S. f. (Morale) inquiétude de l'âme, causée par la considération d'un bien que nous désirons, et dont jouit une autre personne.

Il résulte de cette définition de M. Locke, que l'envie peut avoir plusieurs degrés ; qu'elle peut être plus ou moins malheureuse, et plus ou moins blâmable. En général elle a quelque chose de bas, car d'ordinaire cette sombre rivale du mérite ne cherche qu'à le rabaisser, au lieu de tâcher de s'élever jusqu'à lui : froide et seche sur les vertus d'autrui, elle les nie, ou leur refuse les louanges qui leur sont dû.s.

Si elle se joint à la haine, toutes deux se fortifient l'une l'autre, et ne sont reconnaissables entr'elles, qu'en ce que la dernière s'attache à la personne, et la première à l'état, à la condition, à la fortune, aux lumières ou au génie. Toutes deux multiplient les objets, et les rendent plus grands qu'ils ne sont ; mais l'envie est en outre un vice pusillanime, plus digne de mépris que de ressentiment.

Sans rassembler ici ce que les auteurs ont dit d'excellent sur cette passion, il suffirait pour se préserver de sa violence, de considérer l'envieux dans ses chagrins, ses ressources, et ses délices.

Les objets qui donnent le plus de satisfaction aux âmes bien nées, lui causent les plus vifs déplaisirs, et les bonnes qualités de ceux de son espèce lui deviennent amères : la jeunesse, la beauté, la valeur, les talents, le savoir, etc. excitent sa douleur. Triste état, d'être blessé de ce que l'on ne peut s'empêcher de goûter et d'estimer intérieurement !

Les ressources de l'envie se bornent à ces petites taches et à ces legers défauts qui se découvrent dans les personnes les plus illustres.

Sa joie et ses délices sont à-peu-près semblables à celles d'un géant de roman, qui met sa gloire à tuer des hommes, pour orner de leurs membres les murailles de son palais.

On ne saurait trop présenter les malheureux effets de l'envie, lorsqu'elle porte les gens en place à regarder comme leurs rivaux et comme leurs ennemis, ceux dont les conseils pourraient les aider à remplir leur ambition. Agésilas, en mettant Lysandre à la tête de ses amis, fournit un exemple sensible de sa sagesse.

L'envie est particulièrement la ruine des républiques. Tandis que les Achéens ne portèrent point d'envie à celui qui était le premier en mérite, et qu'ils lui obéirent, non-seulement ils se maintinrent libres au milieu de tant de grandes villes, de tant de grandes puissances, et de tant de tyrants, mais de plus par cette sage conduite ils affranchirent et sauvèrent la plupart des villes grecques.

Quoi qu'il en soit des effets de l'envie contre les gens vertueux dans toutes sortes de gouvernements, Pindare dit avec raison que pour l'apaiser il ne faut pas abandonner la vertu ; ce serait acheter trop cher la paix avec cette passion lâche et maligne, d'autant plus qu'elle illustre son objet, lorsqu'elle travaille à l'obscurcir : car à mesure qu'elle s'acharne sur le mérite supérieur qui la blesse, elle rehausse l'éclat de l'hommage involontaire qu'elle lui rend, et manifeste davantage la bassesse de l'âme qu'elle domine. C'est ce qui faisait dire à Thémistocle qu'il n'enviait point le sort de qui ne fait point d'envieux ; et à Cicéron, qu'il avait toujours été dans ce sentiment, que l'envie acquise par la vertu, était de la gloire. Article de M(D.J.)

ENVIE, (Médecine) . Cette affection de l'âme, qui consiste dans une maligne tristesse que l'on ressent en considérant les avantages d'autrui, soit par rapport aux qualités de l'esprit, soit par rapport à la fortune, cette basse et vile passion, qui rend l'humeur chagrine, et n'occupe que de choses qui paraissent très-desagréables et très-fâcheuses, relativement à son objet, peut être tellement excessive, qu'elle constitue une sorte de délire mélancolique, et qu'elle peut produire les mêmes effets que cette maladie, et surtout la maigreur, l'atrophie ; parce que les envieux sont rêveurs, éprouvent des ennuis mortels, des agitations continuelles, des insomnies ; perdent l'appétit, et tombent dans un état de langueur qui est le plus souvent accompagné de fièvre lente, etc. C'est ce que donne à entendre fort judicieusement la description que font les poètes de l'envie. Entr'autres traits qui la caractérisent, selon eux, c'est un serpent qui lui ronge le sein. Ils donnent à entendre par-là que si elle fait du mal, elle n'en ressent pas moins, et qu'elle porte renfermé en elle-même le supplice de sa méchanceté.

Lorsque l'envie est poussée à ce degré qui la rend si nuisible à l'économie animale, qu'elle peut être regardée comme une vraie maladie, il faut la traiter comme l'affection hypocondriaque. Les bains domestiques, les eaux minérales, le laitage, les anodins, peuvent produire de bons effets ; mais à ces remèdes physiques il convient de joindre les remèdes moraux, que la philosophie et la religion fournissent, pour tâcher de guérir l'esprit en même temps que l'on travaille à changer la disposition du corps : sans ceux-ci, ceux-là sont ordinairement inefficaces. Voyez MELANCOLIE, MANIE, et autres affections spirituelles.

ENVIE, en sous-entendant déréglée : est aussi le nom que l'on donne communément à la dépravation du sentiment, qui porte naturellement l'homme à manger, à user des choses qui doivent servir à sa nourriture. Cette dépravation consiste dans un désir immodéré de prendre des aliments solides ou fluides d'une espèce particulière, de bonne ou de mauvaise qualité, qui ne sont pas d'usage ou de saison, préférablement à tous autres ; ou d'employer comme aliments, des matières absurdes, nuisibles par elles-mêmes, par la disposition des personnes qui en usent. Cet appétit dépravé a reçu indistinctement de quelques auteurs, tel que Rivière, le nom de pica, et celui de malacia.

Les affections désignées par ces différents termes, ne diffèrent, selon eux, que par l'intensité et la durée. D'autres sont d'avis avec Sennert, qu'il convient de distinguer deux espèces de dépravations de l'appétit ; d'appeler pica celle qui excite ceux qui en sont affectés, tant hommes que femmes, à manger des choses d'une nature absolument différente, et contraire même à celle des aliments, comme de la craie, des charbons, des excréments, etc. et de donner le nom de malacia à celle qui affecte plus particulièrement les femmes grosses, et ne leur fait souhaiter de manger que des choses ordinaires et de bonne qualité ; mais avec une ardeur et une impatience à se les procurer, qui tiennent de la passion, et qui sont quelquefois si démesurées, que celles qui éprouvent ces sentiments, tombent dans la langueur et dans l'abattement de corps et d'esprit, qui dégénere en une vraie mélancolie ; ou qu'elles sont agitées par ce violent désir, au point de faire une fausse couche si elles ne sont pas satisfaites.

La dépravation d'appétit de la première espèce, est commune parmi les filles et les femmes ; les enfants des deux sexes y sont fort sujets : les hommes en sont très-rarement affectés. Il ne conste presque par aucun exemple que les vieillards aient éprouvé cette sorte d'indisposition. On ne voit guère que les femmes grosses qui aient des envies passionnées pour certains aliments plutôt que pour d'autres, ce qui leur arrive ordinairement pendant les premiers mois de la grossesse ; mais elles ne sont pas moins sujettes au vice d'appétit de la première espèce, pour lequel elles ont une disposition qui leur est commune avec toutes les personnes de leur sexe.

Le sentiment naturel qui nous porte à prendre la nourriture convenable pour corriger le vice que contractent nos humeurs, lorsqu'elles ne sont pas renouvellées, et pour réparer les pertes qui se font par l'action de la vie, tant des parties solides que des parties fluides de notre corps ; ce sentiment qui sert le plus à exciter nos sens pour la conservation de notre individu, nous fait avoir naturellement en horreur tout ce qui est connu de nature à pouvoir nuire à l'économie animale, étant pris en forme d'aliments ; et il nous fait aussi répugner à manger des choses qui ne sont pas d'usage, dans la crainte qu'elles ne soient pas salutaires : ainsi le sentiment contraire, qui porte à faire usage des choses absurdes, de mauvaise qualité, ou de celles que l'on n'emploie pas ordinairement pour se nourrir, ne peut pas être produit par une disposition naturelle des organes, dont la fonction est d'exciter à manger. On ne peut pas même attribuer la cause prochaine de la dépravation de l'appétit, au vice des humeurs salivaires, stomacales, et autres de telle ou de telle nature, parce qu'il est certain que ce vice supposé, de quelque nature qu'il puisse être, ne peut suffire pour déterminer par lui-même cette dépravation, telle que l'observation l'a fait connaitre, sans qu'il s'y joigne une autre condition essentielle pour l'établir.

Lorsqu'il s'est passé un certain temps depuis que l'on a pris de la nourriture, on se sent porté à en prendre de nouveau. L'homme le plus appliqué à l'étude, occupé des plus profondes méditations, peut à la vérité s'abstenir de manger pendant un temps considérable ; mais il éprouve enfin, même contre son gré, et quelque résolution qu'il ait formée de prolonger encore l'abstinence, l'aiguillon de la faim qui le presse, l'inquiete, l'importune par quelque cause que ce sait, jusqu'à-ce qu'il ait pris des aliments. Le corps, la machine ont des droits dont il n'est pas au pouvoir de la volonté de les frustrer. Voyez FAIM.

Cependant, quel que puisse être le vice des organes ou des sucs digestifs, soit dans la bouche, soit dans l'estomac, qui concourent à exciter ce sentiment salutaire, il pourra bien former une cause déterminante de la dépravation de l'appétit, mais il ne sera pas suffisant pour la produire immédiatement. Il n'y a vraisemblablement que la lésion de l'imagination (d'où nait un désir ardent de telle ou telle chose, absurde, nuisible, ou de quelqu'aliment de bonne qualité, mais qui n'est pas de saison, qu'il est souvent impossible de trouver) que l'on puisse regarder comme la cause prochaine de ce vice dans la faculté concupiscible. L'expérience de personnes qui ont été affectées de cette indisposition, l'observation que l'on a faite de ce qui peut la produire, prouvent constamment que l'on ne peut en imputer la cause efficiente qu'à la lésion de l'imagination.

Il est souvent arrivé à des personnes susceptibles de la dépravation d'appétit, d'en contracter le vice et l'habitude même, d'après une trop forte application à considérer dans un tableau quelque chose qui put être l'objet de cette dépravation. On ne peut pas dire avec fondement, que dans ce cas l'humeur viciée reflue dans la bouche ou dans l'estomac, précisément à cause de l'attention que l'on donne à regarder une peinture. On ne peut pas dire non plus que la cause de cette affection est engendrée subitement à cette occasion, si on la fait consister dans le vice de quelqu'humeur ou de quelqu'organe que ce puisse être ; l'imagination ne s'est tournée à désirer ardemment telle ou telle chose, que conséquemment à ce que cette chose lui a été présentée dans ce tableau. Il ne parait pas que l'on puisse rendre autrement raison de ce phénomène, d'autant plus que ce désir immodéré des choses absurdes ou autres, qui constitue la dépravation de l'appétit, subsiste quelquefois pendant longtemps, comme un objet fixe de délire, qui détourne l'esprit de toute autre pensée, qui ne l'occupe que de la chose désirée, soit pour se la procurer, soit pour s'en fournir et en continuer l'usage ; en sorte que cette affection peut se faire sentir presque sans relâche, ou au moins par des retours très-fréquents.

Elle est tellement de la nature des maladies qui dépendent principalement du vice de l'imagination, que l'on a souvent guéri des personnes qui avaient l'appétit dépravé, en éloignant soigneusement tout ce qui pouvait rappeler ou fixer l'idée de l'objet de cet appétit ; en évitant même d'en faire mention, et en ne présentant que de bons aliments qui pussent effacer l'idée des mauvais dont on était occupé.

On ne doit pas être surpris de voir les femmes surtout très-sujettes à cette espèce de maladie spirituelle, si l'on fait attention à ce qu'elles ont des organes beaucoup plus délicats et plus sensibles que les hommes ; qu'elles mènent ordinairement une vie plus sédentaire ; qu'elles ont l'imagination plus vive ; qu'elles éprouvent pour la plupart de fréquents dérangements dans leurs fonctions, à cause du flux menstruel, dont la diminution et la suppression, soit à l'égard des filles par maladie, soit à l'égard des femmes par la grossesse, font des changements dans la circulation du sang, qui, après avoir croupi dans les vaisseaux utérins, reflue dans la masse des humeurs, s'y mêle, et la corrompt de manière qu'il s'ensuit bien des troubles dans l'économie animale, que l'on ne saurait attribuer à la seule quantité du sang excédente par le défaut d'évacuation périodique, puisque les saignées répetées, qui en enlèvent plus qu'il n'en est retenu de trop, ne font pas le plus souvent cesser ces désordres. Voyez OPILATION, GROSSESSE.

Il résulte par conséquent de toutes ces dispositions, que les personnes du sexe sont plus susceptibles d'engendrer de mauvaises humeurs, et de fournir matière aux causes déterminantes et prochaines qui peuvent produire la dépravation de l'appétit. C'est dans cette idée que Rivière dit que les humeurs dominantes peuvent être de nature à déterminer la fantaisie à désirer des choses absurdes, etc. ainsi il semble par-là reconnaitre les mêmes causes des envies, que celles qui viennent d'être établies.

Si quelques hommes se trouvent avoir les dispositions approchantes de celles que l'on observe dans les femmes, ils sont aussi sujets qu'elles à l'affection dont il s'agit ; c'est pourquoi on en a Ve d'un tempérament délicat ressentir comme elles tous les effets de la dépravation de l'appétit. C'est par la même raison que quelques jeunes garçons ont aussi des envies, des fantaisies de manger certains aliments, ou autres choses qu'ils prennent comme alimentaires : mais il n'est pas aussi aisé de rendre raison d'un pareil vice dans les vieillards, qui n'est pas sans exemple : on en trouve un entr'autres dans Manget, Bibl. med. pract. tom. III. à l'égard d'un artisan d'un âge assez avancé, à qui il était arrivé plusieurs fois d'éprouver une dépravation d'appétit bien marquée, et des vomissements très-fréquents et très-fatiguans, toutes les fois que sa femme devenait enceinte. Ces symptômes ne pouvaient être vraisemblablement qu'une suite de la lésion de l'imagination de cet homme, dont la sensibilité sur l'état de sa femme, qui était sans-doute la première affectée, changeait la disposition des fibres de son cerveau, et établissait la cause prochaine d'une sorte de délire mélancolique concernant les aliments, tel que celui de sa femme. Il n'est pas d'ailleurs rare, quant au vomissement de cet homme, que des personnes se sentent des nausées et vomissent même en voyant vomir quelqu'un.

La dépravation de l'appétit peut être facilement distinguée de toute autre maladie, par les signes caractéristiques mentionnés dans la définition de cette maladie, sous le nom d'envie. La différence des espèces de cette affection a aussi été suffisamment établie au commencement de cet article : ainsi lorsque des femmes grosses n'ont des envies que pour des aliments d'usage ordinaire, cette dépravation d'appétit, qui ne consiste que dans le désir immodéré, et souvent hors de saison, de ces aliments, doit être distinguée, par le nom de malacie, du violent désir des choses absurdes, qui constitue la maladie appelée pica : celle-là se change souvent en celle-ci. En effet, on voit journellement des femmes enceintes qui ont les fantaisies les plus singulières : plusieurs souhaitent de mordre des animaux, d'étrangler des oiseaux avec les dents ; quelques-unes mangent même des animaux vivants. Drincavel rapporte de sa mère, qu'elle avait mangé des écrevisses crues. Forestus, liv. VIII. obs. 7. fait mention de plusieurs femmes enceintes, qui avaient dévoré des anguilles vivantes : il parle aussi d'une qui avait mangé toute la peau d'une brebis, avec sa laine. Il est même arrivé, selon Langius, lib. II. epist. 12. qu'une femme grosse avait eu une forte envie de mordre le bras d'un jeune boulanger, et qu'il avait fallu la satisfaire, à quelque prix que ce fût, pour éviter qu'elle ne se blessât. Une autre, selon le même auteur, avait eu une fantaisie de cette espèce, bien plus violente encore ; c'était de se nourrir de la chair de son mari : quoiqu'elle l'aimât tendrement, elle ne laissa pas de le tuer, pour assouvir son cruel appétit ; et après avoir mangé une partie de son corps, elle sala le reste, pour le conserver et s'en rassasier à plusieurs reprises. Ce sont là des exemples très-rares, au moins, s'ils sont bien certains.

Mais ce qui arrive plus communément, c'est que les femmes grosses aient des envies de manger des choses absurdes et nuisibles, telles que du poivre en grande quantité. Nicolas Florentin, sermon. V. tract. IV. cap. xxxvj. dit en avoir Ve une qui en avait mangé près de vingt livres, sans que cet excès la fit avorter : d'autres mangent du linge, de la chaux, du cuir, des excréments mêmes, selon l'observation de Borelli, cent. III. observ. 2. d'autres des cendres, du charbon, de la craie, du sel, du vinaigre, etc. et ne prennent aucun bon aliment avec gout, pendant qu'elles usent avec avidité de ces différentes ordures.

La plupart de ces choses sont aussi l'objet de l'appétit dépravé des filles ; mais il est rare qu'elles soient aussi excessives dans leurs désirs déréglés que les femmes grosses : la dépravation de l'appétit dans les filles est toujours accompagnée d'un vice des humeurs, qui peche par sa quantité ou par sa qualité, qui dispose le plus souvent à la suppression des régles, ou en est une suite. Ce vice est différent, selon la différence des objets absurdes de l'appétit dépravé ; ce vice dominant se fait connaitre par les nausées, les vomissements, les douleurs que les personnes affectées rapportent à l'estomac, la pâleur du visage, et autres symptômes qui dépendent de ce vice, dont il n'est d'ailleurs pas possible de déterminer précisément la nature particulière, qui fait varier le goût pour les différentes matières qui font l'objet de l'appétit dépravé.

Il est plus aisé de juger des suites que peut avoir cette affection, et de prévoir si elle se terminera par le rétablissement de la santé, ou par la mort ; si elle dégénérera en quelqu'autre maladie. Lorsqu'elle est simple, il n'y a rien à en craindre, quand même elle aurait duré depuis longtemps. Les obstructions, la cachexie, les pâles-couleurs, l'hydropisie, la fièvre lente, etc. sont les maladies auxquelles elle se trouve souvent jointe, et qu'elle peut aussi produire par les effets de la mauvaise nourriture. Les femmes enceintes sont ordinairement délivrées du malacia, et même du pica, environ le quatrième mois de leur grossesse ; parce que l'enfant qu'elles portent dans leur sein, a acquis alors assez d'accroissement pour consumer toute la partie surabondante des humeurs qui se portent à la matrice ; par conséquent elle n'est plus dans le cas d'y engorger les vaisseaux, d'y croupir, de refluer dans la masse et d'y produire les mauvais effets mentionnés. Si la dépravation de l'appétit subsiste au-delà du quatrième mois, elle devient dangereuse, parce qu'elle dépend d'une autre cause que la simple grossesse, et qu'elle prive le foetus de la nourriture ; alors elle ne peut qu'être extrêmement nuisible à la mère et à l'enfant. On a Ve différentes sortes d'envies terminées par la mort : mais, dans ces cas, elles n'étaient pas simples ; elles n'étaient que des symptômes de maladies plus considérables, qui sont devenues mortelles, sans qu'on put en accuser les envies dont elles étaient accompagnées.

On doit en général se proposer deux objets dans la curation de l'appétit dépravé ; savoir, de corriger l'erreur de l'imagination, et le vice dominant du corps : si c'est l'esprit qui est le plus affecté, le médecin doit y faire beaucoup d'attention, et s'appliquer particulièrement à le remettre en bon état, par des remèdes moraux : s'il y a indice de mauvais sucs abondants dans les premières ou dans les secondes voies, on doit faire en sorte qu'ils soient évacués, ou qu'ils changent de qualité et s'améliorent : il faut presque toujours, dans cette affection, traiter en même temps le corps et l'esprit. Après avoir employé les remèdes généraux, selon qu'ils sont indiqués, on doit ensuite avoir recours aux altérants appropriés au vice dominant des humeurs ; et comme elles sont le plus souvent épaisses, grossières et disposées à former des obstructions, on fait usage avec succès de legers apéritifs, rendus plus actifs par degré, sous différentes formes. Les eaux minérales, celles de Balaruc, surtout, comme purgatives, et celles de Vals comme altérantes, ou toutes autres de nature approchante, sont très-recommandées dans ce cas. Si le sang peche par acrimonie, comme lorsqu'il a contracté ce vice par l'usage excessif, qui a précédé, du poivre, du sel, de la chaux, et autres choses semblables, après avoir rempli les préalables convenables, on doit employer les humectants, les rafraichissants et les adoucissants, auxquels on pourra associer efficacement les legers apéritifs, les laitages, et les eaux minérales acidules.

Au reste, on doit avoir beaucoup égard dans le traitement de la dépravation de l'appétit, à la différence de l'âge, du sexe et du tempérament des personnes qui en sont affectées. Il est de la prudence du médecin de varier les remèdes, conséquemment à ces diversités ; et dans le cas où cette affection ne dépend que de la grossesse, il doit se tenir aisif, ou au moins ne donner des secours qu'avec un extrême ménagement ; car il y a à craindre qu'en travaillant à guérir le pica ou le malacia des femmes grosses, on ne leur fasse faire des fausses couches, comme il est arrivé quelquefois : d'ailleurs il est très-rare que les choses dont elles usent, pour satisfaire leur appétit dépravé, leur soient nuisibles, selon ce que montre l'expérience journalière.

On peut presque dire la même chose des filles, dont les envies ridicules les portent à manger des choses si peu propres à être digérées, qui ne paraissent cependant pas produire les mauvais effets qu'elles produiraient, si elles en mangeaient en santé de même qualité, ou en aussi grande quantité : elles prennent avec une extrême avidité du mortier, des scories de fer, ou seulement des croutes de pain en abondance. Tout cela est extrêmement sec ; cependant quelques-unes ne boivent presque point, pour détremper ces matières dans l'estomac : c'est que ce viscère est plus copieusement abreuvé dans ces cas des sucs salivants, que dans l'état naturel ; ce qui supplée au défaut de la boisson, dissout ces matières concressibles, et les empêche de se former en masse, qui sortirait difficilement du ventricule, le tiraillerait par son poids, le blesserait par ses aspérités, et produirait les mêmes effets dans les boyaux, si elle pouvait y être portée en détail. Ces filles, ainsi affectées, n'ont de l'appétit que pour des choses de cette espèce, et leur appétit est excessif à cet égard : ce dont elles se rassasient semble en être le remède ; car celles qu'on empêche de se satisfaire, en suivant leur goût dépravé, ne sont que très-difficilement guéries, et l'auraient été beaucoup plutôt, si on les avait laissées libres à cet égard.

Boerhaave rapporte, praelect. in instit. §. 803. qu'un habitant d'Amsterdam, extrêmement riche, qui avait un dégoût insurmontable pour toutes sortes d'aliments, et menait une vie misérable avec tous ses biens, les remèdes n'étant d'aucun effet, eut enfin idée de manger des anchois ; il s'en rassasia, et recouvra la santé. Les poules, qui ne se nourrissent que de grains, engendrent beaucoup d'acides ; ce qui les porte à manger souvent du gravier, et elles périssent si elles n'en trouvent pas : la raison en est évidente. Les enfants et les filles cachectiques débiles, sont fort sujets à engendrer des sucs acides dans les premières voies ; c'est ce qui les porte naturellement à manger des matières terreuses, cretacées, et autres propres à absorber les acides et à en corriger la mauvaise qualité, en faisant par ce mélange un corps neutre : et ces matières ne nuisent point, tant que l'acide est le vice dominant. Les Médecins se proposent la même indication à remplir, lorsqu'ils emploient les absorbans, surtout dans les maladies des enfants, etc. Tout cela prouve que les envies, qui portent à manger des choses qui paraissent si absurdes, sont causées par quelque humeur dominante, dont le vice est d'une nature souvent inconnue, qui ne peut être corrigé que par les choses mêmes qui font l'objet de l'appétit dépravé. C'est sur ce fondement qu'Hippocrate recommande aux Médecins d'avoir égard aux fantaisies des malades pour des choses absurdes, quoiqu'elles paraissent contraires au caractère de la maladie.

Au reste, le pica et le malacia des filles et autres, étant presque toujours un symptôme de quelque maladie principale, comme des obstructions, des suppressions des règles, des pâles-couleurs, ils doivent être traités conformément à la cause de la maladie dont ils dépendent. Voyez OBSTRUCTION, SUPPRESSION, PALES-COULEURS.

On a Ve des personnes avoir des envies de choses qui ne sont point relatives à la nourriture. Salmuth, observ. fait mention d'une espèce de pica, dans lequel ceux qui en étaient affectés souhaitaient et se procuraient ardemment de voir des choses blanches, et étaient tristes, mélancoliques, sans appétit, lorsqu'ils ne pouvaient pas se satisfaire. Ceux qui ont été piqués de la tarentule ont aussi des fureurs pour certaines couleurs : ils ont quelquefois la passion de se rouler dans la boue, de courir, de battre, etc. les danses, les divertissements dissipent, dans ces cas, ces sortes de fantaisies. Certaines filles ont la passion d'aimer les mauvaises odeurs, comme celle des cuirs tannés,moisis, de la fumée de la chaux, de la poussière des cendres. M. de Sauvages parle, dans ses classes de maladies, d'un homme d'esprit, qui étant affecté de mélancolie, s'occupait principalement à compter le nombre des escaliers, des carreaux de vitre, des briques et autres choses semblables : il ne cessait de répéter cette opération, et il s'y portait avec passion ; c'était-là son envie.

Ce mot se dit aussi des taches ou autres choses contre nature qui paraissent sur le corps des enfants nouveaux-nés, que l'on attribue au pouvoir de l'imagination des femmes enceintes, d'imprimer sur le corps des enfants renfermés dans leur sein, les figures des objets qui les ont frappées particulièrement, ensuite des fantaisies qu'elles ont eues pour certaines choses, sans pouvoir se satisfaire ; ce qui a fait donner proprement le nom d'envie à ces défectuosités. C'est mal-à-propos qu'elles sont nommées ainsi, lorsqu'elles sont réputées une suite de la crainte, de la frayeur, ou de tout autre sentiment de l'âme, qui n'est point agréable : ces marques sont appelées des Latins d'une manière plus générique, naevi, et des Grecs . Voyez FOETUS, GROSSESSE, IMAGINATION. (d)

* ENVIE, (Mythologie) Les poètes grecs et romains en ont fait une divinité infernale : ils ont dit qu'elle avait les yeux louches, le corps décharné, le front pâle, l'air inquiet, la tête coiffée de serpens, etc.