison de pouvoir être mises en oeuvre & faire les effets qu'on propose. Il ne faut jamais sur une chose si douteuse fonder totalement un grand dessein ; on doit en faire l'épreuve à loisir lorsqu'on n'en a pas besoin, afin d'être assuré de leur effet au besoin. (Q)

MACHINE INFERNALE, (Art milit.) c'est un bâtiment à trois ponts chargé au premier de poudre, au second de bombes & de carcasses, & au troisieme de barrils cerclés de fer pleins d'artifices, son tillac aussi comblé de vieux canons & de mitraille, dont on s'est quelquefois servi pour essayer de ruiner des villes & différens ouvrages.

Les Anglois ont essayé de bombarder ou ruiner plusieurs des villes maritimes de France, & notamment Saint Malo, avec des machines de cette espece, mais sans aucun succès.

Celui qui les mit le premier en usage, fut un ingénieur italien, nommé Frédéric Jambelli. Durant le siége qu'Alexandre de Parme avoit mis devant Anvers, où les Hollandois se défendirent long-tems avec beaucoup de constance & de bravoure ; l'Escaut est extraordinairement large au-dessus & au-dessous d'Anvers, parce qu'il approche-là de son embouchure ; Alexandre de Parme, malgré cela, entreprit de faire un pont de 2400 piés de long au-dessous de cette place pour empêcher les secours qui pourroient venir de Zélande. Il en vint à bout, & il ne s'étoit point fait jusqu'alors d'ouvrage en ce genre comparable à celui-là. Ce fut contre ce pont que Jambelli destina ses machines infernales. Strada dans cet endroit de son histoire, une des mieux écrites de ces derniers tems, fait une belle description de ces machines & de la maniere dont on s'en servoit. Je vais le traduire ici.

" Ceux qui défendoient Anvers, dit cet auteur, ayant achevé l'ouvrage qu'ils préparoient depuis long-tems pour la ruine du pont, donnerent avis de cela à la flotte qui étoit au-delà du pont du côté de la Zélande, que le quatrieme d'Avril leurs vaisseaux sortiroient du port d'Anvers sur le soir ; qu'ainsi ils se tinssent prêts pour passer avec le convoi des munitions par la breche qu'on feroit infailliblement au pont. Je vais, continue l'historien, décrire la structure des bateaux d'Anvers & leurs effets, parce qu'on n'a rien vu dans les siecles passés de plus prodigieux en cette matiere, & je tirerai ce que je vais en dire des lettres d'Alexandre de Parme au roi d'Espagne Philippe II. & de la relation du capitaine Tuc.

Frédéric Jambelli ayant passé d'Italie en Espagne pour offrir son service au roi, sans pouvoir obtenir audience, se retira piqué du mépris que l'on faisoit de sa personne, dit en partant que les Espagnols entendroient un jour parler de lui d'une maniere à se repentir d'avoir méprisé ses offres. Il se jetta dans Anvers, & il y trouva l'occasion qu'il cherchoit de mettre ses menaces à exécution. Il construisit quatre bateaux plats, mais très-hauts de bords, & d'un bois très-fort & très-épais, & imagina le moyen de faire des mines sur l'eau de la maniere suivante. Il fit dans le fond des bateaux & dans toute leur longueur une maçonnerie de brique & de chaux, de la hauteur d'un pié & de largeur de cinq. Il éleva tout à l'entour & aux côtés de petites murailles, & fit la chambre de sa mine haute & large de trois piés ; il la remplit d'une poudre très-fine qu'il avoit fait lui-même, & la couvrit avec des tombes, des meules de moulin, & d'autres pierres d'une extraordinaire grosseur : il mit par-dessus des boulets, des monceaux de marbre, des crocs, des clous & d'autre ferraille, & bâtit sur tout cela comme un toît de grosses pierres. Ce toît n'étoit pas plat, mais en dos d'âne, afin que la mine venant à crever l'effet ne s'en fit pas seulement en-haut, mais de tous côtés. L'espace qui étoit entre les murailles de la mine & les côtés des bateaux, fut rempli de pierres de taille maçonnées & de poutres liées avec les pierres par des crampons de fer. Il fit sur toute la largeur des bateaux un plancher de grosses planches, qu'il couvrit encore d'une couche de brique, & sur le milieu il éleva un bucher de bois poissé pour l'allumer, quand les bateaux démareroient, afin que les ennemis les voyant aller vers le pont, crussent que ce n'étoient que des bateaux ordinaires qu'on envoyoit pour mettre le feu au pont. Pour que le feu ne manquât pas de prendre à la mine, il se servit de deux moyens. Le premier fut une meche ensoufrée d'une certaine longueur proportionnée au tems qu'il falloit pour arriver au pont, quand ceux qui les conduiroient les auroient abandonnés & mis dans le courant. L'autre moyen dont il se servit pour donner le feu à la poudre étoit un de ces petits horloges à réveils-matin, qui en se détendant après un certain tems battent le fusil. Celui-ci faisant feu devoit donner sur une traînée de poudre qui aboutissoit à la mine.

Ces quatre bateaux ainsi préparés devoient être accompagnés de treize autres où il n'y avoit point de mine, mais qui étoient de simples brûlots. On avoit su dans le camp des Espagnols qu'on préparoit des brûlots dans le port d'Anvers ; mais on n'y avoit nul soupçon de l'artifice des quatre bateaux, & Alexandre de Parme crut que le dessein des ennemis étoit seulement d'attaquer le pont en même tems au-dessus du côté d'Anvers, & au-dessous du côté de la Zélande. C'est pourquoi il renforça les troupes qu'il avoit dans les forts des digues voisines, & sur-tout le pont, & y distribua ses meilleurs officiers, qu'il exposoit d'autant plus au malheur qui les menaçoit, qu'il sembloit prendre de meilleures mesures pour l'éviter. On vit sortir d'abord trois brûlots du port d'Anvers, & puis trois autres, & le reste dans le même ordre. On sonna l'allarme, & tous les soldats coururent à leurs postes sur le pont. Ces vaisseaux voguoient en belle ordonnance, parce qu'ils étoient conduits chacun par leurs pilotes. Le feu y étoit si vivement allumé qu'il sembloit que les vaisseaux mêmes brûloient, ce qui donnoit un spectacle qui eut fait plaisir aux spectateurs qui n'en n'eussent eu rien à craindre : car les Espagnols de leur côté avoient allumé un grand nombre de feux sur leurs digues & dans leurs forts. Les soldats étoient rangés en bataille sur les deux bords de la riviere & sur le pont, enseignes déployées, avec les officiers à leur tête ; & les armes brilloient encore plus à la flamme qu'elles n'auroient fait au plus beau soleil.

Les matelots ayant conduit leurs vaisseaux jusqu'à deux mille pas du pont, firent prendre, surtout aux quatre où étoient les mines, le courant de l'eau, & se retirerent dans leurs esquifs ; car pour ce qui est des autres ils ne se mirent pas si fort en peine de si bien diriger leur route ; ceux ci pour la plûpart échouerent contre l'estaccade & aux deux bords de la riviere. Un des quatre destinés à rompre le pont, fit eau & coula bas au milieu de la riviere ; on en vit sortir une épaisse fumée sans autre effet. Deux autres furent poussés par un vent qui s'éleva, & portés par le courant vers Calloo au rivage du côté de la Flandre ; il y eut pendant quelque tems sujet de croire que la même chose arriveroit au quatrieme, parce qu'il paroissoit aussi tourner du côté de la rive de Flandre ; les soldats voyant tout cela, & que le feu paroissoit s'éteindre sur la plûpart des bateaux, commencerent à se moquer de ce grand appareil qui n'aboutissoit à rien ; il y en eut même d'assez hardis pour entrer dans un des deux qui avoient échoué au bord, & ils y enfonçoient leurs piques sur le plancher pour découvrir ce qu'il y avoit dessous ; mais dans ce moment, ce quatrieme vaisseau, qui étoit beaucoup plus fort que les autres : ayant brisé l'estaccade, continua sa route vers le pont. Alors les soldats espagnols que l'inquiétude reprit, jetterent un grand cri. Le duc de Parme qui étoit aussi attentif à la flotte hollandoise qui étoit au-dessous du pont du côté de Lillo, qu'aux brûlots qui venoient d'Anvers, accourut à ce cri. Il commanda aussi-tôt des soldats & des matelots ; les uns pour détourner le vaisseau avec des crocs ; les autres pour sauter dedans, & y éteindre le feu, & se mit dans une espece de château de bois, bâti sur pilotis à la rive de Flandre, & auquel étoient attachés les premiers bateaux du pont. Il avoit avec lui les seigneurs de Roubais, Caëtan, Billi, Duguast, & les officiers du corps-de-garde de ce château.

Il y avoit parmi eux un vieux enseigne, domestique du prince de Parme, à qui ce prince fut en cette occasion redevable de la vie. Cet homme qui savoit quelque chose du métier d'ingénieur, soit qu'il fût instruit de l'habileté de Jambelli & du chagrin qu'on lui avoit fait en Espagne, soit par une inspiration de Dieu qui avoit voulu qu'Anvers fût pris par Alexandre de Parme, s'approcha de ce prince, & le conjura de se retirer puisqu'il avoit donné tous les ordres nécessaires. Il le fit jusqu'à trois fois, sans que ce prince voulût suivre son conseil ; mais l'enseigne ne se rebuta pas : & au nom de Dieu, dit-il à ce prince, en se jettant à ses piés, croyez seulement pour cette fois le plus affectionné de vos serviteurs. Je vous assure que votre vie est ici en danger ; & puis se relevant, il le tira après lui. Alexandre aussi surpris de la liberté de cet homme que du ton, en quelque façon inspiré, dont il lui parloit, le suivit, accompagné de Caëtan & Duguast.

A peine étoient-ils arrivés au fort de Sainte-Marie, sur le bord de la riviere du côté de Flandre, que le vaisseau creva avec un fracas épouvantable. On vit en l'air une nuée de pierres, de poutres, de chaînes, de boulets ; le château de bois, auprès duquel la mine avoit joué, une partie des bateaux du pont, les canons qui étoient dessus, les soldats furent enlevés & jettés de tous côtés. On vit l'Escaut s'enfoncer en abyme, & l'eau poussée d'une telle violence qu'elle passa sur toutes les digues, & un pié au-dessus du fort de Sainte-Marie ; on sentit la terre trembler à près de quatre lieues de-là ; on trouva de ces grosses tombes dont la mine avoit été couverte à mille pas de l'Escaut. "

Un des autres bateaux qui avoit échoué contre le rivage de Flandre, fit encore un grand effet ; il périt huit cent hommes de différent genre de mort ; une infinité furent estropiés, & quelques-uns échapperent par des hazards surprenans.

Le vicomte de Bruxelle, dit l'historien, fut transporté fort loin, & tomba dans un navire sans se faire aucun mal. Le capitaine Tuc, auteur d'une relation de cette avanture, après avoir été quelque tems suspendu en l'air tomba dans la riviere ; & comme il savoit nager, & que dans le mouvement du tourbillon qui l'emporta, sa cuirasse s'étoit détachée de son corps, il regagna le bord en nageant ; enfin, un des gardes du prince de Parme fut porté de l'endroit du pont qui touchoit à la Flandre, à l'autre rivage du côté du Brabant, & ne se blessa qu'un peu à l'épaule en tombant. Pour ce qui est du prince de Parme, on le crut mort ; car comme il étoit prêt d'entrer dans Sainte-Marie, il fut terrassé par le mouvement de l'air, & frappé en même tems entre les épaules & le casque d'une poutre ; on le trouva évanoui & sans connoissance : mais il revint à lui un peu après ; & la premiere chose qu'il fit fut de faire amener promtement quelques vaisseaux, non pas pour réparer la breche du pont, car il falloit beaucoup de tems pour cela, mais seulement pour boucher l'espace que la mine avoit ruiné, afin que le matin il ne parût point à la flotte hollandoise, qu'il y eût de passage ouvert ; cela lui réussit. Les Hollandois voyant des soldats dans toute la longueur du pont qui n'avoit point été ruinée, & dans les bateaux dont on avoit bouché la breche, & entendant sonner de tous côtés les tambours & les trompettes, n'oserent tenter de forcer le passage. Cela donna le loisir aux Espagnols de réparer leur pont ; & quelque tems après, Anvers fut contraint de capituler.

Voilà donc l'époque des machines infernales & de ces mines sur l'eau dont on a tant parlé dans les dernieres guerres, & qui ont fait plus de bruit que de mal ; car nulle n'a eu un si bon succès à beaucoup près que celui que Jambelli eut au pont d'Anvers, quoiqu'à ces dernieres l'on eût ajouté des bombes & des carcasses dont on n'avoit point encore l'usage dans le tems du siege de cette ville. Histoire de la milice françoise.

Pour donner une idée de la machine infernale échouée devant Saint-Malo, on en donne fig. 6. Pl. XI. de fortification, la coupe ou le profil.

B. C'est le fond de calle de cette machine, rempli de sable.

C. Premier pont rempli de vingt milliers de poudre, avec un pié de maçonnerie au-dessus.

D. Second pont garni de six cent bombes à feu & carcassieres, & de deux piés de maçonnerie audessus.

E. Troisieme pont au-dessus du gaillard, garni de cinquante barrils à cercle de fer, remplis de toutes sortes d'artifices.

F. Canal pour conduire le feu aux poudres & aux amorces.

Le tillac, comme on le voit en A, étoit garni de vieux canons & d'autres vieilles pieces d'artillerie de différentes especes.

" Si l'on avoit été persuadé en France que ces sortes d'inventions eussent pû avoir une réussite infaillible, il est sans difficulté que l'on s'en seroit servi dans toutes les expéditions maritimes, que l'on a terminées si glorieusement sans ce secours ; mais cette incertitude, & la prodigieuse dépense que l'on est obligé d'y faire, ont été cause que l'on a négligé cette maniere de bombe d'une construction extraordinaire, que l'on a vûe long-tems dans le port de Toulon, & qui avoit été coulée & préparée pour un pareil usage ; ce fut en 1688, & voici comme elle étoit faite, suivant ce qu'en écrivit en ce tems-là un officier de Marine.

La bombe qui est embarquée sur la Flûte le Chameau, est de la figure d'un oeuf ; elle est remplie de sept à huit milliers de poudre ; on peut de-là juger de sa grosseur ; on l'a placée au fond de ce bâtiment dans cette situation. Outre plusieurs grosses poutres qui la maintiennent de tous côtés, elle est encore appuyée de neuf gros canons de fer de 18 livres de balle, quatre de chaque côté, & un sur le derriere qui ne sont point chargés, ayant la bouche en bas. Par dessus on a mis encore dix pieces de moindre grosseur, avec plusieurs petites bombes & plusieurs éclats de canon, & l'on a fait une maçonnerie à chaux & à ciment qui couvre & environne le tout, où il est entré trente milliers de brique ; ce qui compose comme une espece de rocher au milieu de ce vaisseau, qui est d'ailleurs armé de plusieurs pieces de canon chargées à crever, de bombes, carcasses & pots à feu, pour en défendre l'approche. Les officiers devant se retirer après que l'ingénieur aura mis le feu à l'amorce qui durera une heure, cette flûte doit éclater avec sa bombe, pour porter de toutes parts les éclats des bombes & des carcasses, & causer par ce moyen l'embrasement de tout le port de la ville qui sera attaquée. Voilà l'effet qu'on s'en promet : on dit que cela coutera au roi quatre-vingt mille livres. "

Suivant M. Deschiens de Ressons " cette bombe fut faite dans la vûe d'une machine infernale pour Alger ; & celles que les ennemis ont exécutées à Saint-Malo & à Dunkerque, ont été faites à l'instar de celle-ci. Mais toutes ces machines ne valent rien, parce qu'un bâtiment étant à flot, la poudre ne fait pas la centieme partie de l'effort qu'elle feroit sur un terrein ferme ; la raison de cela est, que la partie la plus foible du bâtiment cédant lors de l'effet, cette bombe se trouvant surchargée de vieux canons, de bombes, carcasses & autres, tout l'effort se fait par-dessous dans l'eau, ou dans le vase ou le sable ; desorte qu'il n'en peut provenir d'autre incommodité que quelques débris qui ne vont pas loin, & une fraction de vitres, tuiles, portes & autres bagatelles, par la grande compression de l'air causée par l'agitation extraordinaire ; c'est pourquoi on l'a refondue, la regardant comme inutile.

Celle-ci contenoit huit milliers de poudre ; elle avoit neuf piés de longueur, & cinq de diametre en dehors, six pouces d'épaisseur ; mais quand je l'ai fait rompre, j'ai trouvé que le noyau avoit tourné dans le moule, & que toute l'épaisseur étoit presque d'un côté, & peu de choses de l'autre ; ce qui ne se peut guere éviter, parce que la fonte coulant dans le moule, rougit le chapelet de fer qui soutient le noyau, dont le grand poids fait plier le chapelet.

Il se rapportoit dessus un chapiteau, dans lequel étoit ajustée la fusée, qui s'arrêtoit avec deux barres de fer qui passoient dans les anses.

La fusée étoit un canon de mousquet rempli de composition bien battue ; ce qui ne valoit rien, par la raison que la crasse du salpêtre bouchoit le canon lorsque la fusée étoit brûlée à demi, ce qui faisoit éteindre la fusée. Ainsi les Anglois ont été obligés de mettre le feu au bâtiment de leur machine, pour qu'il parvînt ensuite à la poudre ". Mémoires d'Artillerie, par M. de Saint-Remy.

MACHINE A MATER, (Marine) c'est celle qui sert à élever & poser les mâts dans un vaisseau ; elle est faite à peu près comme une grue ou un engin que l'on place sur un ponton. Quelquefois on ne se sert que d'un ponton avec un mât, un vindas avec un cabestan & des seps de drisse. (Z)

MACHINE, en Architecture, est un assemblage de pieces de bois, disposées de maniere qu'avec le secours de poulies, mouffles & cordages, un petit nombre d'hommes peuvent enlever de gros fardeaux, & le poser en place, comme sont le vindas, l'engin, la grue, le grueau, le treuil, &c. qui se montent & démontent selon le besoin qu'on en a. Voyez nos Pl. de Charp.

MACHINE PYRIQUE, (Artificier) c'est un assemblage de pieces d'artifice, rangées sur une carcasse de tringles de bois ou de fer, disposées pour les recevoir & diriger la communication de leurs feux, comme sont celles qui paroissent depuis quelques années sur le théâtre italien à Paris.

MACHINE, (Peinture) terme dont on se sert en Peinture, pour indiquer qu'il y a une belle intelligence de lumiere dans un tableau. On dit voilà une belle machine ; ce peintre entend bien la machine. Et lorsqu'on dit une grande machine, il signifie non-seulement belle intelligence de lumieres, mais encore grande ordonnance, grande composition.

MACHINE A FORER, voyez l'article FORER. Cette machine soulage l'ouvrier, lorsque les pieces qu'il a à percer ne peuvent l'être à la poitrine. L'ouvrier fore à la poitrine, lorsqu'il pose la palette à forer contre sa poitrine, qu'il appuie du bout rond le foret contre la palette, & qu'en poussant & faisant tourner le foret avec l'archet, il fait entrer le bout aigu du foret dans la piece à percer. La machine qui le dispense de cette fatigue, est composée de trois pieces, la palette, la vis & l'écrou à queue. La palette est toute de fer ; le bout de sa queue est recourbé en crochet : ce crochet ou cette queue recourbée se place dans l'épaisseur de l'établi. Au-dessous de la palette il y a un oeil qui correspond à la boîte de l'étau, pour recevoir la vis de la machine à forer. A un des bouts de la vis il y a un crochet en rond, qui sert à accrocher cette vis sur la boîte, & la partie taraudée passe par l'oeil de la queue de la palette. C'est à la partie qui excede l'oeil, que se met l'écrou à queue, desorte que le compagnon qui a posé le crochet de la palette à une distance convenable de l'étau, suivant la longueur du foret, en tournant l'écrou, force la palette sur laquelle est posé le foret, à le presser contre la piece qu'il veut percer, & qui est entre les mâchoires de l'étau. Au moyen de la vis & des autres parties de cette machine, l'ouvrier a toute sa force, & réussit en très-peu de tems à forer une piece dont il ne viendroit peut-être jamais à bout.

MACHINE POUR LA TIRE, instrument du métier d'étoffe de soie. Ce qu'on appelle machine pour servir au métier des étoffes de soie est d'une si grande utilité, qu'avant qu'elle eut été inventée par le sieur Garon de Lyon, il falloit le plus souvent deux filles à chaque métier d'étoffes riches pour tirer ; depuis qu'elle est en usage, il n'en faut qu'une, ce qui n'est pas une petite économie, outre qu'au moyen de cette machine l'étoffe se fait infiniment plus nette.

Le corps de cette machine est simple ; c'est aussi sa simplicité qui en fait la beauté : c'est un bois de trois pouces en quarré qui descend de l'estave du métier au côté droit de la tireuse, qui va & vient librement. De ce bois quarré, il se présente à côté du temple deux fourches rondes, & une troisieme qui est aussi ronde qui tient les deux autres ; elle monte directement à côté du premier bois dont il est ci-dessus parlé. La fille pour se servir de cette machine, tire à elle son lacs, passe la main derriere, & entrelace ses cordes de semple entre les deux fourches qui sont à côté, & après les avoir enfilées, elle prend la fourche qui monte en haut, & à mesure qu'elle la descend en la tirant, elle fait faire en même tems un jeu aux deux fourches qui embrassent les cordes. Par ce mouvement elle tire net, & facilite l'ouvrier à passer sa navette sans endommager l'étoffe. Après que le coup est passé, elle laisse partir sa machine qui s'en retourne d'elle-même sans poids ni contrepoids pour la renvoyer ; la main seule de la tireuse suffit. Voyez cette machine dans nos Pl. de Soierie.

MACHINE, (Littérat.) en poëme dramatique se dit de l'artifice par lequel le poëte introduit sur la scene quelque divinité, génie, ou autre être surnaturel, pour faire réussir quelque dessein important, ou surmonter quelque difficulté supérieure au pouvoir des hommes.

Ces machines, parmi les anciens, étoient les dieux, les génies bons ou malfaisans, les ombres, &c. Shakespear, & nos modernes françois avant Corneille, employoient encore la derniere de ces ressources. Elles ont tiré ce nom des machines ou inventions qu'on a mis en usage pour les faire apparoître sur la scene, & les en retirer d'une maniere qui imite le merveilleux.

Quoique cette même raison ne subsiste pas pour le poëme épique, on est cependant convenu d'y donner le nom de machines aux êtres surnaturels qu'on y introduit. Ce mot marque & dans le dramatique & dans l'épopée l'intervention ou le ministere de quelque divinité ; mais comme les occasions qui peuvent dans l'une & l'autre amener les machines, ou les rendre nécessaires ne sont pas les mêmes, les regles qu'on y doit suivre sont aussi différentes.

Les anciens poëtes dramatiques n'admettoient jamais aucune machine sur le théâtre, que la présence du dieu ne fût absolument nécessaire, & ils étoient siflés lorsque par leur faute ils étoient réduits à cette nécessité, suivant ce principe fondé dans la nature, que le dénouement d'une piece doit naître du fond même de la fable, & non d'une machine étrangere, que le génie le plus stérile peut amener pour se tirer tout-à-coup d'embarras, comme dans Médée qui se dérobe à la vengeance de Créon, en fendant les airs sur un char traîné par des dragons aîlés. Horace paroît un peu moins sévere, & se contente de dire que les dieux ne doivent jamais paroître sur la scène à moins que le noeud ne soit digne de leur présence.

Nec deus intersit, nisi dignus vindice nodus

Inciderit. Art poet.

Mais au fonds, le mot dignus emporte une nécessité absolue. Voyez INTRIGUE. Outre les dieux, les anciens introduisoient des ombres, comme dans les Perses d'Eschyle, où l'ombre de Darius paroît. A leur imitation Shakespear en a mis dans hamlet & dans macbet : on en trouve aussi dans les pieces de Hardy ; la statue du festin de Pierre, le Mercure & le Jupiter dans l'Amphitrion de Moliere sont aussi des machines, & comme des restes de l'ancien goût dont on ne s'accommoderoit pas aujourd'hui. Aussi Racine dans son Iphigénie, a-t-il imaginé l'épisode d'Eriphile, pour ne pas souiller la scène par le meurtre d'une personne aussi aimable & aussi vertueuse qu'il falloit représenter Iphigénie, & encore parce qu'il ne pouvoit dénouer sa tragédie par le secours d'une déesse & d'une métamorphose, qui auroit bien pû trouver créance dans l'antiquité, mais qui seroit trop incroyable & trop absurde parmi nous. On a relégué les machines à l'Opéra, & c'est bien là leur place.

Il en est tout autrement dans l'épopée ; les machines y sont nécessaires à tout moment & par-tout. Homere & Virgile ne marchent, pour ainsi dire, qu'appuyés sur elles, Pétrone, avec son feu ordinaire, soutient que le poëte doit être plus avec les dieux qu'avec les hommes, & laisser par-tout des marques de la verve prophétique, & du divin enthousiasme qui l'échauffe & l'inspire ; que ses pensées doivent être remplies de fables, c'est-à-dire d'allégories & de figures. Enfin il veut que le poëme se distingue en tout point de l'Histoire, mais sur-tout moins par la mesure des vers, que par ce feu poétique qui ne s'exprime que par allégories, & qui ne fait rien que par machines, ou par l'intervention des dieux.

Il faut, par exemple, qu'un poëte laisse à l'historien raconter qu'une flotte a été dispersée par la tempête, & jettée sur des côtes étrangeres ; mais pour lui il doit dire avec Virgile, que Junon s'adresse à Eole, que ce tyran des mers déchaîne & souleve les vents contre les Troïens, & faire intervenir Neptune pour les préserver du naufrage. Un historien dira qu'un jeune prince s'est comporté dans toutes les occasions avec beaucoup de prudence & de discrétion ; le poëte doit dire avec Homere que Minerve conduisoit son héros par la main. Qu'il laisse raconter à l'historien, qu'Agamemnon dans sa querelle avec Achille, voulut faire entendre à ce prince, quoiqu'avec peu de fondement, qu'il pouvoit prendre Troie sans son secours ; le poëte doit représenter Thétis, irritée de l'affront qu'a reçu son fils, volant aux cieux pour demander vengeance à Jupiter, & dire que ce dieu pour la satisfaire envoie à Agamemnon un songe trompeur, qui lui persuade que ce même jour-là il se rendra maître de Troie.

C'est ainsi que les poëtes épiques se servent de machines dans toutes les parties de leurs ouvrages. Qu'on parcoure l'Iliade, l'Odyssée, l'Enéïde, on trouvera que l'exposition fait mention de ces machines, c'est-à-dire de ces dieux ; que c'est à eux que s'adresse l'invocation ; que la narration en est remplie, qu'ils causent les actions, forment les noeuds, & les démêlent à la fin du poëme ; c'est ce qu'Aristote a condamné dans ses regles du drame, mais ce qu'ont observé Homere & Virgile dans l'épopée. Ainsi Minerve accompagne & dirige Ulysse dans tous les périls ; elle combat pour lui contre tous les amans de Pénélope ; elle aide à cette princesse à s'en défaire, & au dernier moment, elle conclut elle-même la paix entre Ulysse & ses sujets, ce qui termine l'Odyssée. De même dans l'Enéïde, Vénus protege son fils, & le fait à la fin triompher de tous les obstacles que lui opposoit la haine invétérée de Junon.

L'usage des machines dans le poëme épique, est, à quelques égards, entierement opposé à ce qu'Horace prescrit pour le dramatique. Ici elles ne doivent être admises que dans une nécessité extrême & absolue ; là il semble qu'on s'en serve à tout propos, même lorsqu'on pourroit s'en passer, bien loin que l'action les exige nécessairement. Combien de dieux & de machines Virgile n'emploie-t-il pas pour susciter cette tempête qui jette Enée sur les côtes de Carthage, quoique cet évenement eût pû facilement arriver dans le cours ordinaire de la nature ? Les machines dans l'épopée ne sont donc point un artifice du poëte pour le relever lorsqu'il a fait un faux pas, ni pour se retirer de certaines difficultés particulieres à certains endroits de son poëme ; c'est seulement la présence d'une divinité, ou quelqu'action surnaturelle & extraordinaire que le poëte insere dans la plûpart de son ouvrage, pour le rendre plus majestueux & plus admirable, ou en même tems pour inspirer à ses lecteurs des idées de respect pour la divinité ou des sentimens de vertu. Or il faut employer ce mélange de maniere que les machines puissent se retrancher sans que l'action y perde rien.

Quant à la maniere de les mettre en oeuvre & de les faire agir, il faut observer que dans la Mythologie on distinguoit des dieux bons, des dieux malfaisans, & d'autres indifférens, & qu'on peut faire de chacune de nos passions autant de divinités allégoriques, ensorte que tout ce qui se passe de vertueux ou de criminel dans un poëme, peut être attribué à ces machines, ou comme cause, ou comme occasion, & se faire par leur ministere. Elles ne doivent cependant pas toutes, ni toûjours agir d'une même maniere ; tantôt elles agiront sans paroître, & par de simples inspirations, qui n'auront en elles-mêmes rien de miraculeux ni d'extraordinaire, comme quand nous disons que le démon suggere telle pensée, tantôt d'une maniere tout-à-fait miraculeuse, comme lorsqu'une divinité se rend visible aux hommes, & s'en laisse connoître, ou lorsque sans se découvrir à eux, elle se déguise sous une forme humaine. Enfin le poëte peut se servir tout à la fois de chacune de ces deux manieres d'introduire une machine, comme lorsqu'il suppose des oracles, des songes, & des inspirations extraordinaires, ce que le P. le Bossu appelle des demi-machines. Dans toutes ces manieres, il faut se garder avec soin de s'écarter de la vraisemblance ; car quoique la vraisemblance s'étende fort loin lorsqu'il est question de machines, parce qu'alors elle est fondée sur la puissance divine, elle a toujours néanmoins ses bornes. Voyez VRAISEMBLANCE.

Horace propose trois sortes de machines à introduire sur le théâtre : la premiere est un dieu visiblement présent devant les acteurs ; & c'est de celle-là qu'il donne la regle dont nous avons déja parlé. La seconde espece comprend les machines plus incroyables & plus extraordinaires, comme la métamorphose de Progné en hirondelle, celle de Cadmus en serpent. Il ne les exclut, ni les condamne absolument, mais il veut qu'on les mette en récit & non pas en action. La troisieme espece est absolument absurde, & il la rejette totalement ; l'exemple qu'il en donne, c'est un enfant qu'on retireroit tout vivant du ventre d'un monstre qui l'auroit dévoré. Les deux premiers genres sont reçus indifféremment dans l'épopée, & dans la distinction d'Horace, qui ne regarde que le théâtre. La différence entre ce qui se passe sur la scène, & à la vûe des spectateurs, d'avec ce qu'on suppose s'achever derriere le rideau, n'ayant lieu que dans le poëme dramatique.

On convient que les anciens poëtes ont pu faire intervenir les divinités dans l'épopée ; mais les modernes ont-ils le même privilége ? C'est une question qu'on trouvera examinée au mot merveilleux. Voyez MERVEILLEUX.

MACHINES DE THEATRE, chez les anciens. Ils en avoient de plusieurs sortes dans leurs théâtres, tant celles qui étoient placées dans l'espace ménagé derriere la scène, & qu'on appelloit , que celles qui étoient sous les portes de retour pour introduire d'un côté les dieux des bois & des campagnes, & de l'autre les divinités de la mer. Il y en avoit aussi d'autres au-dessus de la scène pour les dieux célestes, & enfin d'autres sous le théâtre pour les ombres, les furies, & les autres divinités infernales : ces dernieres étoient à-peu-près semblables à celles dont nous nous servons pour ce sujet. Pollux l. IV. nous apprend que c'étoient des especes de trapes qui élevoient les acteurs au niveau de la scène, & qui redescendoient ensuite sous le théâtre par le relâchement des forces qui les avoient fait monter. Ces forces consistoient comme celles de nos théâtres, en des cordes, des roues, des contrepoids ; c'est pour cela que les Grecs nommoient ces machines : pour celles qu'ils appelloient , & qui étoient sur les portes de retour, c'étoient des machines tournantes sur elles-mêmes, qui avoient trois faces différentes, & qui se tournoient d'un & d'autre côté, selon les dieux à qui elles servoient. Mais de toutes ces machines, il n'y en avoit point dont l'usage fût plus ordinaire que celles qui descendoient du ciel dans les dénouemens, & dans lesquelles les dieux venoient, pour ainsi dire, au secours du poëte, d'où vint le proverbe de . Ces machines avoient même assez de rapport avec celles de nos cintres ; car, au mouvement près, les usages en étoient les mêmes, & les anciens en avoient comme nous de trois sortes en général ; les unes qui ne descendoient point jusqu'en bas, & qui ne faisoient que traverser le théâtre, d'autres dans lesquelles les dieux descendoient jusques sur la scène, & de troisiemes qui servoient à élever ou à soutenir en l'air les personnes qui sembloient voler. Comme ces dernieres étoient toutes semblables à celles de nos vols, elles étoient sujettes aux mêmes accidens : car nous voyons dans Suétone, qu'un acteur qui jouoit le rôle d'Icare, & dont la machine eut malheureusement le même sort, alla tomber près de l'endroit où étoit placé Néron, & couvrit de sang ceux qui étoient autour de lui. Suétone, in Nerone, c. xij. Mais quoique ces machines eussent assez de rapport avec celles de nos cintres, comme le théâtre des anciens qui avoit toute son étendue en largeur, & que d'ailleurs il n'étoit point couvert, les mouvemens en étoient fort différens. Car au lieu d'être emportés comme les nôtres par des chassis courans dans des charpentes en plafond, elles étoient guindées à une espece de grue, dont le col passoit par dessus la scene, & qui tournant sur elle-même pendant que les contrepoids faisoient monter ou descendre ces machines, leur faisoit décrire des courbes composées de son mouvement circulaire & de leur direction verticale, c'est-à-dire une ligne en forme de vis de bas en haut, ou de haut em-bas, à celles qui ne faisoient que monter ou descendre d'un côté du théâtre à l'autre, & différentes demi-ellipses à celles, qui après être descendues d'un côté jusqu'au milieu du théâtre, remontoient de l'autre jusqu'au dessus de la scène, d'où elles étoient toutes rappellées dans un endroit du postscenium, où leurs mouvemens étoient placés. Diss. de M. Boindin, sur les théâtres des anciens. Mém. de l'acad. des Belles-Lettres, tome I. pag. 148. & suiv. (G)


MACHINISTES. m. (Art méchan.) est un homme qui par le moyen de l'étude de la Méchanique, invente des machines pour augmenter les forces mouvantes, pour les décorations de théâtre, l'Horlogerie, l'Hydraulique & autres. (K)


MACHINOIRS. m. (Cordonnerie) petit outil de buis qui sert aux Cordonniers à ranger & décrasser les points de derriere du soulier. Il est fort pointu, long de quatre à cinq pouces, arrondi par les deux bouts, dentelé à l'un, le milieu est un peu excavé en arc, afin que l'ouvrier le tienne plus commodément. Ce sont des marchands de crépin qui vendent des machinoirs.


MACHLISS. m. (Hist. nat. Zoolog.) c'est un animal dont il est parlé dans Pline ; il est, dit-il, commun en Scandinavie. Il a les jambes toutes d'une venue, sans jointures, ainsi il ne se couche point ; il dort appuyé contre un arbre. Pour le prendre on scie l'arbre en partie ; l'animal s'appuyant, l'arbre tombe & l'animal aussi, qui ne peut se relever. Il est si vîte, qu'on ne pourroit le prendre autrement. Il ressemble à l'alcé. Il a la levre de dessus fort grande ; desorte qu'il est obligé d'aller à reculons pour paître.


MACHLYES(Géog. anc.) en grec , ancien peuple d'Afrique aux environs des Syrtes, & dans le voisinage des Lotophages, selon Hérodote. (D.J.)


MACHOS. m. (Commerce) on appelle en Espagne quintal-macho, un poids de cent cinquante livres, c'est-à-dire de cinquante livres plus fort que le quintal commun, qui n'est que de cent livres. Il faut six arobes pour le quintal macho, l'arobe de vingt-cinq livres, la livre de seize onces, & l'once de seize adarmes ou demi-gros ; le tout néanmoins un peu plus foible que le poids de Paris ; ensorte que les cent cinquante livres du macho ne rendent que cent trente-neuf livres & demi, un peu plus, un peu moins de cette derniere ville. Dict. de comm. (G)


MACHOIRES. f. en Anatomie ; c'est une partie d'un animal où les dents sont placées, & qui sert à mâcher les alimens. Voyez MASTICATION & DENT.

Les mâchoires sont au nombre de deux, appellées à causes de leur situation, l'une supérieure & l'autre inferieure.

La mâchoire supérieure est immobile dans l'homme & dans tous les animaux que nous connoissons, excepté dans le perroquet, le crocodile & le poisson appellé acus vulgaris. Voyez Ray, Synops. pisc. p. 109.

Elle est composée de treize os, joints les uns aux autres par harmonie, six de chaque côté & un au milieu. Leurs noms sont le zygomatique ou os de la pommette, l'os maxillaire, l'os unguis, l'os du nez, l'os du palais, le cornet inférieur du nez, & le vomer. Voyez ZYGOMATIQUE, &c. Il y a dans cette mâchoire des alveoles pour seize dents. Voyez nos Pl. d'Anat. & leur explic.

La mâchoire inférieure n'est composée que de deux os, qui d'abord sont unis au milieu du menton par le moyen d'un cartilage qui se durcit à mesure que l'enfant croît, & qui vers l'âge de sept ans, devenant osseux, unit tellement les deux os, qu'ils n'en forment plus qu'un seul de la figure de l' grec. Voyez nos Pl.

Cette mâchoire est composée de deux tables, entre lesquelles se trouve une substance spongieuse, qui est médullaire dans les enfans. La partie antérieure est mince, & garnie ordinairement de seize alvéoles pour autant de dents. Voyez ALVEOLE.

On distingue dans la mâchoire inférieure une arcade antérieure, qu'on appelle le corps, laquelle se termine sur les parties latérales en deux branches.

On remarque au bord supérieur de l'arcade, les alvéoles qui reçoivent les dents. On divise le bord inférieur en deux levres, une externe & l'autre interne. La face antérieure externe est convexe, plus ou moins inégale vers sa partie moyenne, que l'on appelle le menton, aux parties latérales duquel sont placés les trous mentonniers antérieurs, ou les orifices antérieurs des conduits qui traversent depuis ce trou jusqu'à la face postérieure des branches.

La face postérieure est concave ; on y voit vers la partie moyenne & inférieure une aspérité plus ou moins sensible, deux petites bosses sur les parties latérales de cette aspérité.

Chaque branche a 1°. deux faces, une latérale externe, & une latérale interne, concave, à la partie moyenne de laquelle se voit le trou mentonnier postérieur, ou l'orifice postérieur du conduit mentonnier. 2°. Deux apophyses à la partie supérieure, une antérieure nommée coronoïde, à la partie antérieure de laquelle se trouve une petite cavité oblongue ; une postérieure appellée condyloïde, entre ces deux apophyses, une échancrure. 3°. A la partie inférieure, un angle.

La structure de la mâchoire de quelques animaux n'est pas indigne de la curiosité des Physiciens ; mais on y a rarement porté les yeux.

Il faut pourtant remarquer en général que les animaux qui vivent d'autres animaux, qu'ils prennent & qu'ils étranglent, ont une force considérable aux mâchoires, à cause de la grandeur des muscles destinés aux mouvemens de cette partie ; ensorte que pour loger ces grands muscles, leur crâne a une figure particuliere, par le moyen d'une crête qui s'éleve sur le sommet. Cette crête est très-remarquable dans les lions, les tigres, les ours, les loups, les chiens & les renards. La structure & l'usage de cette crête est pareille à ce qui se voit dans le bréchet des oiseaux.

Comme le crocodile ouvre la gueule & ses mâchoires plus grandes qu'aucun animal, c'est peut-être ce qui a fait croire qu'il a la mâchoire supérieure mobile, quoiqu'en réalité il n'y ait rien de si immobile que cette mâchoire, dont les os sont joints avec les autres os du crâne aussi exactement qu'il est possible ; ainsi que M. Perrault l'a remarqué le premier contre l'opinion des anciens naturalistes. Mais la structure de la mâchoire inférieure du crocodile a quelque chose de fort particulier dans ce qui regarde le méchanique que la nature y a employée pour la faire ouvrir plus facilement ; ce méchanisme consiste en ce que cette mâchoire a comme une queue au-delà de l'endroit où elle est articulée ; car étant appuyée dans cet endroit contre l'os des tempes, lorsque la queue vient à être tirée en haut, par un muscle attaché à cette queue, l'extrêmité opposée de la machoire qui compose le menton descend en bas, & fait ouvrir la gueule.

La mâchoire des poissons ne seroit pas moins digne d'examen. Il y a par exemple, un poisson qui se pêche en Canada, dont les deux mâchoires, la supérieure & l'inférieure, sont également applaties, & font l'office de meule de moulin ; elles sont comme pavées de dents plates, serrées les unes contre les autres, & aussi dures que les cailloux : ce poisson s'en sert pour briser les coquilles des moules dont il vit.

A l'égard des hommes, il arrive quelquefois que la mâchoire inférieure s'ossifie tellement d'un côté, qu'elle ne peut avoir aucun mouvement. Eustachi, Columbus, Volcher, Coiter, Palfin & autres anatomistes, ont vû des crânes dans lesquels se rencontroit cette ossification.

Il me semble qu'on n'a pas eu raison de nommer la grande cavité de la mâchoire supérieure, l'antre d'Highmor, antrum Highmorianum, puisque cet anatomiste n'est pas le premier qui en ait fait la description, & que Cassérius en avoit parlé long-tems avant lui sous le nom d'antrum genae. (D.J.)

MACHOIRE DE BROCHET, (Mat. méd.) quoique les Pharmacologistes aient accordé plusieurs vertus particulieres à la mâchoire du brochet, on peut assurer cependant qu'elle ne possede en effet que la qualité absorbante, & qu'elle doit être rangée avec les écailles d'huitres, les perles, les coquilles d'oeufs, les yeux d'écrevisses, &c. du moins dans l'usage & la préparation ordinaire, car il est vraisemblable que si on rapoit cette substance osseuse, qu'on en prît une quantité considérable, & qu'on la traitât par une décoction convenable, on pourroit en tirer une matiere gélatineuse ; mais encore un coup, on ne s'en sert point à ce titre, & l'on fait bien, puisqu'on a mieux fait dans la corne de cerf. On ne l'emploie qu'en petite quantité, & réduite en poudre subtile, & encore rarement, parce qu'on a commodément & abondamment les yeux d'écrevisses, l'écaille d'huitres, &c. qui valent davantage. (b)

MACHOIRE, (Art méchan.) c'est dans presque toutes les machines destinées à serrer quelque chose, comme l'étau, les pinces, les mordaches, &c. les extrêmités qui embrassent la chose & qui la tiennent ferme.


MACHRONTICHOS(Géogr. anc.) c'est-à-dire longue muraille ; aussi ce mot désigne les grandes murailles qui joignoient la ville d'Athènes au Pirée ; ce fut par la même raison, qu'on nomma du nom de machronticos, la grande muraille de la Thrace, bâtie par Justinien, avec des moles aux deux bouts, une galerie voûtée, & une garnison pour garantir l'isthme des incursions des ennemis.


MACHROPOGONES(Géogr. anc.) peuples de la Sarmatie asiatique, aux environs du Pont-Euxin, ainsi nommés parce qu'ils laissoient croître leur barbe. (D.J.)


MACIGNO(Hist. nat.) nom donné par Ferrante Imperato, à une espece de grais d'une couleur grise, verdâtre, d'un grain fort égal, & qui a de la ressemblance avec l'émeril, & est mêlangé de particules de mica. On dit qu'elle est propre à être sculptée. On s'en sert pour polir le marbre, & pour faire des meules à repasser les couteaux.


MACISS. f. (Bot. exot.) improprement dit fleur de muscade, car c'en est l'enveloppe réticulaire. On lui conserve en latin le même nom indien de macis. Sérapion l'appelle bisbese ; Avicenne besbahe, & Pison bongopala moluccensibus.

C'est une feuille, une enveloppe, qui couvre en maniere de réseau ou de laniere, la noix muscade, & qui est placée sous la premiere écorce. Elle est épaisse, huileuse, membraneuse & comme cartilagineuse, d'une couleur rougeâtre d'abord, & fort belle ; mais qui dans l'exposition à l'air, devient jaunâtre, d'une odeur aromatique, suave, d'un goût gracieux, aromatique, âcre & un peu amer.

La compagnie hollandoise fait transporter en Europe, des Indes orientales, le macis séparé des noix muscades, & lorsqu'il est séché. On estime celui qui est récent, flexible, odorant, huileux, & d'une couleur saffranée. Il a les mêmes vertus que la muscade, excepté qu'il est moins astringent ; mais si l'on en abuse, il dispose les membranes de l'estomac à l'inflammation, par ses parties actives, volatiles & huileuses.

En effet le macis donne encore plus d'huile essentielle & subtile par la distillation, que la muscade.

Celle qui paroît d'abord, est transparente & coulante comme l'eau, d'un goût & d'une odeur admirable ; celle qui vient ensuite est jaunâtre, & la troisieme est roussâtre, lorsqu'on presse fortement le feu. Toutes ces huiles sont en même tems si volatiles, que pour en éviter l'évaporation, il faut les garder dans des vaisseaux bouchés hermétiquement. On tire encore du macis par expression, une huile plus épaisse, approchante de la consistance de la graisse, plus subtile néanmoins que l'huile de noix muscade, & plus chere. Voyez la maniere dont on tire ces sortes d'huiles au mot MUSCADE.

Les Hollandois font un très-grand commerce du macis, & l'estiment plus que la noix. A la vente de la compagnie hollandoise des Indes orientales, chaque cavelin ou lot de macis, est ordinairement d'un boucaut, du poids environ de six cent livres. Son prix est depuis vingt sols jusqu'à vingt & demi sols de gros la livre. (D.J.)

MACIS, ou FLEUR DE MUSCADE, (Pharmac. & Mat. méd.) la drogue connue sous ce nom dans les boutiques est une certaine enveloppe réticulaire, ou plutôt partagée en plusieurs lanieres, épaisse & comme cartilagineuse, huileuse, qui couvre la coque ligneuse de la noix muscade, & qui est placée sous sa premiere écorce. Le macis a une odeur aromatique fort agréable ; un goût gracieux, aromatique, âcre & un peu amer. On nous l'apporte séparé des noix muscades, & lorsqu'il est séché. On estime celui qui est récent, flexible, huileux, très-odorant, & d'une couleur qui approche du safran. Geoffroy, Mat. méd.

Le macis possede à peu près les mêmes propriétés médicinales que la muscade ; & la Chimie en sépare par l'analyse, des substances très-analogues à celles de ce fruit. Le macis fournit par exemple, comme la muscade, une huile essentielle & une huile par expression. Voyez MUSCADE.

Il entre dans le plus grand nombre des compositions officinales, alexipharmaques, stomachiques, antispasmodiques, cordiales. Il est employé comme correctif dans les anciens électuaires purgatifs, tels que l'hiéra picra, &c. Voyez CORRECTIF. (b)


MACLES. f. (Hist. nat. Minér.) nom d'une pierre ou substance minérale que l'on trouve en Bretagne à trois lieues de Rennes ; sa forme est celle d'un prisme quadrangulaire, renfermé dans une ardoise ou pierre feuilletée d'un gris bleuâtre, qui en est pour ainsi dire entierement lardée en tout sens. Il y en a de plusieurs especes ; celles qui viennent du canton de la Bretagne, qu'on appelle les salles de Rohan, sont des prismes quadrangulaires plus ou moins longs, mais exactement quarrés dans toute leur longueur, qui est quelquefois de deux pouces à deux pouces & demi, sur environ un quart de pouce de diametre. Ces prismes ont des surfaces unies, & entierement couvertes d'une substance luisante, semblable au talc ou au mica. Sur leur extrêmité, c'est-à-dire sur la tranche, ces prismes présentent la figure d'une croix enfermée dans un quarré ou losange. Cette croix qui a la figure d'un X ou d'une croix de saint André, est formée par deux petites lignes bleuâtres ou noirâtres, qui partant de chaque angle de la pierre, se coupent à son centre ; & forment un noyau bleuâtre plus ou moins large, qui conserve toujours une forme quarrée ou de losange dans toute la longueur du prisme. Ces pierres se rompent & se partagent aisément en travers, & elles paroissent composées d'une matiere d'un blanc jaunâtre, striée, dont les stries sont paralleles & vont se diriger vers le centre du prisme, qui est du même tissu que l'ardoise qui leur sert d'enveloppe. Le centre de quelques-unes de ces macles ou prismes est quelquefois rempli d'ochre, ou d'une matiere ferrugineuse, qui semble avoir rempli leur intérieur, lorsque l'ardoise qui leur sert d'enveloppe est venu les couvrir. On trouve souvent dans ces ardoises deux ou même trois de ces macles, & plus, qui s'unissent, se croisent & se confondent ensemble. M. le président de Robien, qui a le premier donné une description exacte de ces pierres, les regarde comme une espece de crystallisation pyriteuse, formée par la combinaison du sel marin avec du soufre, du fer & du vitriol ; ces conjectures ne paroissent point assez constatées, cependant ces substances singulieres mériteroient bien d'être examinées & analysées.

Il y a encore une autre espece de macle qui se trouve dans les paroisses de Baud & de Quadry ; on les nomme pierres de croix, parce qu'elles sont formées de deux macles ou prismes, qui se coupent, & forment une croix ; elles sont revêtues d'une matiere talqueuse, mais on les trouve détachées, sans être enveloppées dans de l'ardoise comme les précédentes.

Les pierres qui viennent d'être décrites ressemblent beaucoup à la pierre de croix ou lapis crucifer de Compostelle en Galice, qui paroît être une crystallisation du même genre, excepté que celles de Galice ont la figure d'une croix à leur intérieur, au lieu que celles de Bretagne ont la forme de croix à l'extérieur & en relief. Voyez le livre qui a pour titre, nouvelles idées sur la formation des fossiles, imprimé à Paris, chez David l'aîné en 1751.

MACLES, ou MACQUES s. f. (Marine) ce sont des cordes qui traversent, & qui étant ridées en losange, font une figure de mailles.

MACLE, terme de Blason, espece de petite figure faite comme une maille de cuirasse, & percée en losange. La macle a la même dimension que le losange, auquel elle est tout-à-fait semblable, excepté qu'elle est aussi percée au milieu en forme de losange ; en quoi elle differe des rustres qui sont percées en rond. Voyez nos Pl. de Blason.


MACLER(Verrerie) lorsque le verre est devenu cordeli, on prend le fer à macler, on le chauffe, & l'on travaille à mêler le verre dur avec celui qui est plus mol ; & cette manoeuvre s'appelle macler.

MACLER, (Verrerie) fer à macler. Quand le four est un peu refroidi, le verre devient dans le pot quelquefois cordeli : alors on prend le fer à macler, on le fait rougir dans le four, & l'on en presse le bout au fond du pot au-travers du verre ou de la matiere, & on l'éleve de bas en haut pendant quelque tems en la remuant avec le fer à macler.


MACOCKS. m. (Botan. exot.) sorte de courge étrangere ; le macock de Virginie, pepo virginianus, C. B. est un fruit de Virginie rond ou ovale, ressemblant à une courge ou à un melon. Son écorce est dure, polie, de couleur brune ou rougeâtre en-dehors, noirâtre en-dedans. Il contient une pulpe noire, acide, dans laquelle sont enveloppés plusieurs grains rouges-bruns, faits en forme d'un coeur, & remplis d'une moëlle blanche. Le macocquer de Clusius est le macock de Virginie, décrit par Ray, dans son histoire des plantes.


MACOCO(Géog.) Voyez ANSICO ; c'est le même nom d'une grande contrée d'Afrique, au nord de la riviere de Zaire. Son roi s'appelle le grand Macoco, & les habitans Mouzoles : Dapper nous les donne pour antropophages, décrit leur pays & leurs boucheries publiques d'hommes, comme s'il les eût vûes.


MACODAMA(Géog. anc.) ville maritime de l'Afrique propre, sur la petite Syrte, l. IV. c. iij. c'est peut-être aujourd'hui la bourgade de Mahomette.


MACOLICUM(Géog.) ville de l'Hibernie dans les terres, selon Ptolémée, l. II. c. ij. Est-ce Malek de nos cartes modernes ? nous n'en savons rien.


MACON(Géog.) ancienne ville de France, en Bourgogne, capitale du Mâconnois, avec un évêché suffragant de Lyon. César en parle dans ses commentaires, l. VII. & l'appelle Matisco. Les tables de Peutinger en parlent aussi ; mais Strabon & Ptolémée n'en disent rien. Il y a cinq à six cent ans, que par une transposition assez ordinaire, on changea Matisco en Mastico ; & c'est de-là, qu'est venu la vicieuse orthographe qui écrit Mascon.

Cette ville appartenoit anciennement aux Eduéens, Aedui ; on ne sait pas précisément le tems où elle en a été séparée ; mais elle étoit érigée en cité, lorsque les Bourguignons s'en rendirent les maîtres.

L'évêché de Mâcon vaut environ vingt mille livres de rente, & n'est composé que de deux cent paroisses. On ignore le tems de cet établissement ; on sait seulement que le premier de ses évêques, dont on trouve le nom, est Placidus, qui assista au troisieme concile d'Orléans.

Cette petite ville où l'on ne compte qu'environ huit mille ames, se sentit cruellement des desordres que les guerres sacrées causerent en France dans le xvj. siecle ; siecle abominable, auprès duquel la génération présente, toute éloignée de la vertu qu'elle est, peut passer pour un siecle d'or, au-moins par son esprit de tolérance en matiere de religion ! Il n'est pas possible d'abolir la mémoire des jours d'aveuglement, de sang, & de rage, qui nous ont précédés. Quelque fâcheux qu'en soit le récit pour l'honneur du nom françois & du nom chrétien, les seules sauteries de Mâcon, exécutées par Saint-Point, sont mieux immortalisées, que celles que Tibere mit en usage dans l'île de Caprée, quoiqu'un célebre historien, traduit dans toutes les langues, & cent fois imprimé, les ait insérées dans la vie de cet empereur odieux.

Mâcon est situé sur le penchant d'un côteau, proche de la Saône, à quatre lieues S. de Tournus, quatre E. de Cluny, 15 N. de Lyon, 90 S. de Paris. Long. 22. 23. lat. 46. 20. (D.J.)


MAÇONS. f. (Architect.) artisan employé ordinairement sous la direction d'un architecte à élever un bâtiment. Il y a des auteurs qui le dérivent du mot latin barbare machio, machiniste, parce que les Maçons sont obligés de se servir de machines pour élever les murailles. Ducange fait venir ce mot de maceria, nom qu'on donnoit à une longue clôture de mur pour fermer les vignes, à quoi on imagine que les Maçons ont été d'abord employés ; maçon est maceriarum constructor : M. Huet le dérive de mas, vieux mot qui signifie maison ; ainsi maçon est une personne qui fait des mas ou des maisons : dans la basse latinité on appelloit un maçon magister, comacinus, ce que Lindenbroeck fait venir de comacina. C'est dans la Romagne où se trouvoient les meilleurs architectes du tems des Lombards.

Le principal ouvrage du maçon est de préparer le mortier, d'élever les murailles depuis le fondement jusqu'à la cime, avec les retraites & les à-plombs nécessaires, de former les voûtes, & d'employer les pierres qu'on lui donne.

Lorsque les pierres sont grosses, c'est aux Tailleurs de pierres (que l'on confond souvent avec les Maçons) à les tailler, ou à les couper ; les ornemens de sculpture se font par les Sculpteurs en pierres ; les outils dont se servent les Maçons sont la ligne, la regle, le compas, la toise & le pié, le niveau, l'équerre, le plomb, la hachette, le marteau, le décintroir, la pince, le ciseau, le riflar, la truelle, la truelle brétée, l'auge, le sceau, le balai, la pelle, le tamis, le panier, le rabot, l'oiseau, la brouette, le bar, la pioche & le pic. Voyez ces différens noms, & nos Pl. de Maçon.

Outre les instrumens nécessaires pour la main, ils ont aussi des machines pour lever de grands fardeaux ; ce sont la grue, le gruau ou engin, le quindal, la chevre, le treuil, les mouffles, le levier. Pour conduire de grosses pierres, ce sont le chariot, le bar, les madriers, les rouleaux. Voyez nos Pl.


MAÇONNÉen termes de Blason, se dit des traits, des tours, pans de murs, châteaux, & autres bâtimens.

Pontevez en Provence, de gueules au pont de deux arches d'or, maçonné de sable.


MAÇONNERIEsub. fém. (Arts méchaniques).

De la Maçonnerie en général. Sous le nom de Maçonnerie, l'on entend non-seulement l'usage & la maniere d'employer la pierre de différente qualité, mais encore celle de se servir de libaye, de moilon, de plâtre, de chaux, de sable, de glaise, de roc, &c. ainsi que celle d'excaver les terres pour la fouille des fondations (a) des bâtimens, pour la construction des terrasses, des taluds, & de tout autre ouvrage de cette espece.

Ce mot vient de maçon ; & celui-ci, selon Isidore, du latin machio, un machiniste, à cause des machines qu'il emploie pour la construction des édifices & de l'intelligence qu'il lui faut pour s'en servir ; & selon M. Ducange, de maceria, muraille, qui est l'ouvrage propre du maçon.

Origine de la Maçonnerie. La Maçonnerie tient aujourd'hui le premier rang entre les arts méchaniques qui servent à la construction des édifices. Le bois avoit d'abord paru plus commode pour bâtir, avant que l'on eût connu l'usage de tous les autres matériaux servant aujourd'hui à la construction.

Anciennement les hommes habitoient les bois & les cavernes, comme les bêtes sauvages, Mais, au rapport de Vitruve, un vent impétueux ayant un jour par hasard poussé & agité vivement des arbres fort près les uns des autres, ils s'entrechoquerent avec une si grande violence, que le feu s'y mit. La flamme étonna d'abord ces habitans : mais s'étant approchés peu-à-peu, & s'étant apperçu que la température de ce feu leur pouvoit devenir commode, ils l'entretinrent avec d'autres bois, en firent connoître la commodité à leurs voisins, & y trouverent par la suite de l'utilité.

Ces hommes s'étant ainsi assemblés, poussoient de leurs bouches des sons, dont ils formerent par la suite des paroles de différentes especes, qu'ils appliquerent chacune à chaque chose, & commencerent à parler ensemble, & à faire société. Les uns se firent des huttes (b) avec des feuillages, ou des loges qu'ils creuserent dans les montagnes. Les autres imitoient les hirondelles, en faisant des lieux couverts de branches d'arbres, & de terre grasse. Chacun se glorifiant de ses inventions, perfectionnoit la maniere de faire des cabanes, par les remarques qu'il faisoit sur celles de ses voisins, & bâtissoit toûjours de plus en plus commodément.

Ils planterent ensuite des fourches entrelacées de branches d'arbre, qu'ils remplissoient & enduisoient de terre grasse pour faire les murailles.

Ils en bâtirent d'autres avec des morceaux de terre grasse desséchés, élevés les uns sur les autres, sur lesquels ils portoient des pieces de bois en travers qu'ils couvroient de feuilles d'arbres, pour s'y mettre à l'abri du soleil & de la pluie ; mais ces couvertures n'étant pas suffisantes pour se défendre contre les mauvais tems de l'hiver, ils imaginerent des especes de combles inclinées qu'ils enduisirent de terre grasse pour faire écouler les eaux.

(a) On distingue ce mot d'avec fondement, en ce que le premier est l'excavation ou la fouille faite dans la terre pour recevoir un massif capable de supporter l'édifice que l'on veut construire, & le second est le massif même : cependant on confond quelquefois ces deux mots dans la pratique ; mais ce que l'on en dit les fait bientôt distinguer.

(b) Espece de baraque ou cabane.

Nous avons encore en Espagne, en Portugal, en Aquitaine & même en France, des maisons couvertes de chaume ou de bardeau. (c)

Au royaume de Pont dans la Colchide, on étend de part & d'autre sur le terrein des arbres ; sur chacune de leurs extrêmités on y en place d'autres, de maniere qu'ils enferment un espace quarré de toute leur longueur. Sur ces arbres placés horisontalement, on y en éleve d'autres perpendiculairement pour former des murailles que l'on garnit d'échalas & de terre grasse : on lie ensuite les extrêmités de ces murailles par des pieces de bois qui vont d'angle en angle, & qui se croisent au milieu pour en retenir les quatre extrêmités ; & pour former la couverture de ces especes de cabanes, on attache aux quatre coins, par une extrêmité, quatre pieces de bois qui vont se joindre ensemble par l'autre vers le milieu, & qui sont assez longues pour former un toît en croupe, imitant une pyramide à quatre faces, que l'on enduit aussi de terre grasse.

Il y a chez ces peuples de deux especes de toîts en croupe ; celui-ci, que Vitruve appelle testudinatum, parce que l'eau s'écoule des quatre côtés à-la-fois ; l'autre, qu'il appelle displuviatum, est lorsque le faîtage allant d'un pignon (d) à l'autre, l'eau s'écoule des deux côtés.

Les Phrygiens, qui occupent des campagnes où il n'y a point de bois, creusent des fossés circulaires ou petits tertres naturellement élevés qu'ils font les plus grands qu'ils peuvent, auprès desquels ils font un chemin pour y arriver. Autour de ces creux ils élevent des perches qu'ils lient par en haut en forme de pointe ou de cône, qu'ils couvrent de chaume, & sur cela ils amassent de la terre & du gason pour rendre leurs demeures chaudes en hiver & fraîches en été.

En d'autres lieux on couvre les cabanes avec des herbes prises dans les étangs.

A Marseille les maisons sont couvertes de terre grasse paîtrie avec de la paille. On fait voir encore maintenant à Athènes, comme une chose curieuse par son antiquité, les toîts de l'aréopage faits de terre grasse, & dans le temple du capitole, la cabane de Romulus couverte de chaume.

Au Pérou, les maisons sont encore aujourd'hui de roseaux & de cannes entrelacées, semblables aux premieres habitations des Egyptiens & des peuples de la Palestine. Celles des Grecs dans leur origine n'étoient non plus construites que d'argille qu'ils n'avoient pas l'art de durcir par le secours du feu. En Irlande, les maisons ne sont construites qu'avec des menues pierres ou du roc mis dans de la terre détrempée, & de la mousse. Les Abyssins logent dans des cabanes faites de torchis. (e)

Au Monomotapa les maisons sont toutes construites de bois. On voit encore maintenant des peuples se construire, faute de matériaux & d'une certaine intelligence, des cabanes avec des peaux & des os de quadrupedes & de monstres marins.

Cependant on peut conjecturer que l'ambition de perfectionner ces cabanes & d'autres bâtimens élevés par la suite, leur fit trouver les moyens d'allier avec quelques autres fossiles l'argile & la terre grasse, que

(c) C'est un petit ais de mairain en forme de tuile ou de latte, de dix ou douze pouces de long, sur six à sept de large, dont on se sert encore à-présent pour couvrir des hangards, appentis, moulins, &c.

(d) Pignon est, à la face d'un mur élevé d'à-plomb, le triangle formé par la base & les deux côtés obliques d'un toît dont les eaux s'écoulent de part & d'autre.

(e) Torchis, espece de mortier fait de terre grasse détrempée, mêlée de foin & de paille coupée & bien corroyée, dont on se sert à-présent faute de meilleure liaison : il est ainsi appellé à cause des bâtons en forme de torche, au bout desquels on le tortille pour l'employer.

leur offroient d'abord les surfaces des terreins où ils établissoient leurs demeures, qui peu-à-peu leur donnerent l'idée de chercher plus avant dans le sein de la terre non-seulement la pierre, mais encore les différentes substances qui dans la suite les pussent mettre à portée de préférer la solidité de la maçonnerie à l'emploi des végétaux, dont ils ne tarderent pas à connoître le peu de durée. Mais malgré cette conjecture, on considere les Egyptiens comme les premiers peuples qui aient fait usage de la maçonnerie ; ce qui nous paroît d'autant plus vraisemblable, que quelques-uns de leurs édifices sont encore sur pié : témoins ces pyramides célebres, les murs de Babylone construits de brique & de bitume ; le temple de Salomon, le phare de Ptolomée, les palais de Cléopatre & de César, & tant d'autres monumens dont il est fait mention dans l'Histoire.

Aux édifices des Egyptiens, des Assyriens & des Hébreux, succéderent dans ce genre les ouvrages des Grecs, qui ne se contenterent pas seulement de la pierre qu'ils avoient chez eux en abondance, mais qui firent usage des marbres des provinces d'Egypte, qu'ils employerent avec profusion dans la construction de leurs bâtimens ; bâtimens qui par la solidité immuable seroient encore sur pié, sans l'irruption des barbares & des siecles d'ignorance qui sont survenus. Ces peuples, par leurs découvertes, exciterent les autres nations à les imiter. Ils firent naître aux Romains, possédés de l'ambition de devenir les maîtres du monde, l'envie de les surpasser par l'incroyable solidité qu'ils donnerent à leurs édifices ; en joignant aux découvertes des Egyptiens & des Grecs l'art de la main-d'oeuvre, & l'excellente qualité des matieres que leurs climats leur procuroient : ensorte que l'on voit aujourd'hui avec étonnement plusieurs vestiges intéressans de l'ancienne Rome.

A ces superbes monumens succéderent les ouvrages des Goths ; monumens dont la legereté surprenante nous retrace moins les belles proportions de l'Architecture, qu'une élégance & une pratique inconnue jusqu'alors, & qui nous assurent par leurs aspects que leurs constructeurs s'étoient moins attachés à la solidité qu'au goût de l'Architecture & à la convenance de leurs édifices.

Sous le regne de François I. l'on chercha la solidité de ces édifices dans ceux qu'il fit construire ; & ce fut alors que l'Architecture sortit du cahos où elle avoit été plongée depuis plusieurs siecles. Mais ce fut principalement sous celui de Louis XIV. que l'on joignit l'art de bâtir au bon goût de l'Architecture, & où l'on rassembla la qualité des matieres, la beauté des formes, la convenance des bâtimens, les découvertes sur l'art du trait, la beauté de l'appareil, & tous les arts libéraux & méchaniques.

De la maçonnerie en particulier. Il y a de deux sortes de maçonnerie, l'ancienne, employée autrefois par les Egyptiens, les Grecs & les Romains, & la moderne, employée de nos jours.

Vitruve nous apprend que la maçonnerie ancienne se divisoit en deux classes ; l'une qu'on appelloit ancienne qui se faisoit en liaison, & dont les joints étoient horisontaux & verticaux ; la seconde, qu'on appelloit maillée, étoit celle dont les joints étoient inclinés selon l'angle de 45 degrés, mais cette derniere étoit très-défectueuse, comme nous le verrons ci-après.

Il y avoit anciennement trois genres de maçonnerie ; le premier de pierres taillées & polies, le second de pierres brutes, & le troisieme de ces deux especes de pierres.

La maçonnerie de pierres taillées & polies étoit de deux especes ; savoir la maillée, fig. premiere, appellée par Vitruve reticulatum, dont les joints des pierres étoient inclinés selon l'angle de 45 degrés, & dont les angles étoient faits de maçonnerie en liaison, pour retenir la poussée de ces pierres inclinées, qui ne laissoit pas d'être fort considérable ; mais cette espece de maçonnerie étoit beaucoup moins solide ; parce que le poids de ces pierres qui portoient sur leurs angles les faisoit éclater ou égrainer, ou dumoins ouvrir par leurs joints, ce qui détruisoit le mur. Mais les anciens n'avoient d'autres raisons d'employer cette maniere que parce qu'elle leur paroissoit plus agréable à la vûe. La maniere de bâtir en échiquier selon les anciens, que rapporte Palladio dans son I. liv. (Voyez la fig. 9.), étoit moins défectueuse, parce que ces pierres, dont les joints étoient inclinés, étoient non-seulement retenues par les angles du mur, faits de maçonnerie de brique en liaison, mais encore par des traverses de pareille maçonnerie, tant dans l'intérieur du mur qu'à l'extérieur.

La seconde espece étoit celle en liaison (fig. 2. & 3.), appellée insertum, & dont les joints étoient horisontaux & verticaux : c'étoit la plus solide, parce que ses joints verticaux se croisoient, ensorte qu'un ou deux joints se trouvoient au milieu d'une pierre, ce qui s'appelloit & s'appelle encore maintenant maçonnerie en liaison. Cette derniere se subdivise en deux, dont l'une étoit appellée simplement insertum, fig. 2, qui avoit toutes les pierres égales par leurs paremens ; l'autre, fig. 3, étoit la structure des Grecs, dans laquelle se trouve l'une & l'autre ; mais les paremens des pierres étoient inégaux : en sorte que deux joints perpendiculaires se rencontroient au milieu d'une pierre.

Le second genre étoit celui de pierre brute, fig. 4. 5. & 6 ; il y en avoit de deux especes, dont l'une étoit appellée, comme la derniere, la structure des Grecs (fig. 4. & 5.), mais qui différoit en ce que les pierres n'en étoient point taillées, à cause de leur dureté, que les liaisons n'étoient pas régulieres, & qu'elles n'avoient point de grandeur reglée. Cette espece se subdivisoit encore en deux, l'une que l'on appelloit isodomum (fig. 4.), parce que les assises étoient d'égale hauteur ; l'autre pseudisodomum (fig. 5.), parce que les assises étoient d'inégale hauteur. L'autre espece, faite de pierres brutes, étoit appellée amplecton (fig. 6.), dans laquelle les assises n'étoient point déterminées par l'épaisseur des pierres ; mais la hauteur de chaque assise étoit faite de plusieurs si le cas y échéoit, & l'espace d'un parement (f) à l'autre étoit rempli de pierres jettées à l'aventure, sur lesquelles on versoit du mortier que l'on enduisoit uniment ; & quand cette assise étoit achevée ; on en recommençoit une autre par dessus : c'est ce que les Limousins appelloient des arrases, & que Vitruve nomme erecta coria.

Le troisieme genre appellé revinctum (fig. 7.) étoient composé de pierres taillées posées en liaison & cramponées ; ensorte que chaque joint vertical se trouvoit au milieu d'une pierre, tant dessus que dessous, entre lesquelles on mettoit des cailloux & d'autres pierres jettées à l'aventure mêlées de mortier.

Table des manieres anciennes de bâtir, présentées sous un même aspect.

Il y avoit encore deux manieres anciennes de bâtir ; la premiere étoit de poser les pierres les unes sur les autres sans aucune liaison ; mais alors il falloit que leurs surfaces fussent bien unies & bien planes. La seconde étoit de poser ces mêmes pierres les unes sur les autres, & de placer entre chacune d'elles une lame de plomb d'environ une ligne d'épaisseur.

Ces deux manieres étoient fort solides, à cause du poids de la charge d'un grand nombre de ces pierres, qui leur donnoit assez de force pour se soûtenir ; mais les pierres étoient sujettes par ce même poids à s'éclater & à se rompre dans leurs angles, quoiqu'il y ait, selon Vitruve, des bâtimens fort anciens où de très-grandes pierres avoient été posées horisontalement, sans mortier ni plomb, & dont les joints n'étoient point éclatés, mais étoient demeurés presque invisibles par la jonction des pierres, qui avoient été taillées si juste & se touchoient en un si grand nombre de parties, qu'elles s'étoient conservées entieres ; ce qui peut très-bien arriver, lorsque les pierres sont démaigries, c'est-à-dire plus creuses au milieu que vers les bords, tel que le fait voir la figure 8, parce que lorsque le mortier se seche, les pierres se rapprochent, & ne portent ensuite que sur l'extrêmité du joint ; & ce joint n'étant pas assez fort pour le fardeau, ne manque pas de s'éclater. Mais les mâçons qui ont travaillé au louvre ont imaginé de fendre les joints des pierres avec la scie, à mesure que le mortier se séchoit, & de remplir lorsque le mortier avoit fait son effet. On doit remarquer que par là un mur de cette espece a d'autant moins de solidité que l'espace est grand depuis le démaigrissement jusqu'au parement de devant, parce que ce mortier mis après coup n'étant compté pour rien, ce même espace est un moins dans l'épaisseur du mur, mais le charge d'autant plus.

Palladio rapporte dans son premier livre, qu'il y avoit anciennement six manieres de faire les murailles ; la premiere en échiquier, la seconde de terre cuite ou de brique, la troisieme de ciment fait de cailloux de riviere ou de montagne, la quatrieme de pierres incertaines ou rustiques, la cinquieme de pierres de taille, & la sixieme de remplage.

Nous avons expliqué ci-dessus la maniere de bâtir en échiquier rapportée par Palladio, fig. 9.

La deuxieme maniere étoit de bâtir en liaison, avec des carreaux de brique ou de terre cuite grands ou petits. La plus grande partie des édifices de Rome connue, la rotonde, les thermes de Dioclétien & beaucoup d'autres édifices, sont bâtis de cette maniere.

La troisieme maniere (fig. 10.) étoit de faire les

(f) Parement d'une pierre est sa partie extérieure ; elle peut en avoir plusieurs selon qu'elle est placée dans l'angle saillant ou rentrant d'un bâtiment.

deux faces du mur de carreaux du pierre ou de briques en liaison ; le milieu, de ciment ou de cailloux de riviere paîtris avec du mortier ; & de placer de trois piés en trois piés de hauteur, trois rangs de brique en liaison ; c'est-à-dire le premier rang vû sur le petit côté, le second vû sur le grand côté, & le troisieme vû aussi sur le petit côté. Les murailles de la ville de Turin sont bâties de cette maniere ; mais les garnis sont faits de gros cailloux de riviere cassés par le milieu, mêlés de mortier, dont la face unie est placée du côté du mur de face. Les murs des arenes à Vérone sont aussi construits de cette maniere avec un garni de ciment, ainsi que ceux de plusieurs autres bâtimens antiques.

La quatrieme maniere étoit celle appellée incertaine ou rustique (fig. 11.) Les angles de ces murailles étoient faits de carreaux de pierre de taille en liaison ; le milieu de pierres de toutes sortes de forme, ajustées chacune dans leur place. Aussi se falloit-il servir pour cet effet d'un instrument (fig. 70.) appellé sauterelle ; ce qui donnoit beaucoup de sujétion, sans procurer pour cela plus d'avantage. Il y a à Preneste des murailles, ainsi que les pavés des grands chemins faits de cette maniere.

La cinquieme maniere (fig. 12.), étoit en pierres de taille ; & c'est ce que Vitruve appelle la structure des Grecs. Voyez la fig. 3. Le temple d'Auguste a été bâti ainsi ; on le voit encore par ce qui en reste.

La sixieme maniere étoit les murs de remplage (fig. 13.) ; on construisoit pour cet effet des especes de caisses de la hauteur qu'on vouloit les lits, avec des madriers retenus par des arcs-boutans, qu'on remplissoit de mortier, de ciment, & de toutes sortes de pierres de différentes formes & grandeurs. On bâtissoit ainsi de lit en lit : il y a encore à Sirmion, sur le lac de Garda, des murs bâtis de cette maniere.

Il y avoit encore une autre maniere ancienne de faire les murailles (fig. 14.), qui étoit de faire deux murs de quatre piés d'épaisseur, de six piés distans l'un de l'autre, liés ensemble par des murs distans aussi de six piés, qui les traversoient, pour former des especes de coffres de six piés en quarré, que l'on remplissoit ensuite de terre & de pierre.

Les anciens pavoient les grands chemins en pierre de taille, ou en ciment mêlé de sable & de terre glaise.

Le milieu des rues des anciennes villes se pavoit en grais & les côtés avec une pierre plus épaisse & moins large, que les carreaux. Cette maniere de paver leur paroissoit plus commode pour marcher.

La derniere maniere de bâtir, & celle dont on bâtit de nos jours, se divise en cinq especes.

La premiere (fig. 15.) se construit de carreaux (g) & boutisse (h) de pierres dures ou tendres bien posées en recouvrement les unes sur les autres. Cette maniere est appellée communément maçonnerie en liaison, où la différente épaisseur des murs détermine les différentes liaisons à raison de la grandeur des pierres que l'on veut employer : la fig. 2 est de cette espece.

Il faut observer, pour que cette construction soit bonne, d'éviter toute espece de garni & remplissage, & pour faire une meilleure liaison, de piquer les paremens intérieurs au marteau ; afin que par ce moyen les agens que l'on met entre deux pierres puissent les consolider. Il faut aussi bien équarrir les pierres, & n'y souffrir aucun tendre ni bouzin (i), parce que l'un & l'autre émousseroit les parties de la chaux & du mortier.

La seconde est celle de brique, appellée en latin lateritium, espece de pierre rougeâtre faite de terre grasse, qui après avoir été moulée d'environ huit pouces de longueur sur quatre de largeur & deux d'épaisseur, est mise à sécher pendant quelque tems au soleil & ensuite cuite au four. Cette construction se fait en liaison, comme la précédente. Il se trouve à Athènes un mur qui regarde le mont Hymette, les murailles du temple de Jupiter, & les chapelles du temple d'Hercule faites de brique, quoique les architraves & les colonnes soient de pierre. Dans la ville d'Arezzo en Italie, on voit un ancien mur aussi en brique très-bien bâti, ainsi que la maison des rois attaliques à Sparte ; on a levé de dessus un mur de brique anciennement bâti, des peintures pour les encadrer. On voit encore la maison de Crésus aussi bâtie en brique, ainsi que le palais du roi Mausole en la ville d'Halicarnasse, dont les murailles de brique sont encore toutes entieres.

On peut remarquer ici que ce ne fut pas par économie que ce roi & d'autres après lui, presque aussi riches, ont préféré la brique, puisque la pierre & le marbre étoient chez eux très-communs.

Si l'on défendit autrefois à Rome de faire des murs en brique, ce ne fut que lorsque les habitans se trouvant en grand nombre, on eut besoin de ménager le terrein & de multiplier les surfaces ; ce qu'on ne pouvoit faire avec des murs de brique, qui avoient besoin d'une grande épaisseur pour être solides : c'est pourquoi on substitua à la brique la pierre & le marbre ; & par-là on put non-seulement diminuer l'épaisseur des murs & procurer plus de surface, mais encore élever plusieurs étages les uns sur les autres ; ce qui fit alors que l'on fixa l'épaisseur des murs à dix-huit pouces.

Les tuiles qui ont été long-tems sur les toîts, & qui y ont éprouvé toute la rigueur des saisons, sont, dit Vitruve, très-propres à la maçonnerie.

La troisieme est de moilon, en latin caementitium ; ce n'est autre chose que des éclats de la pierre, dont il faut retrancher le bouzin & toutes les inégalités, qu'on réduit à une même hauteur, bien équarris, & posés exactement de niveau en liaison, comme ci-dessus. Le parement extérieur de ces moilons peut être piqué (l) ou rustiqué (m), lorsqu'ils sont apparens & destinés à la construction des soûterreins, des murs de cloture, des caves, mitoyens, &c.

La quatrieme est celle de limousinage, que Vitruve appelle amplecton, (fig. 6.) ; elle se fait aussi de moilons posés sur leurs lits & en liaison, mais sans être dressés ni équarris, étant destinés pour les murs que l'on enduit de mortier ou de plâtre.

Il est cependant beaucoup mieux de dégrossir ces moilons pour les rendre plus gissans & en ôter toute espece de tendre, qui, comme nous l'avons dit précédemment, absorberoit ou amortiroit la qualité de la chaux qui compose le mortier. D'ailleurs si on ne les équarrissoit pas au-moins avec la hachette (fig. 106), les interstices de différentes grandeurs produiroient une inégalité dans l'emploi du mortier, & un tassement inégal dans la construction du mur.

La cinquieme se fait de blocage, en latin structura ruderaria, c'est-à-dire de menues pierres qui s'emploient avec du mortier dans les fondations, & avec

(g) Carreau, pierre qui ne traverse point l'épaisseur du mur, & qui n'a qu'un ou deux paremens au plus.

(h) Boutisse, pierre qui traverse l'épaisseur du mur, & qui fait parement des deux côtés. On l'appelle encore pamieresse, pierre parpeigne, de parpein, ou faisant parpein.

(i) Bouzin, est la partie extérieure de la pierre abreuvée de l'humidité de la carriere, & qui n'a pas eu le tems de sécher, après en être sortie.

(l) Piqué, c'est-à-dire dont les paremens sont piqués avec la pointe du marteau.

(m) Rustiqué, c'est-à-dire dont les paremens, après avoir été équarris & hachés, sont grossierement piqués avec la pointe du marteau.

du plâtre dans les ouvrages hors de terre. C'est-là, selon Vitruve, une très-bonne maniere de bâtir, parce que, selon lui, plus il y a de mortier, plus les pierres en sont abreuvées, & plus les murs sont solides quand ils sont secs. Mais il faut remarquer aussi que plus il y a de mortier, plus le bâtiment est sujet à tasser à mesure qu'il se seche ; trop heureux s'il tasse également, ce qui est douteux. Cependant on ne laisse pas que de bâtir souvent de cette maniere en Italie, où la pozzolane est d'un grand secours pour cette construction.

Des murs en général. La qualité du terrein, les différens pays où l'on se trouve, les matériaux que l'on a, & d'autres circonstances que l'on ne sauroit prévoir, doivent décider de la maniere que l'on doit bâtir : celle où l'on employe la pierre est sans doute la meilleure ; mais comme il y a des endroits où elle est fort chere, d'autres où elle est très-rare, & d'autres encore où il ne s'en trouve point du tout, on est obligé alors d'employer ce que l'on trouve, en observant cependant de pratiquer dans l'épaisseur des murs, sous les retombées des voûtes, sous les poutres, dans les angles des bâtimens & dans les endroits qui ont besoin de solidité, des chaînes de pierre ou de grais si on en peut avoir, ou d'avoir recours à d'autres moyens pour donner aux murs une fermeté suffisante.

Il faut observer plusieurs choses en bâtissant : premierement, que les premieres assises au rez-de-chaussée soient en pierre dure, même jusqu'à une certaine hauteur, si l'édifice est très-élevé : secondement, que celles qui sont sur un même rang d'assises soient de même qualité, afin que le poids supérieur, chargeant également dans toute la surface, trouve aussi une résistance égale sur la partie supérieure : troisiemement, que toutes les pierres, moilons, briques & autres matériaux, soient bien unis ensemble & posés bien de niveau. Quatriemement, lorsqu'on emploie le plâtre, de laisser une distance entre les arrachemens A, fig. 16. & 17, & les chaînes des pierres B, afin de procurer à la maçonnerie le moyen de faire son effet, le plâtre étant sujet à se renfler & à pousser les premiers jours qu'il est employé ; & lors du ravalement général, on remplit ces interstices. Cinquiemement enfin, lorsque l'on craint que les murs ayant beaucoup de charge, soit par leur très-grande hauteur, soit par la multiplicité des planchers, des voûtes &c. qu'ils portent, ne deviennent trop foibles & n'en affaissent la partie inférieure, de faire ce qu'on a fait au Louvre, qui est de pratiquer dans leur épaisseur (fig. 16. & 17.) des arcades ou décharges C, appuyées sur des chaînes de pierres ou jambes sous poutres B, qui en soutiennent la pesanteur. Les anciens, au lieu d'arcades, se servoient de longues pieces de bois d'olivier (fig. 17.) qu'ils posoient sur toute la longueur des murs, ce bois ayant seul la vertu de s'unir avec le mortier ou le plâtre sans se pourrir.

Des murs de faces & de refend. Lorsque l'on construit des murs de face, il est beaucoup mieux de faire ensorte que toutes les assises soient d'une égale hauteur, ce qui s'appelle bâtir à assise égale ; que les joints des paremens soient le plus serrés qu'il est possible. C'est à quoi les anciens apportoient beaucoup d'attention ; car, comme nous l'avons vu, ils appareilloient leurs pierres & les posoient les unes sur les autres sans mortier, avec une si grande justesse, que les joints devenoient presqu'imperceptibles, & que leur propre poids suffisoit seul pour les rendre fermes. Quelques-uns croient qu'ils laissoient sur tous les paremens de leurs pierres environ un pouce de plus, qu'ils retondoient lors du ravalement total, ce qui paroît destitué de toute vraisemblance, par la description des anciens ouvrages dont l'Histoire fait mention. D'ailleurs l'appareil étant une partie très essentielle dans la construction, il est dangereux de laisser des joints trop larges, non-seulement parce qu'ils sont désagréables à la vûe, mais encore parce qu'ils contribuent beaucoup au défaut de solidité, soit parce qu'en liant des pierres tendres ensemble, il se fait d'autant plus de cellules dans leurs pores, que le mortier dont on se sert est d'une nature plus dure ; soit parce que le bâtiment est sujet à tasser davantage, & par conséquent à s'ébranler ; soit encore parce qu'en employant du plâtre, qui est d'une consistance beaucoup plus molle & pour cette raison plus tôt pulvérisée par le poids de l'édifice, les arêtes des pierres s'éclatent à mesure qu'elles viennent à se toucher. C'est pour cela que dans les bâtimens de peu d'importance, où il s'agit d'aller vîte, on les calle avec des lattes D, fig. 18, entre lesquelles on fait couler du mortier, & on les jointoie, ainsi qu'on peut le remarquer dans presque tous les édifices modernes. Dans ceux qui méritent quelqu'attention, on se sert au contraire de lames de plomb E, fig. 19, ainsi qu'on l'a pratiqué au péristile du Louvre, aux châteaux de Clagny, de Maisons & autres.

Quoique l'épaisseur des murs de face doive différer selon leur hauteur, cependant on leur donne communément deux piés d'épaisseur, sur dix toises de hauteur, ayant soin de leur donner six lignes par toise de talut ou de retraite en dehors A, fig. 20, & de les faire à plomb par le dedans B. Si on observe aussi des retraites en dedans B, fig. 21, il faut faire ensorte que l'axe C D du mur se trouve dans le milieu des fondemens.

La hauteur des murs n'est pas la seule raison qui doit déterminer leur épaisseur ; les différens poids qu'ils ont à porter doivent y entrer pour beaucoup, tels que celui des planchers, des combles, la poussée des arcades, des portes & des croisées ; les scellemens des poutres, des solives, sablieres, corbeaux, &c. raison pour laquelle on doit donner des épaisseurs différentes aux murs de même espece.

Les angles d'un bâtiment doivent être non-seulement élevés en pierre dure, comme nous l'avons vû, mais aussi doivent avoir une plus grande épaisseur, à cause de la poussée des voûtes, des planchers, des croupes & des combles ; irrégularité qui se corrige aisément à l'extérieur par des avant-corps qui font partie de l'ordonnance du bâtiment, & dans l'intérieur par des revétissemens de lambris.

L'épaisseur des murs de refend doit aussi différer selon la longueur & la grosseur des pieces de bois qu'ils doivent porter, sur-tout lorsqu'ils séparent des grandes pieces d'appartement, lorsqu'ils servent de cage à des escaliers, où les voûtes & le mouvement continuel des rampes exigent une épaisseur relative à leurs poussées, ou enfin lorsqu'ils contiennent dans leur épaisseur plusieurs tuyaux de cheminées qui montent de fond, seulement séparés par des languettes de trois ou quatre pouces d'épaisseur.

Tous ces murs se payent à la toise superficielle, selon leur épaisseur.

Les murs en pierre dure se payent depuis 3 liv. jusqu'à 4 liv. le pouce d'épaisseur. Lorsqu'il n'y a qu'un parement, il se paye depuis 12 liv. jusqu'à 16 livres ; lorsqu'il y en a deux, le premier se paye depuis 12 jusqu'à 16 livres, & le second depuis 10 livres jusqu'à 12 livres.

Les murs en pierre tendre se payent depuis 2 liv. 10 sols jusqu'à 3 liv. 10 sols le pouce d'épaisseur. Lorsqu'il n'y a qu'un parement, il se paye depuis 3 liv. 10 sols jusqu'à 4 liv. 10 sols. Lorsqu'il y en a deux, le premier se paye depuis 3 liv. 10 sols jusqu'à 4 liv. 10 sols ; & le second depuis 3 liv. jusqu'à 3 liv. 10 sols.

Les murs en moilon blanc se payent depuis 18 fols jusqu'à 22 sols le pouce ; & chaque parement, qui est un enduit de plâtre ou de chaux, se paye depuis 1 liv. 10 sols jusqu'à 1. liv. 16 sols.

Tous ces prix different selon le lieu où l'on bâtit, selon les qualités des matériaux que l'on emploie, & selon les bonnes ou mauvaises façons des ouvrages ; c'est pourquoi on fait toujours des devis & marchés avant que de mettre la main à l'oeuvre.

Des murs de terrasse. Les murs de terrasse different des précédens en ce que non-seulement ils n'ont qu'un parement, mais encore parce qu'ils sont faits pour retenir les terres contre lesquelles ils sont appuyés. On en fait de deux manieres : les uns (fig. 22.) ont beaucoup d'épaisseur, & coutent beaucoup ; les autres (fig. 23.) fortifiées par des éperons ou contreforts E, coutent beaucoup moins. Vitruve dit que ces murs doivent être d'autant plus solides que les terres poussent davantage dans l'hiver que dans d'autres tems ; parce qu'alors elles sont humectées des pluies, des neiges & autres intempéries de cette saison : c'est pourquoi il ne se contente pas seulement de placer d'un côté des contreforts A (fig. 24. & 25), mais il en met encore d'autres en-dedans, disposés diagonalement en forme de scie B (fig. 24.) ou en portion de cercle C (fig. 25.), étant par-là moins sujets à la poussée des terres.

Il faut observer de les élever perpendiculairement du côté des terres, & inclinés de l'autre. Si cependant on jugeoit à-propos de les faire perpendiculaires à l'extérieur, il faudroit alors leur donner plus d'épaisseur, & placer en-dedans les contreforts que l'on auroit dû mettre en-dehors.

Quelques-uns donnent à leur sommet la sixieme partie de leur hauteur, & de talut la septieme partie : d'autres ne donnent à ce talut que la huitieme partie. Vitruve dit que l'épaisseur de ces murs doit être relative à la poussée des terres, & que les contreforts que l'on y ajoute sont faits pour le fortifier & l'empêcher de se détruire ; il donne à ces contreforts, pour épaisseur, pour saillie, & pour intervalle de l'un à l'autre, l'épaisseur du mur, c'est-à-dire qu'ils doivent être quarrés par leur sommet, & la distance de l'un à l'autre aussi quarrée ; leur empatement, ajoute-t-il, doit avoir la hauteur du mur.

Lorsque l'on veut construire un mur de terrasse, on commence d'abord par l'élever jusqu'au rez-de-chaussée, en lui donnant une épaisseur & un talut convenables à la poussée des terres qu'il doit soutenir : pendant ce tems-là, on fait plusieurs tas des terres qui doivent servir à remplir le fossé, selon leurs qualités : ensuite on en fait apporter près du mur & à quelques piés de largeur, environ un pié d'épaisseur, en commençant par celles qui ont le plus de poussée, réservant pour le haut celles qui en ont moins. Précaution qu'il faut nécessairement prendre, & sans laquelle il arriveroit que d'un côté le mur ne se trouveroit pas assez fort pour retenir la poussée des terres, tandis que de l'autre il se trouveroit plus fort qu'il ne seroit nécessaire. Ces terres ainsi apportées, on en fait un lit de même qualité que l'on pose bien de niveau, & que l'on incline du côté du terrein pour les empêcher de s'ébouler, & que l'on affermit ensuite en les battant, & les arrosant à mesure : car si on remettoit à les battre après la construction du mur, non-seulement elles en seroient moins fermes, parce qu'on ne pourroit battre que la superficie, mais encore il seroit à craindre qu'on n'ébranlât la solidité du mur. Ce lit fait, on en recommence un autre, & ainsi de suite, jusqu'à ce que l'on soit arrivé au rez-de-chaussée.

De la pierre en général. De tous les matériaux compris sous le nom de maçonnerie, la pierre tient aujourd'hui le premier rang ; c'est pourquoi nous expliquerons ses différentes especes, ses qualités, ses défauts, ses façons & ses usages ; après avoir dit un mot des carrieres dont on la tire, & cité les auteurs qui ont écrit de l'art de les réunir ensemble, pour parvenir à une construction solide, soit en enseignant les développemens de leur coupe, de leurs joints & de leurs lits relativement à la pratique, soit en démontrant géométriquement la rencontre des lignes, la nature des courbes, les sections des solides, & les connoissances qui demandent une étude particuliere.

On distingue deux choses également intéressantes dans la coupe des pierres, l'ouvrage & le raisonnement, dit Vitruve ; l'un convient à l'artisan, & l'autre à l'artiste. Nous pouvons regarder Philibert Delorme, en 1567, comme le premier auteur qui ait traité méthodiquement de cet art. En 1642, Mathurin Jousse y ajouta quelques découvertes, qu'il intitula, le secret de l'Architecture. Un an après, le P.Deraut fit paroître un ouvrage encore plus profond sur cet art, mais plus relatif aux besoins de l'ouvrier. La même année, Abraham Bosse mit au jour le système de Desargue. En 1728, M. de la Rue renouvella le traité du P.Deraut, le commenta, & y fit plusieurs augmentations curieuses ; ensorte que l'on peut regarder son ouvrage comme le résultat de tous ceux qui l'avoient précédé sur l'art du trait. Enfin, en 1737, M. Fraizier, ingénieur en chef des fortifications de Sa Majesté, en a démontré la théorie d'une maniere capable d'illustrer cette partie de l'Architecture, & la mémoire de ce savant.

Il faut savoir qu'avant que la géométrie & la méchanique fussent devenues la base de l'art du trait pour la coupe des pierres, on ne pouvoit s'assurer précisément de l'équilibre & de l'effort de la poussée des voutes, non plus que de la résistance des piés droits, des murs, des contreforts, &c. de maniere que l'on rencontroit lors de l'exécution des difficultés que l'on n'avoit pu prévoir, & qu'on ne pouvoit résoudre qu'en démolissant ou retondant en place les parties défectueuses jusqu'à ce que l'oeil fût moins mécontent ; d'où il résultoit que ces ouvrages coutoient souvent beaucoup, & duroient peu, sans satisfaire les hommes intelligens. C'est donc à la théorie qu'on est maintenant redevable de la légéreté qu'on donne aux voutes de différentes especes, ainsi qu'aux voussures, aux trompes, &c. & de ce qu'on est parvenu insensiblement à abandonner la maniere de bâtir des derniers siecles, trop difficile par l'immensité des poids qu'il falloit transporter & d'un travail beaucoup plus lent. C'est même ce qui a donné lieu à ne plus employer la méthode des anciens, qui étoit de faire des colonnes & des architraves d'un seul morceau, & de préférer l'assemblage de plusieurs pierres bien plus faciles à mettre en oeuvre. C'est par le secours de cette théorie que l'on est parvenu à soutenir des plates-bandes, & à donner à l'architecture ce caractere de vraisemblance & de légéreté inconnue à nos prédécesseurs. Il est vrai que les architectes gothiques ont poussé très-loin la témérité dans la coupe des pierres, n'ayant, pour ainsi dire, d'autre but dans leurs ouvrages que de s'attirer de l'admiration. Malgré nos découvertes, nous sommes devenus plus modérés ; & bien-loin de vouloir imiter leur trop grande hardiesse, nous ne nous servons de la facilité de l'art du trait que pour des cas indispensables relatifs à l'économie, ou à la sujétion qu'exige certain genre de construction : les préceptes n'enseignant pas une singularité présomptueuse, & la vraisemblance devant toujours être préférée, sur-tout dans les arts qui ne tendent qu'à la solidité.

On distingue ordinairement de deux especes de pierres : l'une dure, & l'autre tendre. La premiere est, sans contredit, la meilleure : il arrive quelquefois que cette derniere résiste mieux à la gelée que l'autre ; mais cela n'est pas ordinaire, parce que les parties de la pierre dure ayant leurs pores plus condensés que celles de la tendre, doivent résister davantage aux injures des tems, ainsi qu'aux courans des eaux dans les édifices aquatiques. Cependant, pour bien connoître la nature de la pierre, il faut examiner pourquoi ces deux especes sont sujettes à la gelée, qui les fend & les détruit.

Dans l'assemblage des parties qui composent la pierre, il s'y trouve des pores imperceptibles remplis d'eau & d'humidité, qui, venant à s'enfler pendant la gelée, fait effort dans ses pores, pour occuper un plus grand espace que celui où elle est resserrée ; & la pierre ne pouvant résister à cet effort, se fend & tombe par éclat. Ainsi plus la pierre est composée de parties argilleuses & grasses, plus elle doit participer d'humidité, & par conséquent être sujette à la gelée. Quelques-uns croient que la pierre ne se détruit pas seulement à la gelée, mais qu'elle se mouline (n) encore à la lune : ce qui peut arriver à de certaines especes de pierres, dont les rayons de la lune peuvent dissoudre les parties les moins compactes. Mais il s'ensuivroit de-là que ses rayons seroient humides, & que venant à s'introduire dans les pores de la pierre, ils seroient cause de la séparation de ses parties qui tombant insensiblement en parcelles, la feroit paroître moulinée.

Des carrieres & des pierres qu'on en tire. On appelle communément carriere des lieux creusés sous terre A (fig. 26.), où la pierre prend naissance. C'est de-là qu'on tire celle dont on se sert pour bâtir, & cela par des ouvertures B en forme de puits, comme on en voit aux environs de Paris, ou de plain-pié, comme à S. Leu, Trocy, Maillet, & ailleurs ; ce qui s'appelle encore carriere découverte.

La pierre se trouve ordinairement dans la carriere disposée par banc, dont l'épaisseur change selon les lieux & la nature de la pierre. Les ouvriers qui la tirent, se nomment carriers.

Il faut avoir pour principe dans les bâtimens, de poser les pierres sur leurs lits, c'est-à-dire dans la même situation qu'elles se sont trouvé placées dans la carriere, parce que, selon cette situation, elles sont capables de résister à de plus grands fardeaux ; au lieu que posées sur un autre sens, elles sont très-sujettes à s'éclater, & n'ont pas à beaucoup près tant de force. Les bons ouvriers connoissent du premier coup-d'oeil le lit d'une pierre ; mais si l'on n'y prend garde, ils ne s'assujettissent pas toujours à la poser comme il faut.

La pierre dure supportant mieux que toute autre un poids considérable, ainsi que les mauvais tems, l'humidité, la gelée, &c. il faut prendre la précaution de les placer de préférence dans les endroits exposés à l'air, réservant celles que l'on aura reconnu moins bonnes pour les fondations & autres lieux à couvert. C'est de la premiere que l'on emploie le plus communément dans les grands édifices, surtout jusqu'à une certaine hauteur. La meilleure est la plus pleine, serrée, la moins coquilleuse, la moins remplie de moye (o), veine (p) ou moliere (q), d'un grain fin & uni, & lorsque les éclats sont sonores & se coupent net.

La pierre dure & tendre se tire des carrieres par gros quartiers que l'on débite sur l'attelier, suivant le besoin que l'on en a. Les plus petits morceaux servent de libage ou de moilon, à l'usage des murs de fondation, de refends, mitoyens, &c. on les unit les unes aux autres par le secours du mortier, fait de ciment ou de sable broyé avec de la chaux, ou bien encore avec du plâtre, selon le lieu où l'on bâtit. Il faut avoir grand soin d'en ôter tout le bouzin, qui n'étant pas encore bien consolidé avec le reste de la pierre, est sujet à se dissoudre par la pluie ou l'humidité, de maniere que les pierres dures ou tendres, dont on n'a pas pris soin d'ôter cette partie défectueuse, tombent au bout de quelque tems en poussiere, & leurs arêtes s'égrainent par le poids de l'édifice. D'ailleurs ce bouzin beaucoup moins compacte que le reste de la pierre, & s'abreuvant facilement des esprits de la chaux, en exige une très-grande quantité, & par conséquent beaucoup de tems pour la sécher : de plus l'humidité du mortier le dissout, & la liaison ne ressemble plus alors qu'à de la pierre tendre réduite en poussiere, posée sur du mortier, ce qui ne peut faire qu'une très-mauvaise construction.

Mais comme chaque pays a ses carrieres & ses différentes especes de pierres, auxquelles on s'assujettit pour la construction des bâtimens, & que le premier soin de celui qui veut bâtir est, avant même que de projetter, de visiter exactement toutes celles des environs du lieu où il doit bâtir, d'examiner soigneusement ses bonnes & mauvaises qualités, soit en consultant les gens du pays, soit en en exposant une certaine quantité pendant quelque tems à la gelée & sur une terre humide, soit en les éprouvant encore par d'autres manieres ; nous n'entreprendrons pas de faire un dénombrement exact & général de toutes les carrieres dont on tire la pierre. Nous nous contenterons seulement de dire quelque chose de celles qui se trouvent en Italie, pour avoir occasion de rapporter le sentiment de Vitruve sur la qualité des pierres qu'on en tire, avant que de parler de celles dont on se sert à Paris & dans les environs.

Les carrieres dont parle Vitruve, & qui sont aux environs de Rome, sont celles de Pallienne, de Fidenne, d'Albe, & autres, dont les pierres sont rouges & très-tendres. On s'en sert cependant à Rome en prenant la précaution de les tirer de la carriere en été, & de les exposer à l'air deux ans avant que de les employer, afin que, dit aussi Palladio, celles qui ont résisté aux mauvais tems sans se gâter, puissent servir aux ouvrages hors de terre, & les autres dans les fondations. Les carrieres de Rora, d'Amiterne, & de Tivoli fournissent des pierres moyennement dures. Celles de Tivoli résistent fort bien à la charge & aux rigueurs des saisons, mais non au feu qui les fait éclater, pour le peu qu'il les approche ; parce qu'étant naturellement composées d'eau & de terre, ces deux élémens ne sauroient lutter contre l'air & le feu qui s'insinuent aisément dans ses porosités. Il s'en trouve plusieurs d'où l'on tire des pierres aussi dures que le caillou. D'autres encore dans la terre de Labour, d'où l'on en tire que l'on appelle tuf rouge & noir. Dans l'Ombrie, le Pisantin, & proche de Venise, on tire aussi un tuf blanc qui se coupe à la scie comme le bois. Il y a chez les Tarquiniens des carrieres appellées avitiennes, dont les pierres sont rouges comme celles d'Albe, & s'amassent près du lac de Balsenne & dans le gouvernement Statonique : elles résistent très-bien à la gelée & au feu, parce qu'elles sont composées de très-peu d'air, de fer, & d'humidité,

(n) Une pierre est moulinée, lorsqu'elle s'écrase sous le pouce, & qu'elle se réduit en poussiere.

(o) Moye est une partie tendre qui se trouve au milieu de la pierre, & qui suit son lit de carriere.

(p) Veine, défaut d'une pierre à l'endroit où la partie tendre se joint à la partie dure.

(q) Moliere, partie de la pierre remplie de trous ; ce qui est un défaut de propreté dans les paremens extérieurs.

mais de beaucoup de terrestre ; ce qui les rend plus fermes, telles qu'il s'en voit à ce qui reste des anciens ouvrages près de la ville de Ferente où il se trouve encore de grandes figures, de petits bas-reliefs, & des ornemens délicats, de roses, de feuilles d'acanthe, &c. faits de cette pierre, qui sont encore entiers malgré leur vieillesse. Les Fondeurs des environs la trouvent très-propre à faire des moules ; cependant on en emploie fort peu à Rome à cause de leur éloignement.

Des différentes pierres dures. De toutes les pierres dures, la plus belle & la plus fine est celle de liais, qui porte ordinairement depuis sept jusqu'à dix pouces de hauteur de banc (r).

Il y en a de quatre sortes. La premiere qu'on appelle liais franc, la seconde liais ferault, la troisieme liais rose, & la quatrieme franc liais de S. Leu.

La premiere qui se tire de quelques carrieres derriere les Chartreux fauxbourg S. Jacques à Paris, s'emploie ordinairement aux revêtissemens du dedans des pieces où l'on veut éviter la dépense du marbre, recevant facilement la taille de toutes sortes de membres d'architecture & de sculpture : considération pour laquelle on en fait communément des chambranles de cheminées, pavés d'anti-chambres & de salles à manger, ballustres, entrelas, appuis, tablettes, rampes, échiffres d'escaliers, &c. La seconde qui se tire des mêmes carrieres, est beaucoup plus dure, & s'emploie par préférence pour des corniches, bazes, chapiteaux de colonnes, & autres ouvrages qui se font avec soin dans les façades extérieures des bâtimens de quelqu'importance. La troisieme qui se tire des carrieres proche S. Cloud, est plus blanche & plus pleine que les autres, & reçoit un très-beau poli. La quatrieme se tire le long des côtes de la montagne près S. Leu.

La seconde pierre dure & la plus en usage dans toutes les especes de bâtimens, est celle d'Arcueil, qui porte depuis douze jusqu'à quinze pouces de hauteur de banc, & qui se tiroit autrefois des carrieres d'Arcueil près Paris ; elle étoit très-recherchée alors, à cause des qualités qu'elle avoit d'être presqu'aussi ferme dans ses joints que dans son coeur, de résister au fardeau, de s'entretenir dans l'eau, ne point craindre les injures des tems : aussi la préféroit-on dans les fondemens des édifices, & pour les premieres assises. Mais maintenant les bancs de cette pierre ne se suivant plus comme autrefois, les Carriers se sont jettés du côté de Bagneux près d'Arcueil, & du côté de Montrouge, où ils trouvent des masses moins profondes dont les bancs se continuent plus loin. La pierre qu'on en tire est celle dont on se sert à-présent, à laquelle on donne le nom d'Arcueil. Elle se divise en haut & bas appareil : le premier porte depuis dix-huit pouces jusqu'à deux piés & demi de hauteur de banc ; & le second depuis un pié jusqu'à dix-huit pouces. Celui-ci sert à faire des marches, seuils, appuis, tablettes, cimaises de corniches, &c. Elle a les mêmes qualités que celle d'Arcueil, mais plus remplie de moye, plus sujette à la gelée, & moins capable de résister au fardeau.

La pierre de cliquart qui se tire des mêmes carrieres, est un bas appareil de six à sept pouces de hauteur de banc, plus blanche que la derniere, ressemblante au liais, & servant aussi aux mêmes usages. Elle se divise en deux especes, l'une plus dure que l'autre : cette pierre un peu grasse est sujette à la gelée : c'est pourquoi on a soin de la tirer de la carriere, & de l'employer en été.

La pierre de bellehache se tire d'une carriere près d'Arcueil, nommée la carriere royale, & porte depuis dix-huit jusqu'à dix-neuf pouces de hauteur de banc. Elle est beaucoup moins parfaite que le liais ferault, mais de toutes les pierres la plus dure, à cause d'une grande quantité de cailloux dont elle est composée : aussi s'en sert-on fort rarement.

La pierre de souchet se tire des carrieres du fauxbourg S. Jacques, & porte depuis douze pouces jusqu'à vingt un pouces de hauteur de banc. Cette pierre qui ressemble à celle d'Arcueil, est grise, trouée & poreuse. Elle n'est bonne ni dans l'eau ni sous le fardeau : aussi ne s'en sert-on que dans les bâtimens de peu d'importance. Il se tire encore une pierre de souchet des carrieres du fauxbourg S. Germain, & de Vaugirard, qui porte depuis dixhuit jusqu'à vingt pouces de hauteur de banc. Elle est grise, dure, poreuse, grasse, pleine de fils, sujette à la gelée, & se moulinant à la lune. On s'en sert dans les fondemens des grands édifices & aux premieres assises, voussoirs, soupiraux de caves, jambages de portes, & croisées des maisons de peu d'importance.

La pierre de bonbave se tire des mêmes carrieres, & se prend au-dessus de cette derniere. Elle porte depuis quinze jusqu'à vingt-quatre pouces de hauteur de banc, fort blanche, pleine & très-fine : mais elle se mouline à la lune, résiste peu au fardeau, & ne sauroit subsister dans les dehors ni à l'humidité : on s'en sert pour cela dans l'intérieur des bâtimens, pour des appuis, rampes, échiffres d'escaliers, &c. on l'a quelquefois employée à découvert où elle n'a pas gelé, mais cela est fort douteux. On en tire des colonnes de deux piés de diametre ; la meilleure est la plus blanche, dont le lit est coquilleux, & a quelques molieres.

Il se trouve encore au fauxbourg S. Jacques un bas appareil depuis six jusqu'à neuf pouces de hauteur de banc, qui n'est pas si beau que l'arcueil, mais qui sert à faire des petites marches, des appuis, des tablettes. &c.

Après la pierre d'Arcueil, celle de S. Cloud est la meilleure de toutes. Elle porte de hauteur de banc depuis dix-huit pouces jusqu'à deux piés, & se tire des carrieres de S. Cloud près Paris. Elle est un peu coquilleuse, ayant quelques molieres ; mais elle est blanche, bonne dans l'eau, résiste au fardeau, & se délite facilement. Elle sert aux façades des bâtimens, & se pose sur celle d'Arcueil. On en tire des colonnes d'une piece, de deux piés de diametre ; on en fait aussi des bassins & des auges.

La pierre de Meudon se tire des carrieres de ce nom, & porte depuis quatorze jusqu'à dix-huit pouces de hauteur de banc. Il y en a de deux especes. La premiere qu'on appelle pierre de Meudon, a les mêmes qualités que celles d'Arcueil, mais pleine de trous, & incapable de résister aux mauvais tems. On s'en sert pour des premieres assises, des marches, tablettes, &c. Il s'en trouve des morceaux d'une grandeur extraordinaire. Les deux cimaises des corniches rampantes du fronton du Louvre sont de cette pierre, chacune d'un seul morceau. La seconde qu'on appelle rustique de Meudon, est plus dure, rougeâtre & coquilleuse, & n'est propre qu'aux libages & garnis des fondations de piles de ponts, quais & angles de bâtimens.

La pierre de S. Nom, qui porte depuis dix-huit jusqu'à vingt-deux pouces de hauteur de banc, se tire au bout du parc de Versailles, & est presque de même qualité que celle d'Arcueil, mais grise & coquilleuse : on s'en sert pour les premieres assises.

La pierre de la chaussée, qui se tire des carrieres près Bougival, à côté de S. Germain en Laye, & qui porte depuis quinze jusqu'à vingt pouces de hauteur de banc, approche beaucoup de celle de

(r) La hauteur d'un banc est l'épaisseur de la pierre dans la carriere ; il y en a plusieurs dans chacune.

liais, & en a le même grain. Mais il est nécessaire de moyer cette pierre de quatre pouces d'épaisseur par-dessus, à cause de l'inégalité de sa dureté : ce qui la réduit à quinze ou seize pouces, nette & taillée.

La pierre de montesson se tire des carrieres proche Nanterre, & porte neuf à dix pouces de hauteur de banc. Cette pierre est fort blanche, & d'un très-beau grain. On en fait des vases, balustres, entrelas, & autres ouvrages des plus délicats.

La pierre de Fécamp se tire des carrieres de la vallée de ce nom, & porte depuis quinze jusqu'à dix-huit pouces de hauteur de banc. Cette pierre qui est très-dure, se fend & se feuillette à la gelée, lorsqu'elle n'a pas encore jetté toute son eau de carriere. C'est pourquoi on ne l'emploie que depuis le mois de Mars jusqu'au mois de Septembre, après avoir long-tems séché sur la carriere : celle que l'on tiroit autrefois étoit beaucoup meilleure.

La pierre dure de saint-Leu se tire sur les côtes de la montagne d'Arcueil.

La pierre de lambourde, ou seulement la lambourde, se tire près d'Arcueil, & porte depuis dixhuit pouces jusqu'à cinq piés de hauteur de banc. Cette pierre se délite (s), parce qu'on ne l'emploie pas de cette hauteur. La meilleure est la plus blanche, & celle qui résiste au fardeau autant que le Saint-Leu.

On tire encore des carrieres du fauxbourg saint Jacques & de celles de Bagneux, de la lambourde depuis dix-huit pouces jusqu'à deux piés de hauteur de banc. Il y en a de deux especes : l'une est graveleuse & se mouline à la lune ; l'autre est verte, se feuillette, & ne peut résister à la gelée.

La pierre de Saint-Maur qui se tire des carrieres du village de ce nom, est fort dure, résiste très-bien au fardeau & aux injures des tems. Mais le banc de cette pierre est fort inégal, & les quartiers ne sont pas si grands que ceux d'Arcueil : cependant on en a tiré autrefois beaucoup, & le château en est bâti.

La pierre de Vitry qui se tire des carrieres de ce nom, est de même espece.

La pierre de Passy dont on tiroit autrefois beaucoup des carrieres de ce nom, est fort inégale en qualité & en hauteur de banc. Ces pierres sont beaucoup plus propres à faire du moilon & des libages que de la pierre de taille.

La pierre que l'on tire des carrieres du fauxbourg Saint Marceau, n'est pas si bonne que celle des carrieres de Vaugirard.

Toutes les pierres dont nous venons de parler se vendent au pié-cube, depuis 10 sols jusqu'à 50, quelquefois 3 livres ; & augmentent ou diminuent de prix, selon la quantité des édifices que l'on bâtit.

La pierre de Senlis se tire des carrieres de S. Nicolas, près Senlis, à dix lieues de Paris, & porte depuis douze jusqu'à seize pouces de hauteur de banc ; cette pierre est aussi appellée liais. Elle est très-blanche, dure & pleine, très-propre aux plus beaux ouvrages d'Architecture & de Sculpture. Elle arrive à Paris par la riviere d'Oise, qui se décharge dans la Seine.

La pierre de Vernon à douze lieues de Paris, en Normandie, qui porte depuis deux piés jusqu'à trois piés de hauteur de banc, est aussi dure & aussi blanche que celle de S. Cloud. Elle est un peu difficile à tailler, à cause des cailloux dont elle est composée ; on en fait cependant plusieurs usages, mais principalement pour des figures.

La pierre de Tonnerre à trente lieues de Paris, en Champagne, qui porte depuis seize jusqu'à dix-huit pouces de hauteur de banc, est plus tendre, plus blanche, & aussi pleine que le liais ; on ne s'en sert à cause de sa cherté, que pour des vases, termes, figures, colonnes, retables d'autels, tombeaux & autres ouvrages de cette espece. Toute la fontaine de Grenelle, ainsi que les ornemens, les statues du choeur de S. Sulpice, & beaucoup d'autres ouvrages de cette nature, sont faits de cette pierre.

La pierre de meuliere ainsi appellée, parce qu'elle est de même espece à peu près, que celles dont on fait des meules de moulins, est une pierre grise, fort dure & poreuse, à laquelle le mortier s'attache beaucoup mieux qu'à toutes autres pierres pleines, étant composée d'un grand nombre de cavités. C'est de toutes les maçonneries la meilleure que l'on puisse jamais faire, sur-tout lorsque le mortier est bon, & qu'on lui donne le tems nécessaire pour sécher, à cause de la grande quantité qui entre dans les pores de cette pierre : raison pour laquelle les murs qui en sont faits sont sujets à tasser beaucoup plus que d'autres. On s'en sert aux environs de Paris, comme à Versailles, & ailleurs.

La pierre fusiliere est une pierre dure & seche, qui tient de la nature du caillou : une partie du pont Notre-Dame en est bâti. Il y en a d'autre qui est grise ; d'autre encore plus petite que l'on nomme pierre à fusil, elle est noire, & sert à paver les terrasses & les bassins de fontaines ; on s'en sert en Normandie pour la construction des bâtimens.

Le grais est une espece de pierre ou roche qui se trouve en beaucoup d'endroits, & qui n'ayant point de lit, se débite sur tous sens & par carreaux, de telle grandeur & grosseur que l'ouvrage le demande. Mais les plus ordinaires sont de deux piés de long, sur un pié de hauteur & d'épaisseur. Il y en a de deux especes ; l'une tendre, & l'autre dure. La premiere sert à la construction des bâtimens, & sur-tout des ouvrages rustiques, comme cascades, grottes, fontaines, reservoirs, aqueducs, &c. tel qu'il s'en voit à Vaux-le-vicomte & ailleurs. Le plus beau & le meilleur est le plus blanc, sans fil, d'une dureté & d'une couleur égale. Quoiqu'il soit d'un grand poids, & que les membres d'architecture & de sculpture s'y taillent difficilement, malgré les ouvrages que l'on en voit, qui sont faits avec beaucoup d'adresse ; cependant la nécessité contraint quelquefois de s'en servir pour la construction des grands édifices, comme à Fontainebleau, & fort loin aux environs ; ses paremens doivent être piqués, ne pouvant être lissés proprement, qu'avec beaucoup de tems.

Le grais dans son principe, étant composé de grains de sable unis ensemble & attachés successivement les uns aux autres, pour se former par la suite des tems un bloc ; il est évident que sa constitution aride exige, lors de la construction, un mortier composé de chaux & de ciment, & non de sable ; parce qu'alors les différentes parties anguleuses du ciment, s'insinuant dans le grais avec une forte adhérence, unissent si bien par le secours de la chaux, toutes les parties de ce fossile, qu'ils ne font pour ainsi dire qu'un tout : ce qui rend cette construction indissoluble, & très-capable de résister aux injures des tems. Le pont de Ponts-sur-Yonne en est une preuve ; les arches ont soixante-douze piés de largeur, l'arc est surbaissé, & les voussoirs de plus de quatre piés de long chacun, ont été enduits de chaux & de ciment, & non de sable : il faut cependant avoir soin de former des cavités en zigzag dans les lits de cette pierre, afin que le ciment puisse y entrer en plus grande quantité, & n'être pas sujet à se sécher trop promptement par

(s) Déliter une pierre, c'est la moyer ou la fendre par sa moye, ou par des parties tendres qui suivent le lit de la pierre.

la nature du grais, qui s'abreuve volontiers des esprits de la chaux ; parce que le ciment se trouvant alors dépourvû de cet agent, n'auroit pas seul le pouvoir de s'accrocher & de s'incorporer dans le grais, qui a besoin de tous ces secours, pour faire une liaison solide.

Une des causes principales de la dureté du grais, vient de ce qu'il se trouve presque toujours à découvert, & qu'alors l'air le durcit extrêmement ; ce qui doit nous instruire qu'en général, toutes les pierres qui se trouvent dans la terre sans beaucoup creuser, sont plus propres aux bâtimens que celles que l'on tire du fond des carrieres ; c'est à quoi les anciens apportoient beaucoup d'attention : car pour rendre leurs édifices d'une plus longue durée, ils ne se servoient que du premier banc des carrieres, précautions que nous ne pouvons prendre en France, la plûpart de nos carrieres étant presque usées dans leur superficie.

Il est bon d'observer que la taille du grais est fort dangereuse aux ouvriers novices, par la subtilité de là vapeur qui en sort, & qu'un ouvrier instruit évite, en travaillant en plein air & à contrevent. Cette vapeur est si subtile, qu'elle traverse les pores du verre ; expérience faite, à ce qu'on dit, avec une bouteille remplie d'eau, & bien bouchée, placée près de l'ouvrage d'un tailleur de grais, dont le fond s'est trouvé quelques jours après, couvert d'une poussiere très-fine.

Il faut encore prendre garde lorsque l'on pose des dalles, seuils, canivaux & autres ouvrages en grais de cette espece, de les bien caler & garnir par-dessous pour les empêcher de se gauchir ; car on ne pourroit y remédier qu'en les retaillant.

Il y a plusieurs raisons qui empêchent d'employer le grais à Paris ; la premiere est, que la pierre étant assez abondante, on le relegue pour en faire du pavé. Le seconde est, que sa liaison avec le mortier n'est pas si bonne, & ne dure pas si long-tems que celle de la pierre, beaucoup moins encore avec le plâtre. La troisieme est, que cette espece de pierre couteroit trop, tant pour la matiere, que pour la main-d'oeuvre.

La seconde espece de grais qui est la plus dure, ne sert qu'à faire du pavé, & pour cet effet se taille de trois différentes grandeurs. La premiere, de huit à neuf pouces cubes, sert à paver les rues, places publiques, grands chemins, &c. & se pose à sec sur du sable de riviere. La seconde, de six à sept pouces cubes, sert à paver les cours, basses-cours, perrons, trotoirs, &c. & se pose aussi à sec sur du sable de riviere, comme le premier, ou avec du mortier de chaux & de ciment. La troisieme, de quatre à cinq pouces cubes, sert à paver les écuries, cuisines, lavoirs, communs, &c. & se pose avec du mortier de chaux & ciment.

La pierre de Caën, qui se tire des carrieres de ce nom, en Normandie, & qui tient de l'ardoise, est fort noire, dure, & reçoit très-bien le poli ; on en fait des compartimens de pavé dans les vestibules, salles à manger, sallons, &c.

Toutes ces especes de pavés se payent à la toise superficielle.

Il se trouve dans la province d'Anjou, aux environs de la ville d'Angers, beaucoup de carrieres très-abondantes en pierre noire & assez dure, dont on fait maintenant de l'ardoise pour les couvertures des bâtimens. Les anciens ne connoissant pas l'usage qu'on en pouvoit faire, s'en servoient dans la construction des bâtimens, tel qu'il s'en voit encore dans la plûpart de ceux de cette ville, qui sont faits de cette pierre. On s'en sert quelquefois dans les compartimens de pavé, en place de celle de Caën.

Des différentes pierres tendres. Les pierres tendres ont l'avantage de se tailler plus facilement que les autres, & de se durcir à l'air. Lorsqu'elles ne sont pas bien choisies, cette dureté ne se trouve qu'aux paremens extérieurs qui se forment en croute, & l'intérieur se mouline : la nature de ces pierres doit faire éviter de les employer dans des lieux humides ; c'est pourquoi on s'en sert dans les étages supérieurs, autant pour diminuer le poids des pierres plus dures & plus serrées, que pour les décharger d'un fardeau considérable qu'elles sont incapables de soutenir, comme on vient de faire au second ordre du portail de S. Sulpice, & au troisieme de l'intérieur du Louvre.

La pierre de Saint-Leu qui se tire des carrieres, près Saint-Leu-sur-Oise, & qui porte depuis deux, jusqu'à quatre piés de hauteur de banc, se divise en plusieurs especes. La premiere qu'on appelle, pierre de Saint-Leu, & qui se tire d'une carriere de ce nom, est tendre, douce, & d'une blancheur tirant un peu sur le jaune. La seconde qu'on appelle de Maillet, qui se tire d'une carriere appellée ainsi, est plus ferme, plus pleine & plus blanche, & ne se délite point : elle est très-propre aux ornemens de sculpture & à la décoration des façades. La troisieme qu'on appelle de Trocy, est de même espece que cette derniere ; mais de toutes les pierres, celle dont le lit est le plus difficile à trouver ; on ne le découvre que par des petits trous. La quatrieme s'appelle pierre de Vergelée : il y en a de trois sortes. La premiere qui se tire d'un des bancs des carrieres de Saint-Leu, est fort dure, rustique, & remplie de petits trous. Elle résiste très-bien au fardeau, & est fort propre aux bâtimens aquatiques ; on s'en sert pour faire des voûtes de ponts, de caves, d'écuries & autres lieux humides. La seconde sorte de vergelée qui est beaucoup meilleure, se tire des carrieres de Villiers, près Saint-Leu. La troisieme qui se prend à Carriere-sous-le-bois, est plus tendre, plus grise & plus remplie de veines que le Saint-Leu, & ne sauroit résister au fardeau.

La pierre de tuf, du latin tophus, pierre rustique, tendre & trouée, est une pierre pleine de trous, à-peu-près semblable à celle de meuliere, mais beaucoup plus tendre. On s'en sert en quelques endroits en France & en Italie, pour la construction des bâtimens.

La pierre de craye est une pierre très-blanche & fort tendre, qui porte depuis huit pouces jusqu'à quinze pouces de hauteur de banc, avec laquelle on bâtit en Champagne, & dans une partie de la Flandres. On s'en sert encore pour tracer au cordeau, & pour dessiner.

Il se trouve encore à Belleville, Montmartre, & dans plusieurs autres endroits, aux environs de Paris, des carrieres qui fournissent des pierres que l'on nomme pierres à plâtre, & qui ne sont pas bonnes à autre chose. On en emploie quelquefois hors de Paris, pour la construction des murs de clôture, baraques, cabanes, & autres ouvrages de cette espece. Mais il est défendu sous de séveres peines aux entrepreneurs, & même aux particuliers, d'en employer à Paris, cette pierre étant d'une très-mauvaise qualité, se moulinant & se pourrissant à l'humidité.

De la pierre selon ses qualités. Les qualités de la pierre dure ou tendre, sont d'être vive, fiere, franche, pleine, trouée, poreuse, choqueuse, gelisse, verte ou de couleur.

On appelle pierre vive celle qui se durcit autant dans la carriere que dehors, comme les marbres de liais, &c.

Pierre fiere, celle qui est difficile à tailler, à cause de sa grande sécheresse, & qui résiste au ciseau, comme la belle hache, le lais ferault, & la plûpart des pierres dures.

Pierre franche, celle qui est la plus parfaite que l'on puisse tirer de la carriere, & qui ne tient ni de la dureté du ciel de la carriere, ni de la qualité de celles qui sont dans le fond.

Pierre pleine, toute pierre dure qui n'a ni cailloux, ni coquillages, ni trous, ni moye, ni molieres, comme sont les plus beaux liais, la pierre de tonnerre, &c.

Pierre entiere, celle qui n'est ni cassée ni fêlée, dans laquelle il ne se trouve ni fil, ni veine courante ou traversante ; on la connoît facilement par le son qu'elle rend en la frappant avec le marteau.

Pierre trouée, poreuse, ou choqueuse, celle qui étant taillée ou remplie de trous dans ses paremens, tel que le rustic de Meudon, le tuf, la meuliere, &c.

Pierre gelisse ou verte, celle qui est nouvellement tirée de la carriere, & qui ne s'est pas encore dépouillée de son humidité naturelle.

Pierre de couleur, celle qui tirant sur quelques couleurs, cause une variété quelquefois agréable dans les bâtimens.

De la pierre selon ses défauts. Il n'y a point de pierre qui n'ait des défauts capables de la faire rebuter, soit par rapport à elle-même, soit par la négligence ou mal-façon des ouvriers qui la mettent en oeuvre, c'est pourquoi il faut éviter d'employer celles que l'on appelle ainsi.

Des défauts de la pierre par rapport à elle-même. Pierre de ciel, celle que l'on tire du premier banc des carrieres ; elle est le plus souvent défectueuse ou composée de parties très-tendres & très-dures indifféremment, selon le lieu de la carriere où elle s'est trouvée.

Pierre coquilleuse ou coquilliere, celle dont les paremens taillés sont remplis de trous ou de coquillages, comme la pierre S. Nom, à Versailles.

Pierre de soupré, celle du fond de la carriere de S. Leu, qui est trouée, poreuse, & dont on ne peut se servir à cause de ses mauvaises qualités.

Pierre de souchet, en quelques endroits, celle du fond de la carriere, qui n'étant pas formée plus que le bouzin, est de nulle valeur.

Pierre humide, celle qui n'ayant pas encore eu le tems de sécher, est sujette à se feuilleter ou à se geler.

Pierre grasse, celle qui étant humide, est par conséquent sujette à la gelée, comme la pierre de cliquart.

Pierre feuilletée, celle qui étant exposée à la gelée, se délite par feuillet, & tombe par écaille, comme la lambourde.

Pierre délitée, celle qui après s'être fendue par un fil de son lit, ne peut être taillée sans déchet, & ne peut servir après cela que pour des arrases.

Pierre moulinée, celle qui est graveleuse, & s'égraine à l'humidité, comme la lambourde qui a particulierement ce défaut.

Pierre félée, celle qui se trouve cassée par une veine ou un fil qui court ou qui traverse.

Pierre moyée, celle dont le lit n'étant pas également dur, dont on ôte la moye & le tendre, qui diminue son épaisseur, ce qui arrive souvent à la pierre de la chaussée.

Des défauts de la pierre, par rapport à la main-d'oeuvre. On appelle pierre gauche, celle qui au sortir de la main de l'ouvrier, n'a pas ses paremens opposés paralleles, lorsqu'ils doivent l'être suivant l'épure (t), ou dont les surfaces ne se bornoyent point, & qu'on ne sauroit retailler sans déchet.

Pierre coupée, celle qui ayant été mal taillée, & par conséquent gâtée, ne peut servir pour l'endroit où elle avoit été destinée.

Pierre en délit, ou délit en joint, celle qui dans un cours d'assises, n'est pas posée sur son lit de la même maniere qu'elle a été trouvée dans la carriere, mais au contraire sur un de ses paremens. On distingue pierre en délit de délit en joint, en ce que l'un est lorsque la pierre étant posée, le parement de lit fait parement de face, & l'autre lorsque ce même parement de lit fait parement de joint.

De la pierre selon ses façons. On entend par façons la premiere forme que reçoit la pierre, lorsqu'elle sort de la carriere pour arriver au chantier, ainsi que celle qu'on lui donne par le secours de l'appareil, selon la place qu'elle doit occuper dans le bâtiment ; c'est pourquoi on appelle.

Pierre au binard, celle qui est en un si gros volume, & d'un si grand poids, qu'elle ne peut être transportée sur l'attelier, par les charrois ordinaires, & qu'on est obligé pour cet effet de transporter sur un binard, espece de chariot tiré par plusieurs chevaux attelés deux à deux, ainsi qu'on l'a pratiqué au Louvre, pour des pierres de S. Leu, qui pesoient depuis douze jusqu'à vingt-deux & vingt-trois milliers ; dont on a fait une partie des frontons.

Pierre d'échantillon, celle qui est assujettie à une mesure envoyée par l'appareilleur aux carrieres, & à laquelle le carrier est obligé de se conformer avant que de la livrer à l'entrepreneur ; au lieu que toutes les autres sans aucune mesure constatée, se livrent à la voie, & ont un prix courant.

Pierre en debord, celle que les carrieres envoient à l'attelier, sans être commandée.

Pierre velue, celle qui est brute, telle qu'on l'a amenée de sa carriere au chantier, & à laquelle on n'a point encore travaillé.

Pierre bien faite, celle où il se trouve fort peu de déchet en l'équarissant.

Pierre ébouzinée, celle dont on a ôté tout le tendre & le bouzin.

Pierre tranchée, celle où l'on a fait une tranchée avec le marteau, fig. 89. dans toute sa hauteur, à dessein d'en couper.

Pierre débitée, celle qui est sciée. La pierre dure & la pierre tendre ne se débitent point de la même maniere. L'une se débite à la scie sans dent, fig. 143. avec de l'eau & du grais comme le liais, la pierre d'Arcueil, &c. & l'autre à la scie à dent, fig. 145. comme le S. Leu, le tuf, la craie, &c.

Pierre de haut & bas appareil, celle qui porte plus ou moins de hauteur de banc, après avoir été atteinte jusqu'au vif.

Pierre en chantier, celle qui se trouve callée par le tailleur de pierre, & disposée pour être taillée.

Pierre esmillée, celle qui est équarrie & taillée grossierement avec la pointe du marteau, pour être employée dans les fondations, gros murs, &c. ainsi qu'on l'a pratiqué aux cinq premieres assises des fondemens de la nouvelle église de Sainte Génevieve, & à ceux des bâtimens de la place de Louis XV.

Pierre hachée, celle dont les paremens sont dressés avec la hache A du marteau bretelé fig. 93. pour être ensuite layée ou rustiquée.

Pierre layée, celle dont les paremens sont travaillés au marteau bretelé, fig. 91.

Pierre rustiquée, celle qui ayant été équarrie & hachée, est piquée grossierement avec la pointe du marteau, fig. 89.

Pierre piquée, celle dont les paremens sont piqués avec la pointe du marteau, fig. 91.

Pierre ragrée au fer, ou riflée, celle qui a été passée au riflard, fig. 114 & 115.

(t) Une épure est un dessein ou développement géométrique des lignes droites & courbes des voûtes.

Pierre traversée, celle qui après avoir été bretelée, les trans des bretelures se croisent.

Pierre polie, celle qui étant dure ; a reçu le poli au grais, ensorte qu'il ne paroît plus aucunes marques de l'outil avec lequel on l'a travaillée.

Pierre taillée, celle qui ayant été coupée, est taillée de nouveau avec déchet : on appelle encore de ce nom celle qui provenant d'une démolition, a été taillée une seconde fois, pour être derechef mise en oeuvre.

Pierre faite, celle qui est entierement taillée, & prête à être enlevée, pour être mise en place par le poseur.

Pierre nette, celle qui est équarrie & atteinte jusqu'au vif.

Pierre retournée, celle dont les paremens opposés sont d'équerre & paralleles entr'eux.

Pierre louvée, celle qui a un trou méplat pour recevoir la louve, fig. 163.

Pierre d'encoignure, celle qui ayant deux paremens d'équerre l'un à l'autre se trouve placée dans l'angle de quelques avants ou arrieres corps.

Pierre parpeigne, de parpein, ou faisant parpein, celle qui traverse l'épaisseur du mur, & fait parement des deux côtés ; on l'appelle encore pamieresse.

Pierre fusible, celle qui change de nature, & devient transparente par le moyen du feu.

Pierre statuaire, celle qui étant d'échantillon, est propre & destinée pour faire une statue.

Pierre fichée, celle dont l'intérieur du joint est rempli de mortier clair ou de coulis.

Pierres jointoyées, celles dont l'extérieur des joints est bouché, & ragréé de mortier serré, ou de plâtre.

Pierres feintes, celles qui pour faire l'ornement d'un mur de face, ou de terrasse, sont séparées & comparties en maniere de bossage en liaison, soit en relief ou seulement marquées sur le mur par les enduits ou crepis.

Pierres à bossages, ou de refend, celles qui étant posées, représentent la hauteur égale des assises, dont les joints sont refendus de différentes manieres.

Pierres artificielles, toutes especes de briques, tuiles, carreaux, &c. pétries & moulées, cuites ou crues.

De la pierre selon ses usages. On appelle premiere pierre, celle qui avant que d'élever un mur de fondation d'un édifice, est destinée à renfermer dans une cavité d'une certaine profondeur, quelques médailles d'or ou d'argent, frappées relativement à la destination du monument, & une table de bronze, sur laquelle sont gravées les armes de celui par les ordres duquel on construit l'édifice. Cette cérémonie qui se fait avec plus ou moins de magnificence, selon la dignité de la personne, ne s'observe cependant que dans les édifices royaux & publics, & non dans les bâtimens particuliers. Cet usage existoit du tems des Grecs, & c'est par ce moyen qu'on a pu apprendre les époques de l'édification de leurs monumens, qui sans cette précaution seroit tombée dans l'oubli, par la destruction de leurs bâtimens, dans les différentes révolutions qui sont survenues.

Derniere pierre, celle qui se place sur l'une des faces d'un édifice, & sur laquelle on grave des inscriptions, qui apprennent à la postérité le motif de son édification, ainsi qu'on l'a pratiqué aux piédestaux des places Royales, des Victoires, de Vendôme à Paris, & aux fontaines publiques, portes S. Martin, saint Denis, saint Antoine, &c.

Pierre percée, celle qui est faite en dale (u), & qui se pose sur le pavé d'une cour, remise ou écurie, ou qui s'encastre dans un chassis aussi de pierre, soit pour donner de l'air ou du jour à une cave, ou sur un puisard pour donner passage aux eaux pluviales d'une ou de plusieurs cours.

Pierre à chassis, celle qui a une couverture circulaire, quarrée, ou rectangulaire, de quelque grandeur que ce soit, avec feuillure ou sans feuillure, pour recevoir une grille de fer maillée ou non maillée, percée ou non percée, & servir de fermeture à un regard, fosse d'aisance, &c.

Pierre à évier, du latin emissarium, celle qui est creuse, & que l'on place à rez-de-chaussée, ou à hauteur d'appui, dans un lavoir ou une cuisine, pour faire écouler les eaux dans les dehors. On appelle encore de ce nom une espece de canal long & étoit, qui sert d'égout dans une cour ou allée de maison.

Pierre à laver, celle qui forme une espece d'auge plate, & qui sert dans une cuisine pour laver la vaisselle.

Pierre perdue, celle que l'on jette dans quelques fleuves, rivieres, lacs, ou dans la mer, pour sonder, & que l'on met pour cela dans des caissons, lorsque la profondeur ou la qualité du terrein ne permet pas d'y enfoncer des pieux ; on appelle aussi de ce nom celles qui sont jettées à baies de mortier dans la maçonnerie de blocage.

Pierres incertaines, ou irrégulieres, celles que l'on emploie au sortir de la carriere, & dont les angles & les pans sont inégaux : les anciens s'en servoient pour paver ; les ouvriers la nomment de pratique, parce qu'ils la font servir sans y travailler.

Pierres jectices, celles qui se peuvent poser à la main dans toute sorte de construction, & pour le transport desquelles on n'est pas obligé de se servir de machines.

Pierres d'attente, celles que l'on a laissé en bossage, pour y recevoir des ornemens, ou inscriptions taillées, ou gravées en place. On appelle encore de ce nom celles qui lors de la construction ont été laissées en harpes (x), ou arrachement (y), pour attendre celle du mur voisin.

Pierres de rapport, celles qui étant de différentes couleurs, servent pour les compartimens de pavés mosaïques (z), & autres ouvrages de cette espece.

Pierres précieuses, toutes pierres rares, comme l'agate, le lapis, l'aventurine, & autres, dont on enrichit les ouvrages en marbre & en marqueterie, tels qu'on en voit dans l'église des carmelites de la ville de Lyon, où le tabernacle est composé de marbre & de pierres précieuses, & dont les ornemens sont de bronze.

Pierre spéculaire, celle qui chez les anciens étoit transparente comme le talc, qui se débitoit par feuillet, & qui leur servoit de vîtres ; la meilleure, selon Pline, venoit d'Espagne : Martial en fait mention dans ses épigrammes, livre II.

Pierres milliaires ; celles qui en forme de socle, ou de borne, chez les Romains, étoient placées sur les grands chemins, & espacées de mille en mille, pour marquer la distance des villes de l'empire, & se comptoient depuis la milliaire dorée de Rome, tel que nous l'ont appris les historiens par les mots de primus, secundus, tertius, &c. ab urbe lapis ; cet usage existe encore maintenant dans toute la Chine.

Pierres noires, celles dont se servent les ouvriers dans le bâtiment pour tracer sur la pierre : la plus tendre sert pour dessiner sur le papier. On appelle

(u) Dale est une pierre platte & très-mince.

(x) Harpes, pierres qu'on a laissées à l'épaisseur d'un mur alternativement en saillie, pour faire liaison avec un mur voisin qu'on doit élever par la suite.

(y) Arrachemens sont des pierres ou moilons aussi en saillie, qui attendent l'édification du mur voisin.

(z) Mosaïque, ouvrage composé de verres de toutes sortes de couleurs, taillés & ajustés quarrément sur un fond de stuc, qui imitent très-bien les diverses couleurs de la peinture, & avec lesquels on exécute différens sujets.

encore pierre blanche ou craye, celle qui est employée aux mêmes usages : la meilleure vient de Champagne.

Pierre d'appui, ou seulement appui, celle qui étant placée dans le tableau inférieur d'une croisée, sert à s'appuyer.

Auge, du latin lavatrina, une pierre placée dans des basses-cours, pour servir d'abreuvoir aux animaux domestiques.

Seuil, du latin limen, celle qui est posée au rez-de-chaussée, dont la longueur traverse la porte, & qui formant une espece de feuillure, sert de battement à la traverse inférieure du chassis de la porte de menuiserie.

Borne, celle qui a ordinairement la forme d'un cône de deux ou trois piés de hauteur, tronqué dans son sommet, & qui se place dans l'angle d'un pavillon, d'un avant-corps, ou dans celui d'un piédroit de porte cochere, ou de remise, ou le long d'un mur, pour en éloigner les voitures, & empêcher que les moyeux ne les écorchent & ne les fassent éclater.

Banc, celle qui est placée dans des cours, basses-cours, ou à la principale partie des grands hôtels, pour servir de siege aux domestiques, ou dans un jardin, à ceux qui s'y promenent.

Des libages. Les libages sont de gros moilons ou quartiers de pierre rustique & malfaite, de quatre, cinq, six & quelquefois sept à la voie, qui ne peuvent être fournis à la toise par le carrier, & que l'on ne peut équarrir que grossierement, à cause de leur dureté, provenant le plus souvent du ciel des carrieres, ou d'un banc trop mince. La qualité des libages est proportionnée à celle de la pierre des différentes carrieres d'où on les tire : on ne s'en sert que pour les garnis, fondations, & autres ouvrages de cette espece. On emploie encore en libage les pierres de taille qui ont été coupées, ainsi que celles qui proviennent des démolitions, & qui ne peuvent plus servir.

On appelle quartier de pierre, lorsqu'il n'y en a qu'un à la voie.

Carreaux de pierre, lorsqu'il y en a deux ou trois.

Libage, lorsqu'il y en a quatre, cinq, six, & quelquefois sept à la voie.

Du moilon. Le moilon, du latin mollis, que Vitruve appelle caementum, n'étant autre chose que l'éclat de la pierre, en est par conséquent la partie la plus tendre ; il provient aussi quelquefois d'un banc trop mince. Sa qualité principale est d'être bien équarri & bien gisant, parce qu'alors il a plus de lit, & consomme moins de mortier ou de plâtre.

Le meilleur est celui que l'on tire des carrieres d'Arcueil. La qualité des autres est proportionnée à la pierre des carrieres dont on le tire, ainsi que celui du faubourg saint Jacques, du faubourg saint Marceau, de Vaugirard & autres.

On l'emploie de quatre manieres différentes ; la premiere qu'on appelle en moilon de plat, est de le poser horisontalement sur son lit, & en liaison dans la construction des murs mitoyens, de refend & autres de cette espece élevés d'à-plomb. La seconde qu'on appelle en moilon d'appareil, & dont le parement est apparent, exige qu'il soit bien équarri, à vives arêtes, comme la pierre, piqué proprement, de hauteur, & de largeur égale, & bien posé de niveau, & en liaison dans la construction des murs de face, de terrasse, &c. La troisieme qu'on appelle en moilon de coupe, est de le poser sur son champ (&) dans la construction des voûtes. La quatrieme qu'on appelle en moilon piqué, est après l'avoir équarri & ébouriné, de le piquer sur son parement avec la pointe du marteau, fig. 91, pour la construction des voûtes des caves, murs de basses-cours, de clôture, de puits, &c.

Du moilon selon ses façons. On appelle moilon blanc, chez les ouvriers, un platras, & non un moilon ; ce qui est un défaut dans la construction.

Moilon esmillé, celui qui est grossierement équarri & ébouziné avec la hachette, fig. 106, à l'usage des murs de parcs de jardin, & autres de peu d'importance.

Moilon bourru ou de blocage, celui qui est trop mal-fait & trop dur pour être équarri, & que l'on emploie dans les fondations, ou dans l'intérieur des murs, tel qu'il est sorti de la carriere.

Le moilon de roche, dit de meuliere, est de cette derniere espece.

Toutes ces especes de moilons se livrent à l'entrepreneur à la voie ou à la toise, & dans ce dernier cas l'entrepreneur se charge du toisé.

Du marbre en général. le marbre, du latin marmor, dérivé du grec , reluire, à cause du poli qu'il reçoit, est une espece de pierre de roche extrêmement dure, qui porte le nom des différentes provinces où sont les carrieres dont on le tire. Il s'en trouve de plusieurs couleurs ; les uns sont blancs ou noirs, d'autres sont variés ou mêlés de taches, veines, mouches, ondes & nuages, différemment colorés ; les uns & les autres sont opaques, le blanc seul est transparent, lorsqu'il est débité par tranches minces. Aussi M. Félibien rapporte-t-il que les anciens s'en servoient au lieu de verres pour les croisées des bains, étuves & autres lieux qu'on vouloit garantir du froid ; & qu'à Florence, il y avoit une église très-bien éclairée, dont les croisées en étoient garnies.

Le marbre se divise en deux especes ; l'une qu'on appelle antique, & l'autre moderne : par marbre antique, l'on comprend ceux dont les carrieres sont épuisées, perdues ou inaccessibles, & que nous ne connoissons que par les ouvrages des anciens : par marbres modernes, l'on comprend ceux dont on se sert actuellement dans les bâtimens, & dont les carrieres sont encore existantes. On ne l'emploie le plus communément, à cause de sa cherté, que pour revêtissement ou incrustation, étant rare que l'on en fasse usage en bloc, à l'exception des vases, figures, colonnes & autres ouvrages de cette espece. Il se trouve d'assez beaux exemples de l'emploi de cette matiere dans la décoration intérieure & extérieure des châteaux de Versailles, Trianon, Marly, Sceaux, &c. ainsi que dans les différens bosquets de leurs jardins.

Quoique la diversité des marbres soit infinie, on les réduit cependant à deux especes ; l'une que l'on nomme veiné, & l'autre breche ; celui-ci n'étant autre chose qu'un amas de petits cailloux de différente couleur fortement unis ensemble, de maniere que lorsqu'il se casse, il s'en forme autant de breches qui lui ont fait donner ce nom.

Des marbres antiques. Le marbre antique, dont les carrieres étoient dans la Grece, & dont on voit encore de si belles statues en Italie, est absolument inconnu aujourd'hui ; à son défaut on se sert de celui de Carrare.

Le lapis est estimé le plus beau de tous les marbres antiques ; sa couleur est d'un bleu foncé, moucheté d'un autre bleu plus clair, tirant sur le céleste, & entremêlé de quelques veines d'or. On ne s'en sert, à cause de sa rareté que par incrustation, tel qu'on en voit quelques pieces de rapport à plusieurs tables dans les appartemens de Trianon & de Marly.

Le porphyre, du grec , pourpre, passe pour le plus dur de tous les marbres antiques, &, après le lapis, pour un des plus beaux ; il se tiroit

(&) Le champ d'une pierre platte, est la surface la plus mince & la plus petite.

autrefois de la Numidie en Afrique, raison pour laquelle les anciens l'appelloient lapis Numidicus ; il s'en trouve de rouge, de verd & de gris. Le porphyre rouge est fort dur ; sa couleur est d'un rouge foncé, couleur de lie de vin, semé de petites taches blanches, & reçoit très-bien le poli. Les plus grands morceaux que l'on en voye à présent, sont le tombeau de Bacchus dans l'église de sainte Constance, près celle de Sainte Agnès hors les murs de Rome ; celui de Patricius & de sa femme dans l'église de sainte Marie majeure ; celui qui est sous le porche de la Rotonde, & dans l'intérieur une partie du pavé ; une frise corinthienne, plusieurs tables dans les compartimens du lambris ; huit colonnes aux petits autels, ainsi que plusieurs autres colonnes, tombeaux & vases que l'on conserve à Rome. Les plus grands morceaux que l'on voye en France, sont la cuve du roi Dagobert, dans l'église de saint Denis en France, & quelques bustes, tables ou vases dans les magasins du Roi. Le plus beau est celui dont le rouge est le plus vif, & les taches les plus blanches & les plus petites. Le porphyre verd, qui est beaucoup plus rare, a la même dureté que le précédent. & est entremêlé de petites taches vertes & de petits points gris. On en voit encore quelques tables, & quelques vases. Le porphyre gris est tacheté de noir & est beaucoup plus tendre.

Le serpentin, appellé par les anciens ophites, du grec , serpent, à cause de sa couleur qui imite celle de la peau d'un serpent, se tiroit anciennement des carrieres d'Egypte. Ce marbre tient beaucoup de la dureté du porphyre ; sa couleur est d'un verd brun, mêlé de quelques taches quarrées & rondes, ainsi que de quelques veines jaunes, & d'un verd pâle couleur de ciboule. Sa rareté fait qu'on ne l'emploie que par incrustation. Les plus grands morceaux que l'on en voit, sont deux colonnes dans l'église de S. Laurent, in lucina, à Rome, & quelques tables dans les compartimens de pavés, ou de lambris de plusieurs édifices antiques, tel que dans l'intérieur du panthéon, quelques petites colonnes corinthiennes au tabernacle de l'église des Carmélites, de la ville de Lyon, & quelques tables dans les appartemens & dans les magasins du roi.

L'albâtre, du grec , est un marbre blanc & transparent, ou varié de plusieurs couleurs, qui se tire des Alpes & des Pyrénées ; il est fort tendre au sortir de la carriere, & se durcit beaucoup à l'air. Il y en a de plusieurs especes, le blanc, le varié, le moutahuto, le violet & le roquebrue. L'albâtre blanc sert à faire des vases, figures & autres ornemens de moyenne grandeur. Le varié se divise en trois especes ; la premiere se nomme oriental ; la seconde le fleuri, & la troisieme l'agatato. L'oriental se divise encore en deux, dont l'une, en forme d'agate, est mêlée de veines roses, jaunes, bleues, & de blanc pâle ; on voit dans la galerie de Versailles plusieurs vases de ce marbre, de moyenne grandeur. L'autre est ondé & mêlé de veines grises & rousses par longues bandes. Il se trouve dans le bosquet de l'étoile à Versailles, une colonne ionique de cette espece de marbre, qui porte un buste d'Alexandre. L'albâtre fleuri est de deux especes ; l'une est tachetée de toutes sortes de couleurs, comme des fleurs d'où il tire son nom ; l'autre, veiné en forme d'agate, est glacé & transparent ; il se trouve encore dans ce genre d'albâtre qu'on appelle en Italie à pecores, parce que ses taches ressemblent en quelque sorte à des moutons que l'on peint dans les paysages. L'albâtre agatato est de même que l'albâtre oriental ; mais dont les couleurs sont plus pâles. L'albâtre de moutahuto est fort tendre ; mais cependant plus dur que les agathes d'Allemagne, auxquelles il ressemble. Sa couleur est d'un fond brun, mêlée de veine grise qui semble imiter des figures de cartes géographiques ; il s'en trouve une table de cette espece dans le sallon qui précede la galerie de Trianon. L'albâtre violet est ondé & transparent. L'albâtre de Roquebrue, qui se tire du pays de ce nom en Languedoc, est beaucoup plus dur que les précédens ; sa couleur est d'un gris foncé & d'un rouge brun par grandes taches ; il y a de toutes ces especes de marbres dans les appartemens du roi, soit en tables, figures, vases, &c.

Le granit, ainsi appellé, parce qu'il est marqué de petites taches formées de plusieurs grains de sables condensés, est très-dur & reçoit mal le poli ; il est évident qu'il n'y a point de marbre dont les anciens ayent tiré de si grands morceaux, & en si grande quantité ; puisque la plûpart des édifices de Rome, jusqu'aux maisons des particuliers, en étoient décorés. Ce marbre étoit sans doute très-commun, par la quantité des troncs de colonnes qui servent encore aujourd'hui de bornes dans tous les quartiers de la ville. Il en est de plusieurs especes ; celui d'Egypte, d'Italie & de Dauphiné ; le verd & le violet. Le granit d'Egypte, connu sous le nom de Thebaïcum marmor, & qui se tiroit de la Thébaïde, est d'un fond blanc sale, mêlé de petites taches grises & verdâtres, & presque aussi dur que le porphyre. De ce marbre sont les colonnes de sainte Sophie à Constantinople, qui passent 40 piés de hauteur. Le granit d'Italie qui, selon M. Félibien, se tiroit des carrieres de l'île d'Elbe, a des petites taches un peu verdâtres, & est moins dur que celui d'Egypte. De ce marbre sont les seize colonnes corinthiennes du porche du Panthéon ; ainsi que plusieurs cuves de bains servant aujourd'hui à Rome de bassins de fontaines. Le granit de Dauphiné qui se tire des côtes du Rhône, près de l'embouchure de l'Isere, est très-ancien, comme il paroît par plusieurs colonnes qui sont en Provence. Le granit verd est une espece de serpentin ou verd antique, mêlé de petites taches blanches & vertes ; on voit à Rome plusieurs colonnes de cette espece de marbre. Le granit violet qui se tire des carrieres d'Egypte, est mêlé de blanc, & de violet par petites taches. De ce marbre sont la plûpart des obélisques antiques de Rome, tels que ceux de saint Pierre du Vatican, de saint Jean de Latran, de la porte du Peuple, & autres.

Le marbre de jaspe, du grec , verd, est de couleur verdâtre, mêlé de petites taches rouges. Il y a encore un jaspe antique noir & blanc par petites taches, mais qui est très-rare.

Le marbre de Paros se tiroit autrefois d'une île de l'Archipel, nommée ainsi, & qu'on appelle aujourd'hui Peris ou Parissa. Varron lui avoit donné le nom de marbre lychnites, du grec , une lampe, parce qu'on le tailloit dans les carrieres à la lumiere des lampes. Sa couleur est d'un blanc un peu jaune & transparent, plus tendre que celui dont nous nous servons maintenant, approchant de l'albâtre, mais pas si blanc ; la plûpart des statues antiques sont de ce marbre.

Le marbre verd antique, dont les carrieres sont perdues, est très-rare. Sa couleur est mêlée d'un verd de gazon, & d'un verd noir par taches d'inégales formes & grandeur ; il n'en reste que quelques chambranles dans le vieux château de Meudon.

Le marbre blanc & noir, dont les carrieres sont perdues, est mêlé par plaques de blanc très-pur, & de noir très-noir. De ce marbre sont deux petites colonnes corinthiennes dans la chapelle de S. Roch aux Mathurins, deux autres composites dans celle de Rostaing aux Feuillans rue S. Honoré, une belle table au tombeau de Louis de la Trémouille aux Célestins, ainsi que les piés d'estaux & le parement d'autel de la chapelle de S. Benoît dans l'église de S. Denys en France, qui en sont incrustés.

Le marbre de petit antique est de cette derniere espece, c'est-à-dire blanc & noir, mais plus brouillé ; & par petites veines, ressemblant au marbre de Barbançon. On en voit deux petites colonnes ïoniques dans le petit appartement des bains à Versailles.

Le marbre de brocatelle se tiroit autrefois près d'Andrinople en Grece : sa couleur est mêlée de petites nuances grises, rouges, pâles, jaunes, & isabelles : les dix petites colonnes corinthiennes du tabernacle des Mathurins, ainsi que les huit composites de celui de sainte Génevieve, sont de ce marbre. On en voit encore quelques chambranles de cheminées dans les appartemens de Trianon, & quelques tables de moyenne grandeur dans les magasins du roi.

Le marbre africain est tacheté de rouge brun, mêlé de quelques veines de blanc sale, & de couleur de chair, avec quelques filets d'un verd foncé. Il se trouve quatre consoles de ce marbre en maniere de cartouche, au tombeau du marquis de Gesvres dans l'église des peres Célestins à Paris. Scamozzi parle d'un autre marbre africain très-dur, recevant un très-beau poli, d'un fond blanc, mêlé de couleur de chair, & quelquefois couleur de sang, avec des veines brunes & noires fort déliées, & ondées.

Le marbre noir antique étoit de deux especes ; l'un qui se nommoit marmor luculleum, & qui se tiroit de Grece, étoit fort tendre. C'est de ce marbre que Marcus Scaurus fit tailler des colonnes de trente-huit piés de hauteur, dont il orna son palais ; l'autre appellé par les Grecs , pierre de touche, & par les Italiens, pietra di paragone, pierre de comparaison, que Vitruve nomme index ; parce qu'il sert à éprouver les métaux, se tiroit de l'Ethiopie, & étoit plus estimé que le premier : ce marbre étoit d'un noir gris tirant sur le fer. Vespasien en sit faire la figure du Nil, accompagnée de celle des petits enfans, qui signifioient les crues & recrues de ce fleuve, & qui de son tems fut posée dans le temple de la paix. De ce marbre sont encore à Rome deux sphynx au bas du Capitole ; dans le vestibule de l'orangerie de Versailles une figure de reine d'Egypte ; dans l'église des peres Jacobins rue S. Jaques à Paris, quelques anciens tombeaux, ainsi que quelques vases dans les Jardins de Meudon.

Le marbre de cipolin, de l'italien cipolino, que Scamozzi croit être celui que les anciens appelloient augustum ou tiberium marmor, parce qu'il fut découvert en Egypte du tems d'Auguste & Tibere, est formé de grandes ondes ou de nuances de blanc, & de verd pâle couleur d'eau de mer ou de ciboule, d'où il tire son nom. On ne l'employoit anciennement que pour des colonnes ou pilastres. Celles que le roi fit apporter de Lebeda autrefois Leptis, près de Tripoli, sur les côtes de Barbarie, ainsi que les dix corinthiennes du temple d'Antonin & de Faustine, semblent être de ce marbre. On en voit encore plusieurs pilastres dans la chapelle de l'hôtel de Conti, près le collége Mazarin, du dessein de François Mansard.

Le marbre jaune est de deux especes ; l'une appellée jaune de sienne, est d'un jaune isabelle, sans veine, & est très-rare : aussi ne l'emploie-t-on que par incrustation dans les compartimens. On voit de ce marbre dans le sallon des bains de la reine au Louvre, des scabellons de bustes, qui sans doute sont très-précieux. L'autre appellé dorée, plus jaune que le précédent, est celui à qui Pausanias a donné le nom de marmor croceum, à cause de sa couleur de safran : il se tiroit près de la Macédoine ; les bains publics de cette ville en étoient construits. Il se trouve encore à Rome dans la chapelle du mont de piété, quatre niches incrustées de ce marbre.

Le marbre de bigionero, dont les carrieres sont perdues, est très-rare. Il y en a quelques morceaux dans les magazins du roi.

Le marbre de lumachello, appellé ainsi, parce que sa couleur est mêlée de taches blanches, noires & grises, formées en coquilles de limaçon, d'où il tire son nom, est très-rare, les carrieres en étant perdues : on en voit cependant quelques tables dans les appartemens du roi.

Le marbre de picciniseo, dont les carrieres sont aussi perdues, est veiné blanc, & d'une couleur approchante de l'isabelle : les quatorze colonnes corinthiennes des chapelles de l'église de la Rotonde à Rome, sont de ce marbre.

Le marbre de breche antique, dont les carrieres sont perdues, est mêlé par taches rondes de différente grandeur, de blanc, de noir, de rouge de bleu & de gris. Les deux corps d'architecture qui portent l'entablement où sont nichées les deux colonnes de la sépulture de Jacques de Rouvré, grand-prieur de France, dans l'église de S. Jean de Latran à Paris, sont de ce marbre.

Le marbre de breche antique d'Italie, dont les carrieres sont encore perdues, est blanc, noir, & gris : le parement d'autel de la chapelle de S. Denys à Montmartre, est de ce marbre.

Des marbres modernes. Le marbre blanc qui se tire maintenant de Carrare, vers les côtes de Gènes, est dur & fort blanc, & très-propre aux ouvrages de sculpture. On en tire des blocs de telle grandeur que l'on veut ; il s'y rencontre quelquefois des crystallins durs. La plûpart des figures modernes du petit parc de Versailles sont de ce marbre.

Le marbre de Carrare, que l'on nomme marbre vierge, est blanc, & se tire des Pyrénées du côté de Bayonne. Il a le grain moins fin que le dernier, reluit comme une espece de sel, & ressemble au marbre blanc antique, dont toutes les statues de la Grece ont été faites ; mais il est plus tendre, pas si beau, sujet à jaunir & à se tacher : on s'en sert pour des ouvrages de sculpture.

Le marbre noir moderne est pur & sans tache, comme l'antique ; mais beaucoup plus dur.

Le marbre de Dinant, qui se tire près de la ville de ce nom dans le pays de Liége, est fort commun & d'un noir très-pur & très-beau : on s'en sert pour les tombeaux & sépultures. Il y a quatre colonnes corinthiennes au maître autel de l'église de S.Martin-des-Champs, du dessein de François Mansard ; six colonnes de même ordre au grand autel de S. Louis des peres Jésuites, rue S. Antoine, quatre autres de même ordre dans l'église des peres Carmes déchaussés ; & quatre autres composites à l'autel de sainte Thérese de la même église, sont de ce marbre. Les plus belles colonnes qui en sont faites, sont les six corinthiennes du maître autel des Minimes de la Place royale à Paris.

Le marbre de Namur est aussi fort commun, & aussi noir que celui de Dinant, mais pas si parfait, tirant un peu sur le bleuâtre, & étant traversé de quelques filets gris : on en fait un grand commerce de carreau en Hollande.

Le marbre de Thée qui se tire du pays de Liege du côté de Namur, est d'un noir pur, tendre, & facile à tailler ; recevant un plus beau poli que celui de Namur & de Dinant. Il est par conséquent très-propre aux ouvrages de sculpture. On en voit quelques chapiteaux corinthiens dans les églises de Flandres, & plusieurs têtes & bustes à Paris.

Le marbre blanc veiné qui vient de Carrare, est d'un bleu foncé sur un fond blanc, mêlé de taches grises & de grandes veines. Ce marbre est sujet à jaunir & à se tacher. On en fait des piédestaux, entablemens, & autres ouvrages d'Architecture ; de ce marbre est la plus grande partie du tombeau de M. le Chancelier le Tellier, dans l'église de S. Gervais à Paris.

Le marbre de Margorre qui se tire du Milanez, est fort dur & assez commun. Sa couleur est d'un fond bleu, mêlé de quelques veines brunes, couleur de fer ; une partie du dôme de Milan en a été bâti.

Le marbre noir & blanc qui se tire de l'abbaye Leff près de Dinant, a le fond d'un noir très-pur avec quelques veines fort blanches. De ce marbre sont les quatre colonnes corinthiennes du maître-autel de l'Eglise des Carmélites du faubourg S. Jacques.

Le marbre de Barbançon qui se tire du pays de Hainaut, est un marbre noir veiné de blanc qui est assez commun. Les six colonnes torses composites du baldaquin du Val-de-Grace, l'architrave de corniche corinthienne de l'autel de la chapelle de Créqui aux Capucines, sont de ce marbre. Le plus beau est celui dont le noir est le plus noir, & dont les veines sont les plus blanches & déliées.

Le marbre de Givet se tire près de Charlemont, sur les frontieres de Luxembourg. Sa couleur est d'un noir veiné de blanc, mais moins brouillé que le Barbançon. Les marches du baldaquin du Val-de-Grace sont de ce marbre.

Le marbre de Portor se tire du pié des Alpes, aux environs de Carrare. Il en est de deux sortes ; l'un qui a le fond très-noir mêlé de quelques taches & veines jaunes dorées, est le plus beau ; l'autre dont les veines sont blanchâtres est moins estimé. On voit de ce marbre deux colonnes ioniques au tombeau de Jacques de Valois duc d'Angoulême, dans l'église des Minimes de la Place royale ; deux autres de même ordre dans la chapelle de Rostaing de l'église des Feuillans rue S. Honoré ; plusieurs autres dans l'appartement des bains à Versailles, & plusieurs tables, chambranles de cheminées, foyers, &c. au même château, à Marly & à Trianon.

Le marbre de S. Maximin est une espece de portor, dont le noir & le jaune sont très-vifs : on en voit quelques échantillons dans les magasins du roi.

Le marbre de serpentin moderne vient d'Allemagne, & sert plutôt pour des vases & autres ornemens de cette espece, que pour des ouvrages d'Architecture.

Le marbre verd moderne est de deux especes ; l'une que l'on nomme improprement verd d'Egypte, se tire près de Carrare sur les côtes de Gènes. Sa couleur est d'un verd foncé, mêlé de quelques taches de blanc & de gris-de-lin. Les deux cuves rectangulaires des fontaines de la Gloire, & de la Victoire dans le bosquet de l'arc de triomphe à Versailles, la cheminée du cabinet des bijoux, & celle du cabinet de monseigneur le dauphin à S. Germain en Laye, sont de ce marbre ; l'autre qu'on nomme verd de mer, se tire des environs. Sa couleur est d'un verd plus clair, mêlé de veines blanches. On en voit quatre colonnes ioniques dans l'église des Carmélites du faubourg saint Jacques à Paris.

Le marbre jaspé est celui qui approche du jaspe antique ; le plus beau est celui qui en approche le plus.

Le marbre de Lumachello moderne vient d'Italie, & est presque semblable à l'antique ; mais les taches n'en sont pas si bien marquées.

Le marbre de Breme qui vient d'Italie, est d'un fond jaune mêlé de taches blanches.

Le marbre occhio di pavone, oeil de paon, vient aussi d'Italie, & est mêlé de taches blanches, bleuâtres, & rouges, ressemblantes en quelque sorte aux especes d'yeux qui sont au bout des plumes de la queue des paons ; ce qui lui a fait donner ce nom.

Le marbre porta sancta ou serena, de la porte sainte ou seraine, est un marbre mêlé de grandes taches & de veines grises, jaunes & rougeâtres : on en voit quelques échantillons dans les magasins du roi.

Le marbre fior di persica, ou fleur de pêcher, qui vient d'Italie, est mêlé de taches blanches, rouges & un peu jaunes : on voit de ce marbre dans les magasins du roi.

Le marbre di Vescovo, ou de l'évêque, qui vient aussi d'Italie, est mêlé de veines verdâtres, traversées de bandes blanches, allongées, arrondies & transparentes.

Le marbre de brocatelle, appellé brocatelle d'Espagne, & qui se tire d'une carriere antique de Tortose en Andalousie, est très-rare. Sa couleur est mêlée de petites nuances de couleurs jaune, rouge, grise, pâle & isabelle. Les quatre colonnes du maître-autel des Mathurins à Paris sont de ce marbre ; ainsi que quelques chambranles de cheminées à Trianon, & quelques petits blocs dans les magasins du roi.

Le marbre de Boulogne est une espece de brocatelle qui vient de Picardie, mais dont les taches sont plus grandes, & mêlées de quelques filets rouges. Le jubé de l'église métropolitaine de Paris en est construit.

Le marbre de Champagne qui tient de la brocatelle, est mêlé de bleu par taches rondes comme des yeux de perdrix ; il s'en trouve encore d'autres mêlés par nuances de blanc & de jaune pâle.

Le marbre de Sainte Baume se tire du pays de ce nom en Provence. Sa couleur est d'un fond blanc & rouge, mêlé de jaune approchant de la brocatelle. Ce marbre est fort rare, & a valu jusqu'à 60 livres le pié cube. Il s'en voit deux colonnes corinthiennes à une chapelle à côté du maître-autel de l'église du Calvaire au Marais.

Le marbre de Tray qui se tire près Sainte Baume en Provence, ressemble assez au précédent. Sa couleur est un fond jaunâtre, tacheté d'un peu de rouge, de blanc & de gris mêlé. Les pilastres ioniques du sallon du château de Seaux, quelques chambranles de cheminées au même château, quelques autres à Trianon, sont de ce marbre.

Le marbre de Languedoc est de deux especes ; l'une qui se tire près de la ville de Cosne en Languedoc, est très-commun. Sa couleur est d'un fond rouge, de vermillon sale, entremêlé de grandes veines & taches blanches. On l'emploie pour la décoration des principales cours, vestibules, péristiles, &c. Les retraites de la nef de S. Sulpice, l'autel de Notre-Dame de Savonne dans l'église des Augustins déchaussés à Paris, ainsi que les quatorze colonnes ioniques de la cour du château de Trianon, sont de ce marbre ; l'autre qui vient de Narbonne, & qui est de couleur blanche, grise & bleuâtre, est beaucoup plus estimé.

Le marbre de Roquebrue qui se tire à sept lieues de Narbonne, est à-peu-près semblable à celui du Languedoc, & ne différe qu'en ce que ses taches blanches sont toutes en forme de pommes rondes : il s'en trouve plusieurs blocs dans les magasins du roi.

Le marbre de Caen en Normandie, est presque semblable à celui de Languedoc, mais plus brouillé, & moins vif en couleur. Il se trouve de ce marbre à Valery en Bourgogne, au tombeau de Henri de Bourbon prince de Condé.

Le marbre de griotte, ainsi appellé, parce que sa couleur approche beaucoup des griottes ou cerises, se tire près de Cosne en Languedoc, & est d'un rouge foncé, mêlé de blanc sale ; le chambranle de la cheminée du grand appartement du roi à Trianon, est de ce marbre.

Le marbre de bleu turquin vient des côtes de Gènes. Sa couleur est mêlée de blanc sale, sujette à jaunir & à se tacher. De ce marbre sont l'embassement du piédestal de la statue équestre de Henri IV. sur le pont-neuf, & les huit colonnes respectivement opposées dans la colonnade de Versailles.

Le marbre Serancolin se tire d'un endroit appellé le Val d'or, ou la vallée d'or, près Serancolin & des Pyrénées en Gascogne. Sa couleur est d'un rouge couleur de sang, mêlé de gris, de jaune, & de quelques endroits transparens comme l'agate ; le plus beau est très-rare, la carriere en étant épuisée. Il se trouve dans le palais des tuileries quelques chambranles de cheminées de ce marbre. Les corniches & bases des piédestaux de la galerie de Versailles, le pié du tombeau de M. le Brun dans l'église de S. Nicolas du Chardonnet, sont aussi de ce marbre : on en voit dans les magasins du roi des blocs de douze piés, sur dix-huit pouces de grosseur.

Le marbre de Balvacaire se tire au bas de Saint-Bertrand, près Comminges en Gascogne. Sa couleur est d'un fond verdâtre, mêlée de quelques taches rouges, & fort peu de blanches : il s'en trouve dans les magasins du roi.

Le marbre de campan se tire des carrieres près Tarbes en Gascogne, & se nomme de la couleur qui y domine le plus : il y en a de blanc, de rouge, de verd & d'isabelle, mêlé par taches & par veines. Celui que l'on nomme verd de campan est d'un verd très-vif, mêlé seulement de blanc, & est fort commun. On en fait des chambranles, tables, foyers, &c. Les plus grands morceaux que l'on en ait, sont les huit colonnes ioniques du château de Trianon.

Le marbre de siguan qui est d'un verd brun mêlé de taches rouges, qui sont quelquefois de couleur de chair mêlée de gris, & de quelques filets verds dans un même morceau ; il ressemble assez au moindre campan verd. Le piédestal extraordinaire de la colonne funéraire d'Anne de Montmorency, Connétable de France, aux Célestins ; les piédestaux, socles & appuis de l'autel des Minimes de la Place royale, & les quatre pilastres corinthiens de la chapelle de la Vierge dans l'église des Carmes déchaussés à Paris, sont de ce marbre.

Le marbre de Savoie qui se tire du pays de ce nom, est d'un fond rouge, mêlé de plusieurs autres couleurs, qui semblent être mastiquées. De ce marbre sont les deux colonnes ioniques de la porte de l'hôtel-de-ville de Lyon.

Le marbre de gauchenet qui se tire près de Dinant, est d'un fond rouge brun, tacheté & mêlé de quelques veines blanches. On voit de ce marbre quatre colonnes au tombeau du cardinal de Birague, dans l'église de la Couture sainte Catherine ; quatre aux autels de saint Ignace & de saint François Xavier, dans l'église de Saint Louis des peres Jésuites, rue saint Antoine ; six au maître-autel de l'église de saint Eustache ; quatre à celui de l'église des Cordeliers, & quatre au maître-autel de l'église des Filles-Dieu, rue saint Denis, toutes d'ordre corinthien.

Le marbre de Leff, abbaye près de Dinant, est d'un rouge pâle, avec de grandes plaques & quelques veines blanches. Le chapiteau du sanctuaire derriere le baldaquin du Val-de-grace à Paris, est de ce marbre.

Le marbre de rance qui se tire du pays de Hainaut, & qui est très-commun, est aussi de différente beauté. Sa couleur est d'un fond rouge sale, mêlé de taches, & de veines bleues & blanches. Les plus grands morceaux que l'on en ait à Paris, sont les six colonnes corinthiennes du maître-autel de l'église de la Sorbonne. On en voit à la chapelle de la Vierge de la même église, quatre autres de même ordre & de moyenne grandeur ; & huit plus petites aux quatre autres petits autels. Les huit colonnes ioniques de la clôture de saint Martin des champs, les huit composites aux autels de sainte Marguerite, & de saint Casimir dans l'église de saint Germain des Prés, sont de ce marbre. Les plus beaux morceaux que l'on en voit, sont les quatre colonnes & les quatre pilastres françois de la galerie de Versailles, les vingt-quatre doriques du balcon du milieu du château ; ainsi que les deux colonnes corinthiennes de la chapelle de Créqui aux Capucines.

Le marbre de Bazalto a le fond d'un brun clair & sans tache, avec quelques filets gris seulement, mais si déliés, qu'ils ressemblent à des cheveux qui commencent à grisonner : on en voit quelques tables dans les appartemens du Roi.

Le marbre d'Auvergne, qui se tire de cette province, est d'un fond couleur de rose, mêlé de violet, de jaune & de verd ; il se trouve dans la piece entre la salle des ambassadeurs & le sallon de la grande galerie à Versailles, un chambranle de cheminée de ce marbre.

Le marbre de Bourbon, qui se tire du pays de ce nom, est d'un gris bleuâtre & d'un rouge sale, mêlé de veines de jaune sale. On en fait communément des compartimens de pavé de sallons, vestibules, péristiles, &c. Le chambranle de la cheminée de la salle du bal à Versailles, & la moitié du pavé au premier étage de la galerie du nord, de plein-pié à la chapelle, sont de ce marbre.

Le marbre de Hon, qui vient de Liege, est de couleur grisâtre & blanche, mêlé d'un rouge couleur de sang. Les piédestaux, architraves & corniches du maître autel de l'église de S. Lambert à Liege, sont de ce marbre.

Le marbre de Sicile est de deux especes ; l'un que l'on nomme ancien, & l'autre moderne. Le premier est d'un rouge brun, blanc & isabelle, & par taches quarrées & longues, semblables à du taffetas rayé ; ses couleurs sont très-vives. Les vingt-quatre petites colonnes corinthiennes du tabernacle des PP. de l'Oratoire rue saint Honoré, ainsi que quelques morceaux de dix à douze piés de long dans les magasins du Roi, sont de ce marbre. Le second, qui ressemble à l'ancien, est une espece de breche de Vérone ; voyez ci-après. On en voit quelques chambranles & attiques de cheminée dans le château de Meudon.

Le marbre de Suisse est d'un fond bleu d'ardoise, mêlé par nuance de blanc pâle.

Des marbres de breches modernes. La breche blanche est mêlée de brun, de gris, de violet, & de grandes taches blanches.

La breche noire ou petite breche est d'un fond gris, brun, mêlé de taches noires & quelques petits points blancs. Le socle & le fond de l'autel de Notre-Dame de Savonne, dans l'église des PP. Augustins déchaussés à Paris, sont de ce marbre.

La breche dorée est mêlée de taches jaunes & blanches. Il s'en trouve des morceaux dans les magasins du Roi.

La breche coraline ou serancoline a quelques taches de couleur de corail. Le chambranle de la principale piece du grand appartement de l'hôtel de Saint-Pouange à Paris, est de ce marbre.

La breche violette ou d'Italie moderne a le fond brun, rougeâtre, avec de longues veines ou taches violettes mêlées de blanc. Ce marbre est très-beau pour les appartemens d'été ; mais si on le néglige & qu'on n'ait pas soin de l'entretenir, il passe, se jaunit, & est sujet à se tacher par la graisse, la cire, la peinture, l'huile, &c.

La breche isabelle est mêlée de taches blanches, violettes & pâles, avec de grandes plaques de couleur isabelle. Les quatre colonnes doriques isolées dans le vestibule de l'appartement des bains à Versailles, sont de ce marbre.

La breche des Pyrénées est d'un fond brun, mêlé de gris & de plusieurs autres couleurs. De ce marbre sont deux belles colonnes corinthiennes au fond du maître autel de Saint Nicolas des Champs à Paris.

La breche grosse ou grosse breche, ainsi appellée parce qu'elle a toutes les couleurs des autres breches, est mêlée de taches rouges, grises, jaunes, bleues, blanches & noires. Des quatre colonnes qui portent la châsse de Sainte Génevieve dans l'église de ce nom à Paris, les deux de devant sont de ce marbre.

La breche de Vérone est entremêlée de bleu, de rouge pâle & cramoisi. Il s'en trouve un chambranle de cheminée dans la derniere piece de Trianon, sous le bois du côté des sources.

La breche sauveterre est mêlée de taches noires, grises & jaunes. Le tombeau de la mere de M. Lebrun premier peintre du Roi, qui est dans sa chapelle à Saint Nicolas du chardonnet, est de ce marbre.

La breche saraveche a le fond brun & violet, mêlé de grandes taches blanches & isabelles. Les huit colonnes corinthiennes du maître autel des grands Augustins, sont de ce marbre.

La breche saraveche petite, ou petite breche saraveche n'est appellée ainsi que parce que les taches en sont plus petites.

La breche sette bazi ou de sept bases, a le fond brun, mêlé de petites taches rondes de bleu sale. Il s'en trouve dans les magasins du Roi.

Il se trouve encore à Paris plusieurs autres marbres, comme celui d'Antin, de Laval, de Cerfontaine de Bergoopzom, de Montbart, de Malplaquet, de Merlemont, de Saint-Remy & le royal, ainsi que quelques breches, comme celle de Florence, de Florieres, d'Alet, &c.

Les marbres antiques s'emploient par corvée, & se payent à proportion de leur rareté ; les marbres modernes se payent depuis douze livres jusqu'à cent livres le pié cube, façon à part, à proportion de leur beauté & de leur rareté.

Des défauts du marbre. Le marbre, ainsi que la pierre, a des défauts qui peuvent le faire rebuter : ainsi on appelle.

Marbre fier celui qui, à cause de sa trop grande dureté, est difficile à travailler, & sujet à s'éclater comme tous les marbres durs.

Marbre pouf, celui qui est de la nature du grais, & qui étant travaillé ne peut retenir ses arêtes vives, tel est le marbre blanc des Grecs, celui des Pyrénées & plusieurs autres.

Marbre terrasseux, celui qui porte avec lui des parties tendres appellées terrasses, qu'on est souvent obligé de remplir de mastic, tel que le marbre du Languedoc, celui de Hon, & la plûpart des breches.

Marbre filardeux, celui qui a des fils qui le traversent, comme celui de Sainte-Baume, le serancolin, le rance, & presque tous les marbres de couleur.

Marbre camelotté, celui qui étant de même couleur après avoir été poli, paroît tabisé, comme le marbre de Namur & quelques autres.

Du marbre selon ses façons. On appelle marbre brut celui qui étant sorti de la carriere en bloc d'échantillon ou par quartier, n'a pas encore été travaillé.

Marbre dégrossi, celui qui est débité dans le chantier à la scie, ou seulement équarri au marteau, selon la disposition d'un vase, d'une figure, d'un profil, ou autre ouvrage de cette espece.

Marbre ébauché, celui qui ayant déjà reçu quelques membres de sculpture ou d'architecture, est travaillé à la double pointe (fig. 89.) pour l'un, & approché avec le ciseau pour l'autre.

Marbre piqué, celui qui est travaillé avec la pointe du marteau (fig. 91.) pour détacher les avant-corps des arriere-corps dans l'extérieur des ouvrages rustiques.

Marbre matte, celui qui est frotté avec de la prêle (a) ou de la peau de chien de mer (b), pour détacher des membres d'architecture ou de sculpture de dessus un fond poli.

Marbre poli, celui qui ayant été frotté avec le grais & le rabot (c) & ensuite repassé avec la pierre de ponce, est poli à force de bras avec un tampon de linge, & de la potée d'émeril pour les marbres de couleur, & de la potée d'étain pour les marbres blancs, celle d'émeril les roussissant. Il est mieux de se servir, ainsi qu'on le pratique en Italie, d'un morceau de plomb au lieu de linge, pour donner au marbre un plus beau poli & de plus longue durée ; mais il en coûte beaucoup plus de tems & de peine. Le marbre sale, terne ou taché, se repolit de la même maniere. Les taches d'huile, particulierement sur le blanc, ne peuvent s'effacer, parce qu'elles pénétrent.

Marbre fini, celui qui ayant reçu toutes les opérations de la main-d'oeuvre, est prêt à être posé en place.

Marbre artificiel, celui qui est fait d'une composition de gypse en maniere de stuc, dans laquelle on met diverses couleurs pour imiter le marbre. Cette composition est d'une consistance assez dure & reçoit le poli, mais sujette à s'écailler. On fait encore d'autres marbres artificiels avec des teintures corrosives sur du marbre blanc, qui imitent les différentes couleurs des autres marbres, en pénétrant de plus de quatre lignes dans l'épaisseur du marbre : ce qui fait que l'on peut peindre dessus des figures & des ornemens de toute espece : ensorte que si l'on pouvoit débiter ce marbre par feuilles très-minces, on en auroit autant de tableaux de même façon. Cette invention est de M. le comte de Cailus.

Marbre feint, peinture qui imite la diversité des couleurs, veines & accidens des marbres, à laquelle on donne une apparence de poli sur le bois ou sur la pierre, par le vernis que l'on pose dessus.

De la brique en général. La brique est une espece de pierre artificielle, dont l'usage est très-nécessaire dans la construction des bâtimens. Non-seulement on s'en sert avantageusement au lieu de pierre, de moilon ou de plâtre, mais encore il est de certains genres de construction qui exigent de l'employer préférablement à tous les autres matériaux, comme pour des voûtes legeres, qui exigent des murs d'une moindre épaisseur pour en retenir la poussée ; pour des languettes (d) de cheminées, des contre-coeurs, des foyers, &c. nous avons vu ci-devant que cette pierre étoit rougeâtre & qu'elle se jettoit en moule ; nous allons voir maintenant de quelle maniere elle se fabrique, connoissance d'autant plus nécessaire, que dans de certains pays il ne s'y trouve souvent point de carrieres à pierre ni à plâtre, & que par-là on est forcé de faire usage de brique, de chaux & de sable.

De la terre propre à faire de la brique. La terre la plus propre à faire de la brique est communément appellée terre glaise ; la meilleure doit être de couleur grise ou blanchâtre, grasse, sans graviers ni cailloux, étant plus facile à corroyer. Ce soin étoit fort recommandé par Vitruve, en parlant de celles dont les anciens se servoient pour les cloisons, murs, planchers, &c. qui étoient mêlées de foin & de paille hachée, & point cuites, mais seulement séchées au soleil pendant quatre ou cinq ans, parce

(a) Prêle, espece de plante aquatique très-rude.

(e) Chien de mer, sorte de poisson de mer dont la peau d'une certaine rudesse est très-bonne pour cet usage.

(b) Rabot, est un morceau de bois dur avec lequel on frotte le marbre.

(d) Espece de cloison qui sépare plusieurs tuyaux de cheminée dans une souche.

que, disoit-il, elles se fendent & se détrempent lorsqu'elles sont mouillées à la pluie.

La terre qui est rougeâtre est beaucoup moins estimée pour cet usage, les briques qui en sont faites étant plus sujettes à se feuilleter & à se réduire en poudre à la gelée.

Vitruve prétend qu'il y a trois sortes de terre propres à faire de la brique ; la premiere, qui est aussi blanche que de la craie ; la seconde, qui est rouge ; & la troisieme, qu'il appelle sablon mâle. Au rapport de Perrault, les interpretes de Vitruve n'ont jamais pu décider quel étoit ce sablon mâle dont il parle, & que Pline prétend avoir été employé de son tems pour faire de la brique. Philander pense que c'est une terre solide & sablonneuse ; Barbaro dit que c'est un sable de riviere gras que l'on trouve en pelotons, comme l'encens mâle : & Baldus rapporte qu'il a été appellé mâle, parce qu'il étoit moins aride que l'autre sable. Au reste, sans prendre garde scrupuleusement à la couleur, on reconnoîtra qu'une terre est propre à faire de bonnes briques, si après une petite pluie on s'apperçoit qu'en marchant dessus elle s'attache aux piés & s'y amasse en grande quantité, sans pouvoir la détacher facilement, ou si en la paîtrissant dans les mains on ne peut la diviser sans peine.

De la maniere de faire la brique. Après avoir choisi un espace de terre convenable, & l'ayant reconnu également bonne par-tout, il faut l'amasser par monceaux & l'exposer à la gelée à plusieurs reprises, ensuite la corroyer avec la houe (fig. 118.) ou le rabot (fig. 117.), & la laisser reposer alternativement jusqu'à quatre ou cinq fois. L'hiver est d'autant plus propre pour cette préparation, que la gelée contribue beaucoup à la bien corroyer.

On y mêle quelquefois de la bourre & du poil de boeuf pour la mieux lier, ainsi que du sablon pour la rendre plus dure & plus capable de resister au fardeau lorsqu'elle est cuite. Cette pâte faite, on la jette par motte dans des moules faits de cadres de bois de la même dimension qu'on veut donner à la brique ; & lorsqu'elle est à demi seche, on lui donne avec le couteau la forme que l'on juge à-propos.

Le tems le plus propre à la faire sécher, selon Vitruve, est le printems & l'automne, ne pouvant sécher en hiver, & la grande chaleur de l'été la séchant trop promtement à l'extérieur, ce qui la fait fendre, tandis que l'intérieur reste humide. Il est aussi nécessaire, selon lui, en parlant des briques crues, de les laisser sécher pendant deux ans, parce qu'étant employées nouvellement faites, elles se resserrent & se séparent à mesure qu'elles se sechent : d'ailleurs l'enduit qui les retient ne pouvant plus se soutenir, se détache & tombe ; & la muraille s'affaissant de part & d'autre inégalement, fait périr l'édifice.

Le même auteur rapporte encore que de son tems dans la ville d'Utique il n'étoit pas permis de se servir de brique pour bâtir qu'elle n'eût été visitée par le magistrat, & qu'on eût été sûr qu'elle avoit séché pendant cinq ans. On se sert encore maintenant de briques crues, mais ce n'est que pour les fours à chaux (fig. 29.), à tuile ou à brique (fig. 27.)

La meilleure brique est celle qui est d'un rouge pâle tirant sur le jaune, d'un grain serré & compacte, & qui lorsqu'on la frappe rend un son clair & net. Il arrive quelquefois que les briques faites de même terre & préparées de même, sont plus ou moins rouges les unes que les autres, lorsqu'elles sont cuites, & par conséquent de différente qualité : ce qui vient des endroits où elles ont été placées dans le four, & où le feu a eu plus ou moins de force pour les cuire. Mais la preuve la plus certaine pour connoître la meilleure, sur-tout pour des édifices de quelque importance, est de l'exposer à l'humidité & à la gelée pendant l'hiver, parce que celles qui y auront résisté sans se feuilleter, & auxquelles il ne sera arrivé aucun inconvénient considérable, pourront être mises en oeuvre en toute sûreté.

Autrefois on se servoit à Rome de trois sortes de briques ; la premiere qu'on appelloit didodoron, qui avoit deux palmes en quarré ; la seconde, tetradoron, qui en avoit quatre ; & la troisieme, pentadoron, qui en avoit cinq : ces deux dernieres manieres ont été long-tems employées par les Grecs. On faisoit encore à Rome des demi-briques & des quarts de briques, pour placer dans les angles des murs & les achever. La brique que l'on faisoit autrefois, au rapport de Vitruve, à Calente en Espagne, à Marseille en France, & à Pitence en Asie, nageoit sur l'eau comme la pierre-ponce, parce que la terre dont on la faisoit étoit très-spongieuse, & que ses pores externes étoient tellement serrés lorsqu'elle étoit seche, que l'eau n'y pouvoit entrer, & par conséquent la faisoit surnager. La grandeur des briques dont on se sert à Paris & aux environs, est ordinairement de huit pouces de longueur, sur quatre de largeur & deux d'épaisseur, & se vend depuis 30 jusqu'à 40 livres le millier.

Il faut éviter de les faire d'une grandeur & d'une épaisseur trop considérable, à moins qu'on ne leur donne pour sécher un tems proportionné à leur grosseur ; parce que sans cela la chaleur du feu s'y communique inégalement, & le coeur étant moins atteint que la superficie, elles se gersent & se fendent en cuisant.

La tuile pour les couvertures des bâtimens, le carreau pour le sol des appartemens, les tuyaux de grais pour la conduite des eaux, les boisseaux pour les chausses d'aisance, & généralement toutes les autres poteries de cette espece, se font avec la même terre, se préparent & se cuisent exactement de la même maniere. Ainsi ce que nous avons dit de la brique, peut nous instruire pour tout ce que l'on peut faire en pareille terre.

Du plâtre en général. Le plâtre du grec propre à être formé, est d'une propriété très-importante dans le bâtiment. Sa cuisson fait sa vertu principale. C'est sans doute par le feu qu'il acquiert la qualité qu'il a, non-seulement de s'attacher lui-même, mais encore d'attacher ensemble les corps solides. Comme la plus essentielle est la promtitude de son action, & qu'il se suffit à lui-même pour faire un corps solide, lorsqu'il a reçu toutes les préparations dont il a besoin, il n'y a point de matiere dont on puisse se servir avec plus d'utilité dans la construction.

De la pierre propre à faire le plâtre. La pierre propre à faire du plâtre se trouve dans le sein de la terre, comme les autres pierres. On n'en trouve des carrieres qu'aux environs de Paris, comme à Montmartre, Belleville, Meudon, & quelques autres endroits. Il y en a de deux especes : l'une dure, & l'autre tendre. La premiere est blanche & remplie de petits grains luisans : la seconde est grisâtre, & sert, comme nous l'avons dit ci-devant, à la construction des bicoques & murs de clôtures dans les campagnes. L'une & l'autre se calcinent au feu, se blanchissent & se réduisent en poudre après la cuisson. Mais les ouvriers préferent la derniere, étant moins dure à cuire.

De la maniere de faire cuire le plâtre. La maniere de faire cuire le plâtre consiste à donner un degré de chaleur capable de dessecher peu-à-peu l'humidité qu'il renferme, de faire évaporer les parties qui le lient, & de disposer aussi le feu de maniere que la chaleur agisse toujours également sur lui. Il faut encore arranger dans le four les pierres qui doivent être calcinées, ensorte qu'elles soient toutes également embrasées par le feu, & prendre garde que le plâtre ne soit trop cuit ; car alors il devient aride & sans liaison, & perd la qualité que les ouvriers appellent l'amour du plâtre ; la même chose peut arriver encore à celui qui auroit conservé trop d'humidité, pour s'être trouvé pendant la cuisson à une des extrêmités du four.

Le plâtre bien cuit se connoît lorsqu'en le maniant on sent une espece d'onctuosité ou graisse, qui s'attache aux doigts ; ce qui fait qu'en l'employant il prend promtement, se durcit de même, & fait une bonne liaison ; ce qui n'arrive point lorsqu'il a été mal cuit.

Il doit être employé le plus tôt qu'il est possible, en sortant du four, si cela se peut : car étant cuit, il devient une espece de chaux, dont les esprits ne peuvent jamais être trop-tôt fixés : du-moins si on ne peut l'employer sur le champ, faut-il le tenir à couvert dans les lieux secs & à l'abri du soleil ; car l'humidité en diminue la force, l'air dissipe ses esprits & l'évente, & le soleil l'échauffe & le fait fermenter : ressemblant en quelque sorte, suivant M. Belidor, à une liqueur exquise qui n'a de saveur qu'autant qu'on a eu soin d'empêcher ses esprits de s'évaporer. Cependant lorsque dans un pays où il est cher, on est obligé de le conserver, il faut alors avoir soin de le serrer dans des tonneaux bien fermés de toute part, le placer dans un lieu bien sec, & le garder le moins de tems qu'il est possible.

Si l'on avoit quelque ouvrage de conséquence à faire, & qu'il fallût pour cela du plâtre cuit à propos, il faudroit alors envoyer à la carriere, prendre celui qui se trouve au milieu du four, étant ordinairement plus tôt cuit que celui des extrêmités. Je dis au milieu du four, parce que les ouvriers ont bien soin de ne jamais le laisser trop cuire, étant de leur intérêt de consommer moins de bois. Sans cette précaution, on est sûr d'avoir toujours de mauvais plâtre : car, après la cuisson, ils le mêlent tout ensemble ; & quand il est en poudre, celui des extrêmités du four & celui du milieu sont confondus. Ce dernier qui eût été excellent, s'il avoit été employé à part, est altéré par le mêlange que l'on en fait, & ne vaut pas à beaucoup près ce qu'il valoit auparavant.

Il faut aussi éviter soigneusement de l'employer pendant l'hiver ou à la fin de l'automne, parce que le froid glaçant l'humidité de l'eau avec laquelle il a été gaché (e), & l'esprit du plâtre étant amorti, il ne peut plus faire corps ; & les ouvrages qui en sont faits tombent par éclats, & ne peuvent durer long-tems.

Le plâtre cuit se vend 10 à 11 livres le muid, contenant 36 sacs, ou 72 boisseaux, mesure de Paris, qui valent 24 piés cubes.

Du plâtre selon ses qualités. On appelle plâtre cru la pierre propre à faire le plâtre, qui n'a pas encore été cuite au four, & qui sert quelquefois de moilons après l'avoir exposé long-tems à l'air.

Plâtre blanc, celui qui a été rablé, c'est-à-dire dont on a ôté tout le charbon provenant de la cuisson ; précaution qu'il faut prendre pour les ouvrages de sujétion.

Plâtre gris, celui qui n'a pas été rablé, étant destiné pour les gros ouvrages de maçonnerie.

Plâtre gras, celui qui, comme nous l'avons dit, étant cuit à-propos, est doux & facile à employer.

Plâtre vert, celui qui ayant été mal cuit, se dissout en l'employant, ne fait pas corps, & est sujet à se gerser, à se fendre & à tomber par morceau à la moindre gelée.

Plâtre mouillé, celui qui ayant été exposé à l'humidité ou à la pluie, a perdu par-là la plus grande partie de ses esprits, & est de nulle valeur.

Plâtre éventé, celui qui ayant été exposé trop long-tems à l'air, après avoir été pulvérisé, a de la peine à prendre, & fait infailliblement une mauvaise construction.

Du plâtre selon ses façons. On appelle gros plâtre celui qui ayant été concassé grossierement à la carriere, est destiné pour la construction des fondations, ou des gros murs bâtis en moilon ou libage, ou pour hourdir (f) les cloisons, bâtis de charpente, ou tout autre ouvrage de cette espece. On appelle encore de ce nom les gravois criblés ou rebattus, pour les renformis (g), hourdis ou gobetayes. (h)

Plâtre au panier, celui qui est passé dans un manequin d'osier clair (fig. 139.), & qui sert pour les crépis (i), renformis, &c.

Plâtre au sas, celui qui est fin, passé au sas (k), & qui sert pour les enduits (l) des membres d'architecture & de sculpture.

Toutes ces manieres d'employer le plâtre exigent aussi de le gacher serré, clair ou liquide.

On appelle plâtre gaché-serré celui qui est le moins abreuvé d'eau, & qui sert pour les gros ouvrages, comme enduits, scellement, &c.

Plâtre gaché clair, celui qui est un peu plus abreuvé d'eau, & qui sert à traîner au calibre des membres d'architectures, comme des chambranles, corniches, cimaises, &c.

Plâtre gaché liquide, celui qui est le plus abreuvé d'eau, & qui sert pour couler, caler, ficher & jointoyer les pierres, ainsi que pour les enduits des cloisons, plafonds, &c.

De la chaux en général. La chaux, du latin calx, est une pierre calcinée, & cuite au four, qui se détrempe avec de l'eau, comme le plâtre : mais qui ne pouvant agir seule comme lui pour lier les pierres ensemble, a besoin d'autres agens, tels que le sable, le ciment ou la pozzolane, pour la faire valoir. Si l'on piloit, dit Vitruve, des pierres avant que de les cuire, on ne pourroit en rien faire de bon : mais si on les cuit assez pour leur faire perdre leur premiere solidité & l'humidité qu'elles contiennent naturellement, elles deviennent poreuses & remplies d'une chaleur intérieure, qui fait qu'en les plongeant dans l'eau avant que cette chaleur soit dissipée, elles acquierent une nouvelle force, & s'échauffent par l'humidité qui, en les refroidissant, pousse la chaleur au-dehors. C'est ce qui fait que quoique de même grosseur, elles pesent un tiers de moins après la cuisson.

De la pierre propre à faire de la chaux. Toutes les pierres sur lesquelles l'eau-forte agit & bouillonne, sont propres à faire de la chaux ; mais les plus dures & les plus pesantes sont les meilleures. Le marbre même, lorsqu'on se trouve dans un pays où il est commun, est préférable à toute autre espece de pierre. Les coquilles d'huitres sont encore très-propres pour cet usage : mais en général celle qui est tirée fraîchement d'une carriere humide & à l'ombre, est très-bonne. Palladio rapporte que dans les montagnes de Padoue, il se trouve une espece de pierre écaillée, dont la chaux est excellente pour les ouvrages exposés à l'air, & ceux qui sont dans l'eau, parce qu'elle prend promtement & dure très-long-tems.

(e) Gâcher du plâtre, c'est le mêler avec de l'eau.

(f) Hourdir, est maçonner grossierement avec du mortier ou du plâtre ; c'est aussi faire l'aire d'un plancher sur des lattes.

(g) Renformis, est la réparation des vieux murs.

(h) Gobeter, c'est jetter du plâtre avec la truelle, & le faire entrer avec la main dans les joints des murs.

(i) Crépis, plâtre ou mortier employé avec un balai, sans passer la main ni la truelle par-dessus.

(k) Sas, est une espece de tamis, fig. 140.

(l) Enduit, est une couche de plâtre ou de mortier sur un mur de moilon, ou sur une cloison de charpente.

Vitruve nous assûre que la chaux faite avec des cailloux qui se rencontrent sur les montagnes, dans les rivieres, les torrens & ravins, est très-propre à la maçonnerie ; & que celle qui est faite avec des pierres spongieuses & dures, & que l'on trouve dans les campagnes, est meilleure pour les enduits & crépis. Le même auteur ajoute que plus une pierre est poreuse, plus la chaux qui en est faite est tendre ; plus elle est humide, plus la chaux est tenace ; plus elle est terreuse, plus la chaux est dure ; & plus elle a de feu, plus la chaux est fragile.

Philibert Delorme conseille de faire la chaux avec les mêmes pierres avec lesquelles on bâtit, parce que, dit-il, les sels volatils dont la chaux est dépourvue après sa cuisson, lui sont plus facilement rendus par des pierres qui en contiennent de semblables.

De la maniere à faire cuire la chaux. On se sert pour cuire la chaux de bois ou de charbon de terre, mais ce dernier est préférable, & vaut beaucoup mieux ; parce que non-seulement il rend la chaux beaucoup plus grasse & plus onctueuse, mais elle est bien plutôt cuite. La meilleure chaux, selon cet auteur, est blanche, grasse, sonore, point éventée ; en la mouillant, rend une fumée abondante ; & lorsqu'on la détrempe, elle se lie fortement au rabot, fig. 117. On peut encore juger de sa bonté après la cuisson, si en mêlant un peu de pulvérisée avec de l'eau que l'on bat un certain tems, on s'apperçoit qu'elle s'unit comme de la colle.

Il est bon de savoir que plus la chaux est vive, plus elle foisonne en l'éteignant, plus elle est grasse & onctueuse, & plus elle porte de sable.

Si la qualité de la pierre peut contribuer beaucoup à la bonté de la chaux, aussi la maniere de l'éteindre avant que de l'unir avec le sable ou le ciment, peut réparer les vices de la pierre, qui ne se rencontre pas également bonne par-tout où l'on veut bâtir.

De la maniere d'éteindre la chaux. L'usage ordinaire d'éteindre la chaux en France, est d'avoir deux bassins A & B, fig. 30 & 31. L'un A tout-à-fait hors de terre, & à environ deux piés & demi d'élévation, est destiné à éteindre la chaux : l'autre B creusé dans la terre à environ six piés plus ou moins de profondeur, est destiné à la recevoir lorsqu'elle est éteinte. Le premier sert à retenir les corps étrangers, qui auroient pu se rencontrer dans la chaux vive, & à ne laisser passer dans le second que ce qui doit y être reçu. Pour cet effet, on a soin de pratiquer non-seulement dans le passage C qui communique de l'un à l'autre, une grille pour retenir toutes les parties grossieres, mais encore de tenir le fond de ce bassin plus élevé du côté du passage C ; afin que ces corps étrangers demeurent dans l'endroit le plus bas, & ne puissent couler dans le second bassin. Ces précautions une fois prises, on nettoyera bien le premier qu'on fermera hermétiquement dans sa circonférence, & que l'on emplira d'eau & de chaux en même tems. Il faut prendre garde de mettre trop ou trop peu d'eau ; car le trop la noye & en diminue la force, & le trop peu la brûle, dissout ses parties & la réduit en cendre : ceci fait, on la tourmentera à force de bras avec le rabot (fig. 117.) pendant quelque tems, & à diverses reprises ; après quoi on la laissera couler d'elle-même dans le second bassin, en ouvrant la communication C de l'un à l'autre, & la tourmentant toujours jusqu'à ce que le bassin A soit vuidé. Ensuite on refermera le passage C, & on recommencera l'opération jusqu'à ce que le second bassin soit plein.

La chaux ainsi éteinte, on la laissera refroidir quelques jours, après lesquels on pourra l'employer. Quelques-uns prétendent que c'est-là le moment de l'employer, parce que ses sels n'ayant pas eu le tems de s'évaporer, elle en est par conséquent meilleure.

Mais si on vouloit la conserver, il faudroit avoir soin de la couvrir de bon sable, d'environ un pié ou deux d'épaisseur. Alors elle pourroit se garder deux ou trois ans sans perdre sa qualité.

Il arrive quelquefois que l'on trouve dans la chaux éteinte des parties dures & pierreuses, qu'on appelle biscuits ou recuits, qui ne sont d'aucun usage, & qui pour cela sont mis à part pour en tenir compte au marchand. Ces biscuits ne sont autre chose que des pierres qui ont été mal cuites, le feu n'ayant pas été entretenu également dans le fourneau ; c'est pour cela que Vitruve & Palladio prétendent que la chaux qui a demeuré deux ou trois ans dans le bassin, est beaucoup meilleure ; & leur raison est que s'il se rencontre des morceaux qui ayent été moins cuits que les autres, ils ont eu le tems de s'éteindre & de se détremper comme les autres. Mais Palladio en excepte celle de Padoue, qu'il faut, dit-il, employer aussi-tôt après sa fusion : car si on la garde, elle se brûle & se consomme de maniere qu'elle devient entierement inutile.

La maniere que les anciens pratiquoient pour éteindre la chaux, étoit de faire usage seulement d'un bassin creusé dans la terre, comme seroit celui B de la figure 30, qu'ils remplissoient de chaux, & qu'ils couvroient ensuite de sable, jusqu'à deux piés d'épaisseur : ils l'aspergeoient ensuite d'eau, & l'entretenoient toujours abreuvée, de maniere que la chaux qui étoit dessous pouvoit se dissoudre sans se brûler ; ce qui auroit très-bien pû arriver, sans cette précaution. La chaux ainsi éteinte, ils la laissoient, comme nous l'avons dit, deux ou trois ans dans la terre, avant que de l'employer ; & au bout de ce tems cette matiere devenoit très-blanche, & se convertissoit en une masse à-peu-près comme de la glaise, mais si grasse & si glutineuse, qu'on n'en pouvoit tirer le rabot qu'avec beaucoup de peine, & faisoit un mortier d'un excellent usage pour les enduits ou pour les ouvrages en stucs. Si pendant l'espace de ce tems on s'appercevoit que le sable se fendoit dans sa superficie, & ouvroit un passage à la fumée, on avoit soin aussi-tôt de refermer les fentes avec d'autre sable.

Les endroits qui fournissent le plus communément de la chaux à Paris & aux environs, sont Boulogne, Senlis, Corbeil, Melun, la Chaussée près Marly, & quelques autres. Celle de Boulogne qui est faite d'une pierre un peu jaunâtre, est excellente & la meilleure. On emploie à Mets & aux environs une chaux excellente qui ne se fuse point. Des gens qui n'en connoissoient pas la qualité s'aviserent d'en fuser dans des trous bien couverts de sable. L'année suivante, ils la trouverent si dure, qu'il fallut la casser avec des coins de fer, & l'employer comme du moilon. Pour bien éteindre cette chaux, dit M. Belidor, il la faut couvrir de tout le sable qui doit entrer dans le mortier, l'asperger ensuite d'eau à différente reprise. Cette chaux s'éteint ainsi sans qu'il sorte de fumée au dehors, & fait de si bon mortier, que dans ces pays-là toutes les caves en sont faites sans aucun autre mêlange que de gros gravier de riviere, & se change en un mastic si dur, que lorsqu'il a fait corps, les meilleurs outils ne peuvent l'entamer.

Comme il n'est point douteux que ce ne peut être que l'abondance des sels que contiennent de certaines pierres, qui les rendent plus propres que d'autres à faire de bonne chaux ; il est donc possible par ce moyen d'en faire d'excellente dans les pays où elle a coutume d'être mauvaise, comme on le va voir.

Il faut d'abord commencer, comme nous l'avons dit ci-dessus, par avoir deux bassins A & B, fig. 31 ; l'un A plus élevé que l'autre, mais tous deux bien pavés, & revêtus de maçonnerie bien enduite dans leur circonférence. On remplira ensuite le bassin supérieur A de chaux que l'on éteindra, & que l'on fera couler dans l'autre B comme à l'ordinaire. Lorsque tout y sera passé, on jettera dessus autant d'eau qu'on en a employé pour l'éteindre, qu'on broyera bien avec le rabot, & qu'on laissera ensuite reposer pendant vingt-quatre heures, ce qui lui donnera le tems de se rasseoir, après lequel on la trouvera couverte d'une quantité d'eau verdâtre qui contiendra presque tous ses sels, & qu'on aura soin de mettre dans des tonneaux ; puis on ôtera la chaux qui se trouvera au fond du bassin B, & qui ne sera plus bonne à rien : ensuite on éteindra de la nouvelle chaux dans le bassin supérieur A, & au lieu de se servir d'eau ordinaire, on prendra celle que l'on avoit versée dans les tonneaux, & on fera couler à l'ordinaire la chaux dans l'autre bassin B. Cette préparation la rend sans doute beaucoup meilleure, puisqu'elle contient alors deux fois plus de sel qu'auparavant. S'il s'agissoit d'un ouvrage de quelqu'importance fait dans l'eau, on pourroit la rendre encore meilleure, en recommençant l'opération une seconde fois, & une troisieme s'il étoit nécessaire. Mais la chaux qui resteroit dans le bassin B cette seconde & cette troisieme fois, ne seroit pas si dépourvue de sels, qu'elle ne pût encore servir dans les fondations, dans le massif des gros murs, ou à quelqu'autre ouvrage de peu d'importance. A la vérité il en coûtera pour cela beaucoup plus de tems & de peine ; mais il ne doit point être question d'économie lorsqu'il s'agit de certains ouvrages qui ont besoin d'être faits avec beaucoup de précaution. Ainsi, comme dit M. Bélidor, faut-il que parce que l'on est dans un pays où les matériaux sont mauvais, on ne puisse jamais faire de bonne maçonnerie, puisque l'art peut corriger la nature par une infinité de moyens ?

Il faut encore remarquer que toutes les eaux ne sont pas propres à éteindre la chaux ; celles de riviere & de source sont les plus convenables : celle de puits peut cependant être d'un bon usage, mais il ne faut pas s'en servir sans l'avoir laissée séjourner pendant quelque tems à l'air, pour lui ôter sa premiere fraîcheur qui ne manqueroit pas sans cela de resserrer les pores de la chaux, & de lui ôter son activité. Il faut sur-tout éviter de se servir d'eau bourbeuse & croupie, étant composée d'une infinité de corps étrangers capables de diminuer beaucoup les qualités de la chaux. Quelques-uns prétendent que l'eau de la mer n'est pas propre à éteindre la chaux, ou l'est très-peu, parce qu'étant salée, le mortier fait de cette chaux seroit difficile à sécher. D'autres au contraire prétendent qu'elle contribue à faire de bonne chaux, pourvû que cette derniere soit forte & grasse, parce que les sels dont elle est composée, quoique de différente nature, concourent à la coagulation du mortier ; au lieu qu'étant foible, ses sels détruisent ceux de la chaux comme leur étant inférieurs.

De la chaux selon ses façons. On appelle chaux vive celle qui bout dans le bassin lorsqu'on la détrempe.

Chaux éteinte ou fusée, celle qui est détrempée, & que l'on conserve dans le bassin. On appelle encore chaux fusée, celle qui n'ayant point été éteinte, est restée trop long-tems exposée à l'air, & dont les sels & les esprits se sont évaporés, & qui par conséquent n'est plus d'aucun usage.

Lait de chaux, ou laitance, celle qui a été détrempée claire, qui ressemble à du lait, & qui sert à blanchir les murs & plafonds.

La chaux se vend à Paris, au muid contenant douze septiers, le septier deux mines, & la mine deux minots, dont chacun contient un pié cube. On la mesure encore par futailles, dont chacune contient quatre piés cubes : il en faut douze pour un muid dont six sont mesurés combles, & les autres rases.

Du sable. Le sable, du latin sabulum, est une matiere qui differe des pierres & des cailloux ; c'est une espece de gravier de différente grosseur, âpre, raboteux & sonore. Il est encore diaphane ou opaque, selon ses différentes qualités, les sels dont il est formé, & les différens terreins où il se trouve : il y en a de quatre especes ; celui de terrein ou de cave, celui de riviere, celui de ravin, & celui de mer. Le sable de cave est ainsi appellé, parce qu'il se tire de la fouille des terres, lorsque l'on construit des fondations de bâtiment. Sa couleur est d'un brun noir. Jean Martin, dans sa traduction de Vitruve, l'appelle sable de fossé. Philibert de Lorme l'appelle sable de terrein. Perrault n'a point voulu lui donner ce nom, de peur qu'on ne l'eût confondu avec terreux, qui est le plus mauvais dont on puisse jamais se servir. Les ouvriers l'appellent sable de cave, qui est l'arena di cava des Italiens. Ce sable est très-bon lorsqu'il a été séché quelque tems à l'air. Vitruve prétend qu'il est meilleur pour les enduits & crépis des murailles & des plafonds, lorsqu'on l'emploie nouvellement tiré de la terre ; car si on le garde, le soleil & la lune l'alterent, la pluie le dissout, & le convertit en terre. Il ajoute encore qu'il vaut beaucoup mieux pour la maçonnerie que pour les enduits, parce qu'il est si gras & se seche si promtement, que le mortier se gerse ; c'est pourquoi, dit Palladio, on l'emploie préférablement dans les murs & les voutes continues.

Ce sable se divise en deux especes ; l'une que l'on nomme sable mâle, & l'autre sable femelle. Le premier est d'une couleur foncée & égale dans son même lit ; l'autre est plus pâle & inégale.

Le sable de riviere est jaune, rouge, ou blanc, & se tire du fond des rivieres ou des fleuves, avec des dragues, fig. 119. faites pour cet usage ; ce qu'on appelle draguer. Celui qui est près du rivage est plus aisé à tirer ; mais n'est pas le meilleur, étant sujet à être mêlé & couvert de vase ; espece de limon qui s'attache dessus dans le tems des grandes eaux & des débordemens. Alberti & Scamozzi prétendent qu'il est très-bon lorsqu'on a ôté cette superficie qui n'est qu'une croute de mauvaise terre. Ce sable est le plus estimé pour faire de bon mortier, ayant été battu par l'eau, & se trouvant par-là dégorgé de toutes les parties terrestres dont il tire son origine : il est facile de comprendre que plus il est graveleux, pourvû qu'il ne le soit pas trop, plus il est propre par ses cavités & la vertu de la chaux à s'agraffer dans la pierre, ou au moilon à qui le mortier sert de liaison. Mais si au contraire, on ne choisit pas un sable dépouillé de toutes ses parties terreuses, qu'il soit plus doux & plus humide, il est capable par-là de diminuer & d'émousser les esprits de la chaux, & empêcher le mortier fait de ce sable de s'incorporer aux pierres qu'il doit unir ensemble, & rendre indissolubles.

Le sable de riviere est un gravier, qui selon Scamozzi & Alberti, n'a que le dessus de bon, le dessous étant des petits cailloux trop gros pour pouvoir s'incorporer avec la chaux & faire une bonne liaison. Cependant on ne laisse pas que de s'en servir dans la construction des fondemens, gros murs, &c. après avoir été passé à la claye. (m)

Le sable de mer est une espece de sablon fin, que l'on prend sur les bords de la mer & aux environs,

(m) Une claie est une espece de grille d'osier qui sert à tamiser le sable.

qui n'est pas si bon que les autres. Ce sable joint à la chaux, dit Vitruve, est très-long à sécher. Les murs qui en sont faits ne peuvent pas soutenir un grand poids, à moins qu'on ne les bâtisse à différente reprise. Il ne peut encore servir pour les enduits & crépis, parce qu'il suinte toujours par le sel qui se dissout, & qui fait tout fondre. Alberti prétend qu'au pays de Salerne, le sable du rivage de la mer est aussi bon que celui de cave, pourvû qu'il ne soit point pris du côté du midi. On trouve encore, dit M. Bélidor, une espece de sablon excellent dans les marais, qui se connoît lorsqu'en marchant dessus, on s'apperçoit qu'il en sort de l'eau ; ce qui lui a fait donner le nom de sable bouillant.

En général, le meilleur sable est celui qui est net, & point terreux ; ce qui se connoît de plusieurs manieres. La premiere, lorsqu'en le frottant dans les mains, on sent une rudesse qui fait du bruit, & qu'il n'en reste aucune partie terreuse dans les doigts. La seconde lorsqu'après en avoir jetté un peu dans un vase plein d'eau claire & l'avoir brouillé ; si l'eau en est peu troublée, c'est une marque de sa bonté. On le connoît encore, lorsqu'après en avoir étendu sur de l'étoffe blanche, ou sur du linge, on s'apperçoit qu'après l'avoir secoué, il ne reste aucune partie terreuse attachée dessus.

Du ciment. Le ciment n'est autre chose, dit Vitruve, que de la brique ou de la tuile concassée ; mais cette derniere est plus dure & préférable. A son défaut, on se sert de la premiere, qui étant moins cuite, plus tendre & plus terreuse, est beaucoup moins capable de résister au fardeau.

Le ciment ayant retenu après sa cuisson la causticité des sels de la glaise, dont il tire son origine, est bien plus propre à faire de bon mortier, que le sable. Sa dureté le rend aussi capable de résister aux plus grands fardeaux, ayant reçu différentes formes par sa pulvérisation. La multiplicité de ses angles fait qu'il peut mieux s'encastrer dans les inégalités des pierres qu'il doit lier, étant joint avec la chaux dont il soutient l'action par ses sels ; & qui l'ayant environné, lui communique les siens ; de façon que les uns & les autres s'animant par leur onctuosité mutuelle, s'insinuent dans les pores de la pierre, & s'y incorporent si intimement qu'ils cooperent de concert à recueillir, & à exciter les sels des différens minéraux auxquels ils sont joints : de maniere qu'un mortier fait de l'un & de l'autre est capable, même dans l'eau, de rendre la construction immuable.

De la pozzolane, & des différentes poudres qui servent aux mêmes usages. La pozzolane, qui tire son nom de la ville de Pouzzoles, en Italie, si fameuse par ses grottes & ses eaux minérales, se trouve dans le territoire de cette ville, au pays de Bayes, & aux environs du Mont-Vésuve ; c'est une espece de poudre rougeâtre, admirable par sa vertu. Lorsqu'on la mêle avec la chaux, elle joint si fortement les pierres ensemble, fait corps, & s'endurcit tellement au fond même de la mer, qu'il est impossible de les désunir. Ceux qui en ont cherché la raison, dit Vitruve, ont remarqué que dans ces montagnes & dans tous ces environs, il s'y trouve une quantité de fontaines bouillantes, qu'on a cru ne pouvoir venir que d'un feu souterrain, de soufre, de bitume & d'alun, & que la vapeur de ce feu traversant les veines de la terre, la rend non-seulement plus légere, mais encore lui donne une aridité capable d'attirer l'humidité. C'est pourquoi lorsque l'on joint par le moyen de l'eau ces trois choses qui sont engendrées par le feu, elles s'endurcissent si promtement & font un corps si ferme, que rien ne peut le rompre ni dissoudre.

La comparaison qu'en donne M. Bélidor, est que la tuile étant une composition de terre, qui n'a de vertu pour agir avec la chaux, qu'après sa cuisson & après avoir été concassée & réduite en poudre : de même aussi la terre bitumineuse qui se trouve aux environs de Naples, étant brûlée par les feux souterrains, les petites parties qui en résultent & que l'on peut considérer comme une cendre, composent la poudre de pozzolane, qui doit par conséquent participer des propriétés du ciment. D'ailleurs la nature du terrein & les effets du feu peuvent y avoir aussi beaucoup de part.

Vitruve remarque que dans la Toscane & sur le territoire du Mont-Appenin, il n'y a presque point de sable de cave ; qu'en Achaïe vers la mer Adriatique, il ne s'en trouve point du tout ; & qu'en Asie au-delà de la mer, on n'en a jamais entendu parler. Desorte que dans les lieux où il y a de ces fontaines bouillantes, il est très-rare qu'il ne s'y fasse de cette poudre, d'une maniere ou d'une autre ; car dans les endroits où il n'y a que des montagnes & des rochers, le feu ne laisse pas que de les pénétrer, d'en consumer le plus tendre, & de n'y laisser que l'âpreté. C'est pour cette raison, que la terre brûlée aux environs de Naples, se change en cette poudre. Celle de Toscane se change en une autre à-peu-près semblable, que Vitruve appelle carbunculus, & l'une & l'autre sont excellentes pour la maçonnerie ; mais la premiere est préférée pour les ouvrages qui se font dans l'eau, & l'autre plus tendre que le tuf, & plus dure que le sable ordinaire, est reservée pour les édifices hors de l'eau.

On voit aux environs de Cologne, & près du bas-Rhin, en Allemagne, une espece de poudre grise, que l'on nomme terrasse de Hollande, faite d'une terre qui se cuit comme le plâtre, que l'on écrase & que l'on réduit en poudre avec des meules de moulin. Il est assez rare qu'elle soit pure & point falsifiée ; mais quand on en peut avoir, elle est excellente pour les ouvrages qui sont dans l'eau ; résiste également à l'humidité, à la sécheresse, & à toutes les rigueurs des différentes saisons : elle unit si fortement les pierres ensemble, qu'on l'emploie en France & aux Pays-Bas, pour la construction des édifices aquatiques, au défaut de pozzolane, par la difficulté que l'on a d'en avoir à juste prix.

On se sert encore dans le même pays au lieu de terrasse de Hollande, d'une poudre nommée cendrée de Tournay, que l'on trouve aux environs de cette ville. Cette poudre n'est autre chose qu'un composé de petites parcelles d'une pierre bleue, & très-dure, qui tombe lorsqu'on la fait cuire, & qui fait d'excellente chaux. Ces petites parcelles en tombant sous la grille du fourneau, se mélent avec la cendre du charbon de terre, & ce mélange compose la cendrée de Tournay, que les marchands débitent telle qu'elle sort du fourneau.

On fait assez souvent usage d'une poudre artificielle, que l'on nomme ciment de fontainier ou ciment perpétuel, composé de pots & de vases de grais cassés & pilés, de morceaux de machefer, provenant du charbon de terre brûlé dans les forges, aussi réduit en poudre, mêlé d'une pareille quantité de ciment, de pierre de meule de moulin & de chaux, dont on compose un mortier excellent, qui résiste parfaitement dans l'eau.

On amasse encore quelquefois des cailloux ou galets, que l'on trouve dans les campagnes ou sur le bord des rivieres, que l'on fait rougir, & que l'on réduit ensuite en poudre ; ce qui fait une espece de terrasse de Hollande, très-bonne pour la construction.

Du mortier. Le mortier, du latin mortarium, qui, selon Vitruve, signifie plutôt le bassin où on le fait, que le mortier même, est l'union de la chaux avec le sable, le ciment ou autres poudres ; c'est de cet alliage que dépend toute la bonté de la construction. Il ne suffit pas de faire de bonne chaux, de la bien éteindre, & de la mêler avec de bon sable, il faut encore proportionner la quantité de l'un & de l'autre à leurs qualités, les bien broyer ensemble, lorsqu'on est sur le point de les employer ; & s'il se peut n'y point mettre de nouvelle eau, parce qu'elle surcharge & amortit les esprits de la chaux. Perrault, dans ses commentaires sur Vitruve, croit que plus la chaux a été corroyée avec le rabot, plus elle devient dure.

La principale qualité du mortier étant de lier les pierres les unes avec les autres, & de se durcir quelque tems après pour ne plus faire qu'un corps solide ; cette propriété venant plutôt de la chaux que des autres matériaux, il sera bon de savoir pourquoi la pierre, qui dans le four a perdu sa dureté, la reprend étant mêlée avec l'eau & le sable.

Le sentiment des Chimistes étant que la dureté des corps vient des sels qui y sont répandus, & qui servent à lier leurs parties ; desorte que selon eux, la destruction des corps les plus durs qui se fait à la longueur des tems, vient de la perte continuelle de leurs sels qui s'évaporent par la transpiration ; & que s'il arrive que l'on rende à un corps les sels qu'il a perdus, il reprend son ancienne dureté par la jonction de ses parties.

Lorsque le feu échauffe & brûle la pierre, il emporte avec lui la plus grande partie de ses sels volatils & sulfurés qui lioient toutes ses parties ; ce qui la rend plus poreuse & plus légere. Cette chaux cuite & bien éteinte, étant mêlée avec le sable, il se fait dans ce mêlange une fermentation causée par les parties salines & sulfurées qui restent encore dans la chaux, & qui faisant sortir du sable une grande quantité des sels volatils, se mêlent avec la chaux, & en remplissent les pores ; & c'est la plus ou moins grande quantité de sels qui se rencontrent dans de certains sables, qui fait la différence de leurs qualités. De-là vient que plus la chaux & le sable sont broyés ensemble, plus le mortier s'endurcit quand il est employé, parce que les frottemens réitérés font sortir du sable une plus grande quantité de sels. C'est pour cela que le mortier employé aussitôt, n'est pas si bon qu'au bout de quelques jours, parce qu'il faut donner le tems aux sels volatils du sable de passer dans la chaux, afin de faire une union indissoluble ; l'expérience fait encore voir que le mortier qui a demeuré long-tems sans être employé, & par conséquent dont les sels se sont évaporés, se desseche, ne fait plus bonne liaison, & n'est plus qu'une matiere seche & sans onctuosité ; ce qui n'arrive pas étant employé à propos, faisant sortir de la pierre d'autres sels, qui passent dans les pores de la chaux, lorsqu'elle-même s'insinue dans ceux de la pierre ; car quoiqu'il semble qu'il n'y ait plus de fermentation dans le mortier lorsqu'on l'emploie, elle ne laisse pas cependant que de subsister encore fort long-tems après son emploi, par l'expérience que l'on a d'en voir qui acquierent de plus en plus la dureté par les sels volatils qui passent de la pierre dans le mortier, & par la transpiration que sa chaleur y entretient ; ce que l'on remarque tous les jours dans la démolition des anciens édifices, où l'on a quelquefois moins de peine à rompre les pierres qu'à les désunir, sur-tout lorsque ce sont des pierres spongieuses, dans lesquelles le mortier s'est mieux insinué.

Plusieurs pensent que la chaux a la vertu de brûler certains corps, puisqu'elle les détruit. Il faut se garder de croire que ce soit par sa chaleur : cela vient plutôt de l'évaporation des sels qui lioient leurs parties ensemble, occasionnée par la chaux, & qui sont passés en elle, & qui n'étant plus entretenus se détruisent, & causent aussi une destruction dans ces corps.

La dose du sable avec la chaux est ordinairement de moitié ; mais lorsque le mortier est bon, on y peut mettre trois cinquiemes de sable sur deux de chaux, & quelquefois deux tiers de sable sur un de chaux, selon qu'elle foisonne plus ou moins ; car lorsqu'elle est bien grasse & faite de bons cailloux, on y peut mettre jusqu'à trois quarts de sable sur un de chaux ; mais cela est extraordinaire, car il est fort rare de trouver de la chaux qui puisse porter tant de sable. Vitruve prétend que le meilleur mortier est celui où il y a trois parties de sable de cave, ou deux de sable de riviere ou de mer, contre une de chaux, qui, ajoute-t-il, sera encore meilleur, si à ce dernier on ajoute une partie de tuileau pilé, qui n'est autre chose que du ciment.

Le mortier fait de chaux & de ciment se fait de la même maniere que le dernier ; les doses sont les mêmes plus ou moins, selon que la chaux foisonne. On fait quelquefois aussi un mortier composé de ciment & de sable, à l'usage des bâtimens de quelque importance.

Le mortier fait avec de la pozzolane se fait aussi à-peu-près comme celui de sable. Il est, comme nous l'avons dit ci-devant, excellent pour les édifices aquatiques.

Le mortier fait de chaux & de terrasse de Hollande se fait en choisissant d'abord de la meilleure chaux non éteinte, & autant que l'on peut en employer pendant une semaine ; on en étend un pié d'épaisseur dans une espece de bassin, que l'on arrose pour l'éteindre ; ensuite on le couvre d'un autre lit de terrasse de Hollande, aussi d'environ un pié d'épaisseur ; cette préparation faite, on la laisse reposer pendant deux ou trois jours, afin de donner à la chaux le tems de s'éteindre, après quoi on la brouille & on la mêle bien ensemble avec des houes (fig. 118.), & des rabots (fig. 117.), & on en fait un tas qu'on laisse reposer pendant deux jours, après quoi on en remue de nouveau ce que l'on veut en employer dans l'espace d'un jour ou deux, la mouillant de tems en tems jusqu'à ce qu'on s'apperçoive que le mortier ne perd point de sa qualité.

En plusieurs provinces le mortier ordinaire se prépare ainsi, cette maniere ne pouvant que contribuer beaucoup à sa bonté.

Comme l'expérience fait voir que la pierre dure fait toujours de bonne chaux, & qu'un mortier de cette chaux mêlé avec de la poudre provenant du charbon ou mâche-fer que l'on tire des forges, est une excellente liaison pour les ouvrages qui sont dans l'eau ; il n'est pas étonnant que la cendrée de Tournay soit aussi excellente pour cet usage ; participant en même tems de la qualité de ces deux matieres ; car il n'est pas douteux que les parties de charbon qui se trouvent mêlées avec la cendrée, ne contribuent beaucoup à l'endurcir dans l'eau.

Pour faire de bon mortier avec la cendrée de Tournay, il faut d'abord bien nettoyer le fond d'un bassin B fig. 31, qu'on appelle batterie, qui doit être pavé de pierres plates & unies, & construit de la même maniere dans sa circonférence, dans lequel on jettera cette cendrée. On éteindra ensuite dans un autre bassin A, à côté de la chaux, avec une quantité d'eau suffisante pour la dissoudre, après quoi on la laissera couler dans le bassin B, où est la cendrée, à travers une claie C, faite de fil d'archal ; tout ce qui ne pourra passer au travers de cette claie sera rebuté. Enfin on battra le tout ensemble dans cette batterie pendant dix à douze jours consécutifs, & à différente reprise, avec une damoiselle, fig. 147, espece de cylindre de bois ferré par-dessous, du poids d'environ trente livres, jusqu'à ce qu'elle fasse une pâte bien grasse & bien fine. Ainsi faite, on peut l'employer sur le champ, ou la conserver pendant plusieurs mois de suite sans qu'elle perde de sa qualité, pourvû que l'on ait soin de la couvrir & de la mettre à l'abri de la poussiere, du soleil & de la pluie.

Il faut encore prendre garde quand on la rebat pour s'en servir de ne mettre que très-peu d'eau, & même point du tout s'il se peut, car à force de bras, elle devient assez grasse & assez liquide ; c'est pourquoi ce sera plutôt la paresse des ouvriers, & non la nécessité, qui les obligera d'en remettre pour la rebattre ; ce qui pourroit très-bien, si l'on n'y prenoit garde, la dégraisser, & diminuer beaucoup de sa bonté.

Ce mortier doit être employé depuis le mois d'Avril jusqu'au mois de Juillet, parce qu'alors il n'éclate jamais, ce qui est une de ses propriétés remarquables, la plûpart des cimens étant sujets à se gerser.

Il arrive quelquefois qu'on la mêle avec un sixieme de tuileau pilé ; M. Belidor souhaiteroit qu'on la mêlât plutôt avec de la terrasse de Hollande ; ce qui seroit, dit-il, un ciment le plus excellent qu'il fût possible d'imaginer, pour la construction des ouvrages aquatiques.

Dans les provinces où la bonne chaux est rare, on en emploie quelquefois de deux especes en même tems ; l'une faite de bonne pierre dure, qui est sans contredit la meilleure, & qu'on appelle bon mortier, sert aux ouvrages de conséquence ; & l'autre faite de pierre commune, qui n'a pas une bonne qualité, & qu'on appelle pour cela mortier blanc, s'emploie dans les fondations & dans les gros ouvrages. On se sert encore d'un mortier qu'on appelle bâtard, & qui est fait de bonne & mauvaise chaux, qu'on emploie aussi dans les gros murs, & qu'on se garde bien d'employer dans les édifices aquatiques.

Quelques-uns prétendent que l'urine dans laquelle on a détrempé de la suie de cheminée, mêlée avec l'eau dont on se sert pour corroyer le mortier, le fait prendre promtement ; mais ce qu'il y a de vrai, c'est que le sel armoniac dissout dans l'eau de riviere, qui sert à corroyer le mortier, le fait prendre aussi promtement que le plâtre ; ce qui peut être d'un bon usage dans les pays où il est très-rare ; mais si au lieu de sable on pulvérisoit de la même pierre avec laquelle on a fait la chaux, & qu'on s'en servît au lieu de plâtre, ce mortier seroit sans-doute beaucoup meilleur.

Le mortier, dit Vitruve, ne sauroit se lier avec lui-même, ni faire une bonne liaison avec les pierres, s'il ne reste longtems humide ; car lorsqu'il est trop tôt sec, l'air qui s'y introduit dissipe les esprits volatils du sable & de la pierre à mesure que la chaux les attire à elle, & les empêche d'y pénétrer pour lui donner la dureté nécessaire ; ce qui n'arrive point lorsque le mortier est longtems humide ; ces sels ayant alors le tems de pénétrer dans la chaux. C'est pourquoi dans les ouvrages qui sont dans la terre, on met moins de chaux dans le mortier, parce que la terre étant naturellement humide, il n'a pas tant besoin de chaux pour conserver son humidité ; ainsi une plus grande quantité de chaux ne fait pas plus d'effet pendant peu de tems, qu'une moindre pendant un long tems. C'est par cette raison-là que les anciens faisoient leurs murs d'une très-grande épaisseur, persuadés qu'ils étoient qu'il leur falloit à la vérité beaucoup de tems pour sécher, mais aussi qu'ils en devenoient beaucoup plus solides.

Des excavations des terres, & de leurs transports. On entend par excavation, non-seulement la fouille des terres pour la construction des murs de fondation, mais encore celles qu'il est nécessaire de faire pour dresser & applanir des terreins de cours, avant-cours, basse-cours, terrasses, &c. ainsi que les jardins de ville ou de campagne ; car il n'est guere possible qu'un terrein que l'on choisit pour bâtir, n'ait des inégalités qu'il ne faille redresser pour en rendre l'usage plus agréable & plus commode.

Il y a deux manieres de dresser le terrein, l'une qu'on appelle de niveau, & l'autre selon sa pente naturelle ; dans la premiere on fait usage d'un instrument appellé niveau d'eau, qui facilite le moyen de dresser sa surface dans toute son étendue avec beaucoup de précision ; dans la seconde on n'a besoin que de raser les butes, & remplir les cavités avec les terres qui en proviennent. Il se trouve une infinité d'auteurs qui ont traité de cette partie de la Géométrie pratique assez amplement, pour qu'il ne soit pas besoin d'entrer dans un trop long détail.

L'excavation des terres, & leur transport, étant des objets très-considérables dans la construction, on peut dire avec vérité que rien ne demande plus d'attention ; si on n'a pas une grande expérience à ce sujet, bien loin de veiller à l'économie, on multiplie la dépense sans s'en appercevoir ; ici parce qu'on est obligé de rapporter des terres par de longs circuits, pour n'en avoir pas assez amassé avant que d'élever des murs de maçonnerie ou de terrasse ; là, parce qu'il s'en trouve une trop grande quantité, qu'on est obligé de transporter ailleurs, quelquefois même auprès de l'endroit d'où on les avoit tirés : de maniere que ces terres au-lieu de n'avoir été remuées qu'une fois, le sont deux, trois, & quelquefois plus, ce qui augmente beaucoup la dépense ; & il arrive souvent que si on n'a pas bien pris ses précautions, lorsque les fouilles & les fondations sont faites, on a dépensé la somme que l'on s'étoit proposée pour l'ouvrage entier.

La qualité du terrein que l'on fouille, l'éloignement du transport des terres, la vigilance des inspecteurs & des ouvriers qui y sont employés, la connoissance du prix de leurs journées, la provision suffisante d'outils qu'ils ont besoin, leur entretien, les relais, le soin d'appliquer la force, ou la diligence des hommes aux ouvrages plus ou moins pénibles, & la saison où l'on fait ces sortes d'ouvrages, sont autant de considérations qui exigent une intelligence consommée, pour remédier à toutes les difficultés qui peuvent se rencontrer dans l'exécution. C'est-là ordinairement ce qui fait la science & le bon ordre de cette partie, ce qui détermine la dépense d'un bâtiment, & le tems qu'il faut pour l'élever. Par la négligence de ces différentes observations & le desir d'aller plus vîte, il résulte souvent plusieurs inconvéniens. On commence d'abord par fouiller une partie du terrein, sur laquelle on construit ; alors l'attelier se trouve surchargé d'équipages, & d'ouvriers de différente espece, qui exigent chacun un ordre particulier. D'ailleurs ces ouvriers, quelquefois en grand nombre, appartenant à plusieurs entrepreneurs, dont les intérêts sont différens, se nuisent les uns aux autres, & par conséquent aussi à l'accélération des ouvrages. Un autre inconvénient est, que les fouilles & les fondations étant faites en des tems & des saisons différentes, il arrive que toutes les parties d'un bâtiment où l'on a préféré la diligence à la solidité ayant été bâtis à diverses reprises, s'affaissent inégalement, & engendrent des surplombs, lézardes (n), &c.

Le moyen d'user d'économie à l'égard du transport des terres, est non-seulement de les transporter le moins loin qu'il est possible, mais encore d'user des charrois les plus convenables ; ce qui doit en décider, est la rareté des hommes, des bêtes de somme ou de voitures, le prix des fourrages, la situation des lieux, & d'autres circonstances encore

(n) Especes de crevasses.

que l'on ne sauroit prévoir ; car lorsqu'il y a trop loin, les hottes, fig. 134. brouettes, fig. 135. bauveaux, fig. 136. ne peuvent servir. Lorsque l'on bâtit sur une demi-côte, les tombereaux ne peuvent être mis en usage, à moins que, lorsqu'il s'agit d'un bâtiment de quelque importance, on ne pratique des chemins en zigzague pour adoucir les pentes.

Cependant la meilleure maniere, lorsqu'il y a loin, est de se servir de tombereaux qui contiennent environ dix à douze piés cubes de terre chacun, ce qui coûte beaucoup moins, & est beaucoup plus promt que si l'on employoit dix ou douze hommes avec des hottes ou brouettes, qui ne contiennent guère chacune qu'un pié cube.

Il faut observer de payer les ouvriers préférablement à la toise, tant pour éviter les détails embarrassans que parce qu'ils vont beaucoup plus vîte, les ouvrages traînent moins en longueur, & les fouilles peuvent se trouver faites de maniere à pouvoir élever des fondemens hors de terre avant l'hiver.

Lorsque l'on aura beaucoup de terre à remuer, il faudra obliger les entrepreneurs à laisser des témoins (o) sur le tas jusqu'à la fin des travaux, afin qu'ils puissent servir à toiser les surcharges & vuidanges des terres que l'on aura été obligé d'apporter ou d'enlever, selon les circonstances.

Les fouilles pour les fondations des bâtimens se font de deux manieres : l'une dans toute leur étendue, c'est-à-dire dans l'intérieur de leurs murs de face : lorsqu'on a dessein de faire des caves souterraines, acqueducs, &c. on fait enlever généralement toutes les terres jusqu'au bon terrein : l'autre seulement par partie, lorsque n'ayant besoin ni de l'un ni de l'autre, on fait seulement des tranchées, de l'épaisseur des murs qu'il s'agit de fonder, que l'on trace au cordeau sur le terrein, & que l'on marque avec des repaires.

Des différentes especes de terreins. Quoique la diversité des terreins soit très-grande, on peut néanmoins la réduire à trois especes principales ; la premiere est celle de tuf ou de roc, que l'on connoît facilement par la dureté, & pour lesquels on est obligé d'employer le pic, fig. 128. l'aiguille, fig. 116. le coin, fig. 78. la masse, fig. 79. & quelquefois la mine : c'est une pierre dont il faut prendre garde à la qualité. Lorsqu'on emploie la mine pour la tirer, on se sert d'abord d'une aiguille, fig. 116. qu'on appelle ordinairement trépan, bien acéré par un bout, & de six à sept piés de longueur, manoeuvré par deux hommes, avec lequel on fait un trou de quatre ou cinq piés de profondeur, capable de contenir une certaine quantité de poudre. Cette mine chargée on bouche le trou d'un tampon chassé à force, pour faire faire plus d'effet à la poudre ; on y met ensuite le feu par le moyen d'un morceau d'amadou, afin de donner le tems aux ouvriers de s'éloigner ; la mine ayant ébranlé & écarté les pierres, on en fait le déblai, & on recommence l'opération toutes les fois qu'il est nécessaire.

La seconde est celle de rocaille, ou de sable, pour lesquels on n'a besoin que du pic, fig. 128. & de la pioche, fig. 130. l'une, dit M. Bélidor, n'est autre chose qu'une pierre morte mêlée de terre, qu'il est beaucoup plus difficile de fouiller que les autres ; aussi le prix en est-il à peu près du double. L'autre se divise en deux especes ; l'une qu'on appelle sable ferme, sur lequel on peut fonder solidement ; l'autre sable mouvant, sur lequel on ne peut fonder qu'en prenant des précautions contre les accidens qui pourroient arriver. On les distingue ordinairement par la terre que l'on retire d'une sonde de fer, fig. 155. dont le bout est fait en tariere, & avec laquelle on a percé le terrein. Si la sonde resiste & a de la peine à entrer, c'est une marque que le sable est dur ; si au contraire elle entre facilement, c'est une marque que le sable est mouvant. Il ne faut pas confondre ce dernier avec le sable bouillant, appellé ainsi parce qu'il en sort de l'eau lorsque l'on marche dessus, puisqu'il arrive souvent que l'on peut fonder dessus très-solidement, comme on le verra dans la suite.

La troisieme est de terres franches, qui se divise en deux especes ; les unes que l'on appelle terres hors d'eau, se tirent & se transportent sans difficultés ; les autres qu'on appelle terres dans l'eau, coûtent souvent beaucoup, par les peines que l'on a de détourner les sources, ou par les épuisemens que l'on est obligé de faire. Il y en a de quatre sortes, la terre ordinaire, la terre grasse, la terre glaise, & la terre de tourbe. La premiere se trouve dans tous les lieux secs & élevés ; la seconde que l'on tire des lieux bas & profonds, est le plus souvent composée de vase & de limon, qui n'ont aucune solidité ; la troisieme qui se tire indifféremment des lieux bas & élevés, peut recevoir des fondemens solides, surtout lorsqu'elle est ferme, que son banc a beaucoup d'épaisseur, & qu'elle est par-tout d'une égale consistance ; la quatrieme est une terre grasse, noire, & bitumineuse, qui se tire des lieux aquatiques & marécageux, & qui étant séche se consume au feu. On ne peut fonder solidement sur un pareil terrein, sans le secours de l'art & sans des précautions que l'on connoîtra par la suite. Une chose très-essentielle, lorsque l'on voudra connoître parfaitement un terrein, est de consulter les gens du pays : l'usage & le travail continuel qu'ils ont fait depuis long-tems dans les mêmes endroits, leur ont fait faire des remarques & des observations dont il est bon de prendre connoissance.

La solidité d'un terrein, dit Vitruve, se connoît par les environs, soit par les herbes qui en naissent, soit par des puits, citernes, ou par des trous de sonde.

Une autre preuve encore de sa solidité, est lorsque laissant tomber de fort haut un corps très-pesant, on s'apperçoit qu'il ne raisonne ni ne tremble, ce que l'on peut juger par un tambour placé près de l'endroit où doit tomber ce corps, ou un vase plein d'eau dont le calme n'en est pas troublé.

Mais avant que d'entrer dans des détails circonstanciés sur la maniere de fonder dans les différens terreins, nous dirons quelque chose de la maniere de planter les bâtimens.

De la maniere de planter les bâtimens. L'expérience & la connoissance de la géométrie sont des choses également nécessaires pour cet objet, c'est par le moyen de cette derniere que l'on peut tracer sur le terrein les tranchées des fondations d'un bâtiment, qu'on aura soin de placer d'alignement aux principaux points de vûe qui en embellissent l'aspect : cette observation est si essentielle, qu'il y a des occasions où il seroit mieux de préférer les alignemens directs des principales issues, à l'obliquité de la situation du bâtiment.

Il faut observer de donner des desseins aux traits, les coter bien exactement, marquer l'ouverture des angles, supprimer les saillies au-dessus des fondations, exprimer les empatemens nécessaires pour le retour des corps saillans ou rentrans, intérieurs ou extérieurs, & prendre garde que les mesures particulieres s'accordent avec les mesures générales.

Alors pour faciliter les opérations sur le terrein, on place à quelque distance des murs de face, des

(o) Des Témoins sont des mottes de terre de la hauteur du terrein, qu'on laisse de distance à autre, pour pouvoir le toiser après le déblais ou remblais.

pieces de bois bien équarries, que l'on enfonce assez avant dans la terre, & qui servent à recevoir des cordeaux bien tendus, pour marquer l'épaisseur des murs, & la hauteur des assises. On aura soin de les entretenir par des especes d'entretoises, non-seulement pour les rendre plus fermes, mais afin qu'ils puissent aussi entretenir les cordeaux à demeure tels qu'on les a placés, selon les cotes du plan.

Il ne sera pas inutile encore, lorsque les fondations seront hors de terre, de recommencer les opérations d'alignement, afin que les dernieres puissent servir de preuves aux premieres, & par-là s'assurer de ne s'être pas trompé.

Des fondemens en général. Les fondemens exigent beaucoup d'attention pour parvenir à leur donner une solidité convenable. C'est ordinairement de-là que dépend tout le succès de la construction : car, dit Palladio, les fondemens étant la base & le pié du bâtiment, ils sont difficiles à réparer ; & lorsqu'ils se détruisent, le reste du mur ne peut plus subsister. Avant que de sonder, il faut considérer si le terrein est solide : s'il ne l'est pas, il faudra peut-être fouiller un peu dans le sable ou dans la glaise, & suppléer ensuite au défaut de la nature par le secours de l'art. Mais, dit Vitruve, il faut fouiller autant qu'il est nécessaire jusqu'au bon terrein, afin de soutenir la pesanteur des murs, bâtir ensuite le plus solidement qu'il sera possible, & avec la pierre la plus dure ; mais avec plus de largeur qu'au rez-de-chaussée. Si ces murs ont des voutes sous terre, il leur faudra donner encore plus d'épaisseur.

Il faut avoir soin, dit encore Palladio, que le plan de la tranchée soit de niveau, que le milieu du mur soit au milieu de la fondation, & bien perpendiculaire ; & observer cette méthode jusqu'au faîte du bâtiment ; lorsqu'il y a des caves ou souterrains, qu'il n'y ait aucune partie du mur ou colonne qui porte à faux ; que le plein porte toûjours sur le plein, & jamais sur le vuide ; & cela afin que le bâtiment puisse tasser bien également. Cependant, dit-il, si on vouloit les faire à plomb, ce ne pourroit être que d'un côté, & dans l'intérieur du bâtiment, étant entretenues par les murs de refend & par les planchers.

L'empatement d'un mur que Vitruve appelle stéréobatte, doit, selon lui, avoir la moitié de son épaisseur. Palladio donne aux murs de fondation le double de leur épaisseur supérieure ; & lorsqu'il n'y a point de cave, la sixieme partie de leur hauteur : Scamozzi leur donne le quart au plus, & le sixieme au moins ; quoiqu'aux fondations des tours, il leur ait donné trois fois l'épaisseur des murs supérieurs. Philibert de Lorme, qui semble être fondé sur le sentiment de Vitruve, leur donne aussi la moitié ; les Mansards aux Invalides & à Maisons, leur ont donné la moitié ; Bruaut à l'hôtel de Belle-Isle, leur a donné les deux tiers. En général, l'épaisseur des fondemens doit se regler, comme dit Palladio, sur leur profondeur, la hauteur des murs, la qualité du terrein, & celle des matériaux que l'on y employe ; c'est pourquoi n'étant pas possible d'en regler au juste l'épaisseur, c'est, ajoute cet auteur, à un habile architecte qu'il convient d'en juger.

Lorsque l'on veut, dit-il ailleurs, ménager la dépense des excavations & des fondemens, on pratique des piles A, fig. 32. & 33. que l'on pose sur le bon fond B, & sur lesquelles on bande des arcs C ; il faut faire attention alors de faire celle des extrêmités plus fortes que celles du milieu, parce que tous ces arcs C, appuyés les uns contre les autres, tendent à pousser les plus éloignés ; & c'est ce que Philibert de Lorme a pratiqué au château de Saint-Maur, lorsqu'en fouillant pour poser les fondations de ce château, il trouva des terres rapportées de plus de quarante piés de profondeur. Il se contenta alors de faire des fouilles d'un diametre convenable à l'épaisseur des murs, & fit élever sur le bon terrein des piles éloignées les unes des autres d'environ douze piés, sur lesquelles il fit bander des arcs en plein ceintre, & ensuite bâtir dessus comme à l'ordinaire.

Léon Baptiste Alberti, Scamozzi, & plusieurs autres, proposent de fonder de cette maniere dans les édifices où il y a beaucoup de colonnes, afin d'éviter la dépense des fondemens & des fouilles audessous des entrecolonnemens ; mais ils conseillent en même tems de renverser les arcs C, fig. 33. de maniere que leurs extrados soient posés sur le terrein, ou sur d'autres arcs bandés en sens contraire, parce que, disent-ils, le terrein où l'on fonde pouvant se trouver d'inégale consistance, il est à craindre que dans la suite quelque pile venant à s'affaisser, ne causât une rupture considérable aux arcades, & par conséquent aux murs élevés dessus. Ainsi par ce moyen, si une des piles devient moins assurée que les autres, elle se trouve alors arcboutée par des arcades voisines, qui ne peuvent céder étant appuyées sur les terres qui sont dessous.

Il faut encore observer, dit Palladio, de donner de l'air aux fondations des bâtimens par des ouvertures qui se communiquent ; d'en fortifier tous les angles, d'éviter de placer trop près d'eux des portes & des croisées, étant autant de vuides qui en diminuent la solidité.

Il arrive souvent, dit M. Belidor, que lorsque l'on vient à fonder, on rencontre des sources qui nuisent souvent beaucoup aux travaux. Quelques-uns prétendent les éteindre en jettant dessus de la chaux vive mêlée de cendre ; d'autres remplissent, disent-ils, de vif argent les trous par où elles sortent ; afin que son poids les oblige à prendre un autre cours. Ces expédiens étant fort douteux, il vaut beaucoup mieux prendre le parti de faire un puits au-delà de la tranchée, & d'y conduire les eaux par des rigoles de bois ou de brique couvertes de pierres plates, & les élever ensuite avec des machines : par ce moyen on pourra travailler à sec. Néanmoins pour empêcher que les sources ne nuisent dans la suite aux fondemens, il est bon de pratiquer dans la maçonnerie des especes de petits aqueducs, qui leur donnent un libre cours.

Des fondemens sur un bon terrein. Lorsque l'on veut fonder sur un terrein solide, il ne se trouve pas alors beaucoup de difficultés à surmonter ; on commence d'abord par préparer le terrein, comme nous l'avons vû précédemment, en faisant des tranchées de la profondeur & de la largeur que l'on veut faire les fondations. On passe ensuite dessus une assise de gros libages, ou quartiers de pierres plates à bain de mortier ; quoique beaucoup de gens les posent à sec, ne garnissant de mortier que leurs joints. Sur cette premiere assise, on en éleve d'autres en liaison à carreau & boutisse alternativement. Le milieu du mur se remplit de moilon mêlé de mortier : lorsque ce moilon est brut, on en garnit les interstices avec d'autres plus petits que l'on enfonce bien avant dans les joints, & avec lesquels on arrose les lits. On continue de même pour les autres assises, observant de conduire l'ouvrage toûjours de niveau dans toute sa longueur ; & des retraites ; on talude en diminuant jusqu'à l'épaisseur du mur au rez-de-chaussée.

Quoique le bon terrein se trouve le plus souvent dans les lieux élevés, il arrive cependant qu'il s'en trouve d'excellens dans les lieux aquatiques & profonds, & sur lesquels on peut fonder solidement, & avec confiance ; tels que ceux de gravier, de marne, de glaise, & quelquefois même sur le sable bouillant, en s'y conduisant cependant avec beaucoup de prudence & d'adresse.

Des fondemens sur le roc. Quoique les fondemens sur le roc paroissent les plus faciles à faire par la solidité du fonds, il n'en faut pas pour cela prendre moins de précautions. C'est, dit Vitruve, de tous les fondemens les plus solides, parce qu'ils sont déjà fondés par le roc même. Ceux qui se font sur le tuf & la seareute (p), ne le sont pas moins, dit Palladio, parce que ces terreins sont naturellement fondés eux-mêmes.

Avant que de commencer à fonder sur le roc A, fig. 34. & 35. il faut avec le secours de la sonde, fig. 155. s'assurer de la solidité ; & s'il ne se trouvoit dessous aucune cavité, qui par le peu d'épaisseur qu'elle laisseroit au roc, ne permettroit pas d'élever dessus un poids considérable de maçonnerie, alors il faudroit placer dans ces cavités des piliers de distances à autres, & bander des arcs pour soutenir le fardeau que l'on veut élever, & par-là éviter ce qui est arrivé en bâtissant le Val-de-Grace, où, lorsqu'on eut trouvé le roc, on crut y asseoir solidement les fondations ; mais le poids fit fléchir le ciel d'une carriere qui anciennement avoit été fouillée dans cet endroit ; desorte que l'on fut obligé de percer ce roc, & d'établir par-dessous oeuvre dans la carriere des piliers pour soutenir l'édifice.

Il est arrivé une chose à-peu-près semblable à Abbeville, lorsque l'on eut élevé les fondemens de la manufacture de Vanrobais. Ce fait est rapporté par M. Briseux, dans son traité des maisons de campagne, & par M. Blondel, dans son Architecture françoise. Ce bâtiment étant fondé dans sa totalité, il s'enfonça également d'environ six piés en terre : ce fait parut surprenant, & donna occasion de chercher le sujet d'un événement si subit & si général. L'on découvrit enfin, que le même jour on avoit achevé de percer un puits aux environs, & que cette ouverture ayant donné de l'air aux sources, avoit donné lieu au bâtiment de s'affaisser. Alors on se détermina à le combler ; ce que l'on ne put faire malgré la quantité de matériaux que l'on y jetta ; de maniere que l'on fut obligé d'y enfoncer un rouet de charpente de la largeur du puits, & qui n'étoit point percé à jour. Lorsqu'il fut descendu jusqu'au fond, on jetta dessus de nouveaux matériaux jusqu'à ce qu'il fût comblé : mais en le remplissant, on s'apperçut qu'il y en étoit entré une bien plus grande quantité qu'il ne sembloit pouvoir en contenir. Cependant lorsque cette opération fut finie, on continua le bâtiment avec succès, & il subsiste encore aujourd'hui.

Jean-Baptiste Alberti, & Philibert de Lorme, rapportent qu'ils se sont trouvés en pareil cas dans d'autres circonstances.

Lorsque l'on sera assuré de la solidité du roc A, fig. 34 & que l'on voudra bâtir dessus, il faudra y pratiquer des assises C, par ressauts en montant ou descendant, selon la forme du roc, leur donnant le plus d'assiette qu'il est possible. Si le roc est trop uni, & qu'il soit à craindre que le mortier ne puisse pas s'agraffer, & faire bonne liaison, on aura soin d'en piquer les lits avec le têtu, fig. 87. ainsi que celui des pierres qu'on posera dessus ; afin que cet agent entrant en plus grande quantité dans ces cavités, puisse consolider cette nouvelle construction.

Lorsque l'on y adossera de la maçonnerie B, fig. 35. on pourra réduire les murs à une moindre épaisseur, en pratiquant toûjours des arrachemens piqués dans leurs lits, pour recevoir les harpes C des pierres.

Lorsque la surface du roc est très-inégale, on peut s'éviter la peine de le tailler, en employant toutes les menues pierres qui embarrassent l'attelier, & qui avec le mortier remplissent très-bien les inégalités du roc. Cette construction étoit très-estimée des anciens, & souvent préférée dans la plûpart des bâtimens. M. Belidor en fait beaucoup de cas, & prétend que lorsqu'elle s'est une fois endurcie, elle forme une masse plus solide & plus dure que le marbre ; & que par conséquent elle ne peut jamais s'affaisser, malgré les poids inégaux dont elle peut être chargée, ou les parties de terreins plus ou moins solides sur lesquels elle est posée.

Ces sortes de fondemens sont appellés pierrées, & se font de cette maniere.

Après avoir creusé le roc A, fig. 36. d'environ sept à huit pouces, on borde les alignemens des deux côtés B & C, de l'épaisseur des fondemens, avec des cloisons de charpente, ensorte qu'elles composent des coffres dont les bords supérieurs B & C, doivent être posés le plus horisontalement qu'il est possible ; les bords inférieurs D, suivant les inégalités du roc. On amasse ensuite une grande quantité de menues pierres, en y mêlant si l'on veut les décombres du roc, lorsqu'ils sont de bonne qualité, que l'on corroie avec du mortier, & dont on fait plusieurs tas. Le lendemain ou le surlendemain au plus, les uns le posent immédiatement sur le roc, & en remplissent les coffres sans interruption dans toute leur étendue, tandis que les autres le battent également par-tout avec la damoiselle, fig. 147. à mesure que la maçonnerie s'éleve ; mais sur-tout dans le commencement, afin que le mortier & les pierres s'insinuent plus facilement dans les sinuosités du roc. Lorsqu'elle est suffisamment seche, & qu'elle a déja une certaine solidité, on détache les cloisons pour s'en servir ailleurs. Cependant lorsque l'on est obligé de faire des ressauts en montant ou en descendant, on soutient la maçonnerie par les côtés avec d'autres cloisons E ; & de cette maniere, on surmonte le roc jusqu'à environ trois ou quatre piés de hauteur, selon le besoin ; ensuite on pose d'autres fondemens à assises égales, sur lesquels on éleve des murs à l'ordinaire.

Lorsque le roc est fort escarpé A, fig. 37. & que l'on veut éviter les remblais derriere les fondemens B, on se contente quelquefois d'établir une seule cloison sur le devant C, pour soutenir la maçonnerie D, & on remplit ensuite cet intervalle de pierrée comme auparavant.

La hauteur des fondemens étant établie, & arasée convenablement dans toute l'étendue que l'on a embrassée ; on continue la même chose en prolongeant, observant toûjours de faire obliques les extrêmités de la maçonnerie déja faite, jetter de l'eau dessus, & bien battre la nouvelle, afin de les mieux lier ensemble. Une pareille maçonnerie faite avec de bonne chaux, dit M. Bélidor, est la plus excellente & la plus commode que l'on puisse faire.

Lorsque l'on est dans un pays où la pierre dure est rare, on peut, ajoûte le même auteur, faire les soubassemens des gros murs de cette maniere, avec de bonne chaux s'il est possible, qui, à la vérité renchérit l'ouvrage par la quantité qu'il en faut ; mais l'économie, dit-il encore, ne doit pas avoir lieu lorsqu'il s'agit d'un ouvrage de quelque importance. Cependant, tout bien considéré, cette maçonnerie coute moins qu'en pierre de taille ; ses paremens ne sont pas agréables à la vûe à cause de leurs inégalités ; mais il est facile d'y remédier, comme nous allons le voir.

Avant que de construire on fait de deux especes de mortier ; l'un mêlé de gravier, & l'autre, comme nous l'avons dit, de menues pierres. Si on se trouvoit dans un pays où il y eût de deux especes de

(p) La seareute est une espece de pierre très-suffisante pour supporter les grands bâtimens, tant dans l'eau que dehors.

chaux, la meilleure serviroit pour celui de gravier, & l'autre pour celui des menues pierres. On commence par jetter un lit de mortier fin dans le fond du coffre, s'agraffant mieux que l'autre sur le roc ; ensuite d'une quantité d'ouvriers employée à cela, les uns jettent le mortier fin de part & d'autre sur les bords intérieurs du coffre qui soutiennent les paremens ; d'autres remplissent le milieu de pierrée, tandis que d'autres encore le battent. Si cette opération est faite avec soin, le mortier fin se liant avec celui du milieu, formera un parement uni qui, en se durcissant, deviendra avec le tems plus dur que la pierre, & fera le même effet : on pourra même quelque tems après, si on juge à propos, y figurer des joints.

Il est cependant beaucoup mieux, disent quelques-uns, d'employer la pierre, ou le libage, s'il est possible, sur-tout pour les murs de face, de refend ou de pignons ; & faire, si l'on veut, les remplissages en moilon à bain de mortier, lorsque le roc est d'inégale hauteur dans toute l'étendue du bâtiment.

On peut encore par économie, ou autrement, lorsque les fondations ont beaucoup de hauteur, pratiquer des arcades B, fig. 28, dont une retombée pose quelquefois d'un côté sur le roc A, & de l'autre sur un pié droit ou massif C, posé sur un bon terrein battu & affermi, ou sur lequel on a placé des plates formes. Mais alors il faut que ces pierres qui composent ce massif, soient posées sans mortier, & que leurs surfaces ayent été frottées les unes sur les autres avec l'eau & le grais, jusqu'à ce qu'elles se touchent dans toutes leurs parties ; & cela jusqu'à la hauteur D du roc ; & si on emploie le mortier pour les joindre ensemble, il faut lui donner le tems nécessaire pour sécher ; afin que d'un côté ce massif ne soit pas sujet à tasser, tandis que du côté du roc il ne tassera pas. Il ne faut pas cependant négliger de remplir de mortier les joints que forment les extrémités des pierres ensemble, & avec le roc, parce qu'ils ne sont pas sujets au tassement, & que c'est la seule liaison qui puisse les entretenir.

Des fondemens sur la glaise. Quoique la glaise ait l'avantage de retenir les sources au-dessus & au-dessous d'elle, de sorte qu'on n'en est point incommodé pendant la bâtisse, cependant elle est sujette à de très-grands inconvéniens. Il faut éviter, autant qu'il est possible, de fonder dessus, & prendre le parti de l'enlever, à moins que son banc ne se trouvât d'une épaisseur si considérable, qu'il ne fût pas possible de l'enlever sans beaucoup de dépense ; & qu'il ne se trouvât dessous un terrein encore plus mauvais, qui obligeroit d'employer des pieux d'une longueur trop considérable pour atteindre le bon fonds ; alors il faut tourmenter la glaise le moins qu'il est possible, raison pour laquelle on ne peut se servir de pilotis ; (q) l'expérience ayant appris qu'en enfonçant un pilot, fig. 43, à une des extrêmités de la fondation, où l'on se croyoit assuré d'avoir trouvé de bon fonds, on s'appercevoit qu'en en enfonçant un autre à l'autre extrêmité, le premier s'élançoit en l'air avec violence. La glaise étant très-visqueuse, & n'ayant pas la force d'agraffer les parties du pilot, le défichoit à mesure qu'on l'enfonçoit ; ce qui fait qu'on prend le parti de creuser le moins qu'il est possible, & de niveau dans l'épaisseur de la glaise, on y pose ensuite un grillage de charpente A, fig. 39, d'un pié ou deux plus large que les fondemens, pour lui donner plus d'empatement, assemblé avec des longrines B, & des traversines C, de neuf ou dix pouces de grosseur, qui se croisent, & qui laissent des intervalles ou cellules que l'on remplit ensuite de brique, de moilon ou de cailloux à bain de mortier, sur lequel on pose des madriers, bien attachés dessus avec des chevilles de fer à têtes perdues ; ensuite on éleve la maçonnerie à assises égales dans toute l'étendue du bâtiment, afin que le terrein s'affaisse également partout.

Lorsqu'il s'agit d'un bâtiment de peu d'importance, on se contente quelquefois de poser les premieres assises sur un terrein ferme, & lié par des racines & des herbes qui en occupent la totalité, & qui se trouvent ordinairement de trois ou quatre piés d'épaisseur posés sur la glaise.

Des fondemens sur le sable. Le sable se divise en deux especes ; l'une qu'on appelle sable ferme, est sans difficulté le meilleur, & celui sur lequel on peut fonder solidement & avec facilité ; l'autre qu'on appelle sable bouillant, est celui sur lequel on ne peut fonder sans prendre les précautions suivantes.

On commence d'abord par tracer les alignemens sur le terrein, amasser près de l'endroit où l'on veut bâtir, les matériaux nécessaires à la construction, & ne fouiller de terre que pour ce que l'on peut faire de maçonnerie pendant un jour ; poser ensuite sur le fond, le plus diligemment qu'il est possible, une assise de gros libages, ou de pierres plates, sur laquelle on en pose une autre en liaison, & à joint recouvert avec de bon mortier ; sur cette derniere on en pose une troisieme de la même maniere, & ainsi de suite, le plus promtement que l'on peut, afin d'empêcher les sources d'inonder le travail, comme cela arrive ordinairement. Si l'on voyoit quelquefois les premieres assises flotter, & paroître ne pas prendre une bonne consistance, il ne faudroit pas s'épouvanter, ni craindre pour la solidité de la maçonnerie, mais au contraire continuer sans s'inquiéter de ce qui arrivera ; & quelque tems après on s'appercevra que la maçonnerie s'affermira comme si elle avoit été placée sur un terrein bien solide. On peut ensuite élever les murs, sans craindre jamais que les fondemens s'affaissent davantage. Il faut sur-tout faire attention de ne pas creuser autour de la maçonnerie, de peur de donner de l'air à quelques sources, & d'y attirer l'eau, qui pourroit faire beaucoup de tort aux fondemens. Cette maniere de fonder est d'un grand usage en Flandre, principalement pour les fortifications.

Il se trouve à Bethune, à Arras, & en quelques autres endroits aux environs, un terrein tourbeux, qu'il est nécessaire de connoître pour y fonder solidement. Dès que l'on creuse un peu dans ce terrein, il en sort une quantité d'eau si prodigieuse, qu'il est impossible d'y fonder sans qu'il en coute beaucoup pour les épuisemens. Après avoir employé une infinité de moyens, on a enfin trouvé que le plus court & le meilleur étoit de creuser le moins qu'il est possible, & de poser hardiment les fondations, employant les meilleurs matériaux que l'on peut trouver. Cette maçonnerie ainsi faite, s'affermit de plus en plus, sans être sujette à aucun danger. Lorsque l'on se trouve dans de semblables terreins que l'on ne connoît pas, il faut les sonder un peu éloignés de l'endroit où l'on veut bâtir, afin que si l'on venoit à sonder trop avant, & qu'il en sortit une source d'eau, elle ne pût incommoder pendant les ouvrages. Si quelquefois on employe la maçonnerie de pierrée, dit M. Belidor, ce devroit être principalement dans ce cas ; car étant d'une promte exécution, & toutes ses parties faisant une bonne liaison, sur-tout lorsqu'elle est faite avec de la pozzolane, de la cendrée de Tournay, ou de la terrasse de Hollande, elle fait un massif, ou une espece de banc, qui ayant reçu deux piés ou deux piés & demi d'épaisseur, est si solide, que l'on peut fonder dessus avec confiance. Cependant, lorsque l'on est obligé d'en faire usage, il faut donner plus d'empatement à la fondation, afin que comprenant plus de

(q) Pilotis est un assemblage de pilots fichés près-à-près dans la terre.

terrein, elle en ait aussi plus de solidité.

On peut encore fonder d'une maniere différente de ces dernieres, & qu'on appelle par coffre, fig. 40 : on l'emploie dans les terreins peu solides, & où il est nécessaire de se garantir des éboulemens & des sources. On commence d'abord par faire une tranchée A, d'environ quatre ou cinq piés de long, & qui ait de largeur l'épaisseur des murs. On applique sur le bord des terres, pour les soutenir, des madriers B, d'environ deux pouces d'épaisseur, soutenus à leur tour de distance en distance par des pieces de bois C en travers, qui servent d'étrésillons. Ces coffres étant faits, on les remplit de bonne maçonnerie, & on ôte les étrésillons C, à mesure que les madriers B se trouvent appuyés par la maçonnerie ; ensuite on en fait d'autres semblables à côté, dont l'abondance plus ou moins grande des sources, doit déterminer les dimensions, pour n'en être pas incommodé. Cependant s'il arrivoit, comme cela se peut, que les sources eussent assez de force pour pousser sans qu'on pût les en empêcher, malgré toutes les précautions que l'on auroit pu prendre, il faut selon quelques-uns, avoir recours à de la chaux vive, & sortant du four, que l'on jette promtement dessus, avec du moilon ou libage, mêlé ensuite de mortier, & par ce moyen on bouche la source, & on l'oblige de prendre un autre cours, sans quoi on se trouveroit inondé de toutes parts, & on ne pourroit alors fonder sans épuisement. Lorsque l'on a fait trois ou quatre coffres, & que la maçonnerie des premiers est un peu ferme, on peut ôter les madriers qui servoient à la soutenir, pour s'en servir ailleurs ; mais si on ne pouvoit les retirer sans donner jour à quelques sources, il seroit mieux alors de les abandonner.

Lorsque l'on veut fonder dans l'eau, & qu'on ne peut faire des épuisemens, comme dans de grands lacs, bras de mer, &c. si c'est dans le fond de la mer, on profite du tems que la marée est basse, pour unir le terrein, planter les repaires, & faire les alignemens nécessaires. On doit comprendre pour cela non-seulement le terrein de la grandeur du bâtiment, mais encore beaucoup au-delà, afin qu'il y ait autour des murailles, une berme assez grande pour en assurer davantage le pié ; on emplit ensuite une certaine quantité de bateaux, des matériaux nécessaires, & ayant choisi le tems le plus commode, on commence par jetter un lit de cailloux, de pierres, ou de moilons, tels qu'ils sortent de la carriere, sur lesquels on fait un autre lit de chaux, mêlé de pozzolane, de cendrée de Tournay, ou de terrasse de Hollande. Il faut avoir soin de placer les plus grosses pierres sur les bords, & leur donner un talut de deux fois leur hauteur ; ensuite on fait un second lit de moilon ou de cailloux que l'on couvre encore de chaux & de pozzolane comme auparavant, & alternativement un lit de l'un & un lit de l'autre. Par la propriété de ces différentes poudres, il se forme aussi-tôt un mastic, qui rend cette maçonnerie indissoluble, & aussi solide que si elle avoit été faite avec beaucoup de précaution ; car quoique la grandeur des eaux & les crues de la mer empêchent qu'on ne puisse travailler de suite, cependant on peut continuer par reprises, sans que cela fasse aucun tort aux ouvrages. Lorsque l'on aura élevé cette maçonnerie au-dessus des eaux, ou au rez-de-chaussée, on peut la laisser pendant quelques années à l'épreuve des inconvéniens de la mer, en la chargeant de tous les matériaux nécessaires à la construction de l'édifice, afin qu'en lui donnant tout le poids qu'elle pourra jamais porter, elle s'affaisse également & suffisamment par-tout. Lorsqu'au bout d'un tems on s'apperçoit qu'il n'est arrivé aucun accident considérable à ce massif, on peut placer un grillage de charpente, comme nous l'avons déjà vu fig. 39, & bâtir ensuite dessus avec solidité, sans craindre de faire une mauvaise construction. Il seroit encore mieux, si l'on pouvoit, de battre des pilots autour de la maçonnerie, & former un bon empatement, qui garantiroit le pié des dégradations qui pourroient arriver dans la suite.

On peut encore fonder dans l'eau d'une autre maniere (fig. 41.) en se servant de caissons A, qui ne sont autre chose qu'un assemblage de charpente & madriers bien calfatés, dans l'intérieur desquels l'eau ne sauroit entrer, & dont la hauteur est proportionnée à la profondeur de l'eau où ils doivent être posés, en observant de les faire un peu plus hauts, afin que les ouvriers ne soient point incommodés des eaux. On commence par les placer & les arranger d'alignement dans l'endroit où l'on veut fonder ; on les attache avec des cables qui passent dans des anneaux de fer attachés dessus ; quand ils sont ainsi préparés on les remplit de bonne maçonnerie. A mesure que les ouvrages avancent, leur propre poids les fait enfoncer jusqu'au fond de l'eau ; & lorsque la profondeur est considérable, on augmente leur hauteur avec des hausses, à mesure qu'elles approchent du fond : cette maniere est très-en usage, d'une grande utilité, & très-solide.

Des fondemens sur pilotis. Il arrive quelquefois qu'un terrein ne se trouvant pas assez bon pour fonder solidement, & que voulant creuser davantage, on le trouve au contraire encore plus mauvais : alors il est mieux de creuser le moins que l'on pourra, & poser dessus un grillage de charpente A, fig. 42, assemblé comme nous l'avons vu précédemment, sur lequel on pose quelquefois aussi un plancher de madriers, mais ce plancher B ne paroissant pas toujours nécessaire, on se contente quelquefois d'élever la maçonnerie sur ce grillage, observant d'en faire les paremens en pierre jusqu'au rez-de-chaussée, & plus haut, si l'ouvrage étoit de quelque importance. Il est bon de faire regner autour des fondations sur le bord des grillages des heurtoirs C ou especes de pilots, enfoncés dans la terre au refus du mouton (fig. 153.) pour empêcher le pié de la fondation de glisser, principalement lorsqu'il est posé sur un plancher de madriers ; & par-là prévenir ce qui est arrivé un jour à Bergue-Saint-Vinox, où le terrein s'étant trouvé très-mauvais, une partie considérable du revêtement de la face d'une demi-lune s'est détachée & a glissé tout d'une piece jusque dans le milieu du fossé.

Mais lorsqu'il s'agit de donner encore plus de solidité au terrein, on enfonce diagonalement dans chacun des intervalles du grillage, un ou deux pilots D de remplage ou de compression sur toute l'étendue des fondations ; & sur les bords du grillage, des pilots de cordage ou de garde E près-à-près, le long desquels on pose des palplanches pour empêcher le courant des eaux, s'il s'en trouvoit, de dégrader la maçonnerie. Palladio recommande expressément, lorsque l'on enfonce des pilots, de les frapper à petits coups redoublés, parce que, dit-il, en les chassant avec violence, ils pourroient ébranler le fond. On acheve ensuite de remplir de charbon, comme dit Vitruve, ou, ce qui vaut encore mieux, de cailloux ou de moilons à bain de mortier, les vuides que la tête des pilots a laissés : on arase bien le tout, & on éleve dessus les fondemens.

Pour connoître la longueur des pilots, que Vitruve conseille de faire en bois d'aune, d'olivier ou de chêne, & que Palladio recommande sur-tout de faire en chêne, il faut observer, avant que de piloter, jusqu'à quelle profondeur le terrein fait une assez grande résistance, & s'oppose fortement à la pointe d'un pilot que l'on enfonce exprès. Ainsi sachant de combien il s'est enfoncé, on pourra déterminer la longueur des autres en les faisant un peu plus longs, se pouvant rencontrer des endroits où le terrein résiste moins & ne les empêche point d'entrer plus avant. Palladio conseille de leur donner de longueur la huitieme partie de la hauteur des murs qui doivent être élevés dessus ; lorsque la longueur est déterminée, on en peut proportionner la grosseur en leur donnant, suivant le même auteur, environ la douzieme partie de leur longueur, lorsqu'ils ne passent pas douze piés, mais seulement douze ou quatorze lorsqu'ils vont jusqu'à dix-huit ou vingt piés ; & cela pour éviter une dépense inutile de pieces de bois d'un gros calibre.

Comme ces pilots ont ordinairement une de leurs extrêmités faite en pointe de diamant, dont la longueur doit être depuis une fois & demie de leur diametre jusqu'à deux fois, il faut avoir soin de ne pas leur donner plus ni moins ; car lorsqu'elles ont plus, elles deviennent trop foibles & s'émoussent lorsqu'elles trouvent des parties dures ; & lorsqu'elles sont trop courtes, il est très-difficile de les faire entrer. Quand le terrein dans lequel on les enfonce ne résiste pas beaucoup, on se contente seulement, selon Palladio, de brûler la pointe pour la durcir, & quelquefois aussi la tête, afin que les coups du mouton ne l'éclatent point ; mais s'il se trouve dans le terrein des pierres, cailloux ou autres choses qui résistent & qui en émoussent la pointe, on la garnit alors d'un sabot ou lardoir A, fig. 43, espece d'armature de fer (fig. 44.) faisant la pointe, retenue & attachée au pilot par trois ou quatre branches. L'on peut encore en armer la tête B d'une virole de fer qu'on appelle frette, pour l'empêcher de s'éclater, & l'on proportionne la distance des pilots à la quantité que l'on croit avoir besoin pour rendre les fondemens solides. Mais il ne faut pas les approcher l'un de l'autre, ajoute encore Palladio, de plus d'un diametre, afin qu'il puisse rester assez de terre pour les entretenir.

Lorsque l'on veut placer des pilots de bordage ou de garde A, fig. 45, entrelacés de palplanches B le long des fondemens, on fait à chacun d'eux, après les avoir équarris, deux rainures C opposées l'une à l'autre de deux pouces de profondeur sur toute leur longueur, pour y enfoncer entre deux des palplanches B qui s'y introduisent à coulisse, & dont l'épaisseur differe selon la longueur : par exemple, si elles ont six piés, elles doivent avoir trois pouces d'épaisseur ; si elles en ont douze, qui est la plus grande longueur qu'elles puissent avoir, on leur donne quatre pouces d'épaisseur, & cette épaisseur doit déterminer la largeur des rainures C sur les pilots, en observant de leur donner jusqu'aux environs d'un pouce de jeu, afin qu'elles y puissent entrer plus facilement.

Pour joindre les palplanches avec les pilots, on enfonce d'abord deux pilots perpendiculairement dans la terre, distant l'un de l'autre de la largeur des palplanches, qui est ordinairement de douze à quinze pouces, en les plaçant de maniere que deux rainures se trouvent l'une vis-à-vis de l'autre. Après cela on enfonce au refus du mouton une palplanche entre les deux, & on la fait entrer à force entre les deux rainures ; ensuite on pose à la même distance un pilot, & on enfonce comme auparavant une autre palplanche, & on continue ainsi de suite à battre alternativement un pilot & une palplanche. Si le terrein résistoit à leur pointe, on pourroit les armer comme les pilots, d'un sabot de fer par un bout, & d'une frette par l'autre.

On peut encore fonder sur pilotis, en commençant d'abord par enfoncer le long des fondemens, au refus du mouton, des rangées de pilots (fig. 46.) éloignés les uns des autres d'environ un pié ou deux, plus ou moins, disposés en échiquier ; en observant toujours de placer les plus forts & les plus longs dans les angles, ayant beaucoup plus besoin de solidité qu'ailleurs pour retenir la maçonnerie : ensuite on récépera tous les pilots au même niveau, sur lesquels on posera un grillage de charpente A, comme ci-devant, de maniere qu'il se trouve un pilot sous chaque croisée, pour l'arrêter dessus avec une cheville à tête perdue (fig. 47.), après quoi on pourra enfoncer des pilots de remplage & élever ensuite les fondemens à l'ordinaire : cette maniere est très-bonne & très-solide.

Quoiqu'il arrive très-souvent que l'on emploie les pilots pour affermir un mauvais terrein, cependant il se trouve des circonstances où on ne peut les employer, sans courir un risque évident. Si l'on fondoit, par exemple, dans un terrein aquatique, sur un sable mouvant, &c. alors les pilots seroient nonseulement très-nuisibles, mais encore éventeroient les sources, & fourniroient une quantité prodigieuse d'eau qui rendroit alors le terrein beaucoup plus mauvais qu'auparavant : d'ailleurs on voit tous les jours que ces pilots ayant été enfoncés au refus du mouton avec autant de difficulté que dans un bon terrein, sortent de terre quelques heures après, ou le lendemain, l'eau des sources les ayant repoussés, en faisant effort pour sortir ; de maniere que l'on a renoncé à les employer à cet usage.

Si l'on entreprenoit de rapporter toutes les manieres de fonder, toutes les différentes qualités de terreins, & toutes les différentes circonstances où l'on se trouve, on ne finiroit jamais. Ce que l'on vient de voir est presque suffisant pour que l'on puisse de soi-même, avec un peu d'intelligence & de pratique, faire un choix judicieux des différens moyens dont on peut se servir, & suppléer aux inconvéniens qui surviennent ordinairement dans le cours des ouvrages.

Des outils dont se servent les carriers pour tirer la pierre des carrieres. La fig. 48 est une pince de fer quarré, arrondi par un bout A, & aminci par l'autre B, d'environ six à sept piés de long, sur deux pouces & demi de grosseur, servant de levier.

La fig. 49 est une semblable pince, mais de deux pouces de grosseur sur quatre à cinq piés de long, employée aux mêmes usages.

La fig. 50 est un rouleau qui se place dessous les pierres ou toute espece de fardeau, pour les transporter, & que l'on fait rouler avec des leviers, fig. 158 & 159, dont les bouts A entrent dans les trous B du rouleau, fig. 50, ne pouvant rouler d'eux-mêmes, à cause du grand fardeau qui pese dessus.

La fig. 51 est aussi un rouleau de bois, mais sans trous, & qui pouvant rouler seul en poussant le fardeau, n'a pas besoin d'être tourné avec des leviers, comme le précédent.

Les fig. 52 & 53 sont des instrumens de fer, appellés esses, qui ont depuis dix jusqu'à treize & quatorze pouces de long, sur quinze à vingt lignes de grosseur, ayant par chaque bout une pointe camuse aciérée ; le manche a depuis quatre jusqu'à huit piés de long. Ces esses servent à souchever entre les lits des pierres pour les dégrader.

La fig. 54 est la même esse vûe du côté de l'oeil.

Les fig. 55 & 57 sont des masses de fer quarrées, appellées mails, qui ont depuis trois jusqu'à quatre pouces & demi de grosseur, sur neuf à quatorze pouces de long, avec un manche d'environ deux piés à deux piés & demi de longueur, fort menu & élastique, pour donner plus de coup à la masse. Ils servent à enfoncer les coins, fig. 62 & 63, dans les filieres (r) des pierres, ou les entailles que l'on y a

(r) Des filieres sont des espèces de joints qui se trouvent naturellement entre les pierres dans les carrieres.

faites avec le marteau, fig. 61, pour le rompre.

Les fig. 56 & 58 sont les mêmes mails vûs du côté de l'oeil.

La fig. 59 est un instrument appellé tire-terre, fait à-peu-près comme une pioche, dont le manche differe, comme celui des esses, fig. 52 & 53. Il sert à tirer la terre que l'on a souchevée avec ces mêmes esses entre les lits des pierres ; ce qui lui a donné le nom.

La fig. 60 est le même tire-terre vû du côté de l'oeil.

Les fig. 62 & 63 sont deux coins de fer, depuis vingt lignes jusqu'à trois pouces de grosseur, & depuis neuf pouces jusqu'à un pié de long, amincis par un bout pour placer dans des filieres ou entailles faites dans les pierres pour les séparer.

La fig. 64 est un cric composé d'une barre de fer plat, enfermé dans l'intérieur d'un morceau de bois, ayant des dents sur sa longueur, & mû en montant & en descendant, par un pignon arrêté à demeure sur la manivelle A ; ce qui fait qu'en tournant cette manivelle, & qu'en posant le croc B du cric sous un fardeau, on peut l'élever à la hauteur que l'on juge à propos.

La fig. 65 est une espece de plateau appellé baquet, suspendu sur des cordages A, & ensuite à l'esse B, qui répond au treuil du singe, fig. 26, qui sert à monter les moilons que l'on arrange dessus.

Des outils dont se servent les maçons & tailleurs de pierre dans les bâtimens. La fig. 66 est une regle de bois plate, de six piés de long, qui sert aux maçons pour tirer des lignes sur des planchers, murs, &c. Il s'en trouve de cette espece jusqu'à douze piés de long.

La fig. 67 est aussi une regle de bois de six piés de long, mais quarrée, qui se place dans les embrasures (s) des portes & croisées, pour en former la feuilleure.

La fig. 68 est une regle de bois de quatre piés de long, quarrée comme la derniere, & servant aux mêmes usages. Ces trois especes de regles se posent souvent & indifféremment à des surfaces sur lesquelles on pose les deux piés A du niveau, fig. 75, afin d'embrasser un plus long espace, & par-là prendre un niveau plus juste.

La fig. 69 est une équerre de fer mince, depuis dix-huit pouces jusqu'à trois piés de longueur chaque branche, à l'usage des tailleurs de pierre.

La fig. 70 est un instrument de bois appellé fausse-équerre, sauterelle ou beuveau droit, fait pour prendre des ouvertures d'angle.

La fig. 71 est un instrument aussi de bois, appellé beuveau concave, fait pour prendre des angles mixtes.

La fig. 72 est encore un instrument appellé beuveau convexe, fait aussi pour prendre des angles mixtes. Ces trois instrumens se font depuis un pié jusqu'à deux piés de longueur chaque branche, & la longueur à proportion. Ils peuvent s'ouvrir & se fermer tout-à-fait par le moyen des charnieres A & des doubles branches B.

La fig. 73 est une fausse-équerre ou grand compas, qui sert à prendre des ouvertures d'angles & des espaces, & que les appareilleurs portent souvent avec eux pour appareiller les pierres.

La fig. 74 est un petit compas à l'usage des tailleurs de pierre.

La fig. 75 est un instrument appellé niveau, qui avec le secours d'une grande regle, pour opérer plus juste, sert à poser les pierres de niveau, à mesure que les murs s'élevent.

La fig. 76 est aussi un niveau, mais d'une autre espece.

La fig. 77 est une regle d'appareilleur, ordinairement de quatre piés de long, sur laquelle les piés & les pouces sont marqués, & que les appareilleurs portent toujours avec eux dans les bâtimens.

La fig. 78 est un coin de fer d'environ deux ou trois pouces de grosseur, & depuis huit jusqu'à douze pouces de long, pour fendre les pierres, & les débiter.

La fig. 79 est une masse de fer appellée grosse masse, d'environ deux à trois pouces de grosseur, sur dix à quatorze pouces de long, & qui avec le secours du coin, comme nous l'avons vû ci-devant, sert à fendre & débiter les pierres.

La fig. 80 est le même mail vû du côté de l'oeil.

La fig. 81 est une autre masse de fer plus petite que la précédente, appellée petite masse, d'environ dixhuit lignes ou deux pouces de grosseur, sur six à huit pouces de long, qui avec la pointe ou poinçon, fig. 110, sert à faire des trous dans la pierre.

La fig. 82 est la même masse vûe du côté de l'oeil.

La fig. 83 & 85 sont des marteaux appellés têtus, à l'usage des tailleurs de pierre, lorsqu'ils ont des masses de pierre à rompre. Ces especes de marteaux ont depuis deux jusqu'à trois pouces de gros, & depuis neuf pouces jusqu'à un pié de long, & les deux bouts en sont creusés en forme d'un V.

La fig. 84 & 86 sont les mêmes têtus vûs du côté de l'oeil.

La fig. 87 est aussi un têtu, mais plus petit & plus long, & dont un côté est fait en pointe, à l'usage des maçons pour démolir.

La fig. 88 est le même vu du côté de l'oeil.

La fig. 89 est un marteau à deux pointes, dont se servent les tailleurs de pierre pour dégrossir les pierres dures, les piquer & les rustiquer.

La fig. 90 est le même marteau vu du côté de l'oeil.

La fig. 91 est un marteau à pointe du côté A, servant aux mêmes usages que le précédent, & de l'autre B, aminci en forme de coin, avec un tranchant taillé de dents qu'on appelle bretelures ; ce côté sert pour brételer les pierres dures ou tendres lorsqu'elles ont été dégrossies avec la pointe A du même marteau, ou celle A du marteau fig. 95.

La fig. 92 est le même vu du côté de l'oeil.

La fig. 93 est un marteau dont le côté brételé B sert aux mêmes usages que le précédent, & l'autre côté appellé hache, sert pour hacher les pierres & les finir lorsqu'elles ont été brételées. Ce côté A est fait comme le côté B, excepté qu'il n'y a point de brételures.

La fig. 94 est le même vu du côté de l'oeil.

La fig. 95 est un marteau dont le côté B sans brételure est appellé hache, & l'autre aussi appellé hache, mais plus petite, est fait pour dégrossir les pierres tendres.

La fig. 96 est le même vu du côté de l'oeil.

La fig. 97 est un marteau dont les deux côtés sont faits pour tailler & dégrossir la pierre tendre.

La fig. 98 est le même vu du côté de l'oeil.

La fig. 99 est un ciseau large, mince & aciéré par un bout, qui avec le secours du maillet, fig. 111, sert à tailler les pierres & à les équarrir.

La fig. 100 est un marteau à l'usage des maçons, dont un côté est quarré & l'autre est fait en hache, pour démolir les cloisons ou murs faits en plâtre.

La fig. 101 est le même vu du côté de l'oeil.

La fig. 102 est un marteau à deux pointes aussi à l'usage des maçons, pour démolir toutes especes de murs en plâtre, moilon ou pierre.

La fig. 103 est le même vu du côté de l'oeil.

(s) Une embrasure est l'intervalle d'une porte ou d'une croisée, entre la superficie extérieure du mur & la superficie intérieure.

La fig. 104 est un marteau quarré d'un côté & à pointe de l'autre, ainsi que le précédent, aussi à l'usage des maçons pour démolir.

La fig. 105 est le même vu du côté de l'oeil.

La fig. 106 est un marteau plus petit que les autres ; & appellé pour cela hachette, à cause de la petite hache A qu'il a d'un côté ; l'autre B est quarré.

La fig. 107 est le même vu du côté de l'oeil.

La fig. 108 est un marteau appellé décintroir ; les deux côtés sont faits en hache, mais l'une est tournée d'un sens & l'autre de l'autre. Il sert aussi aux maçons pour démolir les murs & cloisons en plâtre.

La fig. 109 est le même décintroir vu du côté de l'oeil.

La fig. 110 est un poinçon qui, avec la masse fig. 81, & le maillet, fig. 111, sert à percer des trous dans la pierre.

La fig. 111 est une espece de marteau de bois appellé maillet, moins pesant que la masse, & par conséquent plus commode pour tailler la pierre avec le ciseau fig. 99, ou le poinçon fig. 110.

La fig. 112 est un ciseau à main à l'usage des maçons, pour tailler les moulures plates des angles des corniches en plâtre : il y en a de plusieurs largeurs selon les moulures.

La fig. 113 est une gouge, espece de ciseau arrondi fait pour tailler les moulures rondes des mêmes angles de corniche en plâtre : il y en a aussi de plusieurs grosseurs, selon les moulures, & plus ou moins cintrées, selon les courbes.

La fig. 114 est un instrument appellé riflard sans brételure, à l'usage des maçons & tailleurs de pierre, pour rifler & unir la pierre, ou les murs en plâtre lorsqu'ils sont faits.

La fig. 115 est un semblable riflard, mais avec brételures, servant aux mêmes usages que le précédent.

La fig. 116 est une aiguille ou trépan aciéré par le bout A, pour percer la pierre ou le marbre avec le secours d'un levier à deux branches, comme celui A de la sonde, fig. 155, sur-tout lorsque l'on veut faire jouer la mine.

La fig. 117 est un rabot tout de bois, dont le manche a environ depuis six jusqu'à huit piés de longueur, qui sert aux Limousins dans les bâtimens pour corroyer le mortier, éteindre la chaux, &c.

La fig. 118 est un instrument de fer appellé houe, emmanché sur un bâton à-peu-près de même longueur que le précédent, servant aux mêmes usages, surtout en Allemagne.

La fig. 119 est un instrument de fer appellé drague, très-mince, & percé de plusieurs trous du côté A, le côté B ayant une douille sur laquelle s'emmanche une perche depuis sept jusqu'à dix & douze piés de longueur, avec laquelle on tire le sable du fond des rivieres.

La fig. 120 est un petit morceau de bois A sur lequel on enveloppe un cordeau ou une ligne, espece de ficelle qu'on appelle fouet, au bout de laquelle pend un petit cylindre B de cuivre, de plomb ou de fer, appellé plomb, qui sert à prendre des à-plombs, niveaux & alignemens. La piece C est une petite plaque aussi de fer ou de cuivre, mince & quarrée, du même diametre que le plomb, & que l'on appuie le long d'un mur pour former, avec l'espace B C & la ligne du mur, deux paralleles qui font juger si le mur est d'à-plomb.

La fig. 121 est un instrument de fer appellé rondelle, large, mince & coudé par un bout A, & appointé par l'autre B, enfoncé dans un manche de bois C, pour rifler la pierre & sur-tout le plâtre dans des parties circulaires.

La fig. 122 est un pareil instrument de fer appellé crochet sans brételure, fait aussi pour rifler la pierre ou le plâtre dans des parties plates & unies.

La fig. 123 est un semblable instrument de fer, mais avec des brételures, servant aussi aux mêmes usages.

La fig. 124 est un instrument de fer appellé aussi riflard, composé d'une plaque de tôle forte, aminci de deux côtés B & C, avec des brételures d'un côté B, & sans brételure de l'autre C, attaché au bout d'une tige de fer à deux branches d'un côté C & à pointe de l'autre D, entrant dans un manche de bois, à l'usage des maçons, pour rifler les murs en plâtre lorsqu'ils sont faits.

La fig. 125 est un instrument de cuivre appellé truelle, ayant par un bout A une plaque large, mince, arrondie & coudée, & par l'autre B, une pointe coudée, enfoncée dans un manche de bois, dont les Maçons se servent pour employer le plâtre. Cet instrument est plutôt de cuivre que de fer, parce que le fer se rouillant par l'humidité, laisseroit souvent des taches jaunes sur les murs en plâtre.

La fig. 126 est une autre truelle de fer, plate, large, mince & pointue par un bout A, & a une pointe coudée de l'autre B, emmanchée dans un manche de bois, pour employer le mortier ; elle est plutôt de fer que de cuivre, parce que les sels de la chaux & du sable la rongeroient, & feroient qu'elle ne seroit jamais unie ni lisse.

La fig. 127, est une semblable truelle, mais avec des bretelures, pour faire des enduits de chaux sur les murs.

La fig. 128 est un instrument appellé pic d'environ douze à quinze pouces de long, à pointe d'un côté A, & à douille par l'autre B ; emmanché sur un bâton d'environ trois ou quatre piés de long, à l'usage des Terrassiers.

La fig. 129 est le même pic, vu du côté de la douille.

La fig. 130 est un instrument appellé pioche, d'environ douze à quinze pouces de long, dont un bout A est aminci en forme de coin, & l'autre B, à douille, emmanché aussi sur un bâton de trois ou quatre piés de long.

La fig. 131 est la même pioche vue du côté de la douille.

La fig. 132, est une pelle de bois, trop connue pour en faire la description ; elle sert aux Terrassiers & aux Limousins dans les bâtimens.

La fig. 133 est un bâton rond, appellé batte, plus gros par un bout que par l'autre, fait pour battre le plâtre, en le prenant par le plus petit bout.

La fig. 134 est une hotte contenant environ un pié cube de terre, qui sert aux Terrassiers & aux Limousins dans les bâtimens, pour transporter les terres.

La fig. 135 est une brouette, traînée par un seul homme ; elle contient environ un pié cube de terre, & sert aussi aux Terrassiers & aux Limousins pour transporter des terres, de la chaux, du mortier, &c.

La fig. 136 est un banneau, traîné par deux hommes ; il contient environ cinq à six piés cubes de terre, & sert aux mêmes usages que les brouettes.

La fig. 137 est un instrument de bois, appellé oiseau, à l'usage des Limousins pour transporter le mortier sur les épaules.

La fig. 138 est une auge de bois à l'usage des Maçons, dans laquelle on gache le plâtre pour l'employer.

La fig. 139 est un panier d'osier clair, d'environ deux piés à deux piés & demi de diametre, à l'usage des Maçons pour passer le plâtre propre à faire des crépis.

La fig. 140 est une espece de tamis, appellé sas fait aussi pour tamiser le plâtre ; mais plus fin que le précédent, & propre à faire des enduits.

La fig. 141 est un instrument de bois, appellé bar, d'environ six à sept piés de long sur deux piés de large, avec des traverses A, porté par deux ou plusieurs hommes, fait pour transporter des pierres d'un moyen poids dans les bâtimens ; les trous B sont faits pour y passer, en cas de besoin, un boulon de fer claveté pour rendre le bar plus solide.

La fig. 142 est un instrument aussi de bois, appellé civiere, avec des traverses comme le précédent, servant aussi aux mêmes usages.

La fig. 143 est une scie sans dent pour débiter la pierre dure ; elle est manoeuvrée par un ou deux hommes, lorsque les pierres sont fort longues.

La fig. 144 est une espece de cuilliere de fer, emmanchée sur un petit bâton, depuis six jusqu'à dix piés de long, à l'usage des scieurs de pierres, pour arroser avec de l'eau & du grais les pierres qu'ils débitent à la scie sans dent.

La fig. 145 est une scie avec dent pour débiter la pierre tendre, manoeuvrée par deux ou quatre hommes, selon la grosseur de la pierre.

La fig. 146, est une scie à main avec dent, faite pour scier les joints des pierres tendres, & par-là, livrer passage au mortier ou au plâtre, & faire liaison.

La fig. 147, est un instrument appellé demoiselle, dont on se sert en Allemagne pour corroyer le mortier ; c'est une espece de cône tronqué dans son sommet, dont la partie inférieure A est armée d'une masse de fer, & la partie supérieure d'une tige de bois en forme de T, pour pouvoir être manoeuvrée par plusieurs hommes.

La fig. 148 est une scie à main sans dent, faite pour scier les joints des pierres dures, & faire passage au mortier ou au plâtre, pour former liaison.

La fig. 149 est une lame de fer plate, d'environ trois piés de long, appellée fiche, faite pour ficher le mortier dans les joints des pierres.

La fig. 150 est un assemblage de charpente, appellé brancard, d'environ cinq à six piés de long, sur deux ou trois piés de large & de hauteur, fait avec le secours du gruau, fig. 160, ou de la grue, fig. 162, pour monter sur le bâtiment des pierres de sujétions ou des moilons.

La fig. 151 est un instrument appellé bouriquet, avec lequel, par le secours du gruau, fig. 160, ou de la grue, fig. 162, on monte des moilons sur le bâtiment ; les cordages A s'appellent brayer du bouriquet ; & B, l'esse du même bouriquet.

La fig. 152 est un chassis de bois, appellé manivelle, de deux ou trois piés de hauteur, sur environ dix-huit pouces de large, percé de plusieurs trous pour y placer un boulon A à la hauteur que l'on juge à propos, à l'usage des Maçons & Tailleurs de pierre, pour servir avec le secours du levier, fig. 158, à lever les pierres ou toute espece de fardeau.

La fig. 153 est un assemblage de charpente, appellé mouton, d'environ quinze à vingt piés d'élévation, dont on se sert pour planter des pilotis A. Cet assemblage est composé de plusieurs pieces, dont la premiere marquée B, est un gros billot de bois, appellé mouton, fretté par les deux bouts, attaché au bout des deux cordages C, tiré & lâché alternativement par des hommes ; ce cordage roule sur des poulies D ; & c'est ce qu'on appelle sonnettes. E, est le sol ; F, la fourchette ; G, les moutons ; H, les bras ou liens ; I, le ranche garni de chevilles ; K, la jambette.

La fig. 154 est un échafaud adossé à un mur A, dont se servent les Maçons dans les bâtimens ; il est composé de perches B, de boulins C, attachés dessus avec des cordages, & des planches ou madriers D posés dessus, & sur lesquels les Maçons travaillent à la surface des murs.

La fig. 155 est une seconde composée de plusieurs tringles de fer B, selon la profondeur du terrein que l'on veut sonder, chacune de six à sept piés de long, sur quinze à dix-huit lignes de grosseur en quarré, portant par le bout d'en haut une vis C, & par l'autre une douille D, creusée, & à écrou qui se visse sur le bout C ; E, est une espece de cuillere en forme de vrille pour percer le terrein ; F, est une fraise pour percer le roc ; A, est le manche ou levier avec lequel on manoeuvre la sonde.

La fig. 156 est une chevre faite pour lever des fardeaux d'une moyenne pesanteur, composée d'un treuil A, d'un cordage B, de deux leviers C, d'une poulie D, de deux bras E, & de deux traverses F.

La fig. 157 est un cabestan appellé dans les bâtimens vindas, qui sert à transporter des fardeaux, en faisant tourner par des hommes les leviers A, qui entrent dans les trous du treuil B, & qui en tournant, enfile d'un côté C le cordage D ; & de l'autre E, le défile.

Les fig. 158 & 159 sont des leviers ou boulins de différente longueur à l'usage des bâtimens.

La fig. 160 est un gruau d'environ trente à quarante piés de hauteur, fait pour enlever les pierres, les grosses pieces de charpente, & toute espece de fardeau fort lourd, pour les poser ensuite sur le bâtiment ; il est composé de leviers A, d'un treuil B, d'un cordage C, de deux ou trois poulies D, d'un poids quelconque E. F, est le sol du gruau ; G, la fourchette ; H, les bras ; I, la jambette ; K, le ranche garni de chevilles ; L, la sellette ; M, le poinçon ; N, le lien ; & O, les moises, retenues de distances en distances par des boulons clavetés.

La fig. 161 est la partie supérieure d'un gruau d'une autre espece ; A, en est le poinçon ; B, la sellette ; C, le fauconneau ou estourneau ; D, les liens ; E, le cordage ; & F, les poulies.

La fig. 162, est une grue d'environ cinquante à soixante piés de hauteur, servant aussi à enlever de grands fardeaux, & est composée d'une roue A, fermée dans sa circonférence, & dans laquelle des hommes marchent, & en marchant font tourner le treuil B, qui enveloppe la corde ou chable C, attaché de l'autre côté à un grand poids D ; au lieu de cette roue, on y en place quelquefois une autre, comme celle de la fig. 26. E, est l'empatement de la grue ; F, l'arbre ; G, les bras ou liens en contrefiches ; H, le poinçon ; I, le ranche garni de chevilles ; K, les liens ; L, les petites moises ; M, la grande moise ; N, la soupente ; O, le mamelon du treuil ; & P, la lumiere du même treuil.

La fig. 163, est un instrument appellé louve, qui s'engage jusqu'à l'oeil A dans la pierre que l'on doit enlever & poser sur le bâtiment, afin d'éviter par-là d'écorner ses arêtes, en y attachant des cordages, & en même tems afin que les pierres soient mieux posées, plus tôt, & plus facilement ; ce qui produit de l'accélération nécessaire dans la bâtisse. B, est la louve ; C, sont les louveteaux, espece de coins qui retiennent la louve dans l'entaille faite dans la pierre ; D en est l'esse.

La fig. 164 est un ciseau à louver, d'environ dixhuit pouces de long. M. LUCOTTE.


MACONNOIS(Géog.) pays de France en Bourgogne, que Louis XI. conquit & réunit à la couronne en 1476 : il est situé entre le Beaujolois & le Châlonnois, & est séparé vers l'orient de la Bresse par la riviere de Saône. On sait qu'il est fertile en bons vins, & qu'il a ses états particuliers, dont Piganiol de la Force vous instruira.

J'ajoute seulement que Mrs. du Ryer & S. Julien, connus par leurs ouvrages, sont de cette province, & que Guichenon & Sénécé ont eu Mâcon pour partie.

André du Ryer, sieur de Malézair, différent de Pierre du Ryer, l'un des quarante de l'Académie françoise, apprit, pendant son long séjour à Constantinople & en Egypte, les langues turque & arabe ; ce qui nous a valu non-seulement la traduction de l'alcoran dont je ne ferai point l'éloge, mais celle du Gulistan, ou de l'empire des Roses de Saadi, que j'aime beaucoup.

M. de S. Julien, surnommé de Balleure, premier chanoine séculier de Mâcon en 1557, mort en 1593, étudia beaucoup l'histoire particuliere de son pays ; ses mêlanges historiques & ses antiquités de Tournus sont pleines de recherches utiles.

Guichenon (Samuel) s'est fait honneur par son histoire de Bresse & du Bugey, en 3 vol. in-folio, auxquels il faut joindre son recueil des actes & des titres de cette province. Il fut comblé de biens par le duc de Savoie, pour récompense de son histoire généalogique de la maison de ce prince, en 2 vol. in-fol. Il mourut en 1604, à 57 ans.

Sénécé (Antoine Bauderon), né à Mâcon en 1643, mort en 1737, poëte d'une imagination singuliere, a mis des beautés neuves dans ses travaux d'Apollon. Ses mémoires sur le cardinal de Retz amusent sans intéresser. Son conte de Kaïmac, au jugement de M. de Voltaire, est, à quelques endroits près, un ouvrage distingué. Je crois l'épithete trop forte. Quoi qu'il en soit, Sénécé conserva jusqu'à la sin de ses jours une gaieté pure, qu'il appelloit avec raison le baume de la vie. (D.J.)


MACOQUERS. m. (Hist. nat. Bot.) fruit commun aux îles de l'Amérique, & dans la plus grande partie du continent. Il a la forme de nos courges, & il est d'un goût agréable. Cependant sa figure & sa grosseur varient. Son écorce est dure, ligneuse, polie, brune ou rougeâtre en-dehors, noire en-dedans. Il contient une pulpe qui de blanche devient violette en mûrissant. Dans cette pulpe sont parsemés plusieurs grains plats & durs. Les chasseurs mangent le macoquer ; ils lui trouvent le goût du vin cuit ; il étanche la soif, mais il resserre un peu le ventre. Les Indiens en font une espece de tambour, en le vuidant par une ouverture, & le remplissant ensuite de petits cailloux. Dutertre appelle le macoquer, calebassier, d'autres cohyne ou hyguero.


MACORIS(Géog.) riviere poissonneuse & navigable de l'île Hispaniola, qui se décharge dans la mer à la côte du sud, à environ 7 lieues de san Domingo. (D.J.)


MACOUBATABAC DU, s. m. (Botan.) c'est un excellent tabac d'une couleur foncée, ayant naturellement l'odeur de la rose ; il tire son nom d'un canton situé dans la partie du nord de la Martinique, où quelques habitans en cultivent, sans toutefois en faire le principal objet de leur commerce ; c'est pourquoi ce tabac est fort rare en Europe. Les sieurs J. Bapt. le Verrier & Josué Michel en ont toujours fabriqué d'une qualité supérieure à celui qu'on recueille dans le reste du canton. M. LE ROMAIN.


MACOUTES. f. (Com.) espece de monnoie de compte, en usage parmi les Négres, dans quelques endroits des côtes de l'Afrique, particulierement à Loango. Compter par macoutes ou par dix, c'est la même chose.


MACPHÉLA(Géog. sacrée) c'est le lieu Cham, dont il est parlé dans la Genese, chap. xvij. vers. 23. & qu'on traduit ordinairement par caverne Macphéla. On pourroit traduire la caverne fermée. En arabe Macphéla signifie fermé, muré. La caverne Macphéla, achetée par Abraham pour y enterrer Sara sa femme, étoit apparemment son tombeau creusé dans le roc, & fermé exactement ou muré, de peur qu'on n'y entrât. On voit encore dans l'Orient des tombeaux fermés & murés. (D.J.)


MACQUES. m. (Econ. rustiq.) instrument de bois dont on se sert pour briser le chanvre, & le réduire en filasse. Voyez l'article CHANVRE.


MACRA(Géog. anc.) c'est 1°. une riviere d'Italie, aujourd'hui le Magra, qui séparoit l'Etrurie de la Ligurie. 2°. Une île du Pont-Euxin, dans le golfe de Carcine, selon Pline, l. IV. c. xiij. 3°. Une ville de Macédoine, aussi nommée Orthagoria, & plus anciennement Stagira. Voyez STAGIRA. (D.J.)


MACRES. f. tribuloides, (Hist. nat. Bot.) genre de plante à fleur en rose, composée de plusieurs pétales disposés en rond. Il s'élève du calice un pistil, qui devient dans la suite avec le calice un fruit arrondi pointu, qui n'a qu'une capsule, & qui renferme une seule semence semblable à une châtaigne : les pointes du fruit sont formées par les feuilles du calice. Tournefort, Inst. rei herb. appendix. Voyez PLANTE.


MACRÉNI(Géog. anc.) peuple de l'île de Corse, dans la partie septentrionale, selon Ptolémée, l. III. c. ij.


MACREUSES. f. anas niger, Ald. (Hist. nat. Ornith.) oiseau qui est plus gros que le canard domestique, il a le bec large, court, & terminé par un angle rouge ; le milieu du bec est noir, & tout le reste jaunâtre : la tête & la partie supérieure du cou sont d'un noir verdâtre ; tout le reste du corps est noir, à l'exception d'une bande blanche, transversale, & de la largeur d'un pouce, qui se trouve sur le milieu des ailes ; il y a aussi de chaque côté derriere l'oeil une tache blanche. Les pattes & les piés ont la face extérieure rouge, & la face intérieure jaune. La membrane qui tient les doigts unis ensemble & les ongles sont très-noirs. Raii, Synop. meth. Voyez OISEAU.

MACREUSE, (Diete & Cuisine) cet oiseau qui est regardé comme aliment maigre, est ordinairement dur, coriace, & sent le poisson ou le marécage. M. Bruhier conclut très-raisonnablement de cette observation, dans ses additions au traité des alimens de Louis Lemery, qu'il ne faut pas nous reprocher l'indulgence de l'Eglise, qui nous en permet l'usage pendant le carême. Le même auteur nous apprend que la meilleure maniere d'apprêter la macreuse, pour la rendre supportable au goût, est de la faire cuire à demi à la broche, & de la mettre en salmi, avec le vin, le sel & le poivre. Par cette méthode, on dépouille la macreuse d'une partie de son huile, d'où vient en bonne partie son goût desagréable ; mais il en reste encore assez pour nager sur le ragoût, & il faut avoir soin de l'enlever avec une cuillere. Cette préparation de la macreuse la rend aussi plus saine. (b)

Les macreuses de la riviere de la Plata, fulica menilopos, ne different de quelques-unes de nos macreuses européennes que par la tête. Leur grosseur égale celle de nos poules domestiques : leurs piés sont composés de trois serres fort longues sur le devant, & d'une petite sur le derriere, armées d'ongles durs, noirs & pointus. Les trois serres du devant sont bordées d'un cartilage qui leur sert de nageoire : ce cartilage est taillé à triple de bordure, & toujours étranglé à l'endroit des articulations des phalanges, dont trois composent la serre du milieu. (D.J.)

MACREUSE, (Pêche) voici la maniere dont cela se fait dans les bayes de Mesquet & de Pennif, ressort de l'amirauté de Vannes. Le fond y est garni de moules. C'est-là que se tendent les filets. Les mailles en ont trois ou quatre pouces en quarré. On choisit le tems des grandes marées. Les pieces du rets ont sept à huit brasses en quarré : elles sont montées & garnies à l'entour d'une petite corde, & de flottes de liége qui les soutiennent. On les tend de basse mer sur les rochers ou moulieres : les macreuses viennent paître de ces coquillages. On remarque leur présence par le dépouillement des rochers. On arrête les quatre coins du filet avec des pierres, de maniere cependant qu'il puisse s'élever de haute mer sur la mouliere d'environ deux piés. Les macreuses plongent pour tomber sur les fonds, ou remontent des fonds où elles ont plongé, & tirent alors le filet & s'y prennent par les ailes ou le col dans les mailles, à-travers lesquelles leur corps ne peut passer. Si elles se noyent, le pêcheur ne peut les retirer que de basse eau. Le rets est teint, afin que l'oiseau ne puisse le distinguer du gouesmont ou du rocher. La pêche se fait depuis le commencement de Novembre jusqu'à la fin de Mars, mais seulement pendant les six jours de la nouvelle lune, & les six autres jours de la pleine lune. On tend aussi le rets aux macreuses sur des piquets. Les pêcheurs bas-normands l'appellent alors courtine à macreuse. Voyez nos Planches de Pêche. Outre le rets, dont nous venons de parler, il y a l'agrès qui se tend de plat, pierré & flotté ; c'est une sorte de cibaudiere. Il y a les petits pieux, les crayers, les demi-folles, les ravoirs ou raviers, les macrolieres, les berces, &c. ceux de mer se tendent de plat, flottés & pierrés ; les autres, de plat aussi, mais montés sur des piquets comme les folles, &c. Lorsque les agrès sont tendus de plat sans piquet, ils ressemblent à une nappe flottée tout autour. Pour les arrêter, on se sert des alingues ou cordages faits d'une double ligne, au bout desquelles le pêcheur frappe une petite cabliere ou gros galet, laissant au filet la liberté de s'élever seulement de 18 à 20 pouces, comme on le pratique aux mêmes filets établis en piquets, berces, berceaux, courtines ou chariots.

On ne tend les agrès qu'en hiver, lorsque le grand froid amene les oiseaux marins de haute mer à la côte.


MACRI(Géog.) village de la Turquie en Europe, dans la Romanie, sur le détroit des Dardanelles, auprès de Rodosto. C'étoit anciennement une ville, appellée Machronteichos, parce qu'elle étoit à l'extrêmité de la longue muraille, bâtie par les empereurs de Constantinople, depuis la Propontide jusqu'à la mer Noire, afin de garantir la capitale des insultes des Barbares qui venoient souvent jusqu'aux portes. Mais que servent des murailles aux états qui tombent en ruine ?


MACRIS(Géog. anc.) nom commun 1°. à une île de la mer de Pamphylie ; 2°. à une île de la mer de Rhodes ; 3°. à une île de la mer Ionienne. (D.J.)


MACROCÉPHALES. m. (Médecine) marque une personne qui a la tête plus large ou plus longue qu'on ne l'a naturellement. Ce mot est composé des mots grecs , long, large, & , tête.


MACROCÉPHALI(Géog. anc.) peuples d'Asie voisins de la Colchide ; ils étoient ainsi nommés à cause de la longueur de leur tête. (D.J.)


MACROCOLUMS. m. (Littér.) sorte de grand papier des anciens, que Catulle appelle regia charta ; c'est un terme qui se trouve dans les lettres de Cicéron à Atticus. Ce mot vient du grec, & est dérivé de long, & de je colle. On colloit ensemble chez les anciens les feuillets des livres ; & lorsqu'on en faisoit faire une derniere copie au net, pour les mettre dans sa bibliotheque, ou l'écrivoit ordinairement sur de grandes feuilles. Macrocollum est donc la même chose qu'un écrit, un livre, un ouvrage en grand papier. Voyez Pline lib. III. cap. xij. Cette sorte de grand papier avoit au moins seize pouces de long, & communément vingt-quatre. (D.J.)


MACROCOSMES. m. (Cosmogr.) signifie le monde entier, c'est-à-dire l'univers. Ce mot qui ne se trouve que dans quelques ouvrages anciens, & qui n'est plus aujourd'hui en usage, est composé des mots grecs grand, & monde. Dans ce sens, il est opposé à microcosme. Voyez MICROCOSME. Chamb.


MACRONE(Géog. anc.) peuples du Pont sur les bords du fleuve Absarus & dans le voisinage du fleuve Sydenus, selon Pline l. VI. c. iv. (D.J.)


MACRONISI(Géog.) île de Grece dans l'Archipel ; elle est abandonnée, mais fameuse, & de plus admirable pour herboriser. Pline prétend qu'elle avoit été séparée de l'île Eubée par les violentes secousses de la mer. Elle n'a pas plus de trois milles de large, sur sept ou huit de longueur : ce qui lui a valu le nom de Macris ou d'île longue. Les Italiens l'appellent encore isola longa. Strabon assure qu'elle se nommoit autrefois Crané, raboteuse & rude ; mais qu'elle reçut le nom d'Helene après que Pâris y eut conduit cette belle lacédémonienne qu'il venoit d'enlever. Cette île selon M. de Tournefort est encore dans le même état que Strabon l'a décrite, c'est-à-dire que c'est un rocher sans habitans ; & suivant les apparences, ajoûte notre illustre voyageur, la belle Hélene n'y fut pas trop bien logée ; mais elle étoit avec son amant, & n'avoit pas reçu l'éducation délicate d'une sybarite. Macronisi n'a présentement qu'une mauvaise cale dont l'entrée regarde l'est. M. de Tournefort coucha dans une caverne près de cette cale, & eut belle peur pendant la nuit, des cris épouvantables de quelques veaux marins qui s'étoient retirés dans une caverne voisine pour y faire l'amour à leur aise. (D.J.)


MACROPHYSOCÉPHALES. m. terme de Chirurgie, peu usité. Il signifie la tuméfaction de la tête d'un foetus, qui seroit produite par des ventosités. Le dictionnaire de Trévoux rapporte ce terme d'après le dictionnaire de James, & l'applique à celui dont la tête est distendue au-delà de sa longueur naturelle par quelque affection flatulente. Ambroise Paré s'est servi de ce terme dans son livre de la génération. " Si, dit-il, la femme ne peut accoucher à raison du volume excessif de la tête de l'enfant qui se présente la premiere, soit qu'elle soit remplie de ventosités que les Grecs appellent macrophysocéphale, ou d'aquosités qu'ils nomment hydrocéphale ; si la femme est en un extrême travail & qu'on connoisse l'enfant être mort, il faut ouvrir la tête de l'enfant, &c. " Voyez HYDROCEPHALE, CROCHET, COUTEAU A CROCHET. Le mot de cet article vient de long, de flatulence, & de tête. (Y)


MACROPOGONES(Géog. anc.) comme qui diroit longues barbes ; peuples de la Sarmatie asiatique, aux environs du pont Euxin, selon Strabon liv. XI. pag. 492. (D.J.)


MACROSTICHEadj. (Hist. ecclés.) écrite à longues lignes. Ce fut ainsi qu'on appella dans le quatrieme siecle, la cinquieme formule de foi que composerent les Eusébiens au concile qu'ils tinrent à Antioche l'an 345. Elle ne contient rien qu'on puisse absolument condamner. Elle prit son nom de macrostiche, de la maniere dont elle étoit écrite.


MACROULES. f. (Hist. nat. Ornit.) diable de mer, fulica major Bellonii. Oiseau qui est entierement noir : il ressemble parfaitement à la poule d'eau, dont il ne differe qu'en ce qu'il a la tache blanche de la tête plus large, & en ce qu'il est un peu plus gros. Cet oiseau cherche toujours les eaux douces. Willughby. Voyez OISEAU.


MACSARAou MACZARAT, s. m. (Hist. mod.) habitation où les Negres se retirent pour se mettre à couvert des incursions de leurs ennemis. Le macsarat est grand, spacieux, & fortifié à la maniere de ces nations.


MACSURAHS. m. (Hist. mod.) lieu séparé dans les mosquées, & fermé de rideaux : c'est-là que se placent les princes. Le macsurah ressemble à la courtine des Espagnols, espece de tour de lit qui dérobe les rois & princes à la vûe des peuples, pendant le service divin.


MACTIERNES. m. & f. (Hist. mod.) ancien nom de dignité, d'usage en Bretagne. Il signifie proprement fils de prince. L'autorité des princes, tyrans, comtes ou mactiernes, tous noms synonymes, étoit grande : il ne se faisoit rien dans leur district, qu'ils n'eussent autorisé. Les Evêques se sont fait quelquefois appeller mactiernes, soit des terres de leur patrimoine, soit des fiefs & seigneuries de leurs églises. Ce titre n'étoit pas tellement affecté aux hommes, que les femmes n'en fussent aussi quelquefois décorées par les souverains : alors elles en faisoient les fonctions. Il y avoit peu de mactiernes au douzieme siecle : ils étoient déjà remplacés par les comtes, vicomtes, barons, vicaires & prévôts.


MACTORIUM(Géog. anc.) ville ancienne de Sicile, au-dessus de celle de Gela. Il est fort douteux que ce soit la petite ville de Mazarino. (D.J.)


MACUCAQUAS. f. (Ornith.) grande poule sauvage du Brésil. Elle est grosse, puissante, sans queue ; son bec est fort, noir, & un peu crochu au bout ; sa tête & son col sont tachetés de noir & de jaune ; son jabot est blanc ; son dos, son ventre, & sa poitrine sont cendrés-brun ; ses aîles olivâtres & diaprées de noir, mais ses longues pennes sont toutes noires ; ses oeufs sont plus gros que ceux de la poule ordinaire ; leur couleur est d'un bleu-verdâtre. Cet oiseau vit de fruits qui tombent des arbres ; il court fort vîte ; mais il ne peut voler ni haut ni loin ; il est excellent à manger. Marggrave Histor. brasil. (D.J.)


MACULATURES. f. (Imprimerie) Les Imprimeurs appellent maculatures les feuilles de papier grises ou demi-blanches, & très-épaisses qui servent d'enveloppe aux rames. Ils s'en servent pour conserver le papier blanc, qu'ils posent toujours sur une de ces feuilles, à fur & à mesure qu'ils le trempent ou qu'ils l'impriment. Les Imprimeurs, ainsi que les Libraires entendent aussi par maculatures, les feuilles qui se trouvent mal imprimées, pochées, peu lisibles, & entierement défectueuses.

MACULATURE, (Graveurs en bois) feuilles de papier servant aux Graveurs en bois. Ce sont les papiers de tapisseries & de contr'épreuves à mettre entre les épreuves & les feuilles blanches qu'ils contr'épreuvent entre les rouleaux de la presse en taille-douce. Ces maculatures sont plus grandes d'un pouce tout-autour que les épreuves & que les feuilles contr'éprouvées, elles servent à empêcher que par l'envers l'impression ne macule, & ne tache les unes & les autres en passant sous la presse : ce qui pourroit même salir & embrouiller le côté de l'impression. Aucun Dictionnaire n'a parlé de ces maculatures à l'usage des contr'épreuves de la gravure en bois. A force de servir, elles deviennent fort noires dans le carré où elles reçoivent les épreuves & les feuilles que ces dernieres contr'épreuvent : on en change, & l'on en fait d'autres de tems en tems. Voyez CONTR'EPREUVES & PASSEE.

MACULATURE, terme de Papeterie, qui signifie une sorte de gros papier grisâtre dont on se sert pour empaqueter les rames de papier. On le nomme aussi trace. Voyez PAPIER.


MACULEterme de l'économie animale. Ce sont des taches du sang sur le foetus faites par la force de l'imagination de la mere enceinte, en desirant quelque chose, qu'elle croit ne pouvoir obtenir, ou qu'elle n'ose demander. On prétend que dans ce cas le foetus se trouve marqué sur la partie du corps qui répond à celui de la mere où elle s'est grattée ou frottée. Voyez ci-après un plus grand détail sous l'article MONSTRE ; Voyez aussi FOETUS & IMAGINATION.


MACULERv. act. (Imprim.) Feuilles d'impression maculées ou qui maculent, sont des feuilles qui, ayant été battues par le relieur, en sortant pour ainsi dire de la presse, & avant d'être bien seches, sont peu lisibles, les lignes paroissant se doubler les unes dans les autres ; ce qui arrive quand l'encre qui soutiendroit par elle-même le battement considérable du marteau, ne peut plus le soutenir, parce que l'humidité du papier l'excite à s'épancher & à sortir des bornes de l'oeil de la lettre ; effet que l'on évitera presque toujours si le papier & l'encre ont eu un tems raisonnable pour sécher.


MACYNIA(Géograp. anc.) ville de l'Etolie, selon Strabon & selon Pline. Macynium est une montagne de la même contrée.


MACZARAou MACSARAT, (Géog.) nom des cases ou habitations des negres dans l'intérieur de l'Afrique sur le Niger ou Nil occidental. C'est une maison grande, spacieuse & forte, à la maniere du pays, où les negres se retirent pour se garantir des incursions de leurs ennemis.


MADAGASCAR(Géogr.) île immense sur les côtes orientales d'Afrique. Sa longit. selon Harris, commence à 62d 1' 15''. Sa latit. méridionale tient depuis 12d 12' jusqu'à 25d 10', ce qui fait 336 lieues françoises de longueur. Elle a 120 lieues dans sa plus grande largeur, & elle est située nord-nord-est & sud-sud-ouest. Sa pointe au sud s'élargit vers le cap de Bonne-Espérance ; mais celle du nord, beaucoup plus étroite, se courbe vers la mer des Indes. Son circuit peut aller à 800 lieues, ensorte que c'est la plus grande île des mers que nous connoissions.

Elle a été visitée de tous les peuples de l'Europe qui navigent au-delà de la ligne, & particulierement des Portugais, des Anglois, des Hollandois & des François. Les premiers l'appellerent l'île de Saint-Laurent, parce qu'ils la découvrirent le jour de la fête de ce saint en 1492. Les autres nations l'ont nommée Madagascar, nom peu différent de celui des naturels du pays, qui l'appellent Madécasse.

Les anciens Géographes l'ont aussi connue, quoique plus imparfaitement que nous. la Cerné de Pline est la Menuthias de Ptolémée, qu'il place au 12d 30' de latit. sud, à l'orient d'été du cap Prassum. C'est aussi la situation que nos cartes donnent à la pointe septentrionale de Madagascar. D'ailleurs, la description que l'auteur du Périple fait de sa Ménuthias, convient fort à Madagascar.

Les François ont eu à Madagascar plusieurs habitations, qu'ils ont été obligés d'abandonner. Flacourt nous fait l'histoire naturelle de cette île qu'il n'a jamais pu connoître, & Rennefort en a forgé le Roman.

Tout ce que nous en savons se réduit à juger qu'elle se divise en plusieurs provinces & régions, gouvernées par diverses nations, qui sont de différentes couleurs, de différentes moeurs, & toutes plongées dans l'idolatrie ou dans les superstitions du mahométisme.

Cette île n'est point peuplée à proportion de son étendue. Tous les habitans sont noirs à un petit nombre près, descendans des Arabes qui s'emparerent d'une partie de ce pays au commencement du quinzieme siecle. Les hommes y éprouvent toutes les influences du climat ; l'amour de la paresse & de la sensualité. Les femmes qui s'abandonnent publiquement n'en sont point deshonorées. Les gens du peuple vont presque tout nuds ; les plus riches n'ont que des caleçons ou des jupons de soie. Ils n'ont aucunes commodités dans leurs maisons, couchent sur des nattes, se nourrissent de lait, de riz, de racines & de viande presque crue. Ils ne mangent point de pain qu'ils ne connoissent pas, & boivent du vin de miel.

Leurs richesses consistent en troupeaux & en pâturages, car cette île est arrosée de cent rivieres qui la fertilisent. La quantité de bétail qu'elle produit est prodigieuse. Leurs moutons ont une queue qui traîne de demi-pié par terre. La mer, les rivieres & les étangs fourmillent de poisson.

On voit à Madagascar presque tous les animaux que nous avons en Europe, & un grand nombre qui nous sont inconnus. On y cueille des citrons, des orangés, des grenades, des ananas admirables ; le miel y est en abondance, ainsi que la gomme de tacamahaca, l'encens & le benjoin. On y trouve du talc, des mines de charbon, de salpètre, de fer ; des minéraux de pierreries, comme crystaux, topases, améthystes, grenats, girasoles & aigues-marines. Enfin, on n'a point encore assez pénétré dans ce vaste pays, ni fait des tentatives suffisantes pour le connoître & pour le décrire.


MADAIN(Géog.) ville d'Asie en Perse, dans l'Iraque babilonienne en Chaldée, sur le Tygre, à 9 lieues de Bagdat, avec un palais bâti par Khosroès surnommé Nurshivan. Les tables arabiques donnent à Madain 79 degrés de long. & 33. 10. de latit. septentrionale.


MADAMSS. m. pl. (terme de relation) on appelle ainsi dans les Indes orientales, du moins dans le royaume de Maduré, un bâtiment dressé sur les grands chemins pour la commodité des passans ; ce bâtiment supplée aux hôtelleries, dont on ignore l'usage. Dans certains madams on donne à manger aux brames, mais communément on n'y trouve que de l'eau & du feu, il faut porter tout le reste.


MADAROSES. f. madarosis, (Medec.) chûte des poils des paupieres. Milphosis est cette chûte des cils dans laquelle le bord des paupieres est rouge ; & ptilosis, en latin desquammatio, est cet état dans lequel le bord des paupieres est épais, dur & calleux. Nos auteurs ont eu grand soin de donner des noms grecs aux moindres maladies des paupieres comme aux plus grandes ; mais leurs cils tombés, ne renaissent par aucuns remedes, quand leurs racines sont consommées, ou quand les pores de la peau, dans lesquels ils étoient implantés, sont détruits.


MADASUMMA(Géog.) ville de l'Afrique propre, à 18 mille pas de Suses. Dans la notice épiscopale d'Afrique, on trouve entre les évêques de la Byzacène le siege de Madasumma, qui étoit alors vacant.


MADAURE(Géog. anc.) en latin Madaura, & Medaura, ancienne ville d'Afrique proprement dite, ou de la Numidie ; elle n'étoit pas éloignée de Tagaste, patrie de S. Augustin : cette ville avoit anciennement appartenu à Siphax. Les Romains la donnerent ensuite à Masinisse, & avec le tems elle devint une colonie très-florissante, parce que des soldats vétérans s'y établirent. Personne n'ignore que c'étoit la patrie d'Apulée, célebre philosophe qui vivoit l'an 160 de J. C. sous Antonin & Marc-Aurele. Ses ouvrages ont été publiés à Paris en 1688, en 2 vol. in-4°. & c'est, je crois, la meilleure édition qu'on en cite. J'ajoute que Martianus-Mineus-Felix-Capella étoit aussi de Madaure ; il fleurissoit à Rome au milieu du cinquieme siecle, sous Léon de Thrace. Il est fort connu par son ouvrage de littérature, moitié vers, moitié prose, intitulé de Nuptiis Philologiae & Mercurii. Grotius en a donné la bonne édition, réimprimé à Leyde, Lugd. Batav. 1734, in-8°. (D.J.)


MADÉFACTIONS. f. (Pharmacie) action d'humecter ; c'est la même chose que humectation. On entend par madéfactibles, toutes les substances capables d'admettre au-dedans d'elles-mêmes une humidité accidentelle, telles que la laine & l'éponge. Cette préparation se fait souvent en Chimie & en Pharmacie, pour attendrir & ramollir les parties que l'on veut préparer.


MADELEINEriviere de la, (Géog.) Il y a plusieurs grandes rivieres de ce nom. 1°. Celle de la Guadeloupe en Amérique. 2°. Celle de la Louisiane, qui se dégorge dans le golfe du Mexique, après un cours de 60 lieues dans de belles prairies. 3°. La Madeleine est encore une grande riviere de l'Amérique septentrionale, qui prend sa source dans le nouveau royaume de Grenade, s'appelle ensuite Riogrande, & se jette dans la mer du nord. (D.J.)


MADEREou MADERA, (Géog.) île de l'Océan atlantique, située à environ 13 lieues de Portosanto, à 60 des Canaries, entr'elles & le détroit de Gibraltar, par les 32 degrés 27 minutes de latitude septentrionale, & à 18 de longitude, à l'ouest du méridien de Londres.

Elle fut découverte en 1420 par Juan Gonzalès & Tristan Vaz, Portugais. Ils la nommerent Madeira, c'est-à-dire bois ou forêt, parce qu'elle étoit hérissée de bois lorsqu'ils la découvrirent. On dit même qu'ils mirent le feu à une de ces forêts pour leurs besoins ; que ce feu s'étendit beaucoup plus qu'ils n'avoient prétendu, & que les cendres qui resterent après l'incendie, rendirent la terre si fertile, qu'elle produisit dans les commencemens soixante pour un ; desorte que les vignes qu'on y planta, donnoient plus de grappes que de feuilles.

Madere a, suivant Sanut, 6 lieues de largeur, 15 de longueur de l'orient à l'occident, & environ 40 de circuit. Elle forme comme une longue montagne qui court de l'est à l'ouest sous un climat des plus agréables & des plus tempérés. La partie méridionale est la plus cultivée, & on y respire toujours un air pur & serein.

Cette île fut divisée par les Portugais en quatre quartiers, dont le plus considérable est celui de Funchal. On comptoit déjà dans Madere en 1625 jusqu'à quatre mille maisons, & ce nombre a beaucoup augmenté. Elle est arrosée par sept ou huit rivieres & plusieurs ruisseaux qui descendent des montagnes.

La grande richesse du lieu sont les vignobles qui donnent un vin exquis ; le plan en a été apporté de Candie. On recueille environ 28 mille pieces de vin de Madere de différentes qualités ; on en boit le quart dans le pays ; le reste se transporte ailleurs, sur-tout aux Indes occidentales & aux Barbades. Un des meilleurs vignobles de l'île appartient aux jésuites, qui en tirent un revenu considérable.

Tous les fruits de l'Europe réussissent merveilleusement à Madere. Les citrons en particulier, dont on fait d'excellentes confitures, y croissent en abondance ; mais les habitans font encore plus de cas des bananes. Cette île abonde aussi en sangliers, en animaux domestiques, & en toutes sortes de gibier. Elle retire du bled des Açores, parce qu'elle n'en recueille pas assez pour la nourriture des insulaires.

Ils sont bigots, superstitieux au point de refuser la sépulture à ceux qu'ils nomment hérétiques ; en même tems ils sont très-débauchés, d'une lubricité effrénée, jaloux à l'excès, punissant le moindre soupçon de l'assassinat, pour lequel ils trouvent un asyle assuré dans les églises. Ce contraste de dévotion & de vices prouve que les préjugés ont la force de concilier dans l'esprit des hommes les oppositions les plus étranges ; ils les dominent au point, qu'il & rare d'en triompher, & souvent dangereux de les combattre.

MADERE, la, (Géog.) ou rio da Madeira ; c'est-à-dire riviere du Bois, ainsi nommée par les Portugais peut-être à cause de la quantité d'arbres déracinés qu'elle charrie dans le tems de ses débordemens ; c'est une vaste riviere de l'Amérique méridionale, & l'une des plus grandes du monde. On lui donne un cours de six à sept cent lieues, & sa grande embouchure dans le fleuve des Amazones. Il seroit long & inutile d'indiquer les principales nations qu'elle arrose, c'est assez pour présenter une idée de l'étendue de son cours, de dire que les Portugais qui la fréquentent beaucoup, l'ont remontée en 1741, jusqu'aux environs de Santa-Crux de la Sierra, ville épiscopale du haut Pérou, située par 17. de latitude australe. Cette riviere porte le nom de Marmora dans sa partie supérieure, où sont les missions des Moxes ; mais parmi les différentes sources qui la forment, la plus éloignée est voisine du Potosi. (D.J.)

MADERE, (Géog.) vaste riviere de l'Amérique méridionale, elle est autrement nommée riviere de la Plate, & les Indiens l'appellent Cuyati. (D.J.)


MADIA(Géog.) autrement MAGIA, & par les Allemands Meyn, riviere de Suisse, au bailliage de Locarno en Italie. Elle a sa source au mont Saint-Gothard, & baigne la vallée, qui en prend le nom de Val-Madia. (D.J.)


MADIA VAL(Géog.) ou MAGIA, & par les Allemands Meynthal, pays de la Suisse, aux confins du Milanès ; c'est le quatrieme & dernier bailliage des douze cantons en Lombardie. Ce n'est qu'une longue vallée étroite, serrée entre de hautes montagnes, & arrosée dans toute sa longueur par une riviere qui lui donne son nom. Le principal endroit de ce bailliage, est la ville ou bourg de Magia. Les baillifs qui y sont envoyés tous les deux ans par les cantons, y ont une autorité absolue pour le civil & pour le criminel. Lat. du bourg de Magia, 45. 56. (D.J.)


MADIAN(Hist. nat. Bot.) suc semblable à l'opium, que les habitans de l'Indostan & des autres parties des Indes orientales prennent pour s'enivrer.


MADIANITESLes, (Géog. sacrée) Madianitae, peuples d'Arabie, où ils habitoient deux pays très-différens, l'un sur la mer Morte, l'autre sur la mer Rouge, vers la pointe qui sépare les deux golfes de cette mer. Chacun de ces peuples avoit pour capitale, & peut-être pour unique place, une ville du nom de Madian. Josephe nomme Madiéné, Masin'un, celle de la mer Rouge. (D.J.)


MADIERSS. m. pl. (Marine) grosses planches, épaisses de cinq à six pouces. (Q)


MADONIA(Geog.) Madoniae montes, anciennement Néebrodes, montagnes de Sicile. Elles sont dans la vallée de Démona, & s'étendent au long entre Traina à l'orient, & Termine à l'occident. (D.J.)


MADRA(Géog.) royaume d'Afrique, dans la Nigritie. Sa capitale est à 45. 10. de long. & à 11. 20. de latitude. (D.J.)


MADRACHUSS. m. (Mythol.) surnom que les Syriens donnerent à Jupiter, lorsqu'ils eurent adopté son culte. M. Huet tire l'origine de ce mot des langues orientales, & croit qu'il signifie présent par-tout. (D.J.)


MADRAGUESS. f. pl. (Pêch.) ce sont des pêcheries faites de cables & de filets pour prendre des thons : elles occupent plus d'un mille en quarré. Les Madragues sont différentes des pazes, en ce qu'elles sont sur le bord de la mer, & que les pazes ne sont que sur le sable.


MADRASou MADRASPAEAO, (Géographie) grande ville des Indes orientales, sur la côte de Coromandel, avec un fort, nommé le fort Saint Georges. Elle appartient aux Anglois, & est pour la compagnie d'Angleterre, ce que Pondichéry est pour celle de France. On doit la regarder comme la métropole des établissemens de la nation angloise en orient, au-delà de la côte de la Pescherie.

Cette ville s'est considérablement augmentée depuis la ruine de Saint-Thomé, des débris de laquelle elle s'est accrue. On y compte 80 à 100 mille ames. Les impôts que la compagnie d'Angleterre y levoit avant la guerre de 1745, montoient à 50000 pagodes ; la pagode vaut environ 8 schillings, ou 8 livres 10 sols de notre argent.

M. de la Bourdonnaye se rendit maître de Madras en 1746, & en tira une rançon de 5 à 6 millions de France. C'est ce même homme, qu'on traita depuis en criminel, & qui après avoir langui plus de trois ans à la Bastille, eut l'avantage de trouver dans M. de Gennes, célebre avocat, un zélé défenseur de sa conduite ; desorte qu'il fut déclaré innocent par la commission que le roi nomma pour le juger.

Madras est situé au bord de la mer, dans un terrein très-fertile, à une lieue de Saint-Thomé, 25 de Pondichery. Long. 98. 8. lat. selon le P. Munnaos, 13. 20. (D.J.)


MADRE LE(Géog.) riviere de Turquie en Asie, dans la Natolie ; elle n'est pas large, mais assez profonde, c'est le Méandre des anciens ; mot qu'il faut toujours employer dans la traduction de leurs ouvrages, tandis que dans les relations modernes il convient de dire le Madre. (D.J.)


MADRENAGUES. f. (Com.) espece de toile, dont la chaîne est de coton, & la trame de fil de palmier. Il s'en fabrique beaucoup aux îles Philippines, c'est un des meilleurs commerces que ces insulaires, soit soumis, soit barbares, fassent avec les étrangers.


MADRÉPORESS. m. madrepora, (Hist. nat.) ce sont des corps marins, qui ont la consistance & la dureté d'une pierre, & qui ont la forme d'un arbrisseau ou d'un buisson, étant ordinairement composés de rameaux qui partent d'un centre commun ou d'une espece de tronc. La surface de ces corps est tantôt parsemée de trous circulaires, tantôt de trous sillonnés qui ont la forme d'une étoile & qui varient à l'infini. Quelques madrépores ont une surface lisse, parsemée de trous ou de tuyaux ; d'autres ont des sillons ou des tubercules plus ou moins marqués, qui leur ont fait souvent donner une infinité de noms différens, qui ne servent qu'à jetter de la confusion dans l'étude de l'Histoire naturelle. C'est ainsi qu'on a nommé millepores, ceux à la surface desquels on remarquoit un grand nombre d'ouvertures ou de trous très-petits : on les a aussi nommés tubulaires, à cause des trous qui s'y trouvent. Quelques auteurs regardent les coraux comme des madrépores, d'autres croyent qu'il faut les distinguer, & ne donner le nom de madrépores qu'aux lytophites ou corps marins semblables à des arbres qui ont des pores, c'est-à-dire qui sont d'un tissu spongieux & rempli de trous, soit simples, soit étoilés.

Quoi qu'il en soit de ces différens sentimens, les madrépores sont très-aisés à reconnoître par leur forme, par leur consistance qui est celle d'une pierre calcaire sur laquelle les acides agissent, ce qui indique sa nature calcaire. Les Naturalistes conviennent aujourd'hui que ces corps sont des loges qui servent de retraite à des polypes, & autres insectes marins, qui se bâtissent eux-mêmes la demeure où ils habitent. Les madrépores varient avec les différentes mers où on les trouve.

On appelle madréporites les madrépores que l'on rencontre, soit altérés, soit non altérés dans le sein de la terre ; quelques-uns sont changés en cailloux, d'autres sont dans leur état naturel : ces corps ont été portés dans l'intérieur des couches de la terre, par les mêmes causes qui font que l'on y trouve les coquilles, & tous les autres corps marins fossiles. Voyez FOSSILES.

On a souvent confondu les madréporites ou madrepores fossiles avec le bois pétrifié, ce qui a donné lieu à quelques gens de douter s'il existoit réellement du bois pétrifié, mais les madréporites se distinguent par un tissu qu'un oeil attentif ne peut point confondre avec du bois.

MADREPORE, (Mat. méd.) on trouve souvent dans les boutiques, sous le nom de corail blanc, une espece de madrepore blanche, & divisée en rameaux, qui ne differe du corail blanc qu'en ce qu'elle est percée de trous, qu'elle est creuse en-dedans, & qu'elle croît sans être recouverte, de ce qu'on appelle écorce dans les coraux. Cette espece de madrepore s'appelle madrepora vulgaris, I. H. R. 573 ; corallium album oculatum, off. J. B. 3. 705.

Geoffroi dit de cette substance que quelques-uns lui attribuent les mêmes vertus qu'au corail blanc. Il faut dire aujourd'hui qu'elle a absolument la même vertu, c'est-à-dire qu'elle est terreuse, absorbante, & rien de plus. Voyez CORAIL, & remedes terreux, au mot TERRE. (b)


MADRID(Géog.) ville d'Espagne dans la nouvelle Castille, & la résidence ordinaire des rois. On croit communément que c'est la Mantua Carpetanorum des anciens, ou plutôt qu'elle s'est formée des ruines de villae-Manta.

En 1085, sous le regne d'Alphonse VI. après la capitulation de Tolède, qu'occupoient les Mahométans, toute la Castille neuve se rendit à Rodrigue, surnommé le Cid, le même qui épousa depuis Chimene, dont il avoit tué le pere. Alors Madrid, petite place qui devoit un jour être la capitale de l'Espagne, tomba pour la premiere fois au pouvoir des Chrétiens.

Cette bourgade fut ensuite donnée en propre aux archevêques de Tolède, mais depuis Charle V. les rois d'Espagne l'ayant choisie pour tenir leur cour, elle est devenue la premiere ville de cette vaste monarchie.

Elle est grande, peuplée, ornée du palais du roi, de places, d'autres édifices publics, de quantité d'églises, & d'une academie fondée par Philippe IV. mais les rues y sont mal propres & très-mal pavées. On y voit plusieurs maisons sans vitres, parce que c'est la coutume que les locataires font mettre le vitrage à leurs dépens, & lorsqu'ils délogent, ils ont soin de l'emporter ; le locataire qui succede s'en passe, s'il n'est pas assez riche pour remettre des vitres.

Un autre usage singulier, c'est que dans la bâtisse des maisons, le premier étage qu'on éleve appartient au roi, duquel le propriétaire l'achete ordinairement. C'est une sorte d'impôt très-bizarre, & très-mal imaginé.

Philippe IV. a fondé dans cette capitale une maison pour les enfans trouvés ; on peut prendre des administrateurs un certificat qui coute deux patagons ; ce certificat sert pour retirer l'enfant quand on veut. Tous ces enfans sont censés bourgeois de Madrid, & même ils sont réputés à certains égards gentilshommes, c'est-à-dire qu'ils peuvent entrer dans un ordre de chevalerie, qu'on appelle habito.

Madrid jouit d'un air très-pur, très-subtil, & froid dans certains tems, à cause du voisinage des montagnes. Elle est située dans un terrein fertile, sur une hauteur, bordée de collines d'un côté, à six lieues S. O. d'Alcala, sept de l'Escurial, neuf de Puerto de Guadaréma, cent six N. E. de Lisbonne, environ deux cent de Paris, & trois cent de Rome. Long. selon Cassini, 13d. 45'. 45''. lat. 40. 26. (D.J.)


MADRIERSS. m. (Hydr.) ce sont des planches fort épaisses de bois de chêne, qui servent à soutenir les terres ou à former des plate-formes pour asseoir la maçonnerie des puits, des citernes, & des bassins.

MADRIERS, (Art. milit.) sont des planches fort épaisses qui servent à bien des choses dans l'artillerie & la guerre des siéges. Les madriers qu'on emploie pour la plate-forme des batteries de canon & de mortier, ont depuis neuf jusqu'à douze ou quinze piés de long, sur un pié de largeur, & au moins deux pouces & demi d'épaisseur.

MADRIERS, (Architect.) on appelle ainsi les plus gros ais qui sont en maniere de plate-forme, & qu'on attache sur des racinaux ou pieux, pour asseoir sur de la glaise les murs de maçonnerie lorsque le terrein paroît de foible consistance.

Madriers, on appelle de ce nom de fortes planches de sapin qui servent pour les échafauts, & pour conduire dessus avec des rouleaux de grosses pierres toutes taillées, ou prêtes à être posées.

MADRIGAL, s. m. (Littér.) dans la poésie moderne italienne, espagnole, françoise, signifie une petite piece ingénieuse & galante, écrite en vers libres, & qui n'est assujettie ni à la scrupuleuse régularité du sonnet, ni à la subtilité de l'épigramme, mais qui consiste seulement en quelques pensées tendres exprimées avec délicatesse & précision.

Menage fait venir ce mot de mandra, qui en latin & en grec signifie une bergerie, parce qu'il pense que ç'a été originairement d'une chanson pastorale que les Italiens ont formé leur mandrigal, & nous à leur imitation. D'autres tirent ce mot de l'espagnol madrug, se lever matin, parce que les amans avoient coutume de chanter des madrigaux dans les sérénades qu'ils donnoient de grand matin sous les fenêtres de leurs maîtresses. Voyez SERENADE.

Le madrigal, selon M. le Brun, n'a à la fin ou dans sa chûte rien de trop vif ni de trop spirituel, roule sur la galanterie, mais d'une maniere également bienséante, simple, & cependant noble. Il est plus simple & plus précis de dire avec un auteur moderne, que l'épigramme peut être polie, douce, mordante, maligne, &c. pourvû qu'elle soit vive, c'est assez. Le madrigal au contraire, a une pointe toujours douce, gracieuse, & qui n'a de piquant que ce qu'il lui en faut pour n'être pas fade. Cours de belles Lettres, tome II. pag. 268.

Les anciens n'avoient pas le nom de madrigal, mais on peut le donner à plusieurs de leurs pieces, à quelques odes d'Anacréon, à certains morceaux de Tibulle & de Catulle. Rien en effet ne ressemble plus à nos madrigaux que cette épigramme du dernier.

Odi & amo, quare id faciam fortasse requiris :

Nescio ; sed fieri sentio & excrucior.

L'auteur du cours des belles Lettres, que nous avons déjà cité, rapporte en exemple ce madrigal de Pradon, qui réussissoit mieux en ce genre là qu'en tragédies. C'est une réponse à une personne qui lui avoit écrit avec beaucoup d'esprit.

Vous n'écrivez que pour écrire,

C'est pour vous un amusement,

Moi qui vous aime tendrement,

Je n'écris que pour vous le dire.

On regarde le madrigal comme le plus court de tous les petits poëmes. Il peut avoir moins de vers que le sonnet & le rondeau ; le mêlange des rimes & des mesures dépend absolument du goût du poëte. Cependant la briéveté extrême du madrigal interdit absolument toute licence, soit pour la rime ou la mesure, soit pour la pureté de l'expression. M. Despreaux en a tracé le caractere dans ces deux vers :

Le madrigal plus simple & plus noble en son tour,

Respire la douceur, la tendresse & l'amour.

Art poét. c. 2. (G)

MADRIGAL, (Géogr.) Madrigal, petite ville d'Espagne dans la vieille Castille, abondante en blé & en excellent vin, à quatre lieues de Medina-del-Campo. Long. 13. 36. lat. 41. 25.

Madrigal est célebre en Espagne par la naissance d'Alphonse Tostat, évêque d'Avila, qui fleurissoit dans le quinzieme siecle ; il mourut en 1454 à l'âge de quarante ans, & cependant il avoit déja composé des commentaires sur l'Ecriture-sainte, qui ont vû le jour en vingt-sept tomes in-folio. Il est vrai aussi qu'on ne les lit plus, & qu'on songe encore moins à les réimprimer. (D.J.)


MADRINIERS. m. (Gramm. franç.) vieux mot de notre langue ; c'est le nom d'un officier qui avoit soin autrefois dans les palais de nos rois & les maisons des grands, des pots, des verres, & des vases précieux qui n'étoient que d'une seule pierre. Il en est parlé dans les comptes du quatorzieme siecle pour la dépense du roi. Ce mot est formé de madre, qui signifioit un vaisseau à boire, un vaisseau où l'on mettoit du vin pour boire. (D.J.)


MADROGANou BANAMALAPA, (Géog.) grande ville d'Afrique, capitale du Monomotapa, à vingt milles de Sofala. L'Empereur y réside dans un grand palais bâti de bois ou de torchis, & se fait servir à genoux, dit Dapper ; en ce cas, il n'a pas choisi la meilleure posture pour être servi commodément. Long. 47. 15. lat. mérid. 18.


MADUREou MADURA, (Géogr.) île de la mer des Indes, entre celles de Java & de Borneo. Elle est très-fertile en ris, & inaccessible aux grands bâtimens, à cause des fonds dont elle est environnée ; ses habitans ont à peu près les mêmes moeurs que ceux de Java.


MADURÉ(Géogr.) royaume des Indes orientales, au milieu des terres, dans la grande péninsule qui est en-deçà du Gange ; ce royaume est aussi grand que le Portugal ; il est gouverné par soixante-dix vicerois, qui sont absolus dans leurs districts, en payant seulement une taxe au roi de Maduré. Comme les missionnaires ont établi plusieurs missions dans cette contrée, on peut lire la description qu'ils en ont faite dans les lettres édifiantes. Je dirai seulement que c'est le pays du monde où l'on voit peut-être le plus de malheureux, dont l'indigence est telle, qu'ils sont contraints de vendre leurs enfans, & de se vendre eux-mêmes pour pouvoir subsister. Tout le peuple y est partagé en castes, c'est-à-dire en classes de personnes qui sont de même rang, & qui ont leurs usages & leurs coutumes particulieres. Les femmes y sont les esclaves de leurs maris. Le millet & le ris sont la nourriture ordinaire des habitans, & l'eau pure fait leur boisson.

MADURE, (Géogr.) ville fortifiée des Indes orientales, qui étoit la capitale du pays de même nom. Le pagode où on tient l'idole que les habitans adorent, est au milieu de la forteresse ; mais cette ville a perdu toute sa splendeur depuis que les Massuriens se sont emparés du royaume, & qu'ils ont transporté leur cour à Trichirapali. Long. de Maduré est 98. 32. lat. 10. 20.


MADUS(Géog. anc.) ancienne ville de l'île de la grande Bretagne, que Cambden explique par Maidstown.


MAEATAE(Géog. anc.) anciens peuples de l'île de la grande Bretagne ; ils étoient auprès du mur qui coupoit l'île en deux parties. Cambden ne doute point que ce soit le Northumberland.


MAELSTRAND(Géog.) place forte de Norwége, avec un château du gouvernement de Bahus ; Elle est sur un rocher à l'embouchure du Wener. Elle appartenoit autrefois aux Danois qui l'avoient bâtie, & qui la céderent aux Suédois en 1658 ; long. 28. 56. lat. 57. 58. (D.J.).


MAELSTROM(Géog.) espece de gouffre de l'Océan septentrional sur la côte de Norwege ; quelques-uns le nomment en latin umbilicus maris. Il est entre la petite île de Wéro au midi, & la partie méridionale de l'île de Loffouren au nord, par les 68, 10 à 15 minutes de latitude, & le 28e degré de longitude. Ce gouffre, que plusieurs voyageurs nous peignent des couleurs les plus effrayantes, n'est qu'un courant de mer, qui fait grand bruit en montant tous les jours durant six heures, après lesquelles il est plus calme pendant le même espace de tems ; tant que ce calme dure, les petites barques peuvent aller d'une île à l'autre sans danger. Le bruit que fait ce courant est vraisemblablement causé par de petites îles ou rochers, qui repoussent les vagues tantôt au septentrion, tantôt au midi ; de maniere que ces vagues paroissent tourner en rond. (D J.)


MAEMACTES. m. (Mythol.) surnom donné par les Grecs à Jupiter, en l'honneur de qui les Athéniens célébroient les fêtes Maemactéries. Toutes les étymologies qu'on rapporte de ce surnom Maemacte, sont aussi peu certaines les unes que les autres. Festus nous apprend seulement, que dans la célébration des Maemactéries on prioit ce Dieu d'accorder un hiver doux & favorable aux navigateurs. (D.J.)


MAEMACTERIESS. f. pl. (Litt. grecq.) ; fête que les Athéniens faisoient à Jupiter dans le mois Maemacterion, pour obtenir de lui, comme maître des saisons, un hiver qui leur fût heureux. (D.J.)


MAEMACTERION(Littér. grecq.) , le quatrieme mois de l'année des Athéniens, qui faisoit le premier mois de leur hiver. Il avoit 29 jours, & concouroit, selon le P. Pétau ; avec le mois de Novembre & de Décembre, & selon M. Potter, qui a bien approfondi ce sujet, avec la fin du mois de Septembre, & le commencement d'Octobre. Les Béotiens l'appelloient alalcoménius. Voyez Pott. archaeol. graec. l. II. c. xx. tom. I. p. 413. (D.J.)


MAENALUS(Géog. anc.) montagne du Péloponnèse dans l'Arcadie, dont Pline, Strabon & Virgile font mention. Cette montagne avoit plusieurs bourgs, & leurs habitans furent rassemblés dans la ville de Mégalopolis. Entre ces bourgs, il y en avoit un nommé Maenalum oppidum, mais on n'en voyoit plus que les ruines du tems de Pausanias. (D.J.)


MAENOBA(Géog. anc.) ou MANOBA, ancienne ville d'Espagne dans la Bétique, avec une riviere du même nom, selon Pline, l. III. c. j. & Strabon, l. III. c. xliij. le P. Hardouin dit, que cette riviere s'appelle présentement Rio-Frio, & la ville TORRES, au royaume de Grenade. (D.J.)


MAEONIA(Géog. anc.) ville de l'Asie mineure dans la province de Méonie, avec laquelle il ne faut pas la confondre ; la ville étoit située, selon Pline, au pié du Tmolus : du côté opposé à celui où Sardes étoit. Les Maeonii sont les habitans de la Lydie. (D.J.)


MAERGÉTESadj. m. (Mythol) ce surnom donné à Jupiter, signifie le conducteur des parques, parce qu'on croyoit que ces divinités ne faisoient rien que par l'ordre du souverain des Dieux. (D.J.)


MAESECK(Géog. Masacum), ville de l'évêché de Liége, sur la Meuse, à 5 lieues de Mastricht, 3 S. O. de Ruremonde, à 12 N. E. de Liége ; long. 23. 25. lat. 51. 5. (D.J.)


MAESTRALadj. (Mar.) on donne ce nom dans la mer Méditerranée au vent qui souffle, entre l'occident & le septentrion, qu'on appelle dans les autres mers nord-ouest. (Q)


MAESTRALISERv. n. (Mar.) c'est quand le bout de l'aiguille aimantée, au lieu de se porter directement au nord, se dirige un peu vers le nord-ouest, ce qu'on appelle variation nord-ouest ; mais dans la Méditerranée on dit ma boussolle maestralise, à cause que le rumb de vent qui est entre le septentrion & l'occident, est nommé maestral, & par les Italiens maestro. (Q)


MAETONIUM(Géog. anc.) ancienne ville de la Sarmatie en Europe, selon Ptolémée, l. III. c. v. (D.J.)


MAFORTES. f. (Hist. eccl.) espece de manteau autrefois à l'usage des moines d'Egypte ; il se mettoit sur la tunique, & couvroit le col & les épaules ; il étoit de lin comme la tunique, il y avoit par-dessus une milote ou peau de mouton.


MAFORTIUMMAFORIUM, MAVORTE, MAVORTIUM, (Hist. anc.) habillement de tête des mariées chez les Romains ; il s'appella dans des tems plus reculés ricinum. Les moines les prirent ensuite, il leur couvroit les épaules & le col.


MAFOUTRA(Hist. nat. Bot.) arbre de l'île de Madagascar, qui jette une résine semblable au sang de dragon ; son fruit a la forme d'une petite poire renversée, c'est-à-dire, dont la partie la plus grosse est du côté de la queue. Ce fruit renferme un noyau, qui contient une amande de la couleur & de l'odeur d'une noix de muscade. Les habitans en tirent une huile, que l'on dit être un remede souverain contre les maladies de la peau.


MAFRACHS. m. (Hist. mod.) grosse valise à l'usage des Persans opulens ; ils s'en servent en voyage, elle contient leurs habits, leur linge & leur lit de campagne. Le dedans est de feutre, & le dehors d'un gros canevas de laine de diverses couleurs, deux mafrachs avec le valet font la charge d'un cheval.


MAGADA(Mythol.) nom sous lequel Vénus étoit connue & adorée dans la basse-Saxe, où cette déesse avoit un temple fameux, qui fut respecté par les Huns & les Wendes ou Vandales, lorsqu'ils ravagerent le pays. On dit que ce temple subsista même jusqu'au tems de Charlemagne, qui le renversa. (D.J.)


MAGADES. f. (Musiq. anc.) magadis ; instrument de musique à 20 cordes, qui étant mises deux à deux, & accordées à l'unisson ou à l'octave, ne faisoient que dix sons, lorsqu'elles étoient pincées ensemble. De-là vint le mot , qui signifioit chanter ou jouer à l'unisson ou à l'octave ; c'est la plus grande étendue de modulation, que les anciens Grecs & & Romains ayent connue jusqu'au siecle d'Auguste, comme on le voit par Vitruve, qui renferme tout le système de la musique dans l'étendue de cinq tétracordes, lesquels ne contiennent que vingt cordes. (D.J.)


MAGADOXO(Géog.) royaume d'Afrique, sur la côte orientale ; il est borné au nord, par le royaume d'Adel ; à l'orient, par la côte déserte ; au midi, par les terres de Brava, & à l'occident, par le royaume de Machidas. (D.J.)

MAGADOXO, (Géog.) ville d'Afrique, capitale du royaume de même nom à l'embouchure de la riviere de Magadoxo ; elle est habitée par des Mahométans : long. 62. 50. lat. 3. 28. (D.J.)


MAGALAISE(Hist. nat.) substance minérale. Voyez MANGANESE.


MAGARAVA(Géog.) montagne d'Afrique dans le royaume de Trémeçen ; elle est habitée par des Béréberes de la tribu des Zénetes. (D.J.)


MAGARSOS(Géog. anc.) ville d'Asie dans la Cilicie, selon Pline, l. V. c. xxvij. qui la place auprès de Mallos & de Tharse. (D.J.)


MAGASINS. m. (Comm.) lieu où l'on serre des marchandises, soit pour les vendre par piéces, ou comme on dit balles sous cordes, ainsi que font les Marchands en gros, soit pour les y conserver jusqu'à ce qu'il se présente occasion de les porter à la boutique, comme font les détailleurs ; ces derniers nomment aussi magasins, une arriere-boutique où l'on met les meilleures marchandises, & celles dont on ne veut pas faire de montre. Diction. de Comm.

On appelle marchand en magasin, celui qui ne tient point de boutique ouverte sur la rue, & qui vend en gros ses étoffes & marchandises.

Garçon de magasin, est la même chose qu'un garçon de boutique. Voyez GARÇON.

Garde-magasin, est celui qui a soin des marchandises enfermées dans un magasin, soit pour les délivrer sur les ordres du maître, soit pour recevoir les nouvelles qui arrivent.

Garde-magasin, se dit aussi des marchandises qui sont hors de mode, & qui n'ont plus de débit. C'est dans le commerce en gros ce qu'on appelle dans le commerce en détail, un garde-boutique. Voyez BOUTIQUE. Dict. de Comm.

Magasin se dit encore de certains grands paniers d'osier, que l'on met ordinairement au-devant & au derriere des carosses, coches, carrioles & autres voitures publiques, pour y mettre des caisses, malles, ballots, &c. soit des personnes qui voyagent par ces voitures, soit d'autres qui envoyent des paquets d'un lieu à un autre, en faisant charger le registre ou la feuille du commis, desdites hardes, caisses, &c. Diction. du Comm.

Magasin d'entrepôt, c'est un magasin établi dans certains bureaux des cinq grosses fermes, pour y recevoir les marchandises destinées pour les pays étrangers, & où celles qui ont été entreposées ne doivent & ne payent aucun droit d'entrée & de sortie, pourvu qu'elles soient transportées hors du royaume par les mêmes lieux par où elles y sont entrées dans les six mois, après quoi elles sont sujettes aux droits d'entrée. Voyez ENTREE. Dict. de Comm.

MAGASIN, en terme de Guerre, est un lieu dans une place fortifiée, où sont toutes les munitions, & où travaillent pour l'ordinaire les charpentiers, les charrons, les forgerons, pour les besoins de la place & le service l'Artillerie. Voyez ARSENAL & GARDE-MAGASIN. Chambers. Ce sont aussi des différens amas de vivres & de fourrages que l'on fait pour la subsistance des armées en campagne.

Une armée ne sauroit s'avancer fort au-delà des frontieres de l'état sans magasins. Il faut qu'elle en ait à portée des lieux qu'elle occupe. On les place sur les derrieres de l'armée, & non avant, afin qu'ils soient moins exposés à être pris ou brûlés par l'ennemi. Les magasins doivent être distribués en plusieurs lieux, les plus à portée de l'armée qu'il est possible, pour en voiturer sûrement & commodément les provisions au camp. Il est très-important, dans les lieux où l'on a de grands magasins, de veiller soigneusement à leur conservation, & d'empêcher les espions ou gens mal intentionnés d'y mettre le feu. Il seroit bien à souhaiter que le général eût toujours des états bien exacts de ce qui se trouve dans chacun des magasins de l'armée, on éviteroit par-là, dans des circonstances malheureuses où l'on se trouve obligé de les dissiper & de les abandonner, l'inconvénient de s'en rapporter pour leur estimation à la bonne foi de ceux qui en sont chargés. D'ailleurs le général seroit par-là en état de juger si les entrepreneurs des vivres remplissent exactement les conditions de leurs marchés pour la quantité des munitions qu'ils doivent fournir. M. de Santacrux prétend qu'il est à propos que le général ait des gens affidés qui visitent les magasins, & qui lui rendent un compte exact de l'état des provisions pour s'assurer si elles sont conformes aux mémoires que les entrepreneurs en donnent. " Parce que ces sortes de gens, dit cet auteur, sont dans l'habitude de différer l'exécution des engagemens auxquels ils sont obligés, dans l'espérance de trouver quelque conjoncture favorable d'acheter à bon marché, & de pouvoir faire passer pour bon ce qui est gâté, ou de manquer à leur traité par malice ou par nonchalance, en disant toujours que tout est prêt ; ce qui peut, continue toujours le même auteur, être cause de la perte d'une armée, qui, sur cette croyance se sera mise en campagne ". Réfl. milit. de M. le marquis de Santacrux.

MAGASINS A POUDRE, (Art milit.) sont dans l'Art militaire des édifices construits pour serrer la poudre, & la mettre à l'abri de tous accidens.

On ne faisoit point autrefois de magasins à poudre, comme on le pratique actuellement dans notre Fortification moderne. On la serroit dans des tours attachées au corps de la place, ce qui étoit sujet à de grands accidens ; car quand le feu venoit à y prendre, soit par hasard ou par trahison, il se formoit une breche dont l'ennemi pouvoit se prévaloir, pour se procurer la prise de la place.

Les magasins à poudre, suivant le modele de M. le Maréchal de Vauban, ont ordinairement dix toises de longueur dans oeuvre sur 25 piés de largeur. Les fondemens des longs côtés ont neuf ou dix piés d'épaisseur. Sur ces fondemens on éleve des piés-droits de neuf piés d'épaisseur, lorsque la maçonnerie n'est pas des meilleures, & de huit piés seulement lorsqu'elle se trouve composée de bons matériaux. On leur donne huit piés de hauteur au-dessus de la retraite, desorte que quand le plancher du magasin est élevé au-dessus du rez-de-chaussée, autant qu'il est nécessaire pour le mettre à l'abri de l'humidité, il reste à-peu-près six piés depuis l'aire du plancher jusqu'à la naissance de la voûte. Cette voûte qui est à plein cintre, a trois piés d'épaisseur au milieu des reins ; elle est composée de quatre voûtes de briques répétées l'une sur l'autre ; l'extrados de la derniere est terminée en pente, dont la direction se détermine en donnant huit piés d'épaisseur au-dessus de la clef, ce qui rend l'angle du faîte un peu plus ouvert qu'un droit.

Les pignons se font chacun de quatre piés d'épaisseur, élevés jusqu'aux pentes du toit, & même un peu au-dessus. Les piés droits ou longs côtés se soutiennent par quatre contreforts de six piés d'épaisseur & de quatre de longueur, espacés de douze piés les uns des autres.

Dans le milieu de l'intervalle d'un contrefort à l'autre, on pratique des évents pour donner de l'air aux magasins ; les dez de ces évents ont ordinairement un pié & demi en tout sens, & l'espace vuide pratiqué autour, se fait de trois pouces de largeur, contourné de maniere qu'ils aboutissent au parement extérieur & intérieur en forme de creneaux. Ces dés servent à empêcher que des gens mal intentionnés ne puissent jetter quelque feu d'artifice pour faire sauter le magasin. Pour prévenir ce malheur, il est encore à propos de fermer les fentes des évents par plusieurs plaques de fer percées, parce qu'autrement on pourroit attacher à la queue de quelque petit animal une meche ou quelqu'autre artifice, pour lui faire porter le feu dans les magasins ; ce qui ne seroit pas difficile, puisqu'on a trouvé plusieurs fois dans les magasins à poudre des coquilles d'oeufs & des volailles que les fouines y avoient portées. Science des Ingénieurs par M. Belidor.

Les magasins à poudre ainsi construits, sont voûtés à l'épreuve de la bombe. Il ne leur est arrivé aucun accident à cet égard dans les villes qui ont le plus souffert des bombes ; il en est tombé plus de 80 sur un des magasins de Landau, sans qu'il en ait été endommagé. La même chose est arrivée dans les sieges de plusieurs autres villes, notamment au siege de Tournay de 1709 ; les alliés jetterent plus de 45000 bombes dans la citadelle, dont le plus grand nombre tomba sur deux magasins qui n'en furent point ébranlés.

Les magasins à poudre se placent ordinairement dans le milieu des bastions vuides : ils sont les plus isolés de la place en cas d'accidens, & ils sont entierement cachés à l'ennemi par la hauteur du rempart. Il y a cependant des ingénieurs qui les font aussi construire le long des courtines, afin de se conserver tout l'espace du bastion, pour y former différons retranchemens en cas de besoin.

Pour empêcher qu'on n'approche des magasins, on leur fait un mur de cloture à douze piés de distance tout autour. On lui donne un pié & demi d'épaisseur, & neuf ou dix de hauteur.

La poudre, qui est en barril, s'arrange dans le magasin sur des especes de chantiers, à-peu-près comme on arrange des pieces de vin dans une cave.

MAGASIN GENERAL D'UN ARSENAL DE MARINE, (Marine) est en France celui où se mettent & se distribuent les choses nécessaires pour les armemens des vaisseaux du roi.

Magasin particulier, c'est celui qui renferme les agrès & apparaux d'un vaisseau particulier. Voyez Pl. VII. (Marine) le plan d'un arsenal de Marine, avec ses parties de détail, où sont les magasins généraux & particuliers.


MAGASINERv. act. (Commerce) mettre des marchandises en magasin. Voyez MAGASIN.


MAGASINIERsubst. m. (Commerce) garçon ou commis qui est chargé du détail d'un magasin. C'est la même chose que garde-magasin. Ce terme est moins usité dans le commerce que parmi les munitionnaires & entrepreneurs des vivres pour les armées & dans les arsenaux du roi. Diction. de comm. tom. III. pag. 223.


MAGDALA(Géograp.) Magdala, magdalum, magdolum ou migdole, sont autant de termes qui signifient une tour. Il se trouve quelquefois seul, & quelquefois joint à un autre nom propre. Ainsi Magdalel signifie la tour de Dieu ; Magdal-gad, la tour de Gad. (D.J.)

MAGDALA, (Géog. sacrée) ville de la Palestine, proche de Tibériade & de Chammatha, à une journée de Gadara. Il est dit dans S. Matthieu, ch. xiij. v. 39. que Jesus se rendit aux confins de Magdala, & quelques manuscrits portent Magédan. (D.J.)


MAGDALENA(Géog.) c'est-à-dire en françois baie de la Magdeleine, baie de l'Amérique septentrionale au midi de la Californie, à l'orient de la baie de S. Martin, vers les 263 degrés de longitude, & les 25 degrés de latitude nord. (D.J.)


MAGDALEONS. m. (Pharmacie) petit rouleau ou cylindre, sous la forme duquel on garde les emplâtres dans les boutiques. Pour mettre un emplâtre en magdaleon, on prend la masse presque refroidie, & on la roule par parties avec le plat de la main sur un marbre légerement frotté d'huile. On donne à tous les rouleaux un diametre à-peu-près égal, une longueur aussi à-peu-près pareille, & un poids déterminé, ce poids est d'une once le plus communément. On recouvre chacun de ces magdaleons d'un papier blanc qui y adhere suffisamment, & qu'on arrête d'ailleurs en l'enfonçant par des petites coches faites avec la lame des ciseaux dans un des bouts du magdaleon, de façon que le milieu de l'aire du cylindre reste à nud pour pouvoir reconnoître facilement l'espece d'emplâtre ; & en fixant l'autre extrêmité du papier en le pliant & le redoublant sur lui-même de la même maniere qu'on ferme les paquets chez les apoticaires & chez les épiciers. (b)


MAGDEBOURGLE DUCHE DE, (Géog.) pays d'Allemagne au cercle de la basse Saxe. C'étoit autrefois le diocèse & l'état souverain de l'archevêque de Magdebourg ; c'est à présent un duché, depuis qu'il a été sécularisé par les traités de paix de Westphalie, en faveur de l'électeur de Brandebourg, roi de Prusse, qui en jouit. La confession d'Augsbourg s'y est introduite sous la régence de ses ayeux. La capitale de ce beau duché est Magdebourg. Voyez-en l'article. (D.J.)

MAGDEBOURG, Magdeburgum, (Géog.) ancienne, forte, belle & commerçante ville d'Allemagne, capitale du cercle de la basse Saxe & du duché de même nom, autrefois impériale & anséatique, avec un archevêché dont l'archevêque étoit souverain, & prenoit la qualité de primat de Germanie ; mais en 1666 cet archevêché a été sécularisé par le traité de Westphalie, & cédé au roi de Prusse, outre que la ville avoit déjà embrassé la confession d'Augsbourg.

Quelques auteurs prennent cette ville pour le Mesovium de Ptolémée. Bertius est même fondé à tirer son étymologie de Magd, vierge, & de Burg ; car Othon en fit un présent de nôces à Edithe sa femme, l'entoura de murs, lui donna des privileges, & obtint du pape que son évêché seroit érigé en siége archiépiscopal ; ce qui fut fait en 968.

On ne sauroit dire combien cette ville a souffert par les guerres & autres accidens, non-seulement avant le regne d'Othon, mais depuis même qu'elle eut monté par les soins de ce monarque, à un haut degré de splendeur. Avant lui, Charlemagne avoit pris plaisir à l'embellir ; mais les Wendes la ravagerent à diverses reprises. En 1013 elle fut ruinée par Boleslas, roi de Pologne ; réduite en cendres par un incendie en 1180 ; ravagée en 1214 par l'empereur Othon IV. assiégée en 1547 & 1549 ; saccagée en 1631 par les Impériaux qui la prirent d'assaut, y commirent tous les desordres imaginables, & finirent par la brûler.

Elle est sur l'Elbe, à 9 milles d'Halberstad, 11 de Brandebourg, 12 N. E. de Wittemberg, 35. S. O. d'Hambourg, & 98 N. E. de Vienne. Long. selon Bertius, 83. 50. lat. 62. 18.

Magdebourg est la patrie d'Othon de Guérike & de Georges-Adam Struve. Guérike devint Bourguemestre de cette ville, lui rendit de grands services par ses négociations, & se fit un nom célebre par son invention de la pompe pneumatique. Il décéda en 1686, âgé de 84 ans. Struve est connu des jurisconsultes par des ouvrages estimés, & en particulier par son Syntagma Juris civilis. Il mourut en 1692, âgé de 73 ans.


MAGDELAINE(Hist. eccl.) religieuses de la Magdelaine. Il y a plusieurs sortes de religieuses qui portent le nom de Sainte Magdelaine, qu'en bien des endroits le peuple appelle Magdelonnettes.

Telles sont celles de Mets établies en 1452 ; celles de Paris, qui ne le furent qu'en 1492 ; & celles de Naples fondées en 1324, & dotées par la reine Sanche d'Aragon, pour servir de retraite aux pécheresses, & celles de Rouen & de Bordeaux, qui prirent naissance à Paris en 1618.

Il y a trois sortes de personnes & de congrégations dans ces monasteres. La premiere est de celles qui sont admises à faire des voeux : elles portent le nom de la Magdelaine. La congrégation de Sainte Marthe est la seconde, composée de celles qui ne peuvent être admises, & qu'on ne juge pas à-propos d'admettre aux voeux. La congrégation du Lazare, est de celles qui sont dans ces maisons par force.

Les religieuses de la Magdelaine à Rome, dites les converties, furent établies par Léon X. Clément VIII. assigna pour celles qui y seroient renfermées, cinquante écus d'aumône par mois, & ordonna que tous les biens des femmes publiques qui mourroient sans tester, appartiendroient à ce monastere, & que le testament de celles qui en feroient, seroit nul, si elles ne lui laissoient au moins le cinquieme de leurs biens. Voyez le Dict. de Trévoux.


MAGDOLOS(Géog. anc.) ville d'Egypte dont parlent Jérémie, c. xlvj, Hérodote & Etienne le géographe. L'itinéraire d'Antonin semble la placer aux environs du Delta, à douze milles de Péluse. (D.J.)


MAGÉDAN(Géog. sacrée) lieu de la Palestine, dans le canton de Dalmanutha. Saint Marc, c. viij. x. dit que Jesus-Christ s'étant embarqué sur la mer de Tibériade avec ses disciples, vint à Dalmanutha (saint Matthieu dit Magedan, & dans le grec Magdala.) Il est assez vrai-semblable que Médan, Magedam, Delmana, & Delmanutha sont un même lieu près de la source du Jourdain nommé Dan, au pié du mont Liban. (D.J.)


MAGELLANDétroit de (Géog.) celebre dans l'Amérique septentrionale.

Ce fut en 1519, dans le commencement des conquêtes espagnoles en Amérique, & au milieu des grands succès des Portugais en Asie & en Afrique, que Ferdinand Magalhaens, que nous nommons Magellan, découvrit pour l'Espagne le fameux détroit qui porte son nom ; qu'il entra le premier dans la mer du Sud, & qu'en voguant de l'occident à l'orient, il trouva les îles qu'on nomme depuis Marianes, & une des Philippines, où il perdit la vie. Magellan étoit un portugais auquel on avoit refusé une augmentation de paye de six écus. Ce refus le détermina à servir l'Espagne, & à chercher par l'Amérique un passage, pour aller partager les possessions des Portugais en Asie.

Le détroit de Magellan est selon Acosta, sur 42 degrés ou environ de la ligne vers le sud. Il a de longueur 80 ou 100 lieues d'une mer à l'autre, & une lieue de large dans l'endroit où il est le plus étroit.

Nous avons plusieurs cartes estimées du détroit de Magellan ; mais la meilleure au jugement de milord Anson, est celle qui a été dressée par le chevalier Narborough. Elle est plus exacte dans ce qu'elle contient, & est à quelques égards supérieure à celle du docteur Halley, particulierement dans ce qui regarde la longitude de ce détroit & celle de ses différentes parties.

Les Espagnols, les Anglois, & les Hollandois ont souvent entrepris de passer ce détroit malgré tous les dangers. Le chevalier François Drake étant entré dans la mer du Sud, y éprouva une si furieuse tempête pendant cinquante jours, qu'il se vit emporté jusques sur la hauteur de cinquante-sept degrés d'élévation du pole antarctique, & fut contraint par la violence des vents de regagner la haute mer.

Les difficultés que tous les Navigateurs conviennent avoir éprouvées à passer ce détroit, ont ensuite engagé quelques marins à essayer si vers le midi ils ne trouveroient point un passage moins long & moins dangereux. Brant hollandois prit sa route plus au sud, & donna son nom au passage qui est à l'orient de la petite île des états.

Enfin, depuis ce tems là on a découvert la nouvelle mer du Sud au midi de la terre de Feu, où le passage de la mer du Nord dans l'ancienne mer du Sud est très-libre, puisqu'on y est toujours en pleine mer. C'est ce qui a fait négliger le détroit de Magellan, comme sujet à trop de périls & de contre-tems. Néanmoins ce détroit est important à la Géographie, parce que sa position sert à d'autres déterminations avantageuses aux navigateurs. Voyez donc dans les Mém. de l'acad. des Scienc. année 1716, les observations de M. Delisle sur la longitude du détroit de Magellan, que M. Halley suppose être dans sa partie orientale, de 75 degrés plus occidentale que Londres ; & M. Delisle pense que M. Halley se trompe de 10 degrés. (D.J.)


MAGELLANIQUEMAGELLANIQUE


MAGELLI(Géog. anc.) ancien peuple d'Italie dans la Ligurie, selon Pline, l. III. c. v. (D.J.)


MAGESSECTE DES, (Hist. de l'Idol. orient.) Secte de l'Orient, diamétralement opposée à celle des Sabéens. Toute l'idolâtrie du monde a été longtems partagée entre ces deux sectes. Voyez SABEENS, Secte des.

Les Mages, ennemis de tout simulacre que les Sabéens adoroient, révéroient dans le feu qui donne la vie à la nature, l'emblême de la Divinité. Ils reconnoissoient deux principes, l'un bon, l'autre mauvais ; ils appelloient le bon yardan ou ormuzd, & le mauvais, ahraman.

Tels étoient les dogmes de leur religion, lorsque Smerdis, qui la professoit, ayant usurpé la couronne après la mort de Cambyse, fut assassiné par sept seigneurs de la premiere noblesse de Perse ; & le massacre s'étendit sur tous ses sectateurs.

Depuis cet incident, ceux qui suivoient le magianisme, furent nommés Mages par dérision ; car mige-gush en langue persane, signifie un homme qui a les oreilles coupées ; & c'est à cette marque que leur roi Smerdis avoit été reconnu.

Après la catastrophe dont nous venons de parler, la secte des Mages sembloit éteinte, & ne jettoit plus qu'une foible lumiere parmi le peuple, lorsque Zoroastre parut dans le monde. Ce grand homme, né pour donner par la force de son génie un culte à l'univers, comprit sans peine qu'il pourroit faire revivre une religion qui pendant tant de siecles avoit été la religion dominante des Medes & des Perses.

Ce fut en Médie, dans la ville de Xiz, disent quelques-uns, & à Ecbatane, selon d'autres, qu'il entreprit vers l'an 36 du regne de Darius, successeur de Smerdis, de ressusciter le magianisme en le réformant.

Pour mieux réussir dans son projet, il enseigna qu'il y avoit un principe supérieur aux deux autres que les Mages adoptoient ; sçavoir, un Dieu suprème, auteur de la lumiere & des ténebres. Il fit élever des temples pour célebrer le culte de cet être suprème, & pour conserver le feu sacré à l'abri de la pluie, des vents & des orages. Il confirma ses sectateurs dans la persuasion que le feu étoit le symbole de la présence divine. Il établit que le soleil étant le feu le plus parfait, Dieu y résidoit d'une maniere plus glorieuse que par-tout ailleurs, & qu'après le soleil on devoit regarder le feu élémentaire comme la plus vive représentation de la divinité.

Voulant encore rendre les feux sacrés des temples qu'il avoit érigés, plus vénérables aux peuples, il feignit d'en avoir apporté du ciel ; & l'ayant mis de ses propres mains sur l'autel du premier temple qu'il fit bâtir, ce même feu fut répandu dans tous les autres temples de sa religion. Les prêtres eurent ordre de veiller jour & nuit à l'entretenir sans cesse avec du bois sans écorce, & cet usage fut rigoureusement observé jusqu'à la mort d'Yazdejerde, dernier roi des Perses de la religion des Mages, c'est-à-dire pendant environ 1150 ans.

Il ne s'agissoit plus que de fixer les rites religieux & la célébration du culte divin ; le réformateur du magianisme y pourvut par une liturgie qu'il composa, qu'il publia, & qui fut ponctuellement suivie. Toutes les prieres publiques se font encore dans l'ancienne langue de Perse, dans laquelle Zoroastre les a écrites il y a 2245 ans, & par conséquent le peuple n'en entend pas un seul mot.

Zoroastre ayant établi solidement sa religion en Médie, passa dans la Bactriane, province la plus orientale de la Perse, où se trouvant appuyé de la protection d'Hystaspe, pere de Darius, il éprouva le même succès. Alors tranquille sur l'avenir, il fit un voyage aux Indes, pour s'instruire à fond des sciences des Brachmanes. Ayant appris d'eux tout ce qu'il desiroit savoir de Métaphysique, de Physique, & de Mathématique, il revint en Perse, & fonda des écoles pour y enseigner ces mêmes sciences aux prêtres de sa religion ; ensorte qu'en peu de tems savant & mage devinrent des termes synonymes.

Comme les prêtres mages étoient tous d'une même tribu, & que nul autre qu'un fils de prêtre, ne pouvoit prétendre à l'honneur du sacerdoce, ils réserverent pour eux leurs connoissances, & ne les communiquerent qu'à ceux de la famille royale qu'ils étoient obligés d'instruire pour les mieux former au gouvernement. Aussi voyons-nous toujours quelques-uns de ces prêtres dans le palais des rois, auxquels ils servoient de précepteurs & de chapelains tout ensemble. Tant que cette secte prévalut en Perse, la famille royale fut censée appartenir à la tribu sacerdotale, soit que les prêtres espérassent s'attirer par ce moyen plus de crédit, soit que les rois crussent par-là rendre leur personne plus sacrée, soit enfin par l'un & l'autre de ces motifs.

Le sacerdoce se divisoit en trois ordres, qui avoient au-dessus d'eux un archimage, chef de la religion, comme le grand sacrificateur l'étoit parmi les Juifs. Il habitoit le temple de Balck, où Zoroastre lui-même résida long-tems en qualité d'archimage ; mais après que les Arabes eurent ravagé la Perse dans le septieme siecle, l'archimage fut obligé de se retirer dans le Kerman, province de Perse ; & c'est-là que jusqu'ici ses successeurs ont fait leur résidence. Le temple de Kerman n'est pas moins respecté de nos jours de ceux de cette secte, que celui de Baseh l'étoit anciennement.

Il ne manquoit plus au triomphe de Zoroastre, que d'établir la réforme dans la capitale de Perse. Ayant bien médité ce projet épineux, il se rendit à Suze auprès de Darius, & lui proposa sa doctrine avec tant d'art, de force & d'adresse, qu'il le gagna, & en fit son prosélite le plus sincere & le plus zélé. Alors à l'exemple du prince, les courtisans, la noblesse, & tout ce qu'il y avoit de personnes de distinction dans le royaume, embrasserent le Magianisme. On comptoit parmi les nations qui le professoient, les Perses, les Parthes, les Bactriens, les Chowaresmiens, les Saces, les Medes, & plusieurs autres peuples barbares qui tomberent sous la puissance des Arabes dans le septieme siecle.

Mahomet tenant le sceptre d'une main & le glaive de l'autre, établit dans tous ces pays-là le Musulmanisme. Il n'y eut que les prêtres mages & une poignée de dévots, qui ne voulurent point abandonner une religion qu'ils regardoient comme la plus ancienne & la plus pure, pour celle d'une secte ennemie, qui ne faisoit que de naître. Ils se retirerent aux extrêmités de la Perse & de l'Inde. " C'est-là qu'ils vivent aujourd'hui sous le nom de Gaures ou de Guebres, ne se mariant qu'entr'eux, entretenant le feu sacré, fideles à ce qu'ils connoissent de leur ancien culte, mais ignorans, méprisés, & à leur pauvreté près, semblables aux Juifs, si long-tems dispersés sans s'allier aux autres nations ; & plus encore aux Banians, qui ne sont établis & dispersés que dans l'Inde ".

Le livre qui contient la religion de Zoroastre, & qu'il composa dans une retraite, subsiste toujours ; on l'appella zenda vesta, & par contraction zend. Ce mot signifie originairement, allume-feu ; Zoroastre par ce titre expressif, & qui peut nous sembler bizarre, a voulu insinuer que ceux qui liroient son ouvrage, sentiroient allumer dans leur coeur le feu de l'amour de Dieu, & du culte qu'il lui faut rendre. On allume le feu dans l'Orient, en frottant deux tiges de roseaux l'une contre l'autre, jusqu'à ce que l'une s'enflamme ; & c'est ce que Zoroastre espéroit que son livre feroit sur les coeurs. Ce livre renferme la liturgie & les rites du Magianisme. Zoroastre feignit l'avoir reçu du Ciel, & on en trouve encore des exemplaires en vieux caracteres persans. M. Hyde qui entendoit le vieux persan comme le moderne, avoit offert de publier cet ouvrage avec une version latine, pourvû qu'on l'aidât à soutenir les frais de l'impression. Faute de ce secours, qui ne lui manqueroit pas aujourd'hui dans sa patrie, ce projet a échoué au grand préjudice de la république des lettres, qui tireroit de la traduction d'un livre de cette antiquité, des lumieres précieuses sur cent choses dont nous n'avons aucune connoissance. Il suffit pour s'en convaincre, de lire sur les Mages & le Magianisme, le bel ouvrage de ce savant anglois, de religione veterum Persarum, & celui de Pocock sur le même sujet. Zoroastre finit ses jours à Balk, où il régna par rapport au spirituel sur tout l'empire, avec la même autorité que le roi de Perse par rapport au temporel. Les prodiges qu'il a opérés en matiere de religion, par la sublimité de son génie, orné de toutes les connoissances humaines, sont des merveilles sans exemple. (D.J.)

MAGES, (Théologie) des quatre Evangélistes, saint Matthieu est le seul qui fasse mention de l'adoration des mages qui vinrent exprès d'Orient, de la fuite de Joseph en Egypte avec sa famille, & du massacre des Innocens qui se fit dans Bethléem & ses environs par les ordres cruels d'Hérode l'ancien, roi de Judée. Quoique cette autorité suffise pour établir la croyance de ce fait dans l'esprit d'un chrétien, & que l'histoire nous peigne Hérode comme un prince soupçonneux & sans cesse agité de la crainte que son sceptre ne lui fût enlevé, & qui sacrifiant tout à cette jalousie outrée de puissance & d'autorité, ne balança pas à tremper ses mains dans le sang de ses propres enfans : cependant il y a des difficultés qu'on ne sauroit se dissimuler, tel est le silence des trois autres évangélistes, celui de l'historien Josephe sur un évenement aussi extraordinaire, & la peine qu'on a d'accorder le récit de saint Luc avec celui de saint Matthieu.

Saint Matthieu dit que Jesus étant né à Bethléem de Juda, les Mages vinrent d'Orient à Jérusalem pour s'informer du lieu de sa naissance, le nommant roi des Juifs : ubi est qui natus est rex Judaeorum ? qu'Hérode & toute la ville en furent allarmés ; mais que ce prince prenant le parti de dissimuler, fit assembler les principaux d'entre les prêtres, pour savoir d'eux où devoit naître le Christ ; que les prêtres lui répondirent que c'étoit à Bethléem de Juda ; qu'Hérode laissa partir les Mages pour aller adorer le Messie nouveau né ; qu'il se contenta de leur demander avec instance de s'informer avec soin de tout ce qui concernoit cet enfant, afin qu'étant lui-même instruit, il pût, disoit-il, lui rendre aussi ses hommages ; mais que son dessein secret étoit de profiter de ce qu'il apprendroit, pour lui ôter plus sûrement la vie ; que les Mages, après avoir adoré Jesus-Christ, & lui avoir offert leurs présens, avertis par Dieu même, prirent pour s'en retourner une route différente de celle par laquelle ils étoient venus, évitant ainsi de reparoître à la cour d'Hérode ; que Joseph reçut par un ange l'ordre de se soustraire à la colere de ce prince en fuyant en Egypte avec sa famille ; qu'Hérode voyant enfin que les Mages lui avoient manqué de parole, fit tuer tous les enfans de Bethléem & des environs depuis l'âge de deux ans & au-dessous, selon le tems de l'apparition de l'étoile ; qu'après la mort de ce prince, Joseph eut ordre de retourner avec l'enfant & sa mere dans la terre d'Israël ; mais qu'ayant appris qu'Archelaüs fils d'Hérode, régnoit dans la Judée, il craignit, & n'osa y aller demeurer ; desorte que sur un songe qu'il eut la nuit, il résolut de se retirer en Galilée, & d'établir son séjour à Nazareth, afin que ce que les Prophetes avoient dit fût accompli, que Jesus seroit nommé Nazaréen : & venit in terram Israel, audiens autem quod Archelaus regnaret in Judaeâ pro Herode patre suo, timens illò ire, & admonitus somnis, secessit in partes Galileae & veniens habitavit in civitate quae vocatur Nazareth, ut adimpleretur quod dictum est per Prophetas, quoniam Nazareus vocabitur.

L'évangéliste distingue là Bethléem par le territoire où elle étoit située, afin qu'on ne la confondit pas avec une autre ville de même nom, située dans la Galilée, & dans la tribu de Zabulon.

Saint Luc commence son évangile par nous assurer qu'il a fait une recherche exacte & particuliere de tout ce qui regardoit notre sauveur, assecuto à principio omnia diligenter. En effet, il est le seul qui nous ait raconté quelque chose de l'enfant Jesus. Après ce prélude sur son exactitude historique, il dit que l'ange Gabriel fut envoyé de Dieu dans une ville de Galilée, nommée Nazareth, à une vierge nommée Marie, épouse de Joseph, de la famille de David ; que César ayant ensuite ordonné par un édit que chacun se feroit inscrire, selon sa famille, dans les registres publics dressés à cet effet : Joseph & Marie monterent en Judée, & allerent à Bethléem se faire inscrire, parce que c'étoit dans cette ville que se tenoient les registres de ceux de la famille de David ; que le tems des couches de Marie arriva précisément dans cette circonstance ; que les bergers de la contrée furent avertis par un ange de la naissance du Sauveur ; qu'ils vinrent aussi-tôt l'adorer ; que huit jours après on circoncit l'enfant, qui fut nommé Jesus ; qu'après le tems de la purification marqué par la loi de Moïse, c'est-à-dire sept jours immondes & trente-trois d'attente, on porta l'enfant à Jérusalem pour le présenter au Seigneur, & faire l'offrande accoûtumée pour les aînés ; que ce précepte de la loi accompli, Joseph & Marie revinrent en Galilée avec leur fils, dans la ville de Nazareth leur demeure, in civitatem suam Nazareth ; que l'enfant y fut élevé croissant en âge & en sagesse ; que ses parens ne manquoient point d'aller tous les ans une fois à Jérusalem ; qu'ils l'y perdirent lorsqu'il n'avoit que douze ans ; & qu'après l'avoir cherché avec beaucoup d'inquiétude, ils le trouverent dans le temple disputant au milieu des docteurs, & ut perfecerunt omnia secundum legem Domini, reversi sunt in Galileam in civitatem suam Nazareth. Puer autem crescebat & confortabatur plenus sapientiâ, & gratia Dei erat in illo, & ibant parentes ejus per omnes annos in Jerusalem, in die solemni paschae.

Tels sont les récits différens des deux évangélistes. Examinons-les maintenant en détail. 1°. S. Matthieu ne dit rien de l'adoration des bergers, mais il n'oublie ni celle des Mages, ni la cruauté d'Hérode, deux événemens qui mirent Jérusalem dans le mouvement & le trouble. S. Luc qui se pique d'être minutieux, comme il le dit lui-même, multi quidem conati sunt ordinare narrationem quae in nobis completae sunt rerum ; visum est & mihi assecuto omnia à principio diligenter, ex ordine tibi scribere, optime Theophile, ut cognoscas eorum verborum de quibus eruditus es veritatem ; cependant il se tait & de l'adoration des Mages & de la fuite de Joseph en Egypte, & du massacre des innocens. Pouvoit-il ignorer des faits si publics, si marqués, si singuliers, s'ils sont véritablement arrivés ? & s'il n'a pu les ignorer, quelle apparence que lui, qui affecte plus d'exactitude que les autres, les ait obmis ? n'est-ce pas là un préjugé contre saint Matthieu ?

2°. S. Matthieu dit qu'après le départ des Mages de Bethléem, Joseph alla en Egypte avec l'enfant & Marie, & qu'il y demeura jusqu'à la mort d'Hérode. Saint Luc dit qu'ils demeurerent à Bethléem jusqu'à ce que le tems marqué pour la purification de la femme accouchée fût accompli ; qu'alors on porta l'enfant à Jérusalem pour l'offrir à Dieu dans le temple, où Siméon & la prophétesse Anne eurent le bonheur de le voir ; que de-là ils retournerent à Nazareth, où Jesus fut élevé au milieu de sa famille ; & que ses parens ne manquoient pas d'aller chaque année à Jérusalem, dans le tems de la pâque, avec leur fils, à qui il arriva de se dérober une fois de leur compagnie pour aller disputer dans les écoles des docteurs, quoiqu'il n'eût encore que douze ans. Quand est-il donc allé en Egypte ? quand est-ce que les Mages l'ont adoré ? Ce dernier fait s'est passé à Bethléem, à ce que dit S. Matthieu ; il faut donc que ce soit pendant les quarante jours que Joseph & Marie y séjournerent en attendant le tems de la purification. Pour le voyage d'Egypte, si Joseph en reçut l'ordre immédiatement après l'adoration des Mages, ensorte qu'en même tems que ceux-ci évitoient la rencontre d'Hérode par un chemin, celui-ci en évitoit la colere en fuyant en Egypte : comment ce voyage d'Egypte s'arrangera-t-il avec le voyage de Bethléem à Jérusalem, entrepris quarante jours après la naissance de Jesus, avec le retour à Nazareth, & les voyages faits tous les ans à la capitale, expressément annoncés dans S. Luc ? Pour placer la fuite en Egypte immédiatement après l'adoration des Mages, reculera-t-on celle-ci jusqu'après la purification, lorsque Jesus ni sa famille n'étoient plus à Bethléem ? Ce seroit nier le fond de l'histoire pour en défendre une circonstance. Reculera-t-on la fuite de Joseph en Egypte jusqu'à un tems plus commode, & les promenera-t-on à Jérusalem & de-là à Nazareth, comme le dit S. Luc ? Mais combien de préjugés contre cette supposition ? Le premier, c'est que le récit de S. Matthieu semble marquer précisément que Joseph alla de Bethléem en Egypte immédiatement après l'adoration des Mages, & peu de tems après la naissance de Jesus. Le second, qu'il ne falloit pas un long tems pour qu'Hérode fût informé du départ des Mages, Bethléem n'étant pas fort éloignée de Jérusalem, & la jalousie d'Hérode le tenant très-attentif ; aussi ne tarda-t-il guère à exercer sa cruauté ; son ordre inhumain d'égorger les enfans fut expédié aussi-tôt qu'il connut que les Mages l'avoient trompé, videns quod illusus esset à Magis, misit, &c. On ne peut donc laisser à Joseph le tems d'aller à Jérusalem & de-là à Nazareth, avant que d'avoir prévenu par sa fuite les mauvais desseins d'Hérode. Le troisieme, c'est que le commandement fait à Joseph pressoit, puisqu'il partit dès la nuit, qui consurgens accepit puerum & matrem ejus nocte, & secessit in Egyptum. Et comment dans la nécessité pressante d'échapper à Hérode lui auroit-il été enjoint d'aller de Nazareth en Egypte, c'est-à-dire de retourner à Jérusalem où étoit Hérode, & de passer du côté de Bethléem où ce prince devoit chercher sa proie, afin de traverser toute la terre d'Israël & le royaume de Juda, pour chercher l'Egypte à l'autre bout ; car on sait que c'est là le chemin. Etant à Nazareth, il étoit bien plus simple de fuir du côté de Syrie, & il y a toute apparence que S. Matthieu n'envoye Jesus en Egypte que parce que cette contrée étoit bien plus voisine du lieu où Joseph séjournoit alors ; c'est-à-dire que cet évangéliste suppose manifestement par son récit que le départ de la sainte famille fut de Bethléem & non de Nazareth. Le quatrieme, c'est qu'Hérode devoit chercher à Bethléem & non à Nazareth ; que ce fut sur cette premiere ville & non sur l'autre que tomba la fureur du tyran, & que par conséquent Joseph ne devoit fuir avec son dépôt que de Bethléem & non de Nazareth, où il étoit en sureté. Le cinquieme, c'est que S. Luc nous fait entendre que Jesus, après son retour à Nazareth, n'en sortit plus que pour aller tous les ans à Jérusalem avec ses parens, & que c'est là que se passerent les premiers années de son enfance, & non en Egypte.

3°. Il semble que S. Matthieu ait ignoré que Nazareth étoit le séjour ordinaire de Joseph & de Marie, & que la naissance de Jesus à Bethléem n'a été qu'un effet du hasard ou de la Providence, une suite de la description des familles ordonnée par César. Car après avoir dit simplement que Jesus vint au monde dans la ville de Bethléem, y avoir conduit les Mages & l'avoir fait sauver devant la persécution d'Hérode ; quand après la mort de ce prince, il se propose de le ramener dans son pays, il ne le conduit pas directement à Nazareth en Galilée, mais dans la Judée où Bethléem est située, & ce n'est qu'à l'occasion de la crainte que le fils d'Hérode n'eût hérité de la cruauté de son pere, que S. Matthieu résout Joseph à se retirer à Nazareth en Galilée, & non dans son ancienne demeure, afin que les prophéties qui disoient que Jesus seroit nommé Nazaréen fussent accomplies. Desorte que la demeure du Sauveur dans Nazareth n'a été, selon S. Matthieu, qu'un évenement fortuit, ou la suite de l'ordre de Dieu à l'occasion de la crainte de Joseph, pour l'accomplissement des prophéties. Au lieu que dans S. Luc, c'est la naissance du Sauveur à Bethléem qui devient un évenement fortuit, ou arrangé pour l'accomplissement des prophéties à l'occasion de l'édit de César ; & son séjour à Nazareth n'a rien de singulier, c'est une chose naturelle ; Nazareth est le lieu où demeuroit Joseph & Marie, où l'ange fit l'annonciation, d'où ils partirent pour aller à Bethléem se faire inscrire, & où ils retournerent, après l'accomplissement du précepte pour la purification des femmes accouchées & l'offrande des ainés.

Voilà les difficultés qu'ont fait naître, de la part des antichrétiens, la diversité des évangiles sur l'adoration des Mages, l'apparition de l'étoile, la fuite de Joseph en Egypte, & le massacre des innocens. Que s'ensuit-il ? rien ; rien ni sur la vérité de la religion, ni sur la sincérité des historiens sacrés.

Il y a bien de la différence entre la vérité de la religion & la vérité de l'histoire, entre la certitude d'un fait, & la sincérité de celui qui le raconte.

La foi & la morale, c'est-à-dire le culte que nous devons à Dieu par la soumission du coeur & de l'esprit, sont l'unique & le principal objet de la révélation, &, autant qu'il est possible & raisonnable, les faits & les circonstances historiques qui en accompagnent le récit.

C'est en ce qui regarde ce culte divin & spirituel que Dieu a inspiré les écrivains sacrés, & conduit leur plume d'une maniere particuliere & infaillible. Pour ce qui est du tissu de l'histoire & des faits qui y sont mêlés, il les a laissé écrire naturellement, comme d'honnêtes gens écrivent, dans la bonne foi & selon leurs lumieres, d'après les mémoires qu'ils ont trouvés & crus véritables.

Ainsi les faits n'ont qu'une certitude morale plus ou moins forte, selon la nature des preuves & les regles d'une critique sage & éclairée ; mais la religion a une certitude infaillible, appuyée non-seulement sur la vérité des faits qui ont connexion, mais encore sur l'infaillibilité de la révélation & l'évidence de la raison.

Le doigt de Dieu se trouve marqué dans tout ce qui est de lui. Le Créateur a gravé lui-même dans sa créature ce qu'il inspiroit aux prophetes & aux apôtres, & la raison est le premier rayon de sa lumiere éternelle, une étincelle de sa science. C'est delà que la religion tient sa certitude, & non des faits que M. l'abbé d'Houteville, ni Abadie, ni aucun autre docteur ne pourra jamais mettre hors de toute atteinte, lorsque les difficultés seront proposées dans toute leur force.

MAGES étoile des, (Ecrit. sac.) Il y a différens sentimens sur la nature de l'étoile qui apparut aux Mages. Beaucoup de savans ont pensé que cette étoile étoit quelque phenomene en forme d'astre, qui ayant été remarqué par les Mages avec des circonstances extraordinaires, leur parut être l'étoile prédite par Balaam, & conséquemment ils se déterminerent à la suivre pour chercher le roi dont elle annonçoit la venue ; mais l'opinion particuliere de M. Benoist, illustre théologien, né à Paris dans le dernier siecle, & mort en Hollande en 1728, m'a paru d'un goût si singulier, & remplie d'idées si neuves, que je crois faire plaisir à bien des personnes, au lieu de l'exposer ici dans toute son étendue, de les renvoyer à ce qu'en a dit M. Chaufepié dans son dictionnaire.

MAGE, (Jurisprud.) Juge-mage, quasi major judex, est le titre que l'on donne en quelques villes de Languedoc, comme à Toulouse au lieutenant du Sénéchal. (A)


MAGHIAN(Géog.) ville d'Arabie Heureuse en Asie, située dans une plaine, à six stations de Sanan, & à trois de Zabid. Long. 61. 50. lat. 16. 3. (D.J.)


MAGICIENon donne ce nom à un enchanteur, qui fait réellement ou qui paroît faire des actions surnaturelles ; il signifie aussi un devin, un diseur de bonne avanture : ce fut dans les siecles de barbarie ou d'ignorance un assez bon métier, mais la Philosophie & sur-tout la Physique expérimentale, plus cultivées & mieux connues, ont fait perdre à cet art merveilleux son crédit & sa vogue ; le nom de magicien se trouve souvent dans l'écriture sainte, ce qui justifieroit une ancienne remarque, c'est qu'il n'y a eu parmi les auteurs sacrés que peu ou point de philosophes.

Moïse, par exemple, défend de consulter ces sortes de gens, sous peine de mort ; Lévit. xix. 31. Ne vous détournez point après ceux qui ont l'esprit de Python, n'y après les devins, &c. Lévitiq. xx. 6. Quant à la personne qui se détournera après ceux qui ont l'esprit de Python & après les devins, en paillardant après eux, je mettrai ma face contre cette personne là ; & je la retrancherai du milieu de son peuple. ç'eût été manquer contre les lois d'une saine politique dans le plan de la théocratie hébraïque, de ne pas sévir contre ceux qui dérogeoient au culte du seul Dieu de vérité, en allant consulter les ministres de l'esprit tentateur ou du pere du mensonge ; d'ailleurs Moïse qui avoit été à la cour de Pharaon aux prises avec les magiciens privilégiés de ce prince, savoit par sa propre expérience dequoi ils étoient capables, & que pour leur résister, il ne falloit pas moins qu'un pouvoir divin & surnaturel ; par-là même il vouloit par une défense si sage, prévenir le danger & les funestes illusions, dans lesquelles tombent nécessairement ceux qui ont la foiblesse de courir après les ministres de l'erreur.

Nous lisons dans l'Exode, ch. vij. v. 10. 11. que Pharaon frappé de voir que la verge qu'Aaron avoit jettée devant lui & ses serviteurs, s'étoit métamorphosée en un dragon, fit aussi venir les sages, les enchanteurs & les magiciens d'Egypte, qui par leur enchantement, firent la même chose ; ils jetterent donc chacun leurs verges, & elles devinrent des dragons ; mais la verge d'Aaron engloutit leurs verges.

Nous connoissons peu la signification des termes de l'original ; la vulgate n'en traduit que deux, les envisageant sans doute comme des synonymes inutiles ; chacamien signifie des sages, mais de cette sagesse qu'on peut prendre en bonne & mauvaise part, ou pour une vraie sagesse, ou pour cette sagesse dissimulée, maligne, dangereuse & fausse par-là même ; ainsi dans tous les tems, il y a eu des hommes assez politiques & habiles pour faire servir l'apparence de la Philosophie à leurs intérêts temporels, souvent même à leurs passions.

Mécasphim vient du mot caschaph, qui marque toujours dans l'écrit, une divination, ou une explication des choses cachées ; ainsi ce sont des devins, tireurs d'horoscopes, interprêtes de songes, ou diseurs de bonne avanture, : Les carthumiens sont des magiciens, enchanteurs, ou gens qui par leur art & leur habileté fascinent les yeux, & semblent opérer des changemens phantastiques ou véritables, dans les objets ou dans les sens ; tels furent les gens que Pharaon opposa à Moïse & Aaron, & ils firent la même chose par leurs enchantemens. Les termes de l'original expriment le grimoire, ces paroles cachées que prononçoient sourdement & en marmottant les magiciens, ou ceux qui vouloient passer pour l'être ; c'est en effet l'être à demi que de persuader aux simples que des mots vuides de sens prononcés d'une voix rauque, peuvent produire des miracles ; combien d'auteurs se sont fait une réputation à la faveur de leur obscurité ? cette espece de magie est la seule qui se pratique aujourd'hui avec succès.

Il seroit très-difficile, pour ne pas dire impossible, de décider si le miracle de la métamorphose des verges en serpens fut bien réel & constaté de la part des magiciens de Pharaon ; le pour & le contre sont également plausibles & peuvent se soutenir ; mais les rabbins dans la vie de Moïse, présentent cet évenement d'une maniere encore plus glorieuse pour ce chef des Hébreux : vie de Moïse, publiée par M. Gaulmin, l'an 1629 ; ils disent que Balaam voyant que la verge de Moïse convertie en dragon, avoit dévoré les leurs aussi changées en serpens, soutint qu'en cela il n'y avoit point de miracle, puisque le dragon est un animal vorace & carnassier, mais qu'il falloit voir si la verge de bois restant verge mangeroit aussi les leurs ; Moïse accepta le défi, on jetta les verges à terre, celle de Moïse sans changer de forme consuma celles des magiciens.

Les chefs des magiciens de Pharaon ne sont point nommés dans l'exode, mais S. Paul nous a conservé leurs noms ; il les appelle Jamnès & Mambrès : ces mêmes noms se trouvent dans les paraphrases chaldéennes, dans le Talmud, la Gemare & d'autres livres hébreux ; les rabbins veulent qu'ils ayent été fils du faux prophete Balaam, qu'ils accompagnoient leur pere lorsqu'il vint vers Balac, roi de Moab. Les Orientaux les nomment Sabour & Gadour ; ils les croient venus de la Thébaïde, & disent que leur pere étant mort depuis long-tems, leur mere leur avoit conseillé, avant que de se rendre à la cour, d'aller consulter les manes de leur pere sur le succès de leur voyage ; ils l'évoquerent en l'appellant par son nom ; il ouit leur voix & leur répondit, & après avoir appris d'eux le sujet qui les amenoit à son tombeau, il leur dit ; prenez garde si la verge de Moïse & d'Aaron se transformoit en serpent pendant le sommeil de ces deux grands magiciens, car les enchantemens qu'un magicien peut faire, n'ont nul effet pendant qu'il dort ; & sachez, ajoute le mort, que s'il arrive autrement à ceux-ci, nulle créature n'est capable de leur résister. Arrivés à Memphis, Sabour & Gadour apprirent, qu'en effet la verge de Moïse & d'Aaron se changeoit en dragon qui veilloit à leur garde, dès qu'ils commençoient à dormir, & ne laissoit approcher qui que ce fût de leurs personnes ; étonnés de ce prodige, ils ne laisserent pas de se présenter devant le roi avec tous les autres magiciens du pays, qui s'y étoient rendus de toutes parts, & que quelques-uns font monter au nombre de soixante-dix mille ; car Giath & Mossa célebres magiciens, se présenterent aussi devant Pharaon avec une suite des plus nombreuses ; Siméon, chef des magiciens & souverain pontife des Egyptiens, y vint aussi suivi d'un très-grand cortege.

Tous ces magiciens ayant vû que la verge de Moïse s'étoit changée en serpent, jetterent aussi par terre les cordes & baguettes qu'ils avoient remplies de vif argent ; dès que ces baguettes furent échauffées par les rayons du soleil, elles commencerent à se mouvoir ; mais la verge miraculeuse de Moïse se jetta sur elles & les dévora en leur présence. Les Orientaux ajoutent, si l'on en croit M. Herbelot, que Sabour & Gadour se convertirent, & renoncerent à leur vaine profession en se déclarant pour Moïse ; Pharaon les regardant comme gagnés par les Israëlites pour favoriser les deux freres hébreux, leur fit couper les piés & les mains, & fit attacher leurs corps à un gibet.

Les Persans enseignent que Moïse fut instruit dans toutes les sciences des Egyptiens, par Jamnès & Mambrès, voulant réduire tout le miracle à un fait assez ordinaire ; c'est que les disciples vont souvent plus loin que leur maître ; Chardin, voyage de Perse, tom. III. pag. 207.

Pline parle d'une sorte de grands magiciens, qui ont pour chef Moïse, Jannès & Jotapel, ou Jocabel, juifs ; il y a toute apparence que par ce dernier il veut désigner Joseph, que les Egyptiens ont toujours regardé comme un de leurs sages les plus célebres.

Daniel parle aussi des magiciens & des devins de Chaldée sous Nabucodonosor : il en nomme de quatre sortes ; Chartumins, des enchanteurs ; Asaphins, des devins interpretes de songes, ou tireurs d'horoscopes ; Mecasphins, des magiciens, des sorciers ou gens qui usoient d'herbes, de drogues particulieres, du sang des victimes & des os des morts pour leurs opérations superstitieuses ; Casdins, des Chaldéens, c'est-à-dire, des astrologues qui prétendoient lire dans l'avenir par l'inspection des astres, la science des augures, & qui se mêloient aussi d'expliquer les songes & d'interpréter les oracles. Tous ces honnêtes gens étoient en grand nombre, & avoient dans les cours des plus grands rois de la terre un crédit étonnant ; on ne décidoit rien sans eux ; ils formoient le conseil dont les décisions étoient d'autant plus respectables, qu'étant pour l'ordinaire les ministres de la religion, ils savoient les étayer de son autorité, & qu'ils avoient l'art de persuader à des rois crédules, qui ne connoissoient pas les premiers élémens de la Philosophie, à des peuples si ignorans, qu'à peine se trouvoit-il parmi eux un esprit assez ami du vrai pour oser douter ; qu'ils avoient, dis-je, l'art de persuader à de tels juges, qu'ils étoient les premiers confidens de leurs dieux : on auroit sans doute peine à croire un renversement d'esprit si incompréhensible, s'il ne nous étoit rapporté par des auteurs dignes de foi, puisqu'on les regarde comme divinement inspirés.

Le peuple juif étoit trop grossier pour s'affranchir de ce joug de la superstition ; il semble au contraire, que la grace que l'Eternel lui faisoit de lui envoyer fréquemment des prophetes pour l'instruire de sa volonté, lui ait tourné en piége à cet égard ; l'autorité de ces prophetes, leurs miracles, le libre accès qu'ils avoient auprès des rois, leur influence dans les délibérations & les affaires publiques, les faisoit considérer par la multitude, & excitoit parlà même l'envie toute naturelle d'avoir part à ces distinctions & de s'arroger pour cela le don de prophétie ; ensorte que si l'on a dit de l'Egypte, que tout y étoit Dieu, il fut un tems qu'on pouvoit dire de la Palestine que tout y étoit prophete ; parmi ce nombre prodigieux de voyans, il y en eut sans doute plus de faux que de vrais ; les premiers voulurent s'accréditer par des miracles, & cette pieuse obscurité dans les discours qui a toujours fait merveille pour en imposer au peuple, il fallut pour cela avoir recours aux Sciences & aux Arts occultes : la magie fut mise en oeuvre, on en vint même à élever autel contre autel ; pour soutenir la gloire des divers objets d'un culte souvent idolâtre, rarement raisonnable & presque toujours assez superstitieux pour fournir bien des ressources à ceux qui aspiroient à passer pour magiciens.

Ainsi, quoique les lois divines & humaines sévissent contre cet art illusoire, il fut pratiqué dans presque tous les tems par un grand nombre d'imposteurs ; si les tems évangéliques furent féconds en démoniaques, ils ne furent pas stériles en magiciens & devins, il paroît même que ceux qui professoient ces peu philosophiques métiers, ne faisoient pas mal leurs affaires, témoins les reproches amers du maître de cette pauvre servante, délivrée d'un esprit de Python, sur la perte considérable que lui causoit cette guérison, vû que son domestique lui valoit beaucoup par ses divinations ; & Simon, ce riche magicien de Samarie, qui par ses enchantemens avoit sçu renverser l'esprit de tout le peuple, se disant être un grand personnage, auquel grands & petits étoient attachés, au point de l'appeller la grande vertu de Dieu. Act. apost. chap. viij. . 9. & suiv. Au reste, il n'est personne qui n'ait ses apologistes, Judas a eu les siens comme instrument dans la main de Dieu pour le salut de l'humanité ; Simon en a trouvé un qui le présente comme un suppôt de satan, sincerement converti, & qui vouloit par l'acquisition d'un pouvoir divin, rompre un pacte qu'il avoit avec le diable, & s'attacher à détruire autant son empire qu'il avoit travaillé à l'établir par ses sortiléges ; mais S. Pierre n'a pas fourni les matériaux de cette apologie ; & le négoce du magicien Simon est si fort décrié dans l'église, qu'il faudroit une éloquence plus que magique pour rétablir aujourd'hui sa réputation des plus délabrée ; l'auteur des actes des Apôtres ne s'explique point sur les choses curieuses qui renfermoient les livres que brûlerent dévotement les Ephésiens, nouveaux convertis à la foi chrétienne, il se contente de dire que le prix de ces livres supputés fut trouvé monter à cinquante mille pieces d'argent ; si ces choses curieuses étoient de la magie, comme il y a tout lieu de le croire, assurément les adorateurs de la grande Diane étoient de très-petits philosophes, qui avoient de l'argent de reste & payoient cherement de mauvaises drogues.

Je reviens aux magiciens de Pharaon : on agite une grande question au sujet des miracles qu'ils ont opérés & que rapporte Moïse ; bien des interpretes veulent que ces prestiges n'ayent été qu'apparens, qu'ils sont dûs uniquement à leur industrie, à la souplesse de leurs doigts ; ensorte que s'ils en imposerent à leurs spectateurs, cela ne vint que de la précipitation du jugement de ceux-ci, & non de l'évidence du miracle, à laquelle seule ils auroient dû donner leur consentement.

D'autres veulent que ces miracles ayent été bien réels, & les attribuent aux secrets de l'art magique & à l'action du démon ; lequel de ces deux partis est le plus conforme à la raison & à l'analogie de la foi, c'est ce qu'il est également difficile & dangereux de décider, & il faudroit être bien hardi pour s'ériger en juge dans un procès si célebre.

L'illusion des tours de passe-passe, l'habileté des joueurs de gobelets, tout ce que la méchanique peut avoir de plus étonnant & de plus propre à surprendre, & à faire tomber dans l'erreur ; les admirables secrets de la chimie, les prodiges sans nombre qu'ont opéré l'étendue de la nature, & les belles expériences qui l'ont dévoilée jusques dans les plus secrettes opérations, tout cela nous est connu aujourd'hui jusqu'à un certain point ; mais il faut en convenir, nous ne connoissons que peu ou point du tout le démon, & les puissances infernales qui dépendent de lui ; il semble même que grace au goût de la Philosophie, qui gagne & prend insensiblement le dessus, l'empire du démon va tous les jours en déclinant.

Quoi qu'il en soit, Moïse nous dit que les magiciens de Pharaon ont opéré des miracles, vrais ou faux, & que lui-même soutenu du pouvoir divin, en a fait de beaucoup plus considérables, & a griévement affligé l'Egypte, parce que le coeur de son roi étoit endurci ; nous devons le croire religieusement, & nous applaudir de n'en avoir pas été les spectateurs.

Nous renvoyons ce qu'il nous reste à dire sur cette matiere à l'article MAGIE.


MAGIEscience ou art occulte qui apprend à faire des choses qui paroissent au-dessus du pouvoir humain.

La magie, considérée comme la science des premiers mages, ne fut autre chose que l'étude de la sagesse : pour lors elle se prenoit en bonne part, mais il est rare que l'homme se renferme dans les bornes du vrai, il est trop simple pour lui. Il est presqu'impossible qu'un petit nombre de gens instruits, dans un siecle & dans un pays en proie à une crasse ignorance, ne succombent bien-tôt à la tentation de passer pour extraordinaires & plus qu'humains : ainsi les mages de Chaldée & de tout l'orient, ou plutôt leurs disciples (car c'est de ceux-ci que vient d'ordinaire la dépravation dans les idées), les mages, dis-je, s'attacherent à l'astrologie, aux divinations, aux enchantemens, aux maléfices ; & bientôt le terme de magie devint odieux, & ne servit plus dans la suite qu'à désigner une science également illusoire & méprisable : fille de l'ignorance & de l'orgueil, cette science a dû être des plus anciennes ; il seroit difficile de déterminer le tems de son origine, ayant pour objet d'alleger les peines de l'humanité, elle a pris naissance avec nos miseres. Comme c'est une science ténébreuse, elle est sur son trône dans les pays où regnent la barbarie & la grossiereté. Les Lapons, & en général les peuples sauvages cultivent la magie, & en font grand cas.

Pour faire un traité complet de magie, à la considérer dans le sens le plus étendu, c'est-à-dire dans tout ce qu'elle peut avoir de bon & de mauvais ; on devroit la distinguer en magie divine, magie naturelle & magie surnaturelle.

1°. La magie divine n'est autre chose que cette connoissance particuliere des plans, des vûes de la souveraine sagesse, que Dieu dans sa grace revele aux saints hommes animés de son esprit, ce pouvoir surnaturel qu'il leur accorde de prédire l'avenir, de faire des miracles, & de lire, pour ainsi dire, dans le coeur de ceux à qui ils ont à faire. Il fut de tels dons, nous devons le croire ; si même la Philosophie ne s'en fait aucune idée juste, éclairée par la foi, elle les revere dans le silence. Mais en est-il encore ? je ne sai, & je croi qu'il est permis d'en douter. Il ne dépend pas de nous d'acquérir cette desirable magie ; elle ne vient ni du courant ni du voulant ; c'est un don de Dieu.

2°. Par la magie naturelle, on entend l'étude un peu approfondie de la nature, les admirables secrets qu'on y découvre ; les avantages inestimables que cette étude a apportés à l'humanité dans presque tous les arts & toutes les sciences ; Physique, Astronomie, Médecine, Agriculture, Navigation, Méchanique, je dirai même Eloquence ; car c'est à la connoissance de la nature & de l'esprit humain en particulier & des ressorts qui le remuent, que les grands maîtres sont redevables de l'impression qu'ils font sur leurs auditeurs, des passions qu'ils excitent chez eux, des larmes qu'ils leur arrachent, &c. &c. &c.

Cette magie très-louable en elle-même, fut poussée assez loin dans l'antiquité : il paroît même par le feu grégeois, & quelques autres découvertes dont les auteurs nous parlent, qu'à divers égards les anciens nous ont surpassés dans cette espece de magie ; mais les invasions des peuples du Nord lui firent éprouver les plus funestes révolutions, & la replongerent dans cet affreux cahos dont les sciences & les beaux arts avoient eu tant de peine à sortir dans notre Europe.

Ainsi, bien des siecles après la sphere de verre d'Archimede, la colombe de bois volante d'Architras, les oiseaux d'or de l'empereur Léon qui chantoient, les oiseaux d'airain de Boëce qui chantoient & qui voloient, les serpens de même matiere qui siffloient, &c. il fut un pays en Europe (mais ce n'étoit ni le siecle ni la patrie de Vaucanson) il fut, dis-je, un pays dans lequel on fut sur le point de bruler Brioché & ses marionnettes. Un cavalier françois qui promenoit & faisoit voir dans les foires une jument qu'il avoit eu l'habileté de dresser à répondre exactement à ses signes, comme nous en avons tant vûs dans la suite, eut la douleur en Espagne de voir mettre à l'inquisition un animal qui faisoit toute sa ressource, & eut assez de peine à se tirer lui-même d'affaire. On pourroit multiplier sans nombre les exemples de choses toutes naturelles, que l'ignorance a voulu criminaliser & faire passer pour les actes d'une magie noire & diabolique : à quoi ne furent pas exposés ceux qui les premiers oserent parler d'antipodes & d'un nouveau monde ?

Mais nous reprenons insensiblement le dessus, & l'on peut dire qu'aux yeux mêmes de la multitude, les bornes de cette prétendue magie naturelle se rétrécissent tous les jours ; parce qu'éclairés du flambeau de la Philosophie, nous faisons tous les jours d'heureuses découvertes dans les secrets de la nature, & que de bons systèmes soutenus par une multitude de belles expériences annoncent à l'humanité de quoi elle peut être capable par elle-même & sans magie. Ainsi la boussole, les télescopes, les microscopes, &c. & de nos jours, les polypes, l'électricité ; dans la Chimie, dans la Méchanique & la Statique, les découvertes les plus belles & les plus utiles, vont immortaliser notre siecle ; & si l'Europe retomboit jamais dans la barbarie dont elle est enfin sortie, nous passerons chez de barbares successeurs pour autant de magiciens.

3°. La magie surnaturelle est la magie proprement dite, cette magie noire qui se prend toujours en mauvaise part, que produisent l'orgueil, l'ignorance & le manque de Philosophie : c'est elle qu'Agrippa comprend sous les noms de caelestialis & ceremonialis ; elle n'a de science que le nom, & n'est autre chose que l'amas confus de principes obscurs, incertains & non démontrés, de pratiques la plûpart arbitraires, puériles, & dont l'inéfficace se prouve par la nature des choses.

Agrippa aussi peu philosophe que magicien, entend par la magie qu'il appelle caelestialis, l'astrologie judiciaire qui attribue à des esprits une certaine domination sur les planetes, & aux planetes sur les hommes, & qui prétend que les diverses constellations influent sur les inclinations, le sort, la bonne ou mauvaise fortune des humains ; & sur ces foibles fondemens bâtit un système ridicule, mais qui n'ose paroître aujourd'hui que dans l'almanach de Liege & autres livres semblables ; tristes dépôts des matériaux qui servent à nourrir des préjugés & des erreurs populaires.

La magie ceremonialis, suivant Agrippa, est bien sans contredit ce qu'il y a de plus odieux dans ces vaines sciences : elle consiste dans l'invocation des démons, & s'arroge ensuite d'un pacte exprès ou tacite fait avec les puissances infernales, le prétendu pouvoir de nuire à leurs ennemis, de produire des effets mauvais & pernicieux, que ne sauroient éviter les malheureuses victimes de leur fureur.

Elle se partage en plusieurs branches, suivant ses divers objets & opérations ; la cabale, le sortilege, l'enchantement, l'évocation des morts ou des malins esprits ; la découverte des trésors cachés, des plus grands secrets ; la divination, le don de prophétie, celui de guérir par des pratiques mystérieuses les maladies les plus opiniâtres ; la fréquentation du sabbat, &c. De quels travers n'est pas capable l'esprit humain ! On a donné dans toutes ces réveries ; c'est le dernier effort de la Philosophie d'avoir enfin desabusé l'humanité de ces humiliantes chimeres ; elle a eu à combattre la superstition, & même la Théologie qui ne fait que trop souvent cause commune avec elle. Mais enfin dans les pays où l'on sait penser, réfléchir & douter, le démon fait un petit rôle, & la magie diabolique reste sans estime & sans crédit.

Mais ne tirons pas vanité de notre façon de penser : nous y sommes venus un peu tard ; ouvrez les registres de la plus petite cour de Justice, vous y trouverez d'immenses cahiers de procédures contre les sorciers, les magiciens & les enchanteurs. Les seigneurs de jurisdictions se sont enrichis de leurs dépouilles, & la confiscation des biens appartenans aux prétendus sorciers a peut-être allumé plus d'un bucher ; du moins est-il vrai que souvent la passion a su tirer un grand parti de la crédulité du peuple, & faire regarder comme un sorcier & docteur en magie celui qu'elle vouloit perdre, dans le tems même que suivant la judicieuse remarque d'Apulée accusé autrefois de magie ; ce crime, dit-il, n'est pas même cru par ceux qui en accusent les autres ; car si un homme étoit bien persuadé qu'un autre homme pût le faire mourir par magie, il appréhenderoit de l'irriter en l'accusant de ce crime abominable.

Le fameux maréchal d'Ancre, Léonora Galigaï son épouse, sont des exemples mémorables de ce que peut la funeste accusation d'un crime chimérique, fomentée par une passion secrette & poussée par la dangereuse intrigue de cour. Mais il est peu d'exemples dans ce genre mieux constatés que celui du célebre Urbain Grandier curé & chanoine de Loudun, brûlé vif comme magicien l'an 629. Qu'un philosophe ou seulement un ami de l'humanité souffre avec peine l'idée d'un malheureux immolé à la simplicité des uns & à la barbarie des autres ! Comment le voir de sang-froid condamné comme magicien à périr par les flammes, jugé sur la déposition d'Astaroth diable de l'ordre des séraphins ; d'Easas, de Celsus, d'Acaos, de Cédon, d'Asmodée, diables de l'ordre des trônes ; d'Alex, de Zabulon, Nephtalim, de Cham, d'Uriel, d'Ahaz, de l'ordre des principautés ? comment voir ce malheureux chanoine jugé impitoyablement sur la déposition de quelques religieuses qui disoient qu'il les avoit livrées à ces légions d'esprits infernaux ? comment n'est-on pas mal à son aise, lorsqu'on le voit brûlé tout vif, avec des caracteres prétendus magiques, poursuivi & noirci comme magicien jusques sur le bucher même où une mouche noirâtre de l'ordre de celles qu'on appelle des bourdons, & qui rodoit autour de la tête de Grandier, fut prise par un moine qui sans doute avoit lû dans le concile de Quieres, que les diables se trouvoient toujours à la mort des hommes pour les tenter, fut prise, dis-je, pour Béelzebut prince des mouches, qui voloit autour de Grandier pour emporter son ame en enfer ? Observation puérile, mais qui dans la bouche de ce moine fut peut-être l'un des moins mauvais argumens qu'une barbare politique sut mettre en usage pour justifier ses excès, & en imposer par des contes absurdes à la funeste crédulité des simples. Que d'horreurs ! & où ne se porte pas l'esprit humain lorsqu'il est aveuglé par les malheureuses passions de l'envie & de l'esprit de vengeance ? L'on doit sans doute tenir compte à Gabriel Naudé, d'avoir pris généreusement la défense des grands hommes accusés de magie ; mais je pense qu'ils ont plus d'obligations à ce goût de Philosophie qui a fait sentir toute la vanité de cette accusation, qu'au zele de leur avocat qui a peut-être marqué plus de courage dans son entreprise que d'habileté dans l'exécution & de forces dans les raisonnemens qu'il emploie. Si Naudé a pu justifier bien des grands hommes d'une imputation qui aux yeux du bon sens & de la raison se détruit d'elle-même : malgré tout son zele il eût sans doute échoué, s'il eût entrepris d'innocenter entierement à cet égard les sages de l'antiquité, puisque toute leur philosophie n'a pu les mettre à l'abri de cette grossiere superstition, que la magie tient par la main. Je n'en citerai d'autre exemple que Caton. Il étoit dans l'idée qu'on peut guérir les maladies les plus sérieuses par des paroles enchantées : voici les paroles barbares, au moyen desquelles suivant lui on a une recette très-assurée pour remettre les membres démis : Incipe cantare in alto S : F. motas danata dardaries astotaries, dic una parite usque dum coeant, &c. C'est l'édition d'Alde Manuce que je lis ; car celle d'Henri Estienne, revûe & corrigée par Victorius, a été fort changée sur un point où la grande obscurité du texte ouvre un vaste champ à la manie des critiques.

Chacun sait que les anciens avoient attaché les plus grandes vertus au mot magique abracadabra. Q. Serenus, célebre Médecin, prétend que ce mot vuide de sens écrit sur du papier & pendu au cou, étoit un sûr remede pour guérir la fievre quarte ; sans doute qu'avec de tels principes la superstition étoit toute sa pharmacie, & la foi du patient sa meilleure ressource.

C'est à cette foi qu'on peut & qu'on doit rapporter ces guérisons si extraordinaires dans le récit, qu'elles semblent tenir de la magie, mais qui approfondies, sont presque toujours des fraudes pieuses, ou les suites de cette superstition qui n'a que trop souvent triomphé du bon sens, de la raison & même de la Philosophie. Nos préjugés, nos erreurs & nos folies se tiennent toutes par la main. La crainte est fille de l'ignorance ; celle-ci a produit la superstition, qui est à son tour la mere du fanatisme, source féconde d'erreurs, d'illusions, de phantômes, d'une imagination échauffée qui change en lutins, en loups-garoux, en revenans, en démons même tout ce qui le heurte ; comment dans cette disposition d'esprit ne pas croire à tous les rêves de la magie ? si le fanatisme est pieux & dévot, (& c'est presque toujours ce ton sur lequel il est monté) il se croira magicien pour la gloire de Dieu ; du-moins s'attribuera-t-il l'important privilege de sauver & damner sans appel : il n'est pire magie que celle des faux dévots. Je finis par cette remarque ; c'est qu'on pourroit appeller le sabath l'empire des amazones souterraines ; du-moins il y a toujours eu beaucoup plus de sorcieres que de sorciers : nous l'attribuons bonnement à la foiblesse d'esprit ou à la trop grande curiosité des femmes ; filles d'Eve, elles veulent se perdre comme elle pour tout savoir. Mais un anonyme (Voyez Alector ou le Coq, lib. II. des adeptes) qui voudroit persuader au public qu'il est un des premiers confidens de satan, prête aux démons un esprit de galanterie qui justifie leur prédilection pour le sexe, & les faveurs dont ils l'honorent : par-là même le juste retour de cette moitié du genre humain avec laquelle pour l'ordinaire on gagne plus qu'on ne perd.


MAGIOTAN(Hist. nat.) nom que l'on donne en Provence & dans d'autres provinces du royaume, à une substance pierreuse ou à une espece de concrétion ou de tuf qui s'amasse à l'embouchure des rivieres : on dit qu'elle est tendre & spongieuse, & paroît formée par le limon que déposent les eaux & qui a pris de la consistance.


MAGIOVINTUM(Géog. anc.) ancien lieu de l'île de la Grande-Bretagne entre Lactodorum & Durocobriva, à dix-sept mille pas de la premiere, & à douze mille de la seconde, selon l'itineraire d'Antonin. Cambden croit que c'est Ashwell, bourgade aux confins d'Hertfordshire, en tirant vers Cambridge. M. Gale panche à croire que c'est Dunstable, parce que la distance entre Lactodorum & Dunstable convient beaucoup mieux au nombre de mille déterminé par Antonin, quoiqu'elle ne s'y accorde pas tout-à-fait. (D.J.)


MAGIQUE(Médecine). Voyez ENCHANTEMENT, (Médecine).

MAGIQUE, Baguette, verge ou bâton dont se servent les magiciens pour tracer les cercles dans leurs opérations & leurs enchantemens.

Voici la description qu'en donne M. Blanchard : " Elle doit être de coudrier, de la poussée de l'année. Il faut la couper le premier mercredi de la lune, entre onze & douze heures de nuit ; en la coupant, il faut prononcer certaines paroles, il faut que le couteau soit neuf, & le retirer en haut en coupant la baguette. Il faut la bénir, & écrire au gros bout le mot agla, au milieu , & le tetragrammaton au petit bout, avec une croix à chaque mot, & dire : Conjuro te citò mihi obedire. Venias per Deum vivum, & faire une croix ; per Deum verum, une seconde croix ; per Deum sanctum, une troisieme croix ". Mém. de l'acad. des Inscrip. tome XII. page 56. (G)


MAGISTERS. m. (Hist. mod.) maître ; titre qu'on trouve souvent dans les anciens écrivains, & qui marque que la personne qui le portoit, étoit parvenue à quelque degré d'éminence, in scientiâ aliquâ praesertim litterariâ. Anciennement on nommoit magistri ceux que nous appellons maintenant docteurs. Voyez DOCTEURS, DEGRE & MAITRE.

C'est un usage encore subsistant dans l'université de Paris, de nommer maîtres tous les aspirans au doctorat, qui font le cours de la licence ; & dans les examens, les thèses, les assemblées, & autres actes publics de la faculté de Théologie, les docteurs sont nommés S. M. N. Sapientissimi Magistri Nostri. Charles IX. appelloit ordinairement & d'amitié son précepteur Amyot, mon maître.

MAGISTER equitum, (Littérat.) il n'y a point de mot françois qui puisse exprimer ce que c'étoit que cette charge ; & en le rendant par général de la cavalerie, comme font tous nos traducteurs, on n'en donne qu'une idée très-imparfaite ; il suffit de dire que c'étoit la premiere place après le dictateur, tant en paix qu'en guerre.

MAGISTER scrinii dispositionum, (Antiq. rom.) c'étoit celui qui faisoit le rapport au prince des sentences & des jugemens rendus par les juges des lieux, & qui les examinoit, pour voir s'ils avoient bien jugé ou non, & envoyoit sur cela la réponse du prince. Il y avoit des couriers établis pour porter ces réponses nommés agentes ad responsum, & un fonds pour les payer, appellé aurum ad responsum.

MAGISTER scrinii epistolarum, (Antiq. rom.) secrétaire qui écrivoit les lettres du prince. Auguste écrivoit les siennes lui-même, & puis les donnoit à Mécénas & à Agrippa pour les corriger, dit Dion. Les autres empereurs les dictoient ordinairement, ou disoient à leur secrétaire leurs intentions, se contentant de les souscrire de ce mot vale. Ce secrétaire avoit sous lui trente-quatre commis, qu'on appelloit epistolares.

MAGISTER scrinii libellorum, (Antiq. rom.) maître des requêtes, qui rapportoit au prince les requêtes & les placets des particuliers, & recevoit sa réponse qui étoit rédigée par écrit par ses commis au nombre de trente-quatre, nommés libellenses. Nous voyons cela en la notice de l'empereur : cognitiones & preces magister libellorum tractabat, & acta libellenses scribebant. Nous avons une formule de requête qui fut présentée à l'empereur Antonin le Pieux, dont voici les termes.

Cùm ante hos dies conjugem & filium amiserim, & pressus necessitate corpora corum fictili sarcophago commendaverim, donec quietis locus quem emeram aedificaretur, viâ flaminiâ, inter milliare secundum & tertium euntibus ab urbe, parte laevâ, custodia monumenti Flam. Thymel. Amelo. M. Signii Orgilii, rogo, domine, permittas mihi in eodem loco, in marmoreo sarcophago quem mihi modò comparavi, eadem corpora colligere, ut quando & ego esse desiero, pariter cum iis ponar. Voilà la requête que présentoit Arius Alphius, affranchi d'Arria Fadilla, mere de l'empereur, tendante à ce qu'il lui fût permis de ramasser les os de sa femme & de son fils en un cercueil de marbre, qu'il n'avoit mis que dans un de terre, en attendant que le lieu qu'il avoit acheté pour y faire bâtir un monument fût construit ; à quoi il fut répondu ce qui suit : decretum fieri placet, Jubentius Celsus, promagister subscripsi. III. non. Novembris.

MAGISTER scrinii memoriae, (Antiquit. Rom.) secrétaire & officier de l'empire, à qui le prince donnoit la ceinture dorée en le créant. Sa charge étoit de mettre en un mot les réponses que faisoit l'empereur aux requêtes & placets qu'on lui présentoit, & de les étendre ensuite dans les patentes ou brevets. Il avoit sous lui les commis qu'on nommoit scriniarii memoriae ou memoriales. On croit que cette charge fut instituée par Auguste, & qu'il la faisoit exercer par des chevaliers romains. (D.J.)

MAGISTER scripturae, (Littér.) receveur d'un département de Rome. Scriptura étoit ce que l'on payoit en Asie aux fermiers de la république, pour les pâturages. Ceux qui levoient ce droit étoient appellés scriptuarii, & le bétail pecus inscriptum. (D.J.)


MAGISTERES. m. (Chimie) on donne ce nom à quelques précipités de toutes les especes, & par conséquent fort arbitrairement, sans que les précipités qu'on désigne par ce nom ayent aucun caractere distinctif. Voyez PRECIPITE. Il y a un magistere de bismuth, un magistere d'antimoine, un magistere de saturne, un magistere d'étain, un magistere de corail, un magistere de perle, un magistere de soufre, &c. Voyez BISMUTH, MATIERE PERLEE, qui est un autre nom du magistere d'antimoine, ETAIN, CORAIL, &c.

Magistere est aussi un des noms de la pierre philosophale. Plusieurs alchimistes l'ont appellée le grand magistere, le magistere, notre magistere. Voyez PIERRE PHILOSOPHALE. (b)


MAGISTRALMAGISTRAL

Nous avons exposé au mot FORMULE les regles sur lesquelles le médecin doit se diriger dans la prescription des remedes magistraux. Voyez cet article. (b)

MAGISTRAL, sirop, (Pharmacie & Mat. méd.) Il y a en pharmacie deux sirops très-connus qui portent ce nom : le sirop magistral purgatif & le sirop magistral astringent ou dyssentérique. Le premier est composé d'un grand nombre de purgatifs des plus forts ; aussi est-il un puissant hydragogue : mais ce n'est pas la peine d'entasser douze ou quinze drogues pour purger efficacement, lorsqu'on peut obtenir le même effet avec une seule. Le sirop de nerprun purge aussi-bien & plus sûrement que ce sirop très-composé.

Le sirop magistral astringent se prépare de la maniere suivante, selon la pharmacopée de Paris. Prenez de rhubarbe concassée une once & demie, de santal citrin & de cannelle de chacun un gros, de mirobolans citrins une once ; faites-les macérer dans un vaisseau fermé au bain-marie pendant douze heures dans trois livres d'eau de plantain, passez & prenez d'autre part de roses rouges seches deux onces, de balaustes une once, de sucs d'épine-vinette & de groseille de chacun quatre onces ; faites macérer pendant douze heures au bain-marie dans un vaisseau fermé dans huit onces d'eau-rose, passez avec expression ; mêlez les deux colatures, laissez-les se clarifier par le repos ; & faites-les cuire au bain-marie selon l'art en consistance de sirop, avec une livre & demie de sucre.

Ce sirop est préparé contre les regles de l'art, en ce que le bain-marie est employé dans l'espoir très-frivole de retenir le principe aromatique du santal, de la cannelle, des roses rouges, de l'eau-rose & peut-être de l'eau de plantain ; car il est très-démontré qu'en dissipant comme il faut le faire ici, pour obtenir la consistance de sirop, environ trois livres & un quart d'eau, il est impossible de retenir une quantité sensible de ce principe aromatique, quelque légere que soit la chaleur par laquelle on exécute cette prodigieuse évaporation : il faut donc ou négliger ce principe aromatique, qui ne paroît pas être un ingrédient fort essentiel d'un sirop astringent, & dans ce cas retrancher les ingrédiens de cette composition, qui ne peuvent donner que du parfum ; ou charger quatre ou cinq fois davantage les infusions, & employer à-peu-près huit livres de sucre, au lieu d'une livre & demie ; & alors le faire fondre au bain-marie dans un vaisseau fermé, si l'on ne préfere encore le moyen plus exact de la distillation. Voyez SIROP.

Le sirop magistral astringent est recommandé pour remplir l'indication de resserrer le ventre & de fortifier l'estomac & les intestins, après avoir évacué doucement. On le conseille aussi contre les pertes de sang. La dose en est depuis une once jusqu'à trois pris le matin à jeun, pendant plusieurs jours de suite (b).


MAGISTRATS. m. (Politique) ce nom présente une grande idée ; il convient à tous ceux qui par l'exercice d'une autorité légitime, sont les défenseurs & les garants du bonheur public ; & dans ce sens, il se donne même aux rois.

Le premier homme en qui une société naissante eut assez de confiance pour remettre entre ses mains le pouvoir de la gouverner, de faire les lois qu'il jugeroit convenables au bien commun, & d'assurer leur exécution, de reprimer les entreprises capables de troubler l'ordre public, enfin de protéger l'innocence contre la violence & l'injustice, fut le premier magistrat. La vertu fut le fondement de cette autorité : un homme se distingua-t-il par cet amour du bien qui caractérise les hommes vraiment grands ; avoit-il sur ses concitoyens cet empire volontaire & flatteur, fruit du mérite & de la confiance que donne quelquefois la supériorité du génie, & toûjours celle de la vertu ? ce fut sans doute cet homme qui fut choisi pour gouverner les autres. Quand des raisons que nous laissons discuter à la Philosophie, détruisirent l'état de nature, il fut nécessaire d'établir un pouvoir supérieur, maître des forces de tout le corps, à la faveur duquel celui qui en étoit revêtu fut en état de réprimer la témérité de ceux qui pourroient former quelque entreprise contre l'utilité commune & la sûreté publique, ou qui refuseroient de se conformer à ce que le desir de les maintenir auroit fait imaginer ; les hommes renoncerent au nom de liberté pour en conserver la réalité. Ils firent plus : le droit de vie & de mort fut réuni à ce pouvoir suprême, droit terrible que la nature méconnut, & que la nécessité arracha. Ce chef de la société reçut différentes dénominations, suivant les tems, les moeurs, & les différentes formes des gouvernemens ; il fut appellé empereur, consul, dictateur, roi, titres tous contenus sous celui de magistrat, pris dans ce sens.

Mais ce nom ne signifie proprement dans notre langue que ceux sur qui le souverain se repose pour rendre la justice en son nom, conserver le dépôt sacré des lois, leur donner par l'enregistrement la notoriété nécessaire, & les faire exécuter ; fonctions augustes & saintes, qui exigent de celui qui en est chargé, les plus grandes qualités. Obligé seulement comme citoyen de n'avoir aucun intérêt si cher qui ne cede au bien public, il contracte par sa charge & son état un nouvel engagement plus étroit encore ; il se dévoue à son roi & à sa patrie, & devient l'homme de l'état : passions, intérêts, préjugés, tout doit être sacrifié. L'intérêt général, ressemble à ces courans rapides, qui reçoivent à la vérité dans leur sein les eaux de différens ruisseaux ; mais ces eaux s'y perdent & s'y confondent, & forment en se réunissant un fleuve qu'elles grossissent sans en interrompre le cours.

Si l'on me demandoit quelles vertus sont nécessaires au magistrat, je ferois l'énumération de toutes : mais il en est d'essentielles à son état, & qui, pour ainsi dire, le caractérisent. Telles, par exemple, cet amour de la patrie, passion des grandes ames, ce desir d'être utile à ses semblables & de faire le bien, source intarissable des seuls plaisirs du coeur qui soient purs & exempts d'orages, desir dont la satisfaction fait goûter à un mortel une partie du bonheur de la divinité dont le pouvoir de faire des heureux est sans doute le plus bel apanage.

Il est un temple, & c'est celui de mémoire, que la nature éleva de ses mains dans le coeur de tous les hommes ; la reconnoissance y retrace d'âge en âge les grandes actions que l'amour de la patrie fit faire dans tous les tems. Vous y verrez le consul Brutus offrir à sa patrie d'une main encore fumante le sang de ses enfans versé par son ordre. Quelle est donc la force de cette vertu, qui pour soutenir les lois d'un état, a bien pu faire violer celles de la nature, & donner à la postérité un spectacle qu'elle admire en frémissant ? Vous y verrez aussi Larcher, Brisson, Tardif, victimes de la cause publique & de leur amour pour leur roi légitime, dans ces tems malheureux de séditions & d'horreurs, où le fanatisme déchaîné contre l'état, se baignoit dans les slots du sang qu'il faisoit répandre, garder jusqu'au dernier moment de leur vie la fidélité dûe à leur souverain, & préférer la mort à la honte de trahir leurs sermens. Mânes illustres, je n'entreprendrai pas ici votre éloge ; votre mémoire sera pour moi au nombre de ces choses sacrées auxquelles le respect empêche de porter une main profane.

MAGISTRAT, (Jurisprud.) signifioit anciennement tout officier qui étoit revêtu de quelque portion de la puissance publique ; mais présentement par ce terme, on n'entend que les officiers qui tiennent un rang distingué dans l'administration de la justice.

Les premiers magistrats établis chez les Hébreux, furent ceux que Moïse choisit par le conseil de Jéthro son beau-pere, auquel ayant exposé qu'il ne pouvoit soutenir seul tout le poids des affaires, Jéthro lui dit de choisir dans tout le peuple des hommes sages & craignans Dieu, d'une probité connue, & sur-tout ennemis du mensonge & de l'avarice, pour leur confier une partie de son autorité ; de prendre parmi eux des tribuns, des centeniers, des cinquanteniers & dixainiers, ainsi qu'il est dit au xviij. chap. de l'Exode : ceci donne une idée des qualités que doit avoir le magistrat.

Pour faire cet établissement, Moïse assembla tout le peuple ; & ayant choisi ceux qu'il crut les plus propres à gouverner, il leur ordonna d'agir toûjours équitablement, sans nulle faveur ou affection de personnes, & qu'ils lui refuseroient les choses difficiles, afin qu'il pût les regler sur leur rapport.

Comme les Israëlites n'avoient alors aucun territoire fixe, il partagea tout le peuple en différentes tribus de mille familles chacune, & subdivisa chaque tribut en d'autres portions de cent, de cinquante, ou de dix familles.

Ces divisions faites, il établit un préfet ou intendant sur chaque tribu, & d'autres officiers d'un moindre rang sur les subdivisions de cent, de cinquante, & de dix.

Moïse choisit encore par l'ordre de Dieu même, avant la fin de l'année, 70 autres officiers plus avancés en âge, dont il se forma un conseil, & ceux-ci furent nommés seniores & magistri populi ; d'où est sans doute venu dans la suite le terme de magistrats.

Tous ces officiers établis par Moïse dans le désert, subsisterent de même dans la Palestine. Le sanhédrin ou grand conseil des 70, établit son siége à Jérusalem : ce tribunal souverain, auquel présidoit le grand-prêtre, connoissoit seul de toutes les affaires qui avoient rapport à la religion & à l'observation des lois, des crimes qui méritoient le dernier supplice ou du moins effusion de sang, & de l'appel des autres juges.

Il y eut aussi alors à Jérusalem deux autres tribunaux & un dans les autres villes ; pour connoître en premiere instance de toutes les affaires civiles, & de tous les délits autres que ceux dont on a parlé.

Les centeniers, cinquanteniers, dixainiers, eurent chacun l'intendance d'un certain quartier de la capitale.

Les Grecs qui ont paru immédiatement après les Hébreux, & qui avoient été long-tems leurs contemporains, eurent communément pour maxime de partager l'autorité du gouvernement & de la magistrature entre plusieurs personnes.

Les républiques prenoient de plus la précaution de changer souvent de magistrats, dans la crainte que s'ils restoient trop long-tems en place, ils ne se rendissent trop puissans & n'entreprissent sur la liberté publique.

Les Athéniens qui ont les premiers usé de cette politique, choisissoient tous les ans 500 de leurs principaux citoyens, dont ils formoient le sénat qui devoit gouverner la république pendant l'année.

Ces 500 sénateurs étoient distribués en dix classes de 50 chacune, que l'on appelloit prytanes ; chaque prytane gouvernoit l'état pendant 35 jours.

Des 50 qui gouvernoient pendant ce tems, on en tiroit toutes les semaines dix, qui étoient qualifiés de présidens ; & de ces dix on en choisissoit sept qui partageoient entr'eux les jours de la semaine, & tout cela se tiroit au sort. Celui qui étoit de jour, se nommoit archi, prince ou premier ; les autres formoient son conseil.

Ils suivoient à-peu-près le même ordre pour l'administration de la justice : au commencement de chaque mois, lorsqu'on avoit choisi la cinquantaine qui devoit gouverner la république, on choisissoit ensuite un magistrat dans chaque autre cinquantaine. De ces neuf magistrats appellés archontes, trois étoient tirés au sort pour administrer la justice pendant le mois ; l'un qu'on appelloit préfet, ou gouverneur de la ville, présidoit aux affaires des particuliers, & à l'exécution des lois pour la police & le bien public ; l'autre nommé , roi, avoit l'intendance & la jurisdiction sur tout ce qui avoit rapport à la religion ; le troisieme appellé polemarchus, connoissoit des affaires militaires & de celles qui survenoient entre les citoyens & les étrangers ; les six autres archontes servoient de conseil aux trois premiers.

Il y avoit encore quelques autres tribunaux inférieurs pour différentes matieres civiles & criminelles ; ils changeoient aussi de juges les uns tous les mois, les autres tous les ans.

Tous ces tribunaux n'étoient chargés de la police que pour l'exécution ; la connoissance principale en étoit réservée au sénat de l'Aréopage, qui étoit le seul tribunal composé de juges fixes & perpétuels ; on les choisissoit entre les principaux citoyens qui avoient exercé avec le plus d'applaudissement l'une des trois magistratures dont on vient de parler.

Pour ce qui est des Romains, lorsque Romulus eut fondé cet empire, il rendoit lui-même la justice avec ceux des principaux citoyens qu'il s'étoit choisi pour conseil, & qu'il nomma sénateurs. Il distingua le peuple en deux classes ; les patriciens ou nobles, furent les seuls auxquels il permit d'aspirer aux charges de la magistrature ; il accorda aux Plébéïens le droit de choisir eux-mêmes leurs magistrats dans l'ordre des patriciens.

Lorsque les rois furent chassés de Rome, la puissance du sénat s'accrut beaucoup ; la république fut gouvernée par deux consuls qui étoient les chefs du sénat ; ils l'étoient encore du tems d'Auguste, & néanmoins le sénat leur commandoit sur-tout dans la guerre ; on leur donna pour collegue le censeur, dont la charge étoit de faire le dénombrement des citoyens, & d'imposer chacun aux subsides selon ses facultés ; & comme les consuls étoient quelquefois obligés de commander dans les provinces, on nommoit dans les tems de trouble un souverain magistrat, qu'on appella dictateur.

Le préfet de la ville, qui avoit été institué dès le tems de Romulus pour commander en son absence, devint sous Justinien le chef du sénat ; après lui les patrices, les consuls, ensuite les autres officiers, tels que ceux que l'on appelloit préfets & mestres-de-camp ; enfin les sénateurs & les chevaliers, les tribuns du peuple, lesquels avoient été institués par Romulus, & dont le pouvoir augmenta beaucoup sous la république ; les édiles, le questeur & autres officiers.

On créa aussi des tribuns des soldats, des édiles curules, des préteurs, les préfets du prétoire, un maître général de la cavalerie, un maître des offices, un préfet de l'épargne, comes sacrarum largitionum ; un préfet particulier du domaine du prince, comes rerum privatarum ; le grand pouvoir, comes sacri patrimonii ; un maître de la milice, des proconsuls & des légats ; un préfet d'Orient, un préfet d'Auguste, un préfet des provisions, praefectus annonae ; un préfet des gardes de nuit, praefectus vigilum.

Il y eut aussi des vicaires ou lieutenans donnés à divers magistrats, des assesseurs ou conseillers, des défenseurs des cités, des décurions, des decemvirs, & plusieurs autres officiers.

La fonction de tous ces magistrats n'étoit point érigée en office ; ce n'étoient que des commissions annales qui étoient données par le sénat, ou par le peuple, ou en dernier lieu par les empereurs.

Aucune magistrature n'étoit vénale ; mais comme il se glisse par-tout de l'abus, on fut obligé de défendre à ceux qui briguoient les charges, de venir aux assemblées avec une double robe sous laquelle ils pussent cacher de l'argent, comme ils avoient coutume de faire pour acheter le suffrage du peuple.

Tous ceux qui exerçoient quelque partie de la puissance publique, étoient appellés magistrats, soit qu'ils fussent simplement officiers de judicature, soit qu'ils eussent aussi le gouvernement civil & militaire, ou même qu'ils fussent simplement officiers militaires. Il y avoit des magistrats ordinaires, comme les consuls, les préteurs, &c. & d'autres extraordinaires, comme les dictateurs, le préfet des vivres, &c.

On distinguoit aussi les magistrats en deux classes, savoir en grands & petits magistrats, majores & minores magistratus.

En France on ne donne le nom de magistrats qu'à ceux qui tiennent un certain rang dans l'administration de la justice tels que le chancelier, qui est le chef de la magistrature, les conseillers d'état & maîtres des requêtes, les présidens & conseillers de cour souveraine, les avocats & procureurs généraux.

Nous avons aussi pourtant des magistrats d'épée, tels que les pairs de France, les conseillers d'état d'épée, les chevaliers d'honneur, les baillis d'épée, les lieutenans criminels de robe courte, les prevôts des maréchaux.

Les juges des présidiaux, bailliages & sénéchaussées royales, sont aussi regardés comme magistrats ; ils en prennent même ordinairement le titre dans leurs jugemens.

Les prevôts des marchands, maires & échevins, & autres juges municipaux qui reçoivent divers noms en quelques provinces, sont aussi magistrats.

Il ne suffit pas à un magistrat de remplir exactement les devoirs de son état, il doit aussi se comporter dans toutes ses actions avec une certaine dignité & bienséance pour faire respecter en lui l'autorité qui lui est confiée, & pour l'honneur de la magistrature en général.

Sur les fonctions & devoirs des magistrats, voyez au digeste le titre de origine juris & omnium magistratuum, & au code le titre de dignitatibus. Loyseau, traité des offices. (A)


MAGISTRATURE(Politique) ce mot signifie l'exercice d'une des plus nobles fonctions de l'humanité : rendre la justice à ses semblables, & maintenir ses lois, le fondement & le lien de la société, c'est sans doute un état dont rien n'égale l'importance, si ce n'est l'exactitude scrupuleuse avec laquelle on en doit remplir les obligations.

On peut aussi entendre par ce mot magistrature, le corps des magistrats d'un état ; il signifiera en France cette partie des citoyens, qui divisée en différens tribunaux, veille au dépôt des lois & à leur exécution, semblables à ces mages dont les fonctions étoient de garder & d'entretenir le feu sacré dans la Perse.

Si l'on peut dire avec assûrance, qu'un état n'est heureux qu'autant que par sa constitution toutes les parties qui le composent tendent au bien général comme à un centre commun, il s'ensuit que le bonheur de celui dans lequel différens tribunaux sont dépositaires de la volonté du prince, dépend de l'harmonie & du parfait accord de tous ces tribunaux, sans lequel l'ordre politique ne pourroit subsister. Il en est des différens corps de magistrature dans un état, comme des astres dans le système du monde, qui par le rapport qu'ils ont entr'eux & une attraction mutuelle, se contiennent l'un l'autre dans la place qui leur a été assignée par le Créateur, & qui suivent, quoique renfermés chacun dans un tourbillon différent, le mouvement d'impulsion générale de toute la machine céleste. Voyez l'article MAGISTRAT.


MAGISTRIENSS. m. pl. (Hist. anc.) satellites du magister. Or comme il y avoit différens magisters, les magistriens avoient aussi différentes fonctions.


MAGLIANOManliana, (Géogr.) petite ville d'Italie dans la Sabine ; elle est située sur la cime d'une montagne, près du Tibre, à 12 lieues S. O. de Spolete, 8 N. E. de Rome. Long. 30. 10. lat. 42. 20. (D.J.)


MAGMAS. m. (Pharmac.) liniment épais dans lequel il n'entre qu'une très-petite quantité de liquide, pour l'empêcher de s'étendre & de couler ; strictement c'est la partie récrementicielle d'un onguent, ou les feces qui restent après l'expression des parties les plus fluides. Galien restraint l'acception de ce terme aux feces des mirobolans, liv. VIII. D. C. M. P. G.


MAGNA CHARTA(Jurispr.) Voyez au mot CHARTRE l'article CHARTRE, la grande.


MAGNANIMEadj. (Morale) c'est celui qu'élevent au-dessus des objets & des passions qui conduisent les hommes, une passion plus noble, un objet plus grand ; qui sacrifie le moment au tems, son bien-être à l'avantage des autres, la considération, l'estime même à la gloire ou à la patrie : c'est Fabius qui s'expose au mépris de Rome pour sauver Rome.

La magnanimité n'est que la grandeur d'ame devenue instinct, enthousiasme, plus noble & plus pure par son objet & par le choix de ses moyens, & qui met dans ses sacrifices je ne sais quoi de plus fort & de plus facile.


MAGNANIMIT(Médecine) ce mot est un euphemisme dans le langage médicinal ; il signifie exactement vigueur dans l'acte vénérien. Au reste, c'est expliquer un euphémisme par un autre, mais le dernier nous paroît beaucoup plus intelligible que le premier ; & il ne seroit pas honnête de se rendre plus clair. (b)


MAGNES AERIS(Chimie) nom donné par le célebre Hoffman à une préparation faite avec de la craie & de l'esprit-de-vin.


MAGNESMAGNES


MAGNES CARNEUS(Hist. nat.) nom donné par Cardan à une espece de terre blanche qui se trouve en Italie ; elle est blanche, a une certaine consistance semblable à celle de l'ostéocolle, elle est mouchetée de taches noires ; elle s'attache fortement à la langue qu'elle semble attirer. Le même Cardan prétend avoir vu qu'une blessure faite dans la chair avec une épée dont la lame avoit été frottée de cette terre, se referma sur le champ. Cette substance, que quelques-uns ont appellée calamita alba, se trouve, dit-on, dans l'île d'Elbe, près des côtes de la Toscane. Voyez Boëtius de Boot, de lapid. & gemmis.


MAGNÉSIou MAGNESE, (Hist. anc.) substance minérale. Voyez MANGANESE.

MAGNESIE BLANCHE, (Chimie & Mat. médic.) c'est le nom le plus usité aujourd'hui d'une poudre terreuse blanche, & qui a été connue aussi auparavant sous les noms de panacée solutive, de panacée angloise, de fécule alkaline, de panacée anti-hypocondriaque, de poudre du comte de palma, de poudre de sentinelli. Voici la préparation qu'en donne M. Baron dans ses additions au cours de Chimie de Lémery.

Mettez la quantité qu'il vous plaira d'eau-mere des salpétriers dans une terrine de grais ; versez dessus parties égales d'huile de tartre par défaillance ou de dissolution de cendres gravelées, peu de tems après le mêlange se troublera ; mais il reprendra sa limpidité aussi-tôt qu'il aura déposé un sédiment blanchâtre qui le rendoit laiteux : décantez alors la liqueur qui surnage le précipité, lavez-le à plusieurs reprises, & mettez-le égoutter sur un filtre ; faites-le sécher ensuite jusqu'à ce qu'il soit réduit en une poudre blanche.

Il y a deux autres procédés pour préparer la magnésie, l'un & l'autre plus anciens que le précédent. Le premier consiste à évaporer jusqu'à siccité de l'eau-mere de salpêtre, à calciner le produit de cette dessiccation, jusqu'à ce qu'il ne donne plus de vapeurs acides, à l'édulcorer ensuite par des lotions répétées avec l'eau bouillante, & enfin à le faire égoutter & sécher selon l'art. La magnésie préparée ainsi est peut-être moins subtile, moins divisée que celle qu'on obtient par la précipitation, ce qui suffit pour rendre cette derniere préférable dans l'usage medicinal ; mais d'ailleurs les produits de ces deux procédés sont parfaitement semblables. L'eau-mere du nitre étant composée du mêlange de nitre à base terreuse & de sel marin à base terreuse (Voyez NITRE), qui sont l'un & l'autre des sels neutres éminemment solubles par l'eau, il est clair que la portion de ces sels, qui pourroient avoir été épargnés dans la calcination, est infailliblement enlevée par les lotions réitérées.

L'autre procédé consiste à précipiter l'eau-mere du nitre par l'acide vitriolique : celui-ci est absolument défectueux ; ce n'est qu'un faux précipité qu'on obtient par ce moyen (voyez PRECIPITATION) ; c'est un sel seleniteux produit par l'union de l'acide vitriolique à une partie de la terre qui sert de base aux sels neutres contenus dans l'eau-mere du salpêtre, & dont nous avons déja fait mention. Je dis une portion, car ce n'est pas une seule espece de terre qui fournit la base de ces sels. Une portion seulement est calcaire & produit le faux précipité avec l'acide vitriolique ; l'autre portion est analogue à la base du sel de seidlitz & d'ébsham, & elle constitue, avec l'acide vitriolique un sel neutre soluble, & qui reste suspendu par conséquent dans la liqueur. Voyez SEL MARIN, SEL DE SEIDLITZ, SEL D'EBSHAM, sous l'article général SEL.

C'est évidemment à cette terre que j'appelle seidlitienne que la magnésie doit la propriété que Hoffman y a remarquée de fournir une dissolution saline amere & salée, lorsqu'on la dissout dans de l'esprit de vitriol, tandis que les terres purement calcaires ne donnent avec le même acide qu'une liqueur très-peu chargée de sel qui n'est ni amere ni salée, & qui est même presqu'absolument insipide.

La magnésie est donc à mon avis une terre absorbante mélangée d'une portion de terre calcaire & d'une portion de terre analogue à la base du sel de seidlitz.

La comparaison que fait Hoffman de l'eau-mere des salpétriers & de la liqueur saline appellée huile de chaux, provenant de la décomposition du sel ammoniac par la chaux, relativement à la propriété de produire la magnésie blanche ; cette comparaison, disje, n'est point exacte.

Le D. Black, médecin à Edimbourg, qui a pris comme une matiere absolument semblable à la magnésie blanche, la terre qui sert de base au sel d'ebsham (voyez recueil de médecine de Paris, vol. VIII.), a donné dans une erreur opposée. Le précipité de l'huile de chaux est entierement calcaire, & celui du sel d'ebsham est entierement seidlitien ; ni l'un ni l'autre n'est par conséquent la magnésie blanche, quoique leurs vertus medicinales soient peut-être les mêmes, ce qui est cependant fort douteux & qui reste à éprouver.

La magnésie blanche ordinaire, c'est-à-dire le précipité de l'eau-mere de nitre, purge très-bien presque tous les sujets à la dose d'une drachme ou de deux, ou même de demi-once pour les adultes, & à proportion pour les enfans. Il arrive quelquefois, mais rarement, qu'étant prise à la même dose, elle ne donne que des envies inutiles d'aller, & ne purge point du tout. Hoffman attribue cette diversité d'action à la présence ou à l'absence des acides dans les premieres voies. Si cette terre, purement absorbante & dépourvue, dit-il, de tout principe purgatif, rencontre des acides dans les premieres voies, elle s'unit avec ces acides, & se change par-là en un sel neutre, âcre & stimulant : ce qu'il trouve évident par l'analogie qu'il admet entre ce sel formé dans les premieres voies, & celui qui résulte de l'union de cette terre à l'acide vitriolique. Cette explication n'est que du jargon tout pur, qu'une franche théorie à prendre ce terme dans son acception la plus défavorable ; car, 1°. elle suppose tacitement que la présence des acides dans les premieres voies est le cas le plus fréquent, puisqu'en effet la magnésie purge le plus grand nombre de sujets ; or cette supposition est démentie par l'expérience : 2°. elle indique l'inadvertance la plus puérile sur le degré d'acidité réelle des sucs acides contenus quelquefois dans les premieres voies : car il est de fait que même dans le degré extrême d'acidité de ces sucs concourant avec leur plus grande abondance, il n'y a jamais eu dans les premieres voies de quoi saturer dix grains de magnésie ; & quand même on pourroit supposer qu'il s'y en trouvât quelquefois de quoi en saturer deux gros, cette quantité devroit être la dose extrême, & tout ce qu'on pourroit en donner au-delà seroit inutile. Or il est cependant prouvé par l'expérience, que dans tous les cas l'activité de la magnésie est proportionnelle à sa dose : une once purge plus que demi-once. 3°. C'est gratuitement au-moins qu'on estime la nature du sel neutre formé dans les premieres voies par celles de celui qui résulte de la combinaison de l'acide vitriolique avec la même base. 4°. Enfin la diversité d'action reconnue même par Hoffman entre la magnésie blanche & les autres absorbans, prouve sans doute qu'il n'est point permis de considérer la magnésie comme un simple absorbant. On a presque regret au tems qu'on emploie à réfuter de pareilles spéculations ; mais comme ce sont principalement les théories arbitraires & frivoles dont la Medecine est inondée, qui deshonorent l'art aux yeux des bons juges, & que celle que nous venons de discuter est défendue par l'appareil des principes chimiques exacts & lumineux en soi, & par une simplicité apparente qui séduit toujours les demi-savans, & dont les vrais connoisseurs se méfient toujours au contraire ; pour toutes ces considérations, dis-je, on s'est permis d'attaquer ce préjugé plus sérieusement & avec plus de chaleur qu'il n'en mérite dans le fond.

Quant à l'utilité absolue de la magnésie, il est sûr que l'usage fréquent qu'elle a chez nous depuis quelque tems, a été principalement une affaire de mode, & qu'il a été soutenu principalement par l'avantage d'être un remede moins dégoûtant que les autres purgatifs. On doit pourtant convenir qu'on l'emploie avec assez de succès pour purger dans les affections hypocondriaques, & toutes les fois qu'on a à remplir la double indication d'absorber & de purger, comme dans la toux stomachale & l'asthme humide, & quelque cas même d'asthme convulsif. Elle est très-utile aussi dans la constipation qu'occasionne quelquefois le lait, voyez LAIT. Hoffman remarque, & l'observation journaliere confirme, que cette poudre est sujette à causer des ventosités & de l'irritation dans les intestins, si on en fait un trop fréquent usage.

On la donne dans de l'eau, du bouillon, des infusions ou décoctions de plantes laxatives, dans des sucs de plantes émollientes, dans une émulsion, &c. (b)

MAGNESIE OPALINE, (Chimie) ou RUBINE D'ANTIMOINE. Ce n'est autre chose qu'une espece de foie d'antimoine qui ne differe du foie d'antimoine ordinaire (voyez foie d'antimoine au mot ANTIMOINE) qu'en ce qu'on a fait entrer dans sa préparation au lieu des deux ingrédiens ordinaires, savoir l'antimoine crud & le nitre employés à parties égales, l'antimoine crud, le nitre & le sel marin employés aussi à parties égales.

Le nom de magnésie opaline lui vient de sa couleur ; elle prouve par sa différence d'avec celle du foie d'antimoine ordinaire, que le sel marin a influé réellement sur le changement que le régule d'antimoine a subi dans cette opération : car d'ailleurs on ignore encore parfaitement la théorie de l'action du sel marin dans cette préparation & dans celle des régules medicinaux préparés avec ce sel. Voyez régule d'antimoine medicinal au mot ANTIMOINE.

La magnésie opaline est regardée comme moins émétique que le foie d'antimoine ordinaire, mais cela ne dépend point de la différence reconnue de l'action du nitre sur le régule dans l'une & dans l'autre opération ; car il n'est pas connu que le sel marin affoiblisse cette action du nitre qui est employé en même proportion dans les deux opérations. (b)

MAGNESIE, (Géog. anc.) province de la Macédoine, annexée à la Thessalie ; elle s'étendoit entre le golfe de Thermée & le golfe Pélasgique, depuis le mont Ossa jusqu'à l'embouchure de l'Amphrise. Sa ville capitale portoit le nom de la province, ainsi que son principal promontoire, qu'on appelle à présent Cabo S. Gregorio. Les monts Olympe, Ossa, & Pélion, sont connus des gens les moins lettrés. Aujourd'hui cette province de Magnésie est une presqu'île de la Janna, entre les golfes de Salonique & de Volo. (D.J.)

MAGNESIE, (Géog. anc.) ville de la Macédoine, dans la province de Magnésie. Pline l'a nommée Pegaza, Pégase, parce qu'elle s'accrut des ruines de cet endroit. Elle étoit située au pié du mont Pélée. Pausanias la met au nombre des trois villes qu'on appelloit les trois clés de la Grece. Philippe s'en empara, en assurant qu'il la rendroit, & se promettant bien de la garder. Le Duc d'Albe disoit à un autre Philippe, que les princes ne se gouvernoient point par des scrupules ; & cet autre Philippe prouva, par sa conduite, que cette maxime lui plaisoit. (D.J.)

MAGNESIE sur le Méandre, (Géog. anc.) ville de l'Asie mineure, dans l'Ionie ; son surnom ad Maeandrum, la distinguoit de Magnésie, ville de Lydie, au pié du mont Sipyle : cependant on l'appelloit aussi Magnésie tout court, parce qu'elle étoit beaucoup plus considérable que Magnésie ad Sipylum, qui avoit besoin de ce surnom. C'est de cette maniere qu'on en a usé dans les médailles qui appartiennent à ces deux villes. Strabon, liv. XIV. pag. 647. nous apprend que la Magnésie d'Ionie n'étoit pas précisément sur le Méandre, & que la riviere Léthée en étoit plus près que ce fleuve, vicinior urbi amnis Lethaeus. Scylax donne à Magnésie Ionienne, le titre de ville grecque. Paterculus l'estime une colonie de Lacédémoniens ; & Pline la regarde comme colonie des Magnésiens de Thessalie. Elle a été épiscopale sous la métropole d'Ephese : on la nomme à présent Gusetlissar. (D.J.)

MAGNESIE ad Sipylum, (Géog. anc.) autrement dite Manachie (on l'appelloit encore Héraclée, selon Dionysius dans Eustathe) ville de l'Asie mineure en Lydie, au pié du mont Sipyle, dans un pays assez plat, terminé par une grande plaine, qui mérite un article à part. La victoire que les Romains y remporterent sur Antiochus, rendit célebre cette plaine & la ville, & la montagne au bas de laquelle elle est située. Sous l'empereur Tibere, & du tems de Strabon, la ville fut ruinée par des tremblemens de terre, & rétablie à chaque fois. Elle avoit déjà été pillée antérieurement par Gygès, roi de Lydie, & par les Scythes, qui traiterent les habitans avec la derniere inhumanité : voici la suite de ses autres vicissitudes.

Après la prise de Constantinople par le comte de Flandres, Jean Ducas Vatatze, successeur de Théodore Lascaris, regna dans Magnésie pendant trente-trois ans. Les Turcs s'en rendirent maîtres sous Bajazet ; mais Tamerlan qui le fit prisonnier à la fameuse bataille d'Angora, vint à Magnésie, & y transporta toutes les richesses des villes de Lydie.

Roger de Flor, vice-roi de Sicile, assiégéa cette place sans succès : Amurat y passa à la fin de ses jours. Mahomet II. son fils, forma des environs de Magnésie une petite province, & le grand Soliman II. y résida jusqu'à la mort de son pere. C'est un monsselin & un sardar qui commandent à présent dans Magnésie. Elle n'est pas plus grande que la moitié de la Prusse ; il n'y a ni belles églises, ni beaux caravansérais ; on n'y trafique qu'en coton. La plûpart de ses habitans sont Mahométans, les autres sont des Grecs, des Arméniens, & des Juifs, qui y ont trois synagogues. Le serrail y tombe en ruine, & n'a pour tout ornement que quelques vieux cyprès. (D.J.)

MAGNESIE plaine de, (Géog. anc. histor.) plaine à jamais célebre, aux environs de la ville de même nom, au pié du mont Sipyle.

Quoique cette plaine soit d'une beauté surprenante, dit M. de Tournefort, elle est cependant presque toute couverte de tamaris, & n'est bien cultivée que du côté du levant : la fertilité en est marquée par une médaille du cabinet du roi : d'un côté c'est la tête de Domitia, femme de Domitien ; de l'autre est un fleuve couché, lequel de la main droite tient un rameau, de la gauche une corne d'abondance. Du haut du mont Sipyle la plaine paroît admirable, & l'on découvre avec plaisir tout le cours de l'Hermus.

C'est dans cette plaine que les grandes armées d'Agésilaüs & de Tisapherne, & celles de Scipion & d'Antiochus, se sont disputées l'empire de l'Asie. Le roi de Lacédémone, étant descendu du mont Sipyle, attaqua les Perses le long du Pactole, & les mit en déroute.

La bataille de Scipion & d'Antiochus se donna entre Magnésie & la riviere Hermus, que Tite-Live & Appien appellent le fleuve de Phrigie. Antiochus étoit campé avantageusement autour de la ville ; des élephans d'une grandeur extraordinaire brilloient par l'or, l'argent, l'ivoire & la pourpre dont ils étoient couverts. Scipion ayant fait passer la riviere à son armée, obligea les ennemis de combattre, & cette bataille, qui fut la premiere que les Romains gagnerent en Asie, leur assura la possession du pays, jusqu'aux guerres de Mithridate. (D.J.)


MAGNÉTIQUEadj. (Phys.) se dit de tout ce qui a rapport à l'aimant ; ainsi on dit fluide magnétique, vertu magnétique, pôle magnétique, &c. V. MAGNETIQUE, AIMANT, AIGUILLE, BOUSSOLE, &c.

MAGNETIQUE emplâtre, (Pharmacie & matiere médicale externe) c'est du magnes arsenicalis, ou aimant arsénical. Voy. AIMANT ARSENICAL, que cette emplâtre qui est fort peu utile tire son nom. Son auteur Angelus Sala prétend qu'il guérit les charbons pestilentiels, par une vertu attractive ou magnétique. S'il opere en effet quelque chose dans ce cas, c'est par la vertu légerement caustique de l'aimant arsénical : c'est par cette même vertu qu'il peut être utilement employé dans le traitement des ulceres rebelles. (b)

MAGNETISME, s. m. (Phys.) c'est le nom général qu'on donne aux différentes propriétés de l'aimant ; ces propriétés, comme l'on sait, sont au nombre de trois principales ; l'attraction ou la vertu par laquelle l'aimant attire le fer ; la direction ou la vertu par laquelle l'aimant se tourne vers les poles du monde, avec plus ou moins de déclinaison, selon le lieu de la terre où il est placé ; enfin l'inclinaison ou la vertu par laquelle une aiguille aimantée suspendue sur des pivots, s'incline vers l'horison en se tournant vers le pole : ses différentes propriétés ont été détaillées aux articles AIMANT, AIGUILLE, BOUSSOLE, & nous y renvoyons le lecteur, ainsi qu'aux mots DECLINAISON, VARIATION, COMPAS, &c. Il s'agit maintenant de la cause de ces différens phénomenes, dont nous avons promis au mot AIMANT, de parler dans cet article. Les Philosophes ont fait là-dessus bien des systèmes, mais jusqu'ici ils n'ont pu parvenir à rien donner de satisfaisant : ceux de nos lecteurs qui voudront connoître ce qu'on a dit sur ce sujet de plus plausible, pourront lire les trois dissertations de Mrs. Euler, Dufour, & Bernoulli, qui ont remporté le prix de l'académie en 1746 ; ils y trouveront des hypotheses ingénieuses, & dans celles de M. Dufour plusieurs expériences curieuses. Nous nous contenterons de dire ici que chacun de ces auteurs, ainsi que tous les Physiciens qui les ont précédés, attribuent les effets de l'aimant à une matiere qu'ils appellent magnétique. Il est difficile en effet, quand on a examiné les phénomenes, & sur-tout la disposition de la limaille d'acier autour de l'aimant, de se refuser à l'existence & à l'action de cette matiere : cependant cette existence & cette action a souffert plusieurs difficultés : on peut en voir quelques-unes dans l'histoire de l'académie des Sciences de l'année 1733 ; on peut en voir aussi beaucoup d'autres dans l'Essai de physique de M. Musschenbroeck, §. 587. & suiv. contre les écoulemens qu'on attribue à la matiere magnétique ; nous renvoyons le lecteur à ces différens ouvrages, pour ne point trop grossir cet article, & aussi pour ne point paroître favoriser une des deux opinions préférablement à l'autre, car nous avouons franchement que nous ne voyons rien d'assez établi sur ce sujet pour nous décider.

Au défaut de la connoissance de la cause qui produit les propriétés de l'aimant, ce seroit beaucoup pour nous que de pouvoir au-moins trouver la liaison & l'analogie des différentes propriétés de cette pierre, de savoir comment sa direction est liée à son atraction, & son inclinaison à l'une & à l'autre de ces propriétés. Mais quoique ces trois propriétés soient vraisemblablement liées par une seule & même cause, elles paroissent avoir si peu de rapport entre elles, que jusqu'à présent on n'a pû en découvrir l'analogie. Ce qu'il y a de mieux à faire jusqu'à présent, est d'amasser des faits, & de laisser les systèmes à faire à notre postérité, qui vraisemblablement les laissera de même à la sienne.

M. Halley, pour expliquer la déclinaison de la boussole, a imaginé un gros aimant au centre de la terre, un second globe contenu au-dedans d'elle comme dans un noyau, & qui par la rotation sur un axe qui lui est propre, entretienne la déclinaison de l'aiguille dans une variation continuelle. M. Halley employoit encore ce globe d'aimant à l'explication de l'aurore boréale ; il supposoit que l'espace compris entre la terre & le noyau étoit rempli d'une vapeur légere & lumineuse, qui venant à s'échapper en certain tems par les poles du globe terrestre, produit toutes les apparences de ce phénomene ; mais outre que toutes ces suppositions sont purement hypothétiques, on ne verroit pas encore comment ce gros aimant produiroit l'attraction du fer, ni comment il agiroit sur les petits aimants qui se trouvent sur ce globe, & dont il est si éloigné.

Le résultat de cet article est que les phénomenes de l'aimant sont vraisemblablement produits par une matiere subtile, différente de l'air ; nous disons différente de l'air, parce que ces phénomenes ont également lieu dans le vuide ; mais nous ignorons absolument la maniere dont cette machine agit. C'est encore une question non moins difficile que de savoir s'il y a quelque rapport entre la cause du magnétisme & celle de l'électricité, car on ne connoît guère mieux l'une que l'autre. Voyez ELECTRICITE, CONDUCTEUR, COUP FOUDROYANT, FEU ELECTRIQUE, &c. (O)


MAGNETTESS. f. (Com.) toiles qui se fabriquent en Hollande, & quelques provinces voisines ; elles sont plissées à plat ou roulées : le taux les apprécie à 20 florins la piece.


MAGNEYvoyez l'article KARATA.


MAGNI-SIAH(Géog.) ville d'Asie, dans la province de Serhan, au pié d'une montagne ; c'est la même ville, selon les apparences, que la Magnésie du mont Sipyle. Les orientaux lui donnent 60d. de long. & 40d. de lat. (D.J.)


MAGNICou MAGNICA, (Géog.) fleuve d'Afrique, dont l'embouchure est à 27d. 40'. de lat. mérid. On dit qu'il prend sa source du lac Gayane. Il se divise en deux bras, dont l'un traverse les terres du Monomotapa, & se décharge dans la mer par sept embouchures. (D.J.)


MAGNIFICENCE(Morale) dépense des choses qui sont de grande utilité au public. Je suis ici de près les traces d'Aristote, qui distingue deux vertus, dont l'office concerne l'usage des richesses ; l'une est la simple libéralité, ; l'autre la magnificence, . La premiere, selon ce fameux philosophe, regarde l'usage des petites dépenses ; l'autre regle les dépenses que l'on fait pour de grandes & belles choses, comme sont les présens offerts aux dieux, la construction d'un temple, ce que l'on donne pour le service de l'état, pour les festins publics, & autres choses de cette nature. Aristote oppose à cette vertu, comme les deux extrêmités vicieuses, une somptuosité ridicule & mal entendue, & une sordide mesquinerie. (D.J.)


MAGNIFIQUEadj. (Gram.) il se dit au simple & au figuré des personnes & des choses, & il désigne tout ce qui donne une idée de grandeur & d'opulence. Un homme est magnifique, lorsqu'il nous offre en lui-même, & dans tout ce qui l'intéresse, un spectacle de dépense, de libéralité & de richesse, que sa figure & ses actions ne déparent point ; une entrée est magnifique, lorsqu'on a pourvû à tout ce qui peut lui donner un grand éclat par le choix des chevaux, des voitures, des vêtemens, & de tout ce qui tient au cortege ; un éloge est magnifique, lorsqu'il nous donne de la personne qui l'a fait, & de celle à qui il est adressé, une très-haute idée. Le luxe va quelquefois sans la magnificence, mais la magnificence est inséparable du luxe ; c'est par cette raison qu'elle éblouit souvent & qu'elle ne touche jamais.


MAGNISSA(Hist. nat. minéral.) nom donné par quelques auteurs anciens ; à une substance minérale que l'on croit être la pyrite blanche, ou pyrite arsenicale, que l'on nommoit aussi leucolithos & argyrolithos, à cause de sa ressemblance avec l'argent. Voyez PYRITE.


MAGNOAC(Géog.) petit pays sur les confins du pays d'Astarac, & qui fait aujourd'hui partie de celui d'Armagnac. Voyez Longuerue, descript. de la France, part. I. pag. 201. (D.J.)


MAGNOLEmagnolia, s. f. (Hist. nat. Botan.) plante à fleur en rose, composée de plusieurs pétales disposés en rond. Le pistil s'éleve du fond du calice, & devient dans la suite un fruit dur, tuberculeux, dans lequel on trouve de petits noyaux, oblongs, qui renferment une amande de la même forme. Plumier, nova plant. amer. gen. Voyez PLANTE.

Ce genre de plante a été ainsi nommée en l'honneur de M. Magnole, botaniste. Sa fleur est en rose, composé de plusieurs pétales, placées circulairement. Du calice de la fleur s'éleve un pistil, qui dégénere en un fruit conique, garni d'un grand nombre de tubes contenant chacun une noix dure, laquelle venant à sortir, demeure suspendue par un long fil.

Comme c'est un très-beau genre de plante, M. Linnaeus a pris plaisir d'entrer encore dans de plus grands détails de ses caracteres. Le calice particulier de sa fleur, nous dit-il, est formé de trois feuilles ovales & creuses ; qu'on prendroit pour des pétales, & qui tombent avec la fleur. Sa fleur consiste en neuf pétales, d'une forme oblongue, cavés en gouttiere, étroits à la base, & s'élargissant à la pointe, qui est obtuse. Les étamines sont des filets nombreux, courts & pointus. Le pistil placé sous le germe, est d'une figure comprimée. Les bossettes des étamines sont oblongues, fines & déliées. Le fruit est en cône écailleux, à capsules comprimées, arrondies, composées de deux valvules qui forment une seule loge. Cette loge ne renferme qu'une graine, pendante dans sa parfaite maturité par un fil qui procede de la capsule du fruit. Voyez aussi Dillenius, Hort. Eltham. pag. 168. (D.J.)


MAGNUSA, UM, (Géogr. anc.) Il faut remarquer ici sur ce mot latin, que les anciens appelloient magnum promontorium le cap d'Afrique nommé Deyrat-Lincyn par les Africains ; & qu'ils ont donné le même nom au cap de Lisbonne. Ils appelloient magnum ostium, la grande embouchure, l'une des bouches du Gange. Ils donnoient le nom de magni campi à des plaines d'Afrique, au voisinage d'Utique ; ils nommerent magnus portus, un port de la Grande Bretagne, vis-à-vis l'île de Wight, & magnus sinus, le grand golfe, une partie de l'Océan oriental, &c. (D.J.)


MAGNY(Géog.) petite ville de France, au Vexin françois, sur la route de Paris à Rouen, à 14 lieues de ces deux villes, & dans un terrein fertile en blé : le P. Briet croit que c'est le Petromantalum des anciens. Long. 19. 22. lat. 49. 8.

C'est la patrie de Jean-Baptiste Santerre, un de nos peintres qui a excellé dans les sujets de fantaisie. Il a fait encore des tableaux de chevalet d'une grande beauté, entr'autres celui d'Adam & d'Eve. Voyez l'article de cet illustre maître, au mot ÉCOLE FRANÇOISE. (D.J.)


MAGO(Géogr. anc.) ville de la petite île Baléare, selon Pline, liv. III. chap. v. & Pomponius Mela, liv. II. chap. vij. C'est présentement Port-Mahon dans l'île de Minorque.


MAGODES(Litter. Théat. des Grecs) , Athénée, liv. XIV. pag. 261, nous définit ainsi les magodes ; ceux qu'on appelle magodes, dit-il, usent des tymbales, s'habillent en femme, en jouent les rôles, aussi bien que celui de débauché & d'homme ivre, & font toutes sortes de gestes lascifs & deshonnêtes. Suivant Hésychius, ces magodes étoient des especes de pantomimes, qui sans parler, exécutoient différens rôles par des danses seules.

Le spectacle d'une comédie noble qui s'étoit fixé dans la Grece un peu avant le regne d'Alexandre, & qui étoit si propre à divertir les honnêtes gens, ne put suffire au peuple, il lui fallut toujours des bouffons. Aristote nous dit que de son tems, la coutume de chanter des vers phalliques subsistoit encore dans plusieurs villes. On conserva aussi des farces dans l'ancien goût, qui furent appellées dicélistes, magodes, & les baladins de ces farces furent nommés dicélistes, magodes, mimographes. Voyez DICELISTES, MIME, FARCE, COMEDIE. (D.J.)


MAGODUSS. m. (Littérature) personnage des spectacles anciens. Il paroissoit habillé en femme ; cependant son rôle est d'homme. Il correspondoit à nos magiciens.


MAGOPHONIES. f. (Antiq. de Perse) fête célébrée chez les anciens Perses, en mémoire du massacre des Mages, & particulierement de Smerdis, qui avoit envahi le trône après la mort de Cambyse. Darius fils d'Hystaspe, ayant été élu roi à la place de cet usurpateur, voulut perpétuer le souvenir du bonheur qu'on avoit eu d'en être délivré, en instituant une grande fête annuelle, qui fut nommée magophonie, c'est-à-dire le massacre des Mages. (D.J.)


MAGOT(Hist. nat.) Voyez SINGE.

MAGOT, s. m. (Grammaire) figures en terre, en plâtre, en cuivre, en porcelaine, ramassées, contrefaites, bisarres, que nous regardons comme représentant des Chinois ou des Indiens. Nos appartemens en sont décorés. Ce sont des colifichets précieux dont la nation s'est entêtée ; ils ont chassé de nos appartemens des ornemens d'un goût beaucoup meilleur. Ce regne est celui des magots.


MAGRALA VALLEE DE (Géogr.) en latin vallis Macrae ; vallée d'Italie dans la Toscane, d'environ onze lieues de long sur six de large. Elle appartient presque toute au grand-duc. Pontremoli en est la capitale.

MAGRA, la (Géogr.) en italien Macra, riviere d'Italie. Elle a sa source dans les montagnes de l'Apennin, coule dans la ville de son nom, & va se perdre dans la mer, auprès du cap del Corvo.


MAGRAN(Géograph.) montagne d'Afrique au royaume de Maroc dans la province de Tedla. Ses habitans logent dans des huttes d'écorces d'arbres, & vivent de leurs bestiaux. Ils ont à redouter les lions dont cette montagne est pleine, & le froid qui est très-grand, sur-tout au sommet.


MAGUELONEou MAGALO, MAGALONA, MAGALONE, en latin civitas Magalonensis, ville ruinée dans le bas Languedoc. Elle étoit située au midi de Montpellier dans une île ou péninsule de l'étang de Maguelone, sur la côte méridionale de cet étang, qui est à l'orient de celui de Thau, insula Magalo. On a sans doute dit dans la suite Magalona, d'où l'on a fait le nom vulgaire Maguelone.

Il n'est point parlé de Maguelone dans les anciens géographes, ni dans aucun écrit antérieur à la domination des Wisigoths ; c'est pourquoi nous pouvons leur attribuer l'origine de cette ville & de son évêché.

Maguelone qui tomba sous le pouvoir des Sarrasins, après la ruine de la monarchie des Wisigoths, fut prise & détruite par Charles Martel, l'an 737 ; alors l'évêque, son clergé, & la plûpart des habitans se retirerent en terre ferme, à une petite ville ou bourgade nommée Sustantion, qui est marquée dans la carte de Peutinger. Ce lieu appellé Sustantion, qui avoit ses comtes particuliers, a été entierement détruit.

Maguelone au contraire fut rebâtie vers l'an 1060, au lieu où elle avoit été précédemment dans l'île, & les évêques y eurent leur siege ainsi que leur cathédrale, jusqu'à l'an 1536, que le pape Paul III. transféra ce siége dans la ville de Montpellier ; la raison de cette translation est qu'on ne pouvoit plus être en sûreté à Maguelone, à cause des incursions des pirates maures & sarrasins, qui y faisoient souvent des descentes. Si vous êtres curieux de plus grands détails, voyez Catel, mém. de Languedoc, & Longuerue, descript. de la France.

J'ajoute seulement que cette ville a été la patrie de Bernard de Tréviez, chanoine de son église cathédrale, & qui vivoit en 1178. Il est l'auteur du roman intitulé, histoire des deux vrais & parfaits amans, Pierre de Provence & la belle Maguelone, fille du roi de Naples. Ce roman fut imprimé pour la premiere fois à Avignon en 1524, in-8°.


MAGUIL(Géogr.) petite ville d'Afrique en Barbarie, au royaume de Fez. Les Romains l'ont fondée. Elle est bâtie sur la pointe de la montagne de Zarbon, & jouit au bas d'une belle plaine qui rapporte beaucoup de blé, de chanvre, de carvi, de moutarde, &c. mais les murailles de la ville sont tombées en ruine.


MAGULABA(Géogr. anc.) ville de l'Arabie heureuse selon Ptolémée, liv. VI. chap. vij. qui la place entre Jula & Sylecum.


MAGUSANUS(Littérat.) épithete donnée à Hercule, & dont l'origine est inconnue ; mais on a trouvé au temple d'Hercule à l'embouchure de l'Escaut, Magusaei Herculis fanum. Il en est fait mention dans une ancienne inscription qu'on découvrit en 1514 à Berteappel en Zélande. La voici, telle que la rapporte Ortelius, qui déclare l'avoir bien examinée. Herculi Magutano. M. Primilius. Tertius. V. S. L. M. Le nom & la figure de cet Hercule, surnommée Magutanus, se trouve sur une médaille de Posthume en bronze. Trébellius Pollion nous apprend que cet empereur commanda sur la frontiere du Rhin, & fut fait président de la Gaule, par l'empereur Valérien.


MAGWIBAou RIO-NOVO, (Géogr.) grande riviere d'Afrique en Guinée, au royaume de Quoja. En été cette riviere est moins grosse qu'en hiver, l'eau qui y remonte est salée jusqu'à deux lieues audessus de la côte.


MAHA(Géogr.) peuple errant de l'Amérique septentrionale, dans la Louisiane, au nord du Missouri & des habitations les plus septentrionales des Padoucas, par les quarante-cinquieme de lat. septentrionale, & à deux cent lieues de l'embouchure du Missouri dans le Mississipi.


MAHA-OMMARAT(Hist. mod.) c'est le nom que l'on donne dans le royaume de Siam au seigneur le plus distingué de l'état, qui est le chef de la noblesse, & qui dans l'absence du roi & à la guerre, fait les fonctions du monarque & le représente.


MAHAGEN(Géogr.) ville de l'Arabie heureuse, où elle sépare les deux provinces nommées Jémamah & Témamah. Elle est située dans une plaine fertile, à deux journées de Zébid.


MAHALou MAHL, (Histoire mod.) c'est ainsi qu'on nomme le palais du grand mogol, où ce prince a ses appartemens & ceux de ses femmes & concubines. L'entrée de ce lieu est interdite même aux ministres de l'empire. Le médecin Bernier y est entré plusieurs fois pour voir une sultane malade, mais il avoit la tête couverte d'un voile, & il étoit conduit par des eunuques. Le maal du grand mogol est la même chose que le serrail du grand seigneur & le haram des rois de Perse ; celui de Dehli passe pour être d'une très-grande magnificence. Il est rempli par les reines ou femmes du mogol, par les princesses du sang, par les beautés asiatiques destinées aux plaisirs du souverain, par les femmes qui veillent à leur conduite, par celles qui les servent, enfin par des eunuques. Les enfans mâles du mogol y restent aussi jusqu'à ce qu'ils soient mariés ; leur éducation est confiée à des eunuques, qui leur inspirent des sentimens très-opposés à ceux qui sont nécessaires pour gouverner un grand empire ; quand ces princes sont mariés, on leur donne un gouvernement ou une vice-royauté dans quelque province éloignée.

Les femmes chargées de veiller sur la conduite des princesses & sultanes sont d'un âge mûr ; elles influent beaucoup sur le gouvernement de l'empire. Le souverain leur donne des offices ou dignités qui correspondent à ceux des grands officiers de l'état ; ces derniers sont sous les ordres de ces femmes, qui ayant l'oreille du monarque, disposent souverainement de leur sort. L'une d'elles fait les fonctions de premier ministre ; une autre celle de secrétaire d'état, &c. Les ministres du dehors reçoivent leurs ordres par lettres, & mettent leur unique étude à leur plaire ; d'où l'on peut juger de la rigueur des mesures & de la profondeur des vues de ce gouvernement ridicule.

Le grand-mogol n'est servi que par des femmes, dans l'intérieur de son palais ; il est même gardé par une compagnie de cent femmes tartares, armées d'arcs, de poignards & de sabres. La femme qui les commande a le rang & les appointemens d'un omrah de guerre, ou général d'armée.


MAHALEB(Botan.) le mahaleb, ou bois de Sainte-Lucie, se doit rapporter au genre de cerisiers. Il est nommé cerasus sylvestris amara, mahaleb putata, par Tourn. I. R. H. J. B. 1. 227. Ray, hist. 2. 1549. Ceraso affinis, C. B. P. 451.

Le mahaleb est une espece de cerisier sauvage, ou un petit arbre assez semblable au cerisier commun ; son bois est gris, rougeâtre, agréable à la vue, compact, assez pesant, odorant, couvert d'une écorce brune, ou d'un noir tirant sur le bleu ; ses feuilles ressemblent à celles du bouleau, ou à celles du peuplier noir ; mais elles sont petites, un peu moins larges que longues, crenelées aux bords, veineuses, d'une couleur verte ; ses fleurs sont semblables à celles du cerisier ordinaire, mais plus petites, blanches, composées chacune de cinq pétales disposés en rose, de bonne odeur, attachées par des pédicules courts, qui sortent plusieurs d'un autre pédicule plus grand & rameux. Quand ces fleurs sont tombées, il leur succede de petits fruits ronds, noirs, ayant la figure de nos cerises, amers, teignant les mains quand on les écrase, peu charnus, contenant un noyau, dans lequel on trouve une amande amere. Quelques-uns appellent ce petit fruit vaccinium, & ils prétendent que c'est de lui dont Virgile parle dans ce vers :

Alba ligustra cadunt, vaccinia nigra leguntur.

La racine de l'arbre est longue, grosse, branchue & étendue, il croît aux lieux aquatiques, aux bords des rivieres. Son fruit contient beaucoup d'huile & de sel volatil.

On nous apporte d'Angleterre & de plusieurs autres endroits, l'amande du noyau de ce fruit seche, parce que les parfumeurs en emploient dans leurs savonettes. On appelle cette amande du nom de l'arbre, mahaleb, ou magaleb. Elle doit être grosse comme l'amande du noyau de cerise, récente, nette ; elle a ordinairement une odeur fort desagréable, & approchante de celle de la punaise.

Le bois de Sainte-Lucie qui nous est apporté de Lorraine, & dont les Ebénistes se servent pour leurs beaux ouvrages, est tiré du tronc de l'arbre mahaleb. Il doit être dur, compact, médiocrement pesant, sans noeuds ni aubier, de couleur grise, tirant sur le rougeâtre, couvert d'une écorce mince & brune, semblable à celle du cerisier, d'une odeur agréable, qui augmente à mesure que le bois vieillit.


MAHALEU(Géog.) considérable ville d'Egypte, capitale de la Garbie, l'une des deux provinces du Delta. Il s'y fait un grand commerce de toiles de lin, de toiles de coton, & de sel ammoniac. Il y a des fours à faire éclorre des poulets par la chaleur, à la façon des anciens Egyptiens. Elle est près de la mer. Long. 49. 56. lat. 31. 4. (D.J.)


MAHATTAM(Géogr.) île de l'Amérique septentrionale sur la côte de la nouvelle Yorck, à l'embouchure de la riviere de Hudson, ainsi nommée par ce fameux navigateur anglois, qui la découvrit en 1600.


MAHLSTROMou MOSKOESTROM, (Géog.) c'est ainsi qu'on nomme un gouffre fameux placé près des côtes de Norwege, à environ quarante milles au nord de la ville de Drontheim. En cet endroit de la mer on rencontre une suite de cinq îles, que l'on nomme le district de Lofoden, quoique chacune de ces îles ait un nom particulier. Entre chacune de ces îles le passage n'a jamais plus d'un quart de mille de largeur ; mais au sud-ouest du district de Lofoden, il se trouve encore deux îles habitées, que l'on nomme Woeron & Roeston, qui sont séparées de Lofoden, & les unes des autres par des passages ou détroits assez larges. Entre cette rangée d'îles & le Helgeland, qui est une portion du continent de la Norwege, la mer forme un golfe. C'est entre le promontoire de Lofoden & l'île de Waron, que passe le courant qu'on nomme Mahlstrom. Sa largeur du nord au sud est d'environ deux milles ; sa longueur de l'est à l'ouest est d'environ cinq milles. Il y a aussi un courant entre l'île de Woeron & celle de Roeston, mais il est moins fort que le Mahlstrom. Au milieu du détroit qui sépare Lofoden & Woeron, mais un peu plus du côté du sud, se trouve le rocher appellé Moskoe, qui forme une île qui peut avoir un tiers de mille de longueur, & quelque chose de moins en largeur ; cette île n'est point habitée, mais comme elle a de bons pâturages, les habitans des îles voisines y laissent paître des brebis l'hiver & l'été. C'est entre cette île de Moskoe & la pointe de Lofoden, que le courant est le plus violent ; il devient moins sensible à mesure qu'il approche des îles de Woeron, & de Roeston.

On trouve dans plusieurs relations des descriptions étonnantes de ce gouffre & de ce courant ; mais la plûpart de ces circonstances ne sont fondées que sur des bruits populaires ; on dit que ce gouffre fait un bruit horrible, & qu'il attire à une très-grande distance les baleines, les arbres, les barques & les vaisseaux qui ont le malheur de s'en approcher ; qu'après les avoir attirés, il les réduit en pieces contre les rochers pointus qui sont au fond du gouffre. C'est de cette prétendue propriété qu'est venu le nom de Mahlstrom, qui signifie courant qui moud. L'on ajoute qu'au bout de quelques heures, il rejette les débris de ce qu'il avoit englouti. Cela dément le sentiment du pere Kircher, qui a prétendu qu'il y avoit en cet endroit un trou ou un abîme qui alloit au centre de la terre, & qui communiquoit avec le golfe de Bothnie. Quelques auteurs ont assuré que ce courant, ainsi que le tournoyement qui l'accompagne, n'étoit jamais tranquille ; mais on a publié en 1750, dans le tome XII. des mém. de l'académie royale des Sciences de Suede, une description du Mahlstrom, qui ne laisse plus rien à désirer aux Physiciens, & qui en faisant disparoître tout le merveilleux, réduit tous ces phénomenes à la simple vérité. Voici comme on nous les décrit.

Le courant a sa direction pendant six heures du nord au sud, & pendant six autres heures du sud au nord ; il suit constamment cette marche. Ce courant ne suit point le mouvement de la marée, mais il en a un tout contraire, en effet dans le tems que la marée monte & va du sud au nord, le Mahlstrom va du nord au sud, &c. Lorsque ce courant est le plus violent, il forme de grands tourbillons ou tournoyemens qui ont la forme d'un cône creux renversé, qui peut avoir environ deux famnars, c'est-à-dire douze piés de profondeur ; mais loin d'engloutir & de briser tout ce qui s'y trouve, c'est dans le tems que le courant est le plus fort, que l'on y pêche avec le plus de succès ; & même en y jettant un morceau de bois, il diminue la violence du tournoyement. C'est dans le tems que la marée est la plus haute & qu'elle est la plus basse, que le gouffre est le plus tranquille ; mais il est très-dangereux dans le tems des tempêtes & des vents orageux, qui sont très-communs dans ces mers, alors les navires s'en éloignent avec soin, & le Mahlstrom fait un bruit terrible. Il n'y a point de trous ni d'abîme en ce lieu, & les pêcheurs ont trouvé avec la sonde, que le fond du gouffre étoit composé de rochers & d'un sable blanc qui se trouve à vingt brasses dans la plus grande profondeur. M. Schelderup, conseiller d'état en Norwege, à qui cette description est dûe, dit que tous ces phénomenes viennent de la disposition dans laquelle se trouve cette rangée d'îles, entre lesquelles il n'y a que des passages étroits qui font que les eaux de la pleine mer ne peuvent y passer librement, & par-là s'amassent & demeurent en quelque façon suspendues lorsque la marée hausse ; d'un autre côté lorsque la marée se retire, les eaux qui se trouvent dans le golfe qui sépare ces îles du continent, ne peuvent point s'écouler promtement au-travers de ces mêmes passages étroits. Voyez les mém. de l'académie royale de Suede, année 1760, tome XII.

Les marins donnent en général le nom de Mahlstrom à tous les tournans d'eau qui se trouvent dans la mer. Les voyageurs rapportent qu'il y en a un très-considérable dans l'Océan, entre l'Afrique & l'Amérique ; les navigateurs l'évitent avec grand soin. Les gouffres de Sylla & de Charybde sont aussi des especes de mahlstroms. (-)


MAHO(Hist. nat.) fruit qui croît dans les îles Philippines. Il est un peu plus gros qu'une pêche, mais cotonneux ; il a la couleur d'une orange ; l'arbre qui le produit est de la hauteur d'un poirier ; ses feuilles ressemblent à celles du laurier ; son bois est presque aussi beau que l'ébene.


MAHOMÉTISMES. m. (Hist. des religions du monde) religion de Mahomet. L'historien philosophe de nos jours en a peint le tableau si parfaitement, que ce seroit s'y mal connoître que d'en présenter un autre aux lecteurs.

Pour se faire, dit-il, une idée du Mahométisme, qui a donné une nouvelle forme à tant d'empires, il faut d'abord se rappeller que ce fut sur la fin du sixieme siecle, en 570, que naquit Mahomet à la Mecque dans l'Arabie Pétrée. Son pays défendoit alors sa liberté contre les Perses, & contre ces princes de Constantinople qui retenoient toujours le nom d'empereurs romains.

Les enfans du grand Noushirvan, indignes d'un tel pere, désoloient la Perse par des guerres civiles & par des parricides. Les successeurs de Justinien avilissoient le nom de l'empire ; Maurice venoit d'être détrôné par les armes de Phocas & par les intrigues du patriarche syriaque & de quelques évêques, que Phocas punit ensuite de l'avoir servi. Le sang de Maurice & de ses cinq fils avoit coulé sous la main du bourreau, & le pape Grégoire le grand, ennemi des patriarches de Constantinople, tâchoit d'attirer le tyran Phocas dans son parti, en lui prodiguant des louanges & en condamnant la mémoire de Maurice qu'il avoit loué pendant sa vie.

L'empire de Rome en occident étoit anéanti ; un déluge de barbares, Goths, Hérules, Huns, Vandales, inondoient l'Europe, Quand Mahomet jettoit dans les déserts de l'Arabie les fondemens de la religion & de la puissance musulmane.

On sait que Mahomet étoit le cadet d'une famille pauvre ; qu'il fut long-tems au service d'une femme de la Mecque, nommée Cadischée, laquelle exerçoit le négoce ; qu'il l'épousa & qu'il vécut obscur jusqu'à l'âge de quarante ans. Il ne déploya qu'à cet âge les talens qui le rendoient supérieur à ses compatriotes. Il avoit une éloquence vive & forte, dépouillée d'art & de méthode, telle qu'il la falloit à des Arabes ; un air d'autorité & d'insinuation, animé par des yeux perçans & par une heureuse physionomie ; l'intrépidité d'Alexandre, la libéralité, & la sobriété dont Alexandre auroit eu besoin pour être grand homme en tout.

L'amour qu'un tempérament ardent lui rendoit nécessaire, & qui lui donna tant de femmes & de concubines, n'affoiblit ni son courage, ni son application, ni sa santé. C'est ainsi qu'en parlent les Arabes contemporains, & ce portrait est justifié par ses actions.

Après avoir connu le caractere de ses concitoyens, leur ignorance, leur crédulité, & leur disposition à l'enthousiasme, il vit qu'il pouvoit s'ériger en prophete, il feignit des révélations, il parla : il se fit croire d'abord dans sa maison, ce qui étoit probablement le plus difficile. En trois ans, il eut quarante-deux disciples persuadés ; Omar, son persécuteur, devint son apôtre ; au bout de cinq ans, il en eut cent quatorze.

Il enseignoit aux Arabes, adorateurs des étoiles, qu'il ne falloit adorer que le Dieu qui les a faites : que les livres des Juifs & des Chrétiens s'étant corrompus & falsifiés, on devoit les avoir en horreur : qu'on étoit obligé sous peine de châtiment éternel de prier cinq fois le jour, de donner l'aumône, & sur-tout, en ne reconnoissant qu'un seul Dieu, de croire en Mahomet son dernier prophete ; enfin de hasarder sa vie pour sa foi.

Il défendit l'usage du vin parce que l'abus en est dangereux. Il conserva la circoncision pratiquée par les Arabes, ainsi que par les anciens Egyptiens, instituée probablement pour prévenir ces abus de la premiere puberté, qui énervent souvent la jeunesse. Il permit aux hommes la pluralité des femmes, usage immémorial de tout l'orient. Il n'altéra en rien la morale qui a toujours été la même dans le fond chez tous les hommes, & qu'aucun législateur n'a jamais corrompue. Sa religion étoit d'ailleurs plus assujettissante qu'aucune autre, par les cérémonies légales, par le nombre & la forme des prieres & des ablutions, rien n'étant plus gênant pour la nature humaine, que des pratiques qu'elle ne demande pas & qu'il faut renouveller tous les jours.

Il proposoit pour récompense une vie éternelle, où l'ame seroit enivrée de tous les plaisirs spirituels, & où le corps ressuscité avec ses sens, goûteroit par ses sens mêmes toutes les voluptés qui lui sont propres.

Cette religion s'appella l'islamisme, qui signifie résignation à la volonté de Dieu. Le livre qui la contient s'appella coran, c'est-à-dire, le livre, ou l'écriture, ou la lecture par excellence.

Tous les interpretes de ce livre conviennent que sa morale est contenue dans ces paroles : " recherchez qui vous chasse, donnez à qui vous ôte, pardonnez à qui vous offense, faites du bien à tous, ne contestez point avec les ignorans ". Il auroit dû également recommander de ne point disputer avec les savans. Mais, dans cette partie du monde, on ne se doutoit pas qu'il y eût ailleurs de la science & des lumieres.

Parmi les déclamations incohérentes dont ce livre est rempli, selon le goût oriental, on ne laisse pas de trouver des morceaux qui peuvent paroître sublimes. Mahomet ; par exemple, en parlant de la cessation du déluge, s'exprime ainsi : " Dieu dit : terre, engloutis tes eaux : ciel, puise les eaux que tu a versées : le ciel & la terre obéirent ".

Sa définition de Dieu est d'un genre plus véritablement sublime. On lui demandoit quel étoit cet Alla qu'il annonçoit : " c'est celui, répondit-il, qui tient l'être de soi-même & de qui les autres le tiennent, qui n'engendre point & qui n'est point engendré, & à qui rien n'est semblable dans toute l'étendue des êtres ".

Il est vrai que les contradictions, les absurdités, les anachronismes, sont répandus en foule dans ce livre. On y voit sur-tout une ignorance profonde de la Physique la plus simple & la plus connue. C'est-là la pierre de touche des livres que les fausses religions prétendent écrits par la Divinité ; car Dieu n'est ni absurde, ni ignorant : mais le vulgaire qui ne voit point ces fautes, les adore, & les Imans emploient un déluge de paroles pour les pallier.

Mahomet ayant été persécuté à la Mecque, sa fuite, qu'on nomme égire, fut l'époque de sa gloire & de la fondation de son empire. De fugitif il devint conquérant. Réfugié à Médine, il y persuada le peuple & l'asservit. Il battit d'abord avec cent treize hommes les Mecquois qui étoient venus fondre sur lui au nombre de mille. Cette victoire qui fut un miracle aux yeux de ses sectateurs, les persuada que Dieu combattoit pour eux comme eux pour lui. Dès-lors ils espérerent la conquête du monde. Mahomet prit la Mecque, vit ses persécuteurs à ses piés, conquit en neuf ans, par la parole & par les armes, toute l'Arabie, pays aussi grand que la Perse, & que les Perses ni les Romains n'avoient pu soumettre.

Dans ces premiers succès, il avoit écrit au roi de Perses Cosroès II. à l'empereur Héraclius, au prince des Coptes gouverneur d'Egypte, au roi des Abissins, & à un roi nommé Mandar qui regnoit dans une province près du golfe persique.

Il osa leur proposer d'embrasser sa religion ; & ce qui est étrange, c'est que de ces princes il y en eut deux qui se firent mahométans. Ce furent le roi d'Abissinie & ce Mandar. Cosroès déchira la lettre de Mahomet avec indignation. Héraclius répondit par des présens. Le prince des Coptes lui envoya une fille qui passoit pour un chef-d'oeuvre de la nature, & qu'on appelloit la belle Marie.

Mahomet au bout de neuf ans se croyant assez fort pour étendre ses conquêtes & sa religion chez les Grecs & chez les Perses, commença par attaquer la Syrie, soumise alors à Héraclius, & lui prit quelques villes. Cet empereur entêté de disputes métaphysiques de religion, & qui avoit embrassé le parti des Monothélites, essuya en peu de tems deux propositions bien singulieres ; l'une de la part de Cosroès II. qu'il avoit long-tems vaincu, & l'autre de la part de Mahomet. Cosroès vouloit qu'Héraclius embrassât la religion des Mages, & Mahomet qu'il se fit musulman.

Le nouveau prophete donnoit le choix à ceux qu'il vouloit subjuguer, d'embrasser sa secte ou de payer un tribut. Ce tribut étoit réglé par l'alcoran à treize drachmes d'argent par an pour chaque chef de famille. Une taxe si modique est une preuve que les peuples qu'il soumit étoient très-pauvres. Le tribut a augmenté depuis. De tous les législateurs qui ont fondé des religions, il est le seul qui ait étendu la sienne par les conquêtes. D'autres peuples ont porté leur culte avec le fer & le feu chez des nations étrangeres, mais nul fondateur de secte n'avoit été conquérant. Ce privilege unique est aux yeux des musulmans l'argument le plus fort, que la Divinité prit soin elle-même de seconder leur prophete.

Enfin Mahomet maître de l'Arabie & redoutable à tous ses voisins, attaqué d'une maladie mortelle à Médine, à l'âge de soixante-trois ans & demi, voulut que ses derniers momens parussent ceux d'un héros & d'un juste : " que celui à qui j'ai fait violence & injustice paroisse, s'écria-t-il, & je suis prêt de lui faire réparation ". Un homme se leva qui lui demanda quelque argent ; Mahomet le lui fit donner & expira quelque tems après, regardé comme un grand homme par ceux-même qui savoient qu'il étoit un imposteur, & révéré comme un prophete par tout le reste.

Les Arabes contemporains écrivirent sa vie dans le plus grand détail. Tout y ressent la simplicité barbare des tems qu'on nomme héroïques. Son contrat de mariage avec sa premiere femme Cadischée, est exprimé en ces mots : " attendu que Cadischée est amoureuse de Mahomet, & Mahomet pareillement amoureux d'elle ". On voit quels repas apprêtoient ses femmes, & on apprend le nom de ses épées & de ses chevaux. On peut remarquer surtout dans son peuple des moeurs conformes à celles des anciens Hébreux (je ne parle que des moeurs), la même ardeur à courir au combat au nom de la Divinité, la même soif du butin, le même partage des dépouilles, & tout se rapportant à cet objet.

Mais en ne considérant ici que les choses humaines, & en faisant toujours abstraction des jugemens de Dieu & de ses voies inconnues, pourquoi Mahomet & ses successeurs qui commencerent leurs conquêtes précisément comme les Juifs, firent-ils de si grandes choses, & les Juifs de si petites ? Ne seroit-ce point parce que les Musulmans eurent le plus grand soin de soumettre les vaincus à leur religion, tantôt par la force, tantôt par la persuasion ? Les Hébreux au contraire n'associerent guere les étrangers à leur culte ; les Musulmans arabes incorporerent à eux les autres nations ; les Hébreux s'en tinrent toujours séparés. Il paroît enfin que les Arabes eurent un enthousiasme plus courageux, une politique plus généreuse & plus hardie. Le peuple hébreux avoit en horreur les autres nations, & craignoit toujours d'être asservi. Le peuple arabe au contraire voulut attirer tout à lui, & se crut fait pour dominer.

La derniere volonté de Mahomet ne fut point exécutée. Il avoit nommé Aly son gendre & Fatime sa fille pour les héritiers de son empire : mais l'ambition qui l'emporte sur le fanatisme même, engagea les chefs de son armée à déclarer Calife, c'est-à-dire, vicaire du prophete, le vieux Abubéker son beau-pere, dans l'espérance qu'ils pourroient bientôt eux-mêmes partager la succession : Aly resta dans l'Arabie, attendant le tems de se signaler.

Abubéker rassembla d'abord en un corps les feuilles éparses de l'alcoran. On lut en présence de tous les chefs les chapitres de ce livre, & on établit son authenticité invariable.

Bien-tôt Abubéker mena ses Musulmans en Palestine, & y défit le frere d'Héraclius. Il mourut peu-après avec la réputation du plus généreux de tous les hommes, n'ayant jamais pris pour lui qu'environ quarante sols de notre monnoie par jour de tout le butin qu'on partageoit, & ayant fait voir combien le mépris des petits intérêts peut s'accorder avec l'ambition que les grands intérêts inspirent.

Abubéker passe chez les Mahométans pour un grand homme & pour un Musulman fidele. C'est un des saints de l'alcoran. Les Arabes rapportent son testament conçu en ces termes : " au nom de Dieu très-miséricordieux, voici le testament d'Abubéker fait dans le tems qu'il alloit passer de ce monde à l'autre, dans le tems où les infideles croient, où les impies cessent de douter, & où les menteurs disent la vérité ". Ce début semble être d'un homme persuadé ; cependant Abubéker, beau-pere de Mahomet, avoit vû ce prophete de bien près. Il faut qu'il ait été trompé lui-même par le prophete, ou qu'il ait été le complice d'une imposture illustre qu'il regardoit comme nécessaire. Sa place lui ordonnoit d'en imposer aux hommes pendant sa vie & à sa mort.

Omar, élu après lui, fut un des plus rapides conquérans qui ait désolé la terre. Il prend d'abord Damas, célebre par la fertilité de son territoire, par les ouvrages d'acier, les meilleurs de l'Univers, ces étoffes de soie qui portent encore son nom. Il chasse de la Syrie & de la Phénicie les Grecs qu'on appelloit Romains. Il reçoit à composition, après un long siége, la ville de Jérusalem, presque toute occupée par des étrangers qui se succéderent les uns aux autres, depuis que David l'eut enlevée à ses anciens citoyens.

Dans le même tems, les lieutenans d'Omar s'avançoient en Perse. Le dernier des rois Persans, que nous appellons Hormidas IV. livre bataille aux Arabes, à quelques lieues de Madain, devenue la capitale de cet empire ; il perd la bataille & la vie. Les perses passent sous la domination d'Omar plus facilement qu'il n'avoit subi le joug d'Alexandre. Alors tomba cette ancienne religion des Mages que le vainqueur de Darius avoit respectée ; car il ne toucha jamais au culte des peuples vaincus.

Tandis qu'un lieutenant d'Omar subjugue la Perse, un autre enleve l'Egypte entiere aux Romains, & une grande partie de la Lybie. C'est dans cette conquête qu'est brûlée la fameuse bibliotheque d'Alexandrie, monument des connoissances & des erreurs des hommes, commencée par Ptolomée Philadelphe, & augmentée par tant de rois. Alors les Sarrasins ne vouloient de science que l'alcoran ; mais ils faisoient déjà voir que leur génie pouvoit s'étendre à tout. L'entreprise de renouveller en Egypte l'ancien canal creusé par les rois, & rétabli ensuite par Trajan, & de rejoindre ainsi le Nil à la mer Rouge, est digne des siecles les plus éclairés. Un gouverneur d'Egypte entreprend ce grand travail sous le califat d'Omar, & en vint à bout. Quelle différence entre le génie des Arabes & celui des Turcs ! ceux-ci ont laissé périr un ouvrage, dont la conservation valoit mieux que la possession d'une grande province.

Les succès de ce peuple conquérant semblent dûs plutôt à l'enthousiasme qui les animoit & à l'esprit de la nation, qu'à ses conducteurs : car Omar est assassiné par un esclave Perse en 603. Otman, son successeur, l'est en 655 dans une émeute. Aly, ce fameux gendre de Mahomet, n'est élu & ne gouverne qu'au milieu des troubles ; il meurt assassiné au bout de cinq ans comme ses prédécesseurs, & cependant les armes musulmanes sont toujours victorieuses. Cet Aly que les Persans réverent aujourd'hui, & dont ils suivent les principes en opposition de ceux d'Omar, obtint enfin le califat, & transféra le siege des califes de la ville de Medine où Mahomet est enseveli, dans la ville de Couffa, sur les bords de l'Euphrate : à peine en reste-t-il aujourd'hui des ruines ! C'est le sort de Babylone, de Séleucie, & de toutes les anciennes villes de la Chaldée, qui n'étoient bâties que de briques.

Il est évident que le génie du peuple arabe, mis en mouvement par Mahomet, fit tout de lui-même pendant près de trois siecles, & ressembla en cela au génie des anciens Romains. C'est en effet sous Valid, le moins guerrier des califes, que se font les plus grandes conquêtes. Un de ses généraux étend son empire jusqu'à Samarkande en 707. Un autre attaque en même tems l'empire des Grecs vers la mer Noire. Un autre en 711, passe d'Egypte en Espagne, soumise aisément tour-à-tour par les Carthaginois, par les Romains, par les Goths & Vandales, & enfin par ces Arabes qu'on nomme Maures. Ils y établirent d'abord le royaume de Cordoue. Le sultan d'Egypte secoue à la vérité le joug du grand calife de Bagdat, & Abdérame, gouverneur de l'Espagne conquise, ne reconnoît plus le sultan d'Egypte : cependant tout plie encore sous les armes musulmanes.

Cet Abdérame, petit-fils du calife Hésham, prend les royaumes de Castille, de Navarre, de Portugal, d'Aragon. Il s'établit en Languedoc ; il s'empare de la Guienne & du Poitou ; & sans Charles Martel qui lui ôta la victoire & la vie, la France étoit une province mahométane.

Après le regne de dix-neuf califes de la maison des Ommiades, commence la dynastie des califes abassides vers l'an 752 de notre ere. Abougiafar Almanzor, second calife abasside, fixa le siege de ce grand empire à Bagdat, au-delà de l'Euphrate, dans la Chaldée. Les Turcs disent qu'il en jetta les fondemens. Les Persans assurent qu'elle étoit très-ancienne, & qu'il ne fit que la réparer. C'est cette ville qu'on appelle quelquefois Babylone, & qui a été le sujet de tant de guerres entre la Perse & la Turquie.

La domination des califes dura 655 ans : despotiques dans la religion, comme dans le gouvernement, ils n'étoient point adorés ainsi que le grand-lama, mais ils avoient une autorité plus réelle ; & dans les tems même de leur décadence, ils furent respectés des princes qui les persécutoient. Tous ces sultans turcs, arabes, tartares, reçurent l'investiture des califes, avec bien moins de contestation que plusieurs princes chrétiens n'en ont reçu des papes. On ne baisoit point les piés du calife, mais on se prosternoit sur le seuil de son palais.

Si jamais puissance a menacé toute la terre, c'est celle de ces califes ; car ils avoient le droit du trône & de l'autel, du glaive & de l'enthousiasme. Leurs ordres étoient autant d'oracles, & leurs soldats autant de fanatiques.

Dès l'an 671, ils assiégerent Constantinople qui devoit un jour devenir mahométane ; les divisions, presque inévitables parmi tant de chefs féroces, n'arrêterent pas leurs conquêtes. Ils ressemblerent en ce point aux anciens Romains, qui, parmi leurs guerres civiles, avoient subjugué l'Asie mineure.

A mesure que les Mahométans devinrent puissans, ils se polirent. Ces califes, toujours reconnus pour souverains de la religion, & en apparence de l'Empire, par ceux qui ne reçoivent plus leurs ordres de si loin, tranquilles dans leur nouvelle Babylone, y font bien-tôt renaître les arts. Aaron Rachild, contemporain de Charlemagne, plus respecté que ses prédécesseurs, & qui sut se faire obéir jusqu'en Espagne & aux Indes, ranima les sciences, fit fleurir les arts agréables & utiles, attira les gens de lettres, composa des vers, & fit succéder dans ses états la politesse à la barbarie. Sous lui les Arabes, qui adoptoient déjà les chiffres indiens, les apporterent en Europe. Nous ne connumes en Allemagne & en France le cours des astres, que par le moyen de ces mêmes Arabes. Le seul mot d'almanach en est encore un témoignage.

L'almageste de Ptolomée fut alors traduit du grec en Arabe par l'astronome Benhonaïn. Le calife Almamon fit mesurer géométriquement un degré du méridien pour déterminer la grandeur de la terre : opération qui n'a été faite en France que plus de 900 ans après sous Louis XIV. Ce même astronome Benhonaïn poussa ses observations assez loin, reconnut, ou que Ptolomée avoit fixé la plus grande déclinaison du soleil trop au septentrion, ou que l'obliquité de l'écliptique avoit changé. Il vit même que la période de trente-six mille ans, qu'on avoit assignée au mouvement prétendu des étoiles fixes d'occident en orient, devoit être beaucoup raccourcie.

La Chimie & la Médecine étoient cultivées par les Arabes. La Chimie, perfectionnée aujourd'hui chez nous, ne nous fut connue que par eux. Nous leur devons de nouveaux remedes, qu'on nomme les minoratifs, plus doux & plus salutaires que ceux qui étoient auparavant en usage dans l'école d'Hippocrate & de Galien. Enfin, dès le second siecle de Mahomet, il fallut que les Chrétiens d'occident s'instruisissent chez les Musulmans.

Une preuve infaillible de la supériorité d'une nation dans les arts de l'esprit, c'est la culture perfectionnée de la Poésie. Il ne s'agit pas de cette poésie enflée & gigantesque, de ce ramas de lieux communs insipides sur le soleil, la lune & les étoiles, les montagnes & les mers : mais de cette poésie sage & hardie, telle qu'elle fleurit du tems d'Auguste, telle qu'on l'a vu renaître sous Louis XIV. Cette poésie d'image & de sentiment fut connue du tems d'Aaron Rachild. En voici un exemple, entre plusieurs autres, qui a frappé M. de Voltaire, & qu'il rapporte parce qu'il est court. Il s'agit de la célebre disgrace de Giafar le Barmécide :

Mortel, foible mortel, à qui le sort prospere

Fait gouter de ses dons les charmes dangereux,

Connois quel est des rois la faveur passagere ;

Contemple Barmécide, & tremble d'être heureux.

Ce dernier vers est d'une grande beauté. La langue arabe avoit l'avantage d'être perfectionnée depuis long-tems ; elle étoit fixée avant Mahomet, & ne s'est point altérée depuis. Aucun des jargons qu'on parloit alors en Europe, n'a pas seulement laissé la moindre trace. De quelque côté que nous nous tournions, il faut avouer que nous n'existons que d'hier. Nous allons plus loin que les autres peuples en plus d'un genre, & c'est peut-être parce que nous sommes venus les derniers.

Si l'on envisage à présent la religion musulmane, on la voit embrassée par toutes les Indes, & par les côtes orientales de l'Afrique où ils trafiquoient. Si on regarde leurs conquêtes, d'abord le calife Aaron Rachild impose un tribut de soixante-dix mille écus d'or par an à l'impératrice Irene. L'empereur Nicephore ayant ensuite refusé de payer le tribut, Aaron prend l'île de Chypre, & vient ravager la Grèce. Almamon son petit-fils, prince d'ailleurs si recommandable par son amour pour les sciences & par son savoir, s'empare par ses lieutenans de l'île de Crête en 826. Les Musulmans bâtirent Candie qu'ils ont reprise de nos jours.

En 828, les mêmes Africains qui avoient subjugué l'Espagne, & fait des incursions en Sicile, reviennent encore désoler cette île fertile, encouragés par un Sicilien nommé Ephémius, qui ayant, à l'exemple de son empereur Michel, épousé une religieuse, poursuivi par les lois que l'empereur s'étoit rendues favorables, fit à-peu-près en Sicile ce que le comte Julien avoit fait en Espagne.

Ni les empereurs grecs, ni ceux d'occident, ne purent alors chasser de Sicile les Musulmans, tant l'orient & l'occident étoient mal gouvernés ! Ces conquérans alloient se rendre maîtres de l'Italie, s'ils avoient été unis ; mais leurs fautes sauverent Rome, comme celles des Carthaginois la sauverent autrefois. Ils partent de Sicile en 846 avec une flotte nombreuse. Ils entrent par l'embouchure du Tibre ; & ne trouvant qu'un pays presque désert, ils vont assiéger Rome. Ils prirent les dehors ; & ayant pillé la riche église de S. Pierre hors les murs, ils leverent le siege pour aller combattre une armée de François qui venoit secourir Rome, sous un général de l'empereur Lothaire. L'armée françoise fut battue ; mais la ville rafraîchie fut manquée, & cette expédition, qui devoit être une conquête, ne devint par leur mésintelligence qu'une incursion de barbares.

Ils revinrent bien-tôt avec une armée formidable, qui sembloit devoir détruire l'Italie, & faire une bourgade mahométane de la capitale du Christianisme. Le Pape Leon IV. prenant dans ce danger une autorité que les généraux de l'empereur Lothaire sembloient abandonner, se montra digne, en défendant Rome, d'y commander en souverain.

Il avoit employé les richesses de l'Eglise à réparer les murailles, à élever des tours, à tendre des chaînes sur le Tibre. Il arma les milices à ses dépens, engagea les habitans de Naples & de Gayette à venir défendre les côtes & le port d'Ostie, sans manquer à la sage précaution de prendre d'eux des ôtages, sachant bien que ceux qui sont assez puissans pour nous secourir, le sont assez pour nous nuire. Il visita lui même tous les postes, & reçut les Sarrasins à leur descente, non pas en équipage de guerrier, ainsi qu'en avoit usé Goslin évêque de Paris, dans une occasion encore plus pressante, mais comme un pontife qui exhortoit un peuple chrétien, & comme un roi qui veilloit à la sûreté de ses sujets.

Il étoit né romain ; le courage des premiers âges de la république revivoit en lui dans un tems de lâcheté & de corruption, tel qu'un des beaux monumens de l'ancienne Rome, qu'on trouve quelquefois dans les ruines de la nouvelle. Son courage & ses soins furent secondés. On reçut vaillamment les Sarrasins à leur descente ; & la tempête ayant dissipé la moitié de leurs vaisseaux, une partie de ces conquérans, échappés au naufrage, fut mise à la chaîne.

Le pape rendit sa victoire utile, en faisant travailler aux fortifications de Rome, & à ses embellissemens, les mêmes mains qui devoient les détruire. Les mahométans resterent cependant maîtres du Garillan, entre Capoue & Gayette ; mais plutôt comme une colonie de corsaires indépendans, que comme des conquérans disciplinés.

Voilà donc au neuvieme siecle, les Musulmans à la fois à Rome & à Constantinople, maîtres de la Perse, de la Syrie, de l'Arabie, de toutes les côtes d'Afrique jusqu'au Mont-Atlas, & des trois quarts de l'Espagne : mais ces conquérans ne formerent pas une nation comme les Romains, qui étendus presque autant qu'eux, n'avoient fait qu'un seul peuple.

Sous le fameux calife Almamon vers l'an 815, un peu après la mort de Charlemagne, l'Egypte étoit indépendante, & le grand Caire fut la résidence d'un autre calife. Le prince de la Mauritanie Tingitane, sous le titre de miramolin étoit maître absolu de l'empire de Maroc. La Nubie & la Lybie obéissoient à un autre calife. Les Abdérames qui avoient fondé le royaume de Cordoue, ne purent empêcher d'autres Mahométans de fonder celui de Tolède. Toutes ces nouvelles dynastiques révéroient dans le calife, le successeur de leur prophete. Ainsi que les chrétiens alloient en foule en pélerinage à Rome, les Mahométans de toutes les parties du monde, alloient à la Mecque, gouvernée par un chérif que nommoit le calife ; & c'étoit principalement par ce pélerinage, que le calife, maître de la Mecque, étoit vénérable à tous les princes de sa croyance ; mais ces princes distinguant la religion de leurs intérêts, dépouilloient le calife en lui rendant hommage.

Cependant les arts fleurissoient à Cordoue ; les plaisirs recherchés, la magnificence, la galanterie regnoient à la cour des rois maures. Les tournois, les combats à la barriere, sont peut-être de l'invention de ces Arabes. Ils avoient des spectacles, des théâtres, qui tout grossiers qu'ils étoient, montroient encore que les autres peuples étoient moins polis que ces Mahométans : Cordoue étoit le seul pays de l'occident, où la Géométrie, l'Astronomie, la Chimie, la Médecine, fussent cultivées. Sanche le gros, roi de Léon, fut obligé de s'aller mettre à Cordoue en 956, entre les mains d'un médecin arabe, qui, invité par le roi, voulut que le roi vînt à lui.

Cordoue est un pays de délices, arrosé par le Guadalquivir, où des forêts de citronniers, d'orangers, de grenadiers, parfument l'air, & où tout invite à la mollesse. Le luxe & le plaisir corrompirent enfin les rois musulmans ; leur domination fut au dixieme siecle comme celle de presque tous les princes chrétiens, partagée en petits états. Tolède, Murcie, Valence, Huesca même eurent leurs rois ; c'étoit le tems d'accabler cette puissance divisée, mais ce tems n'arriva qu'au bout d'un siecle ; d'abord en 1085 les Maures perdirent Tolède, & toute la Castille neuve se rendit au Cid. Alphonse, dit le batailleur, prit sur eux Saragoce en 1114 ; Alphonse de Portugal leur ravit Lisbonne en 1147 ; Ferdinand III. leur enleva la ville délicieuse de Cordoue en 1236, & les chassa de Murcie & de Séville : Jacques, roi d'Aragon, les expulsa de Valence en 1238 ; Ferdinand IV. leur ôta Gibraltar en 1303 ; Ferdinand V. surnommé le catholique, conquit finalement sur eux le royaume de Grenade, & les chassa d'Espagne en 1462.

Revenons aux Arabes d'orient ; le Mahométisme florissoit, & cependant l'empire des califes étoit détruit par la nation des Turcomans. On se fatigue à rechercher l'origine de ces Turcs : ils ont tous été d'abord des sauvages, vivant de rapines, habitant autrefois au-delà du Taurus & de l'Imaüs ; ils se répandirent vers le onzieme siecle du côté de la Moscovie ; ils inonderent les bords de la mer Noire, & ceux de la mer Caspienne.

Les Arabes sous les premiers successeurs de Mahomet, avoient soumis presque toute l'Asie mineure, la Syrie, & la Perse : Les Turcomans à leur tour soumirent les Arabes, & dépouillerent tout ensemble les califes fatimites & les califes abassides.

Togrul-Beg de qui on fait descendre la race des Ottomans, entra dans Bagdat, à-peu-près comme tant d'empereurs sont entrés dans Rome. Il se rendit maître de la ville & du calife, en se prosternant à ses piés. il conduisit le calife à son palais en tenant la bride de sa mule ; mais plus habile & plus heureux que les empereurs allemands ne l'ont été à Rome, il établit sa puissance, ne laissa au calife que le soin de commencer le vendredi les prieres à la Mosquée, & l'honneur d'investir de leurs états tous les tyrans mahométans qui se feroient souverains.

Il faut se souvenir, que comme ces Turcomans imitoient les Francs, les Normands & les Goths, dans leurs irruptions, ils les imiterent aussi en se soumettant aux lois, aux moeurs & à la religion des vaincus ; c'est ainsi que d'autres tartares en ont usé avec les Chinois, & c'est l'avantage que tout peuple policé, quoique le plus foible, doit avoir sur le barbare, quoique le plus fort.

Au milieu des croisades entreprises si follement par les chrétiens s'éleva le grand Saladin, qu'il faut mettre au rang des capitaines qui s'emparerent des terres des califes, & aucun ne fut aussi puissant que lui. Il conquit en peu de tems l'Egypte, la Syrie, l'Arabie, la Perse, la Mésopotamie & Jérusalem, où après avoir établi des écoles musulmanes, il mourut à Damas en 1193, admiré des chrétiens mêmes.

Il est vrai que dans la suite des tems, Tamerlan conquit sur les Turcs, la Syrie & l'Asie mineure ; mais les successeurs de Bajazet rétablirent bien-tôt leur empire, reprirent l'Asie mineure, & conserverent tout ce qu'ils avoient en Europe sous Amurat. Mahomet II. son fils, prit Constantinople, Trébizonde, Caffa, Scutari, Céphalonie, & pour le dire en un mot, marcha pendant trente-un ans de regne, de conquêtes en conquêtes, se flattant de prendre Rome comme Constantinople. Une colique en délivra le monde en 1481, à l'âge de cinquante-un ans ; mais les Ottomans n'ont pas moins conservé en Europe, un pays plus beau & plus grand que l'Italie.

Jusqu'à présent leur empire n'a pas redouté d'invasions étrangeres. Les Persans ont rarement entamé les frontieres des Turcs, on a vu au contraire le Sultan Amurat IV. prendre Bagdat d'assaut sur les Persans en 1638, demeurer toujours le maître de la Mésopotamie, envoyer d'un côté des troupes au grand Mogol contre la Perse, & de l'autre menacer Venise. Les Allemands ne se sont jamais présentés aux portes de Constantinople, comme les Turcs à celles de Vienne. Les Russes ne sont devenus redoutables à la Turquie, que depuis Pierre le grand. Enfin, la force a établi l'empire Ottoman, & les divisions des chrétiens l'ont maintenu. Cet empire en augmentant sa puissance, s'est conservé long-tems dans ses usages féroces, qui commencent à s'adoucir.

Voilà l'histoire de Mahomet, du mahométisme, des Maures d'Occident & finalement des Arabes, vaincus par les Turcs, qui devenus musulmans dès l'an 1055, ont persévéré dans la même religion jusqu'à ce jour. C'est en cinq pages sur cet objet, l'histoire de onze siecles(D.J.)


MAHONS. m. (Monnoie) c'est un vieux mot françois. On nommoit ainsi en quelques lieux, les gros sols de cuivre, ou pieces de douze deniers. Ménage dans ses étymologies, remarque qu'on appelle en Normandie les médailles anciennes des mahons : or nos mahons sont de la grosseur des médailles de grand bronze, & les demi ressemblent aux moyennes ; si l'on y joint des liards fabriqués en même-tems, & qui ont une marque toute semblable, on aura les trois grandeurs. (D.J.)

MAHON, (Géog.) voyez PORT-MAHON. (D.J.)


MAHONNES. f. (Marine) sorte de galeasse dont les Turcs se servent & qui ne differe des galeasses de Venise, qu'en ce qu'elle est plus petite & moins forte. Voyez GALEASSE.


MAHOTSS. m. (Botan.) c'est ainsi que les habitans de l'Amérique nomment différens arbres qui croissent sur le continent & dans les îles situées entre les tropiques.

Le mahot des Antilles est encore connu sous le nom de mangle blanc ; on en trouve beaucoup sur le bord des rivieres & aux environs de la mer, son bois est blanchâtre, léger, creux dans son milieu, rempli de moëlle, & ne paroît pas propre à être mis en oeuvre ; ses branches s'étendent beaucoup en se recourbant vers la terre, où elles reprennent racine & continuent de se multiplier de la même façon que le mangle noir ou paletuvier, dont on parlera en son lieu ; ces branches sont garnies d'assez grandes feuilles presque rondes, douces à toucher, flexibles, d'un verd foncé, & entremêlées dans la saison de grosses fleurs jaunes à plusieurs pétales, disposées en forme de vases.

Plus on coupe les branches du mahot, plus il en repousse de nouvelles, leur écorce ou plutôt la peau qui les couvre est liante, souple, coriace & s'en sépare avec peu d'effort ; on l'enleve par grandes lanieres d'environ un pouce de large, que l'on refend s'il en est besoin, pour en former de grosses cordes tressées ou cordées, selon l'usage qu'on en veut faire ; la pellicule qui se trouve sous cette écorce s'emploie aussi à faire des cordelettes propres à construire des filets de pêcheurs, & les sauvages de l'Orenoque en fabriquent des hamacs en forme de rézeau, très-commodes dans les grandes chaleurs.

Les terrains occupés par des mahots s'appellent mahotieres, ce sont des retraites assurées pour les rats & les serpens. M. LE ROMAIN.

MAHOT, COTON ou COTONNIER BLANC, très-grand arbre, dont le bois est plus solide que celui du précédent ; il produit une fleur jaune à laquelle succede une gousse, qui venant à s'ouvrir en mûrissant, laisse échapper un duvet fin & léger que le vent emporte facilement ; on en fait peu d'usage.

MAHOT A GRANDES FEUILLES, autrement dit, MAPOU ou BOIS DE FLOT ; quelques-uns le nomment liége, à cause de son extrême légereté ; il est de moyenne grandeur, ses branches sont assez droites, garnies de grandes feuilles souples, veloutées comme celles de la mauve, d'un verd foncé en-dessus & beaucoup plus pâle en-dessous ; ses fleurs de blanches qu'elles sont au commencement deviennent jaunes ensuite ; elles sont composées de cinq grandes pétales, disposées en forme de clochette, au fond de laquelle est un pistil qui se change en une grande silique ronde, de 12 à 14 lignes de diametre, longue d'environ un pié, cannelée dans sa longueur, un peu veloutée & s'ouvrant d'elle-même quand elle est mûre ; cette silique renferme une houate fort courte, de couleur tannée, un peu cendrée, luisante, & plus fine que de la soie, voyez l'article COTON de MAHOT. Le bois de cet arbre est blanchâtre, extrêmement mou, & presque aussi léger que du liége ; il est percé dans le coeur & rempli d'une moëlle blanche, séche, très-légere, qui s'étend & se prolonge de la grosseur du doigt dans toute la longueur du tronc & des branches ; les pêcheurs coupent ces branches par tronçons, de 5 à 6 pouces de longueur, & après en avoir enlevé la moëlle avec une broche de bois, ils les enfilent dans une corde, & s'en servent au lieu de liége, pour soutenir la partie supérieure de leurs filets au-dessus de la surface de l'eau. M. LE ROMAIN.

MAHOT COUZIN, s. m. (Botan.) plante rameuse très-commune aux îles Antilles, croissant parmi les brossailles qu'elle enlace de ses branches. Ses feuilles sont de moyenne grandeur, assez larges, dentelées sur les bords, flexibles & douces au toucher. Elle porte des petites fleurs jaunes à cinq pétales, renfermant un petit grain rond de la grosseur d'un pois, tout couvert de petites pointes crochues au moyen desquelles il s'attache facilement au poil des animaux & aux habits des passans. La racine de cette plante est assez forte, longue, blanche, charnue extérieurement & coriace dans son milieu : elle est estimée des gens du pays, comme un excellent remede contre le flux de sang. La façon de s'en servir est d'en raper la partie la plus tendre, & de la mettre bouillir légerement dans du lait, dont on fait usage trois fois le jour jusqu'à parfaite guérison.


MAHOUTSS. m. pl. (Drap) il s'en fabrique en France & en Angleterre ; ce sont des draps de laine destinés pour les échelles du Levant.


MAHOUZA(Géog.) ville d'Asie dans l'Iraque arabique, située près de Bagdat. Cosroës, fils de Nouschirvan, y établit une colonie des habitans d'Antioche qu'il avoit conquise.


MAHURAH(Géog.) ou MAHOURAT, ville d'Asie dans l'Indoustan, à peu de distance de celle de Cambaye. C'est peut-être la même ville que Massourat, qu'on appelle par abréviation Sourat. (D.J.)


MAHUTESS. f. (Fauconn.) ce sont les hauts des aîles pris du corps de l'oiseau.


MAIS. m. Maius, (Chronol.) le cinquieme mois de l'année à compter depuis Janvier, & le troisieme à compter le commencement de l'année du mois de Mars, comme faisoient anciennement les Romains. Voyez MOIS & AN, & l'article suivant.

Il fut nommé Maius par Romulus, en l'honneur des sénateurs & nobles de la ville qui se nommoient majores, comme le mois suivant fut nommé Junius, en l'honneur de la jeunesse de Rome, in honorem juniorum ; c'est-à-dire de la jeunesse qui servoit à la guerre, d'autres prétendent que le mois de Mai a tiré son nom de Maya, mere de Mercure, à laquelle on offroit les sacrifices dans ce mois.

C'est dans ce mois que le soleil entre dans le signe des gémeaux, & que les plantes fleurissent.

Le mois de Mai étoit sous la protection d'Apollon ; c'étoit aussi dans ce mois que l'on faisoit les fêtes de la bonne déesse, celles des spectres appellés muria, & la cérémonie du regi-fugium ou de l'expulsion des rois.

Les anciens ont regardé ce mois comme malheureux pour le mariage : cette superstition vient peut-être de ce qu'on célébroit la fête des esprits malins au mois de Mai, & c'est à propos de cette fête qu'Ovide dit au cinquieme livre de ses fastes,

Nec viduae taedis eadem, nec virginis apta

Tempora, quae nupsit, non diuturna fuit

Hâc quoque de causâ, si te proverbia tangunt,

Mense malas Maïo nubere vulgus ait.

Chambers.

MAI, (Antiq. rom.) le troisieme mois de l'année selon le calendrier de Romulus, qui le nomma Maïus en considération des sénateurs & des personnes distinguées dans la ville, qu'on appelloit majores. Ainsi le mois suivant fut appellé Junius, en l'honneur des plus jeunes, in honorem juniorum. D'autres veulent que Mai ait pris son nom de Maïa, mere de Mercure : ce mois étoit sous la protection d'Apollon.

Le premier jour on solemnisoit la mémoire de la dédicace d'un autel dressé par les Sabins aux dieux Lares. Les dames romaines faisoient ce même jour un sacrifice à la bonne déesse dans la maison du grand pontife, où il n'étoit pas permis aux hommes de se trouver : on voiloit même tous les tableaux & les statues du sexe masculin. Le neuvieme on célébroit la fête des lémuries ou rémuries. Le 12 arrivoit celle de Mars, surnommé ultor, le vengeur, auquel Auguste dédia un temple. Le 15, jour des ides, se faisoit la cérémonie des Argiens, où les Vestales jettoient trente figures de jonc dans le Tibre par-dessus le pont Sublicien. Le même jour étoit la fête des marchands, qu'ils célébroient en l'honneur de Mercure. Le 21 arrivoient les agonales. Le 24 étoit une autre cérémonie appellée regifugium, la fuite des rois, en mémoire de ce que Tarquin le superbe avoit été chassé de Rome & la monarchie abolie.

Le peuple romain se faisoit un scrupule de se marier dans le cours de Mai, à cause des fêtes lémuriennes dont nous avons parlé, & cette ancienne superstition subsiste encore aujourd'hui dans quelques endroits.

Ce mois étoit personnifié sous la figure d'un homme entre deux âges, vêtu d'une robe ample à grandes manches, & portant une corbeille de fleurs sur sa tête avec le paon à ses piés, symbole du tems où tout fleurit dans la nature.

C'est ce mois, dit Ausone, qu'Uranie aime sur tout autre ; il orne nos vergers, nos campagnes, & nous fournit les délices du printems ; mais la peinture qu'en donne Dryden est encore plus riante.

For thee, sweat month, the groves green liv'ries wear,

If not the first, the fairest of the year.

For thee the graces lead the dancing hours,

And nature's readi pencil paints the flow'rs.

Each gentle breast with kindly warmth thou moves,

Inspires new flammes, revives extinguish'd loves.

When thy short reign is past, the fev'rish sun

The sultry tropicks fears and goes more slowly on.

(D.J.)

MAI, s. m. (Marine) c'est une espece de plancher de bois fait en grillage, sur lequel on met égoutter le cordage lorsqu'il est nouvellement sorti du goudron. Voyez Pl. II. Marine, la vûe d'une étuve & de ses travaux. (Z)

MAI, (Hist. mod.) gros arbre ou rameau qu'on plante par honneur devant la maison de certaines personnes considérées. Les clercs de la bazoche plantent tous les ans un mai dans la cour du palais. Cette cérémonie se pratique encore dans nos villages & dans quelques-unes de nos villes de province.

MAI, (Economie rustique) c'est le fond d'un pressoir, la table sur laquelle on place les choses qu'on veut rouler pour en exprimer le suc.

MAI, (Economie domestique) espece de coffre où l'on paîtrit la pâte qui fait le pain quand elle est cuite. Voyez l'article PAIN.


MAIDA(Géog.) petite ville d'Italie au royaume de Naples, dans la Calabre ultérieure, au pié du mont Appennin, & à 8 milles de Nicastro ; c'est peut-être le Malanius d'Etienne le géographe.


MAIDSTONE(Géog.) en latin Madus & Vagniacum, ville à marché d'Angleterre au pays de Kent, sur Medway. Elle est assez considérable, bien peuplée ; elle envoie deux députés au parlement, & est à 9 lieues E. S. de Londres. Long. 18. 20. lat. 51. 21.


MAIED(Géog.) île d'Asie dans l'Océan oriental, sur la côte de la Chine, à trois journées de navigation de l'île Dhalah. Les Chinois y font un grand trafic.


MAIENNELA, (Géog.) riviere de France. Voy. MAINE, le, (Géog.)

MAIENNE, (Géograph.) ville de France. Voyez MAYENNE. (D.J.)


MAIGREMAIGREUR, (Gram.) La maigreur est l'état opposé à l'embonpoint. Il consiste dans le défaut de graisse, & dans l'affaissement des parties charnues. Il se remarque à l'extérieur par la saillie de toutes les éminences des parties osseuses ; ce n'est ni un symptome de santé, ni un signe de maladie. La vieillesse amene nécessairement la maigreur. On ne fait aucun excès sans perdre de l'embonpoint ; c'est une suite de la maladie & de la longue diete.

MAIGRE, Voyez OMBRE.

MAIGRE, (Coupe des pierres) par analogie à la maigreur des animaux, se dit des pierres dont les angles sont plus aigus qu'ils ne doivent être, desorte qu'elles n'occupent pas entierement la place à laquelle elles étoient destinées.

MAIGRE, (Ecriture) se dit dans l'écriture d'un caractere dont les traits frappés avec timidité, ou trop légerement ou trop obliquement, présentent des pleins foibles & délicats, des liaisons & des déliés de plusieurs pieces.

MAIGRE, (Jardinage) se dit d'une terre usée qui demande à se reposer & à être amandée.

MAIGRE, (Maréchal) étamper maigre. Voyez ÉTAMPER.

MAIGRE ou EXTENUE, (Maréchal.) On dit qu'un cheval est exténué, quand son ventre, au lieu de pousser en-dehors, se contracte ou rentre du côté de ses flancs.

MAIGRE, on dit en Fauconnerie voler bas & maigre.


MAILS. m. (Jeu). Au jeu de ce nom c'est un instrument en forme de maillet, dont le manche va toujours en diminuant de haut en bas, & dont la tête d'un bois très-dur, est garnie à chacune de ses extrémités d'une virole ou cercle de fer pour empêcher qu'elles ne s'émoussent. Il faut que le poids & la hauteur du mail soient proportionnés à la force & à la grandeur du joueur ; car s'il est trop long ou trop pesant, on prend la terre, & s'il est trop court ou trop léger, on prend la boule, comme on dit, par les cheveux.

Ce jeu est sans contredit de tous les jeux d'exercice le plus agréable, le moins gênant, & le meilleur pour la santé. Il n'est point violent : on peut en même tems jouer, causer & se promener en bonne compagnie. On y a plus de mouvement qu'à une promenade ordinaire. L'agitation qu'on se donne fait un merveilleux effet pour la transpiration des humeurs, & il n'y a point de rhumatismes ou d'autres maux semblables, qu'on ne puisse prévenir par ce jeu, à le prendre avec modération, quand le beau tems & la commodité le permettent. Il est propre à tous les âges depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse. Sa beauté ne consiste pas à jouer de grands coups, mais à jouer juste, avec propreté, sans trop de façons ; quand à cela l'on peut ajouter la sûreté & la force qui font la longue étendue du coup, on est un joueur parfait. Pour parvenir à ce degré de perfection, il faut chercher la meilleure maniere de jouer, se conformer à celle des grands joueurs, se mettre aisément sur sa boule, ni trop près ni trop loin, n'avoir pas un pié guere plus avancé que l'autre ; les genoux ne doivent être ni trop mols ni trop roides, mais d'une fermeté bien assurée pour donner un bon coup ; les mains ne doivent être ni serrées ni trop éloignées l'une de l'autre ; les bras ni trop roides ni trop allongés, mais faciles afin que le coup soit libre & aisé : il faut encore se bien assurer sur ses piés, se mettre dans une posture aisée ; que la boule soit vis-à-vis le talon gauche, ne pas trop reculer le talon droit en arriere, ni baisser le corps, ni plier le genouil quand on frappe, parce que c'est ce qui met le joueur hors de mesure, & qui le fait souvent manquer.


MAIL-ÉLOUS. m. (Botan. exot.) grand arbre du Malabar, qui est toujours verd, qui porte fleurs & fruits en même tems, & même deux fois l'année. Commelin, dans l'Hort. malab. caractérise cet arbre en botaniste, arbor baccifera, trifolia, malabarica, simplici ossiculo, cum plurimis nucleis, lusitanis carilla. On fait de ses feuilles bouillies dans une infusion de riz, qu'on passe ensuite, une boisson pour expulser l'arriere-faix, & faciliter les vuidanges. (D.J.)


MAIL-ELOU-RATOUS. m. (Botan. exot.) arbre de Malabar, qui croît dans ses contrées montagneuses, & qui est encore plus grand que le mail-elou. Il est toûjours vert, porte fleurs & fruits à-la-fois, & vit environ 200 ans : il est nommé arbor baccifera malabarica, folio pinnato, floribus umbellatis, simplici ossiculo, cum pluribus nucleis. H. M. (D.J.)


MAIL-OMBIS. m. (Bot. exot.) arbre de la grosseur d'un pommier ordinaire, qui croît en plusieurs lieux du Malabar. Il est toujours verd, & porte du fruit deux fois l'année. Il est nommé arbor baccifera indica, racemosa, fructu umbilicato, rotundo, monopyreno, H. M. (D.J.)


MAILLE(Jurisprud.) terme usité en quelques coûtumes dans le même sens que vendition. Voyez VENDITION.

MAILLE ou OBOLE, s. f. (Monnoie) monnoie de billon, qui avoit cours en France pendant la troisieme race. Maille ou obole, dit M. le Blanc, ne sont qu'une même chose, & ne valent que la moitié du denier ; c'est pourquoi il y avoit des mailles parisis & des mailles tournois. On trouve plusieurs monnoies d'argent de la seconde race, qui pesent justement la moitié du denier de ce tems-là, & qui par conséquent ne peuvent être que l'obole. Dans une ordonnance de Louis VIII. pour le payement des ouvriers de la monnoie, il est fait mention d'oboles. On continua sous les regnes suivans de fabriquer de cette monnoie. La maille ou l'obole n'étoit pas, comme on le croit, la plus petite de nos monnoies ; il y avoit encore une espece qui ne valoit que demi-maille, & par conséquent la quatrieme partie du denier. (D.J.)

MAILLE NOIRE, (Jurisprud.) en Angleterre, étoit une certaine quantité d'argent, de grains, ou de bestiaux, ou autre chose que payoient les habitans de Westmorland, Cumberland, Northumberland & Durham, à différentes personnes qui les avoisinoient, & étoient à la vérité gens d'un rang distingué, ou bien alliés, mais grands voleurs, ne respirant que le pillage, & taxant ainsi le peuple, sous prétexte de protection. Cette sorte d'extorsion a été défendue & abolie par la reine Elisabeth.

MAILLE, (Bas au métier) il se dit de chaques petits entrelacemens du fil, qui forment par leur continuité l'ouvrage qu'on exécute sur le métier. Il y a des mailles fermées, des mailles tombées, des mailles mêlées, des mailles doubles, des mailles mordues, portées, retournées, &c. Voyez l'article BAS AU METIER, & METIER A BAS.

MAILLE, (Marine) c'est un menu cordage ou ligne, qui fait plusieurs boucles au haut d'une bonnette, & qui sert à la joindre à la voile.

Maille se dit des distances qu'il y a entre les membres d'un vaisseau.

MAILLE, (Aiguilletier) est une ouverture en forme de losange, qui étant plusieurs fois répétée, forme des treillis de fil de fer ou de laiton. Ce sont les Epingliers qui font les treillis à mailles ; ils les vendent au pié quarré plus ou moins, selon que les mailles sont larges ou étroites, & le fil plus ou moins gros.

MAILLE, voyez l'article DRAPERIE, ou MANUFACTURE EN LAINE.

MAILLE, MAILLER, (Jardinage) ce sont des réseaux que l'on fait dans les treillages de huit à neuf pouces en quarré. Il se dit encore des quarreaux faits sur le papier, ainsi que sur le lieu pour tracer un parterre. Voyez PARTERRE.

Mailler s'emploie pour signifier le noeud où se forme le fruit dans les melons, les concombres, & le raisin. On dit le raisin blanc maille bien plus droit que le noir.

MAILLE, terme d'Orfévre, petit poids qui vaut deux felins, & qui est la quatrieme partie d'une once. Voyez FELIN.

MAILLE, (Rubanerie) on entend par ce mot, des tours de fil ou de ficelle qui composent les lisses, hautes lisses ou lissettes, quoiqu'à proprement parler, on ne dût donner ce nom qu'à l'endroit où se fait la jonction des deux parties qui composent la maille, & que l'on a toûjours jusqu'ici nommée bouclette. L'usage de la maille ainsi entendue, est de recevoir la trame si ce sont des hautes lisses, ou les soies de la chaîne, si ce sont des lisses ou lissettes. Voyez HAUTES-LISSES, LISSES, SSETTESTTES.

MAILLE DE CORPS, instrument du métier d'étoffe de soie.

La maille de corps est un fil passé dans le maillon de verre, dont les deux bouts sont attachés à la hauteur d'un pié à l'arcade. Voyez MAILLONS, voyez ARCADES.

MAILLE, (Chasse) c'est l'ouverture qui demeure entre les ouvrages de fil, comme on le voit dans les filets à pêcheurs ou à chasseurs. Il y a les mailles à losanges, qui sont celles qui ont la pointe ou le coin des mailles en haut, lorsque le filet est tendu ; les mailles quarrées sont celles qui paroissent toutes rangées comme les quarrés d'un damier ; il y a encore les mailles doubles.

Mailler, on dit mailler un filet ; c'est le terme dont se servent ceux qui font des filets.

Mailler se dit aussi des perdreaux ; ce perdreau commence à mailler, c'est-à-dire, à se couvrir de mouchetures ou de madrieres : les perdreaux ne sont bons que quand ils sont maillés.


MAILLÉadj. terme de Fourreur, se dit d'une chose marquetée, pleine de petites taches, comme les plumes des faucons, des perdrix, ou les fourrures des différentes bêtes fauves.


MAILLEAUS. m. (Tondeur de drap) petit instrument de bois qui sert à ces ouvriers à faire mouvoir le côté des forces à tondre, qu'on appelle le mâle. Voyez FORCES. Quand le mailleau n'a point de manche, on l'appelle cureau.


MAILLERv. act. (Art milit.) c'est couvrir d'un tissu de mailles. (Chas.) c'est se moucheter à l'estomac & aux aîles ; il se dit des perdreaux : ils se maillent. (Mâçonnerie) c'est construire en échiquier & à joints obliques : ce mur est maillé. (Jardinage) c'est bourgeonner : c'est aussi espacer des échalas montans, traversant par intervalles égaux, formant des carrés ou des losanges en treilles : c'est encore former un parterre d'après un dessein. (Blanchissage des toiles) c'est battre la toile de baptiste sur un marbre avec un maillet de bois bien uni, pour en abattre le grain & lui donner un oeil plus fin.


MAILLETS. m. (Gram. arts méchaniq.) marteau de bois, à l'usage d'un grand nombre d'ouvriers. Voyez les articles suivans.


MAILLEZAISMalliacum Pictonum, (Géogr.) ville de France en Poitou ; son évêché fut transféré à la Rochelle en 1648. Elle est dans une île formée par la Seure & l'Autise, entre dans des marais à huit lieues N. E. de la Rochelle, vingt S. O. de Poitiers, quatre-vingt-onze S. O. de Paris. Long. 16d. 55'. 22''. lat. 46d. 22'. 16''. (D.J.)


MAILLOCHES. f. (Art méchan.) petit maillet de bois. En blason la mailloche est de fer.


MAILLONS. m. (Chaînetier) c'est chaque petite portion du tissu qui forme une chaîne flexible sur toute sa longueur ; comme celle d'une montre, ou autre. C'est par l'assemblage des maillons que se forme la chaîne. En ce sens maillon est synonyme à chainon.

MAILLON, s. m. (Gazier) espece de petit anneau d'émail, qui dans le métier des Gaziers sert à attacher les lissettes aux plombs. Voyez GAZE.

MAILLON, (Rubanier) c'est un très-petit morceau de cuivre jaune, plat & percé de trous dans sa longueur ; il est arrondi par les deux bouts pour faciliter les montées & descentes continuelles qu'il est obligé de faire lors du travail ; il fait l'effet de la maille dont on a parlé à l'article MAILLE, au sujet des lisses & lissettes : car il ne peut servir aux hautes lisses pour le passage des rames, attendu qu'il faut que les rames soient libres dans les mailles des hautes lisses pour pouvoir n'être levées qu'au besoin & lorsqu'il faut qu'elles travaillent. Les deux trous des extrêmités du maillon servent à passer les deux ficelles qui le suspendent, & celui du milieu pour le passage des soies de la chaîne. On fait des maillons d'émail, mais qui ne sont pas si bons pour l'usage ; il s'y trouve souvent de petites inégalités tranchantes qui coupent les soies, ce qui, joint à leur extrême fragilité, rend le maillon de cuivre bien plus utile. Voyez LISSES.

MAILLON, instrument du métier d'étoffe de soie. Le maillon est un anneau de verre de la longueur d'un pouce environ ; il a trois trous, un à chaque bout, qui sont ronds, & dans lesquels passent d'un côté la maille de corps pour suspendre le maillon, & à l'autre un fil un peu gros pour tenir l'aiguille de plomb qui tient le tout en raison. Ces deux trous sont séparés par un autre de la longueur d'un demi-pouce environ, au-travers duquel l'on passe un nombre de fils de la chaîne proportionné au genre d'étoffe.


MAILLOTS. m. (Economie domestique) couches & langes dont on enveloppe un enfant nouveau-né à sa naissance & pendant sa premiere année.


MAILLOTINS. m. (Art méchan. & Hist. mod.) espece de masse ou mailloche de bois ou fer dont on enfonçoit les casques & cuirasses. Il y a eu en France une faction appellée maillotins, de cette arme.


MAILLURES. f. (Chasse) taches, mouchetures, diversité de couleurs qui surviennent aux plumes d'un oiseau. On dit qu'un perdreau est maillé lorsqu'on apperçoit sous ses aîles aux deux côtés de son estomac des plumes rougeâtres : alors il est bon à être chassé & tué. Le même mot se dit aussi en fauconnerie des oiseaux de proie dont les plumes prennent des taches en forme de mailles. Les taches de devant s'appellent paremens.


MAILou MAILLETS, (Art milit.) espece de long marteau dont on se servoit autrefois dans les combats. " Jean V. duc de Bretagne, dans un mandement pour convoquer les communes de son duché, leur marque, entr'autres armes dont les soldats pourroient être armés, un mail de plomb.

En 1351, dans la bataille des trente, si fameuse dans les histoires de Bretagne, & qui fut ainsi nommée du nombre des combattans, qui étoient trente de chaque côté, les uns du parti de Charles de Blois & du roi de France, & les autres du parti du comte de Montfort & du roi d'Angleterre ; dans cette bataille, dis-je, ou plutôt ce combat, il est marqué que Billefort, du parti des Anglois, frappoit d'un maillet pesant vingt-cinq livres ; que Jean Rousselet, chevalier, & Tristan de Pestivien, écuyer, tous deux du parti françois, furent abattus d'un coup de mail, & Tristan de Pestivien, autre écuyer du même parti, blessé d'un coup de marteau.

Une autre preuve de l'usage des maillets pour les soldats, est ce qu'on rapporte de la sédition des Parisiens au commencement du regne de Charles VI. où la populace, au sujet des nouveaux impôts, força l'arsenal & en tira quantité de maillets pour s'armer & assommer les commis des douannes, ce qui fit donner à ces séditieux le nom de maillotins ". Hist. de la milice françoise. (Q)


MAINS. f. (Anatom.) partie du corps de l'homme qui est à l'extrêmité du bras, & dont le méchanisme la rend capable de toutes sortes d'arts & de manufactures.

La main est un tissu de nerfs & d'osselets enchâssés les uns dans les autres, qui ont toute la force & toute la souplesse convenables pour tâter les corps voisins, pour les saisir, pour s'y accrocher, pour les lancer, pour les tirer, pour les repousser, &c.

Anaxagore soutenoit que l'homme est redevable à l'usage de ses mains de la sagesse, des connoissances & de la supériorité qu'il a sur les autres animaux. Galien exprime la même pensée d'une maniere différente : suivant lui, l'homme n'est point la créature la plus raisonnable, parce qu'il a des mains, mais celles-ci ne lui ont été données qu'à cause qu'il est le plus raisonnable de tous les animaux : car ce ne sont point les mains de qui nous tenons les arts, mais de la raison, dont les mains ne sont que l'organe. De usu part. lib. I. cap. iij.

La main, en terme de Médecine, s'étend depuis l'épaule jusqu'à l'extrêmité des doigts, & se divise en trois parties ; la premiere s'étend depuis l'épaule jusqu'au coude, & s'appelle proprement bras, brachium, voyez BRAS ; la seconde depuis le coude jusqu'au poignet, & s'appelle l'avant-bras ; & la troisieme la main proprement dite. Celle-ci se divise encore en trois parties, le carpe, qui est le poignet, le métacarpe, qui est la paume de la main ; enfin les cinq doigts. Ces mots sont expliqués selon leur ordre. Voyez CARPE, METACARPE & DOIGTS.

Les mains sont si commodes & les ministres de tant d'arts, comme dit Ciceron, qu'on ne peut trop en admirer la structure : cependant cette partie du corps humain, qui est composée du carpe, du métacarpe & des doigts, n'est point exempte des jeux de conformation. Je n'en citerai pour preuve qu'un seul fait tiré de l'histoire de l'académie des Sciences, année 1733.

M. Petit a montré à cette académie en 1727, un enfant dont les bras étoient difformes : la main étoit jointe à la partie latérale antérieure de l'extrêmité de l'avant-bras, & renversée de maniere qu'elle formoit avec l'avant-bras un angle aigu ; elle avoit un mouvement manifeste, mais de peu d'étendue. Cette main n'avoit que quatre doigts d'une conformation naturelle dans leur longueur, leur grosseur & leur articulation ; il n'y avoit point de pouce ; les doigts étoient dans le creux de la main ; l'annulaire & le petit doigt étoient par dessus & se croisoient avec eux. Cette main avoit 12 à 14 lignes de largeur & 28 de longueur en étendant les doigts & en comprenant le carpe.

La main est le sujet de la chiromancie, qui s'occupe à considérer les différentes lignes & éminences qui paroissent sur la paume de la main, & à en donner l'explication. Voyez CHIROMANCIE.

Chez les Egyptiens la main est le symbole de la force ; chez les Romains c'est le symbole de la foi ; & elle lui fut consacrée par Numa avec beaucoup de solemnité.

MAINS, on appelle en Botanique les mains des plantes, ce que les Latins ont nommé capreoli, claviculi, claviculae ; ces mains sont des filets qui s'entortillent contre les plantes voisines & les embrassent fortement, ainsi que l'on voit en la vigne, en la couleuvrée, & en la plûpart des légumes. On les nomme aussi des vrilles, voyez VRILLES, Botanique. (D.J.)

MAIN DE MER, (Insectol.) fucus manum referens, Tourn. production d'insectes de mer. Sa substance est fongueuse & de la nature des agarics ; elle est couverte de quantité de petites bossettes. " Lorsqu'on les regarde attentivement dans l'eau de mer, on voit qu'il s'en éleve insensiblement de petits corps cylindriques & mobiles d'une substance blanche & transparente, hauts d'environ trois lignes & demie, & larges d'une ligne ; ils disparoissent dès qu'ils ne baignent plus dans l'eau de mer. Les mains de mer varient beaucoup dans leurs figures, cependant la plûpart ont une base cylindrique plus ou moins évasée, chargée de plusieurs petits corps cylindriques longs d'environ un pouce & demi, représentant autant de doigts blancs, rouges, ou d'un jaune orangé : toute la superficie de ce corps est chagrinée par les mamelons dont toute son écorce est couverte ; mamelons de différente grandeur dont le diametre dans les plus grands est d'une ligne. Ils sont chacun étoilés par la disposition de huit rayons qui ont leurs pointes dirigées vers le centre. Les mamelons étoilés de ce corps s'ouvrent lorsqu'il est plongé dans l'eau de la mer ; & chacun des rayons qui forment ces especes d'étoiles se relevant alors, donne passage à une espece de cylindre creux, membraneux, blanc & transparent, qui parvenu à la hauteur de trois lignes & demie, représente une petite tour terminée par huit petites découpures en forme de crénaux aigus. Toutes ces découpures sont elles-mêmes chargées à leur extrêmité de petites éminences en maniere de cornes, & de chacune de ces découpures nait un filet délié, jaunâtre, aboutissant à la base de cette espece de petite tour, & qui paroît sur la membrane transparente dont elle est formée. Sa base est tellement environnée de ces huits rayons, qu'elle fait corps avec eux. Entre ces manieres de crénaux on voit un plancher concave percé dans son milieu, audessous duquel est placée dans l'intérieur de cette tour une espece de vessie allongée, jaunâtre, qui à sa base est garnie de cinq filets déliés, extérieurement courbés en arc près de leur origine, & ensuite perpendiculaires & plus gros à leur extrêmité.

Telle est l'apparence de ce qui sort de chacun des mamelons de la main de mer tant qu'elle est dans l'eau de la mer ; & ce qui ne laisse aucun doute que ce soit des animaux, c'est que pour peu qu'on en touche quelques-uns, on voit leurs cornes, que nous avons comparées à des crénaux, se recourber & se retirer vers le centre du plancher qui est au sommet de ces sortes de tours, & ne représenter plus qu'autant de cylindres dont l'extrêmité est arrondie, lesquels, si l'on continue à les toucher, rentrent insensiblement dans la cavité d'où ils étoient sortis, & reparoissent peu de tems après sous leur premiere forme, ce qui arrive de même lorsqu'on leur ôte ou qu'on leur donne l'eau de mer.

Le corps de la main de mer considérée intérieurement est de substance fongueuse, plus molle que celle de son extérieur qui est coriace ; & par la quantité des tuyaux dont il est percé, aboutissant aux mamelons extérieurs, ressemble aux loges d'un gâteau d'une ruche, chacune desquelles contient le petit polype que j'ai décrit, & un peu d'eau roussâtre ". Mem. de l'acad. royale des Scienc. année 1740, par M. de Jussieu.

MAINS, (Critique sacrée) manus selon la vulgate. Ce mot dans l'Ecriture sainte se prend quelquefois pour l'étendue : hoc mare magnum & spaciosum manibus, Job xxviij. 8. Il se prend aussi pour la puissance du saint-Esprit, qui se fait sentir sur un prophete : Facta est super eum manus Domini. Ezech. iij. 22. Dieu parle à son peuple par la main des prophetes, c'est-à-dire par leur bouche. La main élevée marque la force, l'autorité. Ainsi il est dit que Dieu a tiré son peuple de l'Egypte la main haute & élevée. Cette expression marque aussi l'insolence du pécheur qui s'éleve contre Dieu, peccare elatâ manu. La main exprime encore la vengeance que Dieu exerce contre quelqu'un : la main du Seigneur s'appesantit sur les Philistins ; il se met pour fois. Daniel & ses compagnons se trouverent dix mains plus sages que tous les magiciens & les devins du pays. Jetter de l'eau sur les mains de quelqu'un, c'est le servir : ainsi Elisée jettoit de l'eau sur les mains d'Elie, c'est-à-dire qu'il étoit son serviteur. Laver ses mains dans le sang des pécheurs, c'est approuver la vengeance que Dieu tire de leur iniquité. Le juste lave ses mains parmi les innocens, c'est-à-dire est lié d'amitié avec eux. Pilate lave ses mains pour marquer qu'il est innocent de la mort de Jesus-Christ. Baiser la main est un acte d'adoration. Si j'ai vu le soleil dans son éclat, & si j'ai baisé ma main, dit Job. Remplir ses mains, signifie entrer en possession d'une dignité sacerdotale, parce que dans cette cérémonie on mettoit dans les mains du nouveau prêtre les parties de la victime qu'il devoit offrir. Donner les mains signifie faire alliance, jurer amitié. Les Juifs disent qu'ils ont été obligés de donner les mains aux Egyptiens pour avoir du pain, c'est-à-dire de se rendre à eux. (D.J.)

MAINS, (Antiq. rom.) Le grand nombre de mains chargées quelquefois de symboles de diverses divinités qui se trouvent parmi les anciens monumens, désignent des accomplissemens de voeux. Elles étoient appendues dans les temples des dieux à qui elles étoient vouées, en reconnoissance de quelque faveur signalée reçue, ou de quelque miraculeuse guérison. S. Athanase a cru que ces mains & toutes les autres parties du corps prises séparément, étoient honorées par les gentils comme des divinités. On peut reprocher aux payens tant d'objets réels d'idolâtrie, qu'il ne faut pas leur en attribuer de faux. (D.J.)

MAIN, (Littérat.) L'inégalité que la coutume, l'éducation & les préjugés ont mis entre la main droite & la main gauche, est également contraire à la nature & au bon sens. La nature a dispensé ses graces avec une proportion égale à toutes les parties des corps régulierement organisés. L'oreille droite n'entend pas mieux que la gauche ; l'oeil gauche voit également comme l'oeil droit ; & l'on ne marche pas plus aisément d'un pié que de l'autre. L'anatomie la plus délicate ne remarque aucune différence sensible entre les nerfs, les muscles & les vaisseaux des parties doubles des enfans bien conformés. Si telle observation n'a pas lieu dans les corps plus avancés en âge, c'est une suite de l'usage abusif qui nous assujettit à tout faire de la main droite & à laisser la gauche dans une inaction presque continuelle : d'où il résulte un écoulement beaucoup plus considérable des sucs nourriciers dans la main qui est toujours en action, que dans celle qui se repose. Il seroit donc à souhaiter qu'au lieu de corriger les enfans qui usent indifféremment de l'une ou l'autre main, on les accoutumât de bonne heure à se servir de leur ambi-dextérité naturelle, dont ils tireroient de grands avantages dans le cours de la vie. Platon le pensoit ainsi, & désapprouvoit extrêmement la préférence dont on honoroit déja de son tems la main droite au préjudice de la gauche ; il soutenoit avec raison qu'en cela les hommes n'entendoient pas leurs vrais intérêts, & que, sous le prétexte ridicule du bon air & de la bonne grace, ils se privoient eux-mêmes de l'utilité qu'ils pouvoient retirer en mille rencontres de l'usage des deux mains. Il est étonnant que dans ces derniers siecles on ne se soit pas avisé de renouveller dans l'art militaire l'exercice ambi-dextre, qui donne une grande supériorité à ceux qui y sont dressés. Henri IV. fit sortir de ses gendarmes cinq bons sujets, par la seule raison qu'ils étoient gauchers, tant les préjugés de la mode & de la coutume ont de force sur l'esprit des hommes ! (D.J.)

MAINS-JOINTES. (Art numismat.) Le type de deux mains-jointes est fréquent sur les médailles latines & égyptiennes ; il a pour légende ordinaire concordia exercituum. En effet, Tacite nous apprend que du tems de Galba, c'étoit une coûtume déja ancienne, que les villes voisines des quartiers des légions leur envoyassent deux mains-jointes en signe d'hospitalité : miserat civitas Lingonum, vetere instituo, dona legionibus, dextras hospitii insigne. Et pendant la guerre civile d'Othon & de Vitellius, Sisenna, centurion, porte de Syrie à Rome aux prétoriens des figures de main droite pour gage de la concorde que vouloit entretenir avec eux l'armée de Syrie : centurionem, Sisenna dextras, concordiae insignia, syriaci exercitûs nomine ad praetorianos ferentem. Ces symboles étoient représentés en bas-relief sur l'airain & sur le marbre, qui devenoient dignes de l'attention des princes, quand ces monumens avoient pour objet les affaires publiques ; les particuliers mêmes ornoient de ces figures les monumens de famille. Sur un marbre trouvé dans l'ancien pays des Marses, se voyent deux mains-jointes pour symbole de la foi conjugale, & au-dessus une inscription donnée par M. Muratori : D. M. S. Q. Ninnio, Q. F. strenuo Seviro aug. titecia januaria conjugi B. M. F. & sibi. (D.J.)

MAIN HARMONIQUE, (Musique) est, en musique, le nom que donna l'Arétin à une figure, par laquelle il expliquoit le rapport de ses hexacordes, de ses sept lettres, & de ses six syllabes aux cinq tetracordes des Grecs. Cette figure représentoit une main gauche, sur les doigts de laquelle étoient marqués tous les sons de la gamme avec leurs lettres correspondantes, & les diverses syllabes dont on les devoit nommer selon la regle des muances, en chantant par béquarre ou par bémol. Voyez GAMME, MUANCES, SOLFIER, &c. (S)

MAIN (Marine) sorte de petite fourche de fer, dont on se sert à tenir le fil de caret dans l'auge quand on le gaudronne.

MAIN, (Jurisprud.) Ce terme a dans cette matiere plusieurs significations différentes. Il signifie souvent puissance, autorité, garde, conservation, &c.

Mettre en sa main, c'est saisir féodalement ; mettre sous la main de justice, c'est saisir & arrêter, saisir-exécuter, ou saisir réellement.

Le vassal doit à son seigneur la bouche & les mains, c'est-à-dire, qu'il doit joindre ses mains en celles de son seigneur en lui faisant la foi & hommage, & que le seigneur le baise en la bouche en signe de protection.

Les autres significations du terme main vont être expliquées dans les divisions suivantes, où ce terme se trouve joint avec un autre (A)

MAIN-ASSISE ou MAIN-MISE, est une des trois voies usitées dans certaines coûtumes, telles qu'Amiens & Artois, autres coûtumes de Picardie & de Champagne, qu'on appelle coûtumes de nantissement. Pour acquérir droit réel d'hypotheque sur un héritage, on fait une espece de tradition feinte de l'héritage par dessaisie, ou par main-assise, ou par mise de fait.

Pour acquérir droit réel par main-assise, le créancier auquel le débiteur a accordé le pouvoir d'user de cette voie, c'est-à-dire, de faire asseoir la main de justice sur l'héritage pour sûreté de sa créance, obtient une commission du juge immédiat ; ou, si les héritages sont situés sous différentes justices immédiates, il obtient une commission du juge supérieur ; en vertu de cette commission, l'huissier ou sergent qui exploite déclare par son procès-verbal qu'il asseoit la main de justice sur l'héritage, &, en cas de contestation, il assigne le débiteur & le seigneur de l'héritage pour consentir ou débattre la main-assise & voir ordonner qu'elle tiendra, surquoi le créancier obtient sentence qui prononce la main-assise, s'il y échet.

On ne peut procéder par main-assise qu'en vertu de lettres authentiques, & néanmoins il faut une commission pour assigner ceux qui s'opposent à la main-assise. Voyez les notes sur Artois, art. 1, & de Heu sur Amiens, art. 247 & suivans. (A)

BASSE MAIN. Gens de basse main étoient les roturiers, & singulierement le menu peuple. On distinguoit les bourgeois des gens de basse main. Voyez les assises de Jérusalem, chap. ij. (A)

MAIN AU BATON ou A LA VERGE. Mettre la main au bâton, &c. c'est se désaisir d'un héritage pardevant le seigneur féodal ou censuel dont il est tenu, ou pardevant ses officiers. Cette expression vient de ce qu'anciennement le vest & devest, la saisine & la dessaisine se faisoient par la tradition d'un petit bâton. Amiens, art. 33 ; Laon, art. 126 ; Rheims, 165 ; Chauny, 30 ; Lille, 80. Voyez Lauriere en son glossaire au mot main. (A)

MAIN-BOURNIE, (Jurispr.) signifie garde, tutele, administration, & quelquefois aussi puissance paternelle, protection. Il en est parlé dans les lois ripuariennes, tit. de tabulariis, art 14. la reine, ses enfans qui sont en sa main-bournie, c'est-à-dire, en sa garde.

MAIN BREVE ou ABREGEE, brevis manus, signifie en droit une fiction par laquelle, pour éviter un circuit inutile, on fait une compensation de la tradition qui devoit être faite de part & d'autre de quelque chose, comme dans la vente d'une chose que l'on tenoit déja à titre de prêt.

On fait de même par main breve un payement, lorsque le débiteur au lieu de le faire directement à son créancier, le fait au créancier de son créancier. Voyez MAIN LONGUE. (A)

CONFORTE-MAIN, voyez CONFORTEMENT.

MAIN-FERME, manu firmitas, signifioit autrefois un bail à rente de quelques héritages ou terres roturieres. Quelquefois par main-ferme on entendoit tous les héritages qui n'étoient point fiefs, on les appelloit ainsi eò quòd manu donatorum firmabantur. On en trouve des exemples fort anciens, entr'autres un dans le cartulaire de Vendôme de l'an 1002. Boutillier qui vivoit en 1460, en parle dans sa somme rurale, & dit que tenir en main-ferme, c'est tenir une terre en coterie ; que c'est un fief qui n'est tenu que ruralement. Voyez FIEF-RURAL.

La main-ferme étoit en quelque chose différente du bail à cens. Voyez M. de Lauriere en son glossaire au mot MAIN-FERME. Voyez FIEF-FERME. (A)

MAIN-FORTE, (Jurispr.) est le secours que l'on prête à la justice, afin que la force lui demeure & que ses ordres soient exécutés.

Quand les huissiers & sergens, chargés de mettre quelque jugement à exécution, éprouvent de la résistance, ils prennent main-forte, soit des records armés, soit quelque détachement de la garde établie pour empêcher le désordre.

La maréchaussée est obligée de prêter main-forte pour l'exécution des jugemens tant des juges ordinaires, que de ceux d'attribution & de privilege.

Les juges d'église ne peuvent pas employer main-forte pour l'exécution de leurs jugemens, ils ne peuvent qu'implorer l'aide du bras séculier. Voyez BRAS SECULIER.

Main-forte se dit aussi des personnes puissantes qui possedent quelque chose. (A)

MAIN-GARNIE ; (Jurisprud.) signifie la possession de la chose contestée. Quand on fait une saisie de meubles, on dit qu'il faut garnir la main du roi ou de la justice, pour dire qu'il faut trouver un gardien qui s'en charge.

Le seigneur plaide contre son vassal main-garnie, c'est-à-dire, qu'ayant saisi le fief mouvant de lui, il fait les fruits siens pendant le procès, jusqu'à ce que le vassal ait fait son devoir.

On dit aussi que le roi plaide toujours main-garnie, ce qui n'a lieu néanmoins qu'en trois cas :

Le premier, est lorsqu'il a saisi féodalement, &, dans ce cas, ce privilege lui est commun avec tous les seigneurs de fief.

Le second cas, est lorsqu'il s'agit de quelque bien ou droit notoirement domanial, comme justice, péage, tabellionage.

Le troisieme, est lorsque le roi est en possession du bien contesté ; car comme il n'y a jamais de complainte contre le roi, il jouit par provision pendant le procès.

Mais, hors les cas que l'on vient d'expliquer, le roi ne peut pas durant le procès déposséder le possesseur d'un héritage ; ainsi il n'est pas vrai indistinctement qu'il plaide toujours main-garnie. Voyez Bacquet en son tit. du droit d'aubaine, ch. xxxvj, art. 2, & tit. des droits de justice : Dumoulin, sur Paris, art. LII. n. 27 & suivans.

On appelle aussi main-garnie la saisie & arrêt que le créancier, fondé en cédule ou promesse, peut faire sur son débiteur en vertu d'ordonnance de justice. Cela s'appelle main-garnie, parce que l'ordonnance qui permet de saisir, s'obtient sur simple requête avant que le créancier ait obtenu une condamnation contre son débiteur. (A)

GRANDE-MAIN, (Jurisprud.) c'est la main du roi en matiere féodale, relativement aux autres seigneurs ; lorsqu'il y a combat de fief entre deux seigneurs, le vassal se fait recevoir en foi par main souveraine, parce que le roi a la grande-main, c'est-à-dire que tous les fiefs relevent de lui médiatement ou immédiatement, & que tout est présumé relever de lui directement, s'il n'y a titre ou possession au contraire. (A)

MAIN DE JUSTICE, (Jurisprud.) on entend par ce terme l'autorité de la justice & la jouissance qu'elle a de mettre à effet ce qu'elle ordonne en contraignant les personnes & procédant sur leurs biens. Cette puissance qui émane du prince, de même que le pouvoir de juger, est représentée par une main d'ivoire qui est au-dessus d'une verge. On représente ordinairement les princes souverains & la justice personnifiée sous la figure d'une femme tenant un sceptre d'une main & de l'autre la main de justice, laquelle est une marque de puissance, comme le sceptre, la couronne & l'épée.

Les huissiers & sergens qui sont les ministres de la justice & chargés d'exécuter ses ordres, sont pour cet effet dépositaires d'une partie de son autorité qui est le pouvoir de faire des commandemens, de saisir toutes sortes de biens, de vendre les meubles saisis, d'emprisonner les personnes quand le cas y échet ; c'est pourquoi lorsque l'on fait la montre du prevôt de Paris, les huissiers & sergens y portent entr'autres attributs la main de justice.

Mettre des biens sous la main de justice, c'est les saisir, les mettre en sequestre ou à bail judiciaire.

Cependant mettre en sequestre ou à bail judiciaire est plus que mettre simplement sous la main de justice ; car le sequestre désaisit, au lieu qu'une saisie qui met simplement les biens sous la main de justice, ne désaisit pas.

Lorsque la justice met simplement la main sur quelque chose, c'est un acte conservatoire qui ne préjudicie à personne, comme dit Loisel en ses Inst. liv. V. tit. 4. regle 30. (A)

MAIN-LEVEE, (Jurisprud.) est un acte qui leve l'empêchement résultant d'une saisie ou d'une opposition. On l'appelle main-levée, parce que l'effet de cet acte est communément d'ôter la main de la justice de l'autorité de laquelle avoit été formé l'empêchement ; on donne cependant aussi main-levée d'une opposition sans ordonnance de justice ni titre paré.

On donne main-levée d'une saisie & arrêt, d'une saisie & exécution, d'une saisie réelle, & d'une saisie féodale.

En fait de saisie réelle, la main-levée donnée par le poursuivant, ne préjudicie point aux opposans, parce que tout opposant est saisissant.

Lorsqu'on statue sur l'opposition formée à une sentence, ce n'est pas par forme de main-levée ; on déclare non-recevable dans l'opposition ou bien l'on en déboute ; & si c'est l'opposant qui abandonne son opposition, il se sert du terme de désistement.

Les oppositions que l'on efface par le moyen de la main-levée sont des oppositions extrajudiciaires, telles qu'une opposition à une publication de bans, à la célébration d'un mariage, à une saisie réelle, ou entre les mains de quelqu'un pour empêcher qu'il ne paye ce qu'il doit au débiteur de l'opposant.

La main-levée peut être ordonnée par un jugement, ou consentie par le saisissant ou opposant, soit en jugement ou dehors.

On distingue plusieurs sortes de main-levées, savoir :

Main-levée pure & simple, c'est-à-dire, celle qui est ordonnée ou consentie sans aucune restriction ni condition.

Main-levée en donnant caution ; celle-ci s'ordonne en trois manieres différentes ; savoir ; en donnant caution simplement, ce qui s'entend d'une caution resseante & solvable ; ou à la caution des fonds, ou bien à la caution juratoire.

Main-levée provisoire, est celle qui est ordonnée ou consentie par provision seulement, & pour avoir son effet en attendant que les parties soient réglées sur le fond.

Main-levée définitive, est celle qui est accordée sans aucune restriction ni retour ; lorsqu'il y a eu d'abord une main-levée provisoire, on ordonne, s'il y a lieu, qu'elle demeurera définitive.

Main-levée en payant, c'est lorsque les saisies sont valables, le juge ordonne que le débiteur en aura main-levée en payant. Voyez EMPECHEMENT, OPPOSITION, SAISIE. (A)

MAIN-LIEE, (Jurisprud.) signifie l'état de celui qui est dans un empêchement de faire quelque chose ; on a les mains liées par une saisie ou opposition, ou par un jugement qui défend de faire quelque chose. Voyez MAIN-LEVEE. (A)

MAIN-LONGUE, fictio longua manus, en droit est une tradition feinte qui se fait en donnant la faculté d'appréhender une chose que l'on montre à quelqu'un ; on use de cette fiction dans la tradition des biens immeubles & dans celle des choses mobiliaires d'un poids considérable, & que l'on ne peut mettre dans la main.

On entend aussi quelquefois par main-longue le pouvoir du prince ou de quelqu'autre personne puissante : on dit en ce sens que les rois & les ministres ont les mains longues, pour dire qu'ils savent bien trouver les gens quelque part qu'ils soient. (A)

MAIN-METTRE, (Jurisprud.) du latin manu-mittere, signifie affranchir quelqu'un de la condition servile.

On dit aussi sans main mettre, pour dire sans user de main-mise. Voyez MAIN-MISE ; ou bien pour signifier sans frais ni dépense, comme quand on dit que les dixmes, champart & droits seigneuriaux viennent sans main mettre, c'est-à-dire sans frais de culture. (A)

MAIN-MIS, manu-missus, signifie celui qui est affranchi de servitude. Coutume de la Rue-d'indre, art. 19. Voyez AFFRANCHISSEMENT, MAIN-MORTE, SERF. (A)

MAIN-MISE, (Jurisprud.) en général signifie toute saisie ; elle est ainsi appellée parce que la justice met en sa main les choses saisies de son autorité.

On entend ordinairement par main-mise la saisie féodale, qui dans quelques coutumes est appellée main-mise féodale. Berry, tit. V. article 10, 13, 14, 24, 55, & tit. IX. article 82.

Le terme de main-mise se prend aussi quelquefois pour certaines voies de fait employées contre la personne de quelqu'un en le frappant & le maltraitant ; & l'on dit en ce sens qu'il n'est pas permis d'user de main-mise. Voyez MAIN-ASSISE.

On appelloit aussi autrefois main-mise du latin manu-missio, l'affranchissement que les seigneurs faisoient de leurs serfs. Voyez ci-devant MAIN-MIS, & ci-après MAIN-MORTABLE, MAIN-MORTE, SERF. (A)

MAIN-MORTABLE, (Jurisprud.) est celui qui est de condition servile, & sujet aux droits de mainmorte.

On appelle aussi biens main-mortables, ceux qui appartiennent aux serfs & gens de main-morte ou de morte main. Voyez MAIN-MORTE. (A)

MAIN-MORTE, signifie puissance morte, ou l'état de quelqu'un qui est sans pouvoir à certains égards, de même que s'il étoit mort. Ainsi on appelle gens de main-morte ou main-mortables, les serfs & gens de condition servile qui sont dans un état d'incapacité qui tient de la mort civile.

On appelle aussi les corps & communautés gens de main-morte, soit parce que les héritages qu'ils acquierent tombent en main-morte & ne changent plus de main, ou plutôt parce qu'ils ne peuvent pas disposer de leurs biens non plus que les serfs sur lesquels le seigneur a droit de main-morte. On distingue néanmoins les main-mortables des gens qui sont simplement de main-morte.

Les main-mortables sont des serfs ou personnes de condition servile : on les appelle aussi vilains, gens de corps & de pot, gens de main-morte & de morte-main.

Il n'y a de ces main-mortes que dans un petit nombre de coutumes les plus voisines des pays de droit écrit, comme dans les deux Bourgognes, Nivernois, Bourbonnois, Auvergne, &c.

L'origine de ces main-mortes coutumieres vient des Gaulois & des Germains ; César en fait mention dans ses Commentaires, lib. IV. Plebs poenè servorum habetur loco, quae per se nihil laudet & nulli adhibetur consilio, plerique cum aut aere alieno, aut magnitudine tributorum, aut injuriâ potentiorum premuntur, sese in servitutem dicant nobilibus ; in hos eadem omnia sunt jura quae dominis in servos.

Le terme de main-morte vient de ce qu'après la mort d'un chef de famille serf, le seigneur a droit dans plusieurs coutumes de prendre le meilleur meuble du défunt, qui est ce que l'on appelle droit de meilleur catel.

Anciennement lorsque le seigneur de main-mortable ne trouvoit point de meuble dans la maison du décédé, on coupoit la main droite du défunt, & on la présentoit au seigneur pour marquer qu'il ne le serviroit plus. On lit dans les chroniques de Flandres qu'un évêque de Liege nommé Albero ou Adalbero, mort en 1142, abolit cette coutume qui étoit ancienne dans le pays de Liege.

La main-morte ou servitude personnelle est appellée dans quelques provinces condition serve, comme en Nivernois & Bourbonnois ; en d'autres taillabilité, comme en Dauphiné & en Savoie, dans les deux Bourgognes & en Auvergne, on dit mainmorte.

Il est assez évident que la main-morte tire son origine de l'esclavage qui avoit lieu chez les Romains, & dont ils avoient étendu l'usage dans les Gaules ; en effet la main-morte a pris naissance aussi-tôt que l'esclavage a cessé ; elle est devenue aussi commune. Les mains-mortables sont occupés à la campagne au même travail dont on chargeoit les esclaves, & il n'est pas à croire que l'on ait affranchi purement & simplement tant d'esclaves dont on tiroit de l'utilité, sans se reserver sur eux quelque droit.

Enfin l'on voit que les droits des seigneurs sur les main-mortables, sont à-peu-près les mêmes que les maîtres ou patrons avoient sur leurs esclaves ou sur leurs affranchis. Les esclaves qui servoient à la campagne, étoient glebae adscriptitii, c'est-à-dire qu'ils furent déclarés faire partie du fond, lequel ne pouvoit être aliéné sans eux, ni eux sans lui.

Il y avoit aussi chez les Romains des personnes libres qui devenoient serves par convention, & s'obligeant à cultiver un fonds.

En France, la main-morte ou condition serve se contracte en trois manieres ; savoir, par la naissance, par une convention expresse, ou par une convention tacite, lorsqu'une personne libre vient habiter dans un lieu mortaillable.

Quant à la naissance, l'enfant né depuis que le pere est mortaillable, suit la condition du pere ; secus, des enfans nés avant la convention par laquelle le pere se seroit rendu serf.

Ceux qui sont serfs par la naissance sont appellés gens de poursuite, c'est-à-dire, qu'ils peuvent être poursuivis pour le payement de la taille qu'ils lui doivent, en quelque lieu qu'ils aillent demeurer.

Pour devenir mortaillable par convention expresse, il faut qu'il y ait un prix ou une cause légitime, mais la plûpart des mains mortes sont si anciennes que rarement on en voit le titre.

Un homme libre devient mortaillable par convention tacite, lorsqu'il vient demeurer dans un lieu de main-morte, & qu'il y prend un meix ou tenement servile ; car c'est par-là qu'il se rend homme du seigneur.

L'homme franc qui va demeurer dans le meix main-mortable de sa femme, peut le quitter quand bon lui semble, soit du vivant de sa femme ou après son décès dans l'an & jour, en laissant au seigneur tous les biens étant en la main-morte, moyennant quoi il demeure libre ; mais s'il meurt demeurant en la main-morte, il est reputé main-mortable, lui & sa postérité.

Quand au contraire une femme franche se marie à un homme de main-morte, pendant la vie de son mari elle est reputée comme lui de main-morte ; après le décès de son mari, elle peut dans l'an & jour quitter le lieu de main-morte, & aller demeurer en un lieu franc, moyennant quoi elle redevient libre, pourvû qu'elle quitte tous les biens main-mortables que tenoit son mari, mais si elle y demeure plus d'an & jour, elle reste de condition mortaillable.

Suivant la coutume du comté de Bourgogne, l'homme franc affranchit sa femme main-mortable, au regard seulement des acquêts & biens-meubles faits en lieu franc, & des biens qui lui adviendront en lieu de franchise ; & si elle trépasse sans hoirs de son corps demeurant en communion avec lui, & sans avoir été séparés, le seigneur de la main-morte dont elle est née emporte la dot & mariage qu'elle a apporté, & le trousseau & biens-meubles.

Les main-mortables vivent ordinairement ensemble en communion, qui est une espece de société nonseulement entre les différentes personnes qui composent une même famille, mais aussi quelquefois entre plusieurs familles, pourvû qu'il y ait parenté entr'elles. Il y en a ordinairement un entr'eux qui est le chef de la communion ou communauté, & qui administre les affaires communes ; les autres sont ses communiers ou co-personniers.

La communion en main-morte n'est pas une société spéciale & particuliere, & n'est pas non plus une société pure & simple de tous biens ; car chacun des communiers conserve la propriété de ceux qu'il a ou qui lui sont donnés dans la suite, & auxquels il succede suivant le droit & la coutume, pour la prélever lorsque la communion cessera. Cette société est générale de tous biens, mais les associés n'y conferent que le revenu, leur travail & leur industrie ; elle est contractée pour vivre & travailler ensemble, & pour faire un profit commun.

Chaque communier supporte sur ses biens personnels les charges qui leur sont propres, comme de marier ses filles, faire le patrimoine de ses garçons.

Les main-mortables, pour conserver le droit de succéder les uns aux autres, doivent vivre ensemble, c'est-à-dire au même feu & au même pain, en un mot sous même toît & à frais communs.

Ils peuvent disposer à leur gré entre-vifs de leurs meubles & biens francs ; mais ils ne peuvent disposer de leurs biens par des actes de derniere volonté, même de leurs meubles & biens francs qu'en faveur de leurs parens qui sont en communion avec eux au tems de leur décès. S'ils n'en ont pas disposé par des actes de cette espece, leurs communiers seuls leur succedent ; & s'ils n'ont point de communiers, quoiqu'ils ayent d'autres parens avec lesquels ils ne sont pas en communion, le seigneur leur succede par droit de chûte main-mortable.

La communion passe aux héritiers & même aux enfans mineurs d'un communier.

Elle se dissout par le partage de la maison que les communiers habitoient ensemble.

L'émancipation ne rompt pas la communion, car on peut obliger l'émancipé de rapporter à la masse ce qu'il a acquis.

Le fils qui s'est affranchi ne cesse pas non plus d'être communier de son pere, & ne perd pas pour cela le droit de lui succéder ; autrement ce seroit lui ôter la faculté de recouvrer sa liberté.

La communion étant une fois rompue, ne peut être retablie que du consentement de tous les communiers que l'on y veut faire rentrer ; il faut aussi le consentement du seigneur.

Quoique l'habitation séparée rompe ordinairement la communion à l'égard de celui qui rétablit son domicile à part ; dans le comté de Bourgogne, la fille qui se marie, & qui sort de la maison de ses pere & mere, peut continuer la communion en faisant le reprêt, qui est un acte de fait ou de paroles, par lequel elle témoigne que son attention est de continuer la communion, pourvû qu'elle retourne coucher la premiere nuit de ses noces dans son meix & héritage.

Dans le duché de Bourgogne, le parent proche qui est communier, peut rappeller à la succession ceux qui sont en égal degré, quoiqu'ils aient rompu la communion.

Il peut aussi y avoir communions entre des personnes franches qui possedent des héritages mortaillables ; & sans cette communion, ils ne succedent pas les uns aux autres à ces sortes de biens, si ce n'est les enfans à leurs ascendans de franche condition.

Les successions ab intestat des main-mortables se reglent comme les autres, par la proximité du degré de parenté ; mais il faut être communier pour succéder, si ce n'est pour les héritages de main-morte délaissés par un homme franc, auxquels ses descendans succedent quoiqu'ils ne soient pas communiers.

Quelques coutumes n'admettent à la succession des serfs que leurs enfans ; d'autres y admettent tous les parens du serf qui sont en communauté avec lui.

Les autres charges de la main-morte consistent pour l'ordinaire,

1°. A payer une taille au seigneur suivant les facultés de chacun, à dire de prud'hommes, ou une certaine somme à laquelle les seigneurs ont composé ce qu'on appelle taille abonnée.

2°. Les mortaillables ne peuvent se marier à des personnes d'une autre condition, c'est-à-dire francs, ou même à des serfs d'un autre seigneur ; s'ils le font, cela s'appelle for-mariage ; le seigneur en ce cas prend le tiers des meubles & des immeubles situés au-dedans de la seigneurie ; & en outre, quand le mainmortable n'a pas demandé congé à son seigneur pour se formarier, il lui doit une amende.

3°. Ils ne peuvent aliéner le tenement servile à d'autres qu'à des serfs du même seigneur, autrement le seigneur peut faire un commandement à l'acquéreur de remettre l'héritage entre les mains d'un homme de la condition requise ; & s'il ne le fait dans l'an & jour, l'héritage vendu est acquis au seigneur.

La main-morte finit par l'affranchissement du serf. Cet affranchissement se fait par convention ou par desaveu : par convention, quand le seigneur affranchit volontairement son serf ; par desaveu, lorsque le serf quitte tous les biens mortaillables, & déclare qu'il entend être libre, mais quelques coutumes veulent qu'il laisse aussi une partie de ses meubles au seigneur.

Le sacerdoce, ni les dignités civiles n'affranchissent pas des charges de la main-morte, mais exemptent seulement de subir en personne celles qui aviliroient le caractere dont le mainmortable est revêtu. Le roi peut néanmoins affranchir un serf de mainmorte, soit en l'ennoblissant directement, on en lui conférant un office qui donne la noblesse ; car le titre de noblesse efface la servitude avec laquelle il est incompatible : le seigneur du serf ainsi affranchi peut seulement demander une indemnité.

La liberté contre la main-morte personnelle se prescrit comme les autres droits, par un espace de tems plus ou moins long selon les coutumes ; quelques-unes veulent qu'il y ait titre.

Les main-mortes réelles ne se prescrivent point, étant des droits seigneuriaux qui sont de leur nature imprescriptibles. Voyez Coquille, des servit. personnelles, le traité de la main-morte par Dunod. (A)

MAIN AU PECT, ou SUR LA POITRINE, se disoit anciennement par abréviation du latin ad pectus, & par corruption on disoit la main au pis. Les ecclésiastiques qui sont dans les ordres sacrés, font serment en maintenant la main ad pectus, au lieu que les laïcs levent la main. Voyez AFFIRMATION & SERMENT. (A)

MAIN-MORTE, Statut de, (Hist. d'Angl.) statut remarquable fait sous Edouard I. en 1278, par lequel statut il étoit défendu à toutes personnes sans exception, de disposer directement ni indirectement de leurs terres, immuables, ou autres bien-fonds, en faveur des sociétés qui ne meurent point.

Il est vrai que dans la grande charte donnée par le roi Jean, il avoit été déjà défendu aux sujets d'aliéner leurs terres en faveur de l'église. Mais cet article, ainsi que plusieurs autres, ayant été fort mal observé, les plaintes sur ce sujet se renouvellerent avec vivacité au commencement du regne d'Edouard. On fit voir à ce prince qu'avec le tems toutes les terres passeroient entre les mains du clergé, si l'on continuoit à souffrir que les particuliers disposassent de leurs biens en faveur de l'église. En effet, ce corps ne mourant point, acquérant toûjours & n'aliénant jamais, il devoit arriver qu'il posséderoit à la fin toutes les terres du royaume. Edouard & le parlement remédierent à cet abus par le fameux statut connu sous le nom de main-morte. Ce statut d'Angleterre fut ainsi nommé parce qu'il tendoit à empêcher que les terres ne tombassent en main-morte, c'est-à-dire en mains inutiles au service du roi & du public, sans espérance qu'elles dussent jamais changer de maîtres.

Ce n'est pas que les biens qui appartiennent aux gens de main-morte soient absolument perdus pour le public, puisque leurs terres sont cultivées, & qu'ils en dépensent le produit dans le royaume ; mais l'état y perd en général prodigieusement, en ce que ces terres ne contribuent pas dans la proportion des autres, & en ce que n'entrant plus dans le partage des familles, ce sont autant de moyens de moins pour accroître ou conserver la population. On ne sçauroit donc veiller trop attentivement à ce que la masse de ces biens ne s'accroisse pas, comme fit l'Angleterre dans le tems qu'elle étoit toute catholique. (D.J.)

MAIN-SOUVERAINE, (Jurisprud.) en matiere féodale signifie main du roi, c'est-à-dire son autorité à laquelle un vassal a recours pour se faire recevoir en foi & hommage par les officiers du bailliage ou sénéchaussée, dans le district desquels est le fief ; lorsque son seigneur dominant refuse sans cause légitime de le recevoir en foi, ou qu'il y a combat de fief entre plusieurs seigneurs ; ou enfin lorsqu'un seigneur prétend que l'héritage est tenu de lui en fief, & qu'un autre soutient qu'il est tenu de lui en roture.

Cette reception en foi par main-souveraine, ne peut être faite que par les baillis & sénéchaux, & non par aucun autre juge royal ou seigneurial.

Pour y parvenir, il faut obtenir en chancellerie des lettres de main souveraine adressantes aux baillifs & sénéchaux.

Il faut assigner le seigneur qui refuse la foi par-devant les officiers du bailliage, pour voir ordonner l'entérinement des lettres de main-souveraine.

S'il y a combat de fief, il faut assigner les seigneurs contendans à ce qu'ils aient à se concerter entr'eux.

Mais il ne suffit pas de se faire recevoir en foi par le juge, il faut faire des offres réelles des droits qui peuvent être dûs, & les consigner.

Quand le combat de fief est entre le roi & un autre seigneur, il faut par provision faire la foi & hommage au roi, ce qui opere l'effet de la reception par main-souveraine, sans qu'il soit besoin dans ce cas d'obtenir des lettres de chancellerie.

Le vassal en se faisant recevoir en foi par main-souveraine, doit interjetter appel des saisies féodales, s'il y en a, au moyen dequoi il en obtient la main-levée en consignant les droits. Voyez les commentateurs de la coutume de Paris sur l'article 60 ; Duplessis, chap. vj. de la saisie féodale.

On a aussi recours à la main-souveraine lorsqu'il y a conflit entre deux juges de seigneurs, ou deux juges royaux indépendans l'un de l'autre ; on s'adresse en ces cas au juge supérieur, qui ordonne par provision ce qui paroît convenable. (A)

MAIN DU ROI, est la même chose que main de justice. Mettre & asseoir la main du roi sur un héritage, c'est le saisir. Voyez la coutume de Berry, tit. V. art. 7. Ponthieu, article 120.

MAIN-TIERCE, (Jurisprud.) signifie une personne entre les mains de laquelle on dépose un écrit, une somme d'argent ou autre chose, pour la remettre à celui auquel elle appartiendra.

Un débiteur qui est en même tems créancier pour quelqu'autre objet de son créancier, fait lui-même une saisie entre ses mains, comme en main-tierce, c'est-à-dire comme s'il saisissoit entre les mains d'un tiers. Voyez TIERS SAISI. (A)

MAIN-AVANT, (Marine) c'est une espece de commandement pour faire passer alternativement les mains des travailleurs l'une devant l'autre, en tirant une longue corde, ce qui avance le travail.

MAIN-AVANT, (Marine) monter main-avant, c'est monter sans échelle, c'est monter aux hunes le long des manoeuvres sans enfléchures, mais seulement par adresse des mains & des jambes.

MAIN, (Com.) parmi les artisans se prend figurément en divers sens.

Acheter la viande à la main, c'est l'acheter sans la peser.

Lâcher la main sur une marchandise, signifie diminuer du prix qu'on en a d'abord demandé à l'acheteur, en faire meilleur marché, la donner quelquefois à perte.

Acheter une chose de la premiere main, c'est l'acheter de celui qui l'a fabriquée ou recueillie, sans qu'elle ait passé par les mains des revendeurs : l'acheter de la seconde main, c'est l'avoir de celui qui l'a achetée d'un autre pour la revendre. On dit dans le même sens, troisieme & quatrieme main. Rien n'est plus avantageux dans le commerce que d'avoir les marchandises de la premiere main. Dictionn. de Com. tom. II. (G)

Vendre hors la main, terme usité à Amsterdam pour exprimer les ventes particulieres, c'est-à-dire celles où tout se passe entre l'acheteur & le vendeur, ou tout au plus avec l'entremise des courtiers, sans qu'il y intervienne aucune autorité publique, ce qui les distingue des ventes au bassin, qui se font par ordre du bourguemestre, & où préside un vendumestre ou commissaire nommé par le magistrat. Dictionn. de Comm.

MAIN, (Comm.) poids des Indes orientales, qui ne sert guère qu'à peser les denrées qui se consomment pour l'usage de la vie : on l'appelle plus ordinairement mas. Voyez MAS, Dictionn. de comm.

MAIN, instrument de cuivre ou de fer-blanc, qui sert aux marchands banquiers, commis, caissiers, qui reçoivent beaucoup d'argent blanc, à le ramasser sur leur comptoir ou bureau après qu'ils l'ont compté, pour le remettre plus facilement dans des sacs. Cet instrument appellé main, à cause de son usage, est long d'environ dix pouces, large de cinq à six, de figure quarrée, avec une espece de poignée par en haut. Il a des bords de trois côtés, celui par où l'on ramasse les especes n'en ayant point. Dict. de comm.

MAIN, en terme de Blanchisserie, c'est une planche de sapin, longue de cinq piés sur un de large, dont les cornes sont bien abattues. Elle est posée à l'une de ses extrémités en ovale, & garnie d'un morceau de bois rond qui lui sert de poignée ; c'est avec cet instrument qu'on retourne la cire. Voyez les fig. des Pl. de la Blanchisserie des cires, & l'art. BLANCHIR.

MAIN, outil du Cirier, avec lequel ils prennent la chaudiere pour l'ôter de dessus le cagnard, & éviter de se brûler lorsqu'elle est chaude, ou de se remplir les mains de cire fondue. Voyez les fig. des Pl. du Cirier. La premiere réprésente la main seule, & la seconde, la main qui embrasse la chaudiere, & qui lui fait une espece de manche.

MAIN A L'EPEE, L'EPEE A LA MAIN, (Gramm.) Il y a de la différence entre mettre la main à l'épée, & mettre l'épée à la main. La premiere expression, signifie qu'on se met seulement en état de tirer l'épée, ou qu'on ne la tire qu'à demi ; la seconde marque qu'on tire l'épée tout-à-fait hors du fourreau. Il en est de même des termes, mettre la main au chapeau, ou mettre le chapeau à la main, & autres ; on dit toujours, mettre la main à la plume, & jamais mettre la plume à la main. (D.J.)

MAIN, (Horlogerie) piece de la cadrature d'une montre ou pendule à répétition : on ne s'en sert presque plus aujourd'hui ; elle faisoit la fonction de la piece des quarts dans les anciennes répétitions à la françoise. Voyez les figures de nos Planches de l'Horlogerie. Voyez PIECE DES QUARTS, REPETITION, &c. C'est encore un instrument représenté dans les mêmes Pl. de l'Horlogerie, dont les Horlogers se servent pour remonter les montres & pour y travailler, lorsqu'elles sont finies, sans les toucher avec les doigts : on en voit le plan, fig. 79. p. Les parties 9, 9, 9, sont mobiles sur les centres t, t, t, & portent des especes de griffes 9, 9, figure 80. c, entre lesquelles on serre une des platines par le moyen des vis v v, même fig.

MAIN, (Imprimerie) est un signe figuré comme une main naturelle, en usage dans l'Imprimerie pour marquer une note ou une observation : exemple .

MAIN, (Maréchall.) terme qui s'emploie dans les expressions suivantes par rapport au cheval. Avant-main, arriere-main. Voyez ces termes à la lettre A. Un cheval est beau ou mal fait de la main en avant, ou de la main en arriere, lorsqu'il a l'avant-main ou l'arriere-main beau ou vilain. Cheval de main, est un cheval de selle, qu'un palefrenier mene en main, c'est-à-dire sans être monté dessus, pour servir de monture à son maître quand il en est besoin. Cheval à deux mains, signifie un cheval qui peut servir à tirer une voiture & à monter dessus. Un cheval entier à une ou aux deux mains. Voyez ENTIER. Le cheval qui est sous la main à un carrosse, est celui qui est attelé à la droite du timon, du côté droit du cocher qui tient le fouet ; celui qui est hors la main, est celui qui est attelé à gauche du timon. Aller aux deux mains, se dit d'un cheval de carrosse, qui n'est pas plus gêné à droite qu'à gauche du timon. Léger à la main. Voyez LEGER. Etre bien dans la main, se dit d'un cheval dressé, & qui obéit avec grace à la main du cavalier. Peser à la main, voyez PESER. Obéir, répondre à la main. Battre, tirer à la main. Forcer la main. Appui à pleine main. Voyez tous ces termes à leurs lettres. Tourner à toutes mains, se dit d'un cheval qui tourne aussi aisément à droite qu'à gauche. Le terme de main s'emploie aussi par rapport au cavalier. La main de dedans, la main de dehors. Voyez DEDANS, DEHORS. La main de la bride, est la main gauche du cavalier. La main de la gauche, de la lame de l'épée, c'est la droite. L'effet de la main, est la même chose que l'effet de la bride. Voyez BRIDE. La main haute, est la main gauche du cavalier, lorsque tenant la bride il tient sa main fort élevée au-dessus du pommeau. La main basse est la main de la bride fort près du pommeau. Avoir la main légere, c'est conduire la main de la bride de façon qu'on entretienne la sensibilité de la bouche de son cheval. N'avoir point de main, c'est ne savoir pas conduire la main de la bride, & échauffer la bouche du cheval, ou en ôter la sensibilité. Ces deux expressions se disent aussi à l'égard de la main des cochers. Partir de la main, faire une partie de main, faire partir son cheval de la main, ou laisser échapper de la main, tout cela signifie faire aller tout-à-coup son cheval au galop. On appelle prestesse de main, l'action vive & promte de la main du cavalier, quand il s'agit de se servir de la bride. Faire courir en main. Voyez COURIR. Affermir son cheval dans la main, soutenir son cheval de la main, tenir soumis son cheval dans la main, rendre la main, changer de main, promener, mener un cheval en main, séparer ses rênes dans la main, travailler de la main, à la main. Voyez tous ces termes à leurs lettres.

MAIN, en terme d'Orfevre, est une tenaille de fer plus ou moins grosse, dont les branches sont recourbées, & s'enclavent dans l'anneau triangulaire qui est au bout de la sangle, laquelle est attachée au noyau du moulinet du banc à tirer ; les mâchoires de cette main, taillées à dents plus ou moins fines, hapent le bout du fil qui sort de la filiere, & le moulinet mis en action ferme les branches & les mâchoires, & fait passer à force le fil par le trou de la filiere.

MAIN DE PAPIER, (Comm.) c'est un paquet de papier plié en deux, qui contient vingt-cinq feuilles. Vingt mains de papier composent ce qu'on appelle une rame de papier. Voyez PAPIER.

MAIN, s. f. se dit encore en plusieurs arts méchaniques. On dit une main de carrosse, ce sont des morceaux de fer attachés au montant & au bas du corps du carrosse, où l'on passe les souspentes pour le soutenir. Le carrosse verse, si la main vient à manquer. Les cordons ou gros tissus de soie qu'on attache en dedans d'une voiture, à côté des portieres, pour appuyer celui qui se fait voiturer, & le garantir d'être balloté dans les carrosses, s'appellent aussi mains. Ce qui embrasse une poulie, le morceau de fer entre les branches duquel elle se met, s'appelle main ou chape. La main d'un pressoir est ce qui sert à relever le marc. La piece de fer à ressort & crochet qui est attachée à l'extrêmité d'une corde de puits, & qui sert à pendre l'anse d'un sceau, quand on le descend & qu'on le retire, a la même dénomination. La main d'oeuvre se dit en général du travail pur & simple de l'ouvrier, sans avoir égard à la matiere qu'il emploie ; ainsi en Orfévrerie même, quelquefois le prix de la main d'oeuvre surpasse celui de la matiere. On donne encore le nom de main à une espece de rateau avec lequel on ramasse l'argent épars sur les tables de jeu, bureaux de finance, comptoirs, &c. Une main au jeu de cartes, ou une levée des cartes du coup joué, c'est la même chose. Avoir la main se dit au piquet, & à d'autres jeux donner la main ; celui qui reçoit les cartes & qui joue le premier a la main ; celui qui mêle & qui distribue les cartes, la donne. La main d'un coffre, c'est son anse : en général la main dans un meuble, c'est l'anse qui sert à le poser, &c.

La main des puits se fait d'une barre de fer plat, au bout de laquelle on forme un crocher d'environ six pouces ; l'autre partie est repliée en double de la longueur de douze à quinze, observant de pratiquer un oeil pour passer un anneau ; le reste de la barre vient joindre le crochet, l'un chevauchant sur l'autre d'environ deux pouces, observant que la branche de la main qui se rend au crochet soit en dedans, de maniere que gênant cette branche, elle s'écarte du crochet, & donne la facilité à l'anse du sceau d'entrer & de se placer.

MAIN DE SOIE, (Soierie) ce sont quatre pantimes tordues ensemble. Voyez l'article PANTIME.

MAIN, terme de Fauconnerie, on dit, ce faucon a la main habile, fine, déliée, forte, bien onglée.

MAIN DE CHRIST, (Pharmacie) on appelle ainsi certains trochisques faits de sucre de roses avec une addition de perles, & alors on les appelle manus christi perlatae ; ou sans perles, & on les appelle manus christi simplices.

MAIN DE DIEU, (Pharmac.) nom d'un emplâtre vulnéraire, résolutif & fortifiant.

Prenez huile d'olive, deux livres ; litharge de plomb, une livre ; cire vierge, une livre quatre onces ; verd-de-gris, une once ; gomme ammoniaque, trois onces & trois gros ; galbanum, opopanax, de chaque une once ; sagapenum, deux onces ; mastic, une once ; myrrhe, une once & deux gros ; oliban, bdellium, de chaque deux onces ; aristoloche ronde, une once ; pierre calaminaire, deux onces.

Commencez par mettre votre litharge avec votre huile dans une grande bassine de cuivre, ensuite agitez-les ensemble : ajoutez-y trois livres d'eau commune, & faites-les cuire selon l'art ; faites-y fondre la cire : après quoi, retirant votre bassine du feu, ajoûtez les gommes, le galbanum, la gomme ammoniaque, l'opopanax, & le sagapenum, que vous aurez dissous dans le vinaigre, passés & épaissis ; & enfin, vous y mêlerez le mastic, la myrrhe, l'oliban, le bdellium, la pierre calaminaire, le verd-de-gris & l'aristoloche, réduits en poudre. Ce mêlange fait, l'emplâtre sera parfait. Il est maturatif, digestif, détersif, & enfin incarnatif.


MAINA BRAZZODI(Géog.) contrée de Grece dans la Morée, où elle occupe la partie méridionale du fameux pays de Lacédémone.

Le Brazzo di Maina est renfermé entre deux chaînes de montagnes qui s'avancent dans la mer, pour former le cap de Matapan, nommé par les anciens, le promontoire de Ténare. Ce cap fait à l'ouest le golfe de Coron, autrefois golfe de Messene, & à l'est le golfe Laconique.

Les habitans de Brazzo di Maina sont nommés Mainotes ou Magnotes, & ne sont gueres qu'au nombre de vingt-cinq mille ames.

On parle bien diversement de ce peuple : quelques-uns les regardant comme des perfides & des brigands ; d'autres au contraire trouvent encore dans les Magnotes des traces de ces grecs magnanimes qui préféroient leur liberté à leur propre vie, & qui par mille actions héroïques, ont donné de la terreur & du respect aux autres nations.

Il est vrai que de tous les peuples de la Grece, il ne s'est trouvé que les Epirotes, aujourd'hui les Albanois & les Magnotes, déplorables restes des Lacédémoniens qui ayent pu chicaner le terrein aux Musulmans. Les Albanois succomberent en 1469, que mourut Scanderberg leur général ; & depuis la prise de Candie en 1669, la plûpart des Magnotes ont cherché d'autres habitations.

Ceux qui sont demeurés dans le pays, vivent de brigandage autant qu'ils peuvent, & ont pour directeurs des calogers, especes de moines de l'ordre de S. Basile, qui leur montrent l'exemple. Ils font des captifs par-tout, enlevent des chrétiens qu'ils vendent aux Turcs, & prennent des Turcs qu'ils vendent aux Chrétiens.

Aussi les Turcs ont fortifié plusieurs postes dans le Brazzo, pour tenir les Magnotes en respect, & chaque poste est gardé par un aga, qui commande quelques janissaires.


MAINE LEPagus Cenomanensis, (Géog.) province de France ; il est borné au levant par le Perche, au nord par la Normandie, au couchant par l'Anjou & la Bretagne, au midi par la Touraine & le Vendomois. Sa longueur du levant au couchant est de 35 lieues ; sa largeur du midi au nord de 20 ou environ, & son circuit de 90.

Le nom du Maine, aussi-bien que celui du Mans sa capitale, vient des peuples celtiques, Cenomani, nommés aussi Aulerci, nom qui leur étoit commun avec quelques autres peuples d'entre les Celtes.

Les Francs se rendirent maîtres de ce pays, peu après leur arrivée dans les Gaules : il fut souvent désolé sous la seconde race par les Normands ; & dans le x. siecle, sous le regne de Louis d'Outremer, il vint au pouvoir du comte Hugues, qui laissa ce comté héréditaire à sa postérité.

Philippe Auguste conquit le Maine sur Jean-sans-Terre ; S. Louis le donna en partage avec l'Anjou, à son frere Charles, qui fut depuis roi de Sicile, & comte de Provence ; enfin, il échut par succession à Louis XI. & depuis lors, le Maine est demeuré uni à la couronne.

C'est une bonne province, où l'on trouve des terres labourables, des côteaux ornés de quelques vignobles, de jolies collines, des prairies, des forêts, & des étangs. Ses principales rivieres sont la Mayenne, l'Huisne, la Sarte, & le Loir.

Il y a dans le Maine des mines de fer, deux carrieres de marbre, & plusieurs verreries. Laval a une ancienne manufacture de toiles fines & blanchies.

Cette province se divise en haut & bas Maine ; elle a sa coutûme particuliere, & est du ressort du parlement de Paris.

Entre les gens de lettres qu'elle a produits ; c'est assez de nommer ici Belon, de la Chambre, la Croix du Maine, Lami, Mersenne & Poupart.

Belon (Pierre), a publié les observations qu'il avoit faites dans ses courses en Grece, en Egypte, en Arabie, &c. & d'autres écrits sur l'histoire naturelle, qui sont rares aujourd'hui. Il fut tué près de Paris par un de ses ennemis, à l'âge d'environ 46 ans.

M. de la Chambre, (Marin Cureau), l'un des premiers des 40 de l'académie françoise, & ensuite de l'académie des Sciences, se fit beaucoup de réputation par des ouvrages qu'on ne lit plus. Il décéda en 1669, à 25 ans.

La Croix du Maine, (François Gradé de) est uniquement connu par sa bibliotheque françoise, qu'il mit au jour en 1584. Il fut assassiné à Tours en 1592 à la fleur de son âge.

Lami, (Bernard) de l'Oratoire, savant en plus d'un genre, composa ses élémens de mathématiques, dans un voyage qu'il fit à pié de Grenoble à Paris. Il est mort en 1715, à 70 ans.

Mersenne (Marie) minime, ami de Descartes, philosophe doux & tranquille, fut un des savans hommes en plus d'un genre du xvij. siecle ; il préféra l'étude & les connoissances à toute autre chose ; ses questions sur la Genèse, & ses traités de l'harmonie & des sons, sont de beaux ouvrages. Il mourut sexagenaire en 1748. Le P. Hilarion de Coste a donné sa vie.

Poupart (François), de l'académie des Sciences, où il a donné quelques mémoires, cultiva beaucoup l'histoire naturelle, qui est peut-être la seule Physique à notre portée. Il vécut pauvre, & mourut tel, ayant toûjours mieux aimé étudier, que de chercher à se procurer les commodités de la vie.

MAINE LE, ou LA MAYENNE, en latin Meduana, (Géog.) riviere de France ; elle a sa source à Limieres, aux confins du Maine & de la Normandie, parcourt la seule généralité de Tours, & se jette dans la boire, à deux lieues au-dessous du pont de Cé en Anjou. Il seroit aisé de rendre cette riviere navigable jusqu'à Mayenne ; & ce seroit une chose très-utile, non-seulement par tout le pays, mais encore pour les provinces de Normandie & de Bretagne.


MAINLANDMinlandia, (Géog.) île au nord de l'Ecosse, entre celles de Schetland. Elle a environ 20 lieues de long sur cinq de large ; elle est fertile, & bien peuplée sur les côtes. Ses lieux les plus considérables sont Lerwich & Scallowai : cette île est à la couronne britannique. (D.J.)


MAINOTES(Hist. mod.) peuples de la Morée ; ce sont les descendans des anciens Lacédémoniens, & ils conservent encore aujourd'hui l'esprit de bravoure qui donnoit à leurs ancêtres la supériorité sur les autres Grecs. Ils ne sont guere que 10 à 12 mille hommes, qui ont constamment résisté aux Turcs, & n'ont point encore été réduits à leur payer tribut. Le canton qu'ils habitent est défendu par les montagnes qui l'environnent. Voyez Cantemir, histoire ottomane.


MAINTENIRv. act. (Gramm.) c'est en général appuyer & défendre ; il a ce sens au simple & au figuré ; on maintient la vérité de son sentiment ; on se maintient dans sa religion ; les anciens bâtimens se sont maintenus en tout ou en partie contre le tems.

MAINTENIR & GARDER LE CHANGE, (Vénerie) il se dit des chiens, lorsqu'ils chassent toûjours la bête qui leur a été donnée, & la maintiennent dans le change.

MAINTENIR son cheval au galop, (Manege) c'est la même chose qu'entretenir. Voyez ENTRETENIR.


MAINTENON(Géog.) gros bourg de France dans la Beauce, sur la riviere d'Eure, à quatre lieues de Chartres. Il y a une collégiale & un château : ce fut près de ce bourg, que Louis XIV. entreprit en 1684, de conduire une partie des eaux de la riviere d'Eure à Versailles. Les travaux furent abandonnés en 1688, & sont restés inutiles. En 1679, le même prince érigea la terre de Maintenon en Marquisat, & en fit présent à Françoise d'Aubigné, qui prit le titre de marquise de Maintenon, sous lequel elle devint si célebre par sa faveur auprès du monarque dont elle conserva la confiance, tant qu'il vécut, quoiqu'elle fût plus âgée que lui. Long. de ce bourg. 19. 15. lat. 48. 33. (D.J.)


MAINTENUES. f. (Jurisprud.) est un jugement qui conserve à quelqu'un la possession d'un héritage ou d'un bénéfice.

Ces sortes de jugemens interviennent sur le possessoire ; le juge maintient & garde en possession celui qui a le droit le plus apparent.

Lorsque la possession n'est adjugée que provisoirement, & pendant le procès, cette simple maintenue s'appelle récréance.

Mais lorsque la possession est adjugée définitivement à celui qui a le meilleur droit, cela s'appelle la pleine maintenue.

Avant de procéder sur la pleine maintenue, le jugement de récréance doit être entierement exécuté.

L'appel d'une sentence de pleine maintenue, n'en suspend pas l'exécution.

En matiere bénéficiale, quand le juge royal a adjugé la pleine maintenue d'un bénéfice sur le vû des titres, on ne peut plus aller devant le juge d'église pour le pétitoire. Voyez l'ordonnance de 1667. titre XV. (A.)


MAINTIENS. m. (Gramm. & Morale) il se dit de toute l'habitude du corps en repos. Le maintien séant marque de l'éducation & même du jugement ; il décele quelquefois des vices : il ne faut pas trop compter sur les vertus qu'il semble annoncer ; il prouve plus en mal qu'en bien. Maintien se prend dans un sens tout-à-fait différent pour les précautions que l'on emploie, afin de conserver une chose dans son état d'intégrité, ainsi les juges s'occupent constamment au maintien des lois, les Prêtres au maintien de la religion, le juge de police au maintien du bon ordre & de la tranquillité publique.


MAINUNGENou MEINUNGEN, (Géog.) ville d'Allemagne en Franconie, sur la Were, chef-lieu d'un petit état dont jouit une branche de la maison de Saxe-Gotha. Elle est à trois lieues N. E. d'Henneberg. Long. 28. 10. lat. 50. 36. (D.J.)


MAIORQUELE ROYAUME DE (Géogr.) petit royaume qui comprenoit les îles de Maïorque, de Minorque, d'Iviça, & quelques annexes, tantôt plus, tantôt moins. Les Maures s'étant établis en Espagne assujettirent ces îles, & fonderent un royaume ; mais Jacques, le premier des rois d'Aragon, leur enleva ce royaume en 1229 & 1230 ; enfin cent cinquante ans après, il fut réuni par dom Pedre, à l'Aragon, à la Castille, & aux autres parties qui composent la monarchie d'Espagne.

MAÏORQUE, île de (Géogr.) Balearis major, île considérable de la Méditerranée, & l'une de celles que les anciens ont connues sous le nom de Baléares. Elle est entre l'île d'Iviça au couchant, & celle de Minorque au levant. On lui donne environ trente-cinq lieues de circuit.

Il semble que la nature se soit jouée agréablement dans la charmante perspective qu'elle offre à la vue. Les sommets de ses montagnes sont entr'ouverts, pour laisser sortir de leurs ouvertures des forêts d'oliviers sauvages. Les habitans industrieux ont pris soin de les cultiver, & ont si bien choisi les greffes, qu'il n'y a guere de meilleures olives que celles qui en proviennent, ni de meilleure huile que celle qu'on en tire. Au bas des montagnes sont de belles collines où regne un vignoble qui fournit en abondance d'excellens vins, ce vignoble commence une vaste plaine, qui produit d'aussi bon froment que celui de la Sicile. Une si belle décoration de terrein a fait appliquer ingénieusement aux Maïorquois ce passage du pseaume à fructu frumenti & olei sui, multiplicati sunt. Le ciel y est sérain, le paysage diversifié de tous côtés ; un grand nombre de fontaines & de puits dont l'eau est excellente, réparent le manque de rivieres.

Cette île, qu'Alphonse I. roi d'Aragon, a conquise sur les Maures en 1229, n'est séparée de Minorque que par un détroit. Maïorque sa capitale, dont nous parlerons, & Alcudia, en sont les principaux lieux. C'est là qu'on fabrique la plûpart des réales & doubles réales, qui ont cours dans le commerce.

Les Maïorquois sont robustes, & d'un esprit subtil. Leur pays a produit des gens singuliers dans les arts & les sciences. Raimond Lulle y prit naissance en 1225. Ses ouvrages de Chimie & d'Alchimie sont en manuscrits dans la bibliotheque de Leyde. Il parcourut toute l'Europe, & se rendit auprès de Geber en Mauritanie, dans l'espérance d'apprendre de lui quelque remede pour guerir un cancer de sa maîtresse. Enfin il finit ses jours par être lapidé en Afrique, où il alla prêcher le christianisme aux infideles.

MAÏORQUE, (Géogr.) les Latins l'ont connue sous le nom de Palma ; c'est une belle & riche ville, capitale de l'île de même nom, avec un évêché suffragant de Valence. On y compte huit à dix mille habitans, & on loue beaucoup la beauté des places publiques, de la cathédrale, du palais royal, & de la maison de contractation, où se traitent les affaires du commerce. Il y a dans cette ville un capitaine général qui commande à toute l'île, & une garnison contre l'incursion des Maures. Les Anglois prirent Maïorque en 1706, mais elle fut reprise en 1715, & depuis ce tems elle est restée aux Espagnols. Elle est au S. O. de l'île, avec un bon havre, à 29 lieues N. E. d'Iviça, 48 S. E. de Barcelone, 57 E. de Valence. Long. selon Cassini, 20. 0. 4. lat. 39. 35. (D.J.)


MAIRES. m. (Jurisprud.) signifie chef ou premier d'un tribunal ou autre corps politique ; les uns dérivent ce titre de l'allemand meyer, qui signifie chef ou surintendant, d'autres du latin major. Il y a plusieurs sortes de maires, sçavoir :

MAIRE EN CHARGE, s'entend ou d'un maire de ville érigé en titre d'office, ou d'un maire électif qui est actuellement en exercice. Voyez MAIRE PERPETUEL, MAIRE DE VILLE.

MAIRE DU PALAIS, quasi magister palatii seu major domus regiae, étoit anciennement la premiere dignité du royaume. Cet office répondoit assez à celui qu'on appelloit chez les Romains préfet du prétoire. Les maires du palais portoient aussi le titre de princes ou ducs du palais, & de ducs de France. L'histoire ne fait point mention de l'institution de cet office, qui est aussi ancien que la monarchie ; il est vrai qu'il n'en est point fait mention sous Clovis I. ni sous ses enfans ; mais quand Grégoire de Tours & Fredegaire en parlent sous le regne des petits-fils de ce prince, ils en parlent comme d'une dignité déjà établie. Ils n'étoient d'abord établis que pour un tems, puis à vie, & enfin devinrent héréditaires. Leur institution n'étoit que pour commander dans le palais, mais leur puissance s'accrut grandement, ils devinrent bientôt ministres, & l'on vit ces ministres sous le regne de Clotaire II. à la tête des armées. Le maire étoit tout-à-la-fois le ministre & le général né de l'état ; ils étoient tuteurs des rois en bas âge ; on vit cependant un maire encore enfant exercer cet office sous la tutele de sa mere : ce fut Théodebalde, petit-fils de Pepin, qui fut maire du palais sous Dagobert III. en 714.

L'usurpation que firent les maires d'un pouvoir sans bornes ne devint sensible qu'en 660, par la tyrannie du maire Ebroin ; ils déposoient souvent les rois, & en mettoient d'autres en leur place.

Lorsque le royaume fut divisé en différentes monarchies de France, Austrasie, Bourgogne & Aquitaine, il y eut des maires du palais dans chacun de ces royaumes.

Pepin, fils de Charles Martel, lequel fut après son pere, maire du palais, étant parvenu à la couronne en 752, mit fin au gouvernement des maires du palais. Ceux qui les ont remplacés ont été appellés grands sénéchaux, & ensuite grands-maîtres de France, ou grands maîtres de la maison du Roi. Voyez dans Moréry & dans M. le président Henault, la suite des maires du palais ; Gregoire de Tours, Pasquier, Favin, Ducange, & l'auteur du livre des maires de la maison royale.

MAIRE PERPETUEL, est un maire de ville érigé en titre d'office. Voyez ci-après MAIRE DE VILLE.

MAIRE DE RELIGIEUX, major, on appelloit ainsi dans quelques monasteres celui qui étoit le premier entre les religieux, qu'on appelle à présent prieur. La fondation faite à saint Martin-des-Champs, par Philippe de Morvilliers, porte que le maire des religieux de ce couvent présentera deux bonnets, & au premier huissier des gants & une écritoire. Voyez Ducange au mot Major, & l'éloge du parlement par de la Baune.

MAIRE ROYAL, est le juge d'une jurisdiction royale qui a titre de mairie ou prevôté.

MAIRE DE VILLE, est le premier officier municipal d'une ville, bourg ou communauté. Le maire est à la tête des échevins ou des consuls, comme à Paris & dans quelques autres grandes villes, le prevôt des marchands ; dans quelques provinces, on l'appelle maïeur.

Les maire & échevins tiennent parmi nous la place des officiers que les Romains appelloient defensores civitatum. Ce fut vers le regne de Louis VII. que les villes acheterent des seigneurs, le droit de s'élire des maire & échevins.

Dans toutes les villes un peu importantes, les maires même électifs doivent être confirmés par le roi.

Il y a des villes qui ont droit de mairie par chartes, c'est-à-dire le privilege de s'élire un maire. Les villes de Chaumont, Pontoise, Meulan, Mantes, Eu, & autres, ont des chartes de Philippe Auguste, des années 1182 & 1188, qui leur donnent le droit de mairie.

On trouve aussi un mandement de ce prince adressé au maire de Sens & autres maires & communes, parce que dans ce tems-là la justice temporelle étoit exercée dans les villes par les communes, dont les maires étoient les chefs ; en quelques endroits ils ont retenu l'administration de la justice, en d'autres ils n'ont que la justice fonciere ou basse-justice.

S. Louis fit deux ordonnances en 1256, touchant les maires.

Il régla par la premiere que l'élection des maires seroit faite le lendemain de la saint Simon saint Jude ; que les nouveaux maires & les anciens, & quatre des prud'hommes de la ville viendroient à Paris aux octaves de la saint Martin, pour rendre compte de leur recette & dépense, & qu'il n'y auroit que le maire, ou celui qui tient sa place, qui pourroit aller en cour ou ailleurs pour les affaires de la ville, & qu'il ne pourroit avoir avec lui que deux personnes avec le clerc & le greffier, & celui qui porteroit la parole.

L'autre ordonnance qui concerne l'élection des maires dans les bonnes villes de Normandie, ne differe de la précédente, qu'en ce qu'elle porte que le lendemain de la saint Simon, celui qui aura été maire, & les notables de la ville, choisiront trois prud'hommes qu'ils présenteront au Roi à Paris, aux octaves de la saint Martin, dont le roi choisira un pour être maire.

Les maires ont été électifs, & leur fonction pour un tems seulement, jusqu'à l'édit du mois d'Août 1692, par lequel le Roi créa des maires perpétuels en titre d'office dans chaque ville & communauté du royaume, avec le titre de conseiller du Roi, à l'exception de la ville de Paris & de celle de Lyon, pour lesquelles on confirma l'usage de nommer un prevôt des marchands.

Il fut ordonné que ces maires en titre jouiroient des mêmes honneurs, droits, émolumens, privileges, prérogatives, rang & séance, dont jouissoient auparavant les maires électifs ou autres premiers officiers municipaux, tant ès hôtels de ville, assemblées & cérémonies publiques ou autres lieux.

Il fut aussi ordonné que ces maires convoqueroient les assemblées générales & particulieres ès hôtels-de-ville, où il s'agiroit de l'utilité publique, du bien du service du Roi, & des affaires de la communauté ; qu'ils recevroient le serment des échevins ou autres officiers de ville, pour celles où il n'y a point de parlement.

L'édit leur donne droit de présider à l'examen, audition & clôture des comptes des deniers patrimoniaux, & autres appartenans aux villes & communautés.

Le secrétaire des maisons-de-ville ne doit signer aucun mandement ou ordre concernant le payement des dettes & charges de villes & communauté, qu'il n'ait été signé d'abord par le maire.

Les officiers de ville ne peuvent faire l'ouverture des lettres & ordres qui leur sont adressés, sinon en présence du maire, lorsqu'il est sur les lieux.

Le maire a une clé des archives de la ville. C'est lui qui allume les feux de joie.

Il a droit de porter la robe & autres ornemens accoutumés, même la robe rouge, dans les villes où les présidiaux ont droit de la porter.

Dans les pays d'états, il a entrée & séance aux états, comme député né de la communauté.

Le privilege de noblesse fut attribué aux maires en titre d'office dans les villes où il avoit été rétabli & confirmé, comme à Poitiers.

On leur accorda aussi l'exemption de tutele & curatelle, de la taille personnelle dans les villes taillables, de guet & de garde dans toutes les villes, du service du ban & arriere-ban, du logement des gens de guerre, & autres charges & contributions, même des droits de tarif qui se levent dans les villes abonnées, & des octrois dans toutes les villes pour les denrées de leurs provisions.

On leur donna la connoissance avec les échevins de l'exécution du réglement de 1669 concernant les manufactures, & toutes les autres matieres dont les maire & échevins avoient connu jusqu'alors.

Il fut aussi créé en même tems des offices d'assesseurs des maires, & par édit du mois de Mai 1702, on leur donna des lieutenans, & par un autre édit du mois de Décembre 1706, il fut créé des maires & lieutenans alternatifs & triennaux.

Dans plusieurs endroits tous ces offices furent levés par les provinces, villes & communautés, & réunis aux corps de ville.

Il fut même permis aux seigneurs de les acquérir, soit pour les réunir, ou pour les faire exercer.

Tous ces offices furent dans la suite supprimés.

On commença par supprimer en 1708 les lieutenans de maires alternatifs & triennaux ; & en 1714 on supprima tous les offices de maire & de lieutenant qui restoient à vendre.

En 1717 on supprima tous les offices de maire, lieutenant & assesseur, à l'exception des provinces où ces offices étoient unis aux états, & il fut ordonné qu'à l'avenir les élections des maires & autres officiers municipaux, se feroient en la même forme qu'elles se faisoient avant la création des offices supprimés.

Ces offices de maire en titre furent rétablis en 1722, & supprimés une seconde fois en 1724, à l'exception de quelques lieux où ils furent conservés ; mais depuis, par édit de 1733, ces offices ont encore été rétablis dans toutes les villes, & réunis au corps des villes, lesquelles élisent un maire, comme elles faisoient avant ces créations d'offices.

Sur la jurisdiction des maire & échevins, voyez Pasquier, Loyseau, & aux mots ECHEVIN & ECHEVINAGE. (A)

MAIRE de Londres, (Hist. d'Angl.) premier magistrat de la ville de Londres, & qui en a le gouvernement civil. Sa charge est fort considérable. Il est choisi tous les ans du corps des vingt-six aldermans par les citoyens le 29 de Septembre ; & il entre dans l'exercice de son emploi le 29 Octobre suivant.

Son autorité s'étend non-seulement sur la cité & partie des faubourgs, mais aussi sur la Tamise, dont il fut déclaré le conservateur par Henri VII. Sa jurisdiction sur cette riviere commence depuis le pont de Stones jusqu'à l'embouchure de Medway. Il est le premier juge de Londres, & a le pouvoir de citer & d'emprisonner. Il a sous lui de grands & de petits officiers. On lui donne pour sa table mille livres sterling par an ; pour ses plaisirs, une meute de chiens entretenue, & le privilege de chasser dans les trois provinces de Middlesex, Sussex & Surrey. Le jour du couronnement du roi, il fait l'office de grand échanson. Une chose remarquable, c'est que lorsque Jacques I. fut invité à venir prendre possession de la couronne, le lord-maire signa le premier acte qui en fut fait, avant les pairs du royaume. Enfin, le lord-maire est commandant en chef des milices de la ville de Londres, le tuteur des orphelins, & a une cour pour maintenir les lois, privileges & franchises de la ville. Je l'appelle toujours lord-maire, quoiqu'il ne soit point pair du royaume ; mais on lui donne ce titre par politesse. C'est par la grande chartre que la ville de Londres a le droit d'élire un maire : il est vrai que Charles II. & Jacques II. révoquerent ce privilege ; mais il a été rétabli par le roi Guillaume, & confirmé par un acte du parlement. (D.J.)

MAIRE, détroit de, (Géog.) détroit qui est au-delà de la terre del Fuego, entre laquelle est le continent de l'Amérique, & le détroit de Magellan au sud. Ce détroit est ainsi nommé de Jacques le Maire, fameux pilote Hollandois, qui le découvrit le premier l'an 1615. Nous avons la rélation de son expédition dans le recueil des voyages de l'Amérique, imprimé à Amsterdam en 1622 in-folio ; mais les détroits de le Maire & de Magellan sont devenus inutiles aux navigateurs ; car depuis qu'on sait que la terre de Feu, del Fuego, est entre ces deux détroits & la mer, on fait le tour pour éviter les longueurs & les dangers du vent contraire, des courans & du voisinage des terres. (D.J.)


MAIRIE(Jurispr.) signifie la dignité ou fonction de maire.

Mairie fonciere, c'est la basse-justice qui appartient aux maire & échevins.

Mairie de France, c'étoit la dignité de maire du palais.

Mairie perpétuelle, c'est la fonction d'un maire en titre d'office.

Mairie royale, est le titre que l'on donne à plusieurs jurisdictions royales ; mairie & prévôté paroissent synonimes, on se sert de l'un ou de l'autre, suivant l'usage du lieu.

Mairie seigneuriale, est une justice de seigneur qui a titre de mairie ou prévôté. Voyez ci-devant MAIRE. (A)


MAIRRAINS. m. (Tonnelier & autres arts méch.) bois de chêne refendu en petites planches, ordinairement plus longues que larges. Il y a deux sortes de mairrain : l'un qui est propre aux ouvrages de menuiserie ; on l'appelle mairrain à panneaux : l'autre qui est propre à faire des douves & des fonds pour la construction des futailles ; on l'appelle mairrain à futailles.

Le mairrain à futailles est différent, suivant les lieux & les différens tonneaux auxquels on le destine. Celui qu'on destine pour les pipes doit avoir quatre piés, celui pour les muids trois piés, & celui des barriques ou demi-queues, deux piés & demi de longueur ; il doit avoir depuis quatre jusqu'à sept pouces de largeur, & neuf lignes d'épaisseur. Toutes les pieces qui sont au-dessous sont réputées mairrain de rebut.

Le mairrain destiné pour faire des fonds de tonneaux doit avoir deux piés de long, six pouces de large au moins, & neuf lignes d'épaisseur ; celui qui n'a pas ces dimensions, est réputé pareillement effautage ou rebut.


MAIS(Botan.) & plus communément en françois blé de Turquie, parce qu'une bonne partie de la Turquie s'en nourrit. Voyez BLE DE TURQUIE.

C'est le frumentum turcicum, frumentum indicum, triticum indicum de nos Botanistes. Maïs, maiz, mays, comme on voudra l'écrire, est le nom qu'on donne en Amérique à ce genre de plante, si utile & si curieuse.

Ses racines sont nombreuses, dures, fibreuses, blanches & menues. Sa tige est comme celle d'un roseau, roide, solide, remplie d'une moëlle fongueuse, blanche, succulente, d'une saveur douce & sucrée quand elle est verte, fort noueuse, haute de cinq ou six piés, de la grosseur d'un pouce, quelquefois de couleur de pourpre, plus épaisse à sa partie inférieure qu'à sa partie supérieure.

Ses feuilles sont semblables à celles d'un roseau, longues d'une coudée & plus, larges de trois ou quatre pouces, veinées, un peu rudes en leurs bords. Elles portent des pannicules au sommet de la tige, longues de neuf pouces, grêles, éparses, souvent en grand nombre, quelquefois partagées en quinze, vingt, ou même trente épis panchés, portant des fleurs stériles & séparées de la graine ou du fruit.

Les fleurs sont semblables à celles du seigle, sans pétales, composées de quelques étamines, chargées de sommets chancelans & renfermées dans un calice : tantôt elles sont blanches, tantôt jaunes, quelquefois purpurines, selon que le fruit ou les épis qui portent les graines, sont colorés ; mais elles ne laissent point de fruits après elles.

Les fruits sont séparés des fleurs, & naissent en forme d'épis des noeuds de la tige ; chaque tige en porte trois ou quatre, placés alternativement, longs, gros, cylindriques, enveloppés étroitement de plusieurs feuillets ou tuniques membraneuses, qui servent comme de graines. De leur sommet il sort de longs filets, qui sont attachés chacun à un embryon de graine, & dont ils ont la couleur.

Les graines sont nombreuses, grosses comme un pois, nues, sans être enveloppées dans une follicule, lisses, arrondies à leur superficie, anguleuses du côté qu'elles sont attachées au poinçon dans lequel elles sont enchâssées. On trouve dans les Indes jusques à quatre ou cinq cent grains sur un même épi, très-serrés, rangés sur huit ou dix rangs, & quelquefois sur douze ; ces grains sont de différentes couleurs, tantôt blancs, tantôt jaunes, tantôt purpurins, tantôt bruns ou rouges, remplis cependant d'une moëlle farineuse, blanche, & d'une saveur plus agréable & plus douce que celle des autres grains.

Cette plante qui vient naturellement dans l'Amérique, se trouve dans presque toutes les contrées de cette partie du monde, d'où elle a été transportée en Afrique, en Asie & en Europe ; mais c'est au Chili que regnoient autrefois dans le jardin des Incas les plus beaux maïs du monde. Quand cette plante y manquoit, on en substituoit à sa place qui étoient formés d'or & d'argent, que l'art avoit parfaitement bien imités, ce qui marquoit la grandeur & la magnificence de ces souverains. Leurs champs remplis de maïs dont les tiges, les fleurs, les épis, & les pointes étoient d'or, & le reste d'argent, le tout artistement soudé ensemble, présenteroient autant de merveilles que les siecles à venir ne verront jamais. (D.J.)

MAÏS, (Agricult.) C'est de toutes les plantes celle dont la culture intéresse le plus de monde, puisque toute l'Amérique, une partie de l'Asie, de l'Afrique & de la Turquie, ne vivent que de maïs. On en seme beaucoup dans quelques pays chauds de l'Europe, comme en Espagne, & on devroit le cultiver en France plus qu'on ne fait.

L'épi de maïs donne une plus grande quantité de grains qu'aucun épi de blé. Il y a communément huit rangées de grains sur un épi, & davantage si le terroir est favorable. Chaque rangée contient au moins trente grains, & chacun d'eux donne plus de farine qu'aucun de nos grains de froment.

Cependant le maïs quoiqu'essentiellement nécessaire à la vie de tant de peuples, est sujet à des accidens. Il ne mûrit dans plusieurs lieues de l'Amérique que vers la fin de septembre, desorte que souvent les pluies qui viennent alors le pourrissent sur tige, & les oiseaux le mangent quand il est tendre. Il est vrai que la nature l'a revêtu d'une peau épaisse qui le garantit long-tems contre la pluie ; mais les oiseaux dont il est difficile de se parer, en dévorent une grande quantité à-travers cette peau.

On connoît en Amérique trois ou quatre sortes de maïs : celui de Virginie pousse ses tiges à la hauteur de sept ou huit piés ; celui de la nouvelle Angleterre s'éleve moins ; il y en a encore de plus bas en avançant dans le pays.

Les Américains plantent le maïs depuis Mars jusqu'en Juin. Les Indiens sauvages qui ne connoissent rien de notre division d'année par mois, se guident pour la semaille de cette plante sur le tems où certains arbres de leur contrée commencent à bourgeonner, ou sur la venue de certains poissons dans leurs rivieres.

La maniere de planter le blé d'Inde, pratiquée par les Anglois en Amérique, est de former des sillons égaux dans toute l'étendue d'un champ à environ cinq ou six piés de distance, de labourer en-travers d'autres sillons à la même distance, & de semer la graine dans les endroits où les sillons se croisent & se rencontrent. Ils couvrent de terre la semaille avec la bêche, ou bien en formant avec la charrue un autre sillon par-derriere, qui renverse la terre par-dessus. Quand les mauvaises herbes commencent à faire du tort au blé d'Inde, ils labourent de nouveau le terrein où elles se trouvent, les coupent, les détruisent, & favorisent puissamment la végétation par ces divers labours.

C'est, pour le dire en passant, cette belle méthode du labourage du maïs, employée depuis longtems par les Anglois d'Amérique, que M. Tull a adoptée, & a appliquée de nos jours avec tant de succès à la culture du blé.

D'abord que la tige du maïs a acquis quelque force, les cultivateurs la soutiennent par de la terre qu'ils amoncellent tout autour, & continuent de l'étayer ainsi jusqu'à ce qu'elle ait poussé des épis ; alors ils augmentent le petit côteau & l'élevent davantage, ensuite ils n'y touchent plus jusqu'à la récolte. Les Indiens, pour animer ces mottes de terre sous lesquelles le maïs est semé, y mettent deux ou trois poissons du genre qu'ils appellent aloof ; ce poisson échauffe, engraisse & fertilise ce petit tertre au point de lui faire produire le double. Les Anglois ont goûté cette pratique des Indiens dans leurs établissemens où le poisson ne coûte que le transport. Ils y emploient, avec un succès admirable, des têtes & des tripes de merlus.

Les espaces qui ont été labourés à dessein de détruire les mauvaises herbes, ne sont pas perdus. On y cultive des féverolles qui, croissant avec le maïs, s'attachent à ses tiges & y trouvent un appui. Dans le milieu qui est vuide, on y met des pompions qui viennent à merveille, ou bien après le dernier labour, on y seme des graines de navet qu'on recueille en abondance pour l'hiver quand la moisson du blé d'Inde est faite.

Lorsque le maïs est mûr, il s'agit d'en profiter. Les uns dépouillent sur le champ la tige de son grain ; les autres mettent les épis en bottes, & les pendent dans quelques endroits pour les conserver tout l'hiver : mais une des meilleures méthodes est de les coucher sur la terre, qu'on couvre de mottes, de gazon, & de terreau par-dessus. Les Indiens avisés ont cette pratique, & s'en trouvent fort bien.

Le principal usage du maïs est de le réduire en farine pour les besoins : voici comme les Indiens qui ne connoissent pas notre art de moudre s'y prennent. Ils mettent leur maïs sur une plaque chaude, sans néanmoins le brûler. Après l'avoir ainsi grillé, ils le pilent dans leurs mortiers & le sassent. Ils tiennent cette farine dans des sacs pour leurs provisions, & l'emportent quand ils voyagent pour la manger en route & en faire des gâteaux.

Le maïs bien moulu donne une farine qui séparée du son est très-blanche, & fait du très-bon pain, de bonne bouillie avec du lait, & de bons puddings.

Les médecins du Mexique composent avec le blé d'Inde des tisanes à leurs malades, & cette idée n'est point mauvaise, car ce grain a beaucoup de rapport avec l'orge.

On sait que ce blé est très-agréable aux bestiaux & à la volaille, & qu'il sert merveilleusement à l'engraisser. On en fait aussi une liqueur vineuse, & on en distille un esprit ardent. Les Américains ne tirent pas seulement parti du grain, mais encore de toute la plante : ils fendent les tiges quand elles sont seches, les taillent en plusieurs filamens, dont ils font des papiers & des corbeilles de différentes formes & grandeurs. De plus, cette tige dans sa fraîcheur, est pleine d'un suc dont on fait un sirop aussi doux que celui du sucre même : on n'a point encore essayé si ce sucre se crystalliseroit, mais toutes les apparences s'y trouvent. Enfin le maïs sert aux Indiens à plusieurs autres usages, dont les curieux trouveront le détail dans l'histoire des Incas de Garcilasso de la Véga, l. VIII. c. ix, & dans la description des Indes occidentales de Jean de Laet. l. VII. c. iij. (D.J.)

MAÏS, (Diete & Mat. méd.) voyez BLE DE TURQUIE, & l'article FARINE & FARINEUX.


MAISONS. f. (Architecture) du latin mansio, demeure ; c'est un bâtiment destiné pour l'habitation des hommes, & consiste en un ou plusieurs corps-de-logis.

MAISON ROYALE, tout château avec ses dépendances, appartenant au Roi, comme celui de Versailles, Marli, Saint-Germain-en-Laye, Fontainebleau, Choisi, Chambor, Compiegne & autres.

MAISON-DE-VILLE, voyez HOTEL-DE-VILLE.

MAISON DE PLAISANCE, est un bâtiment à la campagne, qui est plutôt destiné au plaisir qu'au profit de celui qui le possede. On l'appelle en quelques endroits de France cassine, en Provence bastide, en Italie vigna, en Espagne & en Portugal quinta. C'est ce que les Latins nomment villa, & Vitruve aedes pseudo-urbanae.

MAISON RUSTIQUE. On appelle ainsi tous les bâtimens qui composent une ferme ou une métairie.

MAISON, (Hist. mod.) se dit des personnes & des domestiques qui composent la maison d'un prince ou d'un particulier. Voyez FAMILLE, DOMESTIQUE.

MAISON-DE-VILLE, est un lieu où s'assemblent les officiers & les magistrats d'une ville, pour y délibérer des affaires qui concernent les lois & la police. Voyez SALLE & HOTEL-DE-VILLE.

MAISON, se dit aussi d'un couvent, d'un monastere. Voyez COUVENT.

Ce chef d'ordre étant de maisons dépendantes de sa filiation ; on a ordonné la réforme de plusieurs maisons religieuses.

MAISON, se dit encore d'une race noble, d'une suite de personnes illustres venues de la même souche. Voyez GENEALOGIE.

MAISON, en terme d'Astrologie, est une douzieme partie du ciel. Voyez DODECATEMORIE.

MAISONS de l'ancienne Rome, (Antiq. rom.) en latin domus ; mot qui se prend d'ordinaire pour toutes sortes de maisons, magnifiques ou non, mais qui signifie le plus souvent un hôtel de grand seigneur & le palais des princes ; tant en dehors qu'en dedans : c'est, par exemple, le nom que donne Virgile au palais de Didon.

At domus interior regali splendida luxu.

La ville de Rome ne fut qu'un amas de cabanes & de chaumieres, sans en excepter le palais même de Romulus, jusqu'au tems qu'elle fut brûlée par les Gaulois. Ce désastre lui devint avantageux, en ce qu'elle fut rebâtie d'une maniere un peu plus solide, quoique fort irréguliere. Il paroît même que jusqu'à l'arrivée de Pyrrhus en Italie, les maisons de cette ville ne furent couvertes que de planches ou de bardeaux ; les Romains ne connoissoient point le plâtre, dont on ne se sert pas encore à présent dans la plus grande partie de l'Italie. Ils employoient plus communément dans leurs édifices la brique que la pierre, & pour les liaisons & les enduits, la chaux avec le sable, ou avec une certaine terre rouge qui est toujours d'usage dans ce pays-là ; mais ils avoient le secret de faire un mortier qui devenoit plus dûr que la pierre même, comme il paroît par les fouilles des ruines de leurs édifices.

Ce fut du tems de Marius & de Sylla, qu'on commença d'embellir Rome de magnifiques bâtimens ; jusques-là, les Romains s'en étoient peu soucié, s'appliquant à des choses plus grandes & plus nécessaires ; ce ne fut même que vers l'an 580 de la fondation de cette ville, que les censeurs Flaccus & Albinus commencerent de faire paver les rues. Lucius-Crassus l'orateur fut le premier qui décora le frontispice de sa maison de douze colonnes de marbre grec. Peu de tems après M. Scaurus, gendre de Sylla, en fit venir une prodigieuse quantité qu'il employa à la construction de sa superbe maison qu'il bâtit sur le mont-Palatin. Si ce qu'Auguste dit est vrai, qu'il avoit trouvé Rome bâtie de briques, & qu'il la laissoit revêtue de marbre, on pourroit juger par ce propos de la magnificence des maisons & des édifices qu'on éleva sous son regne.

Il est du moins certain que sous les premiers empereurs, les marbres furent employés aux maisons plus communément qu'on n'avoit encore employé les pierres ; & qu'on se servit pour les orner, de tout ce qu'il y avoit de plus rare & de plus précieux ; les dorures, les peintures, les sculptures, l'ivoire, les bois de cédre, les pierres précieuses, rien de toutes ces magnificences ne fut épargné. Le pavé des appartemens bas n'étoit que des mosaïques, ou des morceaux de marbre rapportés avec symmétrie ; cependant cette ville ne fut jamais plus magnifique, qu'après que Néron y eut fait mettre le feu, qui en consuma les deux tiers. On prétend, que lorsqu'elle fut rebâtie, on y comptoit quarante-huit mille maisons isolées, & dont l'élévation avoit été fixée par l'empereur ; c'est Tacite qui nous apprend cette particularité. Nous savons aussi par Strabon, qu'il y avoit déjà eu une ordonnance d'Auguste qui défendoit de donner aux édifices plus de soixante-dix piés de hauteur ; il voulut par cette loi remédier aux accidens fréquens qui arrivoient par la trop grande élévation des maisons, lesquelles succombant sous la charge, tomboient en ruine au moment qu'on s'y attendoit le moins. Ce vice de construction s'étoit introduit à Rome à la fin de la derniere guerre punique ; cette ville étant alors devenue extrêmement peuplée par l'affluence des étrangers qui s'y rendoient de toutes parts, on éleva extraordinairement les maisons pour avoir plus de logement. Enfin, Trajan fixa cette hauteur à soixante piés.

Dans la splendeur de la république, les maisons ou hôtels des personnes distinguées, étoient construites avec autant de magnificence que d'étendue. Elles contenoient plusieurs cours, avant-cours, appartemens d'hiver & d'été, corps-de-logis, cabinets, bains, étuves & salles, soit pour manger, soit pour y conférer des matieres d'état.

La porte formoit en dehors une espece de portique, soutenue par des colonnes, & destinée à mettre à l'abri des injures du tems, les cliens qui venoient dès le matin faire leur cour à leur patron. La cour étoit ordinairement entourée de plusieurs corps-de-logis, avec des portiques au rez-de-chaussée. On appelloit cette seconde partie de la maison cavum aedium ou cavedium. Ensuite on trouvoit une grande salle nommée atrium interius, & le portier de cet atrium s'appelloit servus atriensis. Cette galerie étoit ornée de tableaux, de statues & de trophées de la famille ; on y voyoit des batailles, peintes ou gravées, des haches, des faisceaux & autres marques de magistrature, que le maître de la maison ou ses ancêtres avoient exercée. On y voyoit les statues de la famille en bas relief, de cire, d'argent, de bronze, ou de marbre, mises dans des niches d'un bois précieux ; c'est dans cet endroit que les gens d'un certain ordre s'assembloient, en attendant que le maître du logis fût visible, ou de retour.

Polybe rapporte que c'étoit au haut de la maison qu'étoient placées les statues de la famille, qu'on découvroit, & qu'on paroit de festons & de guirlandes, dans certains jours de fêtes & de solemnités publiques. Lorsque quelque homme de considération de la famille venoit à mourir, on faisoit porter les mêmes figures à ses funérailles, & on y ajoutoit le reste du corps, afin de leur donner plus de ressemblance ; on les habilloit selon les dignités qu'avoient possédées ceux qu'elles représentoient ; de la robe consulaire, s'ils avoient été consuls ; de la robe triomphale, s'ils avoient eu les honneurs du triomphe, & ainsi du reste. Voilà, dit Pline, comment il arrivoit que tous les morts d'une famille illustre assistoient aux funérailles, depuis le premier jusqu'au dernier.

On peut aisément concilier la difference des récits qu'on trouve dans les autres auteurs, avec ce passage de Polybe, en faisant attention que ces autres auteurs lui sont postérieurs ; que de son tems le faste & le luxe n'avoient pas fait autant de progrès que sous les empereurs ; qu'alors les Romains ne mettant plus de bornes à leur magnificence, eurent des salles basses ou des vestibules dans leur maison, pour placer de grandes statues de marbre, ou de quelqu'autre matiere précieuse, & que cela n'empêchoit pas qu'ils ne conservassent dans un appartement du haut les bustes de ces mêmes ancêtres, pour s'en servir dans les cérémonies funébres, comme étant plus commodes à transporter que des statues de marbre.

On voyoit dans ces maisons, diverses galeries soutenues par des colonnes, de grandes salles, des cabinets de conservation, des cabinets de peinture, & des basiliques. Les salles étoient ou corinthiennes ou égyptiennes, les premieres n'avoient qu'un rang de colonnes posées sur un piédestal, ou même en bas sur le pavé, & ne soutenoient que leur architrave & leurs corniches de menuiserie ou de stuc, sur quoi étoit le plancher en voûte surbaissée : mais les dernieres avoient des architraves sur des colonnes, & sur les architraves des planchers d'assemblage, qui faisoient une terrasse découverte tournant tout au tour.

Ces hôtels, principalement depuis les réglemens qui en fixoient la hauteur, n'avoient ordinairement que deux étages au-dessus de l'entre sol. Au premier étoient les chambres à coucher, qu'on appelloit dormitoria ; au second étoient les appartemens des femmes, & les salles à manger qu'on nommoit triclinia.

Les Romains n'avoient point de cheminées faites comme les nôtres dans leurs appartemens, parce qu'ils n'imaginerent pas de tuyaux pour laisser passer la fumée. On faisoit le feu au milieu d'une salle basse, sur laquelle il y avoit une ouverture pratiquée au milieu du toît, par où sortoit la fumée ; cette sorte de salle servoit dans les commencemens de la république à faire la cuisine, c'étoit encore le lieu où l'on mangeoit ; mais dès que le luxe se fut glissé dans Rome, les salles basses furent seulement destinées pour les cuisines.

On mettoit dans les appartemens des fourneaux portatifs ou des brasiers, dans lesquels on brûloit un certain bois, qui étant frotté avec du marc d'huile, ne fumoit point. Séneque dit, que de son tems, on inventa des tuyaux, qui passant dans les murailles, échauffoient également toutes les chambres, jusqu'au haut de la maison, par le moyen du feu qu'on faisoit dans les fourneaux placés le long du bas des murs. On rendoit aussi les appartemens d'été plus frais, en se servant pareillement de tuyaux qui s'élevoient des caves ; d'où ils tiroient la fraîcheur qu'ils répandoient en passant dans les appartemens.

On ignore ce qui servoit à leurs fenêtres pour laisser entrer le jour dans leurs appartemens, & pour se garantir des injures de l'air. C'étoit peut-être de la toile, de la gaze, de la mousseline ; car on est bien assuré, que quoique le verre ne leur fût pas inconnu, puisqu'ils en faisoient des vases à boire, ils ne l'employoient point comme nous à des vitres. Néron se servit d'une certaine pierre transparente comme l'albâtre, coupée par tables, au travers de laquelle le jour paroissoit.

L'historien Josephe nous parle encore d'une autre matiere qu'on employoit pour cet usage, mais sans s'expliquer clairement. Il rapporte que l'empereur Caligula donnant audience à Philon, ambassadeur des juifs d'Alexandrie, dans une galerie d'un de ses palais proche Rome, fit fermer les fenêtres à cause du vent qui l'incommodoit ; ensuite il ajoute que ce qui fermoit ces fenêtres, empêchant le vent d'entrer, & laissant seulement passer la lumiere, étoit si clair, & si éclatant, qu'on l'auroit pris pour du crystal de roche. Il n'auroit pas eu besoin de faire une description aussi vague, s'il s'agissoit du verre, connu par les vases qu'on en faisoit ; c'étoit peut-être du talc que Pline nomme une espece de pierre qui se fendoit en feuilles déliées comme l'ardoise, & aussi transparentes que le verre ; il y a bien des choses dans l'antiquité dont nous n'avons que des connoissances imparfaites.

Il n'en est pas de même des cîternes ; on est certain qu'il y en avoit de publiques & de particulieres dans les grandes maisons. La cour intérieure qu'on nommoit impluvium, étoit pratiquée de maniere qu'elle recevoit les eaux de pluie de tout le bâtiment, qui alloient se rassembler dans la cîterne.

Dans le tems de la grandeur de Rome, les maisons de gens de considération, avoient toujours des appartemens de réserve pour les étrangers avec lesquels ils étoient unis par les liens d'hospitalité. Enfin, on trouvoit dans plusieurs maisons des personnes aisées, des bibliotheques nombreuses & ornées ; & dans toutes les maisons des personnes riches, il y avoit des bains qu'on plaçoit toujours près des salles à manger, parce qu'on étoit dans l'habitude de se baigner avant que se mettre à table(D.J.)

MAISONS de plaisance des Romains, (Antiq. rom.) Les maisons de plaisance des Romains étoient des maisons de campagne, situées dans des endroits choisis, qu'ils prenoient plaisir d'orner & d'embellir, pour aller s'y divertir ou s'y reposer du soin des affaires. Horace les appelle tantôt nitidae villae, à cause de leur propreté, & tantôt villae candentes, parce qu'elles étoient ordinairement bâties de marbre blanc qui jettoit le plus grand éclat.

Le mot de villa chez les premiers Romains, signifioit une maison de campagne qui avoit un revenu ; mais dans la suite, ce même nom fut donné aux maisons de plaisance, soit qu'elles eussent du revenu, ou qu'elles n'en eussent point.

Ce fut bien autre chose sur la fin de la république, lorsque les Romains se furent enrichis des dépouilles de tant de nations vaincues ; chaque grand seigneur ne songea plus qu'à employer dans l'Italie, en tout genre de luxe, ce qu'il avoit amassé de bien par toutes sortes de brigandages dans les provinces ; alors ils firent bâtir de grandes maisons de plaisance, accompagnées de tout ce qui pouvoit les rendre plus magnifiques & plus délicieuses. Dans cette vûe, ils choisirent les endroits les plus commodes, les plus sains & les plus agréables.

Les côtes de la Campanie le long de la mer de Toscane, & en particulier les bords du golfe de Bayes, eurent la préférence dans la comparaison. Les historiens & les poëtes parlent si souvent des délices de ce pays, qu'il faut nous y arrêter avec M. l'abbé Couture, pour connoître les plus belles maisons de plaisance des Romains. Toute la côte voisine du golfe étoit poissonneuse, & la campagne aussi belle que fertile en grains & en vins. Il y avoit dans les environs une multitude de fontaines minérales, également propres pour le plaisir & pour la santé. Les promenades y étoient charmantes & en très-grand nombre, les unes sur l'eau, les autres dans des prairies, que le plus affreux hiver sembloit toujours respecter.

Cette image du golfe de Bayes, & de toute cette contrée de la Campanie, n'est qu'un léger crayon du tableau qu'en sont Pline & Strabon. Le dernier de ces auteurs qui vivoit sous Auguste, ajoute que les riches qui aimoient la vie luxurieuse, soit qu'ils fussent las des affaires, soit qu'ils fussent rebutés par la difficulté de parvenir aux grands emplois, ou que leur propre inclination les entraînât du côté des plaisirs, chercherent à s'établir dans un lieu délicieux, qui n'étoit qu'à une distance raisonnable de Rome, & où l'on pouvoit impunément vivre à sa fantaisie. Pompée, César, Védius Pollion, Hortensius, Pison, Servilius Vatia, Pollius, y firent élever de superbes maisons de plaisance. Cicéron en avoit au-moins trois le long de la mer de Toscane, & Lucullus autant.

D'abord on fut un peu retenu par la pudeur des moeurs antiques, à laquelle la vie qu'on menoit à Bayes étoit directement opposée ; il falloit au-moins une ordonnance de médecin pour passeport. Scipion l'Africain fatigué des bruits injurieux que les tribuns du peuple répandoient tous les jours contre lui, choisit Literne pour le lieu de son exil & de sa mort, préférablement à Bayes, de peur de deshonorer les derniers jours de sa vie, par une retraite si peu convenable à ses commencemens.

Marius, Pompée, & Jules César ne furent pas tout-à-fait si réservés que Scipion, ils firent bâtir dans le voisinage, mais ils bâtirent leurs maisons sur la croupe de quelques collines, pour leur donner un air de châteaux & de places de guerre, plutôt que de maisons de plaisance. Illi quidem ad quos primos fortuna populi romani publicas opes transtulit, C. Marius, & Cn. Pompeius & Caesar extruxerunt quidem villas in regione Baïanâ ; sed illas imposuerunt summis jugis montium : videbatur hoc magis militare, ex edito speculari longè latèque subjecta : scias non villas fuisse sed castra. Croyez-vous, dit Sénéque, car c'est de lui qu'on a tiré ces exemples, croyez-vous que Caton eût pu se résoudre à habiter dans un lieu aussi contraire à la bonne discipline, que l'est aujourd'hui Bayes ? Et qu'y auroit-il fait ? Quoi ? Compter les femmes galantes qui auroient passé tous les jours sous ses fenêtres dans des gondoles de toutes sortes de couleurs, &c. Putas tu habitaturum fuisse in mica Catonem ? (Mica étoit un salon sur le bord du golfe) ut praeter-navigantes adulteras dinumeraret, & adipisceret tot genera cymbarum, & fluitantem toto lacu rosam, & audiret canentium nocturna convicia. Voilà une peinture de la vie licencieuse de Bayes.

Cicéron en avoit parlé avant Séneque dans des termes moins étudiés, mais pas moins significatifs, dans son oraison pour Caelius. Ce jeune homme avoit fait à Bayes divers voyages avec des personnes d'une réputation assez équivoque, & s'y étoit comporté avec une liberté que la présence des censeurs auroit pu gêner dans Rome : ses accusateurs en prirent occasion de le décrier comme un débauché, & par conséquent capable du crime pour lequel ils le poursuivoient. Cicéron qui parle pour lui, convient de ce qu'il ne sauroit nier, que Bayes étoit un lieu dangereux. Il dit seulement que tous ceux qui y vont, ne se perdent pas pour cela ; que d'ailleurs il ne faut pas tenir les jeunes gens en brassieres, mais leur permettre quelques plaisirs, pourvu que ces plaisirs ne portent préjudice à personne, &c. mais ceux qui se piquoient de régularité, avoient beau déclamer contre la dissolution qui regnoit à Bayes & dans les environs, le goût nouveau l'emportoit dans le coeur des Romains ; & ce qui dans ces commencemens ne s'étoit fait qu'avec quelque retenue, se pratiqua publiquement dans la suite.

Quand une fois on a passé les premieres barrieres de la pudeur, la dépravation va tous les jours en augmentant. Bayes devint le lieu de l'Italie le plus fréquenté & le plus peuplé. Les Romains s'y rendoient en foule du tems d'Horace, & y élevoient des bâtimens superbes à l'envi des uns des autres, ensorte qu'il s'y forma en peu de tems au rapport de Strabon, une ville aussi grande que Pouzzole, quoique celle-ci fût alors le port le plus considérable de toute l'Italie, & l'abord de toutes les nations.

Mais comme le terrein étoit fort serré d'un côté par la mer, & de l'autre par plusieurs montagnes, rien ne leur coûta pour vaincre ces deux obstacles. Ils raserent les coteaux qui les incommodoient, & comblerent la plus grande partie du golfe, pour trouver des emplacemens que la diligence des premiers venus avoit enlevé aux paresseux. C'est précisément ce que dans Salluste, Catilina entend par ces mots de la harangue qu'il fait à ses conjurés pour allumer leur rage contre les grands de Rome, leurs ennemis communs. Quis ferat illis superare divitias quas profundant in extruendo mari, coaequandisque montibus ? Nobis larem familiarem deesse ? Qui est l'homme de coeur qui puisse souffrir que des gens qui ne sont pas d'une autre condition que nous, ayent plus de bien qu'il ne leur en faut pour applanir des montagnes, & bâtir des palais dans la mer, pendant que nous manquons du nécessaire ?

C'est à quoi l'on doit rapporter ces vers de l'Enéide, dans lesquels Virgile, pour mieux représenter la chûte du géant Bitias, la compare à ces masses de pierre qu'on jette dans le golfe de Bayes pour servir de fondations.

Qualis in Euboico Baiarum littore quondam, &c.

Aenéid. l. IX. v. 708.

Qu'un de nos Romains ou Horace se mette en tête qu'il n'y a pas au monde une plus belle situation que celle de Bayes, aussi-tôt le lac Lucrin & la mer de Toscane sentent l'empressement de ce nouveau maître pour y bâtir.

Nullus in orbe sinus Bajis praelucet amaenis,

Si dixit dives, lacus & mare sentit amorem

Festinantis heri.

Ep. j. liv. I. v. 83.

Un grand seigneur, observe ailleurs le même poëte, dédaignant la terre ferme, veut étendre ses maisons de plaisance sur la mer ; il borde les rivages d'une foule d'entrepreneurs & de manoeuvres ; il y roule des masses énormes de pierre ; il comble les abîmes d'une prodigieuse quantité de matériaux. Les poissons surpris se trouvent à l'étroit dans ce vaste élément.

Contracta pisces aequora sentiunt

Jactis in altum molibus.

Ode j. liv. III.

Mais ce ne furent pas les seuls poissons de Toscane qui souffrirent de ce luxe ; les laboureurs, les cultivateurs de tous les beaux endroits de l'Italie virent avec douleur leurs coteaux changés en maisons de plaisance, leurs champs en parterres, & leurs prairies en promenades. L'étendue de la campagne depuis Rome jusqu'à Naples, étoit couverte de palais de gens riches. On peut bien le croire, puisque Cicéron pour sa part en avoit dix-huit dans cet espace de terrein, outre plusieurs maisons de repos sur la route. Il parle souvent avec complaisance de celle du rivage de Bayes, qu'il nomme son puteolum. Elle tomba peu de tems après sa mort entre les mains d'Antistius Verus, & devint ensuite le palais de l'empereur Hadrien qui y finit ses jours, & y fut enterré. C'est-là qu'on suppose qu'il a fait son dernier adieu si célebre par les vers suivans :

Animula, vagula, blandula,

Hospes, comesque corporis,

Quae nunc abibis in loca

Pallidula, rigida, nudula,

Nec, ut soles, dabis jocos.

(D.J.)

MAISONS DES GRECS, (Architec. gréq.) Les maisons des Grecs dont nous voulons parler, c'est-à-dire les palais des grands & des gens riches, brilloient par le goût de l'architecture, les statues, & les peintures dont ils étoient ornés. Ces maisons n'avoient point de vestibules comme celles des Romains, mais de la premiere porte on traversoit un passage où d'un côté étoient les écuries, & de l'autre la loge du portier, avec quelques logemens de domestiques. Ce passage conduisoit à une grande porte, d'où l'on entroit dans une galerie soutenue par des colonnes avec des portiques. Cette galerie menoit à des appartemens où les meres de famille travailloient en broderie, en tapisserie, & autres ouvrages, avec leurs femmes ou leurs amies. Le principal de ces appartemens se nommoit thalamus, & l'autre qui lui étoit opposé, anti-thalamus. Autour des portiques il y avoit d'autres chambres & des gardes-robes destinés aux usages domestiques.

A cette partie de la maison étoit jointe une autre partie plus grande, & décorée de galeries spacieuses, dont les quatre portiques étoient d'égale hauteur. Cette partie de la maison avoit de grandes salles quarrées, si vastes qu'elles pouvoient contenir, sans être embarrassées, quatre lits de table à trois siéges, avec la place suffisante pour le service, la musique & les jeux. C'étoit dans ces salles que se faisoient les festins où l'on sait que les femmes n'étoient point admises à table avec les hommes.

A droite & à gauche étoient d'autres petits bâtimens dégagés, contenant des chambres ornées & commodes, uniquement destinées pour recevoir les étrangers avec lesquels on entretenoit les droits d'hospitalité. Les étrangers pouvoient vivre dans cette partie de la maison en particulier & en liberté. Les pavés de tous les appartemens étoient de mosaïque ou de marqueterie. Telles étoient les maisons des Grecs, que les Romains imiterent, & qu'ils porterent au plus haut point de magnificence. Voyez MAISONS de l'ancienne Rome. (D.J.)

MAISON DOREE, la, (Antiq. rom.) C'est ainsi qu'on nommoit par excellence le palais de Néron. Il suffira pour en donner une idée, de dire que c'étoit un édifice décoré de trois galeries, chacune de demi-lieue de longueur, dorées d'un bout à l'autre. Les salles, les chambres & les murailles étoient enrichies d'or, de pierres précieuses, & de nacre de perles par compartimens, avec des planchers mobiles & tournoyans, incrustés d'or & d'ivoire, qui pouvoient changer de plusieurs faces, & verser des fleurs & des parfums sur les convives. Néron appella lui-même ce palais domum auream, cujus tanta laxitas, ut porticus triplices milliarias haberet. In caeteris partibus cuncta auro lita, distincta gemmis unionumque conchis ; erant caenationes laqueatae tabulis eburneis versatilibus, ut flores, fistulatis, & unguenta desuper spargerentur.

Domitien ne voulut rien céder à Néron dans ses folles dépenses : du-moins Plutarque ayant décrit la dorure somptueuse du capitole, ajoute qu'on sera bien autrement surpris si on vient à considérer les galeries, les basiliques, les bains, ou les serrails des concubines de Domitien. En effet c'étoit une chose bien étonnante, qu'un temple si superbe & si richement orné que celui du capitole, ne parût rien en comparaison d'une partie du palais d'un seul empereur. (D.J.)

MAISON MILITAIRE DU ROI, c'est en France les compagnies des gardes-du-corps, les gendarmes de la garde, les chevaux-légers, & les mousquetaires. On y ajoute aussi ordinairement les grenadiers à cheval, qui campent en campagne à-côté des gardes-du-corps ; mais ils ne sont pas du corps de la maison du roi. Les compagnies forment la cavalerie de la maison du roi. Elle a pour infanterie le régiment des gardes françoises, & celui des gardes suisses. Voyez GARDES-DU-CORPS, GENDARMES, CHEVAUX-LEGERS, MOUSQUETAIRES, &c.

MAISON, (Comm.) lieu de correspondance que les gros négocians établissent quelquefois dans diverses villes de grand commerce, pour la facilité & sûreté de leur négoce. On dit en ce sens qu'un marchand ou banquier résidant dans une ville, tient maison dans une autre, lorsqu'il a dans cette derniere une maison louée en son nom, où il tient un facteur ou associé pour accepter & payer les lettres-de-change qu'il tire sur eux, vendre, acheter en son nom des marchandises, &c. Plusieurs gros banquiers ou négocians de Lyon, Bordeaux, &c. tiennent de ces maisons dans les principales villes du royaume, & même chez l'étranger qui à son tour en a parmi nous. Dictionnaire de comm. (G)


MAISONNAGES. m. (Jurisprud.) terme usité dans quelques coutumes, pour exprimer les bois de futaie que l'on coupe pour construire des bâtimens. Voyez la coutume d'Anjou, art. 497. (A)


MAITABIROTINELA, (Géog.) riviere de l'Amérique septentrionale, dans le Canada. Plusieurs nations sauvages voisines de la baye de Hudson, descendent cette riviere, & apportent les plus belles pelletteries du Canada. (D.J.)


MAITRE(Hist. mod.) titre que l'on donne à plusieurs officiers qui ont quelque commandement, quelque pouvoir d'ordonner, & premierement aux chefs des ordres de chevaleries, qu'on appelle grands-maîtres. Ainsi nous disons grand-maître de Malthe, de S. Lazare, de la toison d'or, des Francs-maçons.

Maître, chez les Romains ; ils ont donné ce nom à plusieurs offices. Le maître du peuple magister populi, c'étoit le dictateur. Le maître de la cavalerie, magister equitum, c'étoit le colonel général de la cavalerie : dans les armées il étoit le premier officier après le dictateur. Sous les derniers empereurs il y eut des maîtres d'infanterie, magistri peditum ; maître du cens, magister censûs, officier qui n'avoit rien des fonctions du censeur ou subcenseur, comme le nom semble l'indiquer, mais qui étoit la même chose que le praepositus frumentariorum. Maître de la milice étoit un officier dans le bas empire, créé à ce que l'on prétend par Diocletien ; il avoit l'inspection & le gouvernement de toutes les forces de terre, avec une autorité semblable à-peu-près à celle qu'ont eu les connétables en France. On créa d'abord deux de ces officiers, l'un pour l'infanterie, & l'autre pour la cavalerie. Mais Constantin réunit ces deux offices en un seul. Ce nom devint ensuite commun à tous les généraux en chef, dont le nombre s'augmenta à proportion des provinces ou gouvernemens où ils commandoient. On en créa un pour le Pont, un pour la Thrace, un pour le Levant, & un pour l'Illyrie ; on les appella ensuite comites, comtes, & clarissimi. Leur autorité n'étoit qu'une branche de celle du préfet du prétoire, qui par-là devint un officier purement chargé du civil.

Maître des armes dans l'empire grec, magister armorum, étoit un officier ou un contrôleur subordonné au maître de la milice.

Maître des offices, magister officiorum ; il avoit l'intendance de tous les offices de la cour. On l'appelloit magister officii palatini, ou simplement magister ; sa charge s'appelloit magisteria. Ce maître des offices étoit à la cour des empereurs d'Occident le même que le curo-palate à la cour des empereurs d'Orient.

Maître des armoiries ; c'étoit un officier qui avoit le soin ou l'inspection des armes ou armoiries de sa majesté. Voyez ARMES & ARMOIRIES.

Maître ès arts, celui qui a pris le premier degré dans la plûpart des universités, ou le second dans celles d'Angleterre, les aspirans n'étant admis aux grades en Angleterre qu'après sept ans d'études. Autrefois, dans l'université de Paris, le degré de maître ès arts étoit donné par le recteur, à la suite d'une thèse de Philosophie que le candidat soutenoit au bout de son cours. Cet ordre est maintenant changé ; les candidats qui aspirent au degré de maître ès arts, après leurs deux ans de Philosophie, doivent subir deux examens ; un devant leur nation, l'autre devant quatre examinateurs tirés des quatre nations, & le chancelier ou sous-chancelier de Notre-Dame, ou celui de Sainte-Genevieve. S'ils sont trouvés capables, le chancelier ou sous-chancelier leur donne le bonnet de maître ès arts, & l'université leur en fait expédier des lettres. Voyez BACHELIER, DOCTEUR.

Maître de cérémonie en Angleterre, est un officier qui fut institué par le roi Jacques premier, pour faire une reception plus solemnelle & plus honorable aux ambassadeurs & aux étrangers de qualité, qu'il présente à sa majesté. La marque de sa charge est une chaîne d'or, avec une médaille qui porte d'un côté l'emblême de la paix avec la devise du roi Jacques, & aux revers l'emblème de la guerre, avec ces mots Dieu est mon droit. Cet office doit être rempli par une personne capable, & qui possede les langues. Il est toujours de service à la cour, & il a sous lui un maître-assistant ou député qui remplit sa place sous le bon plaisir du roi. Il y a aussi un troisieme officier appellé maréchal de cérémonie, dont les fonctions sont de recevoir & de porter les ordres du maître des cérémonies ou de son député pour ce qui concerne leurs fonctions, mais qui ne peut rien faire sans leur commandement. Cette charge est à la nomination du roi. Voyez MARECHAL.

Maîtres de la chancellerie en Angleterre : on les choisit ordinairement parmi les avocats ou licenciés en droit civil, & ils ont seance à la chancellerie ou au greffe ou bureau des rôles & registres, comme assistans du lord chancelier ou maître des rôles. On leur renvoie des rapports interlocutoires, les réglemens ou arrêts des comptes, les taxations des frais, &c. & on leur donne quelquefois par voie de reféré le pouvoir de terminer entierement les affaires. Ils ont eu de tems immémorial l'honneur de s'asseoir dans la chambre des lords, quoiqu'ils n'ayent aucun papier ou lettres patentes qui leur en donnent droit, mais seulement en qualité d'assistans du lord chancelier & du maître des rôles. Ils étoient autrefois chargés de l'inspection sur tous les écrits, sommations, assignations : ce que fait maintenant le clerc du petit sceau. Lorsque les lords envoient quelque message aux communes, ce sont les maîtres de chancellerie qui les portent. C'est devant eux qu'on fait les déclarations par serment, & qu'on reconnoit les actes publics. Outre ceux qu'on peut appeller maîtres ordinaires de chancellerie qui sont au nombre de douze, & dont le maître des rôles est regardé comme le chef, il y a aussi des maîtres de chancellerie extraordinaires, dont les fonctions sont de recevoir les déclarations par serment & les reconnoissances dans les provinces d'Angleterre, à 10 milles de Londres & par-delà, pour la commodité des plaideurs.

Maître de la cour des gardes & saisines en étoit le principal officier, il en tenoit le sceau & étoit nommé par le roi ; mais cette cour & tous ses officiers, ses membres, son autorité & ses appartenances ont été abolis par un statut de la seconde année du regne de Charles II. ch. xxiv. Voyez GARDES.

Maitre des facultés en Angleterre ; officier sous l'archevêque de Cantorbéry, qui donne les licences & les dispenses : il en est fait mention dans les statuts XXII. XXIII. de Charles II.

Maître Canonnier. Voyez CANONNIER, & ci-après.

Maître de cavalerie en Angleterre, grand officier de la couronne, qui est chargé de tout ce qui regarde les écuries & les haras du roi, & qui avoit autrefois les postes d'Angleterre. Il commande aux écuries & à tous les officiers ou maquignons employés dans les écuries, en faisant apparoître au contrôleur qu'ils ont prêté le serment de fidélité, &c. pour justifier à leur décharge qu'ils ont rempli leur devoir. Il a le privilege particulier de se servir des chevaux, des pages, & des valets de pié de l'écurie, desorte que ses carrosses, ses chevaux, & ses domestiques sont tous au roi, & en portent les armes & les livrées.

Maître de la maison ; c'est un officier sous le lord steward de la maison, & à la nomination du roi : ses fonctions sont de contrôler les comptes de la maison. Voyez MAISON. Anciennement le lord steward s'appelloit grand maître de la maison.

Maître des joyaux ; c'est un officier de la maison du roi, qui est chargé de toute la vaisselle d'or & d'argent de la maison du roi & de celle des officiers de la cour, de celle qui est déposée à la tour de Londres, comme aussi des chaînes & menus joyaux qui ne sont pas montés ou attachés aux ornemens royaux.

Maître de la monnoie, étoit anciennement le titre de celui qu'on nomme aujourd'hui garde de la monnoie, dont les fonctions sont de recevoir l'argent & les lingots qui viennent pour être frappés, ou d'en prendre soin. Voyez MONNOIE.

Maître d'artillerie, grand officier à qui on confie tout le soin de l'artillerie du roi. Voyez ARTILLERIE.

Maître des menus plaisirs du roi, grand officier qui a l'intendance sur tout ce qui regarde les spectacles, comédie, bals, mascarades, &c. à la cour. Il avoit aussi d'abord le pouvoir de donner des permissions à tous les comédiens forains & à ceux qui montrent les marionnettes, &c. & on ne pouvoit même jouer aucune piece aux deux salles de spectacles de Londres, qu'il ne l'eût lue & approuvée ; mais cette autorité a été fort réduite, pour ne pas dire absolument abolie par le dernier réglement qui a été fait sur les spectacles.

Maître de la garde-robe. Voyez GARDE-ROBE.

Maître des comptes, officier par patentes & à vie, qui a la garde des comptes & patentes qui passent au grand sceau & des actes de chancellerie. Voyez CHANCELLERIE. Il siége aussi comme juge à la chancellerie en l'absence du chancelier & du garde, & M. édouard Cok l'appelle assistant. Voyez CHANCELIER. Il entendoit autrefois les causes dans la chapelle des rôles ; il y rendoit des sentences ; il est aussi le premier des maîtres de chancellerie & il en est assisté aux rôles, mais on peut appeller de toutes ses sentences au lord chancelier ; & il a aussi séance au parlement, & y siége auprès du lord chancelier sur le second tabouret de laine. Il est gardien des rôles du parlement, & occupe la maison des rôles, & a la garde de toutes les chartes, patentes, commissions, actes, reconnoissances, qui étant faites en rôles de parchemin, ont donné le nom à sa place. On l'appelloit autrefois clerc des rôles. Les six clercs en chancellerie, les examinateurs, les trois clercs du petit sac, & les six gardes de la chapelle des rôles ou gardes des rôles sont à sa nomination. Voyez CLERC & ROLE.

Maître d'un vaisseau, celui à qui l'on confie la direction d'un vaisseau marchand, qui commande en chef & qui est chargé des marchandises qui sont à bord. Dans la Méditerranée le maître s'appelle souvent patron, & dans les voyages de long cours capitaine de navire. Voyez CAPITAINE. C'est le propriétaire du vaisseau qui choisit le maître, & c'est le maître qui fait l'équipage & qui leve les pilotes & les matelots, &c. Le maître est obligé de garder un registre des hommes qui servent dans son vaisseau, des termes de leur engagement, de leurs reçus & payemens, & en général de tout ce qui regarde le commandement de ce navire.

Maître du Temple ; le fondateur de l'ordre du Temple & tous ses successeurs ont été nommés magni Templi magistri ; & même depuis l'abolition de l'ordre, le directeur spirituel de la maison est encore appellé de ce nom. Voyez TEMPLE & TEMPLIER.

MAITRES, (Hist. mod.) magistri, nom qu'on a donné par honneur & comme par excellence à tous ceux qui enseignoient publiquement les Sciences, & aux recteurs ou prefets des écoles publiques.

Dans la suite ce nom est devenu un titre d'honneur pour ceux qui excelloient dans les Sciences, & est enfin demeuré particulierement affecté aux docteurs en Théologie dont le degré a été nommé magisterium ou magisterii gradus ; eux-mêmes ont été appellés magistri, & l'on trouve dans plusieurs écrivains les docteurs de la faculté de Théologie de Paris désignés par le titre de magistri parisienses.

Dans les premiers tems on plaçoit quelquefois la qualité de maître avant le nom propre, comme maître Robert, ainsi que Joinville appelle Robert de Sorbonne ou Sorbon maître Nicolas Oresme de la maison de Navarre : quelquefois on ne mettoit cette qualification qu'après le nom propre, comme dans Florus magister, archidiacre de Lyon & plusieurs autres.

Quelques-uns ont joint au titre de maître des dénominations particulieres tirées des Sciences auxquelles ils s'étoient appliqués & des différentes matieres qu'ils avoient traitées. Ainsi l'on a surnommé Pierre Lombard le maître des sentences, Pierre Comestor ou le mangeur le maître de l'Histoire scholastique ou savante, & Gratien le maître des canons ou des decrets.

Ce titre de maître est encore d'un usage fréquent & journalier dans la faculté de Paris, pour désigner les docteurs dans les actes & les discours publics : les candidats ne les nomment que nos très-sages maîtres, en leur adressant la parole : le syndic de la faculté ne les désigne point par d'autres titres dans les assemblées & sur les registres. Et on marque cette qualité dans les manuscrits ou imprimés par cette abréviation, pour le singulier, S. M. N. c'est-à-dire sapientissimus magister noster, & pour le pluriel, par celle-ci, SS. MM. NN. sapientissimi magistri nostri, parce que la Théologie est regardée comme l'étude de la sagesse.

MAITRE OECUMENIQUE, (Hist. mod.) nom qu'on donnoit dans l'empire grec au directeur d'un fameux college fondé par Constantin dans la ville de Constantinople. On lui donna ce titre qui signifie universel, ou parce qu'on ne confioit cette place qu'à un homme d'un rare mérite, & dont les connoissances en tout genre étoient très-étendues, ou parce que son autorité s'étendoit universellement sur tout ce qui concernoit l'administration de ce college. Il avoit inspection sur douze autres maîtres ou docteurs qui instruisoient la jeunesse dans toutes les sciences divines & humaines. Les empereurs honoroient ce maître oecuménique & les professeurs d'une grande considération, & les consultoient même dans les affaires importantes. Leur college étoit riche, & sur-tout orné d'une bibliotheque de six cent mille volumes. L'empereur Léon l'isaurien irrité de ce que le maître oecuménique & ces docteurs soutenoient le culte des images, les fit enfermer dans leur college, & y ayant fait mettre le feu pendant la nuit, livra aux flammes la bibliotheque & le college & les savans, exerçant ainsi sa rage contre les lettres aussi bien que contre la religion. Cet incendie arriva l'an 726. Cedren. Theoh. Zonaras.

MAITRE DU SACRE PALAIS, (Hist. mod.) officier du palais du pape, dont la fonction est d'examiner, corriger, approuver ou rejetter tout ce qui doit s'imprimer à Rome. On est obligé de lui en laisser une copie, & après qu'on a obtenu une permission du vice-gérent pour imprimer sous le bon plaisir du maître du sacré palais, cet officier ou un de ses compagnons (car il a sous lui deux religieux pour l'aider) en donne la permission ; & quand l'ouvrage est imprimé & trouvé conforme à la copie qui lui est restée entre les mains, il en permet la publication & la lecture : c'est ce qu'on appelle le publicetur. Tous les Libraires & Imprimeurs sont sous sa jurisdiction. Il doit voir & approuver les images, gravures, sculptures, &c. avant qu'on puisse les vendre ou les exposer en public. On ne peut prêcher un sermon devant le pape, que le maître du sacré palais ne l'ait examiné. Il a rang & entrée dans la congrégation de l'Indice, & séance quand le pape tient chapelle, immédiatement après le doyen de la rote. Cet office a toujours été rempli par des religieux dominicains qui sont logés au vatican, ont bouche à la cour, un carrosse, & des domestiques entretenus aux dépens du pape.

MAITRE DE LA GARDE-ROBE, (Hist. mod.) vestiarius ; dans l'antiquité, & sous l'empire des Grecs, étoit un officier qui avoit le soin & la direction des ornemens, robes & habits de l'empereur. Voyez GARDE-ROBE.

Le grand maître de la garde-robe proto-vestiarius, étoit le chef de ces officiers ; mais parmi les Romains, vestiarius n'étoit qu'un simple fripier ou tailleur.

MAITRE DES COMPTES (Jurisprud.) Voyez au mot COMPTES, à l'article de la chambre des comptes.

MAITRE DES BAUX ET FORETS, (Jurisprudence) est un officier royal qui a inspection & jurisdiction sur les eaux & forêts du roi, des communautés laïques & ecclésiastiques, & de tous les autres sujets du Roi, pour la police & conservation de ces sortes de biens.

Ces officiers sont de deux sortes, les uns qu'on appelle grands-maîtres, les autres maîtres particuliers.

Quelques seigneurs ont conservé à leurs juges des eaux & forêts le titre de maître particulier ; mais quand ces officiers se présentent pour être reçus à la table de marbre, ils ne prêtent serment que comme gruyers, & n'ont point séance à la table de marbre comme les maîtres particuliers royaux. Voyez les deux articles suivans. (A)

GRANDS-MAITRES DES EAUX ET FORETS, sont ceux qui ont l'inspection & jurisdiction en chef sur les eaux & forêts ; les maîtres particuliers exercent la même jurisdiction chacun dans leur district.

Pour bien développer l'origine de ces sortes d'officiers, il faut observer que tous les peuples policés ont toujours eu des officiers pour la conservation des forêts. Les Romains apprirent cet ordre des Grecs ; ils tenoient cette fonction à grand honneur, puisque l'on en chargeoit le plus souvent les nouveaux consuls, comme l'on fit à l'égard de Bibulus & de Jules-César : ces magistrats avoient sous eux d'autres officiers pour la garde des forêts.

En France, un des premiers soins de nos rois fut aussi d'établir des officiers qui eussent l'inspection sur les eaux & forêts ; c'étoit principalement pour la conservation de la chasse & de la pêche, plutôt que pour la conservation du bois ; lequel étoit alors si commun en France, que l'on s'attachoit plutôt à en défricher qu'à en planter ou à le conserver.

Sous la premiere & la seconde race de nos rois on les appelloit forestiers, forestarii, non pas qu'ils n'eussent inspection que sur les forêts seulement, ils l'avoient également sur les eaux ; le terme de forêt qui vient de l'allemand, signifioit dans son origine défends, garde, ou reserve, ce qui convenoit aux fleuves, rivieres, étangs, & autres eaux que l'on tenoit en défense, aussi-bien qu'aux bois que l'on vouloit conserver : ainsi forestier signifioit gouverneur & gardien des forêts & des eaux.

Grégoire de Tours, liv. X. chap. x. rapporte que la quinzieme année du regne de Childebert, roi de France, vers l'an 729, ce prince chassant dans la forêt de Vosac, ayant découvert la trace d'un bufle qui avoit été tué, il contraignit le forestier de lui déclarer celui qui avoit été si hardi de commettre un tel acte, ce qui occasionna un duel entre le forestier & un nommé Chandon, soupçonné d'avoir tué le bufle.

Il est aussi parlé des forestiers dans un capitulaire de Charlemagne de l'an 823, art. xviij. de forestis, où il est dit que les forestiers, forestarii, doivent bien défendre les forêts, & conserver soigneusement les poissons.

On donna aussi le nom de forestiers aux gouverneurs de Flandres, ce qui vient peut-être de ce que ce pays étoit alors presqu'entierement couvert de la forêt Charboniere, & que la conservation de cette forêt étoit le principal objet des soins du gouverneur, ou plutôt parce que le terme de forestier signifioit gardien & gouverneur, comme on l'a déjà remarqué. Quelques Historiens tiennent que le premier de ces forestiers de Flandres fut Lideric I. fils unique de Salvart, prince de Dijon, que Clotaire II. éleva à cette dignité vers l'an 621 ; qu'il y eut consécutivement six gouverneurs appellés forestiers, jusqu'à Baudouin, surnommé Bras-de-fer, en faveur duquel Charles-le-Chauve érigea la Flandres en comté.

Nos rois avoient cependant toujours leur forestier, que l'on appelloit le forestier du roi ; forestarius regis, ou regius, lequel faisoit alors la même fonction que fait aujourd'hui le grand-véneur, & avoit en même tems inspection sur toutes les eaux & forêts du roi.

Le moine Aymoin, en son Histoire des gestes des François, liv. V. chap. xlvij. rapporte que du tems du roi Robert, l'an 1004, Thibaut, surnommé file-étoupe, son forestier, fortifia Montlhéry.

Il ne faut pas confondre ces forestiers du roi, ou grands-forestiers avec les simples juges forestiers, ni avec les gardes-bois, tels que ceux que nous avons encore, que l'on appelle sergens-forestiers.

Il paroît que le titre de grand-forestier du roi fut depuis changé en celui de maître véneur du roi, quasi magister venatorum, appellé depuis grand-véneur.

Le maître véneur du roi avoit, de même que le grand-forestier, l'intendance des eaux & forêts, pour la chasse & la pêche.

Il étoit aussi ordinairement maître des eaux & forêts du roi, pour la police & conservation de cette partie du domaine, qui étoit autrefois une des plus considérables.

Jean Leveneur, chevalier, qui étoit maître véneur du roi dès l'an 1289, étoit aussi maitre des eaux & forêts ; il alla deux fois, en 1298, pour faire des informations sur les forêts de Normandie, & au mois de Juin 1300, sur celles du bailliage de Coutances : il mourut en 1302.

Robert Leveneur son fils, chevalier, étoit veneur dès 1308, & le fut jusqu'en 1312, qu'il se démit de cette charge en faveur de son frere, il prit possession de la charge de maîtres des eaux & forêts du roi le 4 Février 1312, au-lieu d'Etienne Bienfait, & exerçoit encore cette charge en 1330, il est qualifié de maître enquêteur des eaux & forêts du roi, dans un mandement du 11 Avril 1326 ; c'est la premiere fois que l'on trouve la qualité d'enquêteur donnée aux maîtres des eaux & forêts. Il y en avoit alors plusieurs, puisque par une déclaration de 1317 le nombre en fut réduit à deux.

Jean Leveneur, frere de Robert, & veneur depuis 1312, fut aussi maître enquêteur des eaux & forêts ès années 1303, 1313, 1328, & 1329 ; il paroît parlà qu'il fit cette fonction dans le même tems que Robert Leveneur son frere.

Henri de Meudon, reçu maître de la vénerie du roi en 1321, fut institué maître des eaux & forêts de France le 24 Septembre 1335, & reçut en cette qualité une gratification sur le domaine de Rouen, en considération de ses services, il est qualifié maître enquêteur des eaux & forêts du roi par tout son royaume, & de celles du duc de Normandie dans un ordre daté de Saint-Germain-en-Laye le premier Août 1339, adressé au receveur de Domfront, auquel il mande de payer la dépense que Huart Picart avoit fait en apportant des éperviers au roi.

Après la mort d'Henri de Meudon, arrivée en 1344, Renaud de Giry fut maître de la vénerie du roi, maître des eaux & forêts, & de celles des ducs du Normandie & d'Orléans en 1347 ; il étoit aussi en même tems verdier de la forêt de Breteuil, & exerça ces charges jusqu'à sa mort, arrivée en 1355.

Il eut pour successeur dans ces deux charges de maître de la vénerie du roi & de maître des eaux & forêts Jean de Meudon, fils d'Henri, dont on a parlé ci-devant ; l'histoire des grands officiers de la couronne le qualifie de maître des eaux & forêts, & dans un autre endroit, premier maître des eaux & forêts, ce qui suppose qu'il y en avoit alors plusieurs, & qu'il avoit la primauté.

Jean de Corguilleray, qui étoit maître véneur du duc de Normandie, régent du royaume, & maître enquêteur des eaux & forêts du même prince, fut aussi maître enquêteur des eaux & forêts du roi.

Jean de Thubeauville, maître de la vénerie du roi, fut aussi maître enquêteur des eaux & forêts du roi en 1372, il l'étoit encore en 1377 & en 1379 : de son tems fut faite une ordonnance, le 22 Août 1375, qui réduisoit les maîtres des eaux & forêts au nombre de six, y compris le maître de la vénerie, qui par le droit de cette charge devoit être aussi maître des eaux & forêts.

Philippes de Corguilleray, qui étoit maître de la vénerie du roi dès 1377, succéda à Jean de Thubeauville en l'office de maître enquêteur des eaux & forêts du roi, qu'il exerça jusqu'au 22 Août 1399 qu'il en fut déchargé.

Ce fut Robert de Franconville qui lui succéda dans ces deux offices. Il se démit en 1410 de l'office de maître de la vénerie en faveur de Guillaume de Gamaches.

Celui-ci en fut deux fois desapointé ; & en 1424 Charles VII. pour le dédommager des pertes qu'il avoit souffert, lui donna la charge de grand-maître & souverain réformateur des eaux & forêts du royaume, qu'il exerçoit encore en 1428.

Depuis ce tems on ne voit pas qu'aucun grand-véneur ait été grand-maître général de toutes les eaux & forêts de France, on en trouve seulement quelques-uns qui furent grands-maîtres des eaux & forêts d'une province ou deux ; tel fut Yves Dufon, lequel dans une quittance du 16 Novembre 1478, prend la qualité de général réformateur des eaux & forets.

Tel fut aussi Louis, seigneur de Rouville, que François I. institua grand maître enquêteur & réformateur des eaux & forêts de Normandie & de Picardie en 1519.

Louis de Brezé, grand-véneur, dans une quittance du 9 Novembre 1490, est qualifié réformateur général du pays & duché de Normandie, mais il n'est pas dit que ce fût singulierement pour les eaux & forêts.

Le grand-véneur étoit donc anciennement, par le droit de sa charge, seul maître des eaux & forêts du roi : & depuis, lorsqu'on eut multiplié le nombre des maîtres des eaux & forêts, il étoit ordinairement de ce nombre, & même le premier ; on a même vû que quelques-uns des grands-véneurs avoient le titre de grand-maître & souverain réformateur des eaux & forêts du royaume ; mais cette fonction n'étoit pas alors un office permanent, ce n'étoit qu'une commission momentanée que le roi donnoit au grand-véneur, & aussi à d'autres personnes.

Les maîtres des eaux & forêts, autres que les grands veneurs, sont nommés magistri forestarum & aquarum : dans une ordonnance de Philippe-le-Bel, de l'an 1291, ils sont nommés avant les gruyers & les forestiers ; ils avoient pourtant aussi des supérieurs, car cette ordonnance dit qu'ils prêteront serment entre les mains de leur supérieur : c'étoit apparemment le grand-véneur qui avoit alors seul l'inspection en chef sur les autres maîtres des eaux & forêts.

Quelque tems après on lui donna des collegues pour les eaux & forêts : le nombre en fut reglé différemment en divers tems.

Le plus ancien maître ordinaire des eaux & forêts qui soit connu entre ceux qui n'étoient pas grands-véneurs, est Etienne Bienfait, chevalier, qui étoit maître des eaux & forêts en l'année 1294, & exerça cet office jusqu'en 1312. Jean Leveneur, maître de la vénerie du roi exerçoit aussi dans le même tems l'office de maître des eaux & forêts.

Jean Leveneur, second du nom, maître de la vénerie du roi, avoit pour collegue en la charge de maître des eaux & forêts, Philippe de Villepreux, dit Leconvers, clerc du roi, chanoine de l'église de Tournay, puis de celle de Paris, & archidiacre de Brie en l'église de Meaux. Celui-ci exerça la fonction de maître des eaux & forêts du roi en plusieurs occasions, & fut député commissaire avec Jean Leveneur, sur le fait des forêts de Normandie au mois de Décembre 1300. Le roi le commit aussi en 1310, pour regler aux habitans de Gaillefontaine leur droit d'usage aux bois de la Cauchie & autres ; & en 1314 pour vendre certains bois, tant pour les religieuses de Poissy, que pour les bâtimens que le roi y avoit ordonnés.

Le grand-véneur n'étoit donc plus, comme auparavant, seul maître des eaux & forêts ; il paroît même qu'il n'avoit pas plusieurs collegues pour cette fonction.

En effet, suivant un mandement de Philippe V. du 12 Avril 1317, adressé aux gens des comptes, il est dit, qu'il avoit ordonné par délibération de son conseil, que dorénavant il n'auroit que deux maîtres de ses forêts & de ses eaux, savoir Robert Leveneur, chevalier, & Oudart de Cros, Doucreux, ou du Cros, & que tous les autres étoient ôtés de leur office, non pas pour nul méfait, car il pensoit, disoit-il, à les pourvoir d'une autre maniere, & en conséquence il mande à ses gens des comptes, que pour cause de l'office de maître de ses eaux & forêts, ils ne comptent gages à nul autre qu'aux deux susnommés, & que nul autre ne s'entremette des enquêtes desdites forêts.

Le nombre en fut depuis augmenté ; car suivant une ordonnance de Philippe de Valois du 29 Mai 1346, il y en avoit alors dix qui étoient tous égaux en pouvoirs, savoir deux en Normandie, un pour la vicomté de Paris, deux en Yveline, Senlis, Valois, Vermandois, Amiénois ; deux pour l'Orléanois, Sens, Champagne & Mâcon, & trois en Touraine, Anjou, Maine, Xaintonge, Berry, Auvergne : tous les autres maîtres & gruyers furent ôtés. La suite de cette ordonnance fait connoître que les autres maîtres qui furent supprimés, étoient des maîtres particuliers. Il y en eut pourtant de rétablis peu de tems après, car dans les lettres du roi Jean du 2 Octobre 1354, il est parlé des maîtres des eaux & forêts de la sénéchaussée de Toulouse ; & dans d'autres lettres de Jean, comte d'Armagnac, du 9 Février 1355, il est parlé des maîtres des forêts du roi, de la sénéchaussée de Carcassonne & de Beziers.

Les dix maîtres enquêteurs des eaux & forêts qui étoient au-dessus de ces maîtres particuliers, étoient égaux en pouvoirs comme sont aujourd'hui les grands-maîtres. En 1356 un nommé Encirus Dol, ou Even de Dol, fut pourvû de l'office de maître général enquêteur des eaux & forêts dans tout le royaume, & sur sa requisition donnée dans la même année, Robert de Coetelez fut pourvû du même office, mais nonobstant le titre d'enquêteur général qui leur est donné, il ne paroît pas qu'ils eussent aucune supériorité sur les autres ni qu'ils fussent seuls ; car Charles, régent du royaume, ordonne qu'ils auront les mêmes gages que les autres maîtres enquêteurs des eaux & forêts, il paroît que depuis ce tems ils prirent tous le titre de maître enquêteur général.

Pendant la prison du roi Jean, Charles V. qui étoit alors régent du royaume, fit en cette qualité une ordonnance le 27 Janvier 1359, portant entre autres choses, qu'en l'office de la maîtrise des eaux & forêts, il y en auroit dorénavant quatre pour le Languedouil (ou pays coûtumier) & un pour le Languedoc (ou pays de droit écrit) tant seulement : ainsi par cette ordonnance ils furent réduits à moitié de ce qu'ils étoient auparavant.

Jean de Melun, comte de Tancarville, fut institué souverain maître & réformateur des eaux & forêts de France, par des lettres du premier Décembre 1360, & exerça cette charge jusqu'au premier Novembre 1362.

Néanmoins dans le même tems qu'il exerçoit cet office, le roi Jean envoya en 1461 dans le bailliage de Mâcon & dans les sénéchaussées de Toulouse, Beaucaire & Carcassonne, trois réformateurs généraux ; savoir l'évêque de Meaux, le comte de la Marche, & Pierre Scatisse, trésorier du roi, pour réformer tous les abus qui pouvoient avoir été commis de la part des officiers, & nommément des maîtres des eaux & forêts, gruyers & autres.

Robert, comte de Roucy, succéda en 1362 à Jean de Melun en l'office de souverain maître & réformateur des eaux & forêts, qu'il exerça jusqu'à son décès arrivé deux années après.

Cet office fut ensuite donné à Gaucher de Châtillon, qui l'exerça jusqu'à sa mort arrivée en 1377.

Le souverain maître & réformateur des eaux & forêts étoit le supérieur des autres maîtres généraux des eaux & forêts, qui avoient sous eux les maîtres particuliers, gruyers, verdiers.

Charles V. ordonna le dernier Février 1378, que pour le gouvernement de ses eaux & forêts il y auroit pour le tout six maîtres seulement, dont quatre seroient ordonnés maîtres des forêts, qui visiteroient par-tout le royaume, tant en Languedoc qu'ailleurs, & que les deux autres seroient maîtres des eaux.

Il ne paroît point qu'il y eût alors de souverain maître réformateur général au-dessus des autres maîtres des eaux & forêts ; mais en 1384 Charles VI. établit Charles de Châtillon souverain & réformateur général des eaux & forêts de France par des lettres du 4 Juillet. Il en fit le serment le 15 du même mois, & donna quittance sur les gages de cet office le 24 Mai 1387. Il mourut en 1401 ; mais il paroît que depuis 1387 il n'exerçoit plus l'office de souverain & réformateur général des eaux & forêts. C'est ce que l'on voit par des lettres du 9 Février de ladite année, où Charles VI. réglant le nombre des maîtres des eaux forêts & garennes, ordonne que le sire de Châtillon sera sur le fait de ses garennes seulement ; que pour les forêts de Champagne, Brie, France & Picardie, il y auroit deux maîtres : qu'il nomme deux autres pour la Normandie, deux pour l'Orléanois & la Touraine, & un pour les terres que le roi de Navarre avoit coutume de tenir en France & en Normandie.

Guillaume IV. du nom, vicomte de Melun, comte de Tancarville, fut institué souverain maître & général réformateur des eaux & forêts de France, par lettres du premier Juillet 1394, ce qui n'étoit probablement qu'une commission passagere, ayant encore obtenu de semblables lettres le 23 Janvier 1395, suivant un compte du trésor.

Valeran de Luxembourg III. du nom, comte de Saint Pol & de Ligny, fut institué au même titre en l'année 1402 ; il l'étoit encore en 1410, suivant des lettres du 24 Juillet de ladite année, qui lui sont adressées en cette qualité.

Cependant le comte de Tancarville qui avoit déja eu cet office en 1394 & 1395, l'exerçoit encore en 1407, suivant une ordonnance du 7 Janvier de ladite année, par laquelle on voit que le nombre des maîtres des eaux & forêts étoit toujours le même. Charles VI. ordonne que le nombre des maîtres des eaux & forêts dont le comte de Tancarville est souverain maître, demeure ainsi qu'il étoit auparavant, savoir en Picardie & Normandie trois ; en France, Champagne, Brie & Touraine deux, & un en Xaintonge.

On tient aussi que Guillaume d'Estouteville fut grand-maître & général réformateur des eaux & forêts de France ; il est nommé dans deux arrêts du parlement, des années 1406 & 1408.

Pierre des Essarts, qui fut prevôt de Paris, fut institué souverain maître & réformateur des eaux & forêts de France le 5 Mars 1411.

Sur la résignation de celui-ci, cet office fut donné par lettres du 19 Septembre 1412, à Charles Baron d'Yvry, lequel en fut destitué peu de tems après & sa place donnée d'abord à Robert d'Aunoy, par lettres du 12 Mai 1413, & ensuite à Georges sire de la Trémoille, par d'autres lettres du 18 du même mois. La charge fut même supprimée par les nouvelles ordonnances, nonobstant lesquelles Charles Baron d'Yvry y fut rétabli le 17 Août 1413, & donna quittance sur ces gages de cet office le 7 Avril 1415. Après Pâques il eut procès au parlement au sujet de cet office avec le comte de Tancarville & le sieur de Graville, les 19 Novembre & 4 Janvier 1415, 18 Mai & 14 Août 1416. Du Tillet rapporte que le procureur général soutint que ce n'étoit point un office, & qu'il n'en falloit point.

Cependant Charles VII. n'étant encore que régent du royaume, institua Guillaume de Chaumont maître enquêteur & général réformateur des eaux & forêts de France, par lettres du 20 Septembre 1418 ; il paroît qu'il tint cet office jusqu'en 1424.

Dans la même année Guillaume de Gamaches, fut institué grand maître & souverain réformateur des eaux & forêts de France : c'est la premiere fois que l'on trouve le titre de grand maître des eaux & forêts ; on disoit auparavant maître général ou souverain maître. Il exerçoit encore cette fonction en 1428.

Charles de la Riviere fut nommé au lieu & place de Guillaume de Gamaches par lettres-patentes du 21 Mai 1428, sous le titre de grand maître & général réformateur des eaux & forêts ; il n'en fit pas long-tems les fonctions, étant mort l'année suivante.

Christophe & Guillaume de Harcour, qui tinrent ensuite successivement cet office, prenoient le titre de souverain maître & général réformateur des eaux & forêts.

Leurs successeurs prirent celui de grand maître, enquêteur & général réformateur des eaux & forêts de France.

Cet office, qui étoit unique, subsista ainsi jusqu'au tems d'Henri Clausse, qui en fut pourvu en 1567 ; il l'exerçoit encore en 1570. Depuis cet office fut supprimé en 1575 ; Henri Clausse y fut pourtant rétabli en 1668, & en prenoit encore la qualité en 1609.

Lorsque l'office unique de grand maître des eaux & forêts fut supprimé en 1575, on en créa six, mais leur établissement ne fut bien assuré qu'en 1609.

En 1667 toutes les charges de grands-maîtres furent supprimées, ou pour mieux dire suspendues jusqu'en 1670 qu'ils furent ensuite rétablis dans leurs fonctions sur le pié de l'édit de 1575.

L'édit du mois de Février 1589 créa 16 départemens de grands-maîtres ; il a encore été créé depuis une 17e charge pour le département d'Alençon, par édit du mois de Mars 1703.

Présentement ils sont au nombre de 18, qui ont chacun leur département dans les provinces & généralités ; savoir Paris, Soissons, Picardie, Artois, & Flandres ; Hainault, Châlons en Champagne, Metz, duché & comté de Bourgogne & Alsace ; Lyonnois, Dauphiné, Provence & Riom ; Toulouse & Montpellier ; Bordeaux, Auch, Béarn, Navarre & Montauban ; Poitou, Aunis, Limoges, la Rochelle & Moulins ; Touraine, Anjou & Maine ; Bretagne, Rouen, Caen, Alençon, Berry & Blaisois, & Orléans.

Dans cette derniere généralité il y a deux grands-maîtres, l'un ancien, l'autre alternatif.

Il a été créé en divers tems de semblables offices de grands-maîtres alternatifs & triennaux pour les différens départemens, mais ces offices ont été réunis aux anciens.

Les grands-maîtres ont deux sortes de jurisdictions ; l'une, qu'ils exercent seuls & sans le concours de la table de marbre, l'autre qu'ils exercent à la tête de ce siége.

Par rapport à leur jurisdiction personnelle, ils ne la peuvent exercer contentieusement qu'en réformation, c'est-à-dire en cours de visite dans leurs départemens ; ils font alors des actes de justice & rendent seuls des ordonnances dont l'appel est porté directement au parlement ou au conseil, si le grand-maître agit en vertu de quelque commission particuliere du conseil.

Les grands-maîtres étant en cours de visite, peuvent, quand ils le jugent à-propos, tenir le siége des maîtrises, & alors les officiers des maîtrises deviennent leurs assistans. Il n'y a pourtant point de loi qui oblige les grands-maîtres de les appeller pour juger avec eux ; mais quand ils le font, l'appel des jugemens qu'ils rendent ainsi en matiere civile ne peut être porté à la table de marbre, ni même devant les juges en dernier ressort ; il est porté directement au conseil ou au parlement, de même que s'ils avoient jugé seuls, parce qu'en ce cas le siége des maîtrises devient le leur, ce qui fait disparoître l'infériorité ordinaire des maîtrises à l'égard de la table de marbre.

L'habillement des grands-maîtres est le manteau & le rabat plissé ; ils siégent l'épée au côté, & se couvrent d'un chapeau garni de plumes.

Ils prêtent serment au parlement, & sont ensuite installés à la table de marbre par un conseiller au parlement ; ils peuvent ensuite y venir siéger lorsqu'ils le jugent à-propos, & prennent toujours leur place au-dessus de leur lieutenant général, ont voix délibérative ; mais c'est toujours le lieutenant général, ou autre officier qui préside en son absence, qui prononce.

Les grands-maîtres ont aussi voix délibérative à l'audience & chambre du conseil des juges en dernier ressort, & dans ce tribunal ils ont droit de prendre leur séance à main gauche après le doyen de la chambre.

L'ordonnance des eaux & forêts leur attribue la connoissance en premiere instance, à la charge de l'appel de toutes actions qui sont intentées devant eux en procédant aux visites, ventes & réformations d'eaux & forêts.

Ils ont l'exécution des lettres-patentes, ordres & mandemens du roi sur le fait des eaux & forêts.

En procédant à leurs visites ils peuvent faire toutes sortes de réformations & juger de tous les délits, abus & malversations qu'ils trouveront avoir été commis dans leur département sur le fait des eaux & forêts.

Ils peuvent faire le procès aux officiers qui sont en faute, les decréter, emprisonner & subdéléguer pour l'instruction, & les juger définitivement, ou renvoyer le procès en état à la table de marbre.

A l'égard des bucherons, chartiers, pâtres, garde-bêtes & autres ouvriers, ils peuvent les juger en dernier ressort au présidial du lieu du délit, au nombre de sept juges au-moins, mais ils ne peuvent juger les autres personnes qu'à la charge de l'appel.

Ils doivent faire tous les ans une visite générale en toutes les maîtrises & gruries de leur département.

En faisant la visite des ventes à adjuger, ils désignent aux officiers des maîtrises le canton où l'on doit asseoir les ventes de l'année suivante.

Ils font marquer de leur marteau les piés corniers des ventes & arbres de reserve lorsqu'il convient de le faire.

Les ventes & adjudications des bois du roi doivent être faites par eux avant le premier Janvier de chaque année.

Ils doivent faire les récolemens par réformation le plus souvent qu'il est possible, pour voir si les officiers des maîtrises font leur devoir.

Quand ils trouvent des places vagues dans les bois du roi, ils peuvent les faire planter.

Les bois où le roi a droit de grurie, grairie, tiers & danger ; ceux tenus en apanage ou par engagement, ceux des ecclésiastiques, communautés & gens de main-morte, sont sujets à la visite des grands-maîtres.

Ils reglent les partages & triages des seigneurs avec les habitans.

Enfin ils font aussi la visite des rivieres navigables & flotables, ensemble des pécheries & moulins du roi, pour empêcher les abus & malversations.

Les prevôts des maréchaux & autres officiers de justice, sont tenus de prêter main-forte à l'exécution de leurs jugemens & mandemens.

Voyez le recueil des eaux & forêts de Saint-Yon, & les lois forestieres de Pecquet. (A)

MAITRE PARTICULIER DES EAUX ET FORETS est le premier officier d'une jurisdiction royale appellée maîtrise, qui connoît en premiere instance des matieres d'eaux & forêts.

L'établissement de ces officiers est fort ancien ; ils ont succédé à ces officiers qui sous la seconde race de nos rois avoient l'administration des forêts du roi sous le nom de juges ou de forestiers ; ils sont nommés dans les capitulaires judices, & quelquefois judices villarum regiarum, c'est-à-dire des domaines ou métairies du roi ; & ailleurs forestarii seu justitiarii forestarum.

Ces juges n'étoient proprement que de simples administrateurs de ces domaines, dont le principal objet étoit les forêts du roi, forestae, ce qui comprenoit les bois & les eaux. Ils étoient obligés de bien garder les bêtes & les poissons, d'avoir soin de vendre le poisson & de repeupler les viviers.

Dans la suite on établit dans certains districts des especes de lieutenans des juges sous le nom de vicarii, auxquels succéderent d'autres officiers sous le titre de baillivi ; ces baillis connoissoient de certains faits d'eaux & forêts, comme on le voit par des actes de 1283 ; mais à mesure que la jurisdiction particuliere des eaux & forêts s'est formée, la connoissance de ces matieres a été ôtée aux baillis & attribuée aux maîtres des eaux & forêts.

Ces officiers étoient dans l'origine ce que sont aujourd'hui les grands-maîtres des eaux & forêts ; il y en avoit dès l'an 1318, dont la fonction étoit distinguée de celle des maîtres généraux des eaux & forêts ; & dès l'an 1364 on les qualifioit de maîtres particuliers, comme on voit dans des lettres de Charles V. de ladite année.

Il n'y avoit au commencement qu'un seul maître particulier dans chaque bailliage ou sénéchaussée ; mais dans la suite le nombre en fut beaucoup multiplié, au moyen de ce que les maîtrises furent démembrées, & que d'une on en fit jusqu'à quatre ou cinq.

Ces maîtres particuliers n'étoient que par commissions qui étoient données par le grand-maître des eaux & forêts de tout le royaume ; ces places n'étoient remplies que par des gens de condition & d'officiers qui étoient à la suite des rois, comme on le peut voir par la liste qu'en donne Saint-Yon ; mais par édit du mois de Février 1554, tous les officiers des maîtrises furent créés en titre d'office. Présentement ces charges de maîtres particuliers peuvent être remplies par des roturiers ; elles ne laissent pas néanmoins d'être toujours honorables.

Pour posséder ces offices il faut être âgé au-moins de 25 ans, être pourvu par le roi, reçu à la table de marbre du département sur une information de vie, moeurs & capacité, faite sur l'attache du grand-maître par le lieutenant général.

Les maîtres particuliers & leurs lieutenans ont séance en la table de marbre après leur réception ; & peuvent assister quand bon leur semble aux audiences, sans néanmoins qu'ils y ayent voix délibérative.

Les maîtres particuliers peuvent être reçus sans être gradués ; ceux qui ne sont pas gradués siégent l'épée au côté, ceux qui sont gradués siégent en robe.

Quand le maître particulier n'est pas gradué, il peut siéger avec l'uniforme qui s'établit depuis quelque tems dans presque tous les départemens des grands maîtres. Cet uniforme est un habit bleu de roi brodé en argent ; la broderie est différente selon le département. Cet uniforme a été introduit principalement pour les visites que les officiers des maîtrises sont obligés de faire dans les bois & forêts de leur district ; ils doivent tous porter cet habit quand ils sont à cheval pour leurs visites & descentes ; & tous ceux qui ne sont pas gradués doivent siéger avec cet uniforme.

Le maître particulier a sous lui un lieutenant de robe longue, un garde marteau ; il a aussi un procureur du roi, un greffier des huissiers.

Il doit avoir une clé du coffre dans lequel on enferme le marteau de la maîtrise.

Le maître particulier ou son lieutenant connoît en premiere instance, à la charge de l'appel, de toutes les matieres d'eaux & forêts.

Lorsqu'il n'est pas gradué, son lieutenant fait l'instruction & le rapport : le maître cependant a toujours voix délibérative & la prononciation ; mais quand il est gradué, le lieutenant n'a que le rapport & son suffrage : l'instruction, le jugement & la prononciation suivant la pluralité des voix, demeurent au maître, tant en l'audience qu'en la chambre du conseil.

Les maîtres particuliers doivent donner audience au moins une fois la semaine au lieu accoûtumé.

Ils doivent coter & parapher les registres du procureur du roi, du garde-marteau & des gruyers, greffiers, sergens & gardes des forêts & bois du roi, & des bois tenus en grurie, grairie, tiers & danger, possedés en apanage, engagement & par usufruit.

Tous les 6 mois ils doivent faire une visite générale dans ces mêmes bois, & des rivieres navigables & flottables de leur maîtrise, assistés du garde-marteau & des sergens, sans en exclure le lieutenant & le procureur du roi s'ils veulent y assister. S'ils manquent à faire cette visite, ils encourent une amende de 500 livres, & la suspension de leurs charges, même plus grande peine en cas de récidive.

Le procès-verbal de visite doit être signé du maître particulier, & autres officiers présens. Il doit contenir les ventes ordinaires, extraordinaires, soit de futaye, ou de taillis faites dans l'année, l'état, âge & qualité du bois de chaque garde & triage, le nombre & l'essence des arbres chablis, l'état des fossés, chemins royaux, bornes & séparations pour y mettre ordre le plus promtement qu'il sera possible.

Ces visites générales ne les dispensent pas d'en faire souvent des particulieres, dont ils doivent aussi dresser des procès-verbaux.

Ils doivent représenter tous ces procès-verbaux aux grands-maîtres, pour les instruire de la conduite des riverains, gardes & sergens des forêts, marchands ventiers, leurs commis, bucherons, ouvriers, & voituriers, & généralement de toutes choses concernant la police & conservation des eaux & forêts du roi.

Les amendes des délits contenus dans leurs procès-verbaux de visite, doivent être jugées par eux dans la quinzaine, à peine d'en répondre en leur propre & privé nom.

Il leur est aussi ordonné d'arrêter & signer en présence du procureur du roi, quinzaine après, chaque quartier échu, le rôle des amendes, restitutions & confiscations qui ont été jugées en la maîtrise, & de les faire délivrer au sergent collecteur, à peine d'en demeurer responsables.

Ils doivent pareillement faire le recolement des ventes usées dans les bois du roi, six semaines après le tems de la coupe & vuidange expiré.

Ce sont eux aussi qui font les adjudications des bois taillis qui sont en grurie, grairie, tiers & danger, par indivis, apanage, engagement & usufruit, chablis, arbres de délit, menus marchés, panages & glandées.

Ils sont obligés tous les ans avant le premier Décembre, de dresser un état des surmesures & outrepasses qu'ils ont trouvées lors du récolement des ventes des bois du roi, & des taillis en grurie, & autres bois dont on a parlé ci-devant, & des arbres, panage & glandée qu'ils ont adjugé dans le cours de l'année. Cet état doit contenir les sommes à recouvrer, & pour cet effet être remis au receveur des bois, s'il y en a un, ou au receveur du domaine ; ils doivent remettre un double de cet état au grand maître, le tout à peine d'interdiction & d'amende arbitraire.

Enfin ils peuvent visiter étant assistés comme on l'a déja dit, toutes les fois qu'ils le jugent nécessaire, ou qu'il leur est ordonné par le grand maître, les bois & forêts situés dans leur maîtrise, appartenans aux prélats & autres ecclésiastiques, commandeurs, communautés régulieres & séculieres, aux maladreries, hôpitaux & gens de main-morte, & en dresser leurs procès-verbaux en la même forme, & sous les mêmes peines que l'on a expliqué par rapport aux bois du roi. Sur les maîtres particuliers, voyez Saint-Yon, Miraulmont, l'ordonnance des eaux & forêts, tit. 2 & 3 ; la conférence des eaux & forêts. (A)

MAITRE DES REQUETES, ou MAITRE DES REQUETES DE L'HOTEL DU ROI, (Jurisprud.) libellorum supplicium magister, & anciennement requestarum magister, est un magistrat ainsi appellé parce qu'il rapporte au conseil du roi les requêtes qui y sont présentées.

Les magistrats prennent le titre de maîtres des requêtes ordinaires, parce qu'on en a créé en certains tems quelques-uns extraordinaires qui n'avoient point de gages : quelquefois ceux-ci y remplaçoient un ordinaire à sa mort ; quelquefois ils étoient sans fonctions.

Il est difficile de fixer l'époque de l'établissement des maîtres des requêtes ; leur origine se perd dans l'antiquité de la monarchie. Quelques auteurs les font remonter jusqu'au regne de Charlemagne, & l'on cite des capitulaires de ce prince, où se trouvent les termes de missi dominici ; dénomination qui ne peut s'appliquer qu'aux magistrats connus depuis sous le nom de maîtres des requêtes. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils existoient long-tems avant que les parlemens fussent devenus sédentaires, & qu'ils étoient chargés des rois, des fonctions les plus augustes & les plus importantes.

Ces magistrats portoient autrefois le nom de poursuivans ou de missi dominici, noms qui leur avoient été donnés par rapport à l'une de leurs principales fonctions.

En effet plusieurs d'entr'eux étoient chargés de parcourir les provinces pour y écouter les plaintes des peuples, veiller à la conservation des domaines, à la perception & répartition des impôts ; avoir inspection sur les juges ordinaires, recevoir les requêtes qui leur étoient présentées ; les expédier sur le champ, quand elles ne portoient que sur des objets de peu de conséquence, & les renvoyer au roi lorsque l'importance de la matiere l'exigeoit.

D'autres maîtres des requêtes, dans le même tems suivoient toujours la cour ; partie d'entr'eux servoit en parlement, tandis que les parlemens étoient assemblés ; & dans l'intervalle d'un parlement à l'autre, expédioient les affaires qui requéroient célérité : partie répondoit les requêtes à la porte du palais, & c'est pour cela qu'on les a souvent appellés juges de la porte, ou des plaids de la porte. En effet, dans ces tems reculés, les rois étoient dans l'usage d'envoyer quelques personnes de leur conseil, recevoir & expédier les requêtes à la porte de leur palais ; souvent même ils s'y rendoient avec eux pour rendre justice à leurs sujets. On voit dans Joinville que cette coutume étoit en vigueur du tems de S. Louis, & que ce prince ne dédaignoit pas d'exercer lui-même cette auguste fonction de la royauté : Souventes fois, dit cet auteur, le roi nous envoyoit les sieurs de Nesle, de Soissons & moi, ouir les plaids de la porte, & puis il nous envoyoit querir, & nous demandoit comme tout se portoit ; & s'il y avoit aucuns qu'on ne pût dépêcher sans lui, plusieurs fois, suivant notre rapport, il envoyoit querir les plaidoians, & les contentoit les mettant en raison & en droiture. On voit dans ce passage que Joinville lui-même étoit juge de la porte, ou du moins qu'il en faisoit les fonctions, fonctions qui étant souvent honorées de la présence du prince, n'étoient point au-dessous de la dignité des noms les plus respectables.

Enfin, sous Philippe de Valois, le nom de maîtres des requêtes leur est seul demeuré, tant parce qu'ils connoissoient spécialement des causes des domestiques & commensaux de la maison du roi, que parce que c'étoit dans le palais même qu'ils exerçoient leur jurisdiction. Le premier monument où on les trouve ainsi qualifiés, est une ordonnance de 1345.

Le nombre des maîtres des requêtes a fort varié. Il paroît par une ordonnance de 1285, qu'ils n'étoient pour lors que trois.

Philippe le Bel, par une ordonnance de 1289, porta leur nombre jusqu'à six, dont deux seulement devoient suivre la cour, & les quatre autres servir en parlement. Au commencement du regne de François I. ils n'étoient que huit, & ce prince eut bien de la peine à en faire recevoir un neuvieme en 1522 ; mais dès l'année suivante il créa trois charges nouvelles. Ce n'a plus été depuis qu'une suite continuelle de créations & de suppressions, dont il seroit inutile de suivre ici le détail. Il suffit de savoir que, malgré les représentations du corps, & les remontrances des parlemens qui se sont toujours opposés aux nouvelles créations, les charges de maître des requêtes s'étoient multipliées jusqu'à quatre-vingt-huit, & que par la derniere suppression de 1751, elles ont été réduites à quatre-vingt.

Il paroît que l'état des maîtres des requêtes étoit de la plus grande distinction, & qu'étant attachés à la cour, on les regardoit autant comme des courtisans, que comme des magistrats ; il y a même lieu de penser qu'ils n'ont pas toujours été de robe longue.

Indépendamment des grands noms que l'on trouve dans le passage de Joinville, ci-dessus rapporté, ainsi que dans l'ordonnance de 1289, & plusieurs autres monumens, les registres du parlement en fournissent des preuves plus récentes. On y voit qu'en 1406, un maître des requêtes fut baillif de Rouen ; deux autres furent prévôts de Paris en 1321 & en 1512 : or il est certain que la charge de prévôt de Paris, & celles de baillifs & sénéchaux, ne se donnoient pour lors qu'à la plus haute noblesse, & qu'il falloit avoir servi pour les remplir. D'ailleurs le titre de sieur ou de messire, qui leur est donné dans les anciennes ordonnances, & notamment dans celle de 1289, ne s'accordoit qu'aux personnes les plus qualifiées. C'est par un reste de cette ancienne splendeur que les maîtres des requêtes ont conservé le privilege de se présenter devant le roi & la famille royale dans les cérémonies, non pas par députés, ni en corps de compagnie, comme les cours souveraines, mais séparément comme les autres courtisans.

Les prérogatives des maîtres des requêtes étoient proportionnées à la considération attachée à leur état. Du tems de François I. & de Henri II. ils avoient leur entrée au lever du roi, en même tems que le grand-aumônier. Ils ont toujours été regardés comme commensaux de la maison du roi, & c'est en cette qualité, qu'aux obseques des rois, ils ont une place marquée sur le même banc que les évêques ; ils en ont encore un aux représentations des pieces de théâtre.

Nous avons déjà remarqué que dès les tems les plus reculés, ils avoient seuls le privilege de recevoir les placets présentés au roi, & de lui en rendre compte. M. le duc d'Orléans les en avoit remis en possession au commencement de sa régence, mais comme il falloit les remettre aux secrétaires d'état, l'usage s'est rétabli de les donner au capitaine des gardes, qui les met sur un banc dans l'anti-chambre du roi, sur lequel les secrétaires du roi les prennent ; de sorte que les maîtres des requêtes ne jouissent actuellement que du droit de suivre le roi à sa messe & d'y assister & le reconduire jusqu'à son cabinet, comme ils le faisoient lorsqu'il leur remettoit les placets. Il y en a toujours deux nommés par semaine pour cette fonction, qu'ils ne remplissent plus que les dimanches & fêtes. Ils sont en robe lorsque le roi entend la messe en cérémonie à son prie-dieu, & leur place est auprès du garde de la manche, du côté du fauteuil du roi, & sur le bord de son tapis. Lorsqu'il entend la messe en sa tribune, ils sont en manteau court, & se placent auprès du fauteuil : ils ont la même fonction lorsque le roi va à des Te Deum, ou à d'autres cérémonies dans les églises.

L'établissement des intendans a succédé à l'usage d'envoyer les maîtres des requêtes dans les provinces. L'objet de leur mission y est toujours à-peu-près le même, à cette différence qu'ils sont aujourd'hui attachés d'une maniere fixe à une province particuliere ; au lieu qu'autrefois leur commission embrassoit tout le royaume, & n'étoit que passagere.

Les fonctions des maîtres des requêtes se rapportent à trois objets principaux ; le service du conseil, celui des requêtes de l'hôtel, & les commissions extraordinaires du conseil.

Ils forment avec les conseillers d'état, le conseil privé de S. M. que tient M. le chancelier. Ils y sont chargés de l'instruction & du rapport de toutes les affaires qui y sont portées ; ils y assistent & y rapportent debout, à l'exception du doyen seul qui est assis & qui rapporte couvert.

Ils sont au contraire tous assis à la direction des finances ; la raison de cette différence vient de ce que le roi est reputé présent au conseil, & non à la direction. Ils entrent aussi au conseil des dépêches & à celui des finances, lorsqu'ils se trouvent chargés d'affaires de nature à être rapportées devant le roi, & ils y rapportent debout à côté du roi.

Le service des maîtres des requêtes au conseil, étoit divisé par trimestres, mais depuis le réglement de 1671, ils y servent également toute l'année ; mais à l'exception des requêtes en cassation & des redistributions, ils n'ont part à la distribution des instances que pendant leur quartier. Cette distinction de quartiers s'est conservée aux requêtes de l'hôtel. Ce tribunal composé de maîtres des requêtes, connoît en dernier ressort de l'exécution des arrêts du conseil, & jugemens émanés de commissions du conseil, des taxes de dépens du conseil, du faux incident, & autres poursuites criminelles incidentes aux instances pendantes au conseil ou dans les commissions, & à charge d'appel au parlement des affaires que ceux qui ont droit de committimus au grand sceau peuvent y porter. Il y a un avocat & un procureur général dans cette jurisdiction.

Ils servent aussi dans lesdites commissions qu'il plaît au roi d'établir à la suite de son conseil, & ce sont eux qui y instruisent & rapportent les affaires.

L'assistance au sceau fait encore partie des fonctions des maîtres des requêtes. Il y en a toujours deux qui y sont de service pendant leur quartier aux requêtes de l'hôtel ; mais quand S. M. le tient en personne, elle en nomme six au commencement de chaque quartier pour y tenir pendant ce quartier conjointement avec les six conseillers qui forment avec eux un conseil pour le sceau. Ils y assistent en robe, debout aux deux côtés du fauteuil du roi ; & ils sont pareillement de l'assemblée qui se tient alors chez l'ancien des conseillers d'état, pour l'examen des lettres de graces & autres expéditions qui doivent être présentées au sceau.

La garde des sceaux de toutes les chancelleries de France leur appartient de droit. Celui de la chancellerie de Paris est tenu aux requêtes de l'hôtel par le doyen des maîtres des requêtes, le premier mois de chaque quartier, & le reste de l'année par les doyens des quartiers, chacun pendant les deux derniers mois de son trimestre.

Les maîtres des requêtes sont membres du parlement, & ils y sont reçus ; c'est en cette qualité qu'ils ont le droit de ne pouvoir être jugés que par les chambres assemblées, & ils ne peuvent l'être, ni même decrétés par autre parlement que celui de Paris. En 1517 le parlement de Rouen ayant decrété un maître des requêtes, l'arrêt fut cassé & lacéré, & le premier président decrété. Autrefois les maîtres des requêtes siégeoient au parlement sans limitation de nombre ; mais depuis, les charges s'étant fort multipliées, le parlement demanda que le nombre de ceux qui pourroient y avoir entrée à la fois fût fixé. Ces remontrances eurent leur effet vers 1600 ; il fut réglé qu'il ne pourroit y avoir que quatre maîtres des requêtes à la fois au parlement ; & cet usage a toujours été observé depuis.

Ils ont pareillement séance dans les autres parlemens du royaume ; leur place est au-dessus du doyen de la compagnie ; depuis l'établissement des présidiaux, les maîtres des requêtes, les présidens, ont le droit de les précéder.

Les maîtres des requêtes sont pareillement membres du grand-conseil & présidens nés de cette compagnie. Ce droit dont l'exercice avoit été suspendu quelque tems, leur a été rendu en 1738 par la suppression des charges de présidens en titre d'office. Depuis cette année ils en font les fonctions par commission au nombre de huit, quatre par semestre : ces commissions se renouvellent de 4 ans en 4 ans.

Dans les cérémonies publiques, telles que les Te Deum, les maîtres des requêtes n'assistent point en corps de cour, mais quatre d'entr'eux y vont avec le parlement, & deux y sont à côté du prie-dieu du roi, lorsqu'il y vient ; d'autres enfin y accompagnent le chancelier & le garde des sceaux, suivant qu'ils y sont invités par eux, & ordinairement au nombre de huit ; ils y prennent place après les conseillers d'état.

Le doyen des maîtres des requêtes est conseiller d'état ordinaire né, il en a les appointemens, & siege en cette qualité au conseil toute l'année ; les doyens des quartiers jouissent de la même prérogative, mais pendant leur trimestre seulement.

Les maîtres des requêtes, en qualité de membres du parlement, ont le droit d'indult. De tout tems nos rois leur ont accordé les privileges & les immunités les plus étendues. Ils jouissent notamment de l'exemption de tous droits féodaux, lorsqu'ils acquierent des biens dans la mouvance du roi.

Leur habit de cérémonie est une robe de soie, avec le rabat plissé ; à la cour ils portent un petit manteau, ou le grand lorsque le roi reçoit des révérences de la cour, pour les pertes qui lui sont arrivées. Ils ne prennent la robe que pour entrer au conseil, ou pour le service des requêtes de l'hôtel ou du palais. Voyez le célebre Budée qui avoit été maître des requêtes, dans sa lettre à Erasme, où il déclare les prééminences de l'office de maître des requêtes. Voyez aussi Miraulmont, Fontanon, Boucheul, La Rocheflavin, Joly, & le mot INTENDANT. (A)

MAITRES DES REQUETES DE L'HOTEL DES ENFANS DU ROI, sont des officiers établis pour rapporter les requêtes au conseil des enfans de France ; il en est parlé dans une ordonnance de Philippe de Valois du 15 Février 1345, par laquelle il semble qu'ils connoissoient des causes personnelles des gens du roi ; ce qui ne subsiste plus, ils jouissent des privileges des commensaux.

MAITRES DES REQUETES DE L'HOTEL DE LA REINE, sont des officiers établis pour faire le rapport des requêtes & mémoires qui sont présentés au conseil de la reine ; il en est parlé dans une ordonnance de Philippe de Valois du 15 Février 1345, suivant laquelle il paroît qu'ils connoissoient des causes personnelles des gens de l'hôtel du roi. Présentement ces sortes d'offices sont presque sans fonction. Ils sont au nombre de quatre ; ils jouissent de tous les privileges des commensaux. (A)

MAITRE EN CHIRURGIE, c'est le titre qu'on donne à ceux qui ont acquis le droit d'exercer la Chirurgie par leur reception au corps des Chirurgiens, après les épreuves nécessaires qui justifient de leur capacité. C'est aux Chirurgiens seuls & exclusivement qu'il appartient d'apprécier le mérite & le savoir de ceux qui se destinent à l'exercice d'un art si important & si difficile. Les lois ont pris les plus sages précautions, & les mesures les plus justes, afin que les études, les travaux & les actes nécessaires, pour obtenir le grade de maître en Chirurgie, fussent suivis dans le meilleur ordre, relativement à l'utilité publique. Nous allons indiquer en quoi consistent ces différens exercices.

Par la déclaration du roi du 23 Avril 1743, les Chirurgiens de Paris sont tenus, pour parvenir à la maîtrise, de rapporter des lettres de maître-ès-arts en bonne forme, avec le certificat du tems d'études. On y reconnoît qu'il est important que dans la capitale les Chirurgiens, par l'étude des lettres, puissent acquérir une connoissance plus parfaite des regles d'un art si nécessaire au genre humain ; & cette loi regrette que les circonstances des tems ne permettent pas de l'établir de même dans les principales villes du royaume.

Une déclaration si favorable au progrès de la Chirurgie, & qui sera un monument éternel de l'amour du roi pour ses sujets, a trouvé des contradicteurs, & a été la source de disputes longues & vives, dont nous avons parlé au mot CHIRURGIEN. Les vûes du bien public ont enfin prévalu, & les parlemens de Guyenne, de Normandie & de Bretagne, sans égard aux contestations qui se sont élevées à Paris, ont enregistré des statuts pour les principales villes de leur ressort, par lesquels les fraix de réception à la maîtrise en Chirurgie sont moindres en faveur de ceux qui y aspireront, avec le grade de maître-ès-arts. La plûpart des cours souveraines du royaume, en enregistrant les lettres-patentes du 10 Août 1756 : qui donnent aux Chirurgiens de provinces, exerçans purement & simplement la Chirurgie, les privileges de citoyens notables, ont restreint la jouissance des honneurs & des prérogatives attachées à cette qualité aux seuls Chirurgiens gradués, & qui présenteront des lettres de maître-ès-arts en bonne forme.

Un arrêt du conseil d'état du roi du 4 Juillet 1750, qui fixe entr'autres choses l'ordre qui doit être observé dans les cours de Chirurgie à Paris, établis par les bienfaits du roi en vertu des lettres-patentes du mois de Septembre 1724, ordonne que les éleves en Chirurgie seront tenus de prendre des inscriptions aux écoles de saint Côme, & de rapporter des certificats en bonne forme, comme ils ont fait le cours complet de trois années sous les professeurs royaux qui y enseignent pendant l'été ; la premiere année, la Physiologie & l'Hygiene ; la seconde année, la Pathologie générale & particuliere, qui comprend le traité des tumeurs, des plaies, des ulceres, des luxations & des fractures ; & la troisieme, la Therapeutique ou la méthode curative des maladies chirurgicales ; l'on traite spécialement dans ces leçons de la matiere médicale externe, des saignées, des ventouses, des cauteres, des eaux minérales, considérées comme remedes extérieurs, &c. Pendant l'hiver de ces trois années d'études, les éleves doivent fréquenter assiduement l'école pratique : elle est tenue par les professeurs & démonstrateurs royaux d'anatomie & des opérations, qui tirent des hôpitaux ou de la basse-geole les cadavres dont ils ont besoin pour l'instruction publique. Il y a en outre un professeur & démonstrateur pour les accouchemens, fondé par feu M. de la Peyronie, premier chirurgien du roi, pour enseigner chaque année les principes de cette partie de la Chirurgie aux éleves séparément du pareil cours, qui suivant la même fondation, se fait en faveur des sages-femmes & de leurs apprentisses.

Les professeurs des écoles de Chirurgie sont brevetés du roi, & nommés par Sa Majesté sur la présentation de son premier chirurgien. Ils sont permanens, & occupés par état & par honneur à mériter la confiance des éleves, & l'applaudissement de leurs collegues. Cet avantage ne se trouveroit point, si l'emploi de professeur étoit passager comme dans d'autres écoles, où cette charge est donnée par le sort & pour un seul cours ; ce qui fait qu'une des plus importantes fonctions peut tomber par le hasard sur ceux qui sont le moins capables de s'en bien acquiter.

Outre les cours publics, il y a des écoles d'Anatomie & de Chirurgie dans tous les hôpitaux, & des maîtres qui, dévoués par goût à l'instruction des éleves, leur font dissequer des sujets, & enseignent dans leurs maisons particulieres l'anatomie, & font pratiquer les opérations chirurgicales.

Il ne suffit pas que l'éleve en chirurgie soit préparé par l'étude des humanités & de la philosophie qui ont dû l'occuper jusqu'à environ dix-huit ans, âge avant lequel on n'a pas ordinairement l'esprit assez formé pour une étude bien sérieuse ; & que depuis il ait fait le cours complet de trois années dans les écoles de chirurgie, on exige que les jeunes Chirurgiens ayent demeuré en qualité d'éleves durant six ans consécutifs chez un maître de l'art, ou chez plusieurs pendant sept années. Dans d'autres écoles qui ont, comme celle de Chirurgie, la conservation & le rétablissement de la santé pour objet, on parvient à la maîtrise en l'art, où, pour parler le langage reçu, l'on est promu au doctorat après les seuls exercices scholastiques pendant le tems prescrit par les statuts. Mais en Chirurgie, on demande des éleves une application assidue à la pratique sous les yeux d'un ou de plusieurs maîtres pendant un tems assez long.

On a reproché aux jeunes Chirurgiens, dans des disputes de corps, cette obligation de domicile, qu'on traitoit de servitude, ainsi que la dépendance où ils sont de leurs chefs dans les hôpitaux, employés aux fonctions ministérielles de leur art pour le service des malades. Mais le bien public est l'objet de cette obligation, & les éleves n'y trouvent pas moins d'utilité pour leur instruction, que pour leur avancement particulier. L'attachement à un maître, est un moyen d'être exercé à tout ce qui concerne l'art, & par degrés depuis ce qu'il y a de moindre, jusqu'aux opérations les plus délicates & les plus importantes. Tout le monde convient que, dans tous les arts, ce n'est qu'en pratiquant qu'on devient habile : l'éleve, en travaillant sous des maîtres, profite de leur habileté & de leur expérience ; il en reçoit journellement des instructions de détail, dont l'application est déterminée ; il ne néglige rien de ce qu'il faut savoir ; il demande des éclaircissemens sur les choses qui passent la partie actuelle de ses lumieres ; enfin il voit habituellement des malades. Quand on a passé ainsi quelques années à leur service sous la direction des maîtres de l'art, & qu'on est parvenu au même grade, on est moins exposé à l'inconvénient, fâcheux à plus d'un égard, de se trouver long-tems après sa réception, ancien maître & jeune praticien, comme on en voit des exemples ailleurs.

Dans un art aussi important & qui ne demande pas moins de pratique que de théorie, ce seroit un grand défaut dans la constitution des choses, qu'un homme pût s'élever à la qualité de maître, sans avoir été l'éleve de personne en particulier. Les leçons publiques peuvent être excellentes, mais elles ne peuvent être ni assez détaillées, ni assez soutenues, ni avoir le mérite des instructions pratiques, personnelles, variables, suivant les différentes circonstances qui les exigent. Avant l'établissement des universités, la Medecine, de même que la Chirurgie, s'apprenoit sous des maîtres particuliers, dont les éleves étoient les enfans adoptifs. Le serment d'Hippocrate nous rappelle, à ce sujet, une disposition bien digne d'être proposée comme modele. " Je regarderai toujours comme mon pere celui qui m'a enseigné cet art ; je lui aiderai à vivre, & lui donnerai toutes les choses dont il aura besoin. Je tiendrai lieu de frere à ses enfans, & s'ils veulent se donner à la medecine, je la leur enseignerai sans leur demander ni argent, ni promesse. Je les instruirai par des préceptes abrégés & par des explications étendues, & autrement avec tout le soin possible. J'instruirai de même mes enfans, & les disciples qu'on aura mis sous ma conduite, qui auront été immatriculés, & qui auront fait le serment ordinaire, & je ne communiquerai cette science à nul autre qu'à ceux-là. "

On pourroit objecter contre l'obligation du domicile, qu'un jeune homme trouve des ressources pour son instruction dans les leçons publiques, dans la fréquentation des hôpitaux, & qu'il se fera par l'étude l'éleve d'Hippocrate, d'Ambroise Paré, de Fabrice de Hildan & d'Aquapendente, comme les Médecins le sont d'Hippocrate, de Galien, de Sydenham & de Boerhaave. Mais ces grands maîtres ne sont plus, & ne peuvent par conséquent nous répondre de la capacité de leurs disciples. Il est de l'intérêt public qu'avant de se présenter sur les bancs, un candidat ait été attaché pendant plusieurs années à quelque praticien qui l'ait formé dans son art, introduit chez les malades, entretenu d'observations bien suivies sur les maladies, dans leurs différens états, dans leurs diverses complications, & dans leurs différentes terminaisons. Le grand fruit de l'assujettissement des éleves sous des maîtres n'est pas seulement relatif à l'instruction, les Chirurgiens y trouvent même un moyen d'avancement & de fortune. Menés dans les maisons, ils sont connus du public pour les éleves des maîtres en qui l'on a confiance ; ils sont à portée de la mériter à un certain degré par leur application & leur bonne conduite. Ceux qui n'ont pas eu cet avantage, percent plus difficilement : c'est ce qu'on voit dans la Médecine, où ordinairement il faut veiller avant que d'atteindre à une certaine réputation qui procure une grande pratique. Il est rare que des circonstances heureuses favorisent un homme de mérite. C'est la mort ou la retraite des anciens médecins, comme celle des anciens avocats, qui poussent le plus chez les malades & au barreau. De cette maniere, on doit à son âge, plus encore qu'à ses talens, l'avantage d'être fort employé sur la fin de ses jours. Delà peut-être est né ce proverbe si commun, jeune chirurgien, vieux médecin, dont on peut faire de si fausses applications. Si les Chirurgiens sont plus tôt formés, ils le doivent au grand exercice de leur art ; & ceux même qu'on regarderoit comme médiocres, sont capables de rendre au public des services essentiels & très-utiles, par l'opération de la saignée & le traitement d'un grand nombre de maladies, qui n'exigent pas des lumieres supérieures, ni des opérations considérables, quoique l'art d'opérer, considéré du côté manuel, ne soit pas la partie la plus difficile de la Chirurgie, comme nous l'avons prouvé aux mots Chirurgie & Opération. Voyez CHIRURGIE & OPERATION.

L'éleve qui a toutes les qualités requises ne peut se mettre sur les bancs pour parvenir à la maîtrise que pendant le mois de Mars, & il subit le premier Lundi du mois d'Avril, dans une assemblée générale, un examen sommaire sur les principes de la Chirurgie : les quatre prevôts sont les seuls interrogateurs ; & si le candidat est jugé suffisant & capable, il est immatriculé sur les registres. L'acte de tentative ne peut être différé plus de trois mois après l'immatricule. Dans cet exercice, l'aspirant est interrogé au moins par treize maîtres, à commencer par le dernier reçu ; les douze autres examinateurs sont tirés au sort par le lieutenant du premier chirurgien du roi, immédiatement avant l'examen & en présence de l'assemblée. En tentative, on interroge ordinairement sur les principes de la Chirurgie, & principalement sur des points physiologiques. Le troisieme acte, nommé premier examen, a pour objet la Pathologie, tant générale que particuliere. Le candidat est interrogé par neuf maîtres, au choix du premier chirurgien du roi ou de son lieutenant : si le candidat est approuvé après cet acte, il entre en semaine. Il y en a quatre dans le cours de la licence : dans la premiere, nommée d'ostéologie, le candidat doit soutenir deux actes en deux jours séparés, dont l'un est sur la démonstration du squelete, & l'autre sur toutes les opérations nécessaires pour guérir les maladies des os. Après la semaine d'ostéologie vient celle d'anatomie, pour laquelle on ne peut se présenter que depuis le premier jour de Novembre, jusqu'au dernier jour de Mars, ou au plus jusqu'à la fin d'Avril, si la saison le permet.

La semaine d'anatomie se fait sur un cadavre humain : elle est composée de treize actes. L'aspirant devant travailler & répondre pendant six jours & demi consécutifs, soir & matin ; savoir, le matin pour les opérations de la Chirurgie ; & le soir, sur toutes les parties de l'Anatomie.

La troisieme semaine est celle des saignées. L'aspirant y soutient deux actes à deux différens jours, l'un sur la théorie, & l'autre sur la pratique des saignées.

La quatrieme & derniere semaine est appellée des médicamens, pendant laquelle le candidat est obligé de soutenir encore deux actes à deux différens jours : le premier, sur les médicamens simples : le second, sur les médicamens composés. Les quatre prevôts sont les seuls interrogateurs dans les actes des quatre semaines, & c'est le lieutenant du premier chirurgien du roi qui recueille les voix de l'assemblée sur l'admission ou le refus de l'aspirant.

Après les quatre semaines, il y a un dernier examen, nommé de rigueur, qui a pour objet les méthodes curatives des différentes maladies chirurgicales, & l'explication raisonnée de faits de pratique. Dans cet acte, le candidat doit avoir au-moins douze interrogateurs, tirés au sort par le lieutenant du premier chirurgien du roi, en présence de l'assemblée.

Les candidats doivent ensuite soutenir une thèse ou acte public en latin. La faculté de Médecine y est invitée par le répondant ; elle y députe avec son doyen deux autres docteurs, qui occupent trois fauteuils au côté droit du bureau du lieutenant du premier chirurgien du roi & des prevôts. Cet acte doit durer au moins quatre heures : pendant la premiere, les médecins députés proposent les difficultés qu'ils jugent à-propos sur les matieres de l'acte : les maîtres en Chirurgie argumentent pendant les trois autres heures ; après quoi, si l'aspirant a été trouvé capable par la voie du scrutin au suffrage des seuls maîtres de l'art, on procede à sa reception dans une salle séparée. Le lieutenant propose au candidat une question, sur laquelle il demande son rapport par écrit ; il faut y satisfaire sur le champ, & faire lecture publique de ce rapport ; ensuite de quoi, le candidat prête le serment accoûtumé, & signe sur les registres sa reception à la maîtrise en l'art & science de la Chirurgie.

Ceux qui ont rendu pendant six années des services gratuits dans les hôpitaux de Paris, avec la qualité de gagnant-maîtrise, après un examen suffisant, sont dispensés des actes de la licence, & sont reçus au nombre des maîtres en l'art & science de la Chirurgie en soutenant l'acte public. Il y a six places de gagnant-maîtrise ; deux à l'Hôtel-Dieu, dont une par le privilege de l'hôpital des Incurables ; une à l'hôpital de la Charité ; deux à l'hôpital général, l'une pour la maison de la Salpétriere, l'autre pour la maison de Bicètre ; enfin une place de gagnant-maîtrise en Chirurgie à l'hôtel royal des Invalides : ensorte que, par la voie des hôpitaux, il y a chaque année l'une dans l'autre un maître en Chirurgie.

Ceux qui ont acheté des charges dans la maison du roi ou des princes, auxquelles le droit d'aggrégation est attaché, sont aussi admis, sans autre examen que le dernier, à la maîtrise en Chirurgie, de laquelle ils sont déchus, s'ils viennent à vendre leurs charges avant que d'avoir acquis la vétérance par vingt-cinq années de possession.

Les Chirurgiens qui ont pratiqué avec réputation dans une ville du royaume où il y a archevêché & parlement, après vingt années de reception dans leur communauté, peuvent se faire aggréger au college des Chirurgiens de Paris, où ils ne prennent rang que du jour de leur aggrégation.

Les examens que doivent subir les candidats en Chirurgie, paroissent bien plus utiles pour eux & bien plus propres à prouver leur capacité, que le vain appareil des thèses qu'on feroit soutenir successivement ; parce que les thèses sont toujours sur une matiere au choix du candidat ou du président ; qu'on n'expose sur le programme la question que sous le point de vûe qu'on juge à-propos ; que le sujet est prémédité, & suppose une étude bornée & circonscrite, qui ne demande qu'une application déterminée à un objet particulier & exclusif de tout ce qui n'y a pas un rapport immédiat. Il n'y a personne qu'on ne puisse mettre en état de soutenir assez passablement une thèse, pour peu qu'il ait les premieres notions de la science. Il y a long-tems qu'on a dit que la distinction avec laquelle un répondant soutenoit un acte public, prouvoit moins son habileté que l'artifice du maître. M. Baillet a dit à ce sujet, qu'on pouvoit paroître avec applaudissement sur le théâtre des écoles par le secours de machines qu'on monte pour une seule représentation, & dont on ne conserve souvent plus rien après qu'elles ont fait leur effet. On peut lire avec satisfaction & avec fruit une dissertation contre l'usage de soutenir des thèses en Médecine, par M. le François, docteur en Médecine de la faculté de Paris, publiée en 1720, & qui se trouve chez Cavelier, libraire, rue S. Jaques, au lys-d'or. Il y a du même auteur des réflexions critiques sur la Médecine, en deux volumes in-12. qui sont un ouvrage très-estimable & trop peu connu.

La réception n'est pas le terme des épreuves auxquelles les Chirurgiens sont assujettis, pour mériter la confiance du public. L'arrêt déja cité du conseil d'état du Roi du 4 Juillet 1750, portant réglement entre la faculté de Médecine de Paris & les maîtres en l'art & science de la Chirurgie, a ordonné, sur les représentations de M. de la Martiniere, premier chirurgien de sa Majesté, pour la plus grande perfection de la Chirurgie, que les maîtres nouveaux reçus seront tenus d'assister assidument, pendant deux ans au moins, aux grandes opérations qui se feront dans les hôpitaux, en tel nombre qu'il sera jugé convenable par les chirurgiens majors desdits hôpitaux, ensorte qu'ils puissent y être tous admis successivement. Par un autre article de ce réglement, lesdits nouveaux maîtres sont tenus d'appeller pendant le même tems deux de leurs confreres, ayant au moins douze années de réception, aux opérations difficiles qu'ils entreprendront, sa Majesté leur défendant d'en faire aucune durant ledit tems qu'en présence & par le conseil desdits maîtres à ce appellés. Cette disposition de la loi est une preuve de la bonté vigilante du prince pour ses sujets, & fait l'éloge du chef de la Chirurgie qui l'a sollicité.

Les chirurgiens des grandes villes de province, telles que Bordeaux, Lyon, Montpellier, Nantes, Orléans, Rouen, ont des statuts particuliers qui prescrivent des actes probatoires aussi multipliés qu'à Paris ; &, suivant les statuts généraux pour toutes les villes qui n'ont point de réglemens particuliers, les épreuves pour la réception sont assez rigoureuses, pour mériter la confiance du public, si les interrogateurs s'acquitent de leur devoir avec la capacité & le zele convenables.

Les aspirans doivent avoir fait un apprentissage de deux ans au moins, puis avoir travaillé trois ans sous des maîtres particuliers, ou deux ans dans les hôpitaux des villes frontieres, ou au moins une année dans les hôpitaux de Paris, à l'Hôtel-Dieu, à la Charité ou aux Invalides.

L'immatricule se fait après un examen sommaire ou tentative, dans lequel acte l'aspirant est interrogé par le lieutenant du premier chirurgien du Roi & par les deux prevôts, ou par le prevôt, s'il n'y en a qu'un, & par le doyen de la communauté.

Deux mois après au plus tard, il faut soutenir le premier examen, où le lieutenant, les deux prevôts, le doyen & quatre maîtres tirés au sort, interrogent l'aspirant, chacun pendant une demi-heure au moins, sur les principes de la Chirurgie, & le général des tumeurs, des plaies & des ulceres. S'il est jugé incapable, faute de suffisante application, il est renvoyé à trois mois pour le même examen ; sinon il est admis à faire sa semaine d'Ostéologie deux mois après.

La semaine d'Ostéologie a deux jours d'exercice. Le premier jour, l'aspirant est interrogé par le lieutenant, les prevôts & deux maîtres tirés au sort, sur les os du corps humain ; &, après deux jours d'intervalle, le second acte de cette semaine est sur les fractures & luxations, & sur les bandages & appareils.

On n'entre en semaine d'Anatomie que depuis le premier de Novembre jusqu'au dernier jour d'Avril. Cette semaine a deux actes. Le premier jour, on examine sur l'Anatomie, & l'aspirant fait les opérations sur un sujet humain ; à son défaut, sur les parties des animaux convenables. Le second jour, l'examen a pour objet les opérations chirurgicales, telles que la cure des tumeurs, des plaies, l'amputation, la taille, le trépan, le cancer, l'empyeme, les hernies, les ponctions, les fistules, l'ouverture des abscès, &c.

La troisieme semaine, l'aspirant soutient deux actes : le premier, sur la théorie & la pratique de la saignée, sur les accidens de cette operation, & les moyens d'y remédier. Le second, sur les médicamens simples & composés, sur leurs vertus & effets.

Dans le dernier examen, l'aspirant est interrogé sur des faits de pratique par le lieutenant, les prevôts, & six maîtres tirés au sort. S'il est jugé capable, on procede à sa réception, & il prete serment dans une autre séance entre les mains du lieutenant du premier chirurgien du Roi, en présence du médecin royal, qui a dû être invité à l'acte appellé tentative, & au premier & dernier examen seulement. Sa présence à ces actes de théorie est purement honorifique, c'est-à-dire, qu'il ne peut interroger le récipiendaire, & qu'il n'a point de droit de suffrage pour l'admettre ou le refuser.

Pour les bourgs & villages, il n'y a qu'un seul examen de trois heures sur les principes de la Chirurgie, sur les saignées, les tumeurs, les plaies & les médicamens, devant le lieutenant du premier chirurgien du Roi, les prevôts, ou le prevôt & le doyen de la communauté. (Y)

MAITRE CANONNIER, (Hist. mod.) est en Angleterre un officier commis pour enseigner l'art de tirer le canon à tous ceux qui veulent l'apprendre, en leur faisant prêter un serment qui, indépendamment de la fidélité qu'ils doivent au roi, leur fait promettre de ne servir aucun prince ou état étranger sans permission, & de ne point enseigner cet art à d'autres que ceux qui auront prêté le même serment. Le maître canonnier donne aussi des certificats de capacité à ceux que l'on présente pour être canonniers du roi.

M. Moor observe qu'un canonnier doit connoître ses pieces d'artillerie, leurs noms qui dépendent de la hauteur du calibre, & les noms des différentes parties d'un canon ; comme aussi la maniere de les calibrer, &c. Voyez ARTILLERIE. Chambers.

Il n'y a point en France de maître canonnier ; les soldats de royal-Artillerie sont instruits dans les écoles de tout ce qui concerne le service du canonnier. Voyez ÉCOLES D'ARTILLERIE.

MAITRE, (Marine) Ce mot dans la marine se donne à plusieurs officiers chargés de différens détails. Sur les vaisseaux du roi, le maître est le premier officier marinier : c'est lui qui est chargé de faire exécuter les commandemens que lui donne le capitaine ou l'officier de quart pour la manoeuvre. Dans un jour de combat, sa place est à côté du capitaine. Cet officier est chargé de beaucoup de détails : il observe le travail des matelots afin d'instruire ceux qui manquent par ignorance, & châtier ceux qui ne font pas leur devoir.

Le maître doit assister à la carene, prendre soin de l'arrimage & assiette du vaisseau, être présent au magasin pour prendre leur premiere garniture & pour recevoir le rechange, dont ils doivent donner un inventaire signé de leur main au capitaine.

Il doit avoir soin du vaisseau & de tout ce qui est dedans, le faire nettoyer, laver, suifer, brayer & goudronner ; avoir l'oeil sur tous les agrès, & faire mettre chaque chose en sa place.

Il est défendu aux officiers des siéges de l'amirauté, de recevoir aucuns maîtres qu'ils ne soient âgés de vingt-cinq ans, & qu'ils n'aient fait deux campagnes de trois mois chacune au moins sur les vaisseaux du roi, outre les cinq années de navigation qu'ils doivent avoir faites précédemment.

L'ordonnance de Louis XIV. pour les armées navales & arsenaux de marine du 15 Avril 1689, regle & détaille toutes fonctions particulieres du maître dans lesquelles il seroit trop long d'entrer.

MAITRE DE VAISSEAU ou CAPITAINE MARCHAND, (Marine) appellé sur la Méditerranée patron. Il appartient au maître d'un vaisseau marchand de choisir les pilotes, contre-maître, matelots & compagnons ; ce qu'il doit néanmoins faire de concert avec les propriétaires lorsqu'il est dans le lieu de leur demeure.

Pour être reçu capitaine, maître ou patron de navire marchand, il faut avoir navigué pendant cinq ans, & avoir été examiné publiquement sur le fait de la navigation, & trouvé capable par deux anciens maîtres, en présence des officiers de l'amirauté & du professeur d'Hydrographie, s'il y en a.

Le maître ou capitaine marchand est responsable de toutes les marchandises chargées dans son bâtiment, dont il est tenu de rendre compte sur le pié des connoissemens. Il est tenu d'être en personne dans son bâtiment lorsqu'il sort de quelque port, havre ou riviere. Il peut, par l'avis du pilote & contre-maître, faire donner la cale, mettre à la boucle, & punir d'autres semblables peines les matelots mutins, ivrognes & désobéissans. Il ne peut abandonner son bâtiment pendant le cours du voyage pour quelque danger que ce soit, sans l'avis des principaux officiers & matelots ; &, en ce cas, il est tenu de sauver avec lui l'argent & ce qu'il peut des marchandises plus précieuses de son chargement. Si le maître fait fausse route, commet quelque larcin, souffre qu'il en soit fait dans son bord, ou donne frauduleusement lieu à l'altération ou confiscation des marchandises ou du vaisseau, il doit être puni corporellement. Voyez l'ordonnance de 1681, l. II. tit. 1.

MAITRE D'EQUIPAGE ou MAITRE ENTRETENU DANS LE PORT, (Marine) c'est un officier marinier choisi entre les plus expérimentés, & établi dans chaque arsenal, afin d'avoir soin de toutes les choses qui regardent l'équipement, l'armement & le désarmement des vaisseaux, tant pour les agréer, garnir & armer, que pour les mettre à l'eau, les caréner, & pour ce qui sert à les amarrer & tenir en sûreté dans le port. Il fait disposer les cabestans & manoeuvres nécessaires pour mettre les vaisseaux à l'eau, & est chargé du soin de préparer les amarres & de les faire amarrer dans le port. Voyez l'ordonnance de 1689 citée ci-dessus.

MAITRE DE QUAI, (Marine) officier qui fait les fonctions du capitaine de port dans un havre. Il est chargé de veiller à tout ce qui concerne la police des quais, ports & havres ; d'empêcher que de nuit on ne fasse du feu dans les navires, barques & bateaux ; d'indiquer les lieux propres pour chauffer les bâtimens, gaudronner les cordages, travailler aux radoubs & calfats, & pour lester & délester les vaisseaux ; de faire passer & entretenir les fanaux, les balises, tonnes & boules, aux endroits nécessaires ; de visiter une fois le mois, & toutes les fois qu'il y a eu tempête, les passages ordinaires des vaisseaux, pour reconnoître si les fonds n'ont point changé ; enfin de couper, en cas de nécessité, les amarres que les maîtres de navire refuseroient de larguer.

MAITRE DE PORTS, (Marine) c'est un inspecteur qui a soin des ports, des estacades, & qui y fait ranger les vaisseaux, afin qu'ils ne se puissent causer aucuns dommages les uns aux autres.

L'ordonnance de la marine de 1689 le charge de veiller au travail des gardiens & matelots, distribués par escouade pour le service du port.

On appelle aussi maître de ports un commis chargé de lever les impositions & traites foraines dans les ports de mer.

MAITRE DE HACHE, (Marine) c'est le maître charpentier du vaisseau.

MAITRE CANONNIER, (Marine) c'est un des principaux officiers mariniers qui commande sur toute l'artillerie, & qui a soin des armes.

Le second maître canonnier a les mêmes fonctions en son absence.

MAITRE DE CHALOUPE, (Marine) c'est un officier marinier qui est chargé de conduire la chaloupe, & qui a en sa garde tous ses agrès. Il la fait embarquer, débarquer & appareiller, & il empêche que les matelots ne s'en écartent lorsqu'ils vont à terre.

MAITRE MATEUR, (Marine) Il assiste à la visite & recette des mâts, a soin de leur conservation, qu'ils soient toûjours assujettis sous l'eau dans les fosses, & qu'ils ne demeurent pas exposés à la pluie & au soleil. Il fait servir les arbres du Nord aux beauprés & mâts de hune, & autres mâtures d'une seule piece. Il fait faire les hunes, barres & chouquets, des grandeurs & proportions qu'ils doivent être, &c.

MAITRE VALET, (Marine) c'est un homme de l'équipage qui a soin de distribuer les provisions de bouche, & qui met les vivres entre les mains du cuisinier selon l'ordre qu'il en reçoit du capitaine. Son poste est à l'écoutille, entre le grand mât & l'artimon. Il a un aide ou assistant qu'on appelle maître valet d'eau, qui fait une partie de ses fonctions lorsqu'il ne peut tout faire, & qui est chargé de la distribution de l'eau douce.

MAITRE EN FAIT D'ARMES, (Escrime) celui qui enseigne l'art de l'Escrime, & qui, pour cet effet, tient sale ouverte où s'assemblent ses écoliers.

Les maîtres en fait d'armes composent une des cinq ou six communautés de Paris qui n'ont aucun rapport au commerce : elle a ses statuts comme les autres.

MAITRES ECRIVAINS, (Art méch.) la communauté des maîtres experts jurés écrivains, expéditionnaires & arithméticiens, teneurs de livres de comptes, établis pour la vérification des écritures, signatures, comptes & calculs contestés en justice, doit son établissement à Charles IX. roi de France en 1570. Avant cette érection, la profession d'enseigner l'art d'écrire étoit libre, comme elle est encore en Italie & en Angleterre. Il y avoit pourtant quelques maîtres autorisés par l'université, mais ils n'empêchoient point la liberté des autres. Ce droit de l'université subsiste encore ; il vient de ce qu'elle avoit anciennement enseigné cet art, qui faisoit alors une partie de la Grammaire. Pour instruire clairement sur l'origine d'un corps dont les talens sont nécessaires au public, il faut remonter un peu haut & parler des faussaires.

Dans tous les tems, il s'est trouvé des hommes qui se sont attachés à contrefaire les écritures & à fabriquer de faux titres. Suivant l'histoire des contestations sur la diplomatique, pag. 99, il y en avoit dans tous les états, parmi les moines & les clercs, parmi les séculiers, les notaires, les écrivains & les maîtres d'écoles. Les femmes mêmes se sont mêlées de cet exercice honteux. Les siecles qui paroissent en avoir le plus produit, sont les sixieme, neuvieme & onzieme. Dans le seizieme, il s'en trouva un assez hardi pour contrefaire la signature du roi Charles IX. Les dangers auxquels un talent si funeste exposoit l'état, firent réfléchir plus sérieusement qu'on n'avoit fait jusqu'alors sur les moyens d'en arrêter les progrès. On remit en vigueur les ordonnances qui portoient des peines contre les faussaires, & pour qu'on pût les reconnoître, on forma d'habiles vérificateurs : Adam Charles, secrétaire ordinaire du roi Charles IX. & qui lui avoit enseigné l'art d'écrire, fut chargé par ce prince de faire le choix des sujets les plus propres à ce genre de connoissances. Il répondit aux vûes de son prince en homme habile & profond dans son art, & choisit parmi les maîtres qui le professoient ceux qui avoient le plus d'expérience. Ils se trouverent au nombre de huit, qui sur la requête qu'ils présenterent au roi, obtinrent des lettres patentes d'érection au mois de Novembre 1570, lesquelles furent enregistrées au parlement le 31 Janvier 1576.

Ces lettres patentes sont écrites sur parchemin en lettres gothiques modernes, très-bien travaillées ; la premiere ligne qui est en or a conservé toute sa fraîcheur ; elles peuvent passer en fait d'écriture, pour une curiosité du seizieme siecle. Ces lettres établissent les maîtres écrivains privativement à tous autres, pour faire la vérification des écritures & signatures contestées dans tous les tribunaux, & enseigner l'écriture & l'arithmétique à Paris & par tout le royaume.

Telle est l'origine de l'établissement des maîtres écrivains, dont l'idée est dûe à un monarque françois ; il convient à présent de s'étendre plus particulierement sur cette compagnie.

Cet établissement fut à peine formé, qu'Adam Charles qui en étoit le protecteur, qui visoit au grand, & qui par son mérite s'étoit élevé à une place éminente à la cour, sentit que pour donner un relief à cet état naissant, il lui falloit un titre qui le distinguât aux yeux du public, & qui lui attirât son estime & sa confiance. Il supplia le roi d'accorder à chacun des maîtres de la nouvelle compagnie, dont il étoit le premier, la qualité de secrétaire ordinaire de sa chambre, dont sa majesté l'avoit décoré. Comme cette qualité engageoit à des fonctions, Charles IX. ne la donna qu'a deux des maîtres écrivains, qui étoient obligés de se trouver à la suite du roi, l'un après l'autre par quartier.

Les maîtres écrivains vérificateurs, ou du moins les deux qui étoient secrétaires de la chambre de sa majesté, ont été attachés à la cour jusqu'en 1633 ; voici le motif qui fit cesser leurs fonctions à cet égard. Rien de plus évident que l'établissement des maîtres écrivains avoit procuré aux écritures une correction sensible ; il avoit même déja paru sur l'art d'écrire quelques ouvrages gravés avec des préceptes. Cependant malgré ces secours, il régnoit encore en général un mauvais gout, un reste de gothique qu'il étoit dangereux de laisser subsister. Il consistoit en traits superflus, en plusieurs lettres quoique différentes qui se rapprochoient beaucoup pour la figure ; enfin en abréviations multipliées dont la forme toujours arbitraire, exigeoit une étude particuliere de la part de ceux qui en cherchoient la signification. On peut sentir que le concours de tous ces vices, rendoit les écritures cursives aussi difficiles à lire que fatigantes aux yeux. Pour bannir absolument ces défauts, le parlement de Paris qui n'apportoit pas moins d'attention que le roi aux progrès de cet art, ordonna aux maîtres écrivains de s'assembler & de travailler à la correction des écritures, & d'en fixer les principes. Après plusieurs conférences tenues à ce sujet par la société des maîtres écrivains, Louis Barbedor qui étoit alors secrétaire de la chambre du roi & syndic, exécuta un exemplaire de lettres françoises ou rondes, & le Bé un autre sur les lettres italiennes ou bâtardes ; ces deux artistes avoient un mérite supérieur. Le premier, homme renommé dans son art, étoit savant dans la construction des caracteres pour les langues orientales. Le second, qui ne lui cédoit en rien dans l'écriture, avoit eu l'honneur d'enseigner à écrire au roi Louis XIV. Ces deux écrivains présenterent au parlement les pieces qu'ils avoient exécutées : cette cour après en avoir fait l'examen, décida par un arrêt du 26 Février 1633 ; qu'à l'avenir on ne suivroit point d'autres alphabets, caracteres, lettres & forme d'écrire, que ceux qui étoient figurés & expliqués dans les deux exemplaires. Que ces exemplaires seroient gravés, burinés & imprimés au nom de la communauté des maîtres écrivains vérificateurs. Enfin, que ces exemplaires resteroient à perpétuité au greffe de la cour, & que les pieces qui se tireroient des gravures seroient distribuées par tout le royaume, pour servir sans doute de modele aux particuliers, & de regle aux maîtres pour enseigner la jeunesse. Il est aisé de sentir que le but de cet arrêt étoit de simplifier l'écriture & empêcher toute innovation dans la forme des caracteres & dans leurs principes.

Les deux secrétaires de la chambre du roi, dont les fonctions consistoient à écrire & à lire les ouvrages d'écritures adressés aux rois, devenant inutiles par le réglement dicté par cet arrêt du parlement, on jugea à-propos de les supprimer. Mais, quoique les maîtres écrivains n'eussent plus l'honneur d'être de la suite du roi, ils ne perdirent pas pour cela le droit d'avoir toujours dans leur compagnie deux secrétaires de sa majesté. Parmi ceux qui ont joui de ce titre, on remarque Gabriel Alexandre en 1658, Nicolas Duval en 1677, Nicolas Lesgret en 1694, & Robert Jacquesson en 1727.

Après avoir parlé d'un titre honorable qui fit autrefois distinguer les maîtres écrivains, je laisserois quelque chose à desirer, si je négligeois d'instruire des priviléges qui leur ont été accordés par les rois successeurs de Charles IX. Cette espece d'instruction est importante ; elle fera connoître que les souverains n'ont pas oublié un corps, qui depuis son institution a perfectionné l'écriture, abregé le développement des principes, simplifié les opérations de l'arithmétique, découvert les trompeuses manoeuvres des faussaires, & cherché continuellement à être utile à leurs concitoyens, dont l'ingratitude va aujourd'hui jusqu'à le méconnoître.

Henri IV. dont la bonté pour ses peuples ne s'effacera jamais, leur a donné des lettres patentes qui sont datées de Folembrai de 22 Décembre 1595, par lesquelles ils sont dispensés de toutes commissions abjectes & de toutes charges viles, à l'exemple de tous les régens & maîtres-ès-arts de l'université de Paris. C'est sur ce sujet que le 13 Octobre 1657, le châtelet a rendu un jugement où cette jurisdiction s'exprime en termes bien honorables pour l'état de maître écrivain. Il y est dit, que l'excellence de l'art d'écrire mérite cette exemption ; & plus bas, que les charges viles & abjectes de police sont incompatibles avec la pureté & la noblesse de leur art, reconnu sans contredit pour le pere & le principe des sciences.

Louis XIII. ne perdit point de vûe les maîtres écrivains. Dans des lettres patentes qu'il donna en leur faveur le 30 Mars 1616, il déclare qu'il n'a point entendu comprendre en l'édit de création de deux maîtres en chacun métier, ladite maîtrise d 'écrivain juré, qu'elle auroit exceptée & reservée, déclarant nulles toutes lettres & provisions qui en pourroient avoir été ou être expédiées.

Louis XIV. par un arrêt de son conseil privé du 10 Novembre 1672, ordonne que la communauté des maîtres écrivains seroit exceptée de la création de deux lettres de maîtrise de tous arts & métiers, créées par son édit du mois de Juin 1660. en faveur de M. le duc de Choiseul. C'est par ce dernier titre que les maîtres écrivains ont fait évanouir depuis peu toutes les espérances d'un particulier qui étoit revétu d'un privilége de monseigneur le duc de Bourgogne, pour enseigner l'art d'écrire & tenir classe ouverte.

Louis XV. aujourd'hui régnant n'a pas été moins favorable aux maîtres écrivains, que ses prédécesseurs, dans une occasion d'où dépendoit toute leur fortune. Les maîtres des petites écoles avoient obtenu un arrêt du conseil du 9 Mai 1719, qui leur donnoit le droit d'enseigner l'écriture, l'orthographe, l'arithmétique & tout ce qui en est émané, comme les comptes à parties doubles & simples & les changes étrangers. Un arrêt de cette conséquence, à qui l'autorité suprème donnoit un poids qu'il n'étoit pas possible de renverser, étoit un coup de foudre pour les maîtres écrivains ; en effet, il les dépouilloit du plus solide de leurs avantages. J'ignore les moyens dont se servirent les maîtres des petites écoles pour surprendre la cour & parvenir à le posséder ; mais il est certain que le roi ayant été fidelement instruit de l'injustice de cet arrêt, l'annulla & le cassa par un autre du 4 Avril 1724.

Je ne m'étendrai pas davantage sur les titres & priviléges des maîtres écrivains ; mais avant d'entrer dans un détail sommaire de leurs statuts, qu'il me soit permis de parler des grands maîtres qui ont illustré cette compagnie.

Les Grecs & les Romains élevoient des statues aux grands hommes, qui s'étoient distingués dans les arts & dans les sciences. Cet usage n'a point lieu parmi nous, mais on consacre leurs noms dans l'histoire ; jusqu'à présent aucun ouvrage n'a parlé de ceux qui se sont fait admirer par la beauté de leur écriture, & par leur talent à former de belles mains pour le service de l'état, comme si les grands maîtres dans ce genre ne pouvoient pas parvenir au même degré de célébrité que ces fameux artistes dont les noms sont immortels. Un auteur dans le journal de Verdun en a dit la raison ; c'est que le fracas est nécessaire pour remuer l'imagination du plus grand nombre des hommes, & qu'un bien réel qui s'opere sans bruit ne touche que les gens sensés.

Je pourrois passer sous silence le tems qui s'est écoulé depuis l'établissement des maîtres écrivains vérificateurs, jusqu'à l'arrêt du parlement de 1633, dont j'ai parlé plus haut. Mais dans cet intervalle il a paru des écrivains respectables que les amateurs seront bien aises de reconnoître. Les laisser dans l'oubli, ce seroit une injustice & même une ingratitude : les voici.

Jean de Beauchêne se fit de la réputation par une methode sur l'art d'écrire qui parut en 1580.

Jean de Beaugrand, reçu professeur en 1594, étoit un habile homme, écrivain du roi & de ses bibliotheques, & secrétaire ordinaire de sa chambre. Il fut choisi pour enseigner à écrire au roi Louis XIII. lorsqu'il étoit dauphin, & pour lequel il a fait un livre gravé par Firens, où l'on trouve des cadeaux, sur-tout aux deux premieres pieces, ingénieusement composés & d'un seul trait.

Guillaume le Gangneur, natif d'Angers, & secrétaire ordinaire de la chambre du roi, fut un artiste célebre dans son tems. Ses oeuvres sur l'écriture parurent en 1599, ils sont gravés savamment par Frisius, qui étoit pour-lors le plus expert graveur en lettres, & contiennent les écritures françoise, italienne & greque. Chaque morceau traite des dimensions qui conviennent à chaque lettre & à chaque écriture, avec démonstrations. M. l'abbé Joly, grand chantre de l'église de Paris, en fait l'éloge dans son Traité des écoles épiscopales pag. 466, il dit que les caracteres grecs de cet écrivain surpassent ceux du nouveau Testament grec imprimé par Robert Etienne l'art 1550. Cet artiste qui avoit une réputation étonnante, & que tous les Poëtes de son siecle ont chanté, mourut vers l'an 1624.

Nicolas Quittrée, reçu professeur en 1598, étoit éleve de Gangneur, & fut comme lui un très-habile homme. Il n'a point fait graver, & j'ai entre mes mains quelques morceaux de ses ouvrages, qui prouvent son génie & son adresse dans l'art.

De Beaulieu, gentilhomme de Montpellier, a été fort connu, & a fait un livre sur l'écriture en 1624, gravé par Matthieu Greuter, allemand.

Desperrois, en 1628, donna au public un ouvrage sur l'art d'écrire, qui fut goûté.

Ces maîtres ont vécu dans les premiers tems de l'établissement de la communauté des maîtres Ecrivains jurés. Je vais parcourir un champ plus vaste, c'est-à-dire depuis la correction arrivée aux caracteres en 1633 jusqu'à ce jour. Je passerai rapidement sur une partie, & m'arrêterai davantage sur les artistes en écriture qui paroissent plus le mériter.

Entre ceux qui se sont distingués dans cet espace, on peut citer le Bé & Barbedor dont j'ai déjà parlé, auxquels il faut ajoûter Robert Vignon, Moreau, Pétré, Philippe Limosin, Raveneau, Nicolas Duval, Etienne de Blégny, de Héman, Leroy, & Baillet ; tous, excepté les trois derniers qui n'ont donné que des ouvrages seulement à la main, ont produit de bons livres gravés en l'art d'écrire. Il en est encore d'autres dont la réputation & le talent semblent l'emporter.

Le premier est Senault, qui étoit un homme habile, non-seulement dans l'écriture, mais encore dans l'art de les graver. Il a donné au public beaucoup d'ouvrages où la fécondité du génie & l'adresse de la main paroissoient avec éclat. C'étoit un travailleur infatigable, & qui dès l'âge de 24 ans étonna par les productions qui sortoient de sa plume & de son burin. M. Colbert à qui il a présenté plusieurs de ses livres l'estimoit beaucoup. Cet artiste habile en deux genres, & qui étoit secrétaire ordinaire de la chambre du roi, fut reçu professeur en 1675.

Le second est Laurent Fontaine ; il mit au jour en 1677 son Art d'écrire expliqué en trois tables, & gravé par Senault. Le génie particulier de ce maître étoit la simplicité ; tout dans son ouvrage respire le naturel, le clair, le précis & l'instructif.

Le troisieme est Jean-Baptiste Allais de Beaulieu, qui en 1680 fit paroître un livre sur l'écriture, gravé par Senault, qui eut un succès étonnant. Il médita sur son art en homme profond & qui veut percer, aussi son ouvrage est un des meilleurs sur cette matiere : tout s'y trouve détaillé sans confusion ni superfluité ; ses démonstrations ont pour base la vérité & la justesse. Ce grand maître ne s'étoit point destiné d'abord pour l'art d'écrire, mais pour le barreau. Il étoit avocat, lorsque son pere, habile maître écrivain de la ville de Rennes, mourut à Paris des chagrins que lui causerent des envieux de son mérite & de son talent. Cette mort changea ses desseins ; il se vit forcé vers l'an 1648, à travailler à un art qui ne lui avoit servi jusqu'alors qu'à écrire des plaidoyers ; mais comme il vouloit se faire connoître par une capacité supérieure, il resta pour ainsi dire enseveli dans le travail pendant douze années, & jusqu'au moment où il se fit recevoir professeur, ce qui fut en 1661. Cet habile écrivain jouissoit d'une si grande réputation & étoit si recherché pour son écriture, que M. le marquis de Louvois lui offrit une place de dix mille livres qu'il refusa, parce que sa classe composée de tout ce qu'il y avoit de mieux à Paris, lui rapportoit le double. L'éloge le plus flatteur que l'on puisse faire de ce célebre écrivain, c'est qu'il étoit avec justice le plus grand maître en écriture du xvij. siecle.

Le quatrieme est Nicolas Lesgret, natif de Rheims. Il se distingua de bonne heure dans l'art d'écrire, & j'ai des pieces de ce maître faites à l'âge de vingtquatre ans, où il y a de très-belles choses. La cour fut le théâtre où il brilla le plus, étant secrétaire ordinaire de la chambre du roi, & toujours à sa suite ; il fut préféré à tout autre pour enseigner aux jeunes seigneurs. Cet expert écrivain reçu professeur en 1659, donna en 1694 un ouvrage au public, gravé par Berey, où le corps d'écriture est bon & correct, & les traits d'une riche composition.

Le siecle où nous vivons a produit, ainsi que le précédent, de très-habiles écrivains. Je ne parlerai seulement que d'Olivier Sauvage, Alexandre, Rossignol, Michel, Bergerat, & de Rouen.

Olivier Sauvage, reçu professeur en 1693, étoit de Rennes, & neveu du célebre Allais. Il se forma sous les yeux de son oncle ; il possedoit le beau de l'art, & avoit un feu dans l'exécution qui le distinguera toujours. Cet artiste qui a eu une grande réputation & une infinité de bons éleves, est mort le 14 Octobre 1737, âgé d'environ 72 ans.

Alexandre avoit une main des plus brillantes. Il avoit possédé de beaux emplois avant d'enseigner l'art d'écrire. Dans l'une & l'autre fonction il a fait des ouvrages qui méritent d'être conservés. Ce qu'on pourroit pourtant lui reprocher, c'est d'avoir mis quelquefois trop de confusion ; mais quel est l'artiste exempt de défauts ? Cet écrivain a fait de bons éleves, & est mort au mois de Juillet 1738.

Louis Rossignol, natif de cette ville, éleve de Sauvage, a été le peintre de l'écriture. Cet artiste étoit né avec un goût décidé pour cet art, aussi l'a-t-il exécuté avec la plus grande perfection sans sortir de la belle simplicité. Il a su, en suivant le principe d'Allais, éviter ses défauts, & donner à tout ce qu'il traçoit une grace frappante. Dès l'âge de 15 ans il commença à acquérir une réputation qui s'est beaucoup accrue par les progrès rapides qu'il a faits dans son art. Sa classe étoit des plus brillantes & des plus nombreuses ; il la conduisoit avec un ordre & une régularité unique. Son habileté lui a mérité l'honneur d'être choisi pour enseigner à écrire à M. le duc d'Orléans, actuellement vivant. Je m'estimerai toujours heureux d'avoir été un de ses disciples, & je conserve avec soin les corrections qu'il m'a faites en 1733, & beaucoup de ses pieces ; elles sont d'une beauté & d'une justesse de principes dont rien n'approche. On peut dire de cet habile maître, reçu professeur en 1719, & qui mourut en 1739, dans la 45e année de son âge, ce que M. Lépicié dit de Raphaël, fameux peintre, (Catalog. raisonn. des tab. du roi, tom. I. pag. 72.) " que son nom seul emporte avec lui l'idée de la perfection ".

Michel étoit un savant maître, & peut-être celui qui a le mieux connu l'effet de la plume ; aussi passoit-il avec raison pour un grand démonstrateur. Reçu professeur en 1698, il mourut il y a quelques années.

Bergerat, reçu professeur en 1739, écrivoit d'une maniere distinguée. Il excelloit dans la composition des traits, qu'il touchoit avec beaucoup de goût & de délicatesse. Il réussissoit aussi dans l'exécution des états, qu'il rangeoit dans un ordre & dans une élégance admirable. Ce maître qui mourut le 14 Août 1755, n'avoit pas un grand feu de main, mais beaucoup d'ordre, de sagesse & de raisonnement.

Pierre Adrien de Rouen, fut un homme aussi patient dans ses ouvrages, que vif dans ses autres actions. Ce maître qui a été habile dans l'art d'écrire, ne l'a pas été autant dans la démonstration & dans l'art d'enseigner. Son goût le portoit à faire des traits artistement travaillés, & à écrire extrêmement fin, dans le genre de ceux dont il est parlé dans ce dictionnaire à l'article Ecrivain, fait par M(D.J.) Tout Paris a vû avec surprise de ses ouvrages, sur-tout les portraits du roi & de la reine ressemblans. A l'aspect de ces deux tableaux on croyoit voir une belle gravure ; mais examinés de plus près, ce qu'on avoit cru l'effet du burin, n'étoit autre chose que de l'écriture d'une finesse surprenante. Cette écriture exprimoit tous les passages de l'Ecriture-sainte, qui avoient rapport à la soumission & au respect que l'on doit aux souverains. J'ai quelques ouvrages de cet artiste, sur-tout une grande piece sur parchemin, représentant un morceau d'architecture en traits, formant un autel avec deux croix, dont l'une est composée du Miserere, & l'autre du Vexilla regis, &c. Ce chef-d'oeuvre (car on peut l'appeller ainsi) est étonnant & fait voir une patience inconcevable. Cet écrivain adroit présenta un livre curieux, qu'il avoit écrit, à madame la chanceliere, qui pour le récompenser le fit recevoir professeur en 1734. Le long espace de tems qu'exigeoient des ouvrages de cette nature, & le peu de gain qu'il en retiroit, le réduisirent dans un état de misere à laquelle M. l'abbé d'Hermam de Clery, amateur de l'écriture, & qui possede beaucoup de ses ouvrages, apporta quelque adoucissement, par un emploi qu'il a conservé jusqu'à sa mort, arrivée en 1757, âgé seulement de 48 ans.

Je me suis un peu étendu sur les plus grands artistes que la communauté des maîtres Ecrivains a produits. J'ai cru ce détail nécessaire pour encourager les jeunes gens, & leur faire comprendre que par le travail & l'application on peut parvenir à tous les arts.

Il s'agit à présent de faire l'analyse des statuts, par laquelle je terminerai cet article.

Les statuts actuels des maîtres Ecrivains sont de 1727. Ils ont été confirmés par lettres-patentes du roi données au mois de Décembre de la même année, & enregistrées en parlement le 3 Septembre 1728. Ce ne sont pas les premiers statuts qu'ils aient eus, ils en avoient auparavant de 1658, & ces derniers avoient succédé à de plus anciens, qui servoient depuis l'érection de la communauté.

Ces statuts contiennent trente articles.

Le premier veut qu'avec de la capacité l'on soit de la religion catholique, apostolique & romaine, & de bonnes vie & moeurs.

Le second, que l'on ait au moins 20 ans pour être reçû, & que l'on subisse trois examens dans trois jours différens, sur tout ce qui concerne l'Ecriture, l'Orthographe, l'Arithmétique universelle, les comptes à parties simples & doubles, & les changes étrangers.

Le troisieme, défend à tout autre qu'à un maître reçu, de tenir classe & d'enseigner en ville, à peine de 500 livres d'amende.

La quatrieme, que chaque maître ait le droit d'écrire pour le public, & de signer tous les ouvrages qu'il fera à cette fin.

Le cinquieme fait défense à toutes personnes de prendre le titre d'écrivain, à moins qu'elles ne soient membres de la communauté.

Il est dit dans le sixieme, que les fils de maître nés dans la maîtrise de leur pere, seront reçus à 18 ans accomplis, sans examen, mais seulement feront une legere expérience par écrit de leur capacité.

Et dans le septieme, qu'ils seront reçus gratis, en payant les deux tiers du droit royal, le coût de la lettre de maîtrise, & autres petits droits.

Le huitieme, après avoir expliqué ce que l'on doit payer pour la maîtrise, ajoute que les aspirans seront reçus par les syndic, greffier, doyen, & vingt-quatre anciens, qui étant partagés en deux bandes, recevront alternativement les aspirans, qui feront ensuite serment pardevant monsieur le lieutenant général de police.

Le neuvieme, porte que les doyen & vingt-quatre anciens, présenteront alternativement les aspirans à la maîtrise, selon leur ordre de réception. A l'égard des fils de maîtres, ils seront présentés par leur pere ou par le doyen.

Le dixieme, que les fils de maîtres nés avant la réception de leur pere, ainsi que ceux qui épouseront des filles de maîtres, subiront les examens ordinaires, & payeront la moitié des droits, les deux tiers du droit royal, le coût de la lettre de maîtrise & autres.

Le onzieme, qu'aucuns maîtres en général ne pourront assister à la vérification, qu'ils n'ayent atteint l'âge de 25 ans accomplis.

Le douzieme, que chaque maître pourra mettre au-devant de sa maison un ou deux tableaux ornés de plumes d'or, traits, cadeaux, & autres ornemens, dans lesquels il s'indiquera par rapport aux fonctions générales ou particulieres attachées à la qualité de maître Ecrivain, desquelles il voudra faire usage. Qu'aucun ne pourra encore faire apposer affiches ès-lieux publics, sans un privilége du roi, ni même envoyer & faire distribuer par les maisons & sur les places publiques, aucuns billets, mémoires imprimés ou écrits à la main, pour indiquer sa demeure & sa profession : le tout à peine de 500 livres d'amende.

Le treizieme, que les veuves de maîtres auront la liberté pendant leur viduité, de tenir classe d'écritures & d'arithmétique pour la faire exercer par quelqu'un capable, qui à la réquisition de la veuve, se fera avouer par les syndic, greffier en charge, le doyen & les vingt-quatre anciens.

Le quatorzieme, que si une veuve de maître vouloit se marier en secondes noces à un particulier qui voulût être de la profession de son défunt mari, elle jouira du privilége attribué aux filles nées dans la maîtrise de leur pere.

Le quinzieme, que si quelqu'un des maîtres étoit obligé d'agir en justice contre un ou plusieurs de ses confreres pour quelque cas qui concernât la maîtrise, il ne pourra se pourvoir que par devant M. le lieutenant général de police, comme juge naturel de sa communauté.

Le seizieme, que l'on fera célebrer le service divin en l'honneur de Dieu & de saint Jean l'Evangéliste deux fois l'année, le six Mai & 27 Décembre, & que le lendemain du six Mai, il y aura un service pour les maîtres défunts.

Le dix-septieme, que tous les deux ans il sera élu un syndic & un greffier, pour gérer les affaires de la communauté, lesquels seront nommés à la pluralité des voix de toute la communauté généralement convoquée en l'hôtel, & par-devant M. le lieutenant général de police, en présence de M. le procureur du roi du châtelet.

Le dix-huitieme, que le syndic aura la conduite & le maniement des affaires conjointement avec le greffier, lequel syndic ne pourra cependant rien entreprendre sans en avoir conféré avec les vingtquatre anciens, qui doivent être naturellement regardés comme ses adjoints ; & quand le cas le requerra, avec tous les maîtres généralement convoqués.

Le dix-neuvieme, que toutes les assemblées générales seront faites au bureau, & que tous les maîtres convoqués qui ne s'y trouveront pas, payeront trois livres d'amende.

Le vingtieme, que quand la communauté sera plus nombreuse, & pour éviter la confusion, on fera des assemblées seulement composées du doyen, des vingt-quatre anciens, de douze modernes & douze jeunes ; ensorte qu'elles ne formeront que 49 maîtres, non compris le syndic & le greffier, lesquels seront tenus de s'y trouver.

Le vingt-unieme concerne l'ordre des assemblées, tant générales que particulieres, & de quelle maniere on doit se conduire pour les délibérations.

Le vingt-deuxieme, que les modernes & jeunes, auront la liberté de venir aux examens des récipiendaires pour y voir leur chef-d'oeuvre, à condition qu'ils auront soin de n'en pas abuser, & qu'ils se tiendront dans le respect & le silence.

Le vingt-troisieme, qu'aucun maître ne pourra entrer aux assemblées avec l'épée au côté.

Le vingt-quatrieme, qu'il sera communiqué aux récipiendaires un formulaire par demandes & réponses sur l'art d'écrire, l'Orthographe, l'Arithmétique, les vérifications, &c. quinze jours avant son premier examen, afin qu'il puisse répondre sur tout ce qui lui sera demandé.

Le vingt-cinquieme, que les doyen & vingt-quatre anciens en ordre de liste, seront tenus de se trouver aux examens, à peine de perdre leurs droits de vacations, qui tourneront au profit de la communauté.

Le vingt-sixieme, qu'aux affaires qui regarderont la communauté, le syndic ne pourra mettre son nom seul, mais seulement sa qualité, en y employant ces mots, les syndic & communauté. Que dans les tableaux d'icelle, qui se placent tant aux greffes des cours souveraines, du Châtelet, qu'autres jurisdictions, les noms des syndic & greffier en charge n'y seront mis que dans leur ordre de réception, & non en lieu plus éminent que les autres maîtres.

Le vingt-septieme, que l'armoire de la communauté où sont les titres & papiers, aura trois clefs distribuées ; savoir la premiere au doyen, la seconde au syndic, & la troisieme au greffier.

Le vingt-huitieme, qu'attendu la conséquence de toutes les fonctions attachées à la qualité de maître Ecrivain, il sera tenu une académie tous les jeudis de chaque semaine, lorsqu'il n'y aura point de fête, au bureau de la communauté, pour perfectionner de plus en plus les parties de cet art, & instruire les jeunes maîtres particulierement de la vérification des écritures.

Le vingt-neuvieme, que sur les fonds oisifs de la communauté, il sera distribué aux pauvres maîtres une somme jugée convenable pour leur pressant besoin & pour les relever, s'il est possible.

Le trentieme & dernier article, enjoint le syndic à observer les statuts & à les faire observer.

Voilà ce qu'il y a de plus intéressant sur une communauté qui a été florissante dans son commencement & dans le siecle passé. Aujourd'hui elle est ignorée, & les maîtres qui la composent sont confondus avec des gens qui n'ayant aucune qualité & souvent aucun mérite, s'ingerent d'enseigner en ville & quelquefois chez eux, l'art d'écrire & l'Arithmétique : on appelle ces sortes de prétendus maîtres buissonniers. L'origine de ce mot vient de ce que du tems de Henri II. les Luthériens tenoient leurs écoles dans la campagne derriere les buissons, par la crainte d'être découverts par le chantre de l'église de Paris. Rien de plus véritable que les buissonniers sont ceux qui par leur grand nombre, font aux maîtres Ecrivains un dommage qu'on ne peut exprimer. Encore s'ils étoient réellement habiles, & qu'ils eussent le talent d'enseigner, le mal seroit moins grand, parce que la jeunesse confiée à leurs soins seroit mieux instruite. Mais on sait à n'en pas douter, que quoique le nombre en soit prodigieux aujourd'hui, il en est très-peu qui ayent quelque teinture de l'art. Ce qui est de plus fâcheux pour les maîtres Ecrivains, c'est que ces usurpateurs se font passer par-tout pour des experts jurés ; & comme leur incapacité se reconnoît par leur travail & par les mauvais principes qu'ils sement, on regarde les véritables maîtres du même oeil, & l'on se prévient sans raison contre leurs talens & leur conduite.

Si le public vouloit pourtant se prêter, tous ces prétendus maîtres disparoîtroient bien-tôt ; ils n'abuseroient pas de sa crédulité, & l'on ne verroit pas les mauvais principes se multiplier si fort. Pour cet effet, il faudroit que lorsqu'on veut donner à un jeune homme la connoissance d'un art quelconque, ou se donnât soi-même la peine d'examiner si celui que l'on se propose est bien instruit de ce qu'il doit enseigner. Combien s'en trouveroit-il qui seroient obligés d'embrasser un autre genre de travail, pour lequel ils auroient plus d'aptitude, & qui fourniroit plus légitimement au besoin qui les presse ? Ils ne sont pas répréhensibles, il est vrai, de chercher les moyens de subsister ; mais ils le sont par la témérité qu'ils ont de vouloir instruire les autres de ce que la nature & l'étude ne leur ont pas donné. Les buissonniers font un tort qu'il est presqu'impossible de réparer ; ils corrompent les meilleures dispositions ; ils font perdre à la jeunesse un tems qui lui est précieux ; ils reçoivent des peres & meres un salaire qui ne leur est pas dû ; ils ôtent à toute une communauté les droits qui lui appartiennent, sans partager avec elle les charges que le gouvernement lui impose. Il est donc autant de l'intérêt des particuliers de ne point confier une des parties les plus essentielles de l'éducation à des gens qui les trompent, qu'il l'est du corps des maîtres Ecrivains de sévir contr'eux. Je me flatte que les parens & les maîtres, me sauront gré de cet avis qui leur est également salutaire ; je le dois en qualité de confrere, & plus encore en qualité de concitoyen. Cet article est de M. PAILLASSON, expert écrivain-juré.

MAITRE A DANSER, ou CALIBRE A PRENDRE LES HAUTEURS, outil d'Horlogerie, représenté dans nos Planches de l'Horlogerie. Voici comme on se sert de cet instrument.

On prend avec les jambes J J, la hauteur d'une cage, ou celle qui est comprise entre la platine de dessus, & quelque creusure de la platine des piliers ; & comme les parties C E, C E, sont de même longueur positivement que les jambes E J, E J, en serrant la vis V, on a une ouverture propre à donner aux arbres ou tiges des roues la hauteur requise pour qu'elles ayent leur jeu dans la cage & dans leurs creusures.

MAITRE, ancien terme de Monnoyage, nom que l'on donnoit autrefois au directeur d'un hôtel de monnoie. Voyez DIRECTEUR.

MAITRES DES PONTS, terme de riviere, sont ceux qui sont obligés de fournir des hommes ou compagnons de riviere pour passer les bateaux sans danger. Ils répondent du dommage, & reçoivent un certain droit.

MAITRE VALET DE CHIENS, (Vénerie) c'est celui qui donne l'ordre aux autres valets de chiens.

MAITRES, petits, (Gravure) on appelle ainsi plusieurs anciens Graveurs, la plûpart allemands, qui ne se sont guere attachés qu'à graver de petits morceaux, mais qui tous ont gravé avec beaucoup de propreté. On met de ce nombre Aldegraf, Hirbius, Krispin, Madeleine, Barbedepas, &c. (D.J.)

MAITRE (petit), selon les jésuites, auteurs du dictionnaire de Trévoux, on appelle petits-maîtres, ceux qui se mettent au-dessus des autres, qui se mêlent de tout, qui décident de tout souverainement, qui se prétendent les arbitres du bon goût, &c.

On entend aujourd'hui par ce mot, qui commence à n'être plus du bel usage, les jeunes gens qui cherchent à se distinguer par les travers à la mode. Ceux du commencement de ce siecle affectoient le libertinage ; ceux qui les ont suivis ensuite, vouloient paroitre des hommes à bonnes fortunes. Ceux de ce moment, en conservant quelques vices de leurs prédécesseurs, se distinguent par un ton dogmatique, par une insupportable capacité.


MAITRESSEMAITRESSE

MAITRESSE PIECE, (Tonnelier) c'est la principale piece du faux fond de la cuve, celle du milieu sur laquelle la clé est posée.


MAITRISES. f. (Gram. & Hist.) terme de ceux qui sont parvenus à la qualité de maîtres dans la fabrique d'étoffe. On appelle maître, l'ouvrier qui, après avoir fait cinq années d'apprentissage & cinq années de compagnonage, & avoir fait son chef-d'oeuvre, s'est fait enregistrer au bureau de la communauté sur le livre tenu à cet effet.

Les fils de maître ne sont point tenus à cet apprentissage ni au compagnonage ; ils sont enregistrés sur le livre de la communauté, dès qu'ils sont parvenus à l'âge de vingt-un ans, en faisant toûjours un chef-d'oeuvre pour prouver qu'ils savent travailler, & sont en état de diriger des métiers, soit en qualité de maître, soit en qualité de marchand.

On appelle marchand, celui qui, après s'être fait enregistrer maître de la maniere qu'il est prescrit ci-dessus, prend une lettre de marchand en la qualité de fabriquant, & a payé pour cet effet la somme de 300 livres, au moyen de quoi il peut donner de l'ouvrage à tout autant de maîtres, qu'on appelle communément ouvriers, qu'il en peut employer ; les maîtres au contraire ne peuvent point travailler pour leur compte, mais uniquement pour le compte des marchands en qualités.


MAITRISES(Arts, Commerce, Politique.) Les maîtrises & receptions sont censées établies pour constater la capacité requise dans ceux qui exercent le négoce & les arts, & encore plus pour entretenir parmi eux l'émulation, l'ordre & l'équité ; mais au vrai, ce ne sont que des raffinemens de monopole vraiment nuisibles à l'intérêt national, & qui n'ont du reste aucun rapport nécessaire avec les sages dispositions qui doivent diriger le commerce d'un grand peuple. Nous montrerons même que rien ne contribue davantage à fomenter l'ignorance, la mauvaise foi, la paresse dans les différentes professions.

Les Egyptiens, les Grecs, les Romains, les Gaulois, conservoient beaucoup d'ordre dans toutes les parties de leur gouvernement ; cependant on ne voit pas qu'ils ayent adopté comme nous les maîtrises, ou la profession exclusive des arts & du commerce. Il étoit permis chez eux à tous les citoyens d'exercer un art ou négoce ; & à peine dans toute l'histoire ancienne trouve-t-on quelque trace de ces droits privatifs qui font aujourd'hui le principal réglement des corps & communautés mercantilles.

Il est encore de nos jours bien des peuples qui n'assujettissent point les ouvriers & les négocians aux maîtrises & réceptions. Car sans parler des orientaux, chez qui elles sont inconnues, on assure qu'il n'y en a presque point en Angleterre, en Hollande, en Portugal, en Espagne. Il n'y en a point du tout dans nos colonies, non plus que dans quelques-unes de nos villes modernes, telles que l'Orient, S. Germain, Versailles & autres. Nous avons même des lieux privilégiés à Paris où bien des gens travaillent & trafiquent sans qualité légale, le tout à la satisfaction du public. D'ailleurs combien de professions qui sont encore tout-à-fait libres, & que l'on voit subsister néanmoins à l'avantage de tous les sujets ? D'où je conclus que les maîtrises ne sont point nécessaires, puisqu'on s'en est passé long-tems, & qu'on s'en passe tous les jours sans inconvénient.

Personne n'ignore que les maîtrises n'ayent bien dégénéré de leur premiere institution. Elles consistoient plus dans les commencemens à maintenir le bon ordre parmi les ouvriers & les marchands, qu'à leur tirer des sommes considérables ; mais depuis qu'on les a tournées en tribut, ce n'est plus, comme dit Furetiere, que cabale, ivrognerie & monopole, les plus riches ou les plus forts viennent communément à bout d'exclure les plus foibles, & d'attirer ainsi tout à eux ; abus constans que l'on ne pourra jamais déraciner qu'en introduisant la concurrence & la liberté dans chaque profession : Has perniciosas pestes ejicite, refrenate coemptiones istas divitum, ac velut monopolii exercendi licentiam. Lib. I. Eutopiae Mori.

Je crois pouvoir ajouter là-dessus ce que Colbert disoit à Louis XIV. " La rigueur qu'on tient dans la plûpart des grandes villes de votre royaume pour recevoir un marchand, est un abus que votre majesté a intérêt de corriger ; car il empêche que beaucoup de gens ne se jettent dans le commerce, où ils réussiroient mieux bien souvent que ceux qui y sont. Quelle nécessité y a-t-il qu'un homme fasse apprentissage ? cela ne sauroit être bon tout au plus que pour les ouvriers, afin qu'ils n'entreprennent pas un métier qu'ils ne savent point ; mais les autres, pourquoi leur faire perdre le tems ? Pourquoi empêcher que des gens qui en ont quelquefois plus appris dans les pays étrangers qu'il n'en faut pour s'établir, ne le fassent pas, parce qu'il leur manque un brevet d'apprentissage ? Est-il juste, s'ils ont l'industrie de gagner leur vie, qu'on les en empêche sous le nom de votre majesté, elle qui est le pere commun de ses sujets, & qui est obligée de les prendre en sa protection ? Je crois donc que quand elle feroit une ordonnance par laquelle elle supprimeroit tous les réglemens faits jusqu'ici à cet égard, elle n'en feroit pas plus mal ". Testam. polit. ch. xv.

Personne ne se plaint des foires franches établies en plusieurs endroits du royaume, & qui sont en quelque sorte des dérogeances aux maîtrises. On ne se plaint pas non plus à Paris de ce qu'il est permis d'y apporter des vivres deux fois la semaine. Enfin ce n'est pas aux maîtrises ni aux droits privatifs qu'on a dû tant d'heureux génies qui ont excellé parmi nous en tous genres de littérature & de science.

Il ne faut donc pas confondre ce qu'on appelle maîtrise & police : ces idées sont bien différentes, & l'une n'amene peut-être jamais l'autre. Aussi ne doit-on pas rapporter l'origine des maîtrises ni à un perfectionnement de police, ni même aux besoins de l'état, mais uniquement à l'esprit de monopole qui regne d'ordinaire parmi les ouvriers & les marchands. On sait en effet que les maîtrises étoient inconnues il y a quatre à cinq siecles. J'ai vu des reglemens de police de ces tems-là qui commencent par annoncer une franchise parfaite en ce qui concerne les Arts & le Commerce : Il est permis à cil qui voudra, &c.

L'esprit de monopole aveugla dans la suite les ouvriers & les négocians ; ils crurent mal-à-propos que la liberté générale du négoce & des arts leur étoit préjudiciable : dans cette persuasion ils comploterent ensemble pour se faire donner certains réglemens qui leur fussent favorables à l'avenir, & qui fussent un obstacle aux nouveaux venus. Ils obtinrent donc premierement une entiere franchise pour tous ceux qui étoient actuellement établis dans telle & telle profession ; en même tems ils prirent des mesures pour assujettir les aspirans à des examens & à des droits de réception qui n'étoient pas considérables d'abord, mais qui sous divers prétextes se sont accrus prodigieusement. Sur quoi je dois faire ici une observation qui me paroît importante, c'est que les premiers auteurs de ces établissemens ruineux pour le public, travaillerent sans y penser contre leur postérité même. Ils devoient concevoir en effet, pour peu qu'ils eussent réfléchi sur les vicissitudes des familles, que leurs descendans ne pouvant pas embrasser tous la même profession, alloient être asservis durant des siecles à toute la gêne des maîtrises ; & c'est une réflexion que devroient faire encore aujourd'hui ceux qui en sont les plus entêtés & qui les croient utiles à leur négoce, tandis qu'elles sont vraiment dommageables à la nation. J'en appelle à l'expérience de nos voisins, qui s'enrichissent par de meilleures voies, en ouvrant à tout le monde la carriere des Arts & du Commerce.

Les corps & communautés ne voient qu'avec jalousie le grand nombre des aspirans, & ils font en conséquence tout leur possible pour le diminuer ; c'est pour cela qu'ils enflent perpétuellement les droits de réception, du-moins pour ceux qui ne sont pas fils de maîtres. D'un autre côté, lorsque le ministere en certains cas annonce des maîtrises de nouvelle création & d'un prix modique, ces corps, toûjours conduits par l'esprit de monopole, aiment mieux les acquérir pour eux-mêmes sous des noms empruntés, & par ce moyen les éteindre à leur avantage, que de les voir passer à de bons sujets qui travailleroient en concurrence avec eux.

Mais ce que je trouve de plus étrange & de plus inique, c'est l'usage où sont plusieurs communautés à Paris de priver une veuve de tout son droit, & de lui faire quitter sa fabrique & son commerce lorsqu'elle épouse un homme qui n'est pas dans le cas de la maîtrise : car enfin sur quoi fondé lui causer à elle & à ses enfans un dommage si considérable, & qui ne doit être que la peine de quelque grand délit. Tout le crime qu'on lui reproche & pour lequel on la punit avec tant de rigueur, c'est qu'elle prend, comme on dit, un mari sans qualité. Mais quelle police ou quelle loi, quelle puissance même sur la terre peut gêner ainsi les inclinations des personnes libres, & empêcher des mariages d'ailleurs honnêtes & légitimes ? De plus, où est la justice de punir les enfans d'un premier lit & qui sont fils de maître, où est, dis-je, la justice de les punir pour les secondes nôces de leur mere ?

Si l'on prétendoit simplement qu'en épousant une veuve de maître l'homme sans qualité n'acquiert aucun droit pour lui-même, & qu'avenant la mort de sa femme il doit cesser un négoce auquel il n'est pas admis par la communauté, à la bonne heure, j'y trouverois moins à redire ; mais qu'une veuve qui a par elle-même la liberté du commerce tant qu'elle reste en viduité, que cette veuve remariée vienne à perdre son droit & en quelque sorte celui de ses enfans, par la raison seule que les statuts donnent l'exclusion à son mari, c'est, je le dis hautement, l'injustice la plus criante. Rien de plus opposé à ce que Dieu prescrit dans l'Exode xxij. 22. viduae & pupillo non nocebitis. Il est visible en effet qu'un usage si déraisonnable, si contraire au droit naturel, tend à l'oppression de la veuve & de l'orphelin ; & l'on sentira, si l'on y refléchit, qu'il n'a pu s'établir qu'à la sourdine, sans avoir jamais été bien discuté ni bien approfondi.

Voilà donc sur les maîtrises une législature arbitraire, d'où il émane de prétendus réglemens favorables à quelques-uns & nuisibles au grand nombre ; mais convient-il à des particuliers sans autorité, sans lumieres & sans lettres, d'imposer un joug à leurs concitoyens, d'établir pour leur utilité propre des lois onéreuses à la société ? Et notre magistrature enfin peut-elle approuver de tels attentats contre la liberté publique ?

On parle beaucoup depuis quelques années de favoriser la population, & sans doute que c'est l'intention du ministere ; mais sur cela malheureusement nous sommes en contradiction avec nous-mêmes, puisqu'il n'est rien en général de plus contraire au mariage que d'assujettir les citoyens aux embarras des maîtrises, & de gêner les veuves sur cet article au point de leur ôter en certains cas toutes les ressources de leur négoce. Cette mauvaise politique réduit bien des gens au célibat ; elle occasionne le vice & le désordre, & elle diminue nos véritables richesses.

En effet, comme il est difficile de passer maître & qu'il n'est guere possible sans cela de soutenir une femme & des enfans, bien des gens qui sentent & qui craignent cet embarras, renoncent pour toûjours au mariage, & s'abandonnent ensuite à la paresse & à la débauche : d'autres effrayés des mêmes difficultés, pensent à chercher au loin de meilleures positions ; & persuadés sur le bruit commun que les pays étrangers sont plus favorables, ils y portent comme à l'envi leur courage & leurs talens. Du reste, ce ne sont pas les disgraciés de la nature, les foibles ni les imbécilles qui songent à s'expatrier ; ce sont toûjours les plus vigoureux & les plus entreprenans qui vont tenter fortune chez l'étranger, & qui vont quelquefois dans la même vûe jusqu'aux extrêmités de la terre. Ces émigrations si deshonorantes pour notre police, & que différentes causes occasionnent tous les jours, ne peuvent qu'affoiblir sensiblement la puissance nationale ; & c'est pourquoi il est important de travailler à les prévenir. Un moyen pour cela des plus efficaces, ce seroit d'attribuer des avantages solides à la société conjugale, de rendre, en un mot, les maîtrises gratuites ou peu coûteuses aux gens mariés, tandis qu'on les vendroit fort cher aux célibataires, si l'on n'aimoit encore mieux leur donner l'entiere exclusion.

Quoi qu'il en soit, les maîtrises, je le répete, ne sont point une suite nécessaire d'une police exacte ; elles ne servent proprement qu'à fomenter parmi nous la division & le monopole ; & il est aisé sans ces pratiques d'établir l'ordre & l'équité dans le commerce.

On peut former dans nos bonnes villes une chambre municipale, composée de cinq ou six échevins ayant un magistrat à leur tête, pour régler gratuitement tout ce qui concerne la police des arts & du négoce, de maniere que ceux qui voudront fabriquer ou vendre quelque marchandise ou quelqu'ouvrage, n'auront qu'à se présenter à cette chambre, déclarant à quoi ils veulent s'attacher, & donnant leur nom & leur demeure pour que l'on puisse veiller sur eux par des visites juridiques dont on fixera le nombre & la rétribution à l'avantage des surveillans.

A l'égard de la capacité requise pour exercer chaque profession en qualité de maître, il me semble qu'on devroit l'estimer en bloc sans chicane & sans partialité, par le nombre des années d'exercice ; je veux dire que quiconque prouveroit, par exemple, huit ou dix ans de travail chez les maîtres, seroit censé pour lors ipso facto, sans brevet d'apprentissage, sans chef-d'oeuvre & sans examen, raisonnablement au fait de son art ou négoce, & digne enfin de parvenir à la maîtrise aux conditions prescrites par sa majesté.

Qu'est-il nécessaire en effet d'assujettir les simples compagnons à de prétendus chefs-d'oeuvre, & à mille autres formalités gênantes auxquelles on n'assujettit point les fils de maître ? On s'imagine sans doute que ceux-ci sont plus habiles, & cela devroit être naturellement ; cependant l'expérience fait assez voir le contraire.

Un simple compagnon a toujours de grandes difficultés à vaincre pour s'établir dans une profession ; il est communément moins riche & moins protégé, moins à portée de s'arranger & de se faire connoître ; cependant il est autant qu'un autre membre de la république, & il doit ressentir également la protection des lois. Il n'est donc pas juste d'aggraver le malheur de sa condition, ni de rendre son établissement plus difficile & plus coûteux, en un mot d'assujettir un sujet foible & sans défense à des cérémonies ruineuses dont on exempte ceux qui ont plus de facultés & de protection.

D'ailleurs est-il bien constant que les chefs-d'oeuvre soient nécessaires pour la perfection des Arts ? pour moi je ne le crois en aucune sorte ; il ne faut communément que de l'exactitude & de la probité pour bien faire, & heureusement ces bonnes qualités sont à la portée des plus médiocres sujets. J'ajoute qu'un homme passablement au fait de sa profession peut travailler avec fruit pour le public & pour sa famille, sans être en état de faire des prodiges de l'art. Vaut-il mieux dans ce cas-là qu'il demeure sans occupation ? A Dieu ne plaise ! il travaillera utilement pour les petits & les médiocres, & pour lors son ouvrage ne sera payé que sa juste valeur ; au lieu que ce même ouvrage devient souvent fort cher entre les mains des maîtres. Le grand ouvrier, l'homme de goût & de génie sera bientôt connu par ses talens, & il les employera pour les riches, les curieux & les délicats. Ainsi, quelque facilité qu'on ait à recevoir des maîtres d'une capacité médiocre, on ne doit pas appréhender de manquer au besoin d'excellens artistes. Ce n'est point la gêne des maîtrises qui les forme, c'est le goût de la nation & le prix qu'on peut mettre aux beaux ouvrages.

On peut inférer de ces réflexions que tous les sujets étant également chers, également soumis au roi, sa majesté pourroit avec justice établir un réglement uniforme pour la réception des ouvriers & des commerçans. Et qu'on ne dise pas que les maîtrises sont nécessaires pour asseoir & pour faire payer la capitation, puisqu'enfin tout cela se fait également bien dans les villes où il n'y a que peu ou point de maîtrises : d'ailleurs on conserveroit toujours les corps & communautés, tant pour y maintenir l'ordre & la police, que pour asseoir les impositions publiques.

Mais je soutiens d'un autre côté que les maîtrises, & réceptions sur le pié qu'elles sont aujourd'hui, font éluder la capitation à bien des sujets qui la payeroient en tout autre cas. En effet, la difficulté de devenir maître forçant bien des gens dans le Commerce & dans les Arts à vieillir garçons de boutique, courtiers, compagnons, &c. ces gens-là presque toujours isolés, errans & peu connus, esquivent assez facilement les impositions personnelles : au lieu que si les maîtrises étoient plus accessibles, il y auroit en conséquence beaucoup plus de maîtres, gens établis pour les Arts & pour le Commerce, qui tous payeroient la capitation à l'avantage du public & du roi.

Un autre avantage qu'on pourroit trouver dans les corps que le lien des maîtrises réunit de nos jours, c'est qu'au lieu d'imposer aux aspirans des taxes considérables qui fondent presque toujours entre les mains des chefs & qui sont infructueuses au général, on pourroit, par des dispositions plus sages, procurer des ressources à tous les membres contre le desastre des faillites ; je m'explique.

Un jeune marchand dépense communément pour sa réception, circonstances & dépendances, environ 2000 francs, & cela, comme nous l'avons dit, en pure perte. Je voudrois qu'à la place, après l'examen de capacité que nous avons marqué ou autre qu'on croiroit préférable, on fît compter par les candidats la somme de 10000 livres, pour lui conférer le droit & le crédit de négociant ; somme dont on lui payeroit l'intérêt à quatre pour cent tant qu'il voudroit faire le commerce. Cet argent seroit aussi-tôt placé à cinq ou six pour cent chez des gens solvables & bien cautionnés d'ailleurs. Au moyen des 10000 liv. avancées par tous marchands, chacun auroit dans son corps un crédit de 40000 francs à la caisse ou au bureau général : ensorte que ceux qui lui fourniroient des marchandises ou de l'argent pourroient toujours assurer leur créance jusqu'à ladite somme de 40000 livres.

Au lieu qu'on marche aujourd'hui à tâtons & en tremblant dans les crédits du commerce, le nouveau réglement augmenteroit la confiance & par conséquent la circulation ; il préviendroit encore la plûpart des faillites, par la raison principale qu'on verroit beaucoup moins d'avanturiers s'introduire en des négoces pour lesquels il faudroit alors du comptant, ce qui seroit au reste un exclusif plus efficace, plus favorable aux anciennes familles & aux anciens installés, que l'exigence actuelle des maîtrises, qui n'operent d'autre effet dans le commerce que d'en arrêter les progrès.

Avec le surplus d'intérêt qu'auroit la caisse, quand elle ne placeroit qu'à cinq pour cent, elle remplaceroit les vuides & les pertes qu'elle essuyeroit encore quelquefois, mais qui seroient pourtant assez rares, parce que le commerce, comme on l'a vu, ne se feroit plus guère que par des gens qui auroient un fonds & des ressources connues. Si cependant la caisse faisoit quelque perte au-delà de ses produits, ce qui est difficile à croire, cette perte seroit supportée alors par le corps entier, suivant la taxe de capitation imposée à chacun des membres. Cette contribution, qui n'auroit peut-être pas lieu en vingt ans, deviendroit presqu'imperceptible aux particuliers, & elle empêcheroit la ruine de tant d'honnêtes gens qu'une seule banqueroute écrase souvent aujourd'hui. Quand un homme voudroit quitter le commerce, on lui rendroit ses 10000 liv. pourvu qu'il eût satisfait les créanciers qui auroient assuré à la caisse.

Au surplus, ce qu'on dit ici sommairement en faveur des marchands, se pourroit pratiquer à proportion pour les ouvriers ; on pourroit employer à-peu-près les mêmes dispositions pour augmenter le crédit des notaires & la sécurité du public à leur égard.

Quoi qu'il en soit, comme il est naturel d'employer les recompenses & les punitions pour intéresser chacun dans son état à se rendre utile au public, ceux qui se seront distingués pendant quelques années par leur vigilance, leur droiture & leur habileté, pourront être gratifiés d'une sorte d'enseigne, que la police leur accordera comme un témoignage authentique de leur exactitude & de leur probité. Au contraire, si quelqu'un commet des malversations ou des friponneries avérées, il sera condamné à l'amende, & obligé de souffrir pendant quelque tems à sa porte une enseigne de répréhension & d'infamie ; pratique beaucoup plus sage que de murer sa boutique.

En un mot, on peut prendre toute sorte de précautions, pour que chacun remplisse les devoirs de son état ; mais il faut laisser à tous la liberté de bien faire : & loin de fixer le nombre des sujets qu'il doit y avoir dans les professions utiles, ce qui est absolument déraisonnable, à moins qu'on ne fixe en même tems le nombre des enfans qui doivent naître ; il faut procurer des ressources à tous les citoyens, pour employer à propos leurs facultés & leurs talens.

Il est à présumer qu'avec de tels réglemens chacun voudra se piquer d'honneur, & que la police sera mieux observée que jamais, sans qu'il faille recourir à des moyens embarrassans, & qui sont une source de divisions & de procès entre les différens corps des arts & du commerce. Il résulte encore une autre utilité des précautions qu'on a marquées, c'est que l'on connoîtroit aisément les gens sûrs & capables à qui l'on pourroit s'adresser ; connoissance qui ne s'acquiert aujourd'hui qu'après bien des épreuves que l'on fait d'ordinaire à ses dépens.

Pour répondre à ce que l'on dit souvent contre la liberté des arts & du commerce ; savoir qu'il y auroit trop de monde en chaque profession ; il est visible que l'on ne raisonneroit pas de la sorte, si l'on vouloit examiner la chose de près : car enfin la liberté du commerce feroit-elle quitter à chacun son premier état pour en prendre un nouveau ? Non, sans doute : chacun demeureroit à sa place, & aucune profession ne seroit surchargée, parce que toutes seroient également libres. A la vérité, bien des gens à présent trop misérables pour aspirer aux maîtrises, se verroient tout-à-coup tirés de servitude, & pourroient travailler pour leur compte, en quoi il y auroit à gagner pour le public.

Mais, dit-on, ne sentez-vous pas qu'une infinité de sujets qui n'ont aucun état fixe, voyant la porte des arts & du négoce ouverte à tout le monde, s'y jetteroient bientôt en foule, & troubleroient ainsi l'harmonie qu'on y voit regner ?

Plaisante objection ! si l'entrée des arts & du commerce devenoit plus facile & plus libre, trop de gens, dit-on, profiteroient de la franchise. Hé, ne seroit-ce pas le plus grand bien que l'on pût desirer ? Si ce n'est qu'on croie peut-être qu'il vaut mieux subsister par quelque industrie vicieuse, ou croupir dans l'oisiveté, que de s'appliquer à quelque honnête travail. En un mot, je ne comprens pas qu'on puisse hésiter pour ouvrir à tous les sujets la carriere du négoce & des arts ; puisqu'enfin il n'y a pas à délibérer, & qu'il est plus avantageux d'avoir bien des travailleurs & des commerçans, dût-il s'en trouver quelques-uns de mal-habiles, que de rendre l'oisiveté presque inévitable, & de former ainsi des fainéans, des voleurs & des filous.

Que le sort des hommes est à plaindre ! Ils n'ont pas la plûpart en naissant un point où reposer la tête, pas le moindre espace dans l'immensité qui appartienne à leurs parens, & dont il ne faille payer la location. Mais c'étoit trop peu que les riches & les grands eussent envahi les fonds, les terres, les maisons ; il falloit encore établir les maîtrises, il falloit interdire aux foibles, aux indéfendus l'usage si naturel de leur industrie & de leurs bras.

L'arrangement que j'indique ici produiroit bientôt dans le royaume un commerce plus vif & plus étendu ; les manufacturiers & les autres négocians s'y multiplieroient de toutes parts, & seroient plus en état qu'aujourd'hui de donner leurs marchandises à un prix favorable, sur-tout si, pour complément de réforme, on supprimoit au-moins les trois quarts de nos fêtes, & qu'on rejettât sur la capitation générale le produit des entrées & des sorties qu'on fait payer aux marchandises & denrées, au-moins celles qui se perçoivent dans l'intérieur du royaume, & de province à province.

On est quelquefois surpris que certaines nations donnent presque tout à meilleur marché que les François ; mais ce n'est point un secret qu'elles ayent privativement à nous. La véritable raison de ce phénomene moral & politique, c'est que le commerce est regardé chez elles comme la principale affaire de l'état, & qu'il y est plus protégé que parmi nous. Une autre raison qui fait beaucoup ici, c'est que leurs douannes sont moins embarrassantes & moins ruineuses pour le commerce, au moins pour tout ce qui est de leur fabrique & de leur cru. D'ailleurs ces peuples commerçans ne connoissent presque point l'exclusif des maîtrises ou des compagnies ; ils connoissent encore moins nos fêtes, & c'est en quoi ils ont bien de l'avantage sur nous. Tout cela joint au bas intérêt de leur argent, à beaucoup d'économie & de simplicité dans leur maniere de vivre & de s'habiller, les met en état de vendre à un prix modique, & de conserver chez eux la supériorité du commerce. Rien n'empêche que nous ne profitions de leur exemple, & que nous ne travaillions à les imiter, pour-lors nous irons bientôt de pair avec eux. Rentrons dans notre sujet.

On soutient que la franchise générale des arts & du négoce nuiroit à ceux qui sont dejà maîtres, puisque tout homme pourroit alors travailler, fabriquer & vendre.

Sur cela il faut considérer sans prévention, qu'il n'y auroit pas tant de nouveaux maîtres qu'on s'imagine. En effet, il y a mille difficultés pour commencer ; on n'a pas d'abord des connoissances & des pratiques, & sur-tout on n'a pas, à point nommé, des fonds suffisans pour se loger commodément, pour s'arranger, risquer, faire des avances, &c. Cependant tout cela est nécessaire, & c'est ce qui rendra ces établissemens toûjours trop difficiles ; ainsi les anciens maîtres profiteroient encore long-tems de l'avantage qu'ils ont sur tous les nouveaux-venus. Et au pis aller, la nation jouissant dans la suite, & jouissant également de la liberté du commerce, elle se verroit à-peu-près, à cet égard, au point qu'elle étoit il y a quelques siecles, au point que sont encore nos colonies, & la plûpart même des étrangers, à qui la franchise des arts & du négoce procure, comme on sait, l'abondance & les richesses.

Au surplus, on peut concilier les intérêts des anciens & des nouveaux maîtres, sans que personne ait sujet de se plaindre. Voici donc le tempérament que l'on pourroit prendre ; c'est que pour laisser aux anciens maîtres le tems de faire valoir leurs droits privatifs, on n'accorderoit la franchise des arts & du commerce qu'à condition de payer pour les maîtrises & réceptions la moitié de ce que l'on débourse aujourd'hui, ce qui continueroit ainsi pendant le cours de vingt ans ; après quoi, on ne payeroit plus à perpétuité que le quart de ce qu'il en coûte, c'est-à-dire qu'une maîtrise ou réception qui revient à 1200. liv. seroit modifiée d'abord à 600 liv. & au bout de vingt ans, fixée pour toûjours à 300. liv. le tout sans repas & sans autres cérémonies. Les sommes payables par les nouveaux maîtres, pendant l'espace de vingt ans, seroient employées au profit des anciens, tant pour acquiter les dettes de leur communauté, que pour leur capitation particuliere, & cela pour les dédommager d'autant, mais dans la suite, les sommes qui viendroient des nouvelles réceptions, & qui seroient payées également par tous les sujets, fils de maîtres & autres, seroient converties en octrois à l'avantage des habitans, & non-dissipées, comme aujourd'hui, en Te Deum, en pains benis, en repas, en frairies, &c.

Au reste, je crois qu'en attendant la franchise dont il s'agit, on pourroit établir dès-à-présent un marché franc dans les grandes villes, marché qui se tiendroit quatre ou cinq fois par an, avec une entiere liberté d'y apporter toutes marchandises non-prohibées ; mais avec cette précaution essentielle, de ne point assujettir les marchands à se mettre dans certains bâtimens, certains enclos, où l'étalage & les loyers sont trop chers.

Outre l'inconvénient qu'ont les maîtrises de nuire à la population, comme on l'a montré ci-devant, elles en ont un autre qui n'est guere moins considérable, elles font que le public est beaucoup plus mal servi. Les maîtrises, en effet, pouvant s'obtenir par faveur & par argent, & ne supposant essentiellement ni capacité, ni droiture dans ceux qui les obtiennent ; elles sont moins propres à distinguer le mérite, ou à établir la justice & l'ordre parmi les ouvriers & les négocians, qu'à perpétuer dans le commerce l'ignorance & le monopole : en ce qu'elles autorisent de mauvais sujets qui nous font payer ensuite, je ne dis pas seulement les frais de leur réception, mais encore leurs négligences & leurs fautes.

D'ailleurs la plûpart des maîtres employant nombre d'ouvriers, & n'ayant sur eux qu'une inspection générale & vague, leurs ouvrages sont rarement aussi parfaits qu'ils devroient l'être ; suite d'autant plus nécessaire que ces ouvriers subalternes sont payés maigrement, & qu'ils ne sont pas fort intéressés à ménager des pratiques pour les maîtres ; ne visant communément qu'à passer la journée, ou bien à expédier beaucoup d'ouvrages, s'ils sont, comme l'on dit, à leurs pieces ; au lieu que s'il étoit permis de bien faire à quiconque en a le vouloir, plusieurs de ceux qui travaillent chez les maîtres, travailleroient bientôt pour leur compte ; & comme chaque artisan pour-lors seroit moins chargé d'ouvrage, & qu'il voudroit s'assûrer des pratiques, il arriveroit infailliblement que tel qui se néglige aujourd'hui en travaillant pour les autres, deviendroit plus soigneux & plus attaché dès qu'il travailleroit pour lui-même.

Enfin le plus terrible inconvénient des maîtrises, c'est qu'elles sont la cause ordinaire du grand nombre de fainéans, de bandits, de voleurs, que l'on voit de toutes parts ; en ce qu'elles rendent l'entrée des arts & du négoce si difficile & si pénible, que bien des gens, rebutés par ces premiers obstacles, s'éloignent pour toûjours des professions utiles, & ne subsistent ordinairement dans la suite que par la mendicité, la fausse monnoie, la contrebande, par les filouteries, les vols & les autres crimes. En effet, la plûpart des malfaiteurs que l'on condamne aux galères, ou que l'on punit du dernier supplice, sont originairement de pauvres orphelins, des soldats licenciés, des domestiques hors de place, ou tels autres sujets isolés, qui n'ayant pas été mis à des métiers solides, & qui trouvant des obstacles perpétuels à tout le bien qu'ils pourroient faire, se voient par-là comme entraînés dans une suite affreuse de crimes & de malheurs.

Combien d'autres gens d'especes différentes, hermites, souffleurs, charlatans, &c. combien d'aspirans à des professions inutiles ou nuisibles, qui n'ont d'autre vocation que la difficulté des arts & du commerce, & dont plusieurs sans bien & sans emploi ne sont que trop souvent réduits à chercher, dans leur désespoir, des ressources qu'ils ne trouvent point par-tout ailleurs ?

Qu'on favorise le commerce, l'agriculture & tous les arts nécessaires, qu'on permette à tous les sujets de faire valoir leurs biens & leurs talens, qu'on apprenne des métiers à tous les soldats, qu'on occupe & qu'on instruise les enfans des pauvres, qu'on fasse regner dans les hôpitaux l'ordre, le travail & l'aisance, qu'on reçoive tous ceux qui s'y présenteront, enfin qu'on renferme & qu'on corrige tous les mendians valides, bientôt au lieu de vagabonds & de voleurs si communs de nos jours, on ne verra plus que des hommes laborieux ; parce que les peuples trouvant à gagner leur vie, & pouvant éviter la misere par le travail, ne seront jamais réduits à des extrêmités fâcheuses ou funestes.

Pauciores alantur otio, reddatur agricolatio, lanificium instauretur, ut sit honestum negotium quo se utiliter exerceat otiosa ista turba, vel quos hactenùs inopia fures facit, vel qui nunc errones aut otiosi sunt ministri, fures nimirum utrique futuri. Lib. I. Eutopiae. Article de M. FAIGUET DE VILLENEUVE.


MAIXENTSAINT, Maxentium, (Géogr.) ville de France dans le Poitou, chef-lieu d'une élection, avec une abbaye. Elle est sur la Sevre, à 12 lieues S. O. de Poitiers, 86 S. O. de Paris. Long. 17. 18. lat. 46. 25.

Saint-Maixent est la patrie d'André Rivet, fameux ministre calviniste, qui devint professeur en Théologie à Leyde. Il mourut à Breda en 1651, âgé de 78 ans. Ses oeuvres théologiques ont été recueillies en 3 volumes in-fol. (D.J.)


MAJESQUE(Jurisprud.) terme usité dans le Béarn pour exprimer le droit que quelqu'un a de vendre seul son vin pendant tout le mois de Mai à l'exclusion de toutes autres personnes. Ce droit a pris sa dénomination du mois de Mai, pendant lequel se fait cette vente. Il est nommé dans les anciens titres maïade, majeneque & majesque : c'est la même chose que ce qu'on appelle ailleurs droit de banvin.

Centule, comte de Béarn, se réserva le droit de vendre ses vins & ses pommades ou cidres, provenans de ses rentes ou devoirs pendant tout le mois. Ce droit est domanial, il appartient au souverain dans les terres de son domaine, & aux seigneurs particuliers dans leurs villages ; mais présentement ce droit n'est presque plus usité, attendu que les seigneurs en ont traité avec les communautés moyennant une petite redevance en argent que l'on appelle maïade. On a aussi donné le nom de majesque au contrat que les communautés de vin passent avec un fermier pour en faire le fournissement nécessaire, aux conditions qui sont arrêtées entr'eux ; & comme ces sortes de monopoles sont défendus, ces contrats de majesque ne sont valables qu'autant que le parlement en accorde la permission. Voyez M. de Marca, hist. de Béarn, liv. IV. ch. xvij. & le glossaire de Lauriere, au mot MAÏADE. (A)


MAJESTÉS. f. (Hist.) titre qu'on donne aux rois vivans, & qui leur sert souvent de nom pour les distinguer. Louis XI. fut le premier roi de France qui prit le titre de majesté, que l'empereur seul portoit, & que la chancellerie allemande n'a jamais donné à aucun roi jusqu'à nos derniers tems. Dans le xij. siecle les rois de Hongrie & de Pologne étoient qualifiés d'excellence ; dans le xv. siecle, les rois d'Aragon, de Castille & de Portugal avoient encore les titres d'altesse. On disoit à celui d'Angleterre votre grace, ou auroit pu dire à Louis XI. votre despotisme. Le titre même de majesté s'établit fort lentement ; il y a plusieurs lettres du sire de Bourdeille dans lesquelles on appelle Henri III. votre altesse ; & quand les états accorderent à Catherine de Médicis l'administration du royaume, ils ne l'honorerent point du titre de majesté.

Sous la république romaine le titre de majesté appartenoit à tout le corps du peuple & au sénat réuni : d'où vient que majestatem minuere, diminuer, blesser la majesté, c'étoit manquer de respect pour l'état. La puissance étant passée dans la main d'un seul, la flatterie transporta le titre de majesté à ce seul maître & à la famille impériale, majestas augusti, majestas divinae domus.

Enfin le mot de majesté s'employa figurément dans la langue latine, pour peindre la grandeur des choses qui attirent de l'admiration, l'éclat que les grandes actions répandent sur le visage des héros, & qui inspirent du respect & de la crainte au plus hardi. Silius Italicus a employé ce mot merveilleusement en ce dernier sens, dans la description d'une conspiration formée par quelques jeunes gens de Capouë. Il fait parler ainsi un des conjurés : " Tu te trompes si tu crois trouver Annibal désarmé à table : la majesté qu'il s'est acquise par tant de batailles, ne le quitte jamais ; & si tu l'approche, tu verras autour de lui les journées de Cannes, de Trébie & de Trasymène, avec l'ombre du grand Paulus ".

Fallit te mensas inter quod credis inermem,

Tot bellis quaesita viro, tot caedibus armat

Majestas aeterna ducem : si admoveris ora,

Cannas & Trebiam ante oculos, Trasimenaque busta,

Et Pauli stare ingentem miraberis umbram.

(D.J.)

MAJESTE, (Jurispr.) crime de lese majesté. Voyez l'article LESE-MAJESTE.


MAJEUR(Jurispr.) est celui qui a atteint l'âge de majorité, auquel la loi permet de faire certains actes.

Comme il y a plusieurs sortes de majorités, il y a aussi plusieurs sortes de majeurs, savoir ;

Majeur d'ans, c'est-à-dire celui qui a atteint le nombre d'années auquel la majorité est parfaite.

Majeur coutumier est celui qui a atteint la majorité coutumiere, ce qui n'empêche pas qu'il ne soit encore mineur de droit. Voyez l'article suivant & les notes sur Artois, p. 414.

Majeur de majorité coutumiere est celui qui a atteint l'âge auquel les coutumes permettent d'administrer ses biens. Cet âge est réglé différemment par les coutumes : dans quelques-unes c'est à 20 ans, dans d'autres à 18 ou à 15.

Majeur de majorité féodale est celle qui a atteint l'age auquel les coutumes permettent de porter la foi pour les fiefs. Voyez ci-après MAJORITE FEODALE.

Majeur de majorité parfaite. Voyez ci-apr