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Catégorie parente: Morale
Catégorie : Morale & Métaphysique
S. f. (Métaphysique et Morale) L'inégale mesure de lumière que Dieu a départies aux hommes ; l'étonnante variété de leurs caractères, de leurs tempéraments, de leurs préjugés, de leurs passions ; les différentes faces par lesquelles ils envisagent les choses qui les environnent, ont donné naissance à ce qu'on appelle dans les écoles dispute. A peine a-t-elle respecté un petit nombre de vérités armées de tout l'éclat de l'évidence. La révélation n'a pu lui inspirer le même respect pour celles qu'elle aurait dû lui rendre encore plus respectables. Les sciences en dissipant les ténèbres, n'ont fait que lui ouvrir un plus vaste champ. Tout ce que la nature renferme de mystérieux, les mœurs d'intéressant, l'histoire de ténébreux, a partagé les esprits en opinions opposées, et a formé des sectes, dont la dispute sera l'immortel exercice. La dispute, quoique née des défauts des hommes, deviendrait néanmoins pour eux une source d'avantages, s'ils savaient en bannir l'emportement ; excès dangereux qui en est le poison. C'est à cet excès que nous devons imputer tout ce qu'elle a d'odieux et de nuisible. La modération la rendrait également agréable et utile, soit qu'on l'envisage dans la société, soit qu'on la considère dans les sciences. 1°. Elle la rendrait agréable pour la société. Si nous défendons la vérité, pourquoi ne la pas défendre avec des armes dignes d'elle ? Ménageons ceux qui ne lui résistent qu'autant qu'ils la prennent pour le mensonge son ennemi. Un zèle aveugle pour ses intérêts les arme contre elle ; ils deviendront ses défenseurs, si nous avons l'adresse de dessiller leurs yeux sans intéresser leur orgueil. Sa cause ne souffrira point de nos égards pour leur faiblesse ; nos traits émoussés n'en auront que plus de force ; nos coups adoucis n'en seront que plus certains : nous vaincrons notre adversaire sans le blesser.

Une dispute modérée, loin de semer dans la société la division et le désordre, peut y devenir une source d'agréments. Quel charme ne jete-t-elle pas dans nos entretiens ? n'y répand-elle pas, avec la variété, l'âme et la vie ? quoi de plus propre à les dérober, et à la stérilité qui les fait languir, et à l'uniformité qui les rend insipides ? quelle ressource pour l'esprit qui en fait ses délices ? combien d'esprits qui ont besoin d'aiguillons ? Froids et arides dans un entretien tranquille, ils paraissent stupides et peu féconds. Secouez leur paresse par une dispute polie, ils sortent de leur léthargie pour charmer ceux qui les écoutent. En les provoquant, vous avez réveillé en eux le génie créateur qui était comme engourdi. Leurs connaissances étaient enfouies et perdues pour la société, si la dispute ne les avait arrachés à leur indolence.

La dispute peut donc devenir le sel de nos entretiens ; il faut seulement que ce sel soit semé par la prudence, et que la politesse et la modération l'adoucissent et le tempèrent. Mais si dans la société elle peut devenir une source de plaisirs, elle peut devenir dans les sciences une source de lumières. Dans cette lutte de pensées et de raisons, l'esprit aiguillonné par l'opposition et par le désir de la victoire, puise des forces dont il est surpris quelquefois lui-même : dans cette exacte discussion, l'objet lui est présenté par toutes ses faces, dont la plupart lui avaient échappé ; et comme il l'envisage tout entier, il se met à portée de le bien connaître. Dans les savantes contentions, chacun en attaquant l'opinion de l'adversaire, et en défendant la sienne, écarte une partie du nuage qui l'enveloppe.

Mais c'est la raison qui écarte ce nuage ; et la raison clairvoyante et active dans le calme, perd dans le trouble et ses lumières et son activité : étourdie par le tumulte, elle ne voit, elle n'agit plus que faiblement. Pour découvrir la vérité qui se cache, il faudrait examiner, discuter, comparer, peser : la précipitation, fille de l'emportement, laisse-t-elle assez de temps et de flegme pour les opérations difficiles ? dans cet état, saisira-t-on les clartés décisives que la dispute fait éclore ? C'étaient peut-être les seuls guides qui pouvaient conduire à la vérité ; c'était la vérité même : elle a paru, mais à des yeux distraits et inappliqués qui l'ont méconnue ; pour s'en venger, elle s'est peut-être éclipsée pour toujours.

Nous ne le savons que trop, les forces de notre âme sont bornées ; elle ne se livre à une espèce d'action, qu'aux dépens d'une autre ; la réflexion attiédit le sentiment, le sentiment absorbe la raison ; une émotion trop vive épuise tous ses mouvements ; à force de sentir, elle devient peu capable de penser ; l'homme emporté dans la dispute parait sentir beaucoup, il n'est que trop vraisemblable qu'il pense peu.

D'ailleurs l'emportement né du préjugé, ne lui prête-t-il pas à son tour de nouvelles forces ? Soutenir une opinion erronée, c'est contracter un engagement avec elle ; la soutenir avec emportement, c'est redoubler cet engagement, c'est le rendre presque indissoluble, intéressé à justifier son jugement, on l'est beaucoup plus encore à justifier sa vivacité. Pour la justifier auprès des autres, on deviendra inépuisable en mauvaises raisons ; pour se la justifier à soi-même, on s'affermira dans la prévention qui les fait croire bonnes.

Ce n'est qu'à l'aide des preuves et des raisons qu'on découvre la vérité à des yeux fascinés qui la méconnaissent ; mais ces preuves et ces raisons, quelque connues qu'elles nous soient dans le calme, ne nous sont plus présentes dans l'accès de l'emportement. L'agitation et le trouble les voilent à notre esprit ; la chaleur de l'emportement ne nous permet ni de nous appliquer, ni de réfléchir. Prodigues de vivacités, et avares de raisonnements, nous querellons l'adversaire sans travailler à le convaincre ; nous l'insultons au lieu de l'éclaircir : il porte doublement la peine de notre impatience.

Mais quand même notre emportement ne nous déroberait point l'usage des preuves et des raisonnements qui pourraient convaincre, ne nuirait-il pas à ces preuves ? la raison même dans la bouche de l'homme emporté, n'est-elle pas prise pour la passion ? Le préjugé souvent faux qu'on nous attribue, en fait naître un véritable dans l'esprit de l'adversaire ; il y empoisonne toutes nos paroles ; nos inductions les plus justes sont prises pour des subtilités hasardées, nos preuves les plus solides pour des piéges, nos raisonnements les plus invincibles pour des sophismes ; renfermé dans un rempart impénétrable, l'esprit de l'adversaire est devenu inaccessible à notre raison, et notre raison seule pouvait porter la vérité jusqu'à lui.

Enfin l'emportement dans la dispute est contagieux ; la vivacité engendre la vivacité, l'aigreur nait de l'aigreur, la dangereuse chaleur d'un adversaire se communique et se transmet à l'autre : mais la modération lève tous les obstacles à l'éclaircissement de la vérité ; en même temps elle écarte les nuages qui la voilent, et lui prête des charmes qui la rendent chère. Article de M. FORMEY.




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