S. m. (Fictions d'esprit) récit fictif de diverses avantures merveilleuses ou vraisemblables de la vie humaine ; le plus beau roman du monde, Télémaque, est un vrai poème à la mesure et à la rime près.

Je ne rechercherai point l'origine des romans, M. Huet a épuisé ce sujet, il faut le consulter. On connait les amours de Diniace et de Déocillis par Antoine Diogène, c'est le premier des romans grecs. Jamblique a peint les amours de Rhodanis et de Simonide. Achillès Tatius a composé le roman de Leucippe et de Clitophon. Enfin Héliodore, évêque de Trica dans le quatrième siècle, a raconté les amours de Théagène et de Chariclée.

Mais si les fictions romanesques furent chez les Grecs les fruits du gout, de la politesse, et de l'érudition ; ce fut la grossiereté qui enfanta dans le onzième siècle nos premiers romans de chevalerie. Voyez ROMAN de chevalerie.

Ils tiraient leur source de l'abus des légendes, et de la barbarie qui regnait alors ; cependant ces sortes de fictions se perfectionnèrent insensiblement, et ne tombèrent de mode, que quand la galanterie prit une nouvelle face au commencement du siècle dernier.

Honoré d'Urfé, dit M. Despreaux, homme de grande naissance dans le Lyonnais, et très-enclin à l'amour, voulant faire valoir un grand nombre de vers qu'il avait composés pour ses maîtresses, et rassembler en un corps plusieurs avantures amoureuses qui lui étaient arrivées, s'avisa d'une invention très-agréable. Il feignit que dans le Forès, petit pays contigu à la Limagne d'Auvergne, il y avait du temps de nos premiers rais, une troupe de bergers et de bergeres qui habitaient sur les bords de la rivière du Lignon, et qui assez accommodés des biens de la fortune, ne laissaient pas néanmoins, par un simple amusement et pour le seul plaisir, de mener paitre par eux-mêmes leurs troupeaux. Tous ces bergers et toutes ces bergeres, étant d'un fort grand loisir, l'amour, comme on le peut penser, et comme il le raconte lui-même, ne tarda guère à les y venir troubler, et produisit quantité d'événements considérables.

M. d'Urfé y fit arriver toutes ses avantures, parmi lesquelles il en mêla beaucoup d'autres, et enchâssa les vers dont j'ai parlé, qui tout mécants qu'ils étaient, ne laissèrent pas d'être goutés, et de passer à la faveur de l'art avec lequel il les mit en œuvre ; car il soutint tout cela d'une narration également vive et fleurie, de fictions très-spirituelles, et de caractères aussi finement imaginés qu'agréablement variés et bien suivis.

Il composa aussi un roman qui lui acquit beaucoup de réputation, et qui fut fort estimé, même des gens du goût le plus exquis, bien que la morale en fût vicieuse, puisqu'elle ne prêchait que l'amour et la mollesse. Il en fit quatre volumes qu'il intitula Astrée, du nom de la plus belle de ses bergeres ; c'était Diane de Château-Morand. Le premier volume parut en 1610, le second dix ans après, le troisième cinq ans après le second, et le quatrième en 1625. Après sa mort, Baro son ami, et selon quelques-uns son secrétaire, en composa sur son mémoire un cinquième tome, qui en formait la conclusion, et qui ne fut guère moins bien reçu que les quatre autres volumes.

Le grand succès de ce roman échauffa si bien les beaux esprits d'alors, qu'ils en firent à son imitation quantité de semblables, dont il y en avait même de dix et de douze volumes ; et ce fut pendant quelque temps, comme une espèce de débordement sur le parnasse.

On vantait surtout ceux de Gomberville, de la Calprenede, de Desmarais, et de Scuderi. Mais ces imitateurs s'efforçant mal-à-propos d'enchérir sur leur original, et prétendant annoblir ses caractères, tombèrent dans la puérilité. Au lieu de prendre comme M. d'Urfé pour leurs héros, des bergers occupés du seul soin de gagner le cœur de leurs maîtresses, ils prirent, pour leur donner cette étrange occupation, non-seulement des princes et des rais, mais les plus fameux capitaines de l'antiquité qu'ils peignirent pleins du même esprit que ces bergers ; ayant à leur exemple fait comme une espèce de vœu de ne parler jamais et de n'entendre jamais parler que d'amour. De cette manière, au lieu que M. d'Urfé dans son Astrée, avait fait des bergers très-frivoles, des héros de roman considérables, ces auteurs au contraire, des héros les plus considérables de l'histoire, firent des bergers frivoles et quelquefois mêmes des bourgeois encore plus frivoles que ces bergers. Leurs ouvrages néanmoins, ne laissèrent pas de trouver un nombre infini d'admirateurs, et eurent long - temps une fort grande vogue.

Mais ceux qui s'attirèrent le plus d'applaudissements, ce furent le Cyrus et la Clélie de mademoiselle de Scuderi, sœur de l'auteur du même nom. Cependant non-seulement elle tomba dans la même puérilité, mais elle la poussa encore à un plus grand excès. Au lieu de représenter, comme elle devait, dans la personne de Cyrus un roi tel que le peint Hérodote, ou tel qu'il est figuré dans Xénophon, qui a fait aussi bien qu'elle un roman de la vie de ce prince ; au lieu, dis-je, d'en faire un modèle de perfection, elle composa un Artamène, plus fou que tous les Céladons et tous les Sylvandres, qui n'est occupé que du seul soin de sa Mandane, qui ne fait du matin au soir que lamenter, gémir et filer le parfait amour.

Elle a encore fait pis dans son autre roman, intitulé Clélie, où elle représente toutes les héroïnes et tous les héros de la république romaine naissante, les Clélies, les Lucrèces, les Horatius Coclès, les Mutius Scevola, les Brutus, encore plus amoureux qu'Artamène ; ne s'occupant qu'à travers des cartes géographiques d'amour, qu'à se proposer les uns aux autres des questions et des énigmes galantes, en un mot, qu'à faire tout ce qui parait le plus opposé au caractère et à la gravité héroïque de ces premiers Romains. Voilà d'excellentes remarques de M. Despréaux.

Madame la comtesse de la Fayette dégouta le public des fadaises ridicules dont nous venons de parler. L'on vit dans sa Zaïde et dans sa Princesse de Clèves des peintures véritables, et des avantures naturelles décrites avec grâce. Le comte d'Hamilton eut l'art de les tourner dans le goût agréable et plaisant qui n'est pas le burlesque de Scarron. Mais la plupart des autres romans qui leur ont succédé dans ce siècle, sont ou des productions dénuées d'imagination, ou des ouvrages propres à gâter le gout, ou ce qui est pis encore, des peintures obscènes dont les honnêtes gens sont révoltés. Enfin, les Anglais ont heureusement imaginé depuis peu de tourner ce genre de fictions à des choses utiles ; et de les employer pour inspirer en amusant l'amour des bonnes mœurs et de la vertu, par des tableaux simples, naturels et ingénieux, des événements de la vie. C'est ce qu'ont exécuté avec beaucoup de gloire et d'esprit, MM. Richardson et Fielding.

Les romans écrits dans ce bon gout, sont peut-être la dernière instruction qu'il reste à donner à une nation assez corrompue pour que tout autre lui soit inutile. Je voudrais qu'alors la composition de ces livres ne tombât qu'à d'honnêtes gens sensibles, et dont le cœur se peignit dans leurs écrits, à des auteurs qui ne fussent pas au-dessus des faiblesses de l'humanité, qui ne démontrassent pas tout d'un coup la vertu dans le ciel hors de la portée des hommes ; mais qui la leur fissent aimer en la peignant d'abord moins austère, et qui ensuite du sein des passions, où l'on peut succomber et s'en repentir, sçussent les conduire insensiblement à l'amour du bon et du bien. C'est ce qu'a fait M. J. J. Rousseau dans sa nouvelle Héloïse.

Il semble donc, comme d'autres l'ont dit avant moi, que le roman et la comédie pourraient être aussi utiles qu'ils sont généralement nuisibles. L'on y voit de si grands exemples de constance, de vertu, de tendresse, et de désintéressement, de si beaux, et de si parfaits caractères, que quand une jeune personne jette de là sa vue sur tout ce qui l'entoure, ne trouvant que des sujets indignes ou fort au-dessous de ce qu'elle vient d'admirer, je m'étonne avec la Bruyere qu'elle soit capable pour eux de la moindre faiblesse.

D'ailleurs on aime les romans sans s'en douter, à cause des passions qu'ils peignent, et de l'émotion qu'ils excitent. On peut par conséquent tourner avec fruit cette émotion et ces passions. On réussirait d'autant mieux que les romans sont des ouvrages plus recherchés, plus débités, et plus avidemment goutés, que tout ouvrage de morale, et autres qui demandent une sérieuse application d'esprit. En un mot, tout le monde est capable de lire les romans, presque tout le monde les lit, et l'on ne trouve qu'une poignée d'hommes qui s'occupent entièrement des sciences abstraites de Platon, d'Aristote, ou d'Euclide. (D.J.)

ROMAN de chevalerie, (Belles Lettres) il parait que le règne brillant de Charlemagne a été la source de tous les romans de chevalerie, et de la chevalerie elle-même, sans qu'on voie encore dans ce règne, ainsi que dans les siècles suivants, la valeur des chevaliers décider presque seule du sort des combats ; mais on y remarque déjà des faits d'armes particuliers.

Quoi qu'il en sait, le roman de Turpin, archevêque de Rheims, ce roman qu'on peut regarder comme le père de tous les romans de chevalerie, n'a guère été composé, selon l'opinion commune, que sur la fin du xj. siècle, environ 250 ans après la mort de Charlemagne.

Gryphiander prétend qu'un moine nommé Robert est auteur de cette chronique, et qu'elle fut écrite pendant le concile de Clermont assemblé par Urbain II. en l'année 1095. Pierre l'Hermite prêchait alors la première croisade, et l'objet du roman a constamment été d'échauffer les esprits, et de les animer à la guerre contre les infidèles. Le nom de Turpin est supposé, et le moine est certainement un fort mauvais historien.

La valeur de Charlemagne, ses hauts faits d'armes égaux à ceux des chevaliers les plus renommés, la force et l'intrépidité de son neveu Roland, sont bien marqués au coin de la chevalerie qui s'introduisit depuis son règne. Durandal est une épée que tous les romanciers ont eu en vue dans la suite ; elle coupe un rocher en deux parts, et fait cette grande opération entre les mains de Roland affoibli par la perte de son sang. Ce héros mourant sonne de son cors d'ivoire, et son dernier soupir est si terrible, que le cors en est brisé. Ces prodiges de force rapportés sans nécessité, donnent à entendre qu'ils étaient reçus dans le temps que la chronique a été composée, et que l'auteur a seulement voulu parler la langue de son temps.

Il parait par la lecture de Turpin, que les chevaliers n'étaient connus ni de nom ni d'effet, avant le règne de Charlemagne, ni même durant son règne ; ce que prouve encore le silence des historiens contemporains de ce prince, ou qui ont écrit peu après sa mort. Ainsi, c'est dans l'intervalle de la vie de ce grand roi et de celle du prétendu Turpin, qu'il faut placer les premières idées de la chevalerie, et de tous les romans qu'elle a fait composer.

La chevalerie parait encore avoir tiré son lustre de l'abus des légendes ; le caractère de l'esprit humain avide du merveilleux, en a augmenté la considération ; et les rois l'ont autorisée, en soumettant à quelques espèces de formes, d'usages et de loix, des nobles qui enivrés de leur propre valeur, étaient portés à s'ériger en tyrants de leurs propres vassaux.

On ne négligea rien dans ces premiers temps, de ce qui pouvait inspirer à ces hommes féroces, l'honneur, la justice, la défense de la veuve et de l'orphelin, enfin l'amour des dames. La réunion de tous ces points a produit successivement des usages et des loix qui servirent de frein à ces hommes qui n'en avaient aucun, et que leur indépendance jointe à la plus grande ignorance, rendait fort à craindre.

Les idées et les ouvrages romanesques passèrent de France en Angleterre. Geoffroi de Monmouth parait être l'original du Brut.

Le roman de Sangreal composé par Robert de Broon est plus chargé d'amour et de galanterie que les précédents ; les idées romanesques gagnèrent de plus en plus. C'est ce roman qui donna lieu aux principales avantures de la cour du roi Artus. Ces mêmes ouvrages se multiplièrent, et devinrent en grande vogue sous le règne de Philippe le bel, né en 1268, et mort en 1314. Depuis ce temps-là ont paru tous nos autres romans de chevalerie, comme Amadis de Gaule, Palmerin d'Olive, Palmerin d'Angleterre, et tant d'autres, jusqu'au temps de Miguel Cervantes Saavedra, espagnol.

Il avait été secrétaire du duc d'Albe, et s'étant retiré à Madrid, il y fut traité sans considération par le duc de Lerme, premier ministre de Philippe III. roi d'Espagne. Alors Cervantes, pour se venger de ce ministre qui méprisait les gens de lettres, et qui tranchait du héros chevalier, composa le roman de don Quichotte, ouvrage admirable, et satyre très-fine de toute la noblesse espagnole qui était alors entêtée de chevalerie. Il publia la première partie de ce roman ingénieux en 1605, la seconde en 1615, et mourut fort pauvre vers l'an 1620 ; mais sa réputation ne mourra jamais.

L'abolissement des tournois, les guerres civiles et étrangères, la défense des combats singuliers, l'extinction de la magie, du sort et des enchantements, le juste mépris des légendes, en un mot, une nouvelle face que prit la France et l'Europe sous le règne de Louis XIV. changea la bravoure et la galanterie romanesque dans une galanterie plus spirituelle et plus tranquille. On vint à ne plus goûter les faits inimitables d'Amadis.

Tant de châteaux forcés, de géans pourfendus,

De chevaliers occis, d'enchanteurs confondus...

On se livra aux charmes des descriptions propres à inspirer la volupté de l'amour, à ces mouvements heureux et paisibles, autrefois dépeints dans les romans grecs du moyen âge ; aux douceurs d'aimer ou d'être aimé, en un mot, à tous ces tendres sentiments qui sont décrits dans l'astrée de Mr. d'Urfé.

où dans un doux repos

E'amour occupe seul de plus charmants héros...

Enfin l'on a vu paraitre dernièrement dans ce royaume un nouveau genre de galanterie hermaphrodite, qui n'est certainement pas flatteuse, ou, pour mieux dire, qui n'est qu'un mensonge peu délicat du plaisir des sens. (D.J.)