adj. (Grammaire) les mots déclinables dont les variations sont entièrement semblables aux variations correspondantes d'un paradigme commun, sont réguliers ; ceux dont les variations n'imitent pas exactement celles du paradigme commun, sont irréguliers : en sorte que la suite des variations du paradigme doit être considérée comme une règle exemplaire, dont l'exacte imitation constitue la régularité, et dont l'altération est ce qu'on nomme irrégularité. Le mot irrégulier est générique, et applicable indistinctement à toutes les espèces de mots qui ne suivent pas la marche du paradigme qui leur est propre : il renferme sous soi deux mots spécifiques, qui sont anomal et hétéroclite. Voyez ces mots. On appelle anomal un verbe irrégulier ; et le mot d'hétéroclite est propre aux mots irréguliers, dont les variations se nomment cas ; savoir les noms et les adjectifs.

Ce n'est pas, dit-on, une méthode éclairée et raisonnée qui a formé les langues ; c'est un usage conduit par le sentiment. Cela est vrai sans-doute, mais jusqu'à un certain point. Il y a un sentiment aveugle et stupide qui agit sans cause et sans dessein ; il y a un sentiment éclairé, sinon par ses propres lumières, du-moins par la lumière universelle que l'on ne saurait méconnaître dans mille circonstances, où elle se manifeste par l'unanimité des opinions, où par l'uniformité des procédés les plus libres en apparence. Que la première espèce de sentiment ait suggéré la partie radicale des mots qui font le corps d'une langue, cela peut être ; et l'on pourrait l'affirmer sans me surprendre. Mais c'est assurément un sentiment de la seconde espèce, qui a amené dans cette même langue le système plein d'énergie des inflexions et des terminaisons. Voyez INFLEXION. Et moins on peut dire que ce système est l'ouvrage de la Philosophie humaine, plus il y a lieu d'assurer qu'il est inspiré par la raison souveraine, dont la nôtre n'est qu'une faible émanation et une image imparfaite.

Que suit-il de-là ? Deux conséquences importantes : la première, c'est qu'il y a dans les langues beaucoup moins d'irrégularités réelles qu'on n'a coutume de le croire. La seconde, c'est que les irrégularités véritables qu'on ne peut refuser d'y reconnaître, sont fondées sur des raisons particulières, plus urgentes sans-doute que la raison générale du système abandonné ; et par conséquent, ces prétendus écarts n'en sont au fond que plus réguliers ; parce que la grande régularité consiste à être raisonnable. Outre la liaison nécessaire de ces deux conséquences avec le principe d'où je les ai déduites, chacune d'elles se trouve encore confirmée par des preuves de fait.

1°. Il est certain que le commun des Grammairiens imagine beaucoup plus d'irrégularités qu'il n'y en a dans les langues. Voyez la Minerve de Sanctius, lib. I. cap. ix. vous y trouverez une foule de noms latins qui passent pour être d'un genre au singulier, et d'un autre au pluriel, et qui n'ont cette apparence d'irrégularité, que pour avoir été usités dans les deux genres : d'autres qui semblent être de deux déclinaisons, ne sont dans ce cas, que parce qu'ils ont été des deux, sous deux terminaisons différentes qui les y assujettissaient. Le système des temps, surtout dans notre langue, n'a paru à bien des gens, qu'un amas informe de variations discordantes, décidées sans raison et arrangées sans gout, par la volonté capricieuse d'un usage également aveugle et tyrannique. " En lisant nos Grammairiens, dit l'auteur des jugements sur quelques ouvrages nouveaux, tom. IX. pag. 73. et suiv. il est fâcheux de sentir, malgré soi, diminuer son estime pour la langue française, où l'on ne voit presque aucune analogie ; où tout est bizarre pour l'expression comme pour la prononciation, et sans cause ; où l'on n'aperçoit ni principes, ni règles, ni uniformité ; où enfin, tout parait avoir été dicté par un capricieux génie ". Que ceux qui pensent ainsi se donnent la peine de lire l'article TEMS, et de voir jusqu'à quel point est portée l'harmonie analogique de nos temps français, et même de ceux de bien d'autres langues. C'est peut-être l'un des faits les plus concluans contre la témérité de ceux qui taxent hardiment les usages des langues de bizarrerie, de caprice, de confusion, d'inconséquence, et de contradiction. Il est plus sage de se défier de ses propres lumières, et même de la somme, si je puis le dire, des lumières de tous les Grammairiens, que de juger irrégulier dans les langues tout ce dont on ne voit pas la régularité. Il y a peut-être une méthode d'étudier la Grammaire, qui ferait retrouver par-tout ou presque par-tout, les traces de l'analogie.

2°. Pour ce qui concerne les causes des irrégularités qu'il n'est pas possible de rejeter absolument, il est certain que l'on peut en remarquer plusieurs qui seront fondées sur quelque motif particulier plus puissant que la raison analogique. Ici l'usage aura voulu éviter un concours trop dur de voyelles ou de consonnes, ou quelque idée, soit fâcheuse, soit malhonnête, que la rencontre de quelques syllabes ou de quelques lettres, aurait pu réveiller ; là on aura craint l'équivoque, celui de tous les vices qui est le plus directement opposé au but de la parole, qui est la clarté de l'énonciation. Prenons pour exemple le verbe latin fero ; si on le conjugue régulièrement au présent, on aura feris, ferit, feritis, qui paraitront autant venir de ferio que de fero : comptez que les autres irrégularités du même verbe, et celles de tous les autres, ont pareillement leurs raisons justificatives. Ajoutez à cela qu'une irrégularité une fois admise, les lois de la formation analogique rendent régulières les irrégularités subséquentes qui y tiennent.

Il en est sans-doute des irrégularités de la formation, comme de celles des tours et de la construction ; ou elles n'en ont que l'apparence, ou elles mènent mieux au but de la parole que la régularité même. Nous disons, par exemple, si je le vais, je le lui dirai, les Italiens disent, se lo vedrà, glie lo dirò, de même que les Latins, quem si videbo, id illi dicam. Selon les idées ordinaires, la langue italienne et la langue latine, sont en règles ; au lieu que la langue française autorise une irrégularité, en admettant un présent au lieu d'un futur. Mais si l'on consulte la saine Philosophie, il n'y a dans notre tour ni figure, ni abus ; il est naturel et vrai. Ce que l'on appelle ici un futur, est un présent postérieur, c'est-à-dire, un temps qui marque la simultanéité d'existence avec une époque postérieure au moment même de la parole ; et ce temps dont se servent les Italiens et les Latins, convient très-bien au point de vue particulier que l'on veut rendre. Ce que l'on nomme un présent, l'est en effet ; mais c'est un présent indéfini, qui indépendant par nature de toute époque, peut s'adapter à toutes les époques, et conséquemment à une époque postérieure, sans que cet usage puisse être taxé d'irrégularité. Voyez TEMS. Il ne s'agit donc ici que de bien connaître la vraie nature des temps pour trouver tous ces tours également réguliers.

En voici un autre : si vous y allez et que je le sache ; la conjonction copulative et doit réunir des phrases semblables : cependant le verbe de la première est à l'indicatif, amené par si ; celui de la seconde est au subjonctif, amené par que : n'est-ce pas une irrégularité ? Il y a, j'en conviens, quelque chose d'irrégulier ; mais ce n'est pas, comme il parait au premier coup d'oeil, la disparité des phrases réunies : c'est la suppression d'une partie de la seconde ; suppléez l'ellipse, et tout sera en règle : si vous y allez, et s'il arrive que je le sache. Ce tour plus conforme à la plénitude de la construction analytique, est régulier à cet égard ; mais il a une autre irrégularité plus fâcheuse ; il présente, au moyen du si répété, les deux événements réunis, comme simplement co-existens ; au lieu que le premier tour montre le second événement comme suite du premier : voilà donc plus de vérité dans la première locution que dans la seconde, et conséquemment plus de véritable régularité. Ajoutez que l'expression elliptique en devient plus énergique, et l'expression pleine plus lâche, plus languissante, sans être plus claire. Que de titres pour croire réellement plus régulière celle qui d'abord le parait le moins ! (B. E. R. M.)

IRREGULIER, (Géométrie) les corps réguliers sont ceux qui ne sont point terminés par des surfaces égales et semblables. Voyez CORPS et SOLIDES. (E).

IRREGULIER, (Théologie) en termes de casuistes, est un ecclésiastique interdit, suspens ou censuré, qui a encouru les peines de droit, et qui est inhabile ou à posséder un bénéfice, ou à exercer les fonctions sacrées. Les eunuques, les bigames, les enfants illégitimes, sont déclarés irréguliers par les canons. Le concile de Latran, sous Innocent III. permit pourtant la dispense pour ces derniers, quand ils entreraient dans un ordre religieux. Les Grecs n'ont pas fait cette distinction, et n'excluent point les enfants illégitimes de l'état ecclésiastique, comme nous l'apprennent les patriarches Nicephore et Balsamon.

IRREGULIER, (Fortification) qui n'est pas dans les formes ni dans les règles ordinaires. Voyez REGULIER et REGLE.

On dit fortification irrégulière, édifice irrégulier, figure irrégulière. Voyez EDIFICE, FORTIFICATION, FIGURE, BASTION et PLACE. Chambers.

IRREGULIER, (Musique) est le nom qu'on donne dans le plein-chant aux modes dont l'étendue est trop grande, ou qui ont quelqu'autre irrégularité. On nommait autrefois cadence irrégulière, celle qui ne tombait pas sur une des cordes essentielles du ton ; mais M. Rameau a donné ce nom à une cadence fort régulière, dans laquelle la basse fondamentale monte de quinte ou descend de quarte, après un accord de sixte ajoutée. Voyez CADENCE. (S)

IRREGULIER, terme d'Architecture, se dit dans l'art de bâtir, des parties de l'Architecture qui sont hors des proportions établies par les préceptes des anciens et confirmées par l'usage ; comme quand on donne neuf modules de hauteur à une colomne dorique, et onze à la colomne corinthienne. Aussi-bien que lorsqu'on néglige dans un édifice de faire les angles extérieurs et les côtés égaux, comme dans la plupart des anciens châteaux, où l'on a affecté cette irrégularité sans y être obligé, ou par le seul motif d'éclairer les dedans relativement à la distribution, sans avoir égard à la décoration extérieure, de manière qu'on voyait fréquemment dans les dehors des petites croisées placées à côté des grandes, de grands trumeaux avec des petits, etc.

IRREGULIER, pouls, (Médecine) Voyez sous le mot POULS.

IRREGULIER et IRREGULARITE, (Médecine) et plus communément anomale et anomalie, se dit de la marche ou type de certaines maladies ; de certains symptômes insolites ou étrangers à une maladie ; ou enfin d'une maladie qui s'éloigne elle-même par sa marche et par ses symptômes, du vrai caractère du genre auquel elle appartient. Voyez TYPE, Médecine, MALADIE et SYMPTOME. (b)