ou GLETSCHERS, (Histoire naturelle) quelques-uns les nomment glacières, mais le nom de glaciers est le plus usité ; il ne faut point les confondre avec la glacière naturelle qui a été décrite dans l'article précédent.

Il n'est peut-être point de spectacle plus frappant dans la nature que celui des glaciers de la Suisse ; on en voit dans plusieurs endroits des Alpes : tout le monde sait que ces montagnes sont très-élevées ; quelques-unes d'entr'elles ont, suivant le célèbre Scheuchzer, jusqu'à 2000 brasses de hauteur perpendiculaire au-dessus du niveau de la mer, d'où l'on voit qu'il doit presque toujours y régner un froid très-considérable ; aussi la cime de ces montagnes que l'on aperçoit à une très-grande distance, est perpétuellement couverte de neige et de glace, et il se trouve près de leur sommet des lacs ou réservoirs immenses d'eaux qui sont gelées jusqu'à une très-grande profondeur. Par les vicissitudes des saisons on sent aisément que ces réservoirs sont sujets à se dégeler et à se geler ensuite de nouveau ; ce sont ces alternatives qui produisent les différents phénomènes dont il sera parlé dans cet article.

Parmi les glaciers qui se trouvent dans les Alpes, un des plus remarquables est celui de Grindelwald ; on le voit à 20 lieues de Berne, près d'un village qui porte son nom ; il est situé dans les montagnes qui séparent le canton de Berne d'avec le Vallais. Ce fameux glacier n'avait été décrit qu'imparfaitement par plusieurs naturalistes de la Suisse ; Scheuchzer lui-même n'en avait donné qu'une courte description dans ses itinera alpina, pag. 280, 482 et 483 : mais enfin M. Jean-George Altmann n'a plus rien laissé à désirer aux naturalistes sur cette matière : après avoir fait un voyage sur les lieux, et avoir examiné le glacier de Grindelwald avec toute l'exactitude que la difficulté du terrain pouvait permettre, il publia en allemand en 1753 un traité des montagnes glacées et des glaciers de la Suisse, en un volume in-8°. c'est le fruit de ses observations : nous ne pouvons mieux faire que de donner ici un précis de cet excellent ouvrage.

Le village de Grindelwald est situé dans une gorge de montagnes longue et étroite ; de-là on commence déjà à apercevoir le glacier ; mais en montant plus haut sur la montagne, on découvre entièrement un des plus beaux spectacles que l'on puisse imaginer dans la nature, c'est une mer de glace ou une étendue immense d'eau congelée. En suivant la pente d'une haute montagne par l'endroit où elle descend dans le vallon et forme un plan incliné, il part de ce réservoir glacé un amas prodigieux de pyramides, formant une espèce de nappe qui occupe toute la largeur du vallon, c'est-à-dire environ 500 pas ; ces pyramides couvrent toute la pente de la montagne : le vallon est bordé des deux côtés par deux montagnes fort élevées, couvertes de verdure, et d'une forêt de sapins jusqu'à une certaine hauteur, mais leur sommet est stérile et chauve. Cet amas de pyramides ou de montagnes de glace ressemble à une mer agitée par les vents dont les flots auraient été subitement saisis par la gelée ; ou plutôt on voit un amphithéâtre formé par un assemblage immense de tours ou de pyramides hexagones, d'une couleur bleuâtre, dont chacune a 30 ou 40 pieds de hauteur ; cela forme un coup-d'oeil d'une beauté merveilleuse. Rien n'est surtout comparable à l'effet qu'il produit lorsqu'en été le soleil vient à darder ses rayons sur ces grouppes de pyramides glacées, alors tout le glacier commence à fumer, et jette un éclat que les yeux ont peine à soutenir : c'est proprement à la partie qui va ainsi en pente en suivant l'inclinaison de la montagne, et qui forme une espèce de tait couvert de pyramides, que l'on donne le nom de glacier ou de gletscher en langue du pays ; on les nomme aussi firn.

On voit à l'endroit le plus élevé d'où le glacier commence à descendre, des cimes de montagnes perpétuellement couvertes de neige ; elles sont plus hautes que toutes celles qui les environnent, aussi peut-on les apercevoir de toutes les parties de la Suisse. Les glaçons et les neiges qui les couvrent ne se fondent presque jamais entièrement ; cependant les annales du pays rapportent qu'en 1540 on éprouva une chaleur si excessive pendant l'été, que le glacier disparut tout à fait ; alors ces montagnes furent dépouillées de la croute de neige et de glace qui les couvrait, et montrèrent à nud le roc qui les compose ; mais en peu de temps toutes choses se rétablirent dans leur premier état.

Ces montagnes glacées qu'on voit au haut du glacier de Grindelwald, bordent de tous côtés un lac ou réservoir immense d'eau glacée qui s'y trouve. M. Altmann présume qu'il est d'une grandeur très-considérable, et qu'il peut s'étendre jusqu'à 40 lieues, en occupant la partie supérieure d'une chaîne de montagnes qui prend une très-grande place dans la Suisse. La surface de ce lac glacé parait unie comme un miroir, à l'exception des fentes qui s'y trouvent ; dans les grandes chaleurs cette surface se fond jusqu'à un certain point. Ce qui semble favoriser la conjecture de M. Altmann sur l'étendue et l'immensité de ce lac, c'est que deux des plus grands fleuves de l'Europe, le Rhin et le Rhône, prennent leurs sources aux pieds des montagnes qui font partie de son bassin, sans compter le Tessin et une infinité d'autres rivières moins considérables et de ruisseaux. Dans les temps où ce lac est entièrement pris, les habitants du pays se hasardent quelquefois à passer par-dessus pour abréger le chemin ; mais cette route n'est point exempte de danger, soit par les fentes qui sont déjà faites dans la glace, soit par celles qui peuvent s'y faire d'un moment à l'autre par les efforts de l'air qui est renfermé, et comprimé au-dessous de la glace : lorsque cela arrive on entend au loin un bruit horrible ; et des passagers ont dit avoir senti un mouvement qui partait de l'intérieur du lac, fort semblable à celui des tremblements de terre ; peut-être ce mouvement venait-il aussi réellement de cette cause, attendu que les tremblements de terre, sans être trop violents, ne laissent pas d'être assez fréquents dans ces montagnes.

La roche qui sert de bassin à ce lac est d'un marbre noir rempli de veines blanches au sommet des montagnes du Grindelwald ; la partie qui descend en pente, et sur laquelle le glacier est appuyé, est d'un marbre très-beau par la variété de ses couleurs : les eaux superflues du lac et les glaçons qui sont à la surface sont obligées de s'écouler et de rouler successivement par le penchant qui leur est présenté, voilà, selon M. Altmann, ce qui forme le glacier, ou cet assemblage de glaces en pyramides, qui, comme on a dit, tapissent si singulièrement la pente de la montagne.

Le glacier de Grindelwald est sujet à augmentation et à diminution ; c'est-à-dire que tantôt il s'avance plus ou moins dans le vallon, tantôt il semble se retirer. Cependant comme dans ces cantons le froid est plus ordinaire que le chaud, il gagne toujours plus qu'il ne perd, au grand regret des habitants ; car peu-à-peu le glacier vient occuper des endroits qui autrefois fournissaient de très-bons pâturages à leurs bestiaux. Une erreur populaire veut que le glacier soit 7 ans à augmenter et 7 autres années à diminuer : mais ces augmentations et diminutions ne peuvent avoir une période déterminée ; elles dépendent uniquement de la chaleur plus ou moins grande des étés, des pluies douces qui règnent dans cette saison, ainsi que du froid plus ou moins rigoureux des hivers : ces causes font que le glacier est diminué ou augmenté par le côté qui s'étend dans le vallon.

Le glacier de Grindelwald est creux par-dessous, et forme comme des voutes d'où sortent sans-cesse deux ruisseaux ; l'eau de l'un est claire, et l'autre est trouble et noirâtre, ce qui vient du terrain par où il passe : ils sont sujets à se gonfler dans de certains temps, et ils entrainent quelquefois des fragments de crystal de roche qu'ils ont détachés sur leur passage. On regarde les eaux qui viennent du glacier comme très-salutaires et propres à guérir la dyssenterie et un grand nombre d'autres maladies.

Plusieurs auteurs croient que la glace des glaciers est d'une autre nature que celle que l'hiver forme sur nos étangs et rivières ; il est certain que la première est beaucoup plus froide et plus difficile à fondre que la glace ordinaire ; ce qui est attesté par le témoignage unanime des gens du pays, et par plusieurs expériences qui ont été faites pour s'en assurer. Il parait que c'est la solidité de cette glace, sa dureté extraordinaire, et la figure hexagone des pyramides dont les glaciers sont composés, qui ont donné lieu à l'erreur de Pline et de quelques autres naturalistes, et leur ont fait prétendre que par une longue suite d'années la glace se changeait en crystal de roche.

M. Altmann, dans l'ouvrage que nous avons cité, donne encore la relation d'un voyage fait par quelques anglais à un autre glacier situé en Savoye dans le val d'Aoste, à quelque distance d'un endroit nommé Chamoigny. Le même auteur a aussi inséré dans son ouvrage une relation très-curieuse qui lui fut envoyée par M. Maurice Antoine Cappeler, médecin de Lucerne, dans laquelle il décrit le glacier du Grimselberg qui sépare le canton de Berne du Vallais, et qui par conséquent doit avoir quelque correspondance avec celui du Grindelwald. Ce glacier se présente de loin comme une grande muraille qui va d'un côté à l'autre du vallon qu'il occupe ; sa surface est unie, et l'on n'y voit point de pyramides, comme dans celui de Grindelwald : la glace qui le compose parait être formée de couches qui se sont successivement placées les unes sur les autres. L'eau qui part de dessous ce glacier forme la rivière d'Aar. C'est dans les cavités des roches qui bordent les deux côtés du vallon où le glacier est situé, que l'on trouve le plus beau crystal de roche. M. Cappeler nous apprend qu'on y trouva une fois une colonne de crystal qui pesait huit cent livres.

Nous avons encore une relation très-intéressante et très-détaillée d'un glacier qui se trouve dans une autre partie de ces mêmes montagnes du canton de Berne : celui-ci est situé dans une vallée nommée le Siementhal, près d'un lieu qui s'appelle Leng : cette relation qui est remplie d'observations très-curieuses, est dûe aux soins de M. Daniel Langhans médecin, qui l'a publiée dans un ouvrage allemand imprimé à Zurich en 1753, sous le titre de description des curiosités de la vallée de Siementhal, etc. Ce glacier ressemble, à bien des égards, à celui de Grindelwald décrit par M. Altmann ; il y a lieu de croire qu'il en fait partie : mais il en diffère en ce que les pyramides de glace dont il est composé ne sont point toutes hexagones, comme celles du glacier de Grindelwald ; il y en a de pentagones, de quadrangulaires, etc. Au sommet des montagnes qui bordent la vallée de Siementhal, le spectateur étonné voit une étendue immense de glace, et tout à côté un terrain couvert de verdure et de plantes aromatiques. Une autre singularité, c'est que tout auprès de ce glacier il sort de la montagne sur laquelle il est appuyé, une source d'eau chaude très-ferrugineuse qui forme un ruisseau assez considérable.

Tous ces glaciers, ainsi que les lacs d'eau glacée dont ils dérivent, sont remplis de fentes qui ont quelquefois jusqu'à quatre ou cinq pieds de largeur et une profondeur très-considérable : cela fait qu'on n'y peut point passer sans péril et sans beaucoup de précautions, attendu que souvent on n'aperçoit ces fentes que lorsqu'on a le pied dessus ; et même elles sont quelquefois très-difficiles à apercevoir par les neiges qui sont venues les couvrir. Cela n'empêche pas que des chasseurs n'aillent fréquemment au haut des montagnes pour chasser les chamois et les bouquetins qui se promenent quelquefois sur les glaces par troupeaux de douze ou quinze. Il n'est pas rare que des chasseurs se perdent dans ces fentes ; et ce n'est qu'au bout de plusieurs années que l'on retrouve leurs cadavres préservés de corruption, lorsque ces glaciers en s'étendant dans les vallons et en se fondant successivement, les laissent à découvert. Une personne digne de foi qui a fait un long séjour dans la Suisse et dans le Vallais, racontait à ce sujet une avanture arrivée à un curé du pays, qui mérite d'être rapportée ici. Cet ecclésiastique étant allé à la chasse un samedi passa sur un glacier ; il tomba dans une fente, sans cependant avoir été blessé de sa chute. Comme la fente allait en retrécissant, il n'alla pas jusqu'au fond ; mais il fut retenu et demeura suspendu au milieu des glaces : n'ayant guère lieu de se flatter qu'il dut venir quelqu'un pour le tirer d'affaire, dans un endroit aussi peu fréquenté, il se soumit à la volonté du ciel, et prit le parti d'attendre sa fin avec tranquillité : en tombant il n'avait point lâché le fusil qu'il tenait dans ses mains ; il en détacha la pierre, et s'en servit pour graver sur le canon sa malheureuse avanture, afin d'en instruire la postérité. Les paraissiens qui lui étaient très-attachés, ne voyant point paraitre leur curé le dimanche suivant à l'église, se mirent en campagne pour le chercher : quelques-uns d'entr'eux aperçurent sur la neige les pas d'un homme ; ils suivirent cette trace, et ce fut avec succès ; car elle les conduisit droit à la fente où leur infortuné pasteur n'attendait plus que la mort ; on l'appela, il répondit ; et quoiqu'il fût demeuré près de vingt-quatre heures dans l'endroit où il était tombé, il eut encore assez de force pour saisir les cordes qu'on lui descendit pour le retirer : par ce secours imprévu, il échappa au danger qui l'avait si longtemps menacé. Il y a beaucoup de traits semblables à celui-ci, rapportés dans les auteurs que nous avons cités, arrivés à des gens qui ne s'en sont point si heureusement tirés. Ces fentes des glaciers sont sujettes à se refermer, et il s'en forme de nouvelles dans d'autres endroits ; ce qui se fait avec un bruit semblable à celui du tonnerre ou d'une forte décharge d'artillerie : on entend ce bruit effrayant quelquefois jusqu'à six lieues. Outre cela, les glaçons qui composent les glaciers s'affaissent parce qu'ils sont creux par-dessous ; ce qui cause un grand fracas qui est encore redoublé par les échos des montagnes des environs : cela arrive surtout dans les changements de temps et dans les dégels : aussi les gens du pays n'ont pas besoin d'autres thermomètres et baromètres pour savoir le temps qu'ils ont à attendre.

L'Islande nous fournit encore des exemples de glaciers à-peu-près semblables à ceux qui viennent d'être décrits. Les habitants du pays nomment les montagnes de glace joeklar : il n'est pas surprenant que la nature présente ce phénomene dans un pays aussi septentrional. M. Théodore Thorkelson Widalius a donné une relation de ces montagnes et glaciers d'Islande, qu'il a eu occasion de voir par lui-même ; elle est insérée dans le tome XIII. du magasin d'Hambourg : on en trouve aussi un détail circonstancié dans une dissertation de M. Egerhard Olavius, imprimée à Copenhague, sous le titre de enarrationes historicae de naturâ et constitutione Islandiae formatae et transformatae per eruptiones ignis, etc. Les phénomènes qu'on remarque dans ces glaciers d'Islande sont assez conformes à ceux que nous avons décrits en parlant de ceux de la Suisse ; ils sont sujets comme eux à s'avancer dans la plaine et à s'en retirer dans de certains temps ; ils se trouvent dans la partie orientale de l île dans un district appelé Skaptafelssysla. Ils occupent un espace d'environ dix lieues de longueur ; quant à la largeur, on n'a point encore pu la déterminer par les obstacles que présentent aux voyageurs les fentes qui sont à la surface de ces glaciers ; la glace qui les compose est dure, compacte et bleuâtre : on en voit sortir des pointes de rochers qui paraissent y avoir été jetés par des volcans. On trouve dans toute la campagne des environs des marques indubitables d'éruption : en effet, on y rencontre des roches d'une grandeur énorme qui semblent avoir éprouvé l'action du feu, et en avoir été noircies. D'ailleurs on voit par-tout de la pierre-ponce, des pierres vitrifiées, d'autres pierres qui sont devenues assez friables pour être écrasées entre les doigts, des cendres, en un mot tout ce qui caractérise un pays fouillé par les volcans. Cela n'est pas surprenant, d'autant plus que M. Olavius remarque que les montagnes couvertes de neige et de glace qui sont dans le voisinage des glaciers d'Islande, ont été autrefois de vrais volcans : le mont Hecla lui-même, si fameux par ses éruptions fréquentes, est une montagne dont le sommet est couvert de neige et de glaces. (-)