S. m. (Histoire des Modes) nom d'une coèffure colossale des dames françaises du XV. siécle.

Ce nom bizarre a passé jusqu'à nous, parce que l'attirail de tête était si singulier, qu'il n'a échappé à aucun historien de ce temps-là, ni à Juvenal des Ursins, ni à Monstrelet, ni à Paradin, ni aux autres ; mais nous emprunterons seulement le vieux Gaulois de ce dernier, pour peindre au lecteur cette folie de mode, dont il n'a peut-être point de connaissance.

Tout le monde (dit cet Ecrivain dans ses Annales de Bourgogne, liv. III. année 1428, pag. 700) " était lors fort déréglé, et débourdé en accoutrements, et surtout les accoutrements de tête des dames étaient fort étranges ; car elles portaient de hauts atours sur leurs têtes, et de la longueur d'une aulne ou environ, aigus comme clochers, desquels dépendaient par derrière de longs crêpes à riches franges, comme étendarts ".

Un Carme de la province de Bretagne, appelé Thomas Conecte, célèbre par son austérité de vie, par ses prédictions et son exécution à Rome, où il fut brulé comme hérétique en 1434, déclamait de toute sa force contre ces coèffures monstrueuses. " Ce prêcheur avait cette façon de coèffure en telle horreur, que la plupart de ses sermons s'adressaient à ces atours des dames, avec les plus véhémentes invectives qu'il pouvait songer, sans épargner toutes espèces d'injures dont il pouvait se souvenir, dont il se débaquait à toute bride contre les dames usant de tels atours, lesquels il nommait les hennins.

Par-tout où frere Thomas allait, (ajoute Paradin) les hennins ne s'osaient plus trouver, pour la haine qu'il leur avait vouée ; chose qui profita pour quelque temps, et jusqu'à ce que ce prêcheur fût parti ; mais après son partement, les dames relevèrent leurs cornes, et firent comme les limaçons, lesquels quand ils entendent quelque bruit, retirent et resserrent tout bellement leurs cornes ; ensuite le bruit passé, soudain ils les relèvent plus grandes que devant : ainsi firent les dames, car les hennins ne furent jamais plus grands, plus pompeux et superbes, qu'après le partement de frere Thomas ; voilà ce que l'on gaigne de s'opiniâtrer contre l'opiniâtrerie d'aucunes cervelles. "

D'Argentré (Histoire de Bretagne, liv. X. chap. xlij.) rapporte pareillement " qu'après le partement du moine Conecte, les femmes reprinrent soudainement les cornes avec arrérages, c'est-à-dire bien de la récompense du passé, etc. "

Je laisse les autres historiens dont le récit ne nous apprend rien de plus particulier, pour passer aux réflexions qui naissent du sujet. Les hommes ont toujours eu du penchant à vouloir paraitre plus grands qu'ils ne sont, soit en imaginant des talons fort hauts, soit en se servant de cheveux empruntés, soit en réunissant ces deux choses ensemble. D'un autre côté, les femmes avec plus de raison, ont cherché de tout temps à agrandir leur petite taille, par des chaussures très-élevées, et par des coèffures colossales. Dans le siècle de Juvenal, les dames romaines bâtissaient sur leurs têtes plusieurs étages d'ornements et de cheveux en pyramide ; ensorte, dit le poète, qu'en les regardant par-devant, on les prenait pour des Andromaques, pendant qu'elles paraissaient des naines par derrière.

Tot premit ordinibus, tot adhuc compagibus altum

Aedificat caput. Andromachem à fronte videbis,

Post minor est. Juvenal, Sat. VI. v. 500.

Ajoutez-y ce bon mot de Synésius (Epit. III.) qui dit en parlant d'une nouvelle mariée : Quippe in diem sequentem taeniis ornabitur, atque turrita quemadmodùm Cybele, circumibit.

Voilà donc dans les modes de l'ancienne Rome, celle des hennins du XV. siècle, qui a été finalement renouvellée par une coèffure semblable, qui parut sous le nom de fontange sur la fin du xvij siècle.

Cette dernière était un édifice à plusieurs étages fait de fil de fer, sur lequel on plaçait quantité de morceaux de mousseline, séparés par plusieurs rubans ornés de boucles de cheveux ; le tout était distingué par des noms si fous, qu'on aurait besoin d'un glossaire pour entendre ce que c'était que la duchesse, le solitaire, le chou, le mousquetaire, le croissant, le firmament, le dixième ciel, la souris, etc. qui étaient tout autant de différentes pièces de l'échafaudage. Il fallait, si l'on peut parler ainsi, employer l'adresse d'un habile serrurier, pour dresser la base de ce comique édifice, et cette palissade de fer sur laquelle les coèffeuses attachaient tant de pièces différentes.

Enfin la ridicule pyramide s'affaissa tout-à-coup à la cour et à la ville, au commencement de 1701. On sait à ce sujet les jolis vers de madame de Lassay (ou plutôt de l'abbé de Chaulieu sous son nom), à madame la duchesse qui demandait des nouvelles.

Paris cede à la mode, et change ses parures ;

Ce peuple imitateur, ce singe de la cour,

A commencé depuis un jour,

D'humilier enfin l'orgueil de ses coèffures :

Mainte courte beauté s'en plaint, gronde et tempête,

Et pour se rallonger consultant les destins,

Apprend d'eux qu'on retrouve en haussant ses patins,

La taille que l'on perd en abaissant sa tête.

Voilà le changement extrême

Qui met en mouvement nos femmes de Paris ;

Pour la coèffure des maris,

Elle est toujours ici la même. (D.J.)