S. m. (Belles Lettres) c'est le point où aboutit et se résout une intrigue épique ou dramatique.

Le dénouement de l'épopée est un événement qui tranche le fil de l'action par la cessation des périls et des obstacles, ou par la consommation du malheur. La cessation de la colere d'Achille fait le dénouement de l'Iliade, la mort de Pompée celui de la Pharsale, la mort de Turnus celui de l'Enéide. Ainsi l'action de l'Iliade finit au dernier livre, celui de la Pharsale au huitième, celui de l'Enéide au dernier vers. Voyez EPOPEE.

Le dénouement de la tragédie est souvent le même que celui du poème épique, mais communément amené avec plus d'art. Tantôt l'évenement qui doit terminer l'action, semble la nouer lui-même : voyez Alzire. Tantôt il vient tout-à-coup renverser la situation des personnages, et rompre à la fois tous les nœuds de l'action : voyez Mithridate. Cet événement s'annonce quelquefois comme le terme du malheur, et il en devient le comble : voyez Inès. Quelquefois il semble en être le comble, et il en devient le terme : voyez Iphigénie. Le dénouement le plus parfait est celui où l'action longtemps balancée dans cette alternative, tient l'âme des spectateurs incertaine et flottante jusqu'à son achevement ; tel est celui de Rodogune. Il est des tragédies dont l'intrigue se résout comme d'elle-même, par une suite de sentiments qui amènent la dernière révolution sans le secours d'aucun incident ; tel est Cinna. Mais dans celles-là même la situation des personnages doit changer, du moins au dénouement.

L'art du dénouement consiste à le préparer sans l'annoncer. Le préparer, c'est disposer l'action de manière que ce qui le précéde le produise. Il y a, dit Aristote, une grande différence entre des incidents qui naissent les uns des autres, et des incidents qui viennent simplement les uns après les autres. Ce passage lumineux renferme tout l'art d'amener le dénouement : mais c'est peu qu'il soit amené, il faut encore qu'il soit imprévu. L'intérêt ne se soutient que par l'incertitude ; c'est par elle que l'âme est suspendue entre la crainte et l'espérance : et c'est de leur mélange que se nourrit l'intérêt. Une passion fixe est pour l'âme un état de langueur, l'amour s'éteint, la haine languit, la pitié s'épuise si la crainte et l'espérance ne les excitent par leurs combats. Or plus d'espérance ni de crainte, des que le dénouement est prévu. Ainsi, même dans les sujets connus, le dénouement doit être caché, c'est-à-dire que, quelque prévenu qu'on soit de la manière dont se terminera la pièce, il faut que la marche de l'action en écarte la réminiscence, au point que l'impression de ce qu'on voit ne permette pas de réflechir à ce qu'on sait : telle est la force de l'illusion. C'est par-là que les spectateurs sensibles pleurent vingt fois à la même tragédie ; plaisir que ne goutent jamais les vains raisonneurs et les froids critiques.

Le dénouement, pour être imprévu, doit donc être le passage d'un état incertain à un état déterminé. La fortune des personnages intéressés dans l'intrigue, est durant le cours de l'action comme un vaisseau battu par la tempête : ou le vaisseau fait naufrage ou il arrive au port : voilà le dénouement.

Aristote divise les fables en simples, qui finissent sans reconnaissance et sans péripétie ou changement de fortune ; et en implexes, qui ont la péripétie ou la reconnaissance, ou toutes les deux. Mais cette division ne fait que distinguer les intrigues bien tissues, de celles qui le sont mal. Voyez INTRIGUE.

Par la même raison, le choix qu'il donne d'amener la péripétie ou nécessairement ou vraisemblablement, ne doit pas être pris pour règle. Un dénouement qui n'est que vraisemblable, n'en exclut aucun de possible, et entretient l'incertitude en les laissant tous imaginer. Un dénouement nécessité ne peut laisser prévoir que lui ; et l'on ne doit pas attendre qu'un succès assuré, qu'un revers inévitable, échappe aux yeux des spectateurs. Plus ils se livrent à l'action, et plus leur attention se dirige vers le terme où elle aboutit ; or le terme prévu, l'action est finie. D'où vient que le dénouement de Rodogune est si beau ? c'est qu'il est aussi vraisemblable qu'Antiochus soit empoisonné, qu'il l'est que Cléopatre s'empoisonne. D'où vient que celui de Britannicus a nui au succès de cette belle tragédie ? c'est qu'en prévoyant le malheur de Britannicus et le crime de Néron, on ne voit aucune ressource à l'un, ni aucun obstacle à l'autre ; ce qui ne serait pas (qu'on nous permette cette réflexion), si la belle scène de Burrhus venait après celle de Narcisse.

Un défaut capital, dont les anciens ont donné l'exemple et que les modernes ont trop imité, c'est la langueur du dénouement. Ce défaut vient d'une mauvaise distribution de la fable en cinq actes, dont le premier est destiné à l'exposition, les trois suivants au nœud de l'intrigue, et le dernier au dénouement. Suivant cette division le fort du péril est au quatrième acte, et l'on est obligé pour remplir le cinquième, de dénouer l'intrigue lentement et par degrés, ce qui ne peut manquer de rendre la fin trainante et froide ; car l'intérêt diminue dès qu'il cesse de croitre. Mais la promptitude du dénouement ne doit pas nuire à sa vraisemblance, ni sa vraisemblance à son incertitude ; conditions faciles à remplir séparément, mais difficiles à concilier.

Il est rare, surtout aujourd'hui, qu'on évite l'un de ces deux reproches, ou du défaut de préparation, ou du défaut de suspension du dénouement. On porte à nos spectacles pathétiques deux principes opposés, le sentiment qui veut être ému, et l'esprit qui ne veut pas qu'on le trompe. La prétention à juger de tout, fait qu'on ne jouit de rien. On veut en même temps prévoir les situations et s'en pénétrer, combiner d'après l'auteur et s'attendrir avec le peuple, être dans l'illusion et n'y être pas : les nouveautés surtout ont ce désavantage, qu'on y Ve moins en spectateur qu'en critique. Là chacun des connaisseurs est comme double, et son cœur a dans son esprit un incommode voisin. Ainsi le poète qui n'avait autrefois que l'imagination à séduire, a de plus aujourd'hui la réflexion à surprendre. Si le fil qui conduit au dénouement échappe à la vue, on se plaint qu'il est trop faible ; s'il se laisse apercevoir, on se plaint qu'il est trop grossier. Quel parti doit prendre l'auteur ? celui de travailler pour l'âme, et de compter pour très-peu de chose la froide analyse de l'esprit.

De toutes les péripéties, la reconnaissance-est la plus favorable à l'intrigue et au dénouement : à l'intrigue, en ce qu'elle est précédée par l'incertitude et le trouble qui produisent l'intérêt : au dénouement, en ce qu'elle y répand tout-à-coup la lumière, et renverse en un instant la situation des personnages et l'attente des spectateurs. Aussi a-t-elle été pour les anciens une source féconde de situations intéressantes et de tableaux pathétiques. La reconnaissance est d'autant plus belle, que les situations dont elle produit le changement sont plus extrêmes, plus opposées, et que le passage en est plus prompt : par-là celle d'Oedipe est sublime. Voyez RECONNOISSANCE.

A ces moyens naturels d'amener le dénouement, se joint la machine ou le merveilleux, ressource dont il ne faut pas abuser, mais qu'on ne doit pas s'interdire. Le merveilleux a sa vraisemblance dans les mœurs de la pièce et dans la disposition des esprits. Il est deux espèces de vraisemblance, l'une de réflexion et de raisonnement ; l'autre de sentiment et d'illusion. Un événement naturel est susceptible de l'une et de l'autre : il n'en est pas toujours ainsi d'un événement merveilleux. Mais quoique ce dernier ne soit le plus souvent aux yeux de la raison qu'une fable ridicule et bizarre, il n'est pas moins une vérité pour l'imagination séduite par l'illusion et échauffée par l'intérêt. Toutefais pour produire cette espèce d'enivrement qui exalte les esprits et subjugue l'opinion, il ne faut pas moins que la chaleur de l'enthousiasme. Une action où doit entrer le merveilleux demande plus d'élevation dans le style et dans les mœurs, qu'une action toute naturelle. Il faut que le spectateur emporté hors de l'ordre des choses humaines par la grandeur du sujet, attende et souhaite l'entremise des dieux dans des périls ou des malheurs dignes de leur assistance.

Nec deus intersit, nisi dignus vindice nodus, &c.

C'est ainsi que Corneille a préparé la conversion de Pauline, et il n'est personne qui ne dise avec Polieucte :

Elle a trop de vertus, pour n'être pas chrétienne.

On ne s'intéresse pas de même à la conversion de Felix. Corneille, de son aveu, ne savait que faire de ce personnage ; il en a fait un chrétien. Ainsi tout sujet tragique n'est pas susceptible de merveilleux : il n'y a que ceux dont la religion est la base, et dont l'intérêt tient pour ainsi dire au ciel et à la terre qui comportent ce moyen ; tel est celui de Polieucte que nous venons de citer ; tel est celui d'Athalie, où les prophéties de Joad sont dans la vraisemblance, quoique peut-être hors d'œuvre ; tel est celui d'Oedipe, qui ne porte que sur un oracle. Dans ceux-là, l'entremise des dieux n'est point étrangère à l'action, et les Poètes n'ont eu garde d'y observer ce faux principe d'Aristote : Si l'on se sert d'une machine, il faut que ce soit toujours hors de l'action de la tragédie ; (il ajoute) ou pour expliquer les choses qui sont arrivées auparavant, et qu'il n'est pas possible que l'homme sache, ou pour avertir de celles qui arriveront dans la suite, et dont il est nécessaire qu'on soit instruit. On voit qu'Aristote n'admet le merveilleux, que dans les sujets dont la constitution est telle qu'ils ne peuvent s'en passer, en quoi l'auteur de Semiramis est d'un avis précisément contraire : Je voudrais surtout, dit-il, que l'intervention de ces êtres surnaturels ne parut pas absolument nécessaire ; et sur ce principe l'ombre de Ninus vient empêcher le mariage incestueux de Semiramis avec Ninias, tandis que la seule lettre de Ninus, déposée dans les mains du grand-prêtre, aurait suffi pour empêcher cet inceste. Quel est de ces deux sentiments le mieux fondé en raisons et en exemples ? Voyez MERVEILLEUX.

Le dénouement doit-il être affligeant ou consolant ? nouvelle difficulté, nouvelles contradictions. Aristote exclut de la tragédie les caractères absolument vertueux et absolument coupables. Le dénouement, à son avis, ne peut donc être ni heureux pour les bons, ni malheureux pour les mécans. Il n'admet que des personnages coupables et vertueux à demi, qui sont punis à la fin de quelque crime involontaire ; d'où il conclut que le dénouement doit être malheureux. Socrate et Platon voulaient au contraire que la tragédie se conformât aux lais, c'est-à-dire qu'on vit sur le théâtre l'innocence en opposition avec le crime ; que l'une fût vengée, et que l'autre fût puni. Si l'on prouve que c'est là le genre de tragédie, non-seulement le plus utile, mais le plus intéressant, le plus capable d'inspirer la terreur et la pitié, ce qu'Aristote lui refuse, on aura prouvé que le dénouement le plus parfait à cet égard est celui où succombe le crime et où l'innocence triomphe, sans prétendre exclure le genre opposé. Voyez TRAGEDIE.

Le dénouement de la comédie n'est pour l'ordinaire qu'un éclaircissement qui dévoile une ruse, qui fait cesser une méprise, qui détrompe les dupes, qui démasque les fripons, et qui acheve de mettre le ridicule en évidence. Comme l'amour est introduit dans presque toutes les intrigues comiques, et que la comédie doit finir gaiement, on est convenu de la terminer par le mariage ; mais dans les comédies de caractère, le mariage est plutôt l'achevement que le dénouement de l'action. Voyez le Misantrope et l'Ecole des Maris, &c.

Le dénouement de la Comédie a cela de commun avec celui de la Tragédie, qu'il doit être préparé de même, naitre du fond du sujet et de l'enchainement des situations. Il a cela de particulier, qu'il exige à la rigueur la plus exacte vraisemblance, et qu'il n'a pas besoin d'être imprévu ; souvent même il n'est comique, qu'autant qu'il est annoncé. Dans la Tragédie, c'est le spectateur qu'il faut séduire : dans la Comédie, c'est le personnage qu'il faut tromper ; et l'un ne rit des méprises de l'autre, qu'autant qu'il n'en est pas de moitié. Ainsi lorsque Moliere fait tendre à Georges Dandin le piège qui amène le dénouement, il nous met de la confidence. Dans le Comique attendrissant, le dénouement doit être imprévu comme celui de la Tragédie, et pour la même raison. On y emploie aussi la reconnaissance ; avec cette différence que le changement qu'elle cause est toujours heureux dans ce genre de Comédie, et que dans la Tragédie il est souvent malheureux. La reconnaissance a cet avantage, soit dans le comique de caractère, soit dans le comique de situation, qu'elle laisse un champ libre aux méprises, sources de la bonne plaisanterie, comme l'incertitude est la source de l'intérêt. Voyez COMEDIE, COMIQUE, INTRIGUE, etc.

Après que tous les nœuds de l'intrigue comique ou tragique sont rompus, il reste quelquefois des éclaircissements à donner sur le sort des personnages, c'est ce qu'on appelle achevement ; les sujets bien constitués n'en ont pas besoin. Tous les obstacles sont dans le nœud, toutes les solutions dans le dénouement. Dans la Comédie l'action finit heureusement par un trait de caractère. Et moi, dit l'Avare, je vais revoir ma chère cassette. J'aurais mieux fait, je crois, de prendre Célimene, dit l'Irrésolu. La tragédie qui n'est qu'un apologue devrait finir par un trait frappant et lumineux, qui en serait la moralité ; et nous ne craignons point d'en donner pour exemple cette conclusion d'une tragédie moderne, où Hécube expirante dit ces beaux vers :

Je me meurs : rais, tremblez, ma peine est légitime ;

J'ai chéri la vertu, mais j'ai souffert le crime.

Article de M. MARMONTEL.