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Catégorie : Histoire & Philosophie
(Histoire et Philosophie) fondateur de la religion chrétienne. Cette religion, qu'on peut appeler la Philosophie par excellence, si l'on veut s'en tenir à la chose sans disputer sur les mots, a beaucoup influé sur la Morale et sur la Métaphysique des anciens pour l'épurer, et la Métaphysique et la Morale des anciens sur la religion chrétienne, pour la corrompre. C'est sous ce point de vue que nous nous proposons de la considérer. Voyez ce que nous en avons déjà dit à l'article CHRISTIANISME. Mais pour fermer la bouche à certains calomniateurs obscurs, qui nous accusent de traiter la doctrine de Jesus-Christ comme un système, nous ajouterons avec saint Clément d'Alexandrie, ; Philosophi apud nos dicuntur qui amant sapientiam, quae est omnium opifex et magistra, hoc filii Dei cognitionem.

A parler rigoureusement, Jesus-Christ ne fut point un philosophe ; ce fut un Dieu. Il ne vint point proposer aux hommes des opinions, mais leur annoncer des oracles ; il ne vint point faire des syllogismes, mais des miracles ; les apôtres ne furent point des philosophes, mais des inspirés. Paul cessa d'être un philosophe lorsqu'il devint un prédicateur. Fuerat Paulus Athenis, dit Tertullien, et istam sapientiam humanam, adfectatricem et interpolatricem veritatis de congressibus noverat, ipsam quoque in suas haereses multipartitam varietate sectarum invicem repugnantium. Quid ergo Athenis et Jerosolymis ? quid academiae et ecclesiae ? quid haereticis et christianis ? nobis curiositate non opus est, post Jesum Christum, nec inquisitione post evangelium. Cum credimus, nihil desideramus ultra credere. Hoc enim prius credimus, non esse quod ultrà credere debemus. Paul avait été à Athènes ; ses disputes avec les Philosophes lui avaient appris à connaître la vanité de leur doctrine, de leurs prétentions, de leurs vérités, et toute cette multitude de sectes opposées qui les divisait. Mais qu'y a-t-il de commun entre Athènes et Jérusalem ? entre les sectaires et des chrétiens ? il ne nous reste plus de curiosité, après avoir ouï la parole de Jesus-Christ, plus de recherches après avoir lu l'Evangile. Lorsque nous croyons, nous ne désirons point à rien croire au-delà ; nous croyons même d'abord que nous ne devons rien croire au-delà de ce que nous croyons.

Voilà la distinction d'Athènes et de Jérusalem, de l'académie et de l'Eglise, bien déterminée. Ici l'on raisonne ; là on croit. Ici l'on étudie ; là on sait tout ce qu'il importe de savoir. Ici on ne reconnait aucune autorité ; là il en est une infaillible. Le philosophe dit amicus Plato, amicus Aristoteles, sed magis amica veritas. J'aime Platon, j'aime Aristote, mais j'aime encore davantage la vérité. Le chrétien a bien plus de droit à cet axiome, car son Dieu est pour lui la vérité même.

Cependant ce qui devait arriver arriva ; et il faut convenir 1°. que la simplicité du Christianisme ne tarda pas à se ressentir de la diversité des opinions philosophiques qui partageaient ses premiers sectateurs. Les Egyptiens conservèrent le goût de l'allégorie ; les Pythagoriciens, les Platoniciens, les Stoïciens, renoncèrent à leurs erreurs, mais non à leur manière de présenter la vérité. Ils attaquèrent tous la doctrine des Juifs et des Gentils, mais avec des armes qui leur étaient propres. Le mal n'était pas grand, mais il en annonçait un autre. Les opinions philosophiques ne tardèrent pas à s'entrelacer avec les dogmes chrétiens, et l'on vit tout-à-coup éclore de ce mélange une multitude incroyable d'hérésies ; la plupart sous un faux air de philosophie. On en a un exemple frappant, entr'autres dans celle des Valentiniens. Voyez l'article VALENTINIENS. De là cette haine des Peres contre la Philosophie, avec laquelle leurs successeurs ne se sont jamais bien reconciliés. Tout système leur fut également odieux, si l'on en excepte le Platonisme. Un auteur du seizième siècle nous a exposé cette distinction, avec son motif et ses inconvéniens, beaucoup mieux que nous ne le pourrions faire. Voici comment il s'en exprime. La citation sera longue ; mais elle est pleine d'éloquence et de vérité. Plato humaniter et plusquam par erat, benigne à nostris susceptus, cum ethnicus esset, et hostium famosissimus antesignatus, et vanis tum Graecorum, tum exterarum gentium superstitionibus apprime imbutus, et mentis acumine et variorum dogmatum cognitione, et famosâ illâ ad Aegyptum navigatione. Ingenii sui, alioqui praeclarissimi vires adeo roboraverit, et patria eloquentia usque adeo disciplinas adauxit, ut sive de Deo, et de ipsius una quadam nescio quâ trinitate, bonitate, providentia, sive de mundi creatione, de coelestibus mentibus, de daemonibus, sive de anima, sive tandem de moribus sermonem habuerit solus é Graecorum numero ad sublimem sapientiae graecae metam pervenisse videretur. Hinc nostri prima mali labes. Hinc haeretici spargère voces ambiguas in vulgus ausi sunt ; hinc superstitionum, mendaciorum, et pravitatum omne genus in Ecclésiastesiam Dei, agmine facto, caepit irruere. Hinc Ecclésiastesiae parietibus, tectis, columnis ac postibus sanctis horrificum quoddam et nefarium omni imbutum odio atque scelere bellum, haeretici intulerunt : et quidem tanta fuit in captivo Platone sapientia, tantaque leporis eloquentiae dulcedo, ut parum abfuerit, quin de victoribus, triumpho ipse actus, triumpharet. Nam, ut à primis nostrorum patrum proceribus exordiar, si Clementem Alexandrinum inspicimus, quanti ille Platonem fecerit, plusquam sexcentis in locis, dum libet, videre licet, et tanquam veri amatorem à primofère suorum librorum limine salutavit. Si vero etiam Origenem, quam frequenter in ejusdem sententiam iverit, magno quidem sui et christianae reipublicae documento experimur. Si Justinum, gavisus ipse olim est, se in Platonis doctrinam incidisse. Si Eusebium, nostra ille ad Platonem cuncta fère ad satietatem usque retulit. Si Theodoretum, adeo illius doctrina perculsus est, ut cum Graecos affectus curasse tentasset, medicamenta non sine Platone praeparante, illis adhibere sit ausus. Si vero tandem Augustinum, dissimulem ne pro millibus unum quod referre piget. Platonis ille quidem, jam, non dicta, verum decreta, et eadem sacro-sancta apellare non dubitavit. Vide igitur quantos, qualesque viros victus ille graecus ad sui benevolentiam de se triumphantes pellexerit ; ut nec aliis deinde artibus ipsemet Plato in multorum animis sese veluti hostis deterrimus insinuaverit ; quem tamen vel egregie corrigi, vel adhibita potius cautione legi, quam veluti captivum servari praestitisset. Joan. Bapt. Crisp.

Je ne vois pas pourquoi le Platonisme a été reproché aux premiers disciples de Jesus-Christ, et pourquoi l'on s'est donné la peine de les en défendre. Y a-t-il eu aucun système de Philosophie qui ne contint quelques vérités ? et les Chrétiens devaient-ils les rejeter parce qu'elles avaient été connues, avancées ou prouvées par des Payens ? Ce n'était pas l'avis de saint Justin, qui dit des Philosophes, quaecumque apud omnes recte dicta sunt, nostra Christianorum sunt, et qui retint des idées de Platon tout ce qu'il en put concilier avec la morale et les dogmes du Christianisme. Qu'importe en effet au dogme de la Trinité, qu'un métaphysicien, à force de subtiliser ses idées, ait ou non rencontré je ne sais quelle opinion qui lui soit analogue ? Qu'en conclure, sinon que ce mystère loin d'être impossible, comme l'impie le prétend, n'est pas tout à fait inaccessible à la raison.

2°. Qu'emportés par la chaleur de la dispute, nos premiers docteurs se sont quelquefois embarrassés dans des parallogismes, ont mal choisi leurs arguments, et montré peu d'exactitude dans leur logique.

3°. Qu'ils ont outré le mépris de la raison et des sciences naturelles.

4°. Qu'en suivant à la rigueur quelqu'un de leurs préceptes, la religion qui doit être le lien de la société, en deviendrait la destruction.

5°. Qu'il faut attribuer ces défauts aux circonstances des temps et aux passions des hommes, et non à la religion qui est divine, et qui montre par-tout ce caractère.

Après ces observations sur la doctrine des Peres en général, nous allons parcourir leurs sentiments particuliers, selon l'ordre dans lequel l'histoire de l'Eglise nous les présente.

Saint Justin fut un des premiers Philosophes qui embrassèrent la doctrine évangélique. Il reçut au commencement du second siècle, et signa de son sang la foi qu'il avait défendue par ses écrits. Il avait d'abord été stoïcien, ensuite péripatéticien, pythagoricien, platonicien, lorsque la constance avec laquelle les Chrétiens allaient au martyre, lui fit soupçonner l'imposture des accusations dont on les noircissait. Telle fut l'origine de sa conversion. Sa nouvelle façon de penser ne le rendit point intolérant ; au contraire, il ne balança pas de donner le nom de Chrétiens, et de sauver tous ceux qui avant et après Jésus-Christ, avaient su faire un bon usage de leurs raisons. Quicumque, dit-il, secundum rationem et verbum vixere, Christiani sunt, quamvis athei, id est, nullius numinis cultores habiti sunt, quales inter Graecos fuere Socrates, Heraclitus, et his similes, inter barbaros autem Abraham et Ananias et Azarias et Misael et Elias, et alii complures ; et celui qui nie la conséquence que nous venons de tirer de ce passage, et que nous pourrions inférer d'un grand nombre d'autres, est, selon Brucker, d'aussi mauvaise foi que s'il disputait en plein midi contre la lumière du jour.

Justin pensait encore, et cette opinion lui était commune avec Platon et la plupart des pères de son temps, que les Anges avaient habité avec les filles des hommes, et qu'ils avaient des corps propres à la génération.

D'où il s'ensuit que quelques éloges qu'on puisse donner d'ailleurs à la piété et à l'érudition de Bullus, de Baltus et de le Nourri, ils nuisent plus à la religion qu'ils ne la servent, par l'importance qu'ils semblent attacher aux choses, lorsqu'on les voit occupés à obscurcir des questions fort claires. Saint Justin était homme, et s'il s'est trompé en quelques points, pourquoi n'en pas convenir ?

Tatien syrien d'origine, gentil de religion, sophiste de profession, fut disciple de saint Justin. Il partagea avec son maître la haine et les persécutions du cynique Crescence. Entrainé par la chaleur de son imagination, Tatien se fit un christianisme mêlé de philosophie orientale et égyptienne. Ce mélange malheureux souilla un peu l'apologie qu'il écrivit pour la vérité du Christianisme, apologie d'ailleurs pleine de vérité, de force et de sens. Celui-ci fut l'auteur de l'hérésie des Encratites. Voyez cet article. Cet exemple ne sera pas le seul d'hommes transfuges de la Philosophie que l'Eglise reçut d'abord dans son giron, et qu'elle fut ensuite obligée d'en rejeter comme hérétiques.

Sans entrer dans le détail de ses opinions, on voit qu'il était dans le système des émanations ; qu'il croyait que l'âme meurt et ressuscite avec le corps ; que ce n'était point une substance simple, mais composée de parties ; que ce n'était point par la raison, qui lui était commune avec la bête, que l'homme en était distingué, mais par l'image et la ressemblance de Dieu qui lui avait été imprimée ; que si le corps n'est pas un temple que Dieu daigne habiter, l'homme ne diffère de la bête que par la parole ; que les démons ont trouvé le secret de se faire auteurs de nos maladies, en s'emparant quelquefois de nous quand elles commencent ; que c'est par le péché que l'homme a perdu la tendance qu'il avait à Dieu, tendance qu'il doit travailler sans-cesse à recouvrer, etc.

Théophîle d'Antioche eut occasion de parcourir les livres des Chrétiens chez son savant ami Antolique, et se convertit ; mais cette faveur du ciel ne le débarrassa pas entiérement de son platonisme. Il appelle le Verbe , et ce mot joue dans ses opinions le même rôle que dans Platon. Du-moins le savant Petau s'y est-il trompé.

Athenagoras fut en même temps chrétien, platonicien et éclectique. On peut conjecturer ce qu'il entendait par ce mot , qui a causé tant de querelles ; lorsqu'il dit : a principio Deus, qui est ments aeterna, ipse in se ipso habet, cum ab aeterno rationalis sit ; et ailleurs, Plato excelso animo mentem aeternam et sola ratione comprehendendum Deum est contemplatus ; de suprema potestate optime disseruit. Le Verbe ou est en Dieu de toute éternité, parce qu'il a raisonné de toute éternité. Platon homme d'un esprit élevé et profond, a bien connu la nature divine.

Celui-ci croyait aussi au commerce des Anges avec les filles des hommes. Ces impudiques errent à présent autour du globe, et traversent autant qu'il est en eux, les desseins de Dieu. Ils entraînent les hommes à l'idolatrie, et ils avalent la fumée des victimes ; ils jettent pendant le sommeil dans nos esprits, des songes et des images qui les souillent, etc.

Après Athénagore, on rencontre dans les fastes de l'Eglise, les noms d'Hermias et d'Irenée. L'un s'appliqua à exposer avec soin les sentiments des Philosophes payens, et l'autre à en purger le Christianisme. Il serait seulement à souhaiter qu'Irenée eut été aussi instruit qu'Hermias fut zèlé ; il eut travaillé avec plus de succès.

Nous voici arrivés au temps de Tertullien, ce bouillant Africain qui a plus d'idée que de mots, et qui serait peut-être à la tête de tous les docteurs du Christianisme, s'il eut pu concevoir la distinction des deux substances, et ne pas se faire un Dieu et une âme corporels. Ses expressions ne sont point équivoques. Quis negabit, dit-il, Deum corpus esse, etsi spiritus sit ?

Clément d'Alexandrie parut dans le second siècle. Il avait été l'élève de Pantaenus, philosophe stoïcien, avant que d'être chrétien. Si cependant on juge de sa philosophie, par les précautions qu'il exige avant que d'initier quelqu'un au Christianisme, on sera tenté de la croire un peu pythagorique ; et si l'on en juge par la diversité de ses opinions, fort éclectique. L'éclectisme ou cette philosophie qui consistait à rechercher dans tous les systèmes ce qu'on y reconnaissait de vérités, pour s'en composer un particulier, commençait à se renouveller dans l'Eglise. Voyez l'article ECLECTIQUE.

L'histoire d'Origène, dont nous aurions maintenant à parler, fournirait seule un volume considérable ; mais nous nous en tiendrons à notre objet, en exposant les principaux axiomes de sa Philosophie.

Selon Origène, Dieu dont la puissance est limitée par les choses qui sont, n'a créé de matière qu'autant qu'il en avait à employer ; il n'en pouvait ni créer ni employer davantage. Dieu est un corps seulement plus subtil. Toute la matière tend à un état plus parfait. La substance de l'homme, des Auges, de Dieu et des personnes divines est la même. Il y a trois hypostases en Dieu, et par ce mot il n'entend point des personnes. Le fils diffère du père, et il y a entr'eux quelque inégalité. Il est le ministre de son père dans la création. Il en est la première émanation. Les Anges, les esprits, les âmes occupent dans l'univers un rang particulier, selon leur degré de bonté. Les Anges sont corporels ; les corps des mauvais anges sont plus grossiers. Chaque homme a un ange tutélaire, auquel il est confié au moment de sa naissance ou de son baptême. Les Anges sont occupés à conduire la matière, chacun selon son mérite. L'homme en a un bon et un mauvais. Les âmes ont été créées avant les corps. Les corps sont des prisons où elles ont été renfermées pour quelques fautes commises antérieurement. Chaque homme a deux âmes ; c'étaient des esprits purs qui ont dégénéré avec l'intérêt que Dieu y prenait. Outre le corps, les âmes ont encore un véhicule plus subtil qui les enveloppe. Elles passent successivement dans différents corps. L'état d'ame est moyen entre celui d'esprit et de corps. Les âmes les moins coupables sont allées animer les astres. Les astres, en qualité d'êtres animés, peuvent indiquer l'avenir. Tout étant en vicissitude, la damnation n'est point éternelle ; les âmes peuvent se relever et retomber. Les fautes des âmes s'expient par le feu. Il y a des régions basses où les âmes des pécheurs subissent des châtiments proportionnés à leurs fautes. Elles en sortent libres de souillures, et capables d'atteindre aux demeures éternelles. Voici les différents degrés du bonheur de l'homme, perdre ses erreurs, connaître la vérité, être ange, s'assimiler à Dieu, s'y unir. L'homme en jouit successivement sur la terre, dans l'air, dans le paradis. Le cours de félicité se remplit dans un espace de siècles indéfinis ; après lequel Dieu étant tout en tout, et tout étant en Dieu, il n'y aura plus de mal dans l'univers, et le bonheur sera général et parfait. A ce monde il en succédera un autre ; à celui-ci un troisième, et ainsi de suite, jusqu'à celui où Dieu sera tout en tout, et ce monde sera le dernier. La base de ce système, c'est que Dieu produit sans cesse, et qu'il en émane des mondes qui y retournent et y retourneront jusqu'à la consommation des siècles où il n'y aura plus que lui.

Les temps de l'Eglise qui suivent, virent naître Anatolius, qui ressuscita le Péripatétisme ; Arnobe, qui mélant l'Optimisme avec le Christianisme, disait que nous prenant pour la mesure de tout, nous faisons à la nature qui est bonne, un crime de notre ignorance ; Lactance, qui prit en une telle haine toutes les sectes philosophiques, qu'il ne put souffrir que ni Socrate ni Platon eussent dit d'eux-mêmes quelque chose de bien, et qui affectant des connaissances de toutes sortes d'espèces, tomba dans un grand nombre de puérilités qui défigurent ses ouvrages d'ailleurs très-précieux ; Eufebe, qui nous aurait laissé un ouvrage incomparable dans sa préparation évangélique, s'il eut été mieux instruit des principes de la Philosophie ancienne, et qu'il n'eut pas pris les dogmes absurdes des argumentateurs de son temps pour les vrais sentiments de ceux dont ils se disaient les disciples ; Didyme d'Alexandrie, qui sut très-bien séparer d'Aristote et de Platon ce qu'ils avaient de faux et de vrai, être philosophe et chrétien, croire avec jugement, et raisonner avec sobriété ; Chalcidius, dont le Christianisme est demeuré fort suspect jusqu'à ce jour ; Augustin, qui fut d'abord manichéen ; Synesius, dont les incertitudes sont peintes dans une lettre qu'il écrivit à son frère d'une manière naïve qui charme. La voici : ego cum me ipsum considero, omnino inferiorem sentio quam ut episcopali fastigio respondeam. Plus je m'examine moi-meme, plus je me sens au-dessous du poids et de la dignité épiscopale ; ac sane apud te de animi mei motibus disputabo ; neque enim apud alium, quam amicissimum tuum unaque mecum educatum caput, commodius istud facère possum. Je ne balancerai point à vous dévoiler mes sentiments ; et à qui pourrais-je montrer plus volontiers le fond de mon cœur, qu'à mon frère, qu'à celui avec lequel j'ai été nourri, élevé, qu'à l'homme qui m'aime le mieux, et à qui je suis le plus cher ? Te enim aequum est et earumdem curarum esse participem, et cum noctu vigilare, tum interdiu cogitare, quemadmodum aut boni mihi aliquid contingat aut mali quidpiam evitare possim. Il faut qu'il partage tous mes soins ; s'il est possible qu'en veillant avec moi la nuit, en m'entretenant le jour, je me procure quelque bien, ou que j'évite quelque mal, il ne s'y refusera pas. Audi igitur quis sit mearum rerum status, quarum plerumque, jam, opinor, tibi fuerint cognitae. Vous connaissez déjà une partie de ma situation, écoutez-moi, mon frère, et sachez le reste. Cum exiguum onus suscepissem, commode mihi hactenus sustinuisse videor, philosophiam. Jusqu'à présent je me suis contenté du rôle de philosophe ; il était facile, et je crois m'en être assez bien acquitté. Mais on a mal jugé de ma capacité ; et parce qu'on m'a Ve soutenir sans peine un fardeau leger, on a cru que j'en pourrais porter un plus pesant. Pro eo vero quod non omnino ab ea aberrare videor, à nonnullius laudatus, majoribus dignus ab iis existimor, qui animi facultatem habilitatemque dignoscère nequeant. Jugeons-nous nous-mêmes, et ne nous laissons point séduire par cet éloge. Craignons que de nouveaux honneurs ne nous rendent vains, et qu'un poste plus élevé ne m'ôte le peu de mérite que j'ai dans celui que j'occupe, s'il arrive qu'après avoir pour ainsi dire, méprisé l'un, l'on me reconnaisse indigne de l'autre. Vereor autem ne arrogantior redditus, cum honorem admittent, ab utroque excidam, postquam alterum quidem contempsero, alterius vero non fuerim dignitatem assecutus. Dieu, la loi, et la main sacrée de Théophile, m'ont attaché à une femme ; il ne me convient ni de m'en séparer, ni de vivre secrètement avec elle, comme un adultère. Mihi et Deus ipse et lex et sacra Theophili manus uxorem dedit, quare hoc omnibus praedico, et testor neque me ab ea prorsus sejungi velle, neque adulteri instar cum ea clanculum consuescère. Je partage mon temps en deux portions. J'étudie ou j'enseigne. En étudiant, je suis ce qu'il me plait. En enseignant, c'est autre chose. Duobus hisce tempus identidem distinguo ludis, atque studiis. At cum in studiis occupor, tum mihi uni deditus sum ; in ludendo vero, maximè omnibus expositus. Il est difficile, il est impossible de chasser de son esprit des opinions qui y sont entrées par la voie de la raison, et que la force de la démonstration y retient. Et vous n'ignorez pas qu'en plusieurs points, la Philosophie ne s'accorde ni avec nos dogmes, ni avec nos decrets. Difficîle est, vel fieri potius nullo pacto potest ut quae dogmata scientiarum ratione ad demonstrationem perducta in animum pervenerint, convellantur. Nosti autem Philosophiam cum plerisque ex pervulgatis usu decretis pugnare. Jamais, mon frère, je ne me persuaderai que l'origine de l'âme soit postérieure au corps ; je ne prendrai jamais sur moi de dire que ce monde et ses autres parties puissent passer en même temps. J'ai une façon de penser qui n'est point celle du vulgaire, et il y a dans cette doctrine usée et rebattue de la résurrection, je ne sais quoi de ténébreux et de sacré, que je ne saurais digérer. Une âme imbue de la Philosophie, un esprit accoutumé à la recherche de la vérité, ne s'expose pas sans répugnance à la nécessité de mentir. Etenim nunquam profecto mihi persuasero animum originis esse posteriorem corpore ; mundum caeterasque ejus partes unà interire nunquam dixero ; tritam illam ac decantatam resurrectionem sacrum quidpiam atque arcanum arbitror, longeque absum à vulgi opinionibus comprobandis. Animus certè quidem Philosophia imbutus ac veritatis inspector mentiendi necessitati non nihil remittit. Il en est de la vérité comme de la lumière. Il faut que la lumière soit proportionnée à la force de l'organe, si l'on ne veut pas qu'il en soit blessé. Les ténèbres conviennent aux ophtalmiques, et le mensonge aux peuples ; et la vérité nuit à ceux dont l'esprit ou inactif ou hébété ne peut ou n'est pas accoutumé à approfondir. Lux enim veritati, oculus vulgo proportione quadam respondent. Et oculus ipse non sine damno suo immodica luce perfruitur. Ac uti ophtalmicis caligo magis expedit, eodem modo mendacium vulgo prodesse arbitror, contra nocère veritatem iis qui in rerum perspicuitatem intendere mentis aciem nequeunt. Cependant voyez ; je ne refuse pas d'être évêque, s'il m'est permis d'allier les fonctions de cet état avec mon caractère et ma franchise, philosophant dans mon cabinet, répetant des fables en public, n'enseignant rien de nouveau, ne désabusant sur rien, et laissant les hommes dans leurs préjugés à-peu-près comme ils me viendront ; mais le croyez-vous ? Haec si mihi episcopalis nostri muneris jussa concesserint, subire hanc dignitatem possint, ita ut domi quidem philosopher, foris vero fabulas texam, ut nihil penitùs docens, sic nihil etiam dedocens atque in praesumptâ animi opinione sistens. Sans cela, s'il faut qu'un évêque soit populaire dans ses opinions, je me décélerai sur le champ. On me conférera l'épiscopat si l'on veut ; mais je ne veux pas mentir. J'en atteste Dieu et les hommes. Dieu et la vérité se touchent. Je ne veux point me rendre coupable d'un crime à ses yeux. Non, mon frère, non, je ne puis dissimuler mes sentiments. Jamais ma bouche ne proférera le contraire de ma pensée. Mon cœur est sur le bord de mes lèvres. C'est en pensant comme je fais, c'est en ne disant rien que je ne pense, que j'espère de plaire à Dieu. Si dixerint episcopum opinionibus popularem esse, ego me illico omnibus manifestum praebebo. Si ad episcopale munus vocer, nolo ementiri dogmata. Horum Deum, horum homines testes facio. Affinis est Deo veritas, apud quem criminis expers omnis cupio. Dogmata porro mea nunquam obtegam, neque mihi ab animo lingua dissidebit. Ita sentiens, itaque loquents placère me Deo arbitror. Voyez les ouvrages de Synésius dans la Collect. des Peres de l'Eglise.

Cette protestation ne l'empêcha point d'être consacré évêque de Ptolomaïs. Il est incroyable que Théophîle n'ait point balancé à élever à cette dignité un philosophe infecté de Platonisme, et s'en faisant honneur. On eut égard, dit Photius, à la sainteté de ses mœurs, et l'on espéra de Dieu qu'il l'éclairerait un jour sur la résurrection et sur les autres dogmes que ce philosophe rejetait.

Denis l'Aréopagite, Claudien Mamert, Boèce, Aeneas Gazaeus, Zacharie le Scholastique, Philopon et Nemesius, ferment cette ere de la Philosophie chrétienne que nous allons suivre, dans l'Orient, dans la Grèce et dans l'Occident, en exposant les révolutions depuis le septième siècle jusqu'au douzième.

Cette philosophie des émanations, cette chaîne d'esprits qui descendait et qui s'élevait, toutes ces visions platonico-origénico-alexandrines qui promettaient à l'homme un commerce plus ou moins intime avec Dieu, étaient très-propres à entretenir l'oisiveté pieuse de ces contemplateurs inutiles qui remplissaient les forêts, les monastères et les solitudes ; aussi fit-elle fortune parmi eux. Le Péripatéticisme au contraire, dont la dialectique subtîle fournissait des armes aux hérétiques, s'accréditait d'un autre côté. Il y en eut qui, jaloux d'un double avantage, tâchèrent de concilier Aristote avec Platon ; mais celui-ci perdit de jour en jour ; Aristote gagna, et la philosophie alexandrine était presque oubliée, lorsque Jean Damascène parut. Il professa dans le monde le Péripatétisme qu'il ne quitta point dans son monastère. Il fut le premier qui commença à introduire l'ordre didactique dans la Théologie. Les scolastiques pourraient le regarder comme leur fondateur. Damascène fit-il bien d'associer Aristote à Jesus-Christ, et l'Eglise lui a-t-elle une grande obligation d'avoir habillé ses dogmes à la mode scolastique ? c'est ce que je laisse discuter à de plus habiles.

Les ténèbres de la barbarie se répandirent en Grèce au commencement du huitième siècle. Dans le neuvième la Philosophie y avait subi le sort des Lettres qui y étaient dans le dernier oubli. Ce fut la suite de l'ignorance des empereurs, et des incursions des Arabes. Le jour ne reparut, mais faible, que vers le milieu du neuvième ; sous le règne de Michel et de Bardas. Celui-ci établit des écoles, et stipendia des maîtres. Les connaissances s'étendirent un peu sous Constantin Porphyrogenete. Psillus l'ancien et Léon Allatius son disciple luttèrent contre les progrès de l'ignorance, mais avec peu de succès. L'honneur de relever les Lettres et la Philosophie était réservé à ce Photius qui deux fois nommé patriarche, et deux fois déposé, mit toute l'Eglise d'orient en combustion. Cet homme nous a conservé dans sa bibliothèque des notices d'un grand nombre d'ouvrages qui n'existent plus. Il fit aussi l'éducation de l'empereur Léon, qu'on a surnommé le sage, et qui a passé pour un des hommes les plus instruits de son temps. On trouve sous le règne de Léon, dans la liste des restaurateurs de la Science, les noms de Nicetas David, de Michel Ephesius, de Magentinus, d'Eustratius, de Michel Anchialus, de Nicephore Blemmides, qui furent suivis de Georgius de Pachemère, de Théodore Méthochile, de Georgius de Chypre, de Georgius Lapitha, de Michel Psellius le jeune, et de quelques autres travaillans successivement à ressusciter les Lettres, la Poésie et la Philosophie aristotélique et péripatéticienne jusqu'à la prise de Constantinople, temps où les connaissances abandonnèrent l'Orient, et vinrent chercher le repos en Occident, où nous allons examiner l'état de la Philosophie depuis le septième siècle jusqu'au douzième.

Nous avons Ve les Sciences, les Lettres et la Philosophie décliner parmi les premiers Chrétiens, et s'éteindre pour ainsi dire à Boèce. La haine que Justinien portait aux Philosophes ; la pente des esprits à l'esclavage, les miseres publiques, les incursions des Barbares, la division de l'Empire romain, l'oubli de la langue grecque, même par les propres habitants de la Grèce, mais surtout la haine que la superstition s'efforçait à susciter contre la Philosophie, la naissance des Astrologues, des Genethliaques et de la foule des fourbes de cette espèce, qui ne pouvaient espérer d'en imposer qu'à la faveur de l'ignorance, consommèrent l'ouvrage ; les livres moraux de Grégoire devinrent le seul livre qu'on eut.

Cependant il y avait encore des hommes ; et quand n'y en a-t-il plus ? mais les obstacles étaient trop difficiles à surmonter. On compte parmi ceux qui cherchèrent à secouer le joug de la barbarie, Capella, Cassiodore, Macrobe, Firmicus Maternus, Chalcidius, Augustin ; au commencement du septième siècle, Isidore d'Hispale, les moines de l'ordre de S. Benait, sur la fin de ce siècle Aldhelme, au milieu du huitième Beda, Acca, Egbert, Alcuin, et notre Charlemagne auquel ni les temps antérieurs, ni les temps postérieurs n'auraient peut-être aucun homme à comparer, si la Providence eut placé à côté de lui des personnages dignes de cultiver les talents qu'elle lui avait accordés. Il tendit la main à la science abattue, et la releva. On vit renaître par ses encouragements les connaissances profanes et sacrées, les Sciences, les Arts, les Lettres et la Philosophie. Il arrachait cette partie du monde à la barbarie, en la conquérant ; mais la superstition renversait d'un côté ce que le prince édifiait d'un autre. Cependant les écoles qu'il forma subsistèrent, et c'est de-là qu'est sortie la lumière qui nous éclaire aujourd'hui. Qui est-ce qui écrira dignement la vie de Charlemagne ? Qui est-ce qui consacrera à l'immortalité le nom d'Alfred, à qui la Science a les mêmes obligations en Angleterre, qu'à Charlemagne en France ?

Nous n'oublierons pas ici Rabanus Maurus, qui naquit dans le huitième siècle, et qui se fit distinguer dans le neuvième ; Strabon, Scot, Eginhart, Ansegisus, Adelhard, Hincmar, Paule-Wenfride, Lupus-Servatus, Herric, Angilbert, Agobard, Clément, Wandalbert, Reginon, Grimbeld, Ruthard, et d'autres qui repoussèrent la barbarie, mais qui ne la dissipèrent point. On sait quelle fut encore l'ignorance du dixième siècle. C'était envain que les Ottons d'un côté, les rois de France d'un autre, les rois d'Angleterre et différents princes offraient des asiles et des secours à la Science, l'ignorance durait. Ah, si ceux qui gouvernent, parcouraient des yeux l'histoire de ces temps, ils verraient tous les maux qui accompagnent la stupidité ; et combien il est difficîle de reproduire la lumière, lorsqu'une fois elle s'est éteinte ! Il ne faut qu'un homme et moins d'un siècle pour hébêter une nation ; il faut une multitude d'hommes et le travail de plusieurs siècles pour la ranimer.

Les écoles d'Oxford produisirent en Angleterre Bridferth, Dunstan, Alfred de Malmesburi ; celles de France, Remy, Constantin Abbon ; on vit en Allemagne Notkere, Ratbode, Nannon, Bruno, Baldric, Israel, Ratgerius, &c.... mais aucun ne se distingua plus que notre Gerbert, souverain pontife sous le nom de Sylvestre second, et notre Odon ; cependant le onzième siècle ne fut pas fort instruit. Si Guidon Arétin composa la gamme, un moine s'avisa de composer le droit pontifical, et prépara bien du mal aux siècles suivants. Les princes occupés d'affaires politiques, cessèrent de favoriser les progrès de la Science, et l'on ne rencontre dans ces temps que les noms de Fulbert, de Berenger et de Lanfranc, et des Anselmes ses disciples, qui eurent pour contemporains ou pour successeurs Léon neuf, Maurice, Franco, Willeram, Lambert, Gerard, Wilhelme, Pierre Damien, Herman Contracte, Hildebert, et quelques autres, tels que Roscelin.

La plupart de ces hommes, nés avec un esprit très-subtil, perdirent leur temps à des questions de dialectique et de théologie scolastique ; et la seule obligation qu'on leur ait, c'est d'avoir disposé les hommes à quelque chose de mieux.

On voit les frivolités du Péripatétisme occuper toutes les têtes au commencement du douzième siècle. Que font Constantinus Afer, Daniel Morlay, Robert, Adelard, Oton de Frisingue, etc. ils traduisent Aristote, ils disputent, ils s'anathématisent, ils se détestent, et ils arrêtent plutôt la Philosophie qu'ils ne l'avancent. Voyez dans Gerson et dans Thomasius l'histoire et les dogmes d'Alméric. Celui-ci eut pour disciple David de Dinant. David prétendit avec son maître, que tout était Dieu, et que Dieu était tout ; qu'il n'y avait aucune différence entre le créateur et la créature ; que les idées créent et sont créées ; que Dieu était la fin de tout, en ce que tout en était émané, et y retournait, etc. Ces opinions furent condamnées dans un concîle tenu à Paris, et les livres de David de Dinant brulés.

Ce fut alors qu'on proscrivit la doctrine d'Aristote ; mais tel est le caractère de l'esprit humain, qu'il se porte avec fureur aux choses qu'on lui défend. La proscription de l'Aristotélisme fut la date de ses progrès, et les choses en vinrent au point qu'il y eut plus encore de danger à n'être pas péripatéticien qu'il y en avait eu à l'être. L'Aristotélisme s'étendit peu-à-peu, et ce fut la philosophie régnante pendant le treizième et le quatorzième siècles entiers. Elle prit alors le nom de scolastique. Voyez SCHOLASTIQUE philosophie. C'est à ce moment qu'il faut aussi rapporter l'origine du droit canonique, dont les premiers fondements avaient été jetés dans le cours du douzième siècle. Du droit canonique, de la théologie scolastique et de la philosophie, mêlés ensemble, il naquit une espèce de monstre qui subsiste encore, et qui n'expirera pas si-tôt.

JESUS-CHRIST, ordre militaire de Portugal. Voyez CHRIST.

JESUS-CHRIST, nom d'un ordre de chevalerie, institué à Avignon par le pape Jean XXII. en 1320. Les chevaliers de cet ordre portaient une croix d'or pleine, émaillée de rouge, enfermée dans une autre croix patée d'or de même façon, mais d'émaux différents que celle de Christ en Portugal. Voyez CHRIST. Favin, théat. d'honn. et de chevalerie.

JESUS ET MARIE, ordre de chevalerie connu à Rome sous le nom de Jesus et Marie du temps du pape Paul V. qui à ce qu'on croit en forma le projet. Par les lois de cet ordre, que l'on a encore, il est ordonné que chacun des chevaliers porterait un habit blanc dans les solennités, et qu'il entretiendrait un cheval et un homme armé contre les ennemis de l'état ecclésiastique. Les chevaliers portaient une croix bleu-céleste, dans laquelle étaient écrits les noms de Jesus et Marie. Le grand-maître était pris d'entre trois chevaliers que le pape proposait au chapitre, comme digne d'être revêtus de cette charge, et capables d'en remplir les fonctions. Ceux qui demandaient d'entrer dans l'ordre sans faire preuve de leur noblesse, étaient obligés de fonder une commanderie de deux cent écus de rente pour le moins, dont ils jouissaient eux-mêmes pendant leur vie, et qui à leur mort demeurait à l'ordre. Bonami, catalog. ordin. equestr.




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