S. m. (Grammaire) " Depuis le temps qu'on parle du pronom, on n'est point parvenu à le bien connaitre ; comme si sa nature était, dit le P. Buffier, Gram. franç. n °. 4, un de ces secrets impénétrables qu'il n'est jamais permis d'approfondir. Pour faire sentir, continue-t-il, que je n'exagère en rien, il ne faut que lire le savant Vossius, la lumière de son temps et le héros des Grammairiens. Après avoir déclaré, et avec raison, que toutes les définitions qui avaient été données du pronom jusqu'alors n'étaient nullement justes, il prononce que le pronom est un mot qui en premier lieu se rapporte au nom, et qui en second lieu signifie quelque chose. Pour moi, avec le respect qui est du au mérite d'un si grand homme, j'avoue que je ne comprends rien à sa définition du pronom ".

Quoique M. l'abbé Regnier prétende, Gram. fr. p. 216. in-12. p. 228. in-4 °. que Vossius en cela a très-bien désigné la nature du pronom, je suis cependant de l'avis du P. Buffier. Car s'il ne s'agit que de se rapporter au nom, et de signifier quelque chose pour être pronom ; il y a trois pronoms dans ce vers de Phèdre, III. 9.

Vulgare amici nomen, sed rara est fides.

Vulgare se rapporte au nomen, et il signifie quelque chose ; rara et est se rapportent au nom fides, et signifient aussi quelque chose : ainsi vulgare, rara, et est sont des pronoms, s'il en faut juger d'après la définition de Vossius. L'abbé Regnier lui-même, en la louant, fournit des armes pour la combattre ; il avoue qu'elle n'exprime pas toutes les propriétés du pronom, et qu'il y manque quelque chose, surtout à l'égard du pronom français qui semble, dit-il, avoir besoin d'une définition plus étendue. Or une définition du pronom qui ne convient pas à ceux de toutes les langues, et qui n'exprime pas le fondement de toutes les propriétés du pronom n'en est pas une définition. Au surplus ce qu'ajoute ce grammairien à celle de Vossius la charge inutilement sans la rectifier.

Sanctius, Minerv. I. 2. prétend que le pronom n'est pas une partie d'oraison différente du nom ; mais les raisons qu'il allegue de ce sentiment sont si faibles, et prouvent si peu qu'elles ne méritent pas d'être examinées ici : on peut voir ce qu'y répond M. l'abbé Regnier au commencement de son traité des pronoms. Le P. Buffier qui adopte le même système, le présente sous un jour beaucoup plus spécieux.

" Tous les mots, dit-il, n°. 80-84. qui sont employés pour marquer simplement un sujet dont on veut affirmer quelque chose, doivent être tenus pour des noms ; ils répondent dans le langage à cette sorte de pensées, qu'on appelle idées dans la Logique. La plupart des sujets dont on parle, ont des noms particuliers ; mais il faut reconnaitre d'autres noms qui, pour n'être pas toujours attachés au même sujet particulier, ne laissent pas d'être véritablement des noms. Ainsi, outre le nom particulier que chacun porte et par lequel les autres le désignent, il s'en donne un autre quand il parle lui-même de soi ; et ce nom en français est moi ou je, selon les diverses occasions.... Le nom qu'il donne à la personne à qui il parle, c'est vous, ou tu, ou toi, etc. Le nom qu'il donne à l'objet dont il parle, après l'avoir nommé par son nom particulier ou indiqué autrement, est il, ou lui, ou elle, etc. Les noms plus particuliers ont retenu seuls dans la grammaire la qualité de noms ; et les noms plus communs de moi, vous, lui, etc. se sont appelés pronoms, parce qu'ils s'emploient pour les noms particuliers et en leur place ".

Il faut convenir avec le P. Buffier que tous les mots qui sont employés pour marquer simplement un sujet dont on veut affirmer quelque chose, ou, en d'autres termes, pour présenter à l'esprit un être déterminé, soit réel, soit abstrait ; que tous ces mots, dis-je, doivent être tenus pour être de même nature à cet égard. Mais pourquoi les tiendrait-on pour des noms, puisque le langage usuel des Grammairiens les distingue en deux classes, l'une de noms et l'autre de pronoms ? Ce sont tous des mots déterminatifs, ainsi que je l'ai dit ailleurs. Voyez MOT. Mais comme ils déterminent de différentes manières, ce sont des mots déterminatifs de différente espèce ; les uns déterminent les êtres par l'idée de leur nature, et ce sont les noms ; les autres déterminent les êtres par l'idée précise d'une relation à l'acte de la parole, et ce sont les pronoms.

C'est pour cela que si un même être est désigné par un nom et par un pronom tout-à-la-fais, le nom s'accorde en personne avec le pronom, parce que la personne n'est qu'un accident dans le nom, et qu'elle est une propriété essentielle du pronom ; le pronom au contraire s'accorde en genre avec le nom, parce que le genre n'est qu'un accident dans le pronom, et que c'est une propriété essentielle du nom. La différence des genres vient dans les noms de celle de la nature, dont l'idée déterminative caractérise l'espèce des noms ; et de même la différence des personnes vient dans les pronoms de celle de la relation à l'acte de la parole, dont l'idée déterminative caractérise l'espèce des pronoms : au contraire les nombres et les cas dans les langues qui les admettent sont également propres aux deux espèces, parce que les deux espèces énoncent des êtres déterminés, et que tout être déterminé dans le discours l'est nécessairement sous l'une des qualités désignées par les nombres, et sous l'un des rapports marqués par le cas de quelque espèce que soit l'idée déterminative. Voyez NOMBRE, CAS et PERSONNE.

A l'occasion de la grammaire française de M. l'abbé Wailly, l'auteur de l'année littéraire 1754, t. VII. lettre Xe propose une difficulté, dont il reconnait devoir le germe à M. l'abbé de Condillac, essai sur l'origine des connaissances humaines, part. II. chap. Xe §. 109. On Ve voir qu'il aurait pu en avoir l'obligation au passage que j'ai rapporté du P. Buffier, ou au chapitre que j'ai cité de la Minerve de Sanctius. Quoi qu'il en sait, voici comment s'explique M. Fréron.

" Il y a, dit-il, trois sortes de pronoms personnels, je, me, moi, nous, tu, te, toi, vous, pour la première et la seconde personne. C'est le cri général de toutes les grammaires... Tous ces mots sont les noms de la première et de la seconde personne, tant au pluriel qu'au singulier, et ne sont point des pronoms. Tout mot quelconque, excepté ceux-ci, appartient à la troisième personne ; ce qu'on démontre en ajoutant à un mot quelconque un verbe qui aura toujours la terminaison de la troisième personne, Antoine revient, le marbre est dur, le froid se fait sentir, etc. Les mots je, me, moi, etc. considérés comme pronoms, représenteraient donc des noms, et conséquemment des noms de la troisième personne, puisqu'il est certain que la troisième personne s'empare de tout. Or ces mots je, me, moi, etc. représentant des noms de la troisième personne, comment seraient-ils des pronoms de la première personne et de la seconde ? Ces mots sont donc les véritables noms, et non les pronoms de la première et de la seconde personne ".

Toute cette difficulté porte sur la supposition répétée sans examen par tous les Grammairiens comme par autant d'échos, que les pronoms représentent les noms, c'est-à-dire, pour me servir des termes de M. l'abbé Girard, tome I. disc. VIe p. 283, que leur propre valeur n'est qu'un renouvellement d'idées qui désigne sans peindre, qu'ils ne sont que de simples vicegérents des noms, et que le sujet qu'ils expriment n'est déterminé que par le ressouvenir de la chose nommée ou supposée entendue.

Cette supposition est née de la dénomination même de cette espèce de mot, que les Grammairiens ont mal entendue. On a cru qu'un pronom était un mot employé pour le nom, représentant le nom, et n'ayant par lui-même d'autre valeur que celle qu'il emprunte du nom dont il devient le vicegérent ; comme un proconsul était un officier employé pour le consul, représentant le consul, et n'ayant par lui-même d'autre pouvoir que celui qu'il empruntait du consul dont il devenait le vicegérent. C'est la comparaison que fait lui-même M. l'abbé Regnier, p. 216. in-12. p. 228. in-4°. pour trouver dans l'étymologie du mot pronom la définition de la chose.

Mais ce n'est point là ce que l'analyse nous en apprend, voyez MOT ; quoique réellement elle nous indique que le pronom fait dans le discours le même effet que le nom, parce que les pronoms, comme les noms, présentent à l'esprit des sujets déterminés. Les noms sont des mots qui font naitre dans l'esprit de ceux qui les entendent les idées des êtres dont ils sont les signes ; nomen dictum quasi notamen, quòd nobis vocabulo suo notas efficiat ; ibid. Hispal. orig. I. VIe Les pronoms font pareillement naitre dans l'esprit les idées des êtres qu'ils désignent ; et c'est en cela qu'ils vont de pair avec les noms et qu'ils sont comme des noms, pronomina. Mais on ne se serait jamais avisé de distinguer ces deux espèces de mots, s'ils présentaient les êtres sous les mêmes aspects, et si l'on n'avait pas senti, du-moins confusément, les différences caractéristiques que l'analyse y découvre.

Les noms, je le répete, expriment des sujets déterminés par l'idée de leur nature, et les pronoms des sujets déterminés par l'idée précise d'une relation personnelle à l'acte de la parole. Cette différence est le juste fondement de ce cri général de toutes les grammaires qui distinguent les pronoms de la première, de la seconde et de la troisième personne, parce que rien n'est plus raisonnable que de différencier les espèces de pronoms par les différences mêmes de leur nature commune.

Il est donc faux de dire que les pronoms ne sont que de simples vicegérents de noms, et que le sujet qu'ils expriment n'est déterminé que par le ressouvenir de la chose nommée : le sujet y est déterminé par l'idée précise d'une relation personnelle à l'acte de la parole ; et cette détermination rappelle le souvenir de la nature du même sujet, parce qu'elle est inséparable du sujet. Ainsi quand, au sortir du spectacle, je dis qu'Andromaque m'a vivement intéressé ; chacun se rappelle les grâces séduisantes de l'inimitable Clairon, quoique je ne l'aie désignée par aucun trait qui lui soit individuellement propre ; le rôle dont elle était chargée dans la représentation rappelle nécessairement le souvenir de l'actrice, parce qu'il l'indique individuellement, quoiqu'accidentellement. C'est de la même manière que l'idée du rôle, dont est chargé un sujet dans la représentation de la pensée, indique alors ce sujet individuellement, et rappelle le souvenir de sa nature propre ; mais ce souvenir n'est rappelé qu'accidentellement, parce que le rôle est lui-même accidentel au sujet.

Il est pareillement faux que les mots je, me, moi, etc. soient les noms et non les pronoms de la première et de la seconde personne, parce qu'ils ne déterminent aucun sujet par l'idée de la nature, en quoi consiste le caractère spécifique des noms : ils ne déterminent que par l'idée de la personne ou du rôle ; et c'est le caractère propre des pronoms.

Quant à ce qu'ajoute M. Fréron que tout mot, excepté ceux-ci, appartient à la troisième personne, et qu'il est certain que la troisième personne s'empare de tout ; quoique cette remarque ne puisse plus entrer en objection contre le système commun qui distingue les noms et les pronoms, puisque j'ai sappé le fondement de l'objection, et établi celui de la distinction reçue ; je crois cependant qu'il peut être de quelque utilité d'approfondir le véritable sens de l'observation alléguée par l'auteur de l'année littéraire.

On n'a introduit dans le langage les noms qui expriment des êtres déterminés par l'idée de leur nature, que pour en faire les objets du discours et pour les charger conséquemment du troisième rôle ou de la troisième personne ; il serait inutile de nommer les êtres, si ce n'était pour en parler. Il est donc naturel que tous les noms, sous leur forme primitive, soient du ressort de la troisième personne, et que cette troisième personne s'en empare, puisqu'on veut le dire ainsi ; mais ce n'est pas par l'idée de cette relation personnelle que les sujets nommés sont déterminés dans les noms ; c'est par l'idée de leur nature. Aussi cette disposition primitive des noms à être de la troisième personne n'y a pas l'effet d'une propriété essentielle, je veux dire l'immutabilité : les noms peuvent dans le besoin se revêtir d'un autre rôle ; le vocatif des Grecs et des Latins est un cas qui ajoute à l'idée primitive du nom l'idée accessoire de la seconde personne, et jamais la troisième ne pourra s'emparer, par exemple, du nom domine. Voyez PERSONNEL et VOCATIF.

S'il n'y a de véritables pronoms que les mots qui présentent à l'esprit des êtres déterminés par l'idée précise d'une relation personnelle à l'acte de la parole, il n'en faut plus reconnaitre d'autres que ceux que l'on nomme communément personnels.

Il y a quelque différence entre le français et le latin sur le nombre de pronoms personnels, ou pour conformer mon langage à la conclusion que je viens d'établir, il y a quelque différence entre les deux langues sur le nombre des pronoms.

I. Sur cet objet-là même notre langue ne suit pas les mêmes errements qu'à l'égard des noms, et elle reconnait des cas dans les pronoms.

Celui de la première personne est au singulier je, me et moi, et au pluriel nous pour les deux genres.

Celui de la seconde personne est au singulier tu, te et toi, et au pluriel vous pour les deux genres.

Pour la troisième personne, il y a deux sortes de pronoms, l'un direct et l'autre réfléchi. Le pronom direct est il, le et lui pour le masculin, elle, la et lui pour le féminin au singulier ; ils, les, eux et leur pour le masculin, elles, les et leur pour le féminin au pluriel. Le pronom réfléchi est se et soi, pour les deux genres et pour les deux nombres.

Je dis que ces différentes manières d'exprimer le même sujet personnel sont des cas du même pronom ; et c'est par analogie avec la grammaire des langues qui admettent des déclinaisons, que je m'exprime ainsi, quoique me et moi, par exemple, ne paraissent pas trop venir de la même racine que je : mais il n'y a pas plus d'anomalie dans ce pronom français, que dans le latin correspondant ego, mei, mihi, me au singulier, nos, nostri ou nostrum et nobis au pluriel ; et l'on regarde toutefois ces mots comme le cas du même pronom latin ego.

Voici comme je voudrais nommer ces cas, afin d'en bien indiquer le service.

J'appelle le premier cas nominatif, parce qu'il exprime, comme en latin, le sujet du verbe mis à un mode personnel. Exemples : je fais, tu fais, il fait, elle fait, ils font, elles font.

J'appelle le second cas datif, parce qu'il sert au même usage que le datif latin, et qu'on peut le traduire aussi par la préposition à avec son complément. Exemples : on me donne, on te donne, on lui donne, on leur donne, on se donne la liberté ; c'est-à-dire, on donne la liberté à moi, à toi, à lui ou à elle, à eux ou à elles, à soi.

Remarquez que ce datif ne sert que quand le verbe a un complément objectif immédiat, tel que la liberté dans les exemples précédents. Mais avec les verbes qui n'ont point de pareil complément, ni exprimé ni sous-entendu, on se sert du tour équivalent par la préposition à avec le complétif : ainsi il faut dire, on peut s'en prendre à moi, à toi, à lui, à elle, à eux, à elles, à soi.

J'appelle le troisième cas accusatif, parce qu'il exprime comme l'accusatif latin, le complément objectif d'un verbe actif relatif. Exemples : on me connait, on te connait, on le connait, on la connait, on les connait, on se connait.

J'appelle enfin le quatrième cas complétif, parce qu'il exprime toujours le complément d'une préposition exprimée ou sous-entendue. Exemples : pour moi, pour toi, pour lui, pour elle, pour eux, pour elles, pour soi.

Lorsque ce cas est employé sans préposition, elle est sous-entendue. 1. exemple : donnez-moi ce livre, c'est-à-dire, donnez à moi ce livre ; et c'est la même chose après tous les impératifs des verbes actifs relatifs qui ont en outre un complément objectif, lorsque la proposition est affirmative. 2. exemple : vous prétendez que le soleil tourne, et moi je soutiens que c'est la terre, c'est-à-dire, et par des raisons connues de moi, je soutiens, etc. 3. exemple, (Volt. Mahomet, acte I. scène j.)

Qui ? moi ? baisser les yeux devant ces faux prodiges !

Moi ? de ce fanatique encenser les prestiges !

c'est-à-dire, baisser les yeux devant ces faux prodiges, encenser les prestiges de ce fanatique serait un joug imposé, à qui, à moi ? Le tour elliptique marque bien plus énergiquement les sentiments d'indignation et d'horreur dont est rempli Zopire : le cœur absorbe l'esprit, et l'esprit est forcé d'abandonner sa marche pesante et compassée.

Il y a un cas où moi s'emploie comme accusatif ; c'est après l'impératif des verbes actifs relatifs, comme quand on dit, écoute-moi, suivez-moi. Mais c'est un abus introduit par une fausse imitation de dis-moi, ou donnez-moi, où moi est évidemment employé comme complément de la préposition sous-entendue à. Je dis que c'est un abus, parce qu'il y a plus d'une raison de croire que l'on a commencé par dire écoute-me, suivez-me : la première, c'est que quoique l'on dise dis-lui, dis-leur, donnez-lui, donnez-leur, on dit néanmoins écoute-le, écoute-la, écoute-les, suivez-le, suivez-la, suivez-les, selon la règle ; et qu'il était naturel de la suivre par-tout puisqu'on la connaissait : la seconde raison, c'est que la syntaxe régulière est usitée encore aujourd'hui dans bien des patais, et spécialement dans ceux des évêchés et de la Lorraine, où l'on dit effectivement écoute-me, suivez-me ; or il est certain que les usages modernes des patais sont les usages anciens de la langue nationale, comme les différences des patais viennent de celles des causes qui ont amené les différentes métamorphoses du langage national.

On pourrait objecter que j'ai mis un peu d'arbitraire dans la manière dont j'ai suppléé les ellipses, surtout dans le second et le troisième exemple, où il a fallu mettre moi dans la dépendance d'une préposition. Je réponds qu'il est nécessaire de suppléer les ellipses un peu arbitrairement, surtout quand il est question de suppléer des phrases un peu considérables ; on a rempli sa tâche, quand on a suivi le sens général, et que ce que l'on a introduit n'y est point contraire, ou ne s'en éloigne point.

Mais, peut-on dire, pourquoi s'écarter de la méthode des Grammairiens, dont aucun n'a Ve l'ellipse dans ces exemples ? et pourquoi ne pas dire avec tous, que quand on dit, par exemple, et moi, je soutiens, ce moi est un mot redondant, au nominatif et en concordance de cas avec je ? C'est qu'une redondance de cette espèce me parait une pure périssologie, si elle ne fait rien au sens ; si elle y fait, ce n'est plus une redondance, le moi est nécessaire ; et s'il est nécessaire, il est soumis aux lois de la syntaxe. Or on ne peut pas dire que moi, dans la phrase en question, soit nécessaire à l'intégrité grammaticale de la proposition, je soutiens que c'est la terre : j'ai donc le droit d'en conclure que c'est une partie intégrante d'une autre proposition, ou d'un complément logique de celle dont il s'agit, que par conséquent il faut suppléer. Dans ce cas n'est-il pas plus raisonnable de tourner le supplément, de manière que moi y soit employé selon sa destination ordinaire et primitive, que de l'esquiver par le prétexte d'une redondance ?

Quelques grammairiens font deux classes de ces pronoms ; ils nomment les uns personnels, et les autres conjonctifs.

Les pronoms personnels de la première personne, selon M. Restaut, sont je et moi pour le singulier, et nous pour le pluriel. Ceux de la seconde personne sont tu et toi pour le singulier, et vous pour le pluriel. Ceux de la troisième personne sont il et lui, masculins, et elle, féminin, pour le singulier, ils et eux, masculins, et elles, féminin, pour le pluriel : enfin il y ajoute encore soi.

Les pronoms conjonctifs de la première personne, dit-il, sont me pour le singulier, et nous pour le pluriel. Ceux de la seconde personne sont te pour le singulier, et vous pour le pluriel. Ceux de la troisième personne sont lui, le, la pour le singulier, les, leur pour le pluriel, et se pour le singulier et le pluriel.

Tous ces pronoms indistinctement déterminent les êtres par l'idée précise d'une relation personnelle à l'acte de la parole ; et par-là les voilà réunis sous un même point de vue : ils sont tous personnels. Les distinguer en personnels et conjonctifs, c'est donner à entendre que ceux-ci ne sont pas personnels : c'est une division abusive et fausse. M. Restaut devait d'autant moins adopter cette division, qu'il commence l'article des prétendus pronoms conjonctifs par une définition qui les rappelle nécessairement aux personnels. " Ce sont, dit-il, des pronoms qui se mettent ordinairement pour les cas des pronoms personnels ". S'il n'avait pas adopté sans fondement des prétendus cas marqués en effet par des prépositions, il aurait dit que ce sont réellement les cas, et non des mots employés pour les cas des pronoms personnels.

La raison pourquoi il appelle ces mots pronoms conjonctifs, n'est pas moins surprenante. " C'est, dit-il, parce qu'on les joint toujours à quelques verbes dont ils sont le régime ". Mais on pourrait dire de même que je, tu, il, elle, ils et elles, sont conjonctifs, parce qu'on les joint toujours à quelques verbes dont ils sont le sujet ; car le sujet n'est pas moins joint au verbe que le régime.

D'ailleurs la dénomination de conjonctif n'a pas le sens qu'on lui donne ici ; ce qui est joint à un autre doit s'appeler adjoint ou conjoint, comme a fait le P. Buffier, n°. 387, et l'on doit appeler conjonctif ce qui sert à joindre : c'est le sens que l'usage a donné à ce mot, d'après l'étymologie.

Le même grammairien ajoute aux pronoms qu'il appelle personnels, le mot on ; et à ceux qu'il nomme conjonctifs, les mots en et y : ces mots sont aussi regardés comme pronoms par M. l'abbé Regnier et par le P. Buffier. Mais c'est une erreur, on est un nom, en et y sont des adverbes.

On est un nom qui signifie homme ; ceux mêmes que je contredis m'en fournissent la preuve en en assignant l'origine. " Il y a lieu de croire, selon M. Restaut, chap. j. art. j. qu'il s'est formé par abréviation ou par corruption de celui d'homme : ainsi lorsque je dis on étudie, on joue, on mange, c'est comme si je disais homme étudie, homme joue, homme mange. Je fonde cette conjecture sur deux raisons. 1. Sur ce que dans quelques langues étrangères, comme en italien, en allemand et en anglais, on trouve les mots qui signifient homme, employés au même usage que notre.... on. 2. Sur ce que.... on reçoit quelquefois l'article défini le avec l'apostrophe, comme le nom homme : ainsi nous disons l'on étudie, l'on joue, l'on mange, sans doute parce qu'on disait autrefois l'homme étudie, l'homme joue, l'homme mange ". Ce que dit ici M. Restaut de l'italien, de l'allemand et de l'anglais, est prouvé dans la grammaire française de M. l'abbé Regnier, l'un de ses guides (in-12. page 245. in-4°. page 258.). Comment M. Restaut, qui voulait donner des principes raisonnés, s'en est-il tenu simplement aux raisonnements des maîtres qu'il a consultés, sans pousser le sien jusqu'à conclure que notre on est un synonyme du mot homme, pour les cas où l'on ne veut indiquer que l'espèce, comme on nait pour mourir, ou une partie vague des individus de l'espèce sans aucune désignation individuelle, comme on nous écoute ?

En et y sont des adverbes ; et c'est encore chez les mêmes auteurs que j'en prendrai la preuve. 1°. M. l'abbé Regnier, qui en sentait apparemment quelque chose, n'a pas osé dire aussi nettement que l'a fait son disciple, que en et y fussent des pronoms ; il se contente de dire que ce sont des particules qui tiennent lieu des pronoms ; et dans le langage des Grammairiens, les particules sont des mots indéclinables comme les adverbes, les prépositions et les conjonctions. 2°. Le maître et le disciple interpretent ces mots de la même manière, en disant : " j'EN parle, je puis entendre, dit M. Restaut, suivant les circonstances du discours, je parle DE MOI, DE NOUS, DE TOI, DE VOUS, DE LUI, D'ELLE, D'EUX, D'ELLES, DE CELA, DE CETTE CHOSE, ou DE CES CHOSES.... ou en parlant d'argent, j'EN ai reçu, c'est-à-dire, j'ai reçu DE L'ARGENT ". En parlant de y un peu plus haut, il s'en explique ainsi : " Quand je dis, je m'Y applique, c'est-à-dire, je m'applique A CELA, A CETTE CHOSE ou A CES CHOSES ". Les deux mots en et y sont donc équivalents à une préposition avec son complément ; en à la préposition de, y à la préposition à : en et y sont donc des mots qui expriment des rapports généraux déterminés par la désignation du terme conséquent et avec abstraction du terme antécédent ; ce sont par conséquent des adverbes, conformément à la notion que j'en ai établie ailleurs. Voyez MOT, art. 2. n°. 2. Ce que disent de ces deux mots le P. Buffier et M. l'abbé Girard, loin d'être contraire à ce que j'établis ici, ne fait que le confirmer.

II. J'ai annoncé quelque différence entre le français et le latin sur le nombre des pronoms ; voici en quoi consiste cette différence. C'est qu'en latin il n'y a point de pronom direct pour la troisième personne, il n'y a que le réfléchi sui, sibi, se.

Je m'attends bien que les rudimentaires me citeront, is, ea, id ; hic, haec, hoc ; ille, illa, illud ; iste, ista, istud : mais je n'ai rien à dire à ceux qui prétendent que ces mots sont des pronoms, par la raison qu'ils l'ont appris ainsi dans leur rudiment. Je me contenterai de leur demander comment ils parviendront à prouver qu'ille est un pronom de la troisième personne dans ille ego qui commence l'Enéide. Tout le monde sait que les livres latins sont pleins d'exemples où ces mots sont en concordance de genre, de nombre et de cas avec des noms qu'ils accompagnent, et que ce sont par conséquent de purs adjectifs métaphysiques. Voyez MOT, art. 1.

Si on les trouve quelquefois employés seuls, c'est par ellipse ; et la concordance à laquelle ils demeurent soumis, même dans ces occasions, décèle assez leur nature, leur fonction et leur relation à un sujet déterminé auquel ils sont actuellement appliqués, quoiqu'il ne soit pas expressément énoncé.

On peut dire qu'il en est de même de notre pronom français direct de la troisième personne, il pour le masculin, et elle pour le féminin ; mais il est aisé d'y remarquer une grande différence. Premièrement, on n'a jamais employé notre il et notre elle comme un adjectif joint à quelque nom par apposition, et l'on ne dit pas en français il moi, comme on dit en latin ille ego, ni il homme, elle femme, comme ille vir, illa mulier ; et cette première observation est la preuve que il et elle ne sont point adjectifs, parce que les adjectifs sont principalement destinés à être joints aux noms par apposition. Secondement, quoique notre il et notre elle viennent du latin ille, illa, ce n'est pas à dire pour cela qu'ils en aient conservé le sens et la nature ; toutes les langues prouvent en mille manières que des mots de diverses espèces et de significations très-différentes ont une même racine.

Remarquons, avant que d'aller plus loin, que le pronom réfléchi sui, n'a point de nominatif, et que c'est la même chose du nôtre, se et soi. C'est que le nominatif exprime le sujet de la proposition, et qu'il en est le premier mot dans l'ordre analytique : or il faut indiquer directement la troisième personne, avant que d'indiquer qu'elle agit sur soi-même ; et conséquemment le pronom réfléchi ne peut jamais être au nominatif.

Si l'on est forcé de ne reconnaitre comme pronoms que ceux qu'on appelle personnels, et qui déterminent les êtres par l'idée d'une relation personnelle à l'acte de la parole ; à quelle classe de mots faut-il renvoyer ceux qui ont fait jusqu'ici tant de classes de prétendus pronoms ? J'en trouve de trois espèces, savoir des noms, des adjectifs et des adverbes : je vais les reconnaitre ici, pour fixer à chacun sa véritable place dans le système des parties de l'oraison.

1. Noms réputés pronoms. Puisque les mots dont on Ve voir le détail ne sont point des pronoms, il est inutile d'examiner à quelle classe on les rapportait comme tels : l'ordre alphabétique est le seul que je suivrai.

AUTRUI. La signification du mot homme y est renfermée ; et de plus par accessoire celle d'un autre : ainsi quand on dit, ne faire aucun tort à AUTRUI, ne désirez pas le bien d'AUTRUI, c'est comme si l'on disait, ne faire aucun tort à UN AUTRE HOMME ou aux AUTRES HOMMES, ne désirez pas le bien d'UN AUTRE HOMME ou des AUTRES HOMMES. Or il est évident que l'idée principale de la signification du mot autrui est celle d'homme, et que ce mot doit être de même nature et de même espèce que le mot homme lui-même, nonobstant l'idée accessoire rendue par un autre.

CE. Ce mot est un vrai nom, lorsqu'il est employé pour énoncer par lui-même un être déterminé, ce qui arrive chaque fois qu'il n'accompagne et ne précède pas un autre nom avec lequel il s'accorde en genre et en nombre, comme quand on dit, CE que vous pensez est faux, CE qui suit est bon, CE serait une erreur de le croire, est-CE la coutume ici d'applaudir pour des sottises ? CE n'est pas mon avis. En effet, ce dans tous ces cas exprime un être général ; et la signification vague en est restreinte ou par quelque addition faite ensuite, comme dans les quatre premiers exemples, ou par les circonstances précédentes du discours, comme dans le dernier où ce indique ce qui est supposé dit auparavant. Ce ne détermine pas un être par sa nature, mais il indique un être dont la nature est déterminée d'ailleurs ; et voilà pourquoi on doit le regarder comme un nom général qui peut désigner toutes les natures, par la raison même qu'il suppose une nature connue, et qu'il n'en détermine aucune. Il tient lieu, si l'on veut, d'un nom plus déterminatif dont on évite par-là la répétition ; mais il n'est pas pronom pour cela, parce que ce n'est pas en cela que consiste la nature du pronom.

CECI, CELA. Ces deux mots sont encore deux noms généraux qui peuvent désigner toutes les natures, par la raison qu'ils n'en déterminent aucune, quoique dans l'usage ils en supposent une connue. Tout le monde connait ce qui différencie ces deux mots.

PERSONNE est un nom qui exprime principalement l'idée d'homme, et par accessoire l'idée de la totalité des individus pris distributivement : PERSONNE ne l'a dit, c'est-à-dire, AUCUN HOMME ne l'a dit, ni Pierre, ni Paul, ni etc. Puisque l'idée d'homme est la principale dans la signification du mot personne, ce mot est donc un nom comme homme. Nous disons en latin nemo (personne ne), et il est évident que c'est une contraction de ne homo, où l'on voit sensiblement le nom homo. Nous disons en français, une PERSONNE m'a dit ; c'est très-évidemment le même mot, non-seulement quant au matériel, mais quant au sens ; c'est comme si l'on disait un individu de l'espèce des hommes m'a dit, et tout le monde convient que personne dans cette phrase est un nom : mais dans personne ne l'a dit, c'est encore le même nom employé sans article, afin qu'il soit pris dans un sens indéterminé ou général, nul individu de l'espèce des hommes ne l'a dit.

QUICONQUE. C'est un nom conjonctif, équivalent à tout homme qui ; et c'est à cause de ce qui, lequel sert à joindre à l'idée de tout homme une proposition incidente déterminative, que je dis de quiconque, que c'est un nom conjonctif. Exemple : je le dis à QUICONQUE veut l'entendre, c'est-à-dire, à TOUT HOMME QUI veut l'entendre. On voit bien que l'idée d'homme est la principale dans la signification de quiconque, et par conséquent que c'est un nom comme le nom homme.

QUOI. C'est un autre nom conjonctif, équivalent à quelle chose, ou à laquelle chose, et dans la signification duquel l'idée de chose est manifestement l'idée principale. Exemples : à QUOI pensez-vous ? je ne sais à QUOI vous pensez ; sans QUOI vous devez craindre ; c'est-à-dire, à QUELLE CHOSE pensez-vous ? je ne sais à QUELLE chose vous pensez ; sans LAQUELLE CHOSE vous devez craindre.

RIEN. C'est un nom distributif comme personne, mais relatif aux choses et équivalent à aucune chose ou nulle chose. Exemple : RIEN n'est moins éclairci que la Grammaire, c'est-à-dire, AUCUNE CHOSE n'est moins éclaircie que la Grammaire. Il vient du latin rem, prononcé d'abord par la voyelle nazale comme rein, ainsi qu'on le prononce encore dans plusieurs patais ; et l'i s'y est introduit ensuite comme dans miel, fiel, venus de mel, fel. Voyez les étymologies de Ménage. Cette origine me parait confirmer la nature et le sens du mot.

II. Adjectifs réputés pronoms. La plupart des mots dont il s'agit ici sont si évidemment de l'ordre des adjectifs, qu'il suffit presque de les nommer pour le faire voir. Je l'ai prouvé amplement des possessifs ; voyez POSSESSIF ; je le prouve de même de ceux que l'on appelle ordinairement pronoms relatifs qui, que, lequel, etc. voyez RELATIF : et je vais rendre ici la chose sensible à l'égard des autres, en prouvant, par des exemples, qu'ils ne présentent à l'esprit que des êtres indéterminés désignés seulement par une idée précise qui peut s'adapter à plusieurs natures ; car voilà la véritable notion des adjectifs. Voyez MOT, art. 1. n. 5.

AUCUN, AUCUNE. Adjectif collectif distributif, qui désigne tous les individus de l'espèce nommée pris distributivement, communément, avec rapport à un sens négatif. Exemples : AUCUN contretemps ne doit altérer l'amitié, AUCUNE raison ne peut justifier le mensonge. Aujourd'hui ce mot n'est pas usité au pluriel ; il l'était autrefois, mais dans le sens de quelqu'un.

AUTRE pour les deux genres. Adjectif distinctif, qui désigne par une idée précise de diversité. Exemples : AUTRE temps, AUTRES mœurs.

CE, CET, CETTE, CES. Adjectif démonstratif, qui désigne un être quelconque par une idée précise d'indication. Exemples : CE livre, CE cheval, CET habit, CET homme, CES robes, CES femmes, CES héros, CES exemples.

CELUI, CELLE, CEUX, CELLES. Adjectif démonstratif comme le précédent, mais qui s'emploie sans nom quand le nom est déjà connu auparavant, et toujours en concordance avec ce nom sousentendu. Ainsi, après avoir parlé de livres, on dit, CELUI que j'ai publié, CEUX que j'ai consultés ; et après avoir parlé de conditions, CELLE que j'ai subie, CELLES que vous aviez proposées : il est clair dans tous ces exemples que celui et ceux se rapportent mentalement à l'idée de livre, que celle et celles se rapportent à l'idée de condition, qu'il y a une concordance réelle avec ces noms, quoique sous-entendus, et que les mêmes mots celui, ceux, celle, celles, dans d'autres phrases, pourraient se rapporter à d'autres noms, ce qui caractérise bien la nature de l'adjectif : si l'on se sert de celui avant que d'avoir présenté aucun nom, comme, CELUI qui ment offense Dieu, ou CEUX qui mentent offensent Dieu, la proposition incidente qui suit est déterminative et relative à la nature de l'homme, soit essentiellement, soit de convention, et le nom homme est ici sous-entendu.

CELUI-CI, CELUI-LA, etc. C'est le même adjectif allongé des particules ci et là, pour servir à une distinction plus précise. Ci avertit que les objets sont présents ou plus prochains ; là, qu'ils sont absens ou plus éloignés. C'est en quoi consiste aussi la différence des deux noms ceci et cela mentionnés plus haut.

CERTAIN, CERTAINE. Adjectif amphibologique dont le sens varie selon la manière dont il est construit avec le nom. Avant le nom il désigne d'une manière vague quelque individu de l'espèce marquée par le nom, mais en indiquant en même temps que cet individu est déterminé, et peut être assigné d'une manière positive et précise : exemples, CERTAIN philosophe a dit que toutes ces idées viennent par les sens ; CERTAINS savantasses se croient fort habiles pour avoir beaucoup lu, quoiqu'ils l'aient fait sans une CERTAINE intelligence qui donne seule le vrai savoir. Après le nom, cet adjectif est à-peu-près synonyme de constaté, assuré, indubitable : exemples ; une position CERTAINE, des moyens CERTAINS, un témoignage CERTAIN, des espérances CERTAINES.

CHACUN, CHACUNE. Adjectif collectif distributif, qui désigne tous les individus de l'espèce nommée pris distributivement, avec le rapport à un sens affirmatif, au-contraire d'aucun, aucune ; mais il s'emploie seul, avec relation à un nom appelatif connu, soit pour avoir été énoncé auparavant, soit pour être suffisamment déterminé par les circonstances de l'énonciation. Ainsi après avoir parlé de livres, on dira, CHACUN coute six francs ; après avoir parlé de Pierre et de Paul, CHACUN d'eux s'y est prété, où chacun est en concordance avec le nom commun homme ; on dit d'une manière absolue en apparence, CHACUN se plaint de son état, et le sens indique qu'il s'agit de CHACUN homme.

CHAQUE pour les deux genres. Adjectif collectif distributif, comme le précédent, dont il est synonyme, si ce n'est qu'il se met toujours avant le nom, et qu'il y tient lieu de l'article qu'il exclut. Exemples : CHAQUE pays a ses usages, CHAQUE science a ses principes et sa chimère. Ces deux synonymes n'ont point de pluriel, parce qu'ils désignent les individus pris un à un.

MEME pour les deux genres, s'emploie avant et après le nom. Avant le nom, c'est l'adjectif idem, eadem, idem des Latins, et il marque l'identité de l'individu ou des individus. Exemples : le corps de J. C. sur nos autels est le MEME qui a été attaché à la croix ; une MEME foi, une MEME loi, les MEMES mœurs. Après le nom il ne conserve du sens de l'identité que ce qu'il en faut pour donner au nom une sorte d'énergie, et il se met dans ce sens après les pronoms comme après les noms. Exemples : le roi MEME, la religion MEME, les prêtres MEMES, moi MEME, elles-MEMES.

NUL, NULLE. Adjectif qui s'emploie avant ou après les noms, et qui en conséquence a deux sens différents. Avant les noms il est collectif, il n'entre que dans les propositions négatives, et ne se met jamais au pluriel, parce que, comme aucun, il est distributif, et qu'il n'en diffère que par le peu d'énergie qu'il donne à la négation. Exemple : on ne trouve dans la plupart des livres élémentaires de Grammaire NULLE clarté, NULLE vérité, NUL choix, NULLE intelligence, NUL jugement : s'il s'emploie seul dans ce sens, il se rapporte à un nom énoncé auparavant, ou au nom homme, comme dans l'exemple de M. Restaut, NUL ne peut se flatter d'être agréable à Dieu, où le nom d'homme est tellement sous-entendu, qu'on pourrait l'y mettre sans changer le sens de la phrase. Après les noms cet adjectif désigne par l'idée de non-valeur, et il est susceptible des deux nombres. Exemples : un marché NUL, des traités NULS, une précaution NULLE, des raisons NULLES.

PLUSIEURS pour les deux genres. Adjectif partitif essentiellement pluriel : PLUSIEURS hommes, PLUSIEURS femmes. S'il s'emploie seul, les circonstances font toujours connaitre un nom auquel il a rapport.

QUEL, QUELLE. Adjectif qui énonce un objet quelconque sous l'idée précise d'une qualité vague et indéterminée : QUEL livre lisez-vous ? je sais QUELLE résolution vous avez prise ; QUELS amis ! QUELLES liaisons ! M. Restaut, ainsi que M. l'abbé Regnier, reconnaissent ce mot pour adjectif, lors même qu'il n'accompagne pas un nom, parce qu'ils ont senti qu'alors il y a ellipse ; et ils ne le mettent au rang des pronoms que pour suivre le torrent : la vérité bien connue impose d'autres lais.

QUELCONQUE pour les deux genres. Adjectif à-peu-près synonyme de nul ou aucun dans une phrase négative ; et alors il n'a point de pluriel, non plus que ces deux autres : il n'a chose QUELCONQUE. Dans une phrase positive il est à-peu-près synonyme de quel, et prend un pluriel, des prétextes QUELCONQUES. Dans l'un et l'autre cas il est également adjectif, et reconnu tel par ceux mêmes qui le comptent parmi les pronoms. L'abbé Regnier n'a considéré ce mot que dans le premier sens, et M. Restaut dans le second : tous deux le disent peu usité, et je trouve que l'esprit philosophique l'a remis en valeur, et qu'il est d'un usage aussi universel que tout autre, surtout dans le second sens.

QUELQUE pour les deux genres. Adjectif partitif, que nous plaçons avant un nom appelatif, et qui désigne ou un individu vague, ou une quotité vague des individus compris dans l'étendue de la signification du nom : QUELQUE passion secrète enfanta le calvinisme ; QUELQUES écrivains respectent bien peu la religion. Quelquefois quelque est qualificatif à-peu-près dans le sens de quel, comme quand on dit, QUELQUE science que vous ayez. D'adjectif il devient adverbe dans le même sens, quand il se trouve avant un adjectif ou un adverbe ; comme QUELQUE savant que vous soyez, QUELQUE savamment que vous parliez.

QUELQU'UN, QUELQU'UNE, QUELQUES-UNS, QUELQUES-UNES. Cet adjectif est synonyme du précédent, comme chacun est synonyme de chaque ; et il y a de part et d'autre les mêmes différences. Quelqu'un s'emploie seul, mais avec une relation expresse à un nom sous-entendu et connu par les circonstances : QUELQU'UN d'eux, en parlant d'hommes ; QUELQUES-UNES de vous, en parlant à des femmes. Dans cette phrase, QUELQU'UN a dit que, etc. le sens même indique d'une manière non-équivoque que quelqu'un se rapporte à homme ; et la concordance dans tous les cas certifie que ce mot est adjectif.

TEL, TELLE. Adjectif démonstratif dans certaines occasions, et comparatif dans d'autres. TEL homme ou TELLE femme s'enorgueillit des qualités de son esprit, qui devrait rougir de la turpitude de son cœur ; l'adjectif tel n'a ici que le sens démonstratif. Il est TEL ou elle est TELLE, ils sont TELS ou elles sont TELLES que j'avais dit ; c'est ici le sens comparatif.

III. Adverbes réputés pronoms. J'ai déjà fait voir ci-devant que les deux mots en et y, pris communément pour des pronoms personnels ou conjonctifs, ne sont en effet que des adverbes. Il y en a encore deux, qui ont fait aux Grammairiens la même illusion ; savoir, dont et où.

DONT a tous les caractères de l'adverbe. 1°. Il est équivalent à une préposition avec son complément, et il signifie de qui, de lequel ou duquel, de laquelle, de lesquels ou desquels, de lesquelles ou desquelles ; si l'on veut prendre ces mots substantivement, il est clair qu'ils sont les compléments de la préposition de ; si on veut les regarder comme adjectifs, ils expriment au-moins une partie invariable du complément, et la partie variable est sous-entendue. Voyez RELATIF. 2°. L'origine même du mot en certifie la nature, soit que l'on adopte celle qu'indique l'abbé de Dangeau (Opusc. p. 235.) soit que l'on s'en tienne à celle qu'indique Ménage au mot DONT, d'après Sylvius dans sa grammaire française, écrite en latin (p. 142.), soit enfin que ces deux manières d'envisager l'étymologie de dont convienne en effet à n'en assigner qu'une seule origine. L'un le dérive de donde, mot italien, qui signifie aussi dont ; et il ajoute que l'italien donde s'est formé du latin undè : l'autre le tire immédiatement du mot deundè de la basse latinité, et l'on pourrait même le prendre de undè employé dans le même sens par les Latins, témoin Ciceron même qui parle ainsi : De eâ re multò dicet ornatiùs, quam ille ipse UNDE cognovit, (il en parle beaucoup mieux que celui même DONT il l'a appris). Or personne ne doute que le latin unde ne soit adverbe, aussi-bien que le donde des Italiens ou des Espagnols ; et par conséquent il ne doit pas y avoir plus de doute sur la nature de notre dont, qui en est dérivé et qui en a la signification.

Où est réputé adverbe en mille occasions, ainsi que le latin ubi dont il descend au moyen d'un apocope ; comme quand on dit où allez-vous, je ne sais où aller, etc. Mais ce mot étant souvent employé avec un nom antécédent, comme qui, lequel, etc. Nos Grammairiens ont jugé à-propos de le ranger dans la même classe et d'en faire un pronom ; comme quand on dit, le temps où nous sommes, votre perte où vous courez, etc. On verra ailleurs (voyez RELATIF) d'où peut être venue cette erreur : il suffit de remarquer ici que le temps où nous sommes veut dire le temps AUQUEL ou DANS LEQUEL nous sommes ; et que votre perte où vous courez, signifie votre perte A LAQUELLE vous courez. Ainsi, où est dans le même cas que dont ; 1°. il équivaut à une préposition avec son complément ; 2°. il est dérivé d'un adverbe : ce qui donne droit d'en porter le même jugement.

Ce détail, minutieux en apparence, où je viens d'entrer sur les prétendus pronoms de notre langue, n'a pas uniquement pour objet notre grammaire ; j'y ai envisagé la grammaire générale et toutes les langues. La plupart des grammaires particulières regardent aussi comme pronoms les mots correspondants de ceux que j'examine ici ; et il est facile d'y appliquer les mêmes remarques.

Je m'attends bien qu'il se trouvera des gens, peut-être même des grammairiens, qui prendront en pitié la peine que je me suis donnée d'entrer dans des discussions pareilles, pour décider à quelle classe, à quelle partie d'oraison, il faut rapporter des mots, dont après tout il n'importe que de bien connaitre la destination et l'usage. C'est une bévue, selon eux, que d'employer le flambeau de la Métaphysique pour démêler dans le langage, des finesses que la réflexion n'y a point mises, que les gens du grand monde qui parlent le mieux n'y aperçoivent point, dont la connaissance ne parait pas trop nécessaire, puisqu'on a pu s'en passer jusqu'à présent, et dont le premier effet, si l'on s'y arrête, sera de bouleverser entièrement les idées reçues et les systèmes de grammaire les plus accrédités. " Les dénominations reçues, dit M. l'abbé Regnier (in-12. p. 300. in-4°. p. 315.) sont presque toujours meilleures à suivre que les autres ".

On abuse ici très-évidemment du terme de métaphysique, ou que l'on n'entend pas, ou que l'on ne veut pas entendre, afin de décrier des recherches qu'on ne veut point approfondir, ou auxquelles on ne saurait atteindre. La métaphysique du langage n'est rien autre chose que la nature de la parole mise à découvert ; si l'étude en est inutile ou nuisible, c'est la grammaire générale qu'il faut proscrire, c'est la logique qu'il faut condamner, ce sont les Arnauds et les du Marsais qu'il faut prendre à partie, ce sont leurs chef-d'œuvres immortels qu'il faut décrier. Si les finesses que la métaphysique découvre dans le langage ne sont point l'ouvrage de la réflexion, elles méritent pourtant d'en être l'objet ; parce qu'elles émanent d'une source bien supérieure à notre raison chancelante et fautive, et que nous ne saurions trop en étudier les voies pour apprendre à rectifier les nôtres. Les gens qui parlent le mieux n'aperçoivent pas, si l'on veut, ces principes délicats ; mais ils les sentent, ils les suivent, parce que l'impression en est infaillible sur les esprits droits : et si on ne prétend réduire les hommes à être des automates, il faut convenir qu'il leur est plus avantageux d'être éclairés sur les règles qui les dirigent, que de les suivre en aveugles sans les entendre. Si les découvertes que l'on fera dans ce genre sappent le fondement des idées reçues et des systèmes les plus vantés, tant mieux : la vérité seule est immuable, on ne peut détruire que l'erreur, et on le doit, et on ne peut qu'y gagner. Il en est plusieurs qui demeureront pourtant persuadés que je traite trop cavalièrement les systèmes reçus, et qui me taxeront d'impudence. Hor. ep. II. j. Ve 80.

.... Clament periisse pudorem....

Vel quia nil rectum, nisi quod placuit sibi, ducunt,

Vel quia turpe putant parere minoribus ; et quae

Imberbes didicère, senes perdenda fateri.

Que puis-je y faire ? Les uns sont de bonne foi dans l'erreur, les autres ont des raisons secrètes pour s'en déclarer les apologistes : je n'ai donc rien à dire de plus, si ce n'est que les uns sont dignes de pitié, et les autres de mépris.

J'avoue qu'il n'importe de connaitre que la destination et l'usage des mots ; mais leur destination et leur usage tient à leur nature, et leur nature en est la métaphysique : qui n'est pas métaphysicien en ce sens, n'est et ne peut être grammairien ; il ne saura jamais que la superficie de la grammaire, dont les profondeurs sont nécessairement abstraites et éloignées des vues communes. Plus habet in recessu quàm in fronte promittit. Quintil. lib. I. cap. iv. (B. E. R. M.)