Carpathus, (Géographie et Physique) chaîne de montagnes qui bornait chez les anciens la Sarmatie Européenne du côté du midi. Elle sépare aujourd'hui la Pologne d'avec la Hongrie, la Transylvanie, et la Moldavie.

Les observations faites par David-Fraelichius sur cette montagne, sont très-utiles en Physique, pour former un jugement sur la hauteur de l'air, et celle de ses diverses régions ; ainsi je crois devoir les donner ici toutes entières.

Le Carpathus, dit cet auteur, est la principale montagne de Hongrie ; ce nom lui est commun avec toute la suite des montagnes de Sarmatie, qui séparent celles de Hongrie de celles de Russie, de Pologne, de Moravie, de Silésie et de celles de la partie d'Autriche au-delà du Danube, leurs sommets élevés et effrayans, qui sont au-dessus des nuages, s'aperçoivent à Césaréopolis. On leur donne quelquefois un nom qui désigne qu'ils sont presque toujours couverts de neiges ; et un autre nom qui signifie qu'ils sont nuds et chauves, en effet les rochers de ces montagnes l'emportent sur ceux des Alpes, d'Italie, de Suisse, et du Tirol, pour être escarpés et pleins de précipices. Ils sont presque impraticables, et personne n'en approche, à l'exception de ceux qui sont curieux d'admirer les merveilles de la nature.

M. Fraelichius qu'il faut mettre au nombre de ces curieux, ayant formé le dessein de mesurer la hauteur de ces montagnes, y monta au mois de Juin 1615. Quand il fut arrivé au faite du premier rocher, il en aperçut un second fort escarpé et beaucoup plus haut ; il y grimpa par-dessus de grandes pierres mal assurées. Une de ces pierres s'étant éboulée, en entraina avec elles quelques centaines de plus grandes, avec un bruit si violent, qu'on aurait cru que toute la montagne écroulait : enfin Fraelichius ayant aperçu un nouveau rocher plus haut, et ensuite quelques autres moindres, mais dont le dernier paraissait toujours plus élevé que le précédent, il fut obligé de passer à-travers au péril de sa vie, jusqu'à ce qu'il eut gagné le sommet.

" Toutes les fais, dit-il, que je jetais les yeux sur les vallées au-dessous, qui étaient couvertes d'arbres, je n'y apercevais que comme une nuit noire, ou du-moins une couleur de bleu céleste, telle qu'on en voit souvent dans l'air quand le temps est beau ; et je croyais que si j'étais tombé, j'aurais roulé non sur la terre, mais dans les cieux ; car les objets visibles, à cause de leur grande pente, semblaient diminués et confus. Mais lorsque je montai encore plus haut, j'arrivai dans des nuages épais, et les ayant traversés, je m'assis pendant quelques heures ; je n'étais pas alors bien loin du sommet ; je voyais distinctement les nuages blancs dans lesquels j'étais, se mouvoir au-dessous de moi, et j'aperçus clairement au-dessus d'eux l'étendue de quelques milles de pays, au-delà de celui de Sépuze, où étaient les montagnes. Je vis aussi d'autres nuages, les uns plus hauts, les autres plus bas, et quelques-uns également éloignés de terre : de tout cela je conclus trois choses. 1°. que j'avais passé le commencement de la moyenne région de l'air. 2°. que la distance des nuages à la terre varie en différents lieux, selon les vapeurs qui s'élèvent. 3°. Que la hauteur des nuages les plus bas, n'est seulement que d'un demi-mille d'Allemagne.

Quand je fus arrivé au sommet de la montagne, continue Fraelichius, l'air était si délié et si calme, qu'on n'aurait pas vu remuer un cheveu, quoi que j'eusse senti un fort grand vent sur les montagnes au-dessous. Je trouvai donc que le fin sommet du mont Carpathus a un mille de hauteur, à prendre depuis sa racine la plus basse, jusqu'à la plus haute région de l'air, où les vents ne soufflent jamais. Je tirai un coup de pistolet, qui d'abord ne fit pas plus de bruit que quand on casse un bâton ; mais un moment après, j'entendis un long murmure, qui remplit les vallées et les bois inférieurs.

En descendant par les anciennes neiges dans les vallées, je tirai encore une fois ; mais ce coup rendit un son terrible, comme si on avait tiré du canon, et je crus que toute la montagne allait tomber sur moi. Le son dura bien un demi-quart d'heure, jusqu'à ce qu'il fût parvenu aux antres les plus secrets de la montagne, où étant augmenté, il réfléchit de toutes parts ; d'abord les cavernes supérieures retentirent peu ; mais quand le son fut arrivé à celles d'au-dessous, le bruit fut très-violent. "

Il grêle ou neige presque toujours sur ces hautes montagnes, même dans le cœur de l'été, c'est-à-dire, aussi souvent qu'il pleut dans les vallées voisines ; il est même aisé de distinguer les neiges de différentes années, par la couleur et la fermeté de leur surface. (D.J.)