Chaque nation, chaque peuple, chaque province, chaque ville même, diffère d'une autre dans le langage, non-seulement parce qu'on se sert de mots différents, mais encore par la manière d'articuler et de prononcer les mots.

Cette manière différente, dans l'articulation des mots, est appelée accent. En ce sens les mots écrits n'ont point d'accens ; car l'accent, ou l'articulation modifiée, ne peut affecter que l'oreille ; or l'écriture n'est aperçue que par les yeux.

C'est encore en ce sens que les Poètes disent : prêtez l'oreille à mes tristes accens. Et que M. Pelisson disait aux réfugiés : vous tâcherez de vous former aux accens d'une langue étrangère.

Cette espèce de modulation dans les discours, particulière à chaque pays, est ce que M. l'abbé d'Olivet, dans son excellent traité de la Prosodie, appelle accent national.

Pour bien parler une langue vivante, il faudrait avoir le même accent, la même inflexion de voix, qu'ont les honnêtes gens de la capitale ; ainsi quand on dit, que pour bien parler François il ne faut point avoir d'accent, on veut dire qu'il ne faut avoir ni l'accent Italien, ni l'accent Gascon, ni l'accent Picard, ni aucun autre accent qui n'est pas celui des honnêtes gens de la capitale.

Accent ou modulation de la voix dans le discours, est le genre dont chaque accent national est une espèce particulière ; c'est ainsi qu'on dit, l'accent Gascon, l'accent Flamand, etc. L'accent Gascon élève la voix où, selon le bon usage, on la baisse : il abrège des syllabes que le bon usage allonge ; par exemple, un Gascon dit par consquent, au lieu de dire par conséquent ; il prononce séchement toutes les voyelles nazales an, en, in, on, un, &c.

Selon le mécanisme des organes de la parole, il y a plusieurs sortes de modifications particulières à observer dans l'accent en général, et toutes ces modifications se trouvent aussi dans chaque accent national, quoiqu'elles soient appliquées différemment ; car si l'on veut bien y prendre garde, on trouve partout uniformité et variété. Partout les hommes ont un visage, et pas un ne ressemble parfaitement à un autre ; partout les hommes parlent et chaque pays a sa manière particulière de parler et de modifier la voix. Voyons donc quelles sont ces différentes modifications de voix qui sont comprises sous le mot général accent.

Premièrement, il faut observer que les syllabes en toute langue ne sont pas prononcées du même ton. Il y a diverses inflexions de voix dont les unes élèvent le ton, les autres le baissent, et d'autres enfin l'élèvent d'abord, et le rabaissent ensuite sur la même syllabe. Le ton élevé est ce qu'on appelle accent aigu ; le ton bas ou baissé est ce qu'on nomme accent grave ; enfin, le ton élevé et baissé successivement et presque en même temps sur la même syllabe, est l'accent circonflexe.

" La nature de la voix est admirable, dit Cicéron ; toute sorte de chant est agréablement varié par le ton circonflexe, par l'aigu et par le grave : or le discours ordinaire, poursuit-il, est aussi une espèce de chant ". Mira est natura vocis, cujus quidem, è tribus omninò sonis inflexo, acuto, gravi tanta sit, et tam suavis varietas perfecta in cantibus. Est autem in dicendo etiam quidam cantus. Cic. Orator. n. XVII. et XVIII. Cette différente modification du ton, tantôt aigu, tantôt grave, et tantôt circonflexe, est encore sensible dans le cri des animaux, et dans les instruments de musique.

2. Outre cette variété dans le ton, qui est ou grave, ou aigu, ou circonflexe, il y a encore à observer le temps que l'on met à prononcer chaque syllabe. Les unes sont prononcées en moins de temps que les autres, et l'on dit de celles-ci qu'elles sont longues, et de celles-là qu'elles sont breves. Les breves sont prononcées dans le moins de temps qu'il est possible ; aussi dit-on qu'elles n'ont qu'un temps, c'est-à-dire, une mesure, un battement ; au lieu que les longues en ont deux ; et voilà pourquoi les anciens doublaient souvent dans l'écriture les voyelles longues, ce que nos pères ont imité en écrivant aage, &c.

3. On observe encore l'aspiration qui se fait devant les voyelles en certains mots, et qui ne se pratique pas en d'autres, quoiqu'avec la même voyelle et dans une syllabe pareille : c'est ainsi que nous prononçons le héros avec aspiration, et que nous disons l'héroïne, l'héroïsme et les vertus héroïques, sans aspiration.

4. A ces trois différences que nous venons d'observer dans la prononciation, il faut encore ajouter la variété du ton pathétique, comme dans l'interrogation, l'admiration, l'ironie, la colere et les autres passions : c'est ce que M. l'abbé d'Olivet appelle l'accent oratoire.

5. Enfin, il y a à observer les intervalles que l'on met dans la prononciation depuis la fin d'une période jusqu'au commencement de la période qui suit, et entre une proposition et une autre proposition ; entre un incise, une parenthèse, une proposition incidente, et les mots de la proposition principale dans lesquels cet incise, cette parenthèse ou cette proposition incidente sont enfermés.

Toutes ces modifications de la voix, qui sont très-sensibles dans l'élocution, sont, ou peuvent être marquées dans l'écriture par des signes particuliers que les anciens Grammairiens ont aussi appelés accens ; ainsi ils ont donné le même nom à la chose, et au signe de la chose.

Quoique l'on dise communément que ces signes, ou accens, sont une invention qui n'est pas trop ancienne, et quoiqu'on montre des manuscrits de mille ans, dans lesquels on ne voit aucun de ces signes, et où les mots sont écrits de suite sans être séparés les uns des autres, j'ai bien de la peine à croire que lorsqu'une langue a eu acquis un certain degré de perfection, lorsqu'elle a eu des Orateurs et des Poètes, et que les Muses ont joui de la tranquillité qui leur est nécessaire pour faire usage de leurs talents ; j'ai, dis-je, bien de la peine à me persuader qu'alors les copistes habiles n'aient pas fait tout ce qu'il fallait pour peindre la parole avec toute l'exactitude dont ils étaient capables ; qu'ils n'aient pas séparé les mots par de petits intervalles, comme nous les séparons aujourd'hui, et qu'ils ne se soient pas servis de quelques signes pour indiquer la bonne prononciation.

Voici un passage de Cicéron qui me parait prouver bien clairement qu'il y avait de son temps des notes ou signes dont les copistes faisaient usage. Hanc diligentiam subsequitur modus etiam et forma verborum. Versus enim vetères illi, in hâc solutâ oratione propemodum, hoc est, numeros quosdam nobis esse adhibendos putaverunt. Interspirationis enim, non defatigationis nostrae, neque LIBRARIORUM NOTIS, sed verborum et sententiarum modò, interpunctas clausulas in orationibus esse voluerunt : idque, princeps Isocrates instituisse fertur. Cic. Orat. liv. III. n. XLIV. " Les anciens, dit-il, ont voulu qu'il y eut dans la prose même des intervalles, des séparations, du nombre et de la mesure comme dans les vers ; et par ces intervalles, cette mesure, ce nombre, ils ne veulent pas parler ici de ce qui est déjà établi pour la facilité de la respiration et pour soulager la poitrine de l'Orateur, ni des notes ou signes des copistes : mais ils veulent parler de cette manière de prononcer qui donne de l'âme et du sentiment aux mots et aux phrases, par une sorte de modulation pathétique ". Il me semble que l'on peut conclure de ce passage, que les signes, les notes, les accens étaient connus et pratiqués dès avant Cicéron, au moins par les copistes habiles.

Isidore, qui vivait il y a environ douze cens ans, après avoir parlé des accens, parle encore de certaines notes qui étaient en usage, dit-il, chez les auteurs célèbres, et que les anciens avaient inventées, poursuit-il, pour la distinction de l'écriture, et pour montrer la raison, c'est-à-dire, le mode, la manière de chaque mot et de chaque phrase. Praetereà quaedam sententiarum notae apud celeberrimos auctores fuerunt, quasque antiqui ad distinctionem scripturarum carminibus et historiis apposuerunt, ad demonstrandam unamquanque verbi sententiarumque, ac versuum rationem. Isid. Orig. liv. I. c. XX.

Quoi qu'il en sait, il est certain que la manière d'écrire a été sujette à bien des variations, comme tous les autres Arts. L'Architecture est-elle aujourd'hui en Orient dans le même état où elle était quand on bâtit Babylone ou les pyramides d'Egypte ? Ainsi tout ce que l'on peut conclure de ces manuscrits, où l'on ne voit ni distance entre les mots, ni accens, ni points, ni virgules, c'est qu'ils ont été écrits, ou dans des temps d'ignorance, ou par des copistes peu instruits.

Les Grecs paraissent être les premiers qui ont introduit l'usage des accens dans l'écriture. L'auteur de la Méthode Grecque de P. R. (pag. 546.) observe que la bonne prononciation de la langue Grecque étant naturelle aux Grecs, il leur était inutile de la marquer par des accens dans leurs écrits ; qu'ainsi il y a bien de l'apparence qu'ils ne commencèrent à en faire usage que lorsque les Romains, curieux de s'instruire de la langue Grecque, envoyèrent leurs enfants étudier à Athenes. On songea alors à fixer la prononciation, et à la faciliter aux étrangers ; ce qui arriva, poursuit cet auteur, un peu avant le temps de Cicéron.

Au reste, ces accens des Grecs n'ont eu pour objet que les inflexions de la voix, en tant qu'elle peut être ou élevée ou rabaissée.

L'accent aigu que l'on écrivait de droit à gauche, marquait qu'il fallait élever la voix en prononçant la voyelle sur laquelle il était écrit.

L'accent grave ` ainsi écrit, marquait au contraire qu'il fallait rabaisser la voix.

L'accent circonflexe est composé de l'aigu et du grave ^ ; dans la suite les copistes l'arrondirent de cette manière ~, ce qui n'est en usage que dans le Grec. Cet accent était destiné à faire entendre qu'après avoir d'abord élevé la voix, il fallait la rabaisser sur la même syllabe.

Les Latins ont fait le même usage de ces trois accens. Cette élévation et cette dépression de la voix étaient plus sensibles chez les anciens, qu'elles ne le sont parmi nous ; parce que leur prononciation était plus soutenue et plus chantante. Nous avons pourtant aussi élevement et abaissement de la voix dans notre manière de parler, et cela indépendamment des autres mots de la phrase ; en sorte que les syllabes de nos mots sont élevées et baissées selon l'accent prosodique ou tonique, indépendamment de l'accent pathétique, c'est-à-dire, du ton que la passion et le sentiment font donner à toute la phrase : car il est de la nature de chaque voix, dit l'auteur de la Méthode Grecque de P. R. (pag. 551.) d'avoir quelque élevement qui soutienne la prononciation ; et cet élevement est ensuite modéré et diminué, et ne porte pas sur les syllabes suivantes.

Cet accent prosodique, qui ne consiste que dans l'élevement ou l'abaissement de la voix en certaines syllabes, doit être bien distingué du ton pathétique ou ton de sentiment.

Qu'un Gascon, soit en interrogeant, soit dans quelqu'autre situation d'esprit ou de cœur, prononce le mot d'examen, il élevera la voix sur la première syllabe, la soutiendra sur la seconde, et la laissera tomber sur la dernière, à-peu-près comme nous laissons tomber nos e muets ; au lieu que les personnes qui parlent bien Français, prononcent ce mot, en toute occasion, à-peu-près comme le dactyle des Latins, en élevant la première, passant vite sur la seconde, et soutenant la dernière. Un Gascon, en prononçant cadis, élève la première syllabe ca, et laisse tomber dis, comme si dis était un e muet : au contraire, à Paris, on élève la dernière dis.

Au reste, nous ne sommes pas dans l'usage de marquer dans l'écriture, par des signes ou accens, cet élevement et cet abaissement de la voix : notre prononciation, encore un coup, est moins soutenue et moins chantante que la prononciation des anciens ; par conséquent la modification ou ton de voix dont il s'agit nous est moins sensible ; l'habitude augmente encore la difficulté de démêler ces différences délicates. Les anciens prononçaient, au moins leurs vers, de façon qu'ils pouvaient mesurer par des battements la durée des syllabes. Adsuetam moram pollicis sonore vel plausu pedis, discriminare, qui docent artem, solent. (Terentianus Maurus de Metris sub med.) ce que nous ne pouvons faire qu'en chantant, Enfin, en toutes sortes d'accens oratoires, soit en interrogeant, en admirant, en nous fâchant, etc. les syllabes qui précèdent nos e muets ne sont-elles pas soutenues et élevées comme elles le sont dans le discours ordinaire ?

Cette différence entre la prononciation des anciens et la nôtre, me parait être la véritable raison pour laquelle, quoique nous ayons une quantité comme ils en avaient une, cependant la différence de nos longues et de nos breves n'étant pas également sensible en tous nos mots, nos vers ne sont formés que par l'harmonie qui résulte du nombre des syllabes ; au lieu que les vers grecs et les vers latins tirent leur harmonie du nombre des pieds assortis par certaines combinaisons de longues et de breves.

" Le dactyle, l'ïambe, et les autres pieds entrent dans le discours ordinaire, dit Ciceron, et l'auditeur les reconnait facilement, eos facilè agnoscit auditor. " (Cic. orator. n°. LVI.) " Si dans nos Théatres, ajoute-t-il, un acteur prononce une syllabe breve ou longue autrement qu'elle ne doit être prononcée, selon l'usage, ou d'un ton grave ou aigu, tout le peuple se récrie. Cependant, poursuit-il, le peuple n'a point étudié la règle de notre Prosodie ; seulement il sent qu'il est blessé par la prononciation de l'acteur : mais il ne pourrait pas démêler en quoi ni comment ; il n'a sur ce point d'autre règle que le discernement de l'oreille ; et avec ce seul secours que la nature et l'habitude lui donnent, il connait les longues et les breves, et distingue le grave de l'aigu ". Theatra tota exclamant, si fuit una syllaba brevior aut longior. Nec verò multitudo pedes novit, nec ullos numeros tenet : nec illud quod offendit, aut cur, aut in quo offendat INTELLIGIT ; et tamen omnium longitudinum et brevitatum in sonis, sicut acutarum graviumque vocum, judicium ipsa natura in auribus nostris collocavit. (Cic. orat. n°. LI. fin.)

Notre Parterre démêle avec la même finesse, ce qui est contraire à l'usage de la bonne prononciation ; et quoique la multitude ne sache pas que nous avons un e ouvert, un e fermé et un e muet, l'acteur qui prononcerait l'un au lieu de l'autre serait sifflé.

Le célèbre Lully a eu presque toujours une extrême attention à ajuster son chant à la bonne prononciation ; par exemple, il ne fait point de tenue sur les syllabes breves, ainsi dans l'opera d'Atis,

Vous vous éveillez si matin,

l'a de matin est chanté bref tel qu'il est dans le discours ordinaire ; et un acteur qui le ferait long comme il l'est dans mâtin, gros chien, serait également sifflé parmi nous, comme il l'aurait été chez les anciens en pareil cas.

Dans la Grammaire grecque, on ne donne le nom d'accent qu'à ces trois signes, l'aigu , le grave `, et le circonflexe ~, qui servaient à marquer le ton, c'est-à-dire l'élevement et l'abaissement de la voix ; les autres signes, qui ont d'autres usages, ont d'autres noms, comme l'esprit rude, l'esprit doux, &c.

C'est une question s'il faut marquer aujourd'hui ces accens et ces esprits sur les mots grecs : le P. Sanadon, dans sa préface sur Horace, dit qu'il écrit le grec sans accens.

En effet, il est certain qu'on ne prononce les mots des langues mortes que selon les inflexions de la langue vivante ; nous ne faisons sentir la quantité du grec et du latin que sur la pénultième syllabe, encore faut-il que le mot ait plus de deux syllabes : mais à l'égard du ton ou accent, nous avons perdu sur ce point l'ancienne prononciation ; cependant, pour ne pas tout perdre, et parce qu'il arrive souvent que deux mots ne diffèrent entr'eux que par l'accent, je crois avec l'Auteur de la Méthode grecque de P. R. que nous devons conserver les accens en écrivant le grec : mais j'ajoute que nous ne devons les regarder que comme les signes d'une prononciation qui n'est plus : et je suis persuadé que les Savants qui veulent aujourd'hui régler leur prononciation sur ces accens, seraient siflés par les Grecs mêmes, s'il était possible qu'ils en fussent entendus.

A l'égard des Latins, on croit communément que les accens ne furent mis en usage dans l'écriture que pour fixer la prononciation, et la faciliter aux étrangers.

Aujourd'hui, dans la Grammaire latine, on ne donne le nom d'accent qu'aux trois signes dont nous avons parlé, le grave, l'aigu, et le circonflexe, et ce dernier n'est jamais marqué qu'ainsi ^, et non ~ comme en grec.

Les anciens Grammairiens latins n'avaient pas restraint le nom d'accent à ces trois signes. Priscien qui vivait dans le sixième siècle, et Isidore qui vivait peu de temps après, disent également que les Latins ont dix accens. Ces dix accens, selon ces Auteurs, sont :

1. L'accent aigu .

2. Le grave `.

3. Le circonflexe ~.

4. La longue barre, pour marquer une voyelle longue - ; longa linea, dit Priscien ; longa virgula, dit Isidore.

5. La marque de la brieveté d'une syllabe, brevis virgula .

6. L'hyphen qui servait à unir deux mots, comme ante-tulit ; ils le marquaient ainsi, selon Priscien ‿, et ainsi selon Isidore Ω. Nous nous servons du tiret ou trait d'union pour cet usage, portemanteau, arc-en-ciel ; ce mot hyphen est purement grec, ὑπὸ, sub, et ἕν, unum.

7. La diastole au contraire était une marque de séparation ; on la marquait ainsi sous le mot, supposita versui. (Isid. de fig. accentuum).

8. L'apostrophe dont nous nous servons encore ; les Anciens la mettaient aussi au haut du mot pour marquer la suppression d'une lettre, l'âme pour la âme.

9. La Δασεῖα ; c’était le signe de l’aspiration d’une voyelle. RAC. δασὺς, hirsutus, hérissé, rude. On le marquait ainsi sur la lettre ` ; c'est l'esprit rude des Grecs, dont les copistes ont fait l'h, pour avoir la facilité d'écrire de suite sans avoir la peine de lever la plume pour marquer l'esprit sur la lettre aspirée.

10. Enfin, le ψιλὴ, qui marquait que la voyelle ne devait point être aspirée ; c'est l'esprit doux des Grecs, qui était écrit en sens contraire de l'esprit rude.

Ils avaient encore, comme nous, l'astérique et plusieurs autres notes dont Isidore fait mention, (Orig. liv. I.) et qu'il dit être très-anciennes.

Pour ce qui est des Hébreux, vers le cinquième siècle, les Docteurs de la fameuse Ecole de Tibériade travaillèrent à la critique des Livres de l'Ecriture-sainte, c'est-à-dire, à distinguer les Livres apocryphes d'avec les canoniques : ensuite ils les divisèrent par sections et par versets ; ils en fixèrent la lecture et la prononciation par des points, et par d'autres signes que les Hébraïsans appellent accens ; de sorte qu'ils donnent ce nom, non-seulement aux signes qui marquent l'élévation et l'abaissement de la voix, mais encore aux signes de la ponctuation.

Aliorum exemplo excitati vetustiores Massoretoe huic malo obviam ierunt, vocesque à vocibus distinxerunt interjecto vacuo aliquo spatiolo ; versus verò ac periodas notulis quibusdam, seu ut vocant accentibus, quos eam ob causam ACCENTUS PAUSANTES et DISTINGUENTES dixerunt. Masclef, Gram. Hebraïc. 1731. tom. I. pag. 34.

Ces Docteurs furent appelés Massoretes, du mot masore, qui veut dire tradition ; parce que ces Docteurs s'attachèrent dans leur opération à conserver, autant qu'il leur fut possible, la tradition de leurs Peres dans la manière de lire et de prononcer.

A notre égard, nous donnons le nom d'accent premièrement aux inflexions de voix, et à la manière de prononcer des pays particuliers ; ainsi, comme nous l'avons déjà remarqué, nous disons l'accent gascon, etc. Cet homme a l'accent étranger, c'est-à-dire, qu'il a des inflexions de voix et une manière de parler, qui n'est pas celle des personnes nées dans la capitale. En ce sens, accent comprend l'élévation de la voix, la quantité et la prononciation particulière de chaque mot et de chaque syllabe.

En second lieu, nous avons conservé le nom d'accent à chacun des trois signes du ton qui est ou aigu, ou grave, ou circonflexe : mais ces trois signes ont perdu parmi nous leur ancienne destination ; ils ne sont plus, à cet égard, que des accens imprimés : voici l'usage que nous en faisons en Grec, en Latin, et en Français.

A l'égard du Grec, nous le prononçons à notre manière, et nous plaçons les accens selon les règles que les Grammairiens nous en donnent, sans que ces accens nous servent de guide pour élever, ou pour abaisser le ton.

Pour ce qui est du Latin, nous ne faisons sentir aujourd'hui la quantité des mots que par rapport à la pénultième syllabe ; encore faut-il que le mot ait plus de deux syllabes ; car les mots qui n'ont que deux syllabes sont prononcés également, soit que la première soit longue ou qu'elle soit breve : par exemple, en vers, l'a est bref dans pater, et long dans mater ; cependant nous prononçons l'un et l'autre comme s'ils avaient la même quantité.

Or, dans les Livres qui servent à des lectures publiques, on se sert de l'accent aigu, que l'on place différemment, selon que la pénultième est breve ou longue : par exemple, dans matutinus, nous ne faisons sentir la quantité que sur la pénultième ti ; et parce que cette pénultième est longue, nous y mettons l'accent aigu, matutinus.

Au contraire cette pénultième ti est breve dans serótinus ; alors nous mettons l'accent aigu sur l'antépénultième ro, soit que dans les vers cette pénultième soit breve ou qu'elle soit longue. Cet accent aigu sert alors à nous marquer qu'il faut s'arrêter comme sur un point d'appui sur cette antépénultième accentuée, afin d'avoir plus de facilité pour passer légèrement sur la pénultième, et la prononcer breve.

Au reste, cette pratique ne s'observe que dans les Livres d'Eglise destinés à des lectures publiques. Il serait à souhaiter qu'elle fût également pratiquée à l'égard des Livres classiques, pour accoutumer les jeunes gens à prononcer régulièrement le Latin.

Nos Imprimeurs ont conservé l'usage de mettre un accent circonflexe sur l'â de l'ablatif de la première déclinaison. Les Anciens relevaient la voix sur l'a du nominatif, et le marquaient par un accent aigu, musá ; au lieu qu'à l'ablatif ils l'élevaient d'abord, et la rabaissaient ensuite comme s'il y avait eu musáà ; et voilà l'accent circonflexe que nous avons conservé dans l'écriture, quoique nous en ayons perdu la prononciation.

On se sert encore de l'accent circonflexe en Latin quand il y a syncope, comme virum pour virorum ; sestertium pour sestertiorum.

On emploie l'accent grave sur la dernière syllabe des adverbes, malè, benè, diù, etc. Quelques-uns même veulent qu'on s'en serve sur tous les mots indéclinables, mais cette pratique n'est pas exactement suivie.

Nous avons conservé la pratique des Anciens à l'égard de l'accent aigu qu'ils marquaient sur la syllabe qui est suivie d'un enclitique, arma virúmque cano. Dans virúmque on élève la voix sur l'u de virum, et on la laisse tomber en prononçant que, qui est un enclitique. Ne, ve, sont aussi deux autres enclitiques ; de sorte qu'on élève le ton sur la syllabe qui précède l'un de ces trois mots, à-peu-près comme nous élevons en François la syllabe qui précède un e muet : ainsi quoique dans mener l'e de la première syllabe me soit muet, cet e devient ouvert, et doit être soutenu dans je mene, parce qu'alors il est suivi d'un e muet qui finit le mot ; cet e final devient plus aisément muet quand la syllabe qui le précède est soutenue. C'est le mécanisme de la parole qui produit toutes ces variétés, qui paraissent des bizarreries ou des caprices de l'usage à ceux qui ignorent les véritables causes des choses.

Au reste, ce mot enclitique est purement Grec, et vient d’ἐγκλίνω, inclino, parce que ces mots sont comme inclinés et appuyés sur la dernière syllabe du mot qui les précède.

Observez que lorsque ces syllabes, que, ne, ve, font partie essentielle du mot, de sorte que si vous les retranchiez, le mot n'aurait plus la valeur qui lui est propre ; alors ces syllabes n'ayant point la signification qu'elles ont quand elles sont enclitiques, on met l'accent, comme il convient, selon que la pénultième du mot est longue ou breve ; ainsi dans ubique on met l'accent sur la pénultième, parce que l'i est long ; au lieu qu'on le met sur l'antépénultième dans dénique, úndique, útique.

On ne marque pas non plus l'accent sur la pénultième avant le ne interrogatif, lorsqu'on élève la voix sur ce ne, ego-ne ? sicci-ne ? parce qu'alors ce ne est aigu.

Il serait à souhaiter que l'on accoutumât les jeunes gens à marquer les accens dans leurs compositions. Il faudrait aussi que lorsque le mot écrit peut avoir deux acceptions différentes, chacune de ces acceptions fût distinguée par l'accent ; ainsi quand occido vient de cado, l'i est bref et l'accent doit être sur l'antépénultième ; au lieu qu'on doit le marquer sur la pénultième quand il signifie tuer ; car alors l'i est long, occído, et cet occído vient de caedo.

Cette distinction devrait être marquée même dans les mots qui n'ont que deux syllabes : ainsi il faudrait écrire légit, il lit, avec l'accent aigu ; et lêgit, il a lu, avec le circonflexe : vénit, il vient ; et vênit, il est venu.

A l'égard des autres observations que les Grammairiens ont faites sur la pratique des accens, par exemple, quand la Méthode de P. R. dit qu'au mot muliéris, il faut mettre l'accent sur l'e, quoique bref, qu'il faut écrire flôs avec un circonflexe, spés avec un aigu, etc. cette pratique n'étant fondée que sur la prononciation des Anciens, il me semble que non seulement elle nous serait inutile, mais qu'elle pourrait même induire les jeunes gens en erreur en leur faisant prononcer muliéris long pendant qu'il est bref, ainsi des autres que l'on pourra voir dans la Méthode de P. R. pag. 733. 735, &c.

Finissons cet article par exposer l'usage que nous faisons aujourd'hui, en Français, des accens que nous avons reçus des Anciens.

Par un effet de ce concours de circonstances, qui forment insensiblement une langue nouvelle, nos Peres nous ont transmis trois sons différents, qu'ils écrivaient par la même lettre e. Ces trois sons, qui n'ont qu'un même signe, ou caractère, sont,

1°. L'e ouvert, comme dans fer, Jupiter, la mer, l'enfer, &c.

2°. L'e fermé, comme dans bonté, charité, &c.

3°. Enfin l'e muet, comme dans les monosyllabes me, ne, de, te, se, le, et dans la dernière de donne, âme, vie, &c.

Ces trois sons différents se trouvent dans ce seul mot, fermeté ; l'e est ouvert dans la première syllabe fer, il est muet dans la seconde me, et il est fermé dans la troisième té. Ces trois sortes d'e se trouvent encore en d'autres mots, comme netteté, évêque, sévère, repêché, &c.

Les Grecs avaient un caractère particulier pour l'e bref qu'ils appelaient épsilon, , c'est-à-dire e petit ; et ils avaient une autre figure pour l'e long, qu'ils appelaient Eta, ; ils avaient aussi un o bref, omicron, , et un o long, omega, .

Il y a bien de l'apparence que l'autorité publique, ou quelque corps respectable, et le concert des copistes, avaient concouru à ces établissements.

Nous n'avons pas été si heureux : ces finesses et cette exactitude grammaticale ont passé pour des minuties indignes de l'attention des personnes élevées. Elles ont pourtant occupé les plus grands des Romains, parce qu'elles sont le fondement de l'art oratoire, qui conduisait aux grandes places de la république. Cicéron, qui d'Orateur devint Consul, compare ces minuties aux racines des arbres. " Elles ne nous offrent, dit-il, rien d'agréable : mais c'est de-là, ajoute-t-il, que viennent ces hautes branches et ce verd feuillage, qui font l'ornement de nos campagnes ; et pourquoi mépriser les racines, puisque sans le suc qu'elles préparent et qu'elles distribuent, vous ne sauriez avoir ni les branches, ni le feuillage " ? De syllabis propemodum denumerandis et dimetiendis loquemur ; quae etiamsi sunt, sicut mihi videntur, necessaria, tamen fiunt magnificentiùs, quam docentur. Est enim hoc omninò verum, sed propriè in hoc dicitur. Nam omnium magnarum artium, sicut arborum, latitudo, nos delectat ; radices stirpesque non item : sed, esse illa sine his, non potest. Cic. Orat. n. XLIII.

Il y a bien de l'apparence que ce n'est qu'insensiblement que l'e a eu les trois sons différents dont nous venons de parler. D'abord nos pères conservèrent le caractère qu'ils trouvèrent établi, et dont la valeur ne s'éloignait jamais que fort peu de la première institution.

Mais lorsque chacun des trois sons de l'e est devenu un son particulier de la langue, on aurait dû donner à chacun un signe propre dans l'écriture.

Pour suppléer à ce défaut, on s'est avisé, depuis environ cent ans, de se servir des accens, et l'on a cru que ce secours était suffisant pour distinguer dans l'écriture ces trois sortes d'e, qui sont si bien distingués dans la prononciation.

Cette pratique ne s'est introduite qu'insensiblement, et n'a pas été d'abord suivie avec bien de l'exactitude : mais aujourd'hui que l'usage du bureau typographique et la nouvelle dénomination des lettres ont instruit les maîtres et les élèves, nous voyons que les Imprimeurs et les Ecrivains sont bien plus exacts sur ce point, qu'on ne l'était il y a même peu d'années ; et comme le point que les Grecs ne mettaient pas sur leur iota, qui est notre i, est devenu essentiel à l'i, il semble que l'accent devienne, à plus juste titre, une partie essentielle à l'e fermé, et à l'e ouvert, puisqu'il les caractérise.

1°. On se sert de l'accent aigu pour marquer le son de l'e fermé, bonté, charité, aimé.

2°. On emploie l'accent grave sur l'e ouvert, procès, accès, succès.

Lorsqu'un e muet est précédé d'un autre e, celui-ci est plus ou moins ouvert ; s'il est simplement ouvert, on le marque d'un accent grave, il mène, il pèse ; s'il est très-ouvert, on le marque d'un accent circonflexe ; et s'il ne l'est presque point et qu'il soit seulement ouvert bref, on se contente de l'accent aigu, mon pére, une régle : quelques-uns pourtant y mettent le grave.

Il serait à souhaiter que l'on introduisit un accent perpendiculaire qui tomberait sur l'e mitoyen, et qui ne serait ni grave ni aigu.

Quand l'e est fort ouvert, on se sert de l'accent circonflexe, tête, tempête, même, &c.

Ces mots, qui sont aujourd'hui ainsi accentués, furent d'abord écrits avec une s, beste ; on prononçait alors cette s comme on le fait encore dans nos provinces méridionales, beste, teste, etc. dans la suite on retrancha l's dans la prononciation, et on la laissa dans l'écriture, parce que les yeux y étaient accoutumés, et au lieu de cette s, on fit la syllabe longue ; et dans la suite on a marqué cette longueur par l'accent circonflexe. Cet accent ne marque donc que la longueur de la voyelle, et nullement la suppression de l's.

On met aussi cet accent sur le vôtre, le nôtre, apôtre, bientôt, maître, afin qu'il donnât, etc. où la voyelle est longue : votre et notre, suivis d'un substantif, n'ont point d'accent.

On met l'accent grave sur l'à, préposition ; rendez à César ce qui appartient à César. On ne met point d'accent sur a, verbe ; il a, habet.

On met ce même accent sur là, adverbe ; il est là. On n'en met point sur la, article ; la raison. On écrit holà avec l'accent grave. On met encore l'accent grave sur où, adverbe ; où est-il ? cet où vient de l'ubi des Latins, que l'on prononçait oubi, et l'on ne met point d'accent sur ou, conjonction alternative ; vous ou moi, Pierre ou Paul : cet ou vient de aut.

J'ajouterai, en finissant, que l'usage n'a point encore établi de mettre un accent sur l'e ouvert quand cet e est suivi d'une consonne avec laquelle il ne fait qu'une syllabe ; ainsi on écrit sans accent, la mer, le fer, les hommes, des hommes. On ne met pas non plus d'accent sur l'e qui précède l'r de l'infinitif des verbes, aimer, donner.

Mais comme les maîtres qui montrent à lire, selon la nouvelle dénomination des lettres, en faisant épeler, font prononcer l'e ou ouvert ou fermé, selon la valeur qu'il a dans la syllabe, avant que de faire épeler la consonne qui suit cet é, ces maîtres, aussi-bien que les étrangers, voudraient que, comme on met toujours le point sur l'i, on donnât toujours à l'e, dans l'écriture, l'accent propre à en marquer la prononciation ; ce qui serait, disent-ils, et plus uniforme et plus utile. (F)

ACCENT, quant à la formation ; c'est disent les Ecrivains, une vraie virgule pour l'aigu, un plain oblique incliné de gauche à droite pour le grave, et un angle aigu, dont la pointe est en haut, pour le circonflexe. Cet angle se forme d'un mouvement mixte des doigts et du poignet. Pour l'accent aigu et l'accent grave, ils se forment d'un seul mouvement des doigts.