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Catégorie parente: Histoire
Catégorie : Grammaire & Histoire
sub. f. (Histoire ancienne, Grammaire et Histoire) Nous la définirons avec Brebeuf.

Cet art ingénieux

De peindre la parole et de parler aux yeux,

Et par des traits divers de figures tracées,

Donner de la couleur et du corps aux pensées.

La méthode de donner de la couleur, du corps, ou pour parler plus simplement, une sorte d'existance aux pensées, dit Zilia (cette Péruvienne pleine d'esprit, si connue par ses ouvrages), se fait en traçant avec une plume, de petites figures que l'on appelle lettres, sur une matière blanche et mince que l'on nomme papier. Ces figures ont des noms ; et ces noms mêlés ensemble, représentent les sons des paroles.

Développons, avec M. Warburthon, l'origine de cet art admirable, ses différentes sortes, et ses changements progressifs jusqu'à l'invention d'un alphabet. C'est un beau sujet philosophique, dont cependant les bornes de ce livre ne me permettent de prendre que la fleur.

Nous avons deux manières de communiquer nos idées : la première, à l'aide des sons ; la seconde, par le moyen des figures. En effet l'occasion de perpétuer nos pensées et de les faire connaitre aux personnes éloignées, se présente souvent ; et comme les sons ne s'étendent pas au-delà du moment et du lieu où ils sont proférés, on a inventé les figures et les caractères après avoir imaginé les sons, afin que nos idées pussent participer à l'étendue et à la durée.

Cette manière de communiquer nos idées par des marques et par des figures, a consisté d'abord à dessiner tout naturellement les images des choses ; ainsi pour exprimer l'idée d'un homme ou d'un cheval, on a représenté la forme de l'un ou de l'autre. Le premier essai de l'écriture a été, comme on voit, une simple peinture ; on a su peindre avant que de savoir écrire.

Nous en trouvons chez les Mexiquains une preuve remarquable. Ils n'employaient pas d'autre méthode que cette écriture en peinture, pour conserver leurs lois et leurs histoires. Voyez le voyage autour du monde, de Gemelli Carreri ; l'histoire naturelle et morule des Indes, du P. Acosta, les voyages de Thevenot, et d'autres ouvrages.

Il reste encore aujourd'hui un modèle très-curieux de cette écriture en peinture des Indiens, composé par un Mexiquain et par lui expliqué dans sa langue, après que les Espagnols lui eurent appris les lettres. Cette explication a été ensuite traduite en espagnol, et de cette langue en anglais. Purchas a fait graver l'ouvrage, qui est une histoire de l'empire du Mexique, et y a joint l'explication. Je crois que l'exemplaire original est à la bibliothèque du roi.

Voilà la première méthode, et en même temps la plus simple, qui s'est offerte à tous les hommes pour perpétuer leurs idées.

Mais les inconvénients qui résultaient de l'énorme grosseur des volumes dans de pareils ouvrages, portèrent bien-tôt les nations plus ingénieuses et plus civilisées à imaginer des méthodes plus courtes. La plus célèbre de toutes est celle que les Egyptiens ont inventée, à laquelle on a donné le nom d'hiéroglyphique. Par son moyen, l'écriture qui n'était qu'une simple peinture chez les Mexiquains, devint en Egypte peinture et caractère ; ce qui constitue proprement l'hiéroglyphe. Voyez ce mot et l'article suivant ECRITURE DES EGYPTIENS, qui est entièrement lié à celui-ci.

Tel fut le premier degré de perfection qu'acquit cette méthode grossière de conserver les idées des hommes. On s'en est servi de trois manières, qui à consulter la nature de la chose, prouvent qu'elles n'ont été trouvées que par degrés, et dans trois temps différents.

La première manière consistait à employer la principale circonstance d'un sujet, pour tenir lieu du tout. Les Egyptiens voulaient-ils représenter deux armées rangées en bataille : les hiéroglyphes d'Horapollo, cet admirable fragment de l'antiquité, nous apprennent qu'ils peignaient deux mains, dont l'une tenait un bouclier, et l'autre un arc.

La seconde manière imaginée avec plus d'art, consistait à substituer l'instrument réel ou métaphorique de la chose, à la chose même. Un oeil et un sceptre représentaient un monarque. Une épée peignait le cruel tyran Ochus ; et un vaisseau avec un pilote, désignait le gouvernement de l'univers.

Enfin on fit plus : pour représenter une chose, on se servit d'une autre où l'on voyait quelque ressemblance ou quelque analogie ; et ce fut la troisième manière d'employer cette écriture. Ainsi l'univers était représenté par un serpent roulé en forme de cercle, et la bigarrure de ses taches désignait les étoiles.

Le premier objet de ceux qui imaginèrent la peinture hiéroglyphique, fut de conserver la mémoire des événements, et de faire connaitre les lais, les règlements, et tout ce qui a rapport aux matières civiles. Par cette raison, on imagina des symboles relatifs aux besoins et aux productions particulières de l'Egypte. Par exemple, le grand intérêt des Egyptiens était de connaitre le retour ou la durée du vent étésien, qui amoncelait les vapeurs en Ethiopie, et causait l'inondation en soufflant sur la fin du printemps du nord au midi. Ils avaient ensuite intérêt de connaitre le retour du vent de midi, qui aidait l'écoulement des eaux vers la Méditerranée. Mais comment peindre le vent ? Ils choisirent pour cela la figure d'un oiseau ; l'épervier qui étend ses ailes en regardant le midi, pour renouveller ses plumes au retour des chaleurs, fut le symbole du vent étésien, qui souffle du nord au sud ; et la huye qui vient d'Ethiopie, pour trouver des vers dans le limon, à la suite de l'écoulement du Nil, fut le symbole du retour des vents de midi, propres à faire écouler les eaux. Ce seul exemple peut donner une idée de l'écriture symbolique des Egyptiens.

Cette écriture symbolique, premier fruit de l'Astronomie, fut employée à instruire le peuple de toutes les vérités, de tous les avis, et de tous les travaux nécessaires. On eut donc soin dans les commencements de n'employer que les figures, dont l'analogie était le plus à portée de tout le monde ; mais cette méthode fit donner dans le raffinement, à mesure que les Philosophes s'appliquèrent aux matières de spéculation. Aussi-tôt qu'ils crurent avoir découvert dans les choses des qualités plus abstruses, quelques-uns, soit par singularité, soit pour cacher leurs connaissances au vulgaire, se plurent à choisir pour caractères des figures dont le rapport aux choses qu'ils voulaient exprimer, n'était point connu. Pendant quelque temps ils se bornèrent aux figures dont la nature offre des modèles ; mais dans la suite, elles ne leur parurent ni suffisantes, ni assez commodes pour le grand nombre d'idées que leur imagination leur fournissait. Ils formèrent donc leurs hiéroglyphes de l'assemblage mystérieux de choses différentes, ou de parties de divers animaux ; ce qui rendit ces figures tout à fait énigmatiques.

Enfin l'usage d'exprimer les pensées par des figures analogues, et le dessein d'en faire quelquefois un secret et un mystère, engagea à représenter les modes mêmes des substances par des images sensibles. On exprima la franchise par un lièvre, l'impureté par un bouc sauvage, l'impudence par une mouche, la science par une fourmi ; en un mot, on imagina des marques symboliques pour toutes les choses qui n'ont point de forme. On se contenta dans ces occasions d'un rapport quelconque : c'est la manière dont on s'était déjà conduit, quand on donna des noms aux idées qui s'éloignent des sens.

Jusque-là l'animal ou la chose qui servait à représenter, avait été dessinée au naturel ; mais lorsque l'étude de la Philosophie, qui avait occasionné l'écriture symbolique, eut porté les savants d'Egypte à écrire sur beaucoup de sujets, ce dessein ayant trop multiplié les volumes, parut ennuyeux. On se servit donc par degré d'un autre caractère, que nous pouvons appeler l'écriture courante des hiéroglyphes ; il ressemblait aux caractères chinois ; et après avoir été formé du seul contour de la figure, il devint à la longue une sorte de marque.

L'effet naturel que produisit cette écriture courante, fut de diminuer beaucoup de l'attention qu'on donnait au symbole, et de la fixer à la chose signifiée ; par ce moyen l'étude de l'écriture symbolique se trouva fort abrégée, puisqu'il n'y avait alors presque autre chose à faire qu'à se rappeler le pouvoir de la marque symbolique : au lieu qu'auparavant il fallait être instruit des propriétés de la chose ou de l'animal qui était employé comme symbole ; en un mot, cela réduisit cette sorte d'écriture à l'état où est présentement celle des Chinois. Voyez plus bas ECRITURE CHINOISE.

Ce caractère courant est proprement celui que les anciens ont appelé hiérographique, et que l'on a employé par succession de temps dans les ouvrages qui traitaient des mêmes sujets que les anciens hiéroglyphes. On trouve des exemples de ces caractères hiérographiques dans quelques anciens monuments ; on en voit presque à tous les compartiments de la table isiaque, dans les intervalles qui se rencontrent entre les plus grandes figures humaines.

L'écriture était dans cet état, et n'avait pas le moindre rapport avec l'écriture actuelle. Les caractères dont on s'était servi, représentaient des objets ; celle dont nous nous servons, représente des sons : c'est un art nouveau. Un génie heureux, on prétend que ce fut le secrétaire d'un des premiers rois de l'Egypte, appelé Thoït, Thoot, ou Thot, sentit que le discours, quelque varié et quelque étendu qu'il puisse être pour les idées, n'est pourtant composé que d'un assez petit nombre de sons, et qu'il ne s'agissait que de leur assigner à chacun un caractère représentatif. Il abandonna donc l'écriture représentative des êtres, qui ne pouvait s'étendre à l'infini, pour s'en tenir à une combinaison, qui quoique très-bornée (celle des sons), produit cependant le même effet.

Si on y réfléchit (dit M. Duclos, le premier qui ait fait ces observations qui ne sont pas moins justes que délicates), on verra que cet art ayant été une fois conçu, dut être formé presqu'en même temps ; et c'est ce qui relève la gloire de l'inventeur. En effet, après avoir eu le génie d'apercevoir que les sons d'une langue pouvaient se décomposer et se distinguer, l'énumeration dut en être bien-tôt faite ; il était bien plus facile de compter tous les sons d'une langue, que de découvrir qu'ils pouvaient se compter. L'un est un coup de génie ; l'autre un simple effet de l'attention. Peut-être n'y a-t-il jamais eu d'alphabet complet, que celui de l'inventeur de l'écriture. Il est bien vraisemblable que s'il n'y eut pas alors autant de caractères qu'il nous en faudrait aujourd'hui, c'est que la langue de l'inventeur n'en exigeait pas davantage. L'orthographe n'a été parfaite qu'à la naissance de l'écriture.

Quoi qu'il en sait, toutes les espèces d'écritures hiéroglyphiques, quand il fallait s'en servir dans les affaires publiques, pour envoyer les ordres du roi aux généraux d'armée et aux gouverneurs des provinces éloignées, étaient sujettes à l'inconvénient inévitable d'être imparfaitement et obscurément entendues. Thoot, en faisant servir les lettres à exprimer des mots, et non des choses, évita tous les inconvénients si préjudiciables dans ces occasions, et l'écrivain rendit ses instructions avec la plus grande clarté et la plus grande précision. Cette méthode eut encore cet avantage, que comme le gouvernement chercha sans doute à tenir l'invention secrète, les lettres d'état furent pendant du temps portées avec toute la sûreté de nos chiffres modernes. C'est ainsi que l'écriture en lettres, appropriée d'abord à un pareil usage, prit le nom d'épistolique : du moins je n'imagine pas, avec M. Warburthon, qu'on puisse donner une meilleure raison de cette dénomination.

Le lecteur aperçoit à présent que l'opinion commune, qui veut que ce soit la première écriture hiéroglyphique, et non pas la première écriture en lettres, qui ait été inventée pour le secret, est précisément opposée à la vérité ; ce qui n'empêche pas que dans la suite elles n'aient changé naturellement leur usage. Les lettres sont devenues l'écriture commune, et les hiéroglyphiques devinrent une écriture secrète et mystérieuse.

En effet, une écriture qui, en représentant les sons de la voix, peut exprimer toutes les pensées et les objets, que nous avons coutume de désigner par ces sons, parut si simple et si féconde qu'elle fit une fortune rapide. Elle se répandit par-tout ; elle devint l'écriture courante, et fit négliger la symbolique, dont on perdit peu-à-peu l'usage dans la société de manière qu'on en oublia la signification.

Cependant, malgré tous les avantages des lettres, les Egyptiens longtemps après qu'elles eurent été trouvées, conservèrent encore l'usage des hiéroglyphes : c'est que toute la science de ce peuple se trouvait confiée à cette sorte d'écriture. La vénération qu'on avait pour les hommes, passa aux caractères dont les savants perpétuèrent l'usage, mais ceux qui ignoraient les Sciences, ne furent pas tentés de se servir de cette écriture. Tout ce que put sur eux l'autorité des savants, fut de leur faire regarder ces caractères avec respect, et comme des choses propres à embellir les monuments publics, où l'on continua de les employer ; peut-être même les prêtres égyptiens voyaient-ils avec plaisir, que peu-à-peu ils se trouvaient seuls avoir la clé d'une écriture qui conservait les secrets de la religion. Voilà ce qui a donné lieu à l'erreur de ceux qui se sont imaginés que les hiéroglyphes renfermaient les plus grands mystères. Voyez l'article HIEROGLYPHE.

On voit par ces détails comment il est arrivé que ce qui devait son origine à la nécessité, a été dans la suite du temps employé au secret, et enfin cultivé pour l'ornement. Mais par un effet de la vicissitude continuelle des choses, ces mêmes figures qui avaient d'abord été inventées pour la clarté, et puis converties en mystères, ont repris à la longue leur premier usage. Dans les siècles florissants de la Grèce et de Rome, elles étaient employées sur les monuments et sur les médailles, comme le moyen le plus propre à faire connaitre la pensée ; de sorte que le même symbole qui cachait en Egypte une sagesse profonde, était entendu par le simple peuple en Grèce et à Rome.

Tandis que ces deux nations savantes déchiffraient ces symboles à merveille, le peuple d'Egypte en oubliait la signification ; et les trouvant consacrés dans les monuments publics, dans les lieux des assemblées de religion, et dans le cérémonial des fêtes qui ne changeaient point, il s'arrêta stupidement aux figures qu'il avait sous ses yeux. N'allant pas plus loin que la figure symbolique, il en manqua le sens et la signification. Il prit cet homme habillé en roi, pour un homme qui gouvernait le ciel, ou regnait dans le Soleil ; et les animaux figuratifs, pour des animaux réels. Voilà en partie l'origine de l'idolatrie, des erreurs, et des superstitions des Egyptiens, qui se transmirent à tous les peuples de la terre.

Au reste le langage a suivi les mêmes révolutions et le même sort que l'écriture. Le premier expédient qui a été imaginé pour communiquer les pensées dans la conversation, cet effort grossier dû à la nécessité, est venu de même que les premiers hiéroglyphes, à se changer en mystères par des figures et des métaphores, qui servirent ensuite à l'ornement du discours, et qui ont fini par l'élever jusqu'à l'art de l'éloquence et de la persuasion. Voyez LANGAGE, FIGURE, APOLOGUE, PARABOLE, ENIGME, METAPHORE. Voyez le parallèle ingénieux que fait Warburthon entre les figures et les métaphores d'un côté, et les différentes espèces d'écritures de l'autre : ces diverses choses qui paraissent si éloignées d'aucun rapport, ont pourtant ensemble un véritable enchainement. Article de M(D.J.)

ECRITURE CHINOISE. Les hiéroglyphes d'Egypte étaient un simple raffinement d'une écriture plus ancienne, qui ressemblait à l'écriture grossière en peinture des Mexiquains, en ajoutant seulement des marques caractéristiques aux images. L'écriture chinoise a fait un pas de plus, elle a rejeté les images, et n'a conservé que les marques abrégées, qu'elle a multiplié jusqu'à un nombre prodigieux. Chaque idée a sa marque distincte dans cette écriture ; ce qui fait que semblable au caractère universel de l'écriture en peinture, elle continue aujourd'hui d'être commune à différentes nations voisines de la Chine, quoiqu'elles parlent des langues différentes.

En effet, les caractères de la Cochinchine, du Tongking, et du Japon, de l'aveu du P. du Halde, sont les mêmes que ceux de la Chine, et signifient les mêmes choses, sans toutefois que ces Peuples en parlant s'expriment de la même sorte. Ainsi quoique les langues de ces pays-là soient très-différentes, et que les habitants ne puissent pas s'entendre les uns les autres en parlant, ils s'entendent fort bien en écrivant, et tous leurs livres sont communs, comme sont nos chiffres d'arithmétique ; plusieurs nations s'en servent, et leur donnent différents noms : mais ils signifient par-tout la même chose. L'on compte jusqu'à quatre-vingt mille de ces caractères.

Quelque déguisés que soient aujourd'hui ces caractères, M. Warburthon croit qu'ils conservent encore des traits qui montrent qu'ils tirent leur origine de la peinture et des images, c'est-à-dire de la représentation naturelle des choses pour celles qui ont une forme ; et qu'à l'égard des choses qui n'en ont point, les marques destinées à les faire connaitre ont été plus ou moins symboliques, et plus ou moins arbitraires.

M. Freret au contraire soutient que cette origine est impossible à justifier, et que les caractères chinois n'ont jamais eu qu'un rapport d'institution avec les choses qu'ils signifient. Voyez son idée sur cette matière, mém. académiq. des Belles-Lett. tome VI.

Sans entrer dans cette discussion, nous dirons seulement, que par le témoignage des PP. Martini, Magaillans, Gaubil, Semedo, auxquels nous devons joindre M. Fourmont, il parait prouvé que les Chinois se sont servis des images pour les choses que la peinture peut mettre sous les yeux, et des symboles, pour représenter par allégorie ou par allusion, les choses qui ne le peuvent être par elles-mêmes. Suivant les auteurs que nous venons de nommer, les Chinois ont eu des caractères représentatifs des choses, pour celles qui ont une forme ; et des signes arbitraires, pour celles qui n'en ont point. Cette idée ne serait-elle qu'une conjecture ?

On pourrait peut-être, en distinguant les temps, concilier les deux opinions différentes au sujet des caractères chinois. Celle qui veut qu'ils aient été originairement des représentations grossières des choses, se renfermerait dans les caractères inventés par Tsang-kié, et dans ceux qui peuvent avoir de l'analogie avec les choses qui ont une forme ; et la tradition des critiques chinois, citée par M. Freret, qui regarde les caractères comme des signes arbitraires dans leur origine, remonterait jusqu'aux caractères inventés sous Chun.

Quoiqu'il en sait, s'il est vrai que les caractères chinois aient essuyé mille variations, comme on n'en peut douter, il n'est plus possible de reconnaitre comment ils proviennent d'une écriture qui n'a été qu'une simple peinture ; mais il n'en est pas moins vraisemblable que l'écriture des Chinois a dû commencer comme celle des Egyptiens. Article de M(D.J.)

ECRITURE DES EGYPTIENS, (Histoire ancienne) Les Egyptiens ont eu différents genres et différentes espèces d'écritures, suivant l'ordre du temps dans lequel chacune a été inventée ou perfectionnée. Comme toutes ces différentes sortes d'écritures ont été confondues par les anciens auteurs et par la plupart des modernes, il est important de les bien distinguer, d'après M. Warburthon, qui le premier a répandu la lumière sur cette partie de l'ancienne littérature. On peut rapporter toutes les écritures des Egyptiens à quatre sortes : indiquons-les par ordre.

1°. L'hiéroglyphique, qui se subdivisait en curiologique, dont l'écriture était plus grossière ; et en tropique, où il paraissait plus d'art.

2°. La symbolique, qui était double aussi ; l'une plus simple, et tropique, l'autre plus mystérieuse, et allégorique.

Ces deux écritures, l'hiéroglyphique et la symbolique, qui ont été connues sous le terme générique d'hiéroglyphes, que l'on distinguait en hiéroglyphes propres et en hiéroglyphes symboliques, n'étaient pas formées avec les lettres d'un alphabet ; mais elles l'étaient par des marques ou caractères qui tenaient lieu des choses, et non des mots.

3°. L'épistolique, ainsi appelée parce qu'on ne s'en servait que dans les affaires civiles.

4°. L'hiérogrammatique, qui n'était d'usage que dans les choses relatives à la religion.

Ces deux dernières écritures, l'épistolique et l'hiérogrammatique, tenaient lieu de mots, et étaient formées avec les lettres d'un alphabet.

Le premier degré de l'écriture hiéroglyphique, fut d'être employé de deux manières ; l'une plus simple, en mettant la partie principale pour le tout ; et l'autre plus recherchée, en substituant une chose qui avait des qualités ressemblantes, à la place d'une autre. La première espèce forma l'hiéroglyphe curiologique ; et la seconde, l'hiéroglyphe tropique. Ce dernier vint par gradation du premier, comme la nature de la chose et les monuments de l'antiquité nous l'apprennent ; ainsi la Lune était quelquefois représentée par un demi-cercle, quelquefois par un cynocéphale. Dans cet exemple le premier hiéroglyphe est curiologique ; et le second, tropique. Les caractères dont on se sert ordinairement pour marquer les signes du zodiaque, découvrent encore des traces d'origine égyptienne ; ce sont en effet des vestiges d'hiéroglyphes curiologiques réduits à un caractère d'écriture courante, semblable à celle des Chinois : cela se distingue plus particulièrement dans les marques astronomiques du Bélier, du Taureau, des Gémeaux, de la Balance, et du Verseau.

Toutes les écritures où la forme des choses était employée, ont eu leur état progressif, depuis le plus petit degré de perfection jusqu'au plus grand, et ont facilement passé d'un état à l'autre ; en sorte qu'il y a eu peu de différence entre l'hiéroglyphe propre dans son dernier état, et le symbolique dans son premier état. En effet, la méthode d'exprimer l'hiéroglyphe tropique par des propriétés similaires, a dû naturellement produire du raffinement au sujet des qualités plus cachées des choses : c'est aussi ce qui est arrivé. Un pareil examen fait par les savants d'Egypte, occasionna une nouvelle espèce d'écriture zoographique, appelée par les anciens symbolique.

Cependant les auteurs ont confondu l'origine de l'écriture hiéroglyphique et symbolique des Egyptiens, et n'ont point exactement distingué leurs natures et leurs usages différents. Ils ont présupposé que l'hiéroglyphe, aussi-bien que le symbole, étaient une figure mystérieuse ; et par une méprise encore plus grande, que c'était une représentation de notions spéculatives de Philosophie et de Théologie : au lieu que l'hiéroglyphe n'était employé par les Egyptiens que dans les écrits publics et connus de tout le monde, qui renfermaient leurs règlements civils et leur histoire.

Comme on distinguait les hiéroglyphes propres en curiologiques et en tropiques, on a distingué de même en deux espèces les hiéroglyphes symboliques ; savoir en tropiques, qui approchaient plus de la nature de la chose ; et en énigmatiques, où l'on apercevait plus d'art. Par exemple, pour signifier le Soleil, quelquefois les Egyptiens peignaient un faucon ; c'était-là un symbole tropique : d'autres fois ils peignaient un scarabée avec une boule ronde dans ses pattes ; c'était-là un symbole énigmatique. Ainsi les caractères proprement appelés symboles énigmatiques, devinrent à la longue prodigieusement différents de ceux appelés hieroglyphiques curiologiques.

Mais lorsque l'étude de la Philosophie, qui avait occasionné l'écriture symbolique, eut porté les savants d'Egypte à écrire beaucoup, ils se servirent, pour abréger, d'un caractère courant, que les anciens ont appelé hiérographique, ou hiéroglyphique abrégé, qui conduisit à la méthode des lettres par le moyen d'un alphabet, d'après laquelle méthode l'écriture épistolique a été formée.

Cependant cet alphabet épistolique occasionna bientôt l'invention d'un alphabet sacré, que les prêtres égyptiens réservèrent pour eux-mêmes, afin de servir à leurs spéculations particulières. Cette écriture fut nommée hiérogrammatique, à cause de l'usage auquel ils l'ont approprié.

Que les prêtres égyptiens aient eu pour leurs rits et leurs mystères une pareille écriture, c'est ce que nous assure expressément Hérodote, liv. II. ch. xxxvj. et il ne nous a pas toujours rapporté des faits aussi croyables. Celui-ci doit d'autant moins nous surprendre, qu'une écriture sacrée, destinée aux secrets de la religion, et conséquemment différente de l'écriture ordinaire, a été mise en pratique par les prêtres de presque toutes les nations : telles étaient les lettres ammonéennes, non entendues du vulgaire, et dont les prêtres seuls se servaient dans les choses sacrées : telles étaient encore les lettres sacrées des Babyloniens, et celles de la ville de Méroé. Théodoret parlant des temples des Grecs en général, rapporte qu'on s'y servait de lettres qui avaient une forme particulière, et qu'on les appelait sacerdotales. Enfin M. Fourmont et d'autres savants sont persuadés, que cette coutume générale des prêtres de la plupart des nations orientales, d'avoir des caractères sacrés, destinés pour eux uniquement, et des caractères prophanes ou d'un usage plus vulgaire, destinés pour le public, regnait aussi chez les Hébreux. Article de M(D.J.)

ECRITURE HIEROGLYPHIQUE, voyez ci-dessus ECRITURE DES EGYPTIENS. Voyez aussi HIEROGLYPHE.

ECRITURE-SAINTE, (Théologie) nom que les Chrétiens donnent aux livres canoniques de l'ancien et du nouveau Testament, inspirés par le S. Esprit. On l'appelle aussi l'Ecriture simplement, et par excellence, comme on dit la Bible, Biblia, les Livres par excellence.

On a déjà traité fort au long dans les volumes précédents, un grand nombre de questions concernant l'Ecriture-sainte, aux articles BIBLE, CANON, CANONIQUES, CHRONOLOGIE SACREE, DEUTEROCANONIQUES, etc. auxquels nous renvoyons les lecteurs, pour ne pas tomber dans des redites. Nous nous bornerons uniquement ici à quelques notions générales, communes à tous les livres dont la collection forme l'Ecriture-sainte, ou le canon des Ecritures ; savoir, I. à l'authenticité des Livres saints, II. à la divinité de leur origine, III. à la distinction des divers sens qui s'y rencontrent, IV. à l'autorité de l'Ecriture-sainte en matière de doctrine.

I. L'authenticité des Livres saints n'a besoin d'autres preuves pour les Chrétiens, que le jugement et la décision de l'Eglise, qui, insérant ces Livres dans le canon ou catalogue des Ecritures, a déclaré avec une autorité suffisante pour les fidèles, et sur des motifs bien fondés, que ces Livres avaient été inspirés, écrits par les auteurs dont ils portent le nom ; et qu'ils n'avaient été ni supposés dans leur origine, ni interpolés ou corrompus dans la suite des siècles. Mais cette assertion ne suffit pas contre l'incrédule, et il faut lui démontrer par les règles ordinaires de la critique, que ces Livres que nous nommons divins, n'ont été ni supposés ni altérés, et qu'ils ne sont point le pur ouvrage des hommes : sans cela, quelle force tous les arguments tirés des Livres saints, auront-ils aux yeux de l'homme disposé et même intéressé à tout contester ? La grande difficulté, c'est que ces Livres cités à tout propos, dit-il, par les Chrétiens et par les Juifs, en preuve du dogme ou de la morale reçue chez les uns et chez les autres, ou chez ces deux peuples ensemble, n'ont jamais été connus ni conservés que chez eux ; qu'ils avaient trop d'intérêt à ne les pas diviniser, pour justifier des dogmes qui révoltent la raison, ou une morale contraire à l'humanité. Quel vestige, ajoutent-ils, trouve-t-on dans l'antiquité prophane de ces Livres relégués dans un coin du monde, ou ensevelis dans l'obscurité du Judaïsme, et même du Christianisme naissant ? D'ailleurs, disent-ils, qui nous répondra que ces Livres tous divins dans leur origine, n'ont point été altérés par l'intérêt, la mauvaise foi, l'esprit de parti, et les autres passions des hommes ? manque-t-on d'exemples en ce genre ? Enfin ces écrits considérés en eux-mêmes, portent-ils l'empreinte et le sceau de la divinité ? le fond des choses, et le style, n'annoncent-ils pas suffisamment qu'ils sont le pur ouvrage des hommes, et même quelquefois d'écrivains assez médiocres ?

Ces difficultés méritent d'autant mieux une réponse solide, qu'on les lit ou qu'on les entend tous les jours proposer. Je dis donc en général à l'incrédule, qu'à moins de tomber dans un pyrrhonisme historique universel, il ne peut nier l'authenticité des Livres divins, parce qu'ils ont été conservés, non pas uniquement (remarquez ceci), mais singulièrement, par une seule nation intéressée à les citer en confirmation de sa doctrine. Tout peuple policé n'a-t-il pas sa religion ? ne conserve-t-il pas dans ses archives, les titres et les monuments qui déposent en faveur de sa religion ? doit-il en aller chercher les preuves dans les actes publics d'une nation étrangère ou à lui inconnue ? et serait-on recevable de dire à un Musulman que l'alcoran n'est pas authentique, parce que dès son origine les Mahométans en sont dépositaires, qu'ils le citent en preuve de leur doctrine, qu'ils le conservent avec respect, tandis qu'il est l'objet de la pure curiosité ou du mépris des sectateurs de toute autre religion ? Il n'y aurait sans doute ni équité ni justesse dans un pareil raisonnement, et il ne prouverait nullement que l'alcoran n'a point été écrit par Mahomet, ou rédigé par ses premiers disciples. 2°. L'authenticité d'un livre, ou sa supposition, ne depend pas de la nature des choses qu'il contient ; vraies ou fausses, absurdes ou probables, claires ou obscures, mystérieuses ou intelligibles, cela ne fait rien à la question : il s'agit uniquement de décider par qui et en quel temps tel où tel ouvrage a été écrit. Dès qu'une tradition écrite et perpétuée d'âge en âge dans un peuple ou dans une société qui professe une religion quelconque, remonte jusqu'à l'origine de l'ouvrage, qu'elle en cite l'auteur, et qu'une foule d'écrivains déposent constamment en sa faveur, c'en est assez pour décider tout homme sensé. A-t-on jamais nié, par exemple, que Tite-Live ait écrit l'histoire qu'on lui attribue, quoiqu'elle renferme des traits merveilleux et incroyables, qu'il a plu des pierres, que des statues ont parlé, ou sué du sang, &c ? A-t-on révoqué en doute que Plutarque soit l'auteur des vies des hommes illustres, parce qu'il y narre des prodiges ou des faits qui choquent la vraisemblance, tels que les batailles de Marathon, de Platée, d'Orchomene, etc. où une poignée de monde a défait des armées innombrables, et jonché la terre de plus de cinquante mille morts, sans perdre plus de mille hommes ? La certitude morale n'étant fondée que sur l'uniformité des témoignages, les mêmes règles de critique qui prouvent l'autenticité des auteurs profanes, prouvent en faveur des écrivains sacrés. On sait quel succès a eu à cet égard la prétention d'un critique moderne, qui soutenait que tous les ouvrages profanes étaient des écrits supposés par des imposteurs. 3°. Quand les auteurs payens n'auraient fait nulle mention des Livres sacrés, ce silence ne formerait qu'un argument négatif, qui ne balancerait que très-foiblement la solidité des preuves positives. Mais il faut être bien peu versé dans l'étude de l'antiquité, pour avancer que les Livres divins, soit des Juifs, soit des Chrétiens, ont été inconnus aux Payens : car sans parler des Livres du nouveau Testament, dont Celse et Porphyre avaient entrepris une réfutation suivie, et que Julien, dans quelques-unes de ses lettres ; attribue sans détour aux Evangélistes ou aux autres Apôtres dont ils portent les noms ; arrêtons-nous aux Livres de l'ancien Testament ; et parmi ceux-ci, au plus ancien de tous, je veux dire le Pentateuque. Quelle foule d'écrivains profanes qui reconnaissent et l'existance de Moyse, et l'antiquité de ses Livres ! Tels sont Manethon prêtre d'Egypte, Cléodeme, Apollonius Molon, Cheremon Egyptien, Nicolas de Damas, Appion d'Alexandrie, contre lequel a écrit l'historien Josephe ; Philochore d'Athènes, Castor de Rhodes, et Diodore de Sicile, cités par S. Justin dans l'exhortation aux Grecs ; Ptolemée de Mendés, cité par S. Clément d'Alexandrie, lib. I. stromat. Eupoleme, Alexandre Polyhistor et Numénius, cités par Eusebe, liv. IX. de la préparat. évangel. Strabon, Géograph. liv. XVI. Juvenal, satyr. XIVe Tacite, hist. liv. Voyez Galien de Pergame, de diffèrent. pulsum. lib. III. et de usu partium, lib. XI. cap. XIVe Longin, traité du sublime, ch. VIIe Chalcidius, Porphyre, Julien l'Apostat et divers autres, dont les textes sont rapportés par M. Huet dans sa démonstrat. évangel. ou par Grotius dans son excellent traité de la vérité de la religion chrétienne. L'allégation des incrédules, fondée sur le silence des écrivains profanes, est donc une allégation évidemment fausse ; mais quand on la supposerait aussi fondée qu'elle l'est peu, elle ne prouverait encore rien contre l'authenticité des divines Ecritures. 4°. Envain ajoute-t-on que ces Livres ont pu être altérés, corrompus ou falsifiés par l'intérêt, la mauvaise foi, l'esprit de parti, etc. cela, j'en conviens, peut arriver, et n'est pas même sans exemple pour un ouvrage obscur, indifférent, qui n'intéresse pas essentiellement toute une société : mais pour un ouvrage consigné dans les archives de la nation, distribué, pour ainsi dire, à tous les particuliers ; qui est tout-à-la-fais et le dépôt du dogme et le code des lais, comment pourrait-il être susceptible de corruption ou d'altération ? En effet, cette altération ou corruption serait le résultat d'un complot de toute la société, ou l'exécution d'un projet formé par quelques particuliers : or l'un et l'autre sont impossibles. Chaisissons pour exemple le Pentateuque. Le voilà reconnu du vivant de Moyse, pour un Livre divin. Supposons qu'après sa mort tout le peuple hébreu ait conspiré à interpoler ou à altérer ce Livre : ce peuple était donc bien mal habile, puisqu'il y a laissé subsister tout ce qui pouvait le couvrir d'une éternelle infamie ; les crimes de ses pères, et ses propres attentats ; l'inceste de Juda, les cruautés des enfants de Jacob contre les Sichimites, leur perfidie et leur barbarie envers leur frère Joseph ; et après la sortie d'Egypte, leurs murmures contre Dieu dans le désert, leurs fréquentes révoltes et leurs séditions contre Moyse, leur penchant à l'idolatrie, leur opiniâtreté, et mille autres traits également déshonorants : voilà ce que la passion, l'intérêt et l'esprit de parti, pour peu qu'ils eussent été éclairés, n'auraient pas manqué de supprimer, du consentement général de la nation. La chose devint encore plus impossible depuis le schisme des dix tribus. Le royaume d'Israèl et celui de Juda conservaient également le Pentateuque ; pour peu que l'une des deux nations eut voulu l'altérer, l'autre eut réclamé sur le champ, avec cette véhémence que donne la diversité d'opinions en matière de religion. La même raison est d'un poids égal pour les temps qui suivirent la captivité. Les dix tribus qui étaient restées en Assyrie, et les nouveaux habitants de la Samarie, qui conservaient le Pentateuque écrit en anciens caractères hébraïques, n'eussent pas manqué de convaincre Esdras d'imposture, s'il eut changé la moindre chose dans la nouvelle édition du Pentateuque, qu'il donna aux Juifs en lettres chaldéennes. L'altération du Pentateuque faite du consentement général de toute la nation juive, est donc une chimère. Il est encore plus insensé de prétendre qu'elle ait été l'ouvrage de quelques particuliers. De quelle autorité auraient-ils entrepris une pareille innovation ? personne n'aurait-il réclamé ? Par quelle voie auraient-ils sans contradiction altéré tous les exemplaires, tant ceux dont chaque citoyen était possesseur, que ceux qui étaient déposés dans les archives publiques, et notamment dans l'arche d'alliance ? Les mêmes raisons sont exactement applicables aux Livres du nouveau Testament : les églises qui en étaient dépositaires, n'auraient pu les falsifier d'un commun consentement, sans soulever contre elles les Hérétiques mêmes, qui dès le premier siècle de l'Eglise conservaient des exemplaires authentiques de ces Livres ; à plus forte raison les particuliers n'auraient-ils osé tenter une pareille innovation ; un cri général se serait élevé contre un tel attentat, ainsi qu'il s'est pratiqué toutes les fois que les Juifs ou les Hérétiques ont voulu altérer tant soit peu le sens des Livres divins. C'est donc une thèse insoutenable que celle de cette altération prétendue, dont on n'articule d'ailleurs ni le temps, ni le lieu, ni les auteurs, ni la manière, et qui n'a d'autre fondement que la présomption avec laquelle on l'avance, soit quant au fond, soit quant aux circonstances. 5°. Enfin la difficulté tirée du style des Ecritures, n'est pas plus solide ; car, comme nous l'exposerons dans un instant, ou le S. Esprit, en inspirant les écrivains sacrés sur le fond des choses, les a laissés libres sur le choix des expressions, ou il les a inspirés également quant à l'un et à l'autre point : l'une et l'autre de ces opinions est libre ; les Interpretes et les Théologiens sont partagés à cet égard, sans que la foi périclite. Or dans l'un ou l'autre sentiment, les Ecritures sont à couvert des objections des incrédules : dans le premier elles sont divines quant à leur principe, et quant au fond des choses : dans le second elles le sont même quant au coloris dont les choses sont revêtues. Fallait-il, en effet, que pour en démontrer la divinité ou l'authenticité, tout ce que contiennent les divines Ecritures fût exprimé d'une manière sublime ? nullement. Les mystères sont exposés avec une sorte d'obscurité, parce qu'ils sont du ressort de la foi, et non de la raison ou de l'évidence. Les vérités de pratique sont exprimées d'une manière claire, précise et sentencieuse, comme autant de préceptes ou de conseils qu'on a besoin de graver aisément dans sa mémoire, pour se les rappeler sur le champ. Les faits y sont racontés avec cette noble simplicité si connue des anciens, si propre à peindre sans prévention comme sans affectation, et si peu propre en même temps à masquer la vérité. Enfin quand il s'agit d'annoncer aux peuples leurs destinées, à Israèl sa réprobation, à l'univers son libérateur, quels traits, quelles images dans les Prophetes ! A parler humainement, je demande à l'incrédule ce qu'il trouve de mieux dans les écrivains profanes, et si l'éloquence du cantique de Moyse, de David, d'Isaïe, de S. Jean-Baptiste, de Jesus-Christ, et de saint Paul, ne vaut pas bien l'atticisme ou l'urbanité de Platon, la véhémence de Démosthène, et l'élégance abondante de Ciceron. Il faut avoir des règles de goût bien peu sures ou d'étranges préjugés pour admirer ces derniers, quand on traite les écrivains sacrés d'auteurs quelquefois médiocres. Mais nous examinerons encore cet article plus à fond dans un moment.

II. La solution de la question de la divinité des Ecritures dépend d'un seul point, du sentiment qu'on prend sur la manière dont elles sont émanées de Dieu comme cause première ou efficiente, ou des hommes comme cause seconde ou instrumentale. Tous les chrétiens, en effet, conviennent que l'Ecriture sainte est la parole de Dieu, mais les Théologiens sont partagés sur la manière que Dieu lui-même a choisi pour la transmettre aux hommes. Les uns prétendent que tous les livres de l'Ecriture ont été inspirés par le Saint-Esprit aux écrivains sacrés non-seulement quant au fonds et aux pensées, mais encore quant au style et aux expressions : d'autres soutiennent que l'inspiration s'est bornées aux pensées, sans s'étendre jusqu'au style que l'Esprit-Saint a laissé au choix des autres. D'autres théologiens modernes ont avancé sur la fin du seizième siècle, qu'il suffisait pour la divinité des Ecritures d'une simple direction ou assistance du Saint-Esprit ; mais que l'inspiration proprement dite, n'était nullement nécessaire pour toutes les sentences et vérités contenues dans les livres saints. Ils allèrent plus loin et prétendirent qu'un livre, tel que peut être le second des Macchabées, écrit par une industrie humaine, devient écriture sainte, si le Saint-Esprit témoigne ensuite qu'il ne contient rien de faux. C'était réduire à bien peu de chose la divinité des Ecritures : aussi la faculté de théologie de Louvain s'éleva-t-elle contre cette doctrine qu'elle censura en 1588. Grotius n'admettait dans les écrivains sacrés qu'un pieux mouvement, mais sans inspiration ni direction ou assistance. Spinosa dans son traité théologo-politique, chap. XIe et XIIe ne reconnait nulle inspiration, même dans les prophetes. M. Simon dans son histoire critique du nouveau Testament, chap. xxiij. et xxjv. s'est déclaré contre les docteurs de Louvain. Néanmoins il reconnait que le Saint-Esprit est auteur de toute l'Ecriture-sainte, soit par l'inspiration, soit par un instinct ou secours particulier dont M. Simon n'a pas assez développé la nature : quoi qu'il en sait, il soutient que l'esprit de Dieu a tellement assisté les auteurs sacrés, non-seulement dans les pensées, mais encore dans le style, qu'ils ont été garantis de toute erreur qui aurait pu venir de l'oubli ou du défaut d'attention. M. le Clerc a avancé sur l'origine des Ecritures un système hardi, et qui ne diffère presqu'en rien de celui de Spinosa. Voici en substance ce qu'on en trouve dans un recueil de lettres imprimées sous le titre de Sentiments de quelques théologiens de Hollande, lettre XIe L'auteur anonyme (M. le Clerc) dont le sentiment est rapporté dans cette lettre, prétend qu'on ne doit reconnaitre dans les écrivains sacrés aucun secours surnaturel ou assistance particulière, à moins que ce ne soit dans des cas fort rares et fort singuliers. Il dit que les historiens sacrés n'ont eu besoin que de leur mémoire en employant d'ailleurs tout le soin et l'exactitude que l'on demande dans ceux qui se mêlent d'écrire l'histoire : à l'égard des prophetes, il reconnait qu'il y a eu du surnaturel dans les visions dont ils ont été favorisés, et que le Seigneur leur a apparu pour leur manifester certaines vérités cachées, ou leur révéler quelques grands mystères : mais il ne voit rien que de naturel dans la manière dont les prophetes ont écrit leurs visions ; ils n'ont eu besoin, selon lui, que de leur mémoire pour se souvenir de ce qui leur avait été montré pendant qu'ils veillaient, ou dans le sommeil. Il était inutile, ajoute-t-il, que leur mémoire fût aidée d'aucun secours surnaturel : on retient aisément ce qui a fait une impression vive sur l'imagination, et ce qui a été gravé profondément dans la mémoire ; les visions que Dieu accordait aux prophetes produisaient naturellement ces effets. Cet auteur prétend encore que ce que les prophetes disaient naturellement et sans inspiration, était une véritable prophétie dans un autre sens, auquel le prophète ne faisait aucune attention ; et il allegue en preuve l'exemple du grand-prêtre Caïphe, qui prophétisa contre son intention et sans pénétrer le sens de ce qu'il disait, lorsqu'il proféra cette parole touchant Jesus-Christ, Il est expédient qu'un homme meure pour tout le peuple. Tel est le système de M. le Clerc.

Avant que d'entrer en preuve sur l'inspiration des Ecritures et sur son objet, il est bon d'expliquer quelques termes relatifs à cette matière, et que nous avons déjà employés, et de faire quelques distinctions nécessaires pour éviter la confusion des idées.

On entend par révélation la manifestation d'une chose inconnue, soit qu'on l'ait toujours ignorée, soit qu'on l'ait oubliée après l'avoir connue.

L'inspiration est un mouvement intérieur du Saint-Esprit qui détermine un auteur à écrire et le conduit de telle manière lorsqu'il écrit, qu'il lui suggère au moins les pensées, et le préserve de tout danger de s'écarter de la vérité.

L'assistance ou direction est un secours de Dieu, par lequel celui qui prononce sur quelques vérités de la religion ne peut s'égarer, ni se tromper dans la décision. C'est ce secours que les catholiques reconnaissent avoir été promis à l'Eglise, et qui la rend infaillible, lorsqu'elle décide dans les conciles généraux, ou que sans être assemblée elle donne son consentement à ce qui a été décidé par le saint siège ou dans quelque concile particulier ; comme il est arrivé à l'égard des décisions du second concile d'Orange sur les matières de la grâce.

Le pieux mouvement admis par Grotius et par d'autres, vient du ciel ; il excite l'auteur à écrire, et lui donne la pensée et la volonté de ne point se tromper de dessein prémédité, sans cependant qu'il soit assuré d'une protection spéciale qui le préserve de toute erreur.

On distingue dans l'Ecriture les choses et les termes qui énoncent les choses. Les choses contenues dans l'Ecriture sont des histoires, ou des prophéties, ou des doctrines ; et celles-ci sont ou philosophiques, qui ont pour objet le mécanisme ou la structure du monde ; ou théologiques, qui se divisent en spéculatives, quand elles ont Dieu pour objet, sans influer sur les mœurs, et en pratiques, quand elles ont pour objet les devoirs de l'homme. Les termes de l'Ecriture sont les paroles dont les auteurs sacrés se sont servis. L'ordre et la liaison des termes forment ce qu'on appelle le style des Livres saints.

Ces notions présupposées, les théologiens catholiques conviennent assez généralement que quant aux choses et aux pensées les Livres saints ont été divinement inspirés, ou que pour les écrire l'assistance et le pieux mouvement n'ont pas suffi aux écrivains sacrés, mais qu'il leur a fallu une inspiration proprement dite. Mais comme c'est un point qui n'est pas susceptible de démonstration par les seules lumières de la raison, ils ont recours, pour le prouver, à l'autorité de l'Ecriture même, et à celle des pères. 1°. l'Ecriture se rend à elle-même ce témoignage qu'elle a été inspirée de Dieu. Toute Ecriture divinement inspirée, dit S. Paul, épit. IXe chap. IIIe § 16, (en grec , communiqué par le souffle divin) est utile pour enseigner, etc. Il appelle encore l'Ecriture la parole de Dieu, les oracles de Dieu eloquia Dei, . De-là ces expressions si usitées dans les prophetes : factus est sermo Domini, factum est verbum Domini, haec dicit Dominus, etc. S. Pierre dit en particulier des prophéties dans sa seconde épitre, chap. j. §. 21. Ce n'a point été par la volonté des hommes que les prophéties nous ont été anciennement apportées, mais ç'a été par l'inspiration du Saint-Esprit que les saints hommes de Dieu ont parlé. La vulgate porte : Spiritu sancto inspirati, et on lit dans le grec , acti, impulsi, ce qui marque un mouvement d'un ordre superieur à la simple assistance ou direction, et au pieux mouvement imaginé, ou du moins soutenu par Grotius. 2°. Les textes des pères ne sont pas moins précis sur cette matière. Les uns, tels qu'Athenagoras, saint Justin, Théophile d'Antioche, S. Irenée, Tertullien, Origène, Eusebe, etc. disent que les écrivains sacrés ont écrit par l'impulsion du Saint-Esprit, par l'inspiration du Verbe, qu'ils sont les organes de la Divinité : ils les comparent à des instruments de musique qui ne rendent des sons que par le souffle du musicien qui les embouche, ou par l'impulsion de l'archet qui forme des vibrations sur leurs cordes. Les autres, tels que S. Gregoire de Nazianze, S. Basile, S. Gregoire de Nysse, S. Jerôme, S. Augustin, S. Gregoire-le-Grand, etc. disent que les auteurs sacrés ont été poussés par le souffle de Dieu, que l'Esprit saint est l'inspirateur des Ecritures, qu'il en est l'auteur, etc. On peut consulter les textes dans les pères mêmes ou dans les interpretes et les théologiens.

Mais, dit-on, est-il probable, n'est-il pas même indigne de la science infinie et de la majesté de Dieu, d'avancer qu'il a inspiré aux écrivains sacrés tant de choses peu exactes, pour ne pas dire absurdes, en fait de physique ? Quelle nécessité de recourir à l'inspiration pour les événements historiques, dont ces auteurs ont été témoins oculaires, ou qu'ils ont pu apprendre par une tradition écrite ou orale ?

C'est ici qu'il faut se rappeler les définitions que nous avons données des différentes sortes de secours que les Théologiens ont cru plus ou moins nécessaires aux écrivains sacrés pour composer les livres qui portent leurs noms, et les distinctions que nous avons mises entre les divers objets sur lesquels les plumes de ces écrivains se sont exercées. C'est ici, dis-je, qu'il faut bien discerner la révélation de la simple inspiration. Dieu, sans doute, a révélé aux prophetes les événements futurs, parce que la vue de l'homme, faible et bornée, ne peut percer dans l'avenir, qui ne se dévoile qu'aux yeux de celui pour qui tout est present ; il leur a révélé ainsi qu'aux apôtres les vérités spéculatives, ou pratiques, qui devaient faire le fonds ou l'essence de la religion : mais pour ces connaissances de pure curiosité, dont la connaissance ou l'ignorance n'influe ni sur le bonheur ou le malheur réel des hommes, et dont l'acquisition ou la privation ne Ve point à les rendre meilleurs ; on peut assurer sans crainte de déprimer la majesté de Dieu, ou de rien diminuer de sa bonté, qu'il n'a point révélé ces sortes d'objets aux écrivains sacrés. Le but des Ecritures était de rendre les hommes bons, vertueux, justes, agréables aux yeux de Dieu ; et que fait à cela tel ou tel système de physique ? D'ailleurs il n'est peut-être pas sur que la physique de l'Ecriture en general, ne soit pas la vraie physique ; mais quelle qu'elle soit enfin, Dieu n'en a pas moins inspiré les écrivains sacrés sur ce qui concerne le sort des hommes, par rapport à l'éternité ; et il n'est pas démontré qu'ils soient dans l'erreur, même relativement aux connaissances philosophiques. Je dis la même chose des événements historiques. Non, sans doute, Moyse n'a pas eu besoin d'une révélation spéciale pour connaitre et décrire les playes de l'Egypte, les campements des Israélites dans le désert, les miracles que Dieu opéra par son ministère, les victoires ou les défaites de son peuple ; en un mot toutes les merveilles de sa mission et de la législation. S. Luc en écrivant les actes des apôtres, atteste à son ami Théophile, qu'après avoir été informé très-exactement, et depuis leur premier commencement, des choses qu'il Ve décrire, il doit lui en représenter toute la suite, afin qu'il connaisse la vérité de tout ce qui a été annoncé. S. Jean ne dit-il pas également : épit. 1. c. j. §. 1. Ce que nous avons entendu, ce que nous avons Ve de nos propres yeux, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie, nous vous l'attestons ou nous vous l'annonçons. Le témoignage oculaire, auriculaire, ou fondé sur des traditions écrites ou orales, n'exclut donc que la nécessité ou la réalité d'une révélation, et nullement celle d'une inspiration, qui déterminât la volonté de l'écrivain sacré, et qui en le préservant de tout danger de s'écarter de la vérité, lui suggérât au moins les pensées qui forment le fonds de son ouvrage.

Je dis au moins les pensées ; car M. l'abbé de Vence, connu par son érudition, dans une dissertation sur l'inspiration des Livres saints, imprimée à la tête de la nouvelle édition de la traduction de la bible par le père des Carrières, soutient que non seulement les choses contenues dans les Livres saints, mais encore les expressions dont elles sont revêtues, ont été inspirées par le Saint-Esprit. Ce sentiment a ses défenseurs, et voici les principales raisons sur lesquelles l'appuie M. l'abbé de Vence. 1°. Que les textes de l'Ecriture et des pères ne distinguant point entre les pensées et les expressions, lorsqu'il s'agit de l'inspiration des Livres saints, on peut en conclure que les termes qu'ont employés les auteurs sacrés ne leur ont pas été moins suggérés par le Saint-Esprit, que les pensées ou les choses énoncées par ces termes. 2°. Qu'on peut dire qu'à l'égard du style, tous les prophetes et les écrivains sacrés sont égaux, et qu'il n'est pas vrai que l'un écrive plus élégamment que l'autre, s'il ne s'agit que de se servir des termes qui sont propres à exprimer les choses qu'ils ont dessein d'écrire. 3°. La vraye éloquence, dit l'auteur que nous analysons, " consiste proprement dans les idées plus élevées, dans les pensées plus sublimes, et dans les figures de l'art, qui ne peuvent être séparées des pensées. Or il est certain que les pensées des auteurs sacrés sont inspirées : ainsi le raisonnement qu'on tire de la difference du style de ces auteurs, regardé du côté de l'éloquence, ne prouve rien contre le sentiment de ceux qui croient que les termes mêmes ont été inspirés. Dans Amos, par exemple, ce n'est point le mauvais choix des mots et des termes qui a fait dire à S. Jerôme que ce prophète était grossier et peu instruit pour la parole : c'est à cause de ses comparaisons tirées de choses assez basses et communes, ou bien parce qu'il n'a pas des idées si nobles ni si élevées que le prophète Isaïe. Or tout cela consiste dans des pensées, et il n'y en a aucune qui ne soit digne de l'esprit de Dieu qui les a inspirées. Si quelques-unes nous paraissent moins nobles ou plus communes, c'est par goût et selon nos idées que nous en jugeons ". Mais cela peut-il faire une règle, pour dire que l'une est plus digne de Dieu que l'autre ?

Les défenseurs du même sentiment citent en leur faveur des textes précis de S. Chrysostome, de S. Basile, de S. Augustin, de Théodoret et de saint Bernard, qui disent expressément que les écrivains sacrés ont été les plumes de l'Esprit-Saint, qu'ils ont écrit, pour ainsi parler, sous sa dictée, et qu'il n'y a pas dans l'Ecriture une lettre, une syllabe qui ne renferme des mystères ou des trésors cachés : d'où ils concluent que le style des livres saints n'est pas moins inspiré que le fond des choses.

A ces autorités et à ces raisonnements, les partisans de l'opinion contraire, soutenue d'abord dans le IXe siècle par Agobard archevêque de Lyon, opposent l'autorité de l'Ecriture, des pères, et des arguments dont nous allons donner le précis.

I. L'auteur du second livre des Macchabées assure qu'il n'est que l'abréviateur de l'ouvrage de Jason le Cyrénéen, qui comprenait cinq livres ; que la rédaction de cet ouvrage lui a couté beaucoup de travail. Il prie ses lecteurs de l'excuser s'il n'a pas atteint la perfection du style historique : donc le Saint-Esprit ne lui a pas inspiré les termes qu'il a employés. De simples copistes à qui l'on dicte, ne peuvent faire sonner bien haut leur travail, ni exagérer leur peine. Dans l'hypothèse de l'inspiration, étendue jusqu'aux termes de l'Ecriture, l'excuse que demande l'auteur du second livre des Macchabées est injurieuse au Saint-Esprit, qui est infaillible, à qui les expressions propres ne manquent jamais, et qui n'a pas besoin qu'on excuse la faiblesse de son génie ou celle de son langage.

II. Origènes, S. Basile, S. Grégoire de Nazianze, et S. Jerôme ont remarqué qu'il y avait dans l'évangile des fautes de langage ; ils ne les attribuent point au S. Esprit, mais aux apôtres, qui, nés ignorants et grossiers, ne se piquaient point d'écrire ou de parler élégamment. Imperitus sermone sed non scientiâ, disait de lui-même S. Paul, quoiqu'il eut été instruit dans toutes les doctrines des Juifs aux pieds de Gamaliel. Le S. Esprit a donc laissé à ces écrivains le choix des expressions.

III. Si l'Esprit saint avait dicté aux historiens sacrés le style qui forme leurs écrits, pourquoi rapportent-ils en différents termes, qui reviennent au même sens, la substance des mêmes faits ? S. Augustin en donne la raison, lib. III. de consensu evangelist. cap. XIIe Ut quisque evangelistarum meminerat, dit ce père, et ut cuique cordi erat, vel brevius vel prolixius eamdem explicare sententiam manifestum est. Ils ont donc été libres sur le choix des termes et sur leur construction.

IV. S. Paul cite quelquefois les propres paroles des poètes profanes, pourquoi n'aurait-il pas employé son propre style pour écrire ses épitres ? Et en effet, suivant la différence des matières ne portent-elles pas une empreinte différente ? Le mystère de la prédestination dans les épitres aux Romains et aux Ephésiens, et celui de l'Eucharistie dans la première aux Corinthiens, sont bien d'un autre ton de couleur, s'il est permis de s'exprimer ainsi, que les conseils qu'il donne à Tite et à Timothée. Il assortissait donc son style aux matières.

V. Et c'était le grand argument d'Agobard, dans sa lettre à Fredegise abbé de S. Martin de Tours. Le style de tous les prophetes n'est pas le même : celui d'Isaïe est noble et élevé, celui d'Amos au contraire est bas et rampant. Ils annoncent l'un et l'autre la chute du royaume de Juda, mais chacun d'eux s'exprime d'une manière bien différente. On trouve dans Amos des expressions populaires et proverbiales, parce qu'il était berger. L'éloquence et la noblesse du style se manifestent par-tout dans Isaie, parce qu'il était prince du sang de David, et qu'il vivait à la cour des rois de Juda. Or si le S. Esprit eut dicté à ces deux prophetes jusqu'aux expressions qu'ils ont employées, il pouvait faire parler Amos comme Isaïe, puisque cet esprit divin délie la langue des muets, et peut rendre éloquente la bouche même des enfants. La diversité du style des prophetes est donc une preuve sensible que Dieu leur a laissé le choix des expressions, selon la diversité de leurs talents naturels. Il faut pourtant avouer à l'égard des prophetes, que quelquefois le S. Esprit leur a dicté certaines expressions, comme lorsqu'il a révélé à Isaïe le nom de Cyrus très-longtemps avant la naissance de ce conquérant.

On peut consulter sur cette matière tous les interpretes et commentateurs de l'Ecriture, entr'autres la dissertation de M. l'abbé de Vence, le dictionnaire de la bible de Calmet au mot Inspiration, et l'introduction à l'Ecriture-sainte du P. Lamy.

III. Les interpretes distinguent deux sortes de sens dans l'Ecriture ; un sens littéral et historique, et un sens mystique, spirituel et figuré.

1°. On entend par sens littéral et historique, celui qui résulte de la force des termes dont les auteurs sacrés se sont servis.

Le sens littéral se soudivise en sens propre et en sens métaphorique.

Le sens littéral propre est celui qui résulte de la force naturelle des termes, et qui conserve aux expressions leur signification grammaticale : l'Ecriture, par exemple, dit (Matt. chap. iij.) que Jesus-Christ a été baptisé par S. Jean dans le Jourdain. Le sens littéral et propre de ce passage, c'est qu'un homme appelé Jean, a réellement plongé Jesus-Christ dans le fleuve appelé Jourdain. Voyez SENS.

Le sens littéral métaphorique est celui qui résulte des termes, non pris dans leur signification naturelle et grammaticale, mais pris selon ce qu'ils signifient, ce qu'ils représentent, et ce qu'ils figurent dans l'intention de ceux qui s'en servent. L'Ecriture (S. Jean, ch. j. vers. 29.) nomme Jesus-Christ agneau ; le terme agneau, pris en lui-même, présente à l'esprit l'idée d'un animal propre à être coupé et mangé. Or il est visible que cette signification ne convient pas au terme agneau appliqué à Jesus-Christ : on doit donc le prendre dans un autre sens. L'agneau est le symbole et l'emblême de la douceur. Jesus-Christ était la douceur par essence, et c'est précisément à cause de cette prérogative, que les auteurs sacrés lui ont donné par métaphore la dénomination d'agneau. On lit dans les livres saints (Exod. ch. xxxiij. vers. 31. Job, ch. Xe Ve 8.) que Dieu a des mains, des yeux, etc. ces termes pris en eux-mêmes, représentent des membres composés d'os, de chair, de fibres, de tendons, etc. la raison découvre d'elle-même qu'ils ne peuvent avoir ce sens lorsqu'ils sont appliqués à Dieu, puisqu'il est un être purement spirituel. Les yeux sont l'emblême de la science, et la main est celui de la toute-puissance. Or c'est précisément à cause de cette analogie, que l'Ecriture donne à Dieu par métaphore des mains et des yeux. Voyez METAPHORE et METAPHORIQUE.

2°. On entend par sens mystique, spirituel, et figuré, celui qui est caché sous l'écorce du sens littéral qui résulte de la force naturelle des termes. Un passage a un sens mystique, spirituel et figuré, quand son sens littéral cache une peinture mystérieuse et quelqu'évenement futur, ou, ce qui revient au même, quand son sens littéral présente à l'esprit quelqu'autre chose que ce qu'il présente de lui-même et du premier coup d'oeil. Voyez MYSTIQUE, FIGURE.

Le sens mystique se soudivise en allégorique, en tropologique ou moral, et en anagogique.

Le sens mystique allégorique est celui qui, caché sous le sens littéral, a pour objet quelqu'évenement futur qui regarde Jesus-Christ et son Eglise. L'Ecriture (Genes. chap. xxij. Ve 6.) nous apprend qu'Isaac porta sur ses épaules le bois qui devait servir à son sacrifice. Ce fait, selon les figuristes, dans l'intention même du Saint-Esprit, est une image parlante du mystère de la passion du Sauveur. Voyez ALLEGORIE et ALLEGORIQUE.

Le sens mystique tropologique ou moral est celui qui, caché sous l'écorce de la loi, a pour objet quelque vérité qui intéresse les mœurs et la conduite des hommes (voyez MORAL et TROPOLOGIQUE). C'est dans ce sens que la loi (Deuter. xxv. vers. 4.) qui défend de lier la bouche du bœuf qui foule le grain, marque dans l'intention du saint-Esprit, l'obligation où les Chrétiens sont de fournir aux ministres de l'évangile, tout ce qui leur est nécessaire pour leur subsistance.

Le sens mystique anagogique est celui qui, caché sous le sens littéral, a pour objet les biens célestes et la vie éternelle. Les promesses des biens temporels, selon les Figuristes, ne sont dans l'intention du Saint-Esprit, que des images et des emblêmes des biens spirituels. Voyez ANAGOGIE et ANAGOGIQUE.

De la distinction de ces divers sens, il résulte qu'on peut interprêter différemment les Ecritures : mais il y a en cette matière deux excès à éviter ; l'un, de se borner au sens littéral, sans vouloir admettre aucun sens spirituel et figuré ; l'autre de vouloir trouver des figures dans tous les textes des livres saints. Le milieu qu'il faut tenir entre ces deux écueils, est de reconnaitre par-tout un sens littéral dans l'Ecriture, et d'admettre des sens figurés dans quelques-unes de ses parties.

Que l'Ecriture ait un sens littéral, c'est une vérité facile à démontrer par la nature des choses qu'elle renferme et par leur destination. L'Ecriture contient l'histoire du peuple de Dieu et de sa religion ; et des vérités dogmatiques, soit de spéculation, soit de pratique : sa destination est de régler la croyance et les mœurs des hommes, et de les conduire à leur terme, à l'éternité. Or tout cela exige de la part d'un législateur infiniment sage, que ses mystères, ses volontés, ses lais, les prophéties qui attestent sa toute-science, les miracles qui confirment la vérité de sa religion, soient exprimés dans un sens littéral, qui résulte de la propriété des termes qui en forment le style, sans quoi ses leçons deviendraient inutiles et infructueuses, pour ne rien dire de plus, puisque d'un côté l'obscurité de l'ouvrage, et de l'autre la curiosité et le fanatisme autoriseraient l'imagination à y trouver tout ce qu'il lui plairait.

Mais que ce sens littéral renferme quelquefois un sens mystique, c'est ce que nous prouverions encore aisément par plusieurs exemples de l'Ecriture : nous n'en choisirons qu'un. Ces paroles du pseaume cjx. le Seigneur a dit à mon Seigneur, asseyez-vous à ma droite, s'entendent à la lettre de David, lorsqu'il désigna Salomon pour son successeur ; cependant elles ont un sens spirituel, plus sublime et plus relevé, puisqu'elles doivent aussi s'entendre du Messie, qui, quoique fils de David selon la chair, devait être appelé son Seigneur, selon l'esprit, c'est-à-dire respectivement à sa nature divine, ainsi que Jesus-Christ l'apprit aux Juifs : Quomodo ergò David in spiritu vocat eum Dominum, dicens, dixit Dominus Domino meo, etc. Néanmoins de ce qu'il y a plusieurs sens mystiques et spirituels dans l'Ecriture, on en concluerait mal que toutes les phrases et les parties de l'Ecriture renferment toujours un pareil sens.

De cette dernière prétention est né le système des Figuristes, sous prétexte que Jesus-Christ est prédit et figuré dans les Ecritures, et que ce sont elles qui rendent témoignage de lui, selon S. Jean, ch. Ve vers. 45 ; que les prophéties ont été accomplies en J. C. que, selon S. Paul aux Romains, ch. Xe vers. 4, Jesus-Christ est la fin et le terme de la loi ; que, selon le même apôtre aux Corinthiens, épit. I. chap. Xe vers. 11, tout ce qui arrivait aux anciens Juifs n'était qu'une figure, un emblême de ce qui devait s'accomplir en Jesus-Christ et dans la loi nouvelle : haec autem omnia in figurâ contingebant illis. Enfin, sous prétexte que suivant la doctrine constante des Peres, la lettre tue, et qu'on demeure dans la mort avec les Juifs, lorsqu'on s'arrête à l'écorce de l'Ecriture ; que l'Esprit vivifie, et qu'il faut avoir recours à l'intelligence spirituelle et au sens figuré : sous ce prétexte, dis-je, les Figuristes soutiennent que tout est symbolique ou allégorique dans les Ecritures.

Mais outre que l'absurdité de ce système est palpable par l'abus que le fanatisme peut faire, et ne fait que trop, d'une pareille méthode, il est clair que quoique Jesus-Christ soit dépeint et annoncé dans les Ecritures, il ne l'est pas dans toutes les parties de ces livres sacrés ; que Jesus-Christ est la fin de la loi, non entant qu'il y est figuré par-tout, mais entant qu'il est auteur de la grâce et de la justice intérieure que la loi seule ne pouvait donner : lex per Moysem data est, dit S. Jean, ch. j. vers. 17, gratia et veritas per Jesum-Christum facta est. Il n'est pas moins évident qu'on prend à contre-sens le passage de l'apôtre, haec autem omnia in figurâ contingebant illis (Judaeis), comme si tout absolument était figuratif dans l'ancienne loi ; car dans ce texte le mot latin figura, répond au terme grec , qui signifie exemple, modèle, comme Vatable et Menochius l'ont fort bien remarqué. Or dans ce cas S. Paul veut simplement dire : toutes les choses qui sont arrivées aux Juifs, sont des exemples pour nous ; elles doivent nous régler dans ce qui nous arrive aujourd'hui ; c'est pour notre instruction qu'elles ont été écrites. Il se propose en effet, dans le chapitre IXe d'exciter la vigilance des Chrétiens et la correspondance à la grâce par son propre exemple : corpus meum castigo et in servitutem redigo, ne fortè cum aliis praedicaverim, ipse reprobus efficiar. Or c'est ce qu'il confirme dans le chap. Xe par l'exemple des Hébreux, qui, malgré les bienfaits dont Dieu les avait comblés au sortir de l'Egypte, étaient devenus prévaricateurs, et l'objet des vengeances divines : non in pluribus eorum beneplacitum est Deo, nam prostrati sunt in déserto : puis il conclut, haec autem omnia in figurâ contingebant illis, c'est-à-dire tous ces événements sont autant d'exemples frappans pour les Chrétiens, de ne pas se prévaloir et de ne point abuser des bienfaits de Dieu, mais de persévérer et de lui être fidèles. Aussi ajoute-t-il incontinent : ces faits ont été écrits pour notre instruction, à nous autres qui nous trouvons à la fin des temps ; que celui donc qui croit être ferme, prenne bien garde à ne pas tomber. Je ne prétens pas au reste, que ce texte soit absolument exclusif de tout sens figuré, puisque ce dixième chapitre contient des figures que l'apôtre explique, telle que celle-ci : bibebant de spiritali consequente eos petrâ, petra autem erat Christus. Mais en conclure que tout est figure dans l'ancien Testament, c'est une chimère et une illusion. Enfin les Peres ne sont pas plus favorables que les Ecritures au figurisme moderne. Ils ont dit, à la vérité, que la lettre tue ; mais en quel sens ? lorsqu'on s'attache si rigoureusement à la signification littérale des termes, qu'on rejette absolument tout sens métaphorique, ainsi qu'il est arrivé aux Anthropomorphites, qui, sous prétexte qu'ils lisaient dans l'Ecriture que Dieu a des pieds, des mains, des yeux, etc. ont soutenu que Dieu était corporel : ou lorsqu'à l'exemple des Juifs l'on ne veut reconnaitre sous le sens littéral aucun sens spirituel, qui ne convienne qu'à Jesus-Christ et à son Eglise, et qu'on en borne l'accomplissement à des personnages purement historiques. Voyez FIGURE, FIGURE, FIGURISME, ANTHROPOMORPHITES, PROPHETIES.

Il y a encore un système soutenu par quelques théologiens modernes, après Grotius, sur le sens des prophéties en particulier, et qui consiste à dire qu'elles ont été accomplies littéralement et dans leur sens propre avant Jesus-Christ, et qu'elles ont été aussi accomplies dans la personne de cet homme Dieu, mais dans un sens plus sublime, et d'une manière plus noble et plus distinguée. Nous en donnerons l'exposition et la réfutation à l'article PROPHETIE.

On sent assez que pour éviter les écarts où peut jeter une imagination échauffée, tant pour l'universalité du sens figuré à chaque page et à chaque mot de l'Ecriture, que pour ce double sens qu'on prétend trouver dans toutes les prophéties, il est nécessaire de recourir à une autorité suffisante pour fixer et déterminer le sens des Ecritures ; autrement chaque particulier peut être l'auteur seul, et tout ensemble, le seul sectateur de la religion qu'il lui plaira d'établir et de suivre. Cette réflexion nous conduit naturellement à discuter la quatrième question générale que nous nous sommes proposé d'éclaircir ; savoir de quelle autorité est l'Ecriture-sainte en matière de doctrine.

IV. A l'exception des incrédules qui rejettent toute révélation, tout le monde convient que l'Ecriture-sainte étant la parole de Dieu, elle est la règle de notre foi : mais en est-elle l'unique règle ? c'est sur quoi l'on se partage.

Les Catholiques conviennent unanimement, 1°. que l'Ecriture-sainte est une des règles de notre foi, mais non pas l'unique : 2°. qu'outre la parole de Dieu écrite, il faut encore admettre la tradition ou la parole de Dieu non écrite par des écrivains inspirés, que les apôtres ont reçue de la propre bouche de Jesus-Christ, qu'ils ont transmise de vive-voix à leurs successeurs, qui est passée de main en main jusqu'à nous, par l'enseignement des ministres et des pasteurs, dont les premiers ont été instruits par les apôtres, c'est-à-dire qu'elle s'est conservée pure par la prédication des SS. docteurs qui ont écrit sur les matières de la religion : 3°. ils ajoutent que la fixation des vérités chrétiennes dépendent essentiellement de la connaissance des doctrines renfermées dans l'Ecriture et dans la tradition, et que chaque particulier pouvant se tromper dans l'examen et dans l'interprétation du sens des saints livres et des écrits des pères, il faut recourir à une autorité visible et infaillible dans le discernement des vérités catholiques, autorité qui n'est autre que l'Eglise enseignante, ou le corps des premiers pasteurs, avec lesquels Jesus-Christ a promis d'être jusqu'à la consommation des siècles. Voyez TRADITION et EGLISE.

Les Protestants au contraire prétendent que l'Ecriture est l'unique source, l'unique dépôt des vérités de foi. La raison seule, selon eux, est le seul juge souverain des différents sens des livres saints. Ce n'est pas qu'ils rejettent ou méprisent tous également l'autorité de la tradition. Les plus savants théologiens d'Angleterre, et entr'autres Bullus, Fell archevêque d'Oxford, Pearson évêque de Chester, Dodwel, Bingham, etc. nous ont montré le cas qu'ils faisaient des ouvrages des pères. Mais en général les Calvinistes et les Luthériens ne reconnaissent pour règle de la foi que l'Ecriture interprétée par ce qu'ils appellent l'esprit particulier, c'est-à-dire suivant le degré d'intelligence de chaque lecteur. Cette exclusion de toute autorité visible et souveraine en fait de doctrine, parait absolument incompatible avec les diverses confessions de foi qu'ont dressées les églises réformées au nom de tous les particuliers, avec les synodes qu'elles ont tenus en différentes occasions pour adopter, ou maintenir, ou proscrire telle ou telle doctrine. Voyez ARMINIANISME et ARMINIEN.

Les Sociniens, nés dans le sein du Protestantisme et encouragés par l'exemple de leurs pères, ont encore été plus loin qu'eux. Ils reçoivent, à la verité, l'Ecriture ; mais au lieu de régler leur croyance sur le sens naturel qu'elle présente à l'esprit, ils s'efforcent de l'adapter à leurs propres idées. Qu'on leur propose, par exemple, le mystère de la Trinité comme faisant partie des vérités évangeliques, ils commencent par l'examiner au tribunal de la raison ; et comme les lumières naturelles leur paraissent ne pas convenir avec les différentes parties de ce mystère, ils le rejettent hautement. Dieu, auteur de la raison naturelle, ne peut, disent-ils, être opposé à lui-même comme auteur de la religion révélée ; ainsi dès que la raison n'admet pas la vérité qui semble résulter directement de l'Ecriture, il est démontré que ce n'est point là son sens, et qu'il faut lui en donner un autre, quelqu'éloigné qu'il puisse être du sens littéral et naturel. Ils en ont usé de même pour attaquer les dogmes de l'Incarnation, de la Satisfaction de Jesus-Christ, de la Présence réelle, comme on peut le voir dans Socin, Crellius, Schlitingius, et dans ce vaste recueil de leurs auteurs, connu sous le titre de bibliothèque des frères Polonais. Mais pour sentir en même temps combien ces interprétations, pour la plupart métaphoriques, sont dures et forcées, il suffit d'ouvrir la démonstration évangélique de M. Huet, le traité de l'Incarnation du P. Petau, les traités de la Trinité et de l'Incarnation de M. Vitasse, les ouvrages de Hoornebek, de Turretin, et de plusieurs autres théologiens protestants, auxquels nous devons cette justice, qu'ils ont combattu le Socinianisme avec beaucoup de force et de succès. Voyez SOCINIANISME.

Nous nous arrêterons d'autant moins ici à combattre la methode des Sociniens, que les raisons que nous allons proposer contre celles des Protestants, ont une force égale contre les excès du Socinianisme dont nous traiterons en son lieu avec une juste étendue. Voyez SOCINIENS et SOCINIANISME.

Nos controversistes prouvent donc contre les Protestants, que l'Ecriture-sainte n'est pas l'unique règle de notre foi, et que pour en découvrir le véritable sens, l'esprit particulier est un guide infidèle, mais qu'il faut recourir et s'en tenir à l'autorité de l'Eglise de J. C. seule infaillible en matière de doctrine. Ils le prouvent, dis-je, 1°. par l'obscurité de l'Ecriture. Une loi, disent-ils, obscure et difficile à entendre, susceptible de sens différents et même contraires, exige un interprete et un juge infaillible qui en démêle, qui en fixe le véritable sens, et qui puisse décider souverainement les disputes qui s'élèvent sur le fond même de cette loi, et sur les points de doctrine qui appartiennent à la foi. Or qui peut révoquer en doute l'obscurité de l'Ecriture en bien des points ? sans cela pourquoi tant de commentaires, de gloses, d'interprétations, de dissertations qui ont exercé la pénétration des pères et des plus beaux génies ? mais en même temps que de visions, que d'erreurs, quand on n'a voulu suivre que ses propres lumières et qu'on s'est soustrait à la voie de l'autorité ? Tous les interpretes tant orthodoxes qu'hétérodoxes reconnaissent cette obscurité. Ces seules paroles, par exemple, hoc est corpus meum, ont donné lieu chez les Protestants à un nombre infini d'interprétations différentes. Luther y voit clairement la présence réelle, et Calvin y voit clairement l'absence réelle. L'Ecriture seule pourra-t-elle décider entr'eux ? Oui, répond-on, en éclaircissant les passages obscurs par de moins obscurs ou d'une netteté évidente. Mais s'il arrive que l'un des deux partis conteste la prétendue clarté de ces passages, et quand on les aura tous épuisés, qui est-ce qui décidera ? La raison ou l'esprit particulier ? On sait l'usage ou plutôt l'abus que les Sociniens ont fait à cet égard de la raison ; et quant à l'esprit particulier, Luther n'aura-t-il pas autant de droit que Calvin de prétendre qu'il possède dans un degré éminent le don d'entendre et d'interpreter les Ecritures, lui qui, au rapport de M. Bossuet, hist. des Variat. tom. I. liv. II. n. 28. s'exprimait de la sorte : Je dirai sans vanité, que depuis mille ans l'Ecriture n'a jamais été ni si repurgée, ni si bien expliquée, ni mieux entendue qu'elle l'est maintenant par moi. On sent donc que par ces deux voies la dispute deviendrait interminable.

Les pères, dont ce n'est pas assurément outrer l'éloge que de dire qu'ils ont eu le sens naturel aussi pénétrant que Luther et Calvin, et qu'ils ont au moins égalé ces deux novateurs par la variété et la profondeur des connaissances acquises, nous ont tracé une voie bien differente. En reconnaissant d'une part l'obscurité des Ecritures, ils ont insisté sur la nécessité de recourir à une autorité extérieure et infaillible, seule capable de fixer le sens des Livres saints, et de décider souverainement des matières de foi. Hic forsitan requiret aliquis, dit Vincent de Lérins dans son avertissement chap. IIe cùm sit perfectus scripturarum canon, sibique ad omnia satis superque sufficiat, quid opus est ut ei ecclesiasticae intelligentiae jungatur autoritas ? Quia videlicet Scripturam-sacram pro ipsâ suâ altitudine non uno eodemque sensu universi accipiunt ; sed ejusdem eloquia aliter alius atque alius interpretatur, ut penè quot homines sunt, tot illinc sententiae erui posse videantur. Aliter namque Novatianus, aliter Sabellius etc. exponit : atque idcirco multùm necesse est propter tantos tam varii erroris anfractus ut propheticae et apostolicae interpretationis linea secundùm ecclesiastici et catholici sensus normam dirigatur. Or la règle dont parle ici Vincent de Lérins, n'est autre que le jugement et la décision infaillible de l'Eglise. S. Augustin n'est pas moins précis sur cette matière : voici comme il s'exprime lib. III. de doct. Christ. cap. IIe n. 2. Cum verba propria faciunt ambiguam Scripturam, primò videndum est ne malè distinxerimus aut pronunciaverimus ; cùm ergo adhibita intentio incertum esse perviderit, quomodo distinguendum aut quomodo pronunciandum sit, consulat regulam fidei quam de Scripturarum planioribus locis et Ecclesiae autoritate percepit. S. Augustin ne condamne pas, il approuve, il recommande même le travail et les recherches pour découvrir le vrai sens des Ecritures ; il reconnait que les passages clairs peuvent et doivent servir à éclaircir les endroits obscurs et difficiles : mais avec cela serait-on à couvert de toute erreur, de toute méprise ? non, il reste encore une règle la seule infaillible : l'autorité de l'Eglise : consulat regulam fidei quam de Ecclesiae autoritate percepit. L'obscurité seule de l'Ecriture prouve donc suffisamment que l'Ecriture n'est pas l'unique règle de notre foi, et qu'il faut une autorité extérieure et infaillible qui détermine et fixe le sens des livres saints.

2°. L'Ecriture-sainte seule et par elle-même est insuffisante pour terminer toutes les disputes en matière de foi. En effet, sans parler des disputes qui se sont élevées depuis la naissance de l'Eglise et même parmi les Protestants, soit sur le texte original, soit sur les versions de l'Ecriture, sur la canonicité des livres saints, sur le vrai sens d'une infinité de passages ; combien de points de foi que les Protestants admettent conjointement avec les Catholiques, quoiqu'ils ne soient pas expressément contenus dans l'Ecriture ? Où trouvent-ils par exemple, dans les livres saints, qu'il n'y a que quatre évangiles ; que le père éternel, la première personne de la sainte Trinité, n'a pas été engendré ; que Marie a conservé sa virginité après son enfantement ; qu'on peut baptiser les enfants nouveau-nés ; que leur baptême est valide ; que le baptême des hérétiques est bon et valide ? Ils ne peuvent que répondre ainsi que nous avec Tertullien dans son Livre de la Couronne. chap. IVe Harum et aliarum ejusmodi disciplinarum, si legem expostules scripturarum, nullum invenies : traditio sibi pretendetur auctrix, consuetudo confirmatrix, et fides observatrix : et avec S. Augustin dans son livre du Baptême contre les Donatistes, chap. xxiij. n. 31. sunt multa quae universa tenet Ecclesia, et ob hoc ab apostolis praecepta benè creduntur, quanquam scripta non reperiantur. Or si l'Eglise est juge du sens de l'Ecriture, comme nous venons de le montrer, à plus forte raison l'est-elle de ses traditions non écrites, qu'elle conserve dans son sein lorsqu'elle les trouve fondées, ou qu'elle rejette lorsqu'elles lui paraissent suspectes ou mal-établies.

3°. De l'aveu même des protestants, l'Ecriture est loi en matière de doctrine ; comment pourrait-elle être en même temps juge des points controversés et contenus dans le corps de la loi ? Dans toute république bien réglée le juge et la loi sont deux choses très-distinguées. La loi prescrit à la verité ce qu'il faut faire, ou défend ce qu'il ne faut pas faire ; mais c'est une règle morte pour ainsi dire ; il faut encore une règle vivante, une autorité qui explique le sens de la loi, qui applique l'esprit de la loi aux différents cas, qui dans le cas de partage entre deux contendants, qui cherchent à trouver dans la loi un sens favorable à leur cause, déclare et décide souverainement que l'un des deux se trompe, ou même que tous deux sont dans l'erreur : car cette loi est claire, précise, ou ne l'est pas : si elle l'est, suivant la prétention des Protestants, pourquoi donc les Luthériens et les Calvinistes ont-ils Ve naitre avec eux sur le sens de cette loi des contestations qui probablement ne finiront qu'avec eux ? si elle ne l'est pas, il faut donc un interpréte, un juge qui l'éclaircisse, qui en détermine le vrai sens : ce ne peut être l'esprit particulier, borné, faible, inconstant, sujet à l'erreur, abondant en son sens. Il faut donc une autorité établie de Dieu même et infaillible, qui puisse décider souverainement du sens de la loi : autrement J. C. aurait bien mal pourvu à l'établissement et au maintien de sa religion.

4°. Aussi, soit dans l'ancienne, soit dans la nouvelle loi, la sagesse divine a-t-elle établi un tribunal visible, toujours subsistant, infaillible et juge souverain en matière de doctrine, et elle a commandé aux fidèles de consulter cette autorité et de se soumettre à ses décisions. La chose est évidente pour l'ancien Testament par un texte du Deuteronom. cap. XVIIe vers. 8 et suiv. texte si connu qu'il n'est pas besoin de le citer. L'existance et l'autorité souveraine et infaillible de ce tribunal dans la loi nouvelle, n'est pas moins évidemment attestée par ce peu de paroles que J. C. adressa aux apôtres et à leurs successeurs : Matth. cap. ult. Omnis potestas data est mihi in coelo et in terrâ : ite ergo, docete omnes gentes, baptisantes eos in nomine Patris et Filii et Spiritus sancti, docentes eos servare quaecumque praecepi vobis : et eccè ego vobiscum sum usque ad consummationem saeculi. Promesse dont le grand Bossuet a si bien compris toute l'énergie, qu'il ne craint pas de dire, Instruct. II. sur l'Eglise, pag. 3 : " Que J. C. avait mis en cinq ou six lignes de son Evangile tant de sagesse, tant de lumière, tant de vérité, qu'il y a de quoi convertir tous les errants, pourvu seulement qu'ils veuillent bien prêter une oreille qui écoute, et ne pas fermer volontairement les yeux. Qu'il y a dans ces six lignes de quoi trancher tous les doutes par un principe commun et universel. Que J. C. y a préparé un remède efficace aux contestations qui peuvent jamais s'élever, et qu'enfin cette promesse emporte les décisions de toutes les controverses qui sont nées ou qui pourront naitre. " Or la plupart de ces contestations ont eu pour objet le sens des Ecritures. L'Eglise seule était donc le juge compétent et infaillible qui put et dû. en décider en dernier ressort, et non l'esprit particulier qui ne peut que nous séduire et nous égarer.

Les Protestants ne manquent pas de subtilités pour éluder la force de ces arguments. On peut voir dans les savants ouvrages des cardinaux Bellarmin, du Perron et de Richelieu, dans les controverses du P. Veron Jésuite, et dans celles de M. de Wallembourg, dans les instructions pastorales de M. Bossuet, enfin dans les livres de MM. Arnaud, Nicole, Pelisson, etc. les réponses solides qu'ils ont opposées aux subterfuges et aux chicanes des ministres. Au reste cet article n'est pas destiné à convertir des gens moins attachés peut-être à leurs opinions par conviction que par entêtement. Mais comme ce dictionnaire tombera infailliblement, entre les mains de personnes que je suppose éclairées jusqu'à un certain point, et qui professent de bonne foi les erreurs dans lesquelles elles se trouvent engagées par le malheur de leur naissance ; aux preuves que je viens de proposer, et dont je les prie de peser la force dans la balance du sanctuaire, je n'ajouterai qu'un préjugé qui pourra faire sur elles quelqu'impression : " De bonne foi, leur dirais-je, pensez-vous avoir plus d'étendue de génie pour découvrir et pénetrer le sens des Ecritures qu'un S. Augustin ? vous croiriez-vous plus favorisé que lui de l'onction intérieure et des mouvements du S. Esprit qui peuvent en faciliter l'intelligence ? Et bien, écoutez ce que dit ce docteur si éclairé, si profond, si pieux, si versé dans l'Ecriture des livres saints : non, dit-il, je ne croirais point à l'évangile, si je n'étais touché et déterminé par l'autorité de l'Eglise catholique : ego vero evangelio non crederem, nisi me Ecclesiae catholicae commoveret autoritas. Lib. contr. epist. fundam. cap. IXe n. 8. Décidez maintenant vous-même, conclurais-je, si vous devez vous en rapporter en matière de doctrine, à l'autorité seule de l'Ecriture interpretée par vous-même, et oser ce que tant de grands hommes n'ont osé ; être juge dans votre propre cause, et dans la cause la plus intéressante qui fut jamais. Voyez EGLISE. (G)

ECRITURES, (Comparaison d') Jurisprudence Voyez COMPARAISON D'ECRITURES. Comme cet article de Jurisprudence est traité complete ment au renvoi qu'on vient de citer, nous nous contenterons de remarquer ici sur cette importante matière, que nonobstant tous les moyens des plus habiles experts pour discerner les écritures, leur art est si fautif, et l'incertitude de cet art pour la vérification des écritures est si grande, que les nations plus jalouses de protéger l'innocence que de punir le crime, défendent à leurs tribunaux d'admettre la preuve par comparaison d'écritures dans les procès criminels.

Ajoutons que dans les pays où cette preuve est reçue, les juges en dernier ressort ne doivent jamais la regarder que comme un indice. Je ne rappellerai point ici le livre plein d'érudition fait par M. Roland le Vayer ; tous nos jurisconsultes connaissent ce petit ouvrage, dans lequel ce savant avocat tâche de justifier que la preuve par comparaison d'écritures doit être très-suspecte. Il nous semble que l'expérience de tous les temps confirme cette opinion.

En vain dit-on que les traits de l'écriture aussi bien que ceux du visage, portent avec eux un certain air qui leur est propre, et que la vue saisit d'abord. Je réponds qu'on peut par l'art et l'habitude contrefaire et imiter parfaitement cet air et ces traits. Les experts qui assurent que telles et telles écritures sont semblables et partent d'une même main, ne peuvent jamais se fonder que sur une apparence, un indice ; or la vraisemblance de l'écriture n'est pas moins trompeuse que celle du visage. On a Ve des faussaires abuser les juges, les particuliers, et les experts même, par la conformité des écritures. Je n'en citerai que quelques exemples.

L'écriture et la signature du faux Sébastien qui parut à Venise en 1598, ne furent-elles pas trouvées conformes à celles que le roi Sébastien de Portugal avait faites en 1578, lorsqu'il passa en Afrique contre les Maures ? Histoire septent. liv. IV. p. 249.

En l'année 1608, un nommé François Fava médecin, reçut la somme de 10000 ducats à Venise sur de fausses lettres de change d'Alexandre Bossa banquier à Naples, neveu et correspondant de celui à qui elles étaient adressées.

En 1728, un François reçut à Londres du banquier du sieur Charters, si connu par ses vices et par ses crimes, une somme de trois à quatre mille livres sterling, sur de fausses lettres de change que le François avait faites de Spa à ce banquier au nom dudit Charters, après d'autres lettres d'avis très-détaillées ; et quand Charters vint en Angleterre, peu de temps après, il refusa de les acquitter, sachant bien ne les avoir pas écrites : et cependant il se trompa à la présentation que le banquier lui fit desdites fausses lettres de change. Il les prit pour être de son écriture, quoiqu'elles fussent en réalité de l'autre fripon, qui avait si bien su l'imiter. C'est un trait fort singulier de la vie de ce scélérat lui-même, que Pope oppose si bien au vertueux Béthel. Essai sur l'homme, épit. IVe Ve 128.

Mais nous avons un exemple célèbre et plus ancien que tous les précédents. Nous lisons dans l'histoire secrète de Procope une chose surprenante d'un nommé Priscus ; il avait contrefait avec tant d'art l'écriture de tout ce qu'il y avait de personnes de qualité dans la ville qu'il habitait, et l'écriture même des plus célébres notaires, que personne n'y reconnut rien jusqu'à ce qu'il l'avoua.

L'histoire remarque que la foi qu'on ajoutait aux contrats de ce faussaire, fut le sujet d'une constitution de Justinien. Aussi cet empereur déclare dans la novelle 73, qu'il avait été convaincu par ses yeux des inconvénients de la preuve de la comparaison de l'écriture.

D'ailleurs cette comparaison d'écriture ne fait pas foi par sa propre autorité ; on n'en tire rien que par induction, et elle a besoin des conjectures des experts : un juge donc ne peut trop se précautionner contre les apparences trompeuses : il n'est pas nécessaire pour cela qu'il soit un pirrhonien qui doute de tout ; mais il faut que, comme le sage, il donne une légère créance à tout ce qui est de soi-même incertain.

Le sieur Raveneau, écrivain juré à Paris, s'est fait connaitre dans le dernier siècle, par un livre très-curieux sur cette matière. Il composa et fit imprimer en 1666 un traité intitulé, des inscriptions en faux, et des reconnaissances d'écriture et de signature, dont il déclare que la comparaison est très-incertaine par les règles de l'art. Il découvre aussi dans ce livre le moyen d'effacer l'écriture, et de faire revivre celles qui sont anciennes et presque effacées. Ce moyen consiste dans une eau de noix de galles broyées dans du vin blanc, et ensuite distillée, dont on frotte le papier.

Enfin le même auteur indique les artifices dont les faussaires se servent pour contrefaire les écritures ; non content d'en instruire le public, il mit la pratique en usage, et se servit lui-même si bien ou si mal de son secret, qu'il fut arrêté prisonnier en 1682, et condamné à une prison perpétuelle. On défendit le débit de son livre, parce qu'on le regarda comme pernicieux pour ceux qui en voudraient faire un mauvais usage, et cette défense était juste.

Cependant puisque le livre, l'art et les faussaires subsistent toujours, il faut, pour ne point risquer de s'abuser dans une question délicate, remonter aux principes. En voici un incontestable. L'écriture n'est autre chose qu'une peinture, c'est-à-dire une imitation de traits et de caractères ; conséquemment il est certain qu'un grand peintre en ce genre peut si bien imiter les traits et les caractères d'un autre, qu'il en imposera aux plus habiles. Concluons, que l'on ne saurait être trop réservé dans les jugements sur la preuve par comparaison d'écritures, soit en matière civile, soit plus encore en matière criminelle, où il n'est pas permis de s'abandonner à la foi trompeuse des conjectures et des vraisemblances. Article de M(D.J.)

ECRITURE, (Jurisprudence) est de plusieurs sortes.

Ecriture authentique, est celle qui fait foi par elle-même, jusqu'à inscription de faux, de tout ce qui y est énoncé avoir été dit ou fait en présence de ceux qui ont reçu l'acte. Ces sortes d'écritures sont ordinairement appelées publiques et authentiques ; parce qu'elles sont reçues par une ou plusieurs personnes publiques : ce qui leur donne le caractère d'authenticité. Tels sont les jugements et les actes passés pardevant notaire, etc.

Ecriture privée signifie celle qui est du fait d'un particulier, comme une promesse ou billet sous signature privée. L'écriture privée est opposée à l'écriture publique ; elle n'a point de date certaine, et n'emporte point d'hypothèque que du jour qu'elle est reconnue en justice. Quand elle est contestée, on procede à sa vérification tant par titres que par témoins, et par comparaison d'écritures. Voyez COMPARAISON D'ECRITURES, CONNOISSANCEANCE.

On a établi un contrôle des écritures privées. Voyez au mot CONTROLE.

Ecriture publique, est celle qui est reçue par un officier public, tel qu'un greffier ou notaire, un huissier, etc. La date de ces sortes d'écritures est reputée certaine, et leur contenu est authentique. Voyez ci-devant Ecriture authentique. (A)

ECRITURES, (Jurisprudence) dans les anciennes ordonnances signifie quelquefois les greffes et les tabellionages. L'ordonnance de Philippe V. dit le Long, du 18 Juillet 1318, article 15, dit que les sceaux et écritures sont du propre domaine du roi ; et l'article 30 ordonne que dorénavant ils seront vendus par enchères (c'est-à-dire affermés) à de bonnes gens, et convenables, comme cela avait déjà été autrefois ordonné : il y a apparence que ce fut du temps de S. Louis, qui ordonna que les prevôtés seraient données à ferme. Philippe le Long ajoute, que ceux auxquels il aurait été fait don des sceaux et écritures, en auraient récompense en montrant leurs lettres.

Dans une autre ordonnance de Philippe le Long du 28 des mêmes mois et an, ces écritures sont appelées notairies ; et il est dit pareillement qu'elles seront vendues à l'enchère.

Charles-le-Bel, dans un mandement du 10 Novembre 1322, semble distinguer les greffiers des autres scribes, ut scripturae, sigilli, scribariae, stylli, memorialia processuum.... ad firmam.... exponantur et vendantur.

L'ordonnance de Philippe VI. dit de Valais, du mois de Juin 1338, porte que les écritures des cours du roi, c'est-à-dire les greffes que l'on vendait ordinairement, ou que l'on donnait à ferme dans certaines sénéchaussées par-delà la Loire, seront données à gouverner à des personnes capables.

Dans quelques autres actes, les écritures ou greffes sont nommés clergies ; comme dans un mandement de Philippe-de-Valais, du 13 Mai 1347, où il ordonne que les clergies des bailliages et les prevôtés royales soient données en garde, et que les clergies des prevôtés soient laissées aux prevôts en diminution de leurs gages.

A ces termes d'écritures et de clergies, on a depuis substitué le terme de greffe. (A)

ECRITURES, (Jurisprudence) dans la pratique judiciaire, sont certaines procédures faites pour l'instruction d'une cause, instance, ou procès.

Les défenses, repliques, exceptions, sont des écritures, mais on les désigne ordinairement chacune par le nom qui leur est propre, et l'on ne qualifie communément d'écritures, que celles qui sont fournies en conséquence de quelque appointement, et qui ne sont pas en forme de requête.

Ecritures d'avocats sont celles qui sont du ministère des avocats, exclusivement aux procureurs : telles que les griefs, causes d'appel, moyens de requête civile, réponses, contredits, salvations, avertissements, à la différence des inventaires, causes d'opposition, productions nouvelles, comptes, brefs-états, déclaration de dommages et intérêts, et autres qui sont du ministère des procureurs. Il est défendu par plusieurs règlements, aux procureurs de faire les écritures qui sont du ministère des avocats, notamment par l'arrêt du 17 Juillet 1693.

Ce même arrêt ordonne que les écritures du ministère des avocats n'entreront point en taxe, si elles ne sont faites et signées par un avocat du nombre de ceux qui sont sur le tableau, et qu'ils ne pourront faire d'écritures qu'ils n'aient au moins deux années de fonctions.

Par un dernier arrêt de règlement du 5 Mai 1751, aucun avocat ne peut être mis sur le tableau qu'il n'ait fait auparavant la profession pendant quatre ans, au moyen de quoi on ne peut pas non plus faire des écritures avant ce temps. (A)

ECRITURES, (Commerce) c'est, parmi les marchands, négociants, et banquiers, tout ce qu'ils écrivent concernant leur commerce. On le dit plus particulièrement de la manière de tenir les livres, par rapport aux différentes monnaies qui ont cours dans les pays où on les tient. Ainsi on dit : en France les écritures se tiennent par livres, sous, et deniers tournois ; et en Angleterre, par livres, sous, et deniers sterlings. Voyez LIVRES.

ECRITURES, (Commerce) ce sont aussi tous les papiers, registres, journaux, passeports, connaissements, lettres, et enfin tout ce qui se trouve dans un vaisseau d'écrits qui peuvent donner des éclaircissements sur la qualité de ceux qui le montent, sur les marchandises, vivres, munitions, etc. dont est composée sa cargaison.

ECRITURES DE BANQUE, (Commerce) on nomme ainsi dans les banques où se font des virements de partie, les billets que les marchands, banquiers, et autres, se donnent réciproquement, pour se céder en acquit des lettres de change ou autres dettes, une partie ou le tout en compte de banque. Voyez BANQUE. Dictionn. de Comm. de Trév. et Chambers.

* ECRITURE, (Art mécanique) c'est l'art de former les caractères de l'alphabet d'une langue, de les assembler, et d'en composer des mots, tracés d'une manière claire, nette, exacte, distincte, élégante, et facile ; ce qui s'exécute communément sur le papier, avec une plume et de l'encre. Voyez les articles PAPIER, PLUME, et ENCRE.

Nous observerons d'abord qu'on néglige trop dans l'éducation l'art d'écrire. Il est aussi ridicule d'écrire mal ou d'affecter ce défaut, qu'il le serait ou d'avoir ou d'affecter une mauvaise prononciation ; car l'on ne parle et l'on n'écrit que pour se faire entendre. Il n'est pas nécessaire qu'un enfant qui a de la fortune sache écrire comme un maître d'école ; mais celui qui a des parents pauvres et qui trouve l'occasion de se perfectionner dans l'écriture, ne connait pas toute l'importance de cette ressource, s'il la néglige. Pour une circonstance où l'on serait bien-aise d'avoir un homme qui sut dessiner, il y en a cent où l'on a besoin d'un homme qui sache écrire. Il n'y a presque aucune place fixe destinée au dessinateur ; il y en a une infinité pour l'écrivain. Il n'y a que quelques enfants à qui l'on fasse apprendre le dessein : on apprend à écrire à tous.

Pour écrire, il faut 1°. commencer par avoir une plume taillée.

On taille la plume grosse ou menue, selon la force du caractère qu'on se propose de former, et selon la nature de ce caractère.

Pour les écritures ronde, posée, grosse, moyenne, et petite, qu'elle soit fendue d'un peu moins de deux lignes, évidée à la hauteur de la fente, et cavée au-dessous des deux carnes qui séparent le grand tail du bec de la plume, de manière que le bec de la plume soit de la longueur de la fente ; que la carne du bec qui correspond au pouce soit plus longue et plus large que l'autre pour toute écriture posée ; que le bec de la plume soit coupé obliquement, et que le grand tail ait deux fois la longueur du bec.

Pour la bâtarde, que la fente ait environ deux lignes, ou l'ait un peu plus longue que pour la ronde ; que les côtés du bec soient moins cavés ; que le grand tail ait une fois et demie la longueur du bec, et que l'extrémité du bec soit aussi coupée obliquement, comme pour la ronde.

Pour l'expédiée grosse, moyenne, et petite, et pour les traits de la ronde et de la bâtarde, que la fente ait jusqu'à trois lignes de longueur ; que ses côtés soient presque droits ; que les angles des carnes soient égaux, et que le grand tail soit de la même longueur que le bec ou la fente.

Le petit instrument d'acier dont on se sert pour tailler la plume, s'appelle un canif. Voyez l'article CANIF.

2°. Se placer le corps. Les maîtres veulent que le côté gauche soit plus près de la table que le côté droit ; que les coudes tombent mollement sur la table ; que le poids du corps soit soutenu par le bras gauche ; que la jambe gauche soit plus avancée sous la table que la jambe droite ; que le bras gauche porte entièrement sur la table ; que le coude corresponde au bord, et soit éloigné du corps d'environ cinq doigts ; qu'il y ait quatre à cinq doigts de distance entre le corps et le bras droit ; que la main gauche fixe et dirige le papier ; que la main droite porte légèrement sur la table, de sorte qu'il y ait un jour d'environ le diamètre d'une plume ordinaire entre l'origine du petit doigt et le plan de la table, pour l'écriture ronde, et que cet intervalle soit un peu moindre pour la bâtarde ; que la main panche un peu en-dehors pour celle-ci ; qu'elle soit un peu plus droite pour la première ; que la position du bras ne varie qu'autant que la direction de la ligne l'exigera ; que des cinq doigts de la main, les trois premiers soient employés à embrasser la plume ; que les deux autres soient couchés sous la main, et séparés des trois premiers d'environ un demi-travers de doigt ; que le grand doigt soit légèrement fléchi ; que son extrémité porte un peu au-dessous du grand tail de la plume ; qu'il y ait entre son ongle et la plume la distance d'environ une ligne ; que l'index mollement allongé s'étende jusqu'au milieu de l'ongle du grand doigt ; que l'extrémité du pouce corresponde au milieu de l'ongle de l'index, et laisse entre son ongle et la plume l'intervalle d'environ une ligne ; que la plume ne soit tenue ni trop inclinée, ni trop droite ; que le poignet soit très-légèrement posé sur la table, et qu'il soit dans la direction du bras, sans faire angle ni en-dedans ni en-dehors.

3°. Faire les mouvements convenables. On n'en distingue à proprement parler que deux, quoiqu'il y en ait davantage : le mouvement des doigts, et celui du bras ; le premier, pour les lettres mineures et quelques majuscules ; le second, pour les capitales, les traits, les passes, les entrelas, et la plus grande partie des majuscules.

J'ai dit qu'il y en avait davantage, parce qu'il y a des occasions qui exigent un mouvement mixte des doigts et du poignet, des doigts et du bras. Le premier a lieu dans plusieurs majuscules ; et le second dans la formation des queues des grandes lettres, telles que l'F et le G.

4°. Connaitre les effets de la plume. Ils se réduisent à deux ; les pleins, et les déliés. On appelle en général plein, tout ce qui n'est pas produit par le seul tranchant de la plume ; et délié, le trait produit par ce tranchant ; la direction n'y fait rien. Le délié est le trait le plus menu que la plume produise ; tout ce qui n'est pas ce trait est plein : d'où l'on vois qu'en rigueur il n'y a qu'un délié, et qu'il y a une infinité de pleins.

5°. Distinguer les situations de la plume. Il n'est pas possible que ces situations ne varient à l'infini : mais l'art les réduit à trois principales ; et la plume est ou de face, ou oblique, ou de travers. La plume est de face, lorsqu'en allongeant et pliant les doigts verticalement, elle produit un plein perpendiculaire qui a toute la largeur du bec ; il est évident qu'alors mue horizontalement, son tranchant tracera un délié. La plume est oblique dans toutes les situations où le jambage qu'elle produit est moindre que celui qu'elle donne de face, et plus fort que le délié ; il est évident qu'alors il faut la mouvoir obliquement, pour lui faire tracer un délié. La plume est de travers, dans la situation diamétralement contraire à la situation de face ; c'est-à-dire qu'alors mue horizontalement, elle produit un trait qui a toute la largeur du bec ; et que mue perpendiculairement, elle trace un délié.

6°. Appliquer convenablement ces situations de plume. On n'a la plume de face, que pour quelques lettres majeures ou terminées par un délié ; quelques lettres mineures, telles que l'S et le T. Il en est de même de la situation de travers. D'où l'on voit que la situation oblique qui est toujours moyenne entre les deux autres, qu'on peut regarder comme ses limites, est la génératrice de toutes les écritures.

7°. Ecrire. Pour cet effet, il faut s'exercer longtemps à pratiquer les préceptes en grand, avant que de passer au petit ; commencer par les traits les plus simples et les plus élémentaires, et s'y arrêter jusqu'à ce qu'on les exécute très-parfaitement ; former des déliés et des pleins, ou jambages ; tracer un délié horizontal de gauche à droite, et le terminer par un jambage perpendiculaire ; tracer un délié horizontal de droite à gauche, et lui associer un jambage perpendiculaire ; former des lignes entières de déliés et de jambages, tracés alternativement et de suite ; former des espaces carrés de deux pleins parallèles, et de deux déliés parallèles ; passer ensuite aux rondeurs, ou apprendre à placer les déliés et les pleins ; exécuter des lettres ; s'instruire de leur forme générale, de la proportion de leurs différentes parties, de leurs déliés, de leurs pleins, etc. assembler les lettres, former des mots, tracer des lignes.

On rapporte la formation de toutes les lettres, à celle de l'I et de l'O. Voyez les articles des lettres I et O. On appelle ces deux voyelles lettres radicales. Voyez l'article LETTRES.

On distingue plusieurs sortes d'écritures, qu'on appelle ou ronde, ou bâtarde, ou coulée, etc. Voyez ces articles. Voyez aussi nos Planches d'Ecritures, où vous trouverez des alphabets et des exemples de toutes les écritures maintenant en usage parmi nous.

Nous terminerons cet article par un moyen de vivifier l'écriture effacée, lorsque cela est possible. Prenez un demi-poisson d'esprit-de-vin ; cinq petites noix de galle (plus ces noix seront petites, meilleures elles seront) ; concassez-les, réduisez-les en une poudre menue ; mettez cette poudre dans l'esprit-de-vin. Prenez votre parchemin, ou papier ; exposez-le deux minutes à la vapeur de l'esprit-de-vin échauffé. Ayez un petit pinceau, ou du coton ; trempez-le dans le mélange de noix de galle et d'esprit-de-vin, et passez-le sur l'écriture. L'écriture effacée reparaitra, s'il est possible qu'elle reparaisse.



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