S. f. (Morale) passion noble, généreuse, qui admirant le mérite, les belles choses, et les actions d'autrui, tâche de les imiter, ou même de les surpasser, en y travaillant avec courage par des principes honorables et vertueux.

Voilà le caractère de l'émulation, et ce qui la distingue d'une ambition desordonnée, de la jalousie, et de l'envie : elle ne tient rien du vice des unes ni des autres. En recherchant les dignités, les charges, et les emplois, c'est l'honneur, c'est l'amour du devoir et de la patrie qui l'anime.

L'émulation et la jalousie ne se rencontrent guère que dans les personnes du même art, de mêmes talents, et de même condition. Un homme d'esprit, dit fort bien la Bruyere, n'est ni jaloux, ni émule d'un ouvrier qui a travaillé une bonne épée, d'un statuaire qui vient d'achever une belle figure ; il sait qu'il y a dans ces arts des règles et une méthode qu'on ne devine point ; qu'il y a des outils à manier dont il ne connait ni l'usage, ni le nom, ni la figure ; et il lui suffit de penser qu'il n'a point fait l'apprentissage d'un certain métier, pour se consoler de n'y être point maître.

Mais quoique l'émulation et la jalousie aient lieu d'ordinaire dans les personnes d'un même état, et qu'elles s'exercent sur le même objet, la différence est grande dans leur façon de procéder.

L'émulation est un sentiment volontaire, courageux, sincère, qui rend l'âme féconde, qui la fait profiter des grands exemples, et la porte souvent au-dessus de ce qu'elle admire ; la jalousie, au contraire, est un mouvement violent, et comme un aveu contraint du mérite qui est hors d'elle, et qui Ve même quelquefois jusqu'à le nier dans les sujets où il existe. Vice honteux, qui par son excès rentre toujours dans la vanité et dans la présomption !

L'émulation ne diffère pas moins de l'envie : elle pense à surpasser un rival par des efforts louables et généreux. L'envie ne songe à l'abaisser que par des routes opposées. L'émulation toujours agissante et ouverte se fait un motif du mérite, d'autrui, pour tendre à la perfection avec plus d'ardeur : l'envie froide et seche s'en attriste, et demeure dans la nonchalance ; passion stérile qui laisse l'homme envieux dans la position où elle le trouve, ou dont le vice qui le caractérise est l'unique aiguillon ! Quand on est rempli d'émulation, le manque de succès fait qu'on se reproche seulement de demeurer en-arrière ; mais dès qu'on est mortifié des progrès et de l'élévation de ses rivaux pleins de mérite, on a passé de l'émulation à l'envie.

Voulez-vous connaitre encore mieux l'émulation ? Elle ne tâche d'imiter et même de sur passer les actions des autres, que parce qu'elle en sait le prix, et qu'elle les respecte ; elle est prudente, car celui qui imite, doit avoir mesuré la grandeur de son modèle et l'étendue de ses forces ; loin d'être fière et présomptueuse, elle se manifeste par la douceur et la modestie, elle augmente en même temps ses talents et ses progrès par le travail et l'application ; pleine de courage, elle ne se laisse point abattre par les disgraces, et si elles sont méritées, elle répare ses fautes : enfin quoi qu'il arrive, elle ne veut réussir que par des moyens légitimes, et par la voie de la vertu.

Ceux qui font profession des Sciences et des Arts ; les Savants de tout ordre, les Orateurs, les Peintres, les Sculpteurs, les Musiciens, les Poètes, et tous ceux qui se mêlent d'écrire, ne devraient être capables que d'émulation ; ils devraient tous penser et agir de la même manière que Corneille agissait et pensait : " Les succès des autres, dit-il dans la préface qui est au-devant d'une de ses pièces (la suivante), ne produisent en moi qu'une vertueuse émulation qui me fait redoubler mes efforts, afin d'en obtenir de pareils ",

Je vois d'un oeil égal croitre le nom d'autrui,

Et tâche à m'élever aussi haut comme lui,

Sans hasarder ma peine à le faire descendre.

La gloire a des trésors qu'on ne peut épuiser ;

Et plus elle en prodigue à nous favoriser,

Plus elle en garde encore où chacun peut prétendre.

Des sentiments si beaux, si nobles, et si bien peints, mettent le comble au mérite du grand Corneille. Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.