On dit aujourd'hui dans le même sens, une école de Grammaire, une école d'Ecriture, une école de Philosophie, &c.

ECOLE se dit aussi d'une faculté, d'une université ; d'une secte entière ; comme l'école de Théologie de Paris, l'école de Salerne, l'école de Platon, l'école de Tibériade, si fameuse pour les anciens Juifs, et de laquelle on tient que nous vient la masore. Voyez MASORE et MASSORETES.

Dans la primitive église, les écoles étaient dans les églises cathédrales, et sous les yeux de l'évêque. Depuis, elles passèrent dans les monastères ; il y en eut de fort célèbres : telles que celles des abbayes de Fulde et de Corbie. Mais depuis l'établissement des universités, c'est-à-dire depuis le douzième siècle, la réputation de ces anciennes écoles s'est obscurcie, et ceux qui les tenaient ont cessé d'enseigner. De cet ancien usage viennent les noms d'écolatre et de scolastique, qui se sont encore conservés dans quelques cathédrales. Dictionnaire étym. Trév. et Chambers.

ECOLE (Théologie de l'), est ce qu'on appelle autrement la scolastique. Voyez SCHOLASTIQUE. Et l'on dit en ce sens, le langage de l'école, les termes de l'école, quand on emploie certaines expressions scientifiques et consacrées par les Théologiens. (G)

ECOLE (Philosophie de l') ; on désigne par ces mots l'espèce de philosophie, qu'on nomme autrement et plus communément scolastique, qui a substitué les mots aux choses, et les questions frivoles ou ridicules, aux grands objets de la véritable Philosophie ; qui explique par des termes barbares des choses inintelligibles ; qui a fait naître ou mis en honneur les universaux, les cathégories, les prédicaments, les degrés métaphysiques, les secondes intentions, l'horreur du vide, etc. Cette philosophie est née de l'esprit et de l'ignorance. On peut rapporter son origine, ou du moins sa plus brillante époque, au douzième siècle, dans le temps où l'université de Paris a commencé à prendre une forme éclatante et durable. Le peu de connaissances qui était alors répandu dans l'univers, le défaut de livres, d'observations, et le peu de facilité qu'on avait à s'en procurer, tournèrent tous les esprits du côté des questions oisives ; on raisonna sur les abstractions, au lieu de raisonner sur les êtres réels : on créa pour ce nouveau genre d'étude une langue nouvelle, et on se crut savant parce qu'on avait appris cette langue. On ne peut trop regretter que la plupart des auteurs scolastiques aient fait un usage si misérable de la sagacité et de la subtilité extrême qu'on remarque dans leurs écrits ; tant d'esprit mieux employé, eut fait faire aux Sciences de grands progrès dans un autre temps ; et il semble que dans les grandes bibliothèques on pourrait écrire au-dessus des endroits où la collection des scolastiques est renfermée, ut quid perditio haec ?

C'est à Descartes que nous avons l'obligation principale d'avoir secoué le joug de cette barbarie ; ce grand homme nous a détrompés de la philosophie de l'école (& peut-être même, sans le vouloir, de la sienne ; mais ce n'est pas de quoi il s'agit ici). L'université de Paris, grâce à quelques professeurs vraiment éclairés, se délivre insensiblement de cette lepre ; cependant elle n'en est pas encore tout à fait guérie. Mais les universités d'Espagne et de Portugal, grâce à l'inquisition qui les tyrannise, sont beaucoup moins avancées ; la Philosophie y est encore dans le même état où elle a été parmi nous depuis le douzième jusqu'au dix-septième siècles ; les professeurs jurent même de n'en jamais enseigner d'autre : cela s'appelle prendre toutes les précautions possibles contre la lumière. Dans un des journaux des savants de l'année 1752, à l'article des nouvelles littéraires, on ne peut lire sans étonnement et sans affliction, le titre de ce livre nouvellement imprimé à Lisbonne (au milieu du dix-huitième siecle) : Systema aristotelicum de formis substantialibus, etc. cum dissertatione de accidentibus absolutis. Ulyssipone 1750. On serait tenté de croire que c'est une faute d'impression, et qu'il faut lire 1550. Voyez ARISTOTELISME, SCHOLASTIQUE, etc.

Nous serait-il permis d'observer que la nomenclature inutîle et fatigante, dont plusieurs sciences sont encore chargées, est peut-être un mauvais reste de l'ancien goût pour la philosophie de l'école ? Voyez BOTANIQUE, METHODE, etc. (O)

ECOLES DE DROIT, (Jurisprudence) sont des lieux où l'on enseigne publiquement la Jurisprudence.

Il n'y avait point encore d'école publique de cette espèce, sous les premiers empereurs romains ; les jurisconsultes qu'ils avaient autorisés à répondre sur le droit, n'avaient d'autre fonction que de donner des consultations à ceux qui leur en demandaient, et de composer des commentaires sur les lais.

Ceux qui s'adonnaient à l'étude de la Jurisprudence, s'instruisaient par la lecture des lois et des ouvrages des jurisconsultes, et en conversant avec eux.

Quelques-uns de ces jurisconsultes, tels que Quintus-Mucius, et peu après Trébatius, Cascelius, et Offilius, tenaient chez eux des assemblées qui étaient en quelque sorte publiques par le concours de ceux qui y venaient pour apprendre sous eux la Jurisprudence.

Le jurisconsulte Offilius avait formé un élève nommé Atteius Capiton, et Trébatius avait de même formé Antistitius Labeo ; ces deux élèves furent chacun auteurs d'une secte fameuse : savoir, Capiton de la secte des Sabiniens, ainsi appelée de Massurius Sabinus, premier disciple de Capito et premier chef de cette secte : Labeo fut auteur de la secte des Proculéiens, ainsi appelée de Proculus, un de ses sectateurs.

Ces assemblées des jurisconsultes avec leurs élèves et leurs sectateurs, formaient des espèces d'écoles, mais qui n'étaient point publiques.

La loi 5, au ff. de extraord. cogn. parle néanmoins de professeurs en droit civil, qui sont appelés professores juris civilis ; mais ce n'étaient pas des professeurs publics : on les appelait aussi juris studiosi, nom qui leur était commun avec leurs élèves et avec les assesseurs des juges.

L'école de Beryte ou Beroé, ville de Phénicie, parait être la plus ancienne école publique de droit : c'est de-là qu'elle est nommée nutrix legum dans la constitution de Justinien, de ratione et methodo juris, §. 7. On ne sait pas précisément en quel temps elle fut fondée. Justinien en parle comme d'un établissement déjà ancien, qui avait été fait par ses prédécesseurs ; et on la trouve déjà établie dans la loi première, au code qui oetate vel professione se excusant, laquelle est des empereurs Dioclétien et Maxime, qui regnaient en 285. Nicéphore Caliste, Sozomene, et Sidoine Apollinaire, en font aussi mention. Mais le premier qui en ait parlé, selon que le remarque M. Menage en ses amenités de droit, est Grégoire Thaumaturge, lequel vivait sous Alexandre Sevère, dont l'empire commença en 222. Cette école était une des plus florissantes, et distinguée des autres en ce qu'il y avait alors quatre professeurs en droit : au lieu que dans les autres dont on Ve parler, il n'y en avait que deux. Les incendies, les inondations, et les tremblements de terre, qui ruinèrent Béryte en divers temps, entr'autres le tremblement de terre qui arriva du temps de l'empereur Constant, n'empêchèrent pas que l'école de droit ne s'y rétablit. Elle le fut de nouveau par Justinien, et était encore célèbre dans le septième siècle, et qualifiée de mère des lais, comme on voit dans Zacharie de Mytilene.

Les empereurs Théodose le jeune et Valentinien III. établirent une autre école de droit à Constantinople en 425. Cette école était remplie par deux professeurs, dont l'un nommé Léontius, fut honoré des premiers emplois.

Quelques-uns ont avancé, mais sans preuve, que les mêmes empereurs avaient aussi établi deux professeurs de droit à Rome ; il parait seulement que l'école de Rome était déjà établie avant Justinien.

En effet, cet empereur voulant que l'étude du droit fût mieux réglée que par le passé, restraignit la faculté d'enseigner le droit aux trois écoles ou académies qui étaient déjà établies dans les trois principales villes de l'empire, qui étaient Rome, Constantinople, et Beryte. Théodore et Cratinus furent professeurs à Constantinople ; Dorothée et Anatolius, à Beryte ; ceux de Rome furent sans doute aussi choisis parmi les jurisconsultes, auxquels Justinien adresse sa constitution au sujet de l'étude du droit.

Pour animer le zèle de ces professeurs et leur attirer plus de considération, Justinien les fit participer aux premières charges de l'empire ; Théophîle fut fait conseiller d'état, Cratinus trésorier des libéralités du prince, Anatolius consul : tous furent affranchis des charges publiques, et on leur accorda les mêmes privilèges qu'aux professeurs des autres sciences.

Avant Justinien, l'étude du droit se bornait à une légère explication de quelques ouvrages des jurisconsultes ; le cours du droit durait néanmoins quatre années.

Dans la première, on expliquait les principaux titres des institutes de Caïus et de quatre traités, de vetère re uxoriâ, de tutelis, de testamentis, et de legatis. A la fin de cette année, les étudiants étaient appelés dupondii ; ce qui, selon quelques-uns, signifiait gens qui ne valaient encore que deux dragmes, c'est-à-dire gens qui étaient encore peu avancés ; d'autres pensent qu'on les appelait ainsi, parce que dans cette année on leur apprenait à faire la supputation des parties de l'as romain, pour l'intelligence du partage des successions, et à faire le dupondius, c'est-à-dire la duplication de l'as, que l'on divisait quelquefois en vingt-quatre onces au lieu de douze ; ce que l'on appelait dupondium facère.

La seconde année se passait à voir deux traités, l'un de judiciis, l'autre de rebus.

La troisième était employée à leur expliquer les titres de ces mêmes traités que l'on avait omis de leur expliquer l'année précédente ; on y voyait aussi les principaux endroits des huit premiers livres de Papinien.

La quatrième et dernière année n'était plus proprement une année de leçons ; car les étudiants travaillaient seuls sur les réponses du jurisconsulte Paul, dont ils apprenaient par cœur et récitaient les titres les plus importants.

Il était assez ordinaire que les étudiants au bout de ce cours de droit, séjournassent encore plusieurs années dans la même ville où était l'école, afin de s'instruire plus à fond de la Jurisprudence ; c'est pourquoi la loi 2, au code de incolis, décide qu'ils pouvaient séjourner dix ans dans ce lieu sans y acquérir de domicile.

Justinien régla que le cours de droit serait de cinq années au lieu de quatre, et changea le plan des études.

Depuis ce temps, dans la première année on enseignait aux étudiants d'abord les institutes de Justinien : le reste de cette année, on leur expliquait les quatre premiers livres du digeste ; à la fin de cette année, on les appelait Justiniani novi, titre que l'empereur lui-même leur attribua pour les encourager.

Les leçons de la seconde année, roulaient sur les sept livres de judiciis, ou sur les huit livres de rebus, au choix des professeurs ; on y joignait les livres du digeste qui traitent de la dot, des tuteles, et curatelles, des testaments, et des legs, et à la fin de cette année, les étudiants prenaient le nom d'édictales, ce qui était déjà d'usage, et fut seulement confirmé par Justinien, lequel dit que ce nom ex edicto eis erat antea positum.

Dans la troisième année, on repassait d'abord ce que l'on avait Ve dans la précédente ; on expliquait ensuite les vingt et vingt-un livres du digeste, dont le premier contient beaucoup de réponses de Papinien ; on voyait aussi l'un des huit livres qui traitent de rebus ; et pour graver dans la mémoire des étudiants le souvenir de Papinien, en l'honneur duquel ils célébraient un jour de réjouissance, Justinien leur conserva le titre de Papinianistae, qu'ils portaient déjà auparavant.

On employait la quatrième année à expliquer les réponses du Jurisconsulte Paul, et les livres qui formaient les quatrième et cinquième parties du digeste, suivant la division que Justinien en avait fait en sept parties. On faisait faire aux étudiants pendant cette année, des exercices à peu-près semblables aux examens et aux thèses d'aujourd'hui, dans lesquels ils répondaient aux questions qui leur étaient proposées, d'où ils étaient appelés , ou suivant Turnebe, , c'est-à-dire solutores.

Enfin dans la cinquième année, les professeurs expliquaient le code de Justinien ; et à la fin de cette année, les étudiants étaient appelés , c'est-à-dire gens en état d'enseigner les autres : ce qui revient assez à nos licentiés.

Phocas étant parvenu à l'empire, fit composer en grec par Théophile, une paraphrase sur les institutes de Justinien ; il fit aussi traduire en grec le digeste et le code ; et depuis ce temps, les leçons publiques de droit furent faites en grec sur ces trois ouvrages.

L'empereur Basîle et ses successeurs substituèrent aux livres de Justinien la compilation du droit, qu'ils firent faire sous le titre de basiliques.

L'étude du droit romain fut abolie en Orient, depuis 1453 que Mahomet II. s'empara de Constantinople.

Pour ce qui est de l'Italie, quoique Justinien eut confirmé l'établissement d'une école de droit à Rome, et qu'il eut intention d'y faire enseigner et observer ses lais, les incursions que les barbares firent en ce pays peu de temps après sa mort, furent cause que les livres de Justinien se perdirent presque aussitôt qu'on avait commencé à les connaître ; de sorte que l'on continua d'y enseigner le code théodosien, les institutes de Caïus, les fragments d'Ulpien, les sentences de Paul.

Lorsque le digeste fut retrouvé à Amalphi, ville d'Italie, ce qui arriva vers le milieu du douzième siècle, Papon professait le droit à Boulogne ; Warner, appelé en latin Irnerius, fut mis à sa place et se mit à enseigner le digeste : ce professeur était Allemand de naissance. Il n'y avait pourtant point encore d'école de droit en Allemagne ; Haloander jurisconsulte du même pays, fut le premier qui vers l'an 1500, mit en vogue l'étude des lois romaines dans sa patrie.

En France l'étude du droit romain eut à-peu-près le même sort qu'en Italie.

Il y eut une école de droit, établie à Paris peu de temps après celle de théologie. On peut la regarder comme une suite de celle de Boulogne. Elle existait dès le temps de Philippe Auguste. Il en est fait mention dans Rigord, qui vivait peu après sous Louis VIII.

Pierre Placentin jurisconsulte, natif de Montpellier, y établit une école de droit, où il enseignait les lois de Justinien dès l'année 1166. Il alla ensuite à Boulogne, où il professa quatre ans avec succès ; puis revint à Montpellier.

Il y a apparence que l'on enseignait aussi le droit romain dans plusieurs autres villes de France, puisque le concîle de Tours défendit aux religieux d'étudier en droit civil, qu'on appelait alors la loi mondaine.

Cette défense n'ayant point été suivie, Honorius III. la renouvella en 1225, par la fameuse decrétale super specula ; en conséquence de laquelle il fut longtemps défendu d'enseigner le droit civil dans l'université de Paris, et dans les autres villes et lieux voisins.

Depuis cette défense, on n'enseignait plus à Paris que le droit canon. Philippe-le-Bel, en 1312, rétablit l'étude du droit civil à Orléans ; elle fut aussi établie dans la suite en plusieurs autres universités : mais elle ne fut rétablie dans celle de Paris, que par la déclaration du roi du mois d'Avril 1679.

L'étude du droit français fut établie dans les écoles de Paris, par une déclaration de l'année suivante.

Quant aux divers lieux où l'on a tenu les écoles de droit ; cette école de droit était d'abord dans le parvis de Notre-Dame, sous la direction du chapitre de Notre-Dame et du chancelier de cette église.

Elle fut ensuite transférée au clos Bruneau, in vico closi Brunelli, qui est la rue S. Jean de Beauvais. On présume que ce changement arriva peu de temps après le règne de S. Louis, et peut-être même des 1270, attendu qu'il en était parlé dans des statuts que l'on croit faits en ladite année, qui sont rappelés dans ceux de 1370 : on l'appelait alors l'école du clos Bruneau.

En 1380, le chapitre de Notre-Dame voulut rappeler l'école de droit dans le cloitre ; ce qui fit la matière d'un procès au parlement entre le chapitre et la faculté. Le pape Clement VII. donna une bulle qui permit au chapitre de faire faire des leçons de droit canonique, pourvu que ce fût par un chanoine reçu docteur dans les écoles de la faculté. Il y eut ensuite transaction conforme entre les parties, qui fut homologuée au parlement ; mais on ne voit point que le chapitre ait fait usage de la permission qui lui fut accordée.

Sauval, en ses antiquités de Paris, dit qu'en 1384 Gilbert et Philippe Ponce établirent une école de droit à la rue de S. Jean de Beauvais, dans le même lieu où le célèbre Robert-Etienne tint son imprimerie au commencement du XVIe siècle ; c'était vis-à-vis du lieu où est présentement le bâtiment des anciennes écoles.

Il parait que vers le commencement du XVe siècle les écoles de droit furent transportées dans le lieu où elles sont présentement. Voici ce qui y donna occasion. Il y avait anciennement dans l'église de S. Hilaire une chapelle sous le vocable de S. Denis, fondée par un nommé Hemon Langadou, bedeau de la faculté de droit ; le lieu où sont présentement les anciennes écoles, appartenait à cette chapelle. Le chapelain avait fait construire en 1415 un bâtiment pour loger les écoles sous le titre d'écoles doctorales, grandes, premières, et secondes écoles. Il avait loué ce bâtiment à la faculté de droit, moyennant une certaine redevance, à la charge par lui de faire toutes les réparations nécessaires à ce bâtiment, même aux bancs et pulpitres des écoles. Ces charges étaient si onéreuses, que dans la suite le chapelain ne voulant pas les acquitter, la faculté de droit obtint de l'évêque de Paris, du chapitre de la même église, et de l'archidiacre de Josas, l'extinction de la chapelle de S. Denis, et la réunion à la faculté pour rebâtir les écoles. L'union est du 26 Novembre 1461. Les écoles furent réparées en 1464 ; et par une inscription peinte en l'une des vitres, on voyait que Miles d'Iliers docteur en droit, évêque de Chartres, qui mourut en 1493, l'avait fait faire la vingt-huitième année de sa régence.

Les leçons se font dans les écoles de droit par des professeurs, dont le nombre est plus ou moins considérable, selon les universités. A Paris il y a six professeurs. Voyez PROFESSEURS EN DROIT.

Ceux qui veulent prendre des degrés en droit, sont obligés de s'inscrire sur les registres de la faculté ; et pour y être admis, il faut être âgé du moins de seize ans accomplis. Voyez INSCRIPTION.

Le cours de droit qui n'était autrefois que de deux années, fut fixé à trois ans par une déclaration du mois d'Avril 1679 ; il avait été depuis réduit à deux années. Mais par une dernière déclaration du 18 Janvier 1700, il a été remis à trois années.

Les étudiants en droit doivent être assidus aux leçons, y assister en habit décent. Il leur est défendu par les statuts de porter l'épée, ni aucun habillement militaire.

Les regnicoles qui veulent être admis au degré de licence, sont obligés de rapporter des preuves de catholicité.

On soutient aux écoles différents actes, pour parvenir à avoir des degrés ; savoir, des examens et des thèses. Voyez BACHELIER, DOCTEUR EN DROIT, EXAMEN, LICENCIE, PROFESSEUR EN DROIT, THESE. Voyez l'histoire de l'université, par du Boulay, et les antiquités de Sauval. (A)

ECOLES DE THEOLOGIE, (Théologie) ce sont dans une université, les écoles où des professeurs particuliers enseignent la Théologie : on entend même par ce terme toutes les études de Théologie, depuis leur commencement jusqu'à leur terme, ou les théologiens-scolastiques qui enseignent tels ou tels sentiments. C'est en ce sens qu'on dit qu'on soutient telle ou telle opinion dans les écoles. Voyez SCHOLASTIQUE et THEOLOGIE.

Les écoles de Théologie, dans la primitive Eglise, n'étaient autre chose que la maison de l'évêque, où l'évêque lui-même expliquait l'Ecriture à ses prêtres et à ses clercs. Quelquefois les évêques se reposaient de ce soin sur des prêtres éclairés. On voit dès le IIe siècle Pantene, et S. Clement surnommé Alexandrin, chargés de cette fonction dans l'église d'Alexandrie. De-là sont venues dans nos églises cathédrales les dignités de théologal et d'écolatre. Voyez THEOLOGAL et ECOLATRE.

Depuis l'origine de l'Eglise jusqu'au XIIe siècle, ces écoles ont toujours subsisté dans les églises cathédrales ou dans les monastères, mais les scolastiques qui parurent alors, formèrent peu-à-peu les écoles de Théologie, telles que nous les voyons subsister. D'abord Pierre Lombard, puis Albert le Grand, S. Thomas, S. Bonaventure, Scot, etc. firent des leçons publiques ; et par la suite les papes et les rois fondèrent des chaires particulières, et attachèrent des privilèges aux fonctions de professeur en Théologie.

Dans l'université de Paris, outre les écoles des réguliers qui sont du corps de la faculté de Théologie, on compte deux écoles célèbres ; celle de Sorbonne, et celle de Navarre. L'une et l'autre n'avaient point autrefois de lecteurs ou professeurs en Théologie fixes et permanens : seulement ceux qui se préparaient à la licence, y lisaient ou commentaient l'Ecriture, les écrits de Pierre Lombard, qu'on nomme autrement le maître des sentences, ou les différentes parties de la somme de S. Thomas. La méthode de ce temps-là consistait en questions métaphysiques, et l'on convient que ce n'était pas la meilleure route qu'on put suivre pour étudier le dogme et la morale.

Ce n'a été qu'au renouvellement des Lettres sous François I. que les écoles de Théologie ont commencé à prendre à-peu-près la même forme qu'elles ont aujourd'hui ; ce n'est même que sous Henri III. que la première chaire de Théologie de Navarre a été fondée, et occupée par le fameux René Benait, depuis curé de S. Eustache.

La méthode actuelle des écoles de Théologie dans la faculté de Paris, est que les professeurs enseignent à différentes heures, des traités qu'ils dictent et qu'ils expliquent à leurs auditeurs, et sur lesquels ils les interrogent ou les font argumenter. On sait que depuis cinquante ans surtout, ils se sont beaucoup plus attachés à la positive qu'à la pure scolastique. Voyez POSITIVE.

Ces traités roulent sur l'Ecriture, la Morale, la Controverse, et il y a des chaires affectées pour ces différents objets.

Dans quelques universités étrangères, surtout en Flandres dans les facultés de Louvain et de Douai, on suit encore l'ancienne méthode ; le professeur lit un livre de l'Ecriture, ou la somme de S. Thomas, ou le maître des Sentences, et fait de vive voix un commentaire sur ce texte. C'est ainsi que Jansenius, Titius et Sylvius ont enseigné la Théologie. Les commentaires du premier sur les évangiles, ceux du second sur les quatre livres du maître des sentences, sur les épitres de S. Paul, et sur les endroits les plus difficiles de l'Ecriture, et ceux de Sylvius sur la somme de S. Thomas, ne sont autre chose que leurs explications recueillies qu'on a fait imprimer.

Les écoles de Théologie de la Minerve et du collège de la Sapience à Rome, celle de Salamanque et d'Alcala en Espagne, sont fameuses parmi les Catholiques. Les Protestants en ont aussi eu de célèbres, telles que celles de Saumur et de Sedan. Celle de Genève, de Leyde, d'Oxford, et de Cambridge, conservent encore aujourd'hui une grande réputation.

ECOLE DE MEDECINE, voyez DOCTEUR EN MEDECINE et FACULTE.

ECOLE MILITAIRE. L'école royale militaire est un établissement nouveau, fondé par le Roi, en faveur des enfants de la noblesse française dont les pères ont consacré leurs jours et sacrifié leurs biens et leur vie à son service.

On ne doit pas regarder comme nouvelle, l'idée générale d'une institution purement militaire, où la jeunesse put apprendre les éléments de la guerre. On a senti de tout temps qu'un art où les talents supérieurs sont si rares, avait besoin d'une théorie aussi solide qu'étendue. On sait avec quels soins les Grecs et les Romains cultivaient l'esprit et le corps de ceux qu'ils destinaient à être les défenseurs de la patrie : on n'entrera point dans un détail que personne n'ignore ; mais on ne peut s'empêcher de faire une réflexion aussi simple que vraie. C'est sans doute à l'excellente éducation qu'ils donnaient à leurs enfants, que ces peuples ont dû des héros précoces qui commandaient les armées avec le plus grand succès, à un âge où les mieux intentionnés commencent à-présent à s'instruire : tels furent Scipion, Pompée, César, et mille autres qu'il serait aisé de citer.

Les parallèles que nous pourrions faire dans ce genre, ne nous seraient peut-être pas avantageux ; et les exemples, en très-petit nombre, que nous serions en état de produire à notre avantage, ne devraient peut-être se considérer que comme un fruit de l'éducation réservée aux grands seuls, et par conséquent ne feraient point une exception à la règle.

On ne parlera pas non plus de ce qui s'est pratiqué longtemps dans la monarchie ; tout le monde, pour ainsi dire, y était guerrier : les troubles intérieurs, les guerres fréquentes avec les nations voisines, les querelles particulières même, obligeaient la noblesse à cultiver un art dont elle était si souvent forcée de faire usage. D'ailleurs la constitution de l'état militaire était alors si différente de ce qu'elle est à-présent, qu'on ne peut admettre aucune comparaison. Tous les seigneurs de fiefs, grands ou petits, étaient obligés de marcher à la guerre avec leurs vassaux, et le même préjugé qui leur faisait mépriser toute autre profession que celle des armes, les engageait à s'instruire de ce qui pouvait les y faire distinguer. On n'oserait pourtant pas affirmer que la noblesse alors cherchât à approfondir beaucoup les mystères d'une théorie toujours difficîle ; mais c'est peut-être aussi à cette négligence, qu'on doit imputer le petit nombre de grands généraux que notre nation a produits dans les temps dont je parle.

Quoi qu'il en sait, l'état militaire étant devenu un état fixe, et l'art de la guerre s'étant fort perfectionné, principalement dans deux de ses plus importantes parties, le Génie et l'Artillerie, les opérations devenues plus compliquées, ont plus besoin d'être éclairées par une théorie solide, qui puisse servir de base à toute la pratique.

Depuis très-longtemps tous les gens éclairés ont peut-être senti la nécessité de cette théorie, quelques-uns même ont osé proposer des idées générales. Le célèbre la Noue, dans ses discours politiques et militaires, fait sentir les avantages d'une éducation propre à former les guerriers : il fait plus ; il indique quelques moyens analogues aux mœurs de son temps, et à ce qui se pratiquait alors dans le peu de troupes réglées que nous avions. Ces discours furent estimés ; mais l'approbation qu'on leur donna fut bornée à cette admiration stérile, qui depuis a été le sort de quantité d'excellentes vues enfantées avec peine, souvent louées, et rarement suivies.

Le cardinal Mazarin est le seul qu'on connaisse, après la Noue, qui ait tenté l'exécution d'une institution militaire. Lorsqu'il fonda le collège qui porte son nom, il eut intention d'y établir une espèce d'école militaire, si l'on peut appeler ainsi quelques exercices de corps qu'il voulait y introduire, et qui semblent se rapporter plus directement à l'art de la guerre, quoiqu'ils soient communs à tous les états. Ses idées ne furent pas accueillies favorablement par l'université de Paris, et la mort du cardinal termina la dispute. Cet établissement est devenu un simple collège, et à cet égard on ne croit pas qu'il ait eu aucune distinction, si ce n'est que la première chaire de Mathématiques qui ait été fondée dans l'université, l'a été au collège Mazarin.

Une idée aussi frappante ne devait pas échapper à M. de Louvois : aussi ce ministre eut-il l'intention d'établir à l'hôtel royal des Invalides, une école propre à former de jeunes militaires. On ignore les raisons qui s'opposèrent à son dessein, mais il est sur qu'il n'eut aucune exécution.

Il était difficîle d'abandonner entièrement un projet dont l'utilité était si démontrée. Vers la fin du dernier siècle on proposa l'établissement des cadets gentilshommes, comme un moyen certain de donner à la jeune noblesse une éducation digne d'elle, et qui devait contribuer nécessairement aux progrès de l'art militaire. Les différentes compagnies qui furent établies alors, après diverses révolutions furent réunies en une seule à Metz, et en 1733 le Roi jugea à-propos de la supprimer. Cette institution pouvait sans doute avoir de grands avantages ; mais on ne saurait dissimuler aussi qu'elle avait de grands inconvéniens. Il serait superflu d'entrer dans ce détail, il suffit de dire que depuis ce temps l'école des cadets n'a point été rétablie.

En 1724, un citoyen connu par son zèle, par ses talents et par ses services, ne craignit pas de renouveller un projet déjà conçu plusieurs fais, et toujours échoué : il avait des connaissances assez vastes pour trouver les moyens d'exécuter de grands desseins ; et l'on comptait sans doute sur son genie, lorsqu'on adopta l'idée qu'il présenta d'un collège académique, dont le but était non-seulement d'instruire la jeunesse dans l'art de la guerre, mais aussi de cultiver tous les talents, et de mettre à profit toutes les dispositions qu'on trouverait, dans quelque genre que ce put être. La Théologie, la Jurisprudence, la Politique, les Sciences, les Arts, rien n'en était exclu. Toutes les mesures étaient prises pour l'exécution : la place indiquée pour le bâtiment, était dans la plaine de Billancourt ; les plans étaient arrêtés, la dotation était fixée, lorsque des circonstances particulières firent évanouir ce projet. Quelques soins qu'on se soit donné, il n'a pas été possible de recouvrer les mémoires qui avaient été faits à cette occasion ; l'on y aurait trouvé sans doute des recherches dont on aurait profité, et que l'on regrette encore tous les jours.

S'il est permis cependant de faire quelques réflexions sur un dessein aussi vaste, on ne peut s'empêcher d'avouer que le succès en était bien incertain : on oserait presqu'ajouter que le but en était assez inutîle à bien des égards. En effet, n'y a-t-il pas assez d'écoles où l'on enseigne la Théologie et la Jurisprudence ? manque-t-on de secours pour s'instruire dans toutes les Sciences et dans tous les Arts ? S'il s'est glissé quelques abus dans ces institutions, il est plus aisé de les reformer que de faire un établissement nouveau, qui ne pourrait que difficilement suppléer à ce qui est fait. La partie militaire semblait donc être la seule qui méritât l'attention du souverain ; et il y a bien de l'apparence que dans la suite on s'y serait borné, si l'établissement du collège académique avait eu quelque succès.

Après des conquêtes aussi glorieuses que rapides, le Roi venait de rendre la paix à l'Europe ; occupé du bonheur de ses sujets, ses regards se portaient successivement sur tous les objets qui pouvaient y contribuer, et semblaient surtout chercher avidement des occasions de combler de bienfaits ceux qui s'étaient distingués pendant la guerre et sous ses yeux. Les dispositions du Roi n'étaient ignorées de personne. Déjà les militaires que le hasard de la naissance n'avait pas favorisés, venaient de trouver dans la bonté de leur Souverain la récompense de leurs travaux ; la noblesse jusqu'alors refusée à leurs désirs, fut accordée à leur mérite : ils tinrent de leur valeur une distinction qui n'en est pas une à tous les yeux, quand on ne la doit qu'à la naissance.

Mais cette faveur était bornée, et ne s'étendait que sur un certain nombre d'officiers. Ceux qui avaient prodigué leur sang et sacrifié leur vie, avaient laissé des successeurs, héritiers de leur courage et de leur pauvreté. Ces successeurs, victimes respectables et glorieuses de l'amour de la patrie, redemandaient un père, qu'ils ne pouvaient pas manquer de trouver dans un Souverain plus grand encore par ses vertus que par sa puissance.

Animé d'un zèle toujours constant, et qui fait son bonheur, un citoyen frère de celui dont nous avons parlé, occupé dans sa retraite de ce qui était capable de remplir les vues de son Maitre, crut pouvoir faire revivre en partie un projet, échoué peut-être parce qu'il était trop vaste.

Le plan d'une école militaire lui parut aussi praticable qu'utile, il en conçut le dessein, mais il en prévit les difficultés. Il était plus aisé de le faire goûter que de le faire connaître, on n'approche du trône que comme on regarde le soleil.

Personne ne connaissait mieux les dispositions et la volonté du Roi, que madame la marquise de Pompadour, l'idée ne pouvait que gagner beaucoup à être présentée par elle : elle ne l'avait pas seulement conçue comme un effet de la bonté et de l'humanité du Roi, elle en avait aperçu tous les avantages, elle en avait senti toute l'étendue, elle en avait approfondi toutes les conséquences. Touchée d'un projet qui s'accordait si bien avec son cœur, elle se chargea du soin glorieux de présenter au Roi les moyens de soulager une noblesse indigente. Il ne lui fut pas difficîle de montrer dans tout son jour une vérité dont elle était si pénétrée. Pour tout dire en un mot, c'est à ses soins généreux que l'école royale militaire doit son existence. Le projet fut agréé, le Roi donna ses ordres, fit connaître ses volontés par son édit de Janvier 1751, et c'est d'après cela qu'on travailla à un plan détaillé, dont nous allons tâcher de donner une esquisse.

S'il n'est pas aisé de former un système d'éducation privée, il est plus difficîle encore de se former des règles certaines et invariables pour une institution qui doit être commune à plusieurs : on oserait presque dire qu'il n'est pas possible d'y parvenir. En effet, nous avons un assez grand nombre d'ouvrages dans lesquels on trouve d'excellents préceptes, très-propres à diriger l'instruction d'un jeune homme en particulier ; nous en connaissons peu dont le but soit de former plusieurs personnes à-la-fais. Les hommes les plus éclairés sur cette matière, se contentent tous d'une pratique confirmée par une longue expérience. La diversité des génies, des dispositions, des gouts, des destinations, est peut-être la cause principale d'un silence qui ne peut qu'exciter nos regrets. L'éducation, ce lien si précieux de la société, n'a point de lois écrites, elles sont déposées dans des mains qui savent en faire le meilleur usage, sans en laisser approfondir l'esprit. L'amour du bien public aurait sans doute délié tant de langues savantes, s'il eut été possible de déterminer des préceptes fixes, qui fussent en même temps propres à tous les états.

Il n'y a point de science qui n'ait des règles certaines ; tout ce qu'on a écrit pour les communiquer aux hommes, tend toujours à la perfection, c'est le but de tous ceux qui cherchent à instruire : mais comme il n'est pas possible d'embrasser tous les objets, la prudence exige qu'on s'attache particulièrement à ceux qui sont essentiels à la profession qu'on doit suivre. L'état des enfants n'étant pas toujours prévu, il n'est pas facîle de fixer jusqu'à quel point leurs lumières doivent être étendues sur telle ou telle science. La volonté d'un père absolu peut dans un instant déranger les études les mieux dirigées, et faire un évêque d'un géomètre.

Cet inconvénient inévitable dans toutes les éducations, ne subsiste point dans l'école royale militaire ; il ne doit en sortir que des guerriers, et la Science des armes a trop d'objets pour ne pas répondre à la variété des gouts. Voilà le plus grand avantage que l'on ait eu en formant un plan d'éducation militaire. Serait-il sage de désirer qu'il en fût ainsi de toutes les professions ? Si nos souhaits étaient contredits, nous ne croyons pas que ce fût par l'expérience. Mais avant que de donner l'esquisse d'un tableau qui ne doit être fini que par le temps et des épreuves multipliées, nous pensons qu'il est nécessaire de faire quelques observations.

Le seul but qu'on se propose, est de former des militaires et des citoyens ; les moyens qu'on met en usage pour y parvenir, ne produiront peut-être pas des savants, parce que ce n'est pas l'objet. On ne doit donc pas comparer ces moyens aux routes qu'auraient suivies des gens dont les lumières très-respectables d'ailleurs, ne rempliraient pas les vues qui nous sont prescrites.

On doit remarquer aussi que l'école royale militaire est encore au berceau ; qu'on se croit fort éloigné du point de perfection ; qu'on n'ose se flatter d'y arriver qu'avec le secours du temps, de la patience, et surtout des avis de ceux qui voudront bien redresser des erreurs presque nécessaires dans un établissement nouveau : il intéresse toute la nation ; tout ce qui a l'esprit vraiment patriotique, lui doit ses lumières ; ce serait avec le plus grand empressement qu'on chercherait à en profiter. C'est principalement dans cette attente que nous allons mettre sous les yeux le fruit de nos réflexions et de notre travail, toujours prêts à préférer le meilleur au bon, et à corriger ce qu'il y aurait d'inutîle ou de mauvais dans nos idées.

Dans toutes les éducations on doit se proposer deux objets, l'esprit et le corps. La culture de l'esprit consiste principalement dans un soin particulier de ne l'instruire que de choses utiles, en n'employant que les moyens les plus aisés, et proportionnés aux dispositions que l'on trouve.

Le corps ne mérite pas une attention moins grande ; et à cet égard il faut avouer que nous sommes bien inférieurs, non-seulement aux Grecs et aux Romains, mais même à nos ancêtres, dont les corps mieux exercés, étaient plus propres à la guerre que les nôtres. Cette partie de notre éducation a été singulièrement négligée, sur un principe faux en lui-même. On convient, il est vrai, que la force du corps est moins nécessaire, depuis qu'elle ne décide plus de l'avantage des combattants ; mais outre qu'un exercice continuel l'entretient dans une santé vigoureuse, désirable pour tous les états, il est constant que les militaires ont à essuyer des fatigues qu'ils ne peuvent surmonter qu'autant qu'ils sont robustes. On soutient difficilement aujourd'hui le poids d'une cuirasse, qui n'aurait fait qu'une très-légère partie d'une armure ancienne.

Nous venons de dire que l'esprit ne devait être nourri que de choses utiles. Nous n'entendons pas par-là que tout ce qui est utile, doive être enseigné ; tous les génies n'embrassent pas tous les objets, les connaissances nécessaires n'ont peut-être que trop d'étendue : ainsi dans le détail que nous allons faire, il sera facîle de distinguer par la nature des choses, ce qui est essentiel de ce qui est avantageux, en un mot ce qui est bon de ce qui est grand.

Religion. La Religion étant sans contredit ce qu'il y a de plus important dans quelqu'éducation que ce sait, on imagine aisément qu'elle a attiré les premiers soins. M. l'archevêque de Paris est supérieur spirituel de l'école royale militaire ; lui même est venu voir cette portion précieuse de son troupeau. Il se chargea de diriger les instructions qui lui étaient nécessaires ; il en fixa l'ordre et la méthode ; il détermina les heures et la durée des prières, des catéchismes, et généralement de tous les exercices spirituels, qui se pratiquent avec autant de décence que d'exactitude. Ce prélat a confié le soin de cette importante partie à des docteurs de Sorbonne dont il a fait choix : on ne pouvait les chercher dans un corps ni plus éclairé, ni plus respectable.

Les exercices des jours ouvriers commencent par la prière et la messe ; ils sont terminés par une prière d'un quart-d'heure. Les instructions sont réservées pour les dimanches et fêtes, elles sont aussi simples que lumineuses ; l'on y interroge régulièrement tous les élèves, sur ce qui fait la base de notre croyance. M. l'archevêque connait parfaitement l'étendue et les bornes que doit avoir la science d'un militaire dans ce genre-là. Nous n'entrerons pas dans un plus grand détail à ce sujet ; ce que nous venons de dire est suffisant pour tranquilliser l'esprit de ceux qui ont cru trop légèrement que cette partie pourrait être négligée ; un établissement militaire n'a pas à cet égard les mêmes dehors et le même extérieur que bien d'autres.

Après la religion, le sentiment qui succede le plus naturellement, a pour objet le Souverain. Il est si facîle à un François d'aimer son Roi, que ce serait l'insulter que de lui en faire un précepte. Outre ce penchant commun à toute la nation, les élèves de l'école royale militaire ont des motifs de reconnaissance, sur lesquels il ne faut que réfléchir un moment pour en être pénétré. Si on leur parle souvent de leur Maitre et de ses bienfaits, c'est moins pour reveiller dans leur cœur un sentiment qu'on ne cesse jamais d'y apercevoir, que pour redoubler leur zèle et leur émulation ; c'est principalement à ce soin qu'on doit les progrès qu'ils ont faits jusqu'ici : on n'y a encore remarqué aucun rallentissement.

Etudes. La Grammaire, les langues française, latine, allemande, et italienne, les Mathématiques, le Dessein, le Génie, l'Artillerie, la Géographie, l'Histoire, la Logique, un peu de Droit naturel, beaucoup de Morale, les ordonnances militaires, la théorie de la guerre, les évolutions ; la Danse, l'Escrime, le Manège et ses parties, sont les objets des études de l'école royale militaire. Disons un mot de chacun en particulier.

Grammaire. La Grammaire est nécessaire et commune à toutes les langues ; sans elle on n'en a jamais qu'une connaissance fort imparfaite. Ce que chaque langue a de particulier, peut être considéré comme des exceptions à la Grammaire générale par laquelle on commence ici les études. On juge aisément qu'elle ne peut s'enseigner qu'en français. C'est d'après les meilleurs modèles qu'on a tâché de se restraindre au plus petit nombre de règles qu'il a été possible. Les premières applications s'en font toujours à la langue française, parce que les exemples sont plus frappans et plus immédiatement sensibles. Lorsqu'une fois les élèves sont assez fermes sur leurs principes, pour appliquer facilement l'exemple à la règle et la règle à l'exemple, on commence à leur faire voir ce qu'il y a de commun entre ces principes appliqués aux langues latine et allemande. On y parvient d'autant plus aisément, que toutes ces leçons se font de vive voix. On pourrait se contenter de citer l'expérience pour justifier cette méthode, fort commune par-tout ailleurs qu'en France ; un moment de réflexion en fera sentir les avantages. Ce moyen est beaucoup plus propre à fixer l'attention que des leçons dictées, qui font perdre un temps considérable et toujours précieux. Nous nous assurons par cette voie que nos règles ont été bien entendues ; parce que, comme il n'est pas naturel que des enfants puissent retenir exactement les mêmes mots qui leur ont été dits, lorsqu'on les interroge, ils sont obligés d'en substituer d'équivalents, ce qu'ils ne font qu'autant qu'ils ont une connaissance claire et distincte de l'objet dont il s'agit : si l'on remarque quelque incertitude dans leurs réponses, c'est une indication certaine qu'il faut répéter le principe, et l'expliquer d'une façon plus intelligible. Il faut convenir que cette méthode est moins faite pour la commodité des maîtres, que pour l'avantage des élèves. Il est aisé de conclure de ce que nous venons de dire, que le raisonnement a plus de part à cette forme d'instruction que la mémoire. Lorsqu'après des interrogations réitérées et retournées de plusieurs manières, on s'est bien assuré que les principes sont clairement conçus, chaque élève en particulier les rédige par écrit comme il les a entendus, le professeur y corrige ce qu'il pourrait y avoir de défectueux, et passe à une autre matière qu'il traite dans le même gout.

Nous observerons deux choses principales sur cette méthode, la première, c'est qu'elle n'est peut-être praticable qu'avec peu d'élèves ou beaucoup de maîtres ; la seconde, est que l'esprit des enfants se trouvant par-là dans une contention assez forte, la durée des leçons doit y être proportionnée. Nous croyons qu'il y a de l'avantage à les rendre plus courtes, et à les réitérer plus souvent.

Aprés avoir ainsi jeté les premiers fondements des connaissances grammaticales, après avoir fait sentir ce qu'il y a d'analogue et de différent dans les langues ; après avoir fixé les principes communs à toutes en général, et caractéristiques de chacune en particulier, l'usage à notre avis, est le meilleur moyen d'acquérir une habitude suffisante d'entendre et de s'exprimer avec facilité ; et c'est tout ce qui est nécessaire à un militaire.

Langues. On sent aisément la raison du choix qu'on a fait des langues latine, allemande, et italienne. La première est d'une utilité si généralement reconnue, qu'elle est regardée comme une partie essentielle de toutes les éducations. Les deux autres sont plus particulièrement utiles aux militaires, parce que nos armes ne se portent jamais qu'en Allemagne ou en Italie.

La langue italienne n'a rien de difficile, particulièrement pour quelqu'un qui sait le latin et le français. Il n'en est pas de même de l'allemand, dont la prononciation surtout ne s'acquiert qu'avec peine ; mais on en vient à-bout à un âge où les organes se prêtent facilement : c'est dans la vue de surmonter encore plus aisément ces obstacles, qu'on n'a donné aux élèves que des valets allemands ; ce moyen est assez communément pratiqué, et ne réussit pas mal. Nous n'entrerons pas dans un plus grand détail sur ce qui regarde l'étude des langues. Nous en pourrons faire un jour le sujet d'un ouvrage particulier, si le succès répond à nos idées et à nos esperances.

Mathématiques. Entre toutes les sciences nécessaires aux militaires, les Mathématiques tiennent sans doute le rang le plus considérable. Les avantages qu'on peut en retirer sont aussi grands que connus. Il serait superflu d'en faire l'éloge dans un temps où la Géométrie semble tenir le sceptre de l'empire littéraire. Mais cette Géométrie transcendante et sublime, moins respectable peut-être par elle-même que par l'étendue du génie de ceux qui la cultivent, mérite plus notre admiration que nos soins. Il vaut mieux qu'un militaire sache bien faire construire une redoute, que calculer le cours d'une comete.

Si les découvertes géométriques faites dans notre siècle ont été très-utiles à la société, on ne peut pas dire que ce soit dans la partie militaire. Nous en excepterons pourtant ce que nous devons aux excellentes écoles d'Artillerie, qui semblent avoir décidé notre supériorité sur nos ennemis. Il n'en a pas, à beaucoup près, été de même du Génie ; nous avons encore des Valières, et nous n'avons plus de Vaubans. Heureusement cette négligence a mérité l'attention du ministère. L'école de Génie établie depuis quelques années à Mezières, nous rendra sans doute un lustre que nous avions laissé ternir, et dont nous devrions être si jaloux.

C'est par des considérations de cette espèce, qu'on s'est déterminé à n'enseigner des Mathématiques dans l'école militaire, que ce qui a un rapport direct et immédiat à l'art de la guerre. L'Arithmétique, l'Algèbre, la Géométrie élémentaire, la Trigonométrie, la Mécanique, l'Hydraulique, la Construction, l'Attaque et la Défense des places, l'Artillerie, etc. Mais on observe surtout de joindre toujours la pratique à la théorie : on ne néglige aucuns détails : il n'y en a point qui ne soit important.

Quant à la méthode synthétique ou analytique, si l'une est plus lumineuse, l'autre est plus expéditive ; on a suivi les conseils des plus éclairés en ce genre ; et c'est en conséquence qu'on fait usage de toutes les deux. C'est aussi ce qui nous a engagé à donner les éléments du calcul algébrique immédiatement après l'Arithmétique. Les progrès que nous voyons à cet égard, ne nous permettent pas de douter de la justesse de la décision.

Au reste l'école royale militaire jouira du même avantage que les écoles d'Artillerie et de Génie, c'est-à-dire que toutes les opérations se feront en grand sur le terrain, dans un espace fort vaste, particulièrement destiné à cet objet. Il est inutîle de remarquer que des secours de cette espèce ne peuvent se trouver que dans un établissement royal.

Nous craindrions d'être prolixes, si nous entrions dans un plus grand détail sur cette matière ; nous pensons que ceci suffit pour en donner une idée assez exacte. Nous finirons cet article par quelques réflexions qui naissent de la nature du sujet, et qui peuvent néanmoins s'étendre à des objets différents.

On demande assez communément à quel âge on doit commencer à enseigner la Géométrie aux enfants. Quelques partisans enthousiastes de cette science se persuadent qu'on ne peut pas de trop bonne heure en donner les premiers éléments. Ils fondent principalement leur opinion sur ce que la Géométrie n'ayant pour base que la vérité, et l'évidence pour résultat, il s'ensuit naturellement que l'esprit s'accoutume à la démonstration, et la démonstration est la fin que se propose le raisonnement. Ne parler qu'avec justesse, ne juger que par des rapports combinés avec autant d'exactitude que de précision, est sans doute un avantage qu'on ne peut acquérir trop tôt ; et rien n'est plus propre à le procurer, qu'une étude prématurée de la Géométrie.

Nous n'entreprendrons point de combattre un sentiment soutenu par de très-habiles gens ; on nous permettra d'observer seulement qu'ils ont peut-être confondu la Géométrie avec la méthode géométrique. Cette dernière, il est vrai, nous parait fort propre à former le jugement, en lui faisant parcourir successivement et avec ordre tous les degrés qui conduisent à la démonstration : l'expérience au contraire nous a quelquefois convaincus que des géomètres, même très-profonds, s'égaraient assez aisément sur des sujets étrangers à la Géométrie.

Nous croyons moins fondés encore, ceux qui soutenant un sentiment opposé, prétendent que l'étude de cette science doit être réservée à des esprits déjà formés. Cette opinion était plus commune, lorsque les géomètres étaient moins savants et moins nombreux. Ils faisaient une espèce de secret des principes de leurs connaissances en ce genre, et ne négligeaient rien pour se faire considérer comme des hommes extraordinaires, dont les talents étaient le fruit de la raison et du travail.

Plus habiles en même temps et plus communicatifs, les grands géomètres de nos jours n'ont pas craint d'applanir des routes, qu'à peine ils avaient trouvé frayées ; leur complaisance a quelquefois été jusqu'à y semer des fleurs. On a Ve disparaitre des difficultés, qui n'étaient telles que pour le préjugé et l'ignorance. Les principes les plus lumineux y ont succédé, et presque tous les hommes peuvent aujourd'hui cultiver une science, qui passait autrefois pour n'être propre qu'aux génies supérieurs.

Nous pensons qu'il ne serait pas prudent de prononcer sur l'âge auquel on doit commencer l'étude de la Géométrie ; cela dépend principalement des dispositions que l'on trouve dans les élèves. Les esprits trop vifs n'ont pas d'assiette, ceux qui sont trop lents conçoivent avec peine, et se rebutent aisément. Le plus sage, à notre avis, est de les disposer à cette étude par celle de la Logique.

Logique. Si l'on veut bien ne pas oublier que ce sont des militaires seulement que nous avons à instruire ; on ne trouvera peut-être pas étrange que nous abandonnions quelquefois des routes connues, pour en préférer d'autres que nous croyons plus propres à notre objet.

Il n'est pas question de discuter ici le plus ou le moins d'utilité de la Logique qu'on enseigne communément dans les écoles. La méthode est apparemment très-bonne, puisqu'on ne la change pas, mais qu'on nous permette aussi de la croire parfaitement inutîle dans l'école royale militaire. L'espèce de logique dont nous pensons devoir faire usage, consiste moins dans des règles, souvent inintelligibles pour des enfants, que dans le soin de ne les laisser s'arrêter qu'à des idées claires, et dans l'attention à laquelle on peut les accoutumer de ne jamais se précipiter soit en portant des jugements, soit en tirant des conséquences.

Pour parvenir à donner à un enfant des idées claires, il faut l'exercer continuellement à définir et à diviser ; c'est par-là qu'il distinguera exactement chaque chose, et qu'il ne donnera jamais à l'une ce qui appartient à l'autre. Cela peut se faire aisément sans préceptes ; la seule habitude suffit. De-là il n'est pas difficîle de le faire passer à la considération des idées et des jugements qui regardent nos connaissances, comme les idées de vrai, de faux, d'incertain, d'affirmation, de négative, de conséquence, etc. Si l'on établit ensuite quelques vérités, de la certitude desquelles dépendent toutes les autres, on l'accoutumera insensiblement à raisonner juste ; et c'est le seul but de la Logique.

Cette méthode nous parait propre à tous les âges, et peut être employée sur tous les objets d'étude ; elle exige seulement beaucoup d'attention de la part des maîtres ; qui ne doivent jamais laisser dire aux enfants rien qu'ils n'entendent, et dont ils n'aient l'idée la plus claire qu'il est possible. Nous ne pouvons nous étendre davantage sur un sujet qui demanderait un traité particulier. Ceci nous parait suffisant pour faire connaître nos vues.

Géographie. La Géographie est utîle à tout le monde ; mais la profession qu'on embrasse doit décider de la manière plus ou moins étendue dont il faut l'étudier. En la considérant comme une introduction nécessaire à l'Histoire, il serait difficîle de lui assigner des bornes, autres que celles qu'on donnerait à l'Histoire même. On a tant écrit sur cette matière, qu'on ne s'attend pas sans doute à quelque chose de nouveau de notre part. Nous nous contenterons d'observer que des militaires ne sauraient avoir une connaissance trop exacte des pays qui sont communément le théâtre de la guerre. La Topographie la plus détaillée leur est nécessaire. Au reste la Géographie s'apprend aisément, et s'oublie de même. On emploie utilement la méthode de rapporter aux différents lieux les traits d'histoire qui peuvent les rendre remarquables. On juge bien que les faits militaires sont toujours préférés aux autres, à moins que ceux-ci ne soient d'une importance considérable. Par ce moyen on fixe davantage les idées ; et la mémoire, quoique plus chargée, en devient plus ferme.

Histoire. L'Histoire est en même temps une des plus agréables et des plus utiles connaissances que puisse acquérir un homme du monde. Nous ignorons par quelle bizarrerie singulière on ne l'enseigne dans aucune de nos écoles. Les étrangers pensent sur cela bien différemment de nous ; ils n'ont aucune université, aucune académie, où l'on n'enseigne publiquement l'Histoire. Ils ont d'ailleurs peu de professeurs qui ne commencent leurs cours par des prolégomenes historiques de la science qu'ils professent ; et cela suffit pour guider ceux qui veulent approfondir davantage. S'il est dangereux d'entreprendre l'étude de l'Histoire sans guides, comme cela n'est pas douteux, il doit paraitre étonnant qu'on néglige si fort d'en procurer à la jeunesse française. Sans nous arrêter à chercher la source du mal, tâchons d'y apporter le remède.

La vie d'un homme ne suffit pas pour étudier l'Histoire en détail ; on doit donc se borner à ce qui peut être relatif à l'état qu'on a embrassé. Un magistrat s'attachera à y découvrir l'esprit et l'origine des lais, dont il est le dispensateur : un ecclésiastique n'y cherchera que ce qui a rapport à la religion et à la discipline : un savant s'occupera de discussions chronologiques, dans lesquelles un militaire doit le laisser s'égarer ou s'instruire, et se contenter d'y trouver des exemples de vertu, de courage, de prudence, de grandeur d'ame, d'attachement au souverain, indépendamment des détails militaires dont il peut tirer de grands secours. Il remarquera dans l'histoire ancienne cette discipline admirable, cette subordination sans bornes, qui rendirent une poignée d'hommes les maîtres de la terre. L'histoire de son pays, si nécessaire et si communément ignorée, lui fera connaître l'état présent des affaires et leur origine, les droits du prince qu'il sert, et les intérêts des autres souverains ; ce qui serait d'autant plus avantageux, qu'il est assez ordinaire aujourd'hui de voir choisir les négociateurs dans le corps militaire. Ces connaissances approcheraient plus de la perfection, si l'on donnait au moins à ceux en qui on trouverait plus de capacité, des principes un peu étendus du droit public.

Droit naturel. Mais si l'on ne Ve pas jusque-là, le droit de la guerre au moins ne doit pas être ignoré ; cette connaissance sera précédée d'une teinture un peu forte du droit naturel, dont l'étude très-négligée est beaucoup plus utîle qu'on ne pense. On ne sera pas surpris que cette étude ait été abandonnée, si l'on considère combien peu elle flatte nos passions ; sa morale très-conforme à celle de la Religion, nous présente des devoirs à remplir ; les préceptes austères de la loi naturelle sont propres à former l'honnête homme suivant le monde ; mais quoi qu'on en dise, c'est un miroir dans lequel on craint souvent de se regarder.

Morale. La Morale étant du ressort de la Religion, cette partie est plus particulièrement confiée aux docteurs chargés des instructions spirituelles ; mais s'il leur est réservé d'en expliquer les principes, il est du devoir de tout le monde d'en donner des exemples ; rien ne fait un si grand effet pour les mœurs. Il est plus facîle à des enfants de prendre pour modèle les actions de ceux qu'ils croient sages, que de se convaincre par des raisonnements ; la Morale est encore une de ces sciences où l'exemple est préférable aux préceptes, mais malheureusement il est plus aisé de les donner que de les suivre.

Ordonnances militaires. C'est à toutes ces connaissances préliminaires, que doit succéder l'étude attentive et réfléchie de toutes les ordonnances militaires. Elles contiennent une théorie savante, à laquelle on aura soin de joindre la pratique autant qu'on le pourra. Par exemple, l'ordonnance pour le service des places sera non-seulement l'objet d'une instruction particulière faite par les officiers, elle sera encore pratiquée dans l'hôtel comme dans une place de guerre. Le nombre des élèves dans l'établissement provisoire, ne permet, quant à présent, d'en exécuter qu'une partie.

Il en sera de même de chaque ordonnance en particulier. Il est inutîle de s'étendre beaucoup sur l'importance de cet objet, tout le monde peut la sentir. Le détail en serait aussi trop étendu pour que nous entreprenions d'y entrer, nous dirons seulement un mot de l'exercice et des évolutions.

Exercice, évolutions. Tous ceux qui connaissent l'état actuel du service militaire, conviennent de la nécessité d'avoir un grand nombre d'officiers suffisamment instruits dans l'art d'exercer les troupes. Il est constant qu'un usage continuel est un moyen efficace pour y parvenir. C'est d'après cette certitude fondée sur l'expérience, que les élèves de l'école royale militaire sont exercés tous les jours, soit au maniement des armes, soit aux differentes évolutions qu'ils doivent un jour faire exécuter eux-mêmes. Les jours de dimanche et fêtes sont pourtant plus particulièrement consacrés à ces exercices. D'après les soins qu'on y prend, et l'habileté de ceux qu'on y emploie, il n'y a pas lieu de douter que cette école ne devienne une pepinière d'excellents officiers majors, dont on commence à sentir tout le prix, et dont on ne peut pas se dissimuler la rareté.

Tactique. Ce n'est qu'après ces principes nécessaires, qu'on peut passer à la grande théorie de l'art de la guerre. On conçoit aisément que les grandes opérations de Tactique ne sont praticables qu'à un certain point par un corps peu nombreux ; mais cela n'empêche pas qu'on ne puisse en enseigner la théorie, sauf à en borner les démonstrations aux choses possibles. Après tout, on ne prétend pas qu'en sortant de l'école royale militaire, un élève soit un officier accompli ; on le prépare seulement à le devenir. Il est certain au moins qu'il aura des facilités que d'autres n'ont ni peuvent avoir.

La théorie de l'art de la guerre a été traitée par de grands hommes, qui ont bien voulu nous communiquer des lumières, fruits de leurs méditations et de leur expérience. S'ils n'ont pas atteint la perfection en tout, s'ils ont négligé quelques parties, il nous semble qu'on doit tout attendre du zèle et de l'émulation qui paraissent aujourd'hui avoir pris la place de l'ignorance et de la frivolité. Cette manière de se distinguer mérite les plus grands éloges, et doit nous faire concevoir les plus flatteuses espérances : s'il nous est permis d'ajouter quelque chose à nos souhaits, c'est qu'elle devienne encore plus commune.

Après avoir parcouru succinctement tous les objets qui ont un rapport direct à la culture de l'esprit, nous parlerons plus brievement encore des exercices propres à rendre les corps robustes, vigoureux et adroits.

Danse. La Danse a particulièrement l'avantage de poser le corps dans l'état d'équilibre le plus propre à la souplesse et à la légèreté. L'expérience nous a démontré que ceux qui s'y sont appliqués, exécutent avec beaucoup plus de facilité et de promptitude tous les mouvements de l'exercice militaire.

Escrime. L'Escrime ne doit pas non plus être négligée ; outre qu'elle est quelquefois malheureusement nécessaire, il est certain que ses mouvements vifs et impétueux augmentent la vigueur et l'agilité. C'est ce qui nous fait penser qu'on ne doit pas la borner à l'exercice de l'épée seule, mais qu'on fera bien de l'étendre au maniement des armes, même qui ne sont plus en usage, telles que le fléau, le bâton à deux bouts, l'épée à deux mains, etc. Il ne faut regarder comme inutîle rien de ce qui peut entretenir le corps dans un exercice violent, qui pris avec la modération convenable, peut être considéré comme le père de la santé.

Art de nager. Il est surprenant que les occasions et les dangers n'aient pas fait de l'art de nager une partie essentielle de l'éducation. Il est au moins hors de doute que c'est une chose souvent utile, et quelquefois nécessaire aux militaires. On en sent trop les conséquences, pour négliger un avantage qu'il est si facîle de se procurer.

Manège. Il nous reste à parler du Manège et de ses parties principales. Sans entrer dans un détail superflu, nous nous contenterons d'observer que si l'art de monter à cheval est utîle à tout le monde, il est essentiel aux militaires, mais plus particulièrement à ceux qui seraient destinés au service de la cavalerie.

Il est aisé de concevoir tout l'avantage qu'il y aurait à avoir beaucoup d'officiers assez instruits dans ce genre, pour former eux-mêmes leurs cavaliers. Ce soin n'est point du tout indigne d'un homme de guerre. Ce n'est que par une bizarrerie fort singulière, que quelques personnes y ont attaché une idée opposée. Elle est trop ridicule pour mériter d'être refutée ; le sentiment des autres nations sur cet article est bien différent. On en viendra peut-être un jour à imiter ce qui se pratique chez plusieurs ; nous nous en trouverions surement mieux.

Nous ne parlerons point de l'utilité qu'il y a d'avoir beaucoup de bons connaisseurs en chevaux ; cela n'est ignoré de personne. Ce qu'il y a de certain, c'est que le Roi a fait choix de ce qu'on connait de plus habîle pour former des écuyers capables de remplir ses vues, en les attachant à son école militaire. On peut juger par-là que cette partie de l'éducation sera traitée dans les grands principes, et qu'on est fondé à en concevoir les plus grandes espérances.

Après avoir indiqué l'objet et la méthode des études de l'école royale militaire, il ne nous reste plus qu'à donner un petit détail de ce qui compose l'hôtel ; et c'est ce que nous ferons en peu de mots.

Par une disposition particulière de l'édit de création, le secrétaire d'état ayant le département de la guerre ; est sur-intendant né de l'établissement ; rien n'est plus naturel ni plus avantageux à tous égards. Le Roi n'a pas jugé à-propos qu'il y eut de gouverneur dans l'établissement provisoire qui subsiste ; Sa Majesté s'est réservé d'en nommer un quand il sera temps. C'est quant à-présent un lieutenant de roi, officier général, qui y commande ; les autres officiers sont un major, deux aides-major, et un sous-aide-major. Il y a outre cela un capitaine et un lieutenant à la tête de chaque compagnie d'élèves : on imagine bien que le choix en a été fait avec la plus grande attention. Ce sont tous des militaires, aussi distingués par leurs mœurs, que par leurs services. Les sergens, les caporaux, et les anspessades de chaque compagnie, sont choisis parmi les élèves mêmes, et cette distinction est toujours le prix du mérite et de la sagesse.

Il y a tous les jours un certain nombre d'officiers de piquet. Leur fonction commence au lever des élèves ; et de ce moment jusqu'à ce qu'ils soient couchés, ils ne sortent plus de dessous leurs yeux. Ces officiers président à tous les exercices, et y maintiennent l'ordre, le silence, et la subordination. On doit convenir qu'il faut beaucoup de patience et de zèle pour soutenir ce fardeau. On juge aisément de ce que doivent être les fonctions de l'état-major, sans que nous entrions à cet égard dans aucun détail.

Nous venons de dire que les élèves sont continuellement sous les yeux de quelqu'un : la nuit même n'en est pas exceptée. A l'heure du coucher, l'on pose des sentinelles d'invalides dans les salles où sont distribuées leurs chambres une à une ; et toute la nuit il se fait des rondes, comme dans les places de guerre. On peut juger par cette attention, du soin singulier que l'on a de prévenir tout ce qui pourrait donner occasion au moindre reproche. C'est dans la même vue qu'un des premiers et des principaux articles des règlements, porte une défense expresse aux élèves d'entrer jamais, sous quelque prétexte que ce sait, dans les chambres les uns des autres, ni même dans celles des officiers et des professeurs, sous peine de la prison la plus sévère.

On sent bien que nous ne pouvons pas entrer dans le détail de ces règlements ; il y en a de particuliers pour les officiers, pour les élèves, pour les professeurs et maîtres, pour les commensaux de l'hôtel, pour les valets de toute espèce. Chacun a ses règles prescrites ; elles ont été rédigées par le conseil de l'hôtel, dont nous parlerons après avoir dit un mot de ce qui compose le reste de l'établissement.

L'intendant est chargé de l'administration générale des biens de l'école royale militaire, sous les ordres du sur-intendant ; c'est lui qui dirige aussi la partie oeconomique : il a sous ses ordres un contrôleur-inspecteur général, et un sous-contrôleur, qui lui rendent compte ; ceux-ci sont chargés du détail, et ont sous eux un nombre suffisant d'employés. C'est aussi l'intendant qui expédie les ordonnances sur le trésorier, pour toutes les dépenses de l'hôtel, de quelque nature qu'elles soient. Ce trésorier ne rend compte qu'au conseil d'administration de l'hôtel.

Le Roi a jugé à-propos d'établir dans son école militaire un directeur général des études : ses fonctions se devinent aisément.

Il y a un professeur ou un maître, pour chaque science ou art dont nous avons parlé. Ils ont chacun un nombre suffisant d'adjoints, dont ils font eux-mêmes le choix. Cette règle était nécessaire pour établir la subordination et l'uniformité dans les instructions ; les uns et les autres dans la partie qui leur est confiée, ne reçoivent d'ordres que du directeur général des études.

Le conseil est composé du ministre de la guerre sur-intendant, du lieutenant de roi commandant, de l'intendant, et du directeur des études. Un secrétaire du conseil de l'hôtel y tient la plume.

Le Roi, par une ordonnance particulière, a fixé trois sortes de conseils dans l'école royale militaire ; un conseil d'administration, un conseil d'oeconomie, et un conseil de police.

Dans le premier qui se tient tous les mois, et auquel préside toujours le ministre, on traite de toutes les affaires qui concernent l'administration générale de l'établissement ; on y entend les comptes du trésorier ; le ministre y confirme les délibérations qui ont été faites dans son absence par le conseil d'économie et de police, etc.

Le conseil d'économie est particulièrement destiné à régler tout ce qui a rapport aux fournitures, aux dépenses courantes, etc. car il est bon d'observer, que quoique la partie économique soit dirigée par l'intendant de l'hôtel, il ne passe aucun marché, ni n'alloue aucune dépense qui ne soit visée et arrêtée au conseil d'économie, et ratifiée ensuite par le ministre au conseil d'administration.

Le conseil de police a principalement pour objet de réprimer et de punir les fautes des élèves. Les officiers n'ont d'autre autorité sur eux, que celle de les mettre aux arrêts ; cette précaution était nécessaire pour éviter ces petites prédilections, qui ne sont que trop communes dans les éducations ordinaires. L'officier rapporte la faute par écrit, et le conseil prononce la punition. Les hommes sont si sujets à se laisser prendre par l'extérieur, qu'on ne doit pas être surpris qu'il en impose aux enfants. D'ailleurs en fermant la porte au caprice et à l'humeur, cela leur donne une idée de justice qu'on ne peut leur rendre respectable de trop bonne-heure. Au reste on a retranché de l'école militaire toutes ces punitions, qui pour être consacrées par l'usage, n'en déshonorent pas moins l'humanité. Si des remontrances sensées et raisonnables ne suffisent pas, il est assez de moyens de punir sévèrement, sans en venir à ces extrémités qui abaissent l'âme, au lieu d'élever le courage. Nous avons fait usage, avec le plus grand succès, de la privation même de l'étude et des exercices : ce ne peut être l'effet que d'une grande émulation. Raisonnons toujours avec les enfants, si nous voulons les rendre raisonnables.

C'est à-peu-près là le plan du plus bel établissement du monde. Il est digne de toute la grandeur du Monarque ; la postérité y reconnaitra le fruit le plus précieux de sa bonté et de son humanité ; et la noblesse de son royaume, élevée par ses soins, perpétuée par ses bienfaits, lui consacrera des jours et des talents, qu'elle aura l'honneur et la gloire de tenir du plus grand et du meilleur des rais.

Cet article nous a été donné par M. PARIS DE MEYZIEU ; directeur général des études, et intendant de l'école royale militaire, en survivance de M. PARIS DU VERNEY, conseiller d'état.

ECOLE D'ARTILLERIE, (Art militaire) ce sont des écoles établies par le roi, pour l'instruction des officiers et des soldats de Royal Artillerie. Voici un précis de ce qui concerne ces écoles.

Le Roi ayant voulu former un seul corps de différentes troupes qui dépendaient de l'artillerie, a partagé ce corps en cinq bataillons, comme on peut le voir au mot ARTILLERIE, qui furent placés à Metz, Strasbourg, Grenoble, Lafère, et Perpignan : ce dernier a depuis été envoyé à Besançon.

Sa Majesté a établi des écoles de théorie et de pratique dans chacune de ces villes.

L'école de théorie se tient trois jours de la semaine le matin, depuis huit heures jusqu'à onze. Messieurs les officiers, à commencer par les capitaines en second, lieutenans, sous-lieutenans, et cadets, sont obligés de s'y trouver, aussi-bien qu'un grand nombre d'officiers d'artillerie, qui sont entretenus dans chaque école, dans lesquelles on veut bien recevoir les jeunes gens de famille volontaires dans l'artillerie, ou Royal Artillerie, pour y profiter des instructions, et remplir les emplois vacans, quand on les en juge dignes.

L'on commande tous les jours de mathématiques un capitaine en premier, pour présider à l'école, afin d'y maintenir le bon ordre ; il y a aussi une sentinelle à la porte, pour empêcher que pendant la dictée l'on ne fasse du bruit dans le voisinage. Ces dictées sont remplies par des traités d'arithmétique, d'algèbre, de géométrie, des sections coniques, de trigonométrie, de mécanique, d'hydraulique, de fortification, de mines, de l'attaque et de la défense des places, et de mémoires sur l'artillerie.

Comme, suivant l'ordonnance du Roi, il ne peut être mis à la tête des bataillons du régiment Royal Artillerie, soit pour lieutenant-colonel, major, ou capitaine, que des officiers élevés dans le corps, et que les officiers d'artillerie qui sont aux écoles ne se ressentent des grâces du grand-maître de l'artillerie, qu'autant qu'ils s'attachent à s'instruire des choses qu'on enseigne, il se fait un examen tous les six mois par le professeur de mathématiques, en présence des commandants de l'artillerie et du bataillon, où les officiers sont interrogés les uns après les autres sur toutes les parties du cours de mathématiques, dont ils démontrent les propositions qui leur sont demandées ; et après qu'ils ont satisfait à l'examen, le professeur dicte publiquement l'apostille de celui qui a été examiné ; et comme l'inégalité des âges et des génies, et même de la bonne ou mauvaise volonté de la plupart, peut faire beaucoup de différence dans un nombre de près de cent officiers qu'il y a dans chaque école, l'état de l'examen est divisé en trois classes. Dans la première sont ceux qui se distinguent le plus par leur application : dans la seconde, ceux qui font de leur mieux : et dans la troisième, ceux dont on n'espère pas grand'chose. Cet état est ensuite envoyé à la cour, qui a par ces moyens une connaissance exacte des progrès de chacun.

Pour l'école de pratique qui se fait les trois autres jours, où l'on n'enseigne point de théorie ; elle consiste principalement à exercer les canonniers, les bombardiers, les mineurs, et les sappeurs, à tirer du canon, jeter des bombes, à apprendre les manœuvres de l'artillerie, qui sont proprement des pratiques de mécanique ; à construire des ponts sur des rivières, avec la même promptitude qu'on les fait à l'armée ; à conduire des galeries de mines et de contre-mines, des tranchées et des sappes. Comme tous ces exercices ont pour principal objet l'art d'attaquer et de défendre les places, l'on a élevé dans chaque école un front de fortification, accompagné des autres ouvrages détachés d'une grandeur suffisante pour être attaqués et défendus, comme dans une véritable action ; ce qui s'exécute par un siège que l'on fait tous les deux ans, qui dure deux ou trois mois de l'été.

C'est ainsi que joignant la théorie à la pratique dans les écoles, chacun travaille à se perfectionner dans le métier de la guerre. Voyez la préface du cours de mathématique de M. Belidor, le règlement entier ou le plan d'étude de ces écoles, dans le code militaire de M. Briquet, ou dans le premier volume des mémoires d'artillerie de Saint-Remi, troisième édition. (Q)

ECOLE, (Architecture) c'est un bâtiment composé de grandes salles, où des professeurs donnent publiquement des leçons sur les Mathématiques, la Guerre, l'Artillerie, la Marine, la Peinture, l'Architecture, etc. Il diffère de l'académie, en ce que celle-ci est un lieu où s'assemblent des hommes choisis pour leur savoir et leur expérience, pour concourir ensemble au progrès des Sciences et des Arts (voyez ACADEMIE) ; au lieu qu'une école est le lieu où s'enseignent ces mêmes sciences et ces mêmes arts, par des hommes reconnus capables chacun en son genre. C'est ainsi qu'en 1740, fut établie celle de M. Blondel, rue des Cordeliers, à-présent rue de la Harpe à Paris ; établissement qui fut approuvé le 6 Mai 1743, par l'académie royale d'Architecture, et autorisé par le ministère en 1750.

L'étude de l'Architecture étant l'objet principal de cette école, M. Blondel y enseigne tout ce qui regarde l'art de bâtir relativement à la théorie et à la pratique, et de plus, toutes les parties des arts et des sciences qui ont rapport à l'Architecture. Il fait choix des professeurs les plus habiles, pour montrer les mathématiques, la coupe des pierres, la perspective, le dessein, tant pour la figure, que pour le paysage et l'ornement ; de sorte que chaque élève intelligent peut marcher à pas égal, de la connaissance des Sciences à celle des beaux Arts, de la partie du goût à celle des principes élémentaires, et de la spéculation à l'expérience.

Par ce moyen, ceux qui se destinent en entrant dans cette école à un genre particulier, se trouvent munis, lorsqu'ils en sortent, des connaissances générales des autres parties ; connaissances qui leur assurent de plus grands succès dans la profession qu'ils ont choisie.

Quant à la méthode que l'on suit dans les leçons d'Architecture, l'on commence par développer les éléments de l'art ; puis on les fait appliquer à des compositions faciles, qui excitent à de plus grands efforts dans la théorie ; et lorsque les élèves sont en état de découvrir, par l'aspect de nos monuments, la source des beautés ou des licences qu'on y remarque, ils travaillent à des productions plus importantes, qu'on leur facilite en les aidant des meilleures leçons, de démonstrations convaincantes, et de manuscrits ; par-là on leur applanit les difficultés qu'entraîne la nécessité de concilier la construction, la distribution, et la décoration, et qui se rencontrent infailliblement, lorsqu'on veut marcher avec sûreté dans la carrière d'un art si vaste et si étendu. Après être entré dans la discussion des opinions des anciens et des modernes, chacun des élèves est envoyé pendant la belle saison dans les bâtiments que l'on construit dans les différents quartiers de cette capitale, pour qu'il acquerre les connaissances de pratique, la partie du détail, et l'oeconomie du bâtiment.

Pour approcher de plus en plus leurs études du point de perfection où l'on voudrait les porter ; au retour des ateliers, ils concourent tour-à-tour plusieurs ensemble, à qui remplira le mieux divers programmes qui leur sont donnés ; les uns pour l'architecture, les autres pour les mathématiques ; ceux-ci pour le dessein, ceux-là pour la coupe des pierres ; et on décerne un prix à ceux qui ont réussi avec le plus de succès dans chaque genre. Ce prix consiste en une médaille, qui leur est distribuée en présence de nombre d'amateurs, d'académiciens, et d'artistes du premier ordre, lesquels se font un plaisir de seconder l'émulation qu'on voit régner dans cette école, en décidant du mérite des ouvrages qui ont concouru, et en adjugeant eux-mêmes les prix qui sont distribués en leur présence, et d'après leur suffrage.

Un établissement si intéressant a paru encore insuffisant à son auteur. Pour le rendre plus utile, et les connaissances de l'Architecture plus universelles, il a fondé dans cette école douze places gratuites pour autant de jeunes citoyens qui, favorisés de la nature plus que de la fortune, annoncent d'heureuses dispositions, et des talents décidés pour former des sujets à l'état ; et il a ouvert plusieurs cours publics, qu'il donne régulièrement ; et pour que ses leçons devinssent utiles à tous, il a envisagé cet art sous trois points de vue, savoir les éléments, la théorie, et la pratique ; et en conséquence tous les jeudis et samedis de chaque semaine, depuis trois heures après midi jusqu'à cinq, il donne un cours élémentaire d'Architecture spéculative, composé de quarante leçons, destinées pour les personnes du premier ordre, qui ont nécessairement besoin de faire entrer les connaissances de cet art dans le plan de leur éducation. Après ces quarante leçons, ils sont conduits par l'auteur dans les édifices de réputation, pour apprendre à discerner l'excellent, le bon, le médiocre, et le défectueux. Ce cours est renouvellé successivement, et il est toujours ouvert par un discours, qui a pour objet quelque dissertation importante sur l'Architecture, ou sur les Arts en général.

Tous les dimanches de l'année, après midi et à la même heure, il donne un cours de théorie sur l'Architecture, dans lequel il explique et démontre avec soin, et dicte avec une sorte d'étendue les principes fondamentaux de l'art à l'usage des jeunes architectes, peintres, sculpteurs, graveurs, décorateurs, et généralement de tous les entrepreneurs de bâtiments, qui étant fort occupés pendant toute la semaine dans leurs ateliers, se trouveraient privés de ces leçons utiles, s'ils ne pouvaient les prendre le jour de leur loisir.

Enfin tous les dimanches matin, il donne un cours de Géométrie pratique, de principes d'Architecture et de dessein, aux artisans, qui reçoivent tous les leçons dont ils ont besoin relativement à leur profession, soit pour la Maçonnerie, la Charpenterie, la Serrurerie, la Menuiserie, etc.

Ces différents exercices sont aussi ouverts en faveur de ceux qui ont besoin du dessein en particulier ; tels que les Horlogers, Ciseleurs, Fondeurs, Orfèvres, etc. qui y trouvent les instructions convenables et nécessaires pour perfectionner leur goût et leurs talents. (P)

ECOLE, (Peinture) ce terme est ordinairement employé pour signifier la classe, ou la suite des Peintres qui se sont rendus célèbres dans un pays, et en ont suivi le goût ; cependant on se sert aussi quelquefois du mot d'école, pour désigner les élèves d'un grand peintre, ou ceux qui ont travaillé dans sa manière : c'est pourquoi on dit dans ce dernier sens, l'école de Raphael, des Carraches, de Rubens, etc. Mais en prenant le mot d'école dans sa signification la plus étendue, on compte huit écoles en Europe ; savoir, l'école romaine, l'école florentine, l'école lombarde, l'école vénitienne, l'école allemande, l'école flamande, l'école hollandaise, et l'école française.

Rassemblons sous chacune les principaux artistes qu'elles ont produit ; leur histoire tient à celle de l'art même, et n'en peut être détachée. Article de M(D.J.)

ECOLE ALLEMANDE, (Peinture) les ouvrages de cette école se caractérisent à une représentation fidèle de la nature, telle qu'on la voit avec ses défauts, et non comme elle pourrait être dans sa pureté. Il semble de-là que les peintures de l'école allemande ne doivent pas différer de celles des Hollandais et des Flamands, à qui l'on reproche également de représenter la nature sans l'annoblir ; cependant il règne encore à cet égard une grande distance pour le mérite entre les ouvrages des uns et des autres. Les scènes champêtres, les fêtes de village, les bambochades, et autres petits sujets de ce genre, traités par les peintres allemands, n'ont point généralement cette touche, cette expression, cette élégance, cet esprit, ce caractère de vérité, cette naïveté pleine de charmes, enfin ce fini précieux, qu'on trouve dans les ouvrages des peintres des Pays-bas. Je parle ici en général, et non pas sans exception.

Durer, (Albert) doué d'un génie vaste, qui embrassait tous les arts, naquit à Nuremberg en 1470, et mourut dans la même ville en 1528. Albert Durer, tel que je viens de le dépeindre, jeta les fondements de l'école allemande, et se rendit extrêmement célèbre par ses premiers ouvrages. Les souverains recherchèrent ses tableaux avec empressement, et le comblèrent d'éloges, d'honneurs, et de biens. Les estampes de ce fameux maître devinrent même précieuses aux peintres italiens, qui en tirèrent un grand avantage. Cet homme illustre a gravé de grands morceaux en bois et en cuivre. On a aussi gravé d'après lui. On sait qu'Albert Durer a écrit sur la Géométrie, la Perspective, les Fortifications, et les proportions du corps humain.

Holbein, (Jean) né à Bâle en 1498, mort à Londres en 1554. Ce peintre célèbre que je mets dans la classe des peintres allemands, quoiqu'il soit né en Suisse, n'eut pour maître que son père ; mais secondé d'un heureux génie, il parvint à s'élever au rang des grands artistes dans les premiers ouvrages qu'il produisit. Il travaillait également en miniature, à gouache, en détrempe, et à huile. Il s'est immortalisé par les ouvrages de sa main, qu'on voit à Bâle et à Londres. S'ils ne sont pas comparables pour la Poésie aux tableaux des élèves de Raphael, du moins leur sont-ils supérieurs pour le coloris.

Rothenamer, (Jean) naquit à Munich en 1564, développa ses talents dans son séjour en Italie, et s'est rendu célèbre par plusieurs ouvrages, au nombre desquels on met son tableau du banquet des dieux, qu'il fit pour l'empereur Rodolphe II, le bal des nymphes qu'il peignit pour Ferdinand duc de Mantoue, et son tableau de tous les Saints, qu'on voit à Augsbourg. Sa manière tient du goût flamand et du goût vénitien ; ses airs de têtes sont gracieux, son coloris est brillant, son travail est assez fini ; mais on lui reproche de manquer de correction dans le dessein.

Elshaimer, (Adam) né à Francfort en 1574, mort à Rome en 1620. Sa composition est ingénieuse, et son travail d'un grand fini ; il n'a presque traité que de petits sujets, et représentait admirablement des effets de nuit, et des clairs de Lune ; sa touche est spirituelle et gracieuse ; il entendait très-bien le clair obscur, et ses figures sont rendues avec beaucoup de goût et de vérité. Ses tableaux sont rares et précieux.

Bachuysen, (Ludolphe) né à Embden en 1631, mourut en 1709. Cet artiste rendit la nature avec une grande précision ; il a représenté des marines, et surtout des tempêtes, avec beaucoup d'intelligence.

Netscher, (Gaspard) né à Prague en 1636, mort à la Haye en 1684, s'est distingué par le portrait, par son art à traiter de petits sujets, et par un talent singulier, à peindre les étoffes et le linge. Sa coutume était de répandre sur ses tableaux un vernis, avant que d'y mettre la dernière main ; il remaniait ensuite les couleurs, les liait, et les fondait ensemble.

Mignon, (Abraham) né à Francfort en 1640, mort en 1679 : c'est le Van-Huysum de l'école allemande. Ses ouvrages sont précieux par l'art avec lequel il représentait les fleurs dans tout leur éclat, et les fruits avec toute leur fraicheur ; par le choix qu'il en faisait, par sa manière ingénieuse de les groupper, par son intelligence du coloris qui parait transparent et fondu sans sécheresse, enfin, par son talent à imiter la rosée et les gouttes d'eau que la nature répand sur les fleurs et les fruits. Ce charmant artiste a laissé deux filles, qui ont peint dans son gout. Les Hollandais font grand cas des ouvrages du père, et les ont enlevés tant qu'ils ont pu.

Merian, (Marie Sibille) née à Francfort en 1647, morte à Amsterdam en 1717, est célèbre par son goût pour l'histoire des insectes, par l'intelligence avec laquelle elle a su les dessiner et les peindre, par ses voyages dans les Indes à ce sujet, et enfin par ses ouvrages, imprimés avec figures qui en ont été la suite.

Kneller, (Godefroi) né à Lubeck en 1648, mort à Londres en 1717 ; il s'est rendu célèbre en Angleterre, et s'est enrichi dans le portrait. Il a fait aussi quelques tableaux d'histoire, où règnent une touche ferme sans dureté, et un coloris onctueux. Le fond de ces tableaux est pour l'ordinaire orné de paysages ou d'architecture.

Klingstet, né à Riga en 1657, mort à Paris en 1734, a excellé dans la miniature. Ses ouvrages sont pour l'ordinaire à l'encre de la Chine. Il a donné dans des sujets extrêmement libres. Article de M(D.J.)

ECOLE FLAMANDE, (Peinture) On distingue les ouvrages de cette école et de celle de Hollande, à une parfaite intelligence du clair-obscur, à un travail fini sans sécheresse, à une union savante de couleurs bien assorties, et à un pinceau moèlleux. Pour ses défauts, ils lui sont communs avec ceux de l'école hollandaise. C'est grand dommage que les peintres de ces deux écoles, imitateurs trop serviles de la Nature, l'aient rendue telle qu'elle était, et non comme elle pouvait être ; mais ces reproches ne tombent point sur certains grands maîtres, et singulièrement sur Rubens et Vandeyk.

Hubert et Jean Van-Eyck, peuvent être regardés comme les fondateurs de l'école flamande. Jean, qu'on appela depuis Jean de Bruges, du nom de cette ville où il s'était retiré, y trouva dans le XIVe siècle le secret admirable de la peinture à huile, qu'il communiqua à Antoine de Messine, et celui-ci le fit passer en Italie. Voyez PEINTURE A HUILE, ECOLE ROMAINE, ECOLE VENITIENNE.

Steenwyck, né en Flandres vers l'an 1550, mort en 1603, peignait à merveille les perspectives intérieures des églises : ses effets de lumières sont admirables, et ses tableaux très-finis : Péternefs fut son éleve.

Bril, (Paul) né à Anvers en 1554, mourut à Rome en 1626. Son goût le conduisit en Italie, pour y connaître les ouvrages des meilleurs maîtres. Ses paysages, dans lesquels il a excellé, sont surtout recommandables par les arbres, les sites et les lointains charmants ; par un pinceau moèlleux, une touche légère, une manière vraie : Annibal Carrache se plaisait quelquefois à y mettre des figures de sa main. Paul Bril peignit aussi dans sa vieillesse des paysages sur cuivre, qui sont précieux par leur fini et leur délicatesse. Ses desseins sont fort recherchés, on y remarque une touche spirituelle et gracieuse.

Pourbus le fils, (Français) né à Anvers vers l'an 1560, mort à Paris en 1622, a parfaitement réussi dans le portrait, et a traité quelques sujets d'histoire avec succès. Il a mis de la noblesse et de la vérité dans ses expressions ; son coloris est bon, ses draperies bien jetées, et ses ordonnances assez bien entendues. On voit dans l'hôtel de ville de Paris deux tableaux de sa main, représentants, l'un le prevôt des marchands et les échevins à genoux aux pieds de Louis XIII. encore enfant, l'autre la majorité de ce prince. Le portrait en grand d'Henri IV. qu'on voit au palais royal, est peint par ce maître.

Breugel, (Jean) surnommé Breugel de velours, parce qu'il s'habillait de cette étoffe, est né en 1575, et mort en 1632. Il était fils de Pierre Breugel le vieux, et le surpassa de beaucoup. Ce charmant artiste a fait des paysages admirables, dans lesquels il y a souvent des fleurs, des fruits, des animaux et des voitures représentés avec une intelligence singulière. Il a aussi peint en petit des sujets d'histoire. Sa touche est pleine d'esprit, ses figures sont correctes, et ses ouvrages d'un fini qui ne laisse rien à désirer. Ses desseins ne sont pas moins précieux que ses tableaux. Il se servait du pinceau avec une adresse infinie, pour feuiller les arbres.

Breugel, (Pierre) son frère, surnommé le jeune, a suivi un autre goût ; les sujets ordinaires de ses tableaux sont des incendies, des feux, des siéges, des tours de diables et de magiciens. Ce genre de peinture, dans lequel il excellait, l'a fait surnommer Breugel d'enfer.

Rubens (Pierre-Paul) originaire d'Anvers, d'une très-bonne famille, naquit à Cologne en 1577, et mourut à Anvers en 1640. C'est le restaurateur de l'école flamande, le Titien et le Raphaël des Pays-bas. On connait sa vie privée ; elle est illustre, mais nous la laissons à part.

Un goût dominant ayant porté Rubens à la Peinture, il le perfectionna en Italie, et y prit une manière qui lui fut propre. Son génie vaste le rendit capable d'exécuter tout ce qui peut entrer dans la riche composition d'un tableau, par la connaissance qu'il avait des Belles Lettres, de l'Histoire et de la Fable. Il inventait facilement, et son imagination lui fournissait plusieurs ordonnances également belles. Ses attitudes sont variées, et ses airs de têtes sont d'une beauté singulière. Il y a dans ses idées une abondance, et dans ses expressions une vivacité surprenante. Son pinceau est moèlleux, ses touches faciles et legeres ; ses carnations fraiches, et ses draperies jetées avec art.

Il a traité supérieurement l'Histoire ; il a ouvert le bon chemin du coloris, n'ayant point trop agité ses teintes en les mêlant, de peur que venant à se corrompre par la grande fonte de couleurs, elles ne perdissent trop leur éclat. D'ailleurs la plupart de ses ouvrages étant grands, et devant par conséquent être vus de loin, il a voulu y conserver le caractère des objets et la fraicheur des carnations. Enfin on ne peut trop admirer son intelligence du clair-obscur, l'éclat, la force, l'harmonie et la vérité qui règnent dans ses compositions.

Si l'on considère la quantité étonnante de celles que cet homme célèbre a exécutées, et dont on a divers catalogues, on ne sera pas surpris de trouver souvent des incorrections dans ses figures ; mais quoique la nature entrainât plus Rubens que l'antique, il ne faut pas croire qu'il ait été peu savant dans la partie du dessein ; il a prouvé le contraire par divers morceaux dessinés d'un goût et d'une correction que les bons peintres de l'école romaine ne désavoueraient pas.

Ses ouvrages sont répandus par-tout, et la ville d'Anvers a mérité la curiosité des étrangers par les seuls tableaux de ce rare génie. On vante en particulier singulièrement celui qu'elle possède du crucifiement de Notre Seigneur entre les deux larrons.

Dans ce chef-d'œuvre de l'art, le mauvais larron qui a eu sa jambe meurtrie par un coup de barre de fer dont le bourreau l'a frappé, se soulève sur son gibet ; et par cet effort qu'a produit la douleur, il a forcé la tête du clou qui tenait le pied attaché au poteau funeste : la tête du clou est même chargée des dépouilles hideuses qu'elle a emportées en déchirant les chairs du pied à-travers lequel elle a passé. Rubens qui savait si-bien en imposer à l'oeil par la magie de son clair-obscur, fait paraitre le corps du larron sortant du coin du tableau dans cet effort, et ce corps est encore la chair la plus vraie qu'ait peint ce grand coloriste. On voit de profil la tête du supplicié, et sa bouche, dont cette situation fait encore mieux remarquer l'ouverture énorme ; ses yeux dont la prunelle est renversée, et dont on n'aperçoit que le blanc sillonné de veines rougeâtres et tendues ; enfin l'action violente de tous les muscles de son visage, font presque ouir les cris horribles qu'il jete. Réflex. sur la Peint. tome I.

Mais les peintures de la galerie du Luxembourg, qui ont paru gravées au commencement de ce siècle, et qui contiennent vingt-un grands tableaux et trois portraits en pied, ont porté la gloire de Rubens par tout le monde ; c'est aussi dans cet ouvrage qu'il a le plus développé son caractère et son génie. Personne n'ignore que ce riche et superbe portique, semblable à celui de Versailles, est rempli de beautés de dessein, de coloris, et d'élégance dans la composition. On ne reproche à l'auteur trop ingénieux, que le grand nombre de ses figures allégoriques, qui ne peuvent nous parler et nous intéresser ; on ne les devine point sans avoir à la main leur explication donnée par Félibien et par M. Moreau de Mautour. Or il est certain que le but de la peinture n'est pas d'exercer notre imagination par des énigmes ; son but est de nous toucher et de nous émouvoir. Mon sentiment là-dessus, conforme à celui de l'abbé du Bos, est si vrai, que ce que l'on goute généralement dans les galeries du Luxembourg et de Versailles, est uniquement l'expression des passions. " Telle est l'expression qui arrête les yeux de tous les spectateurs sur le visage de Marie de Médicis qui vient d'accoucher ; on y aperçoit distinctement la joie d'avoir mis au monde un dauphin, à-travers les marques sensibles de la douleur à laquelle Eve fut condamnée ".

Au reste M. de Piles, admirateur de Rubens, a donné sa vie, consultez-la.

Fouquières (Jacques) né à Anvers vers l'an 1580, mort à Paris en 1621, excellent paysagiste, s'il n'eut pas trop bouché ses paysages, et s'il y eut mis moins de vert. Il étudia quelque temps sous Breugel de velours ; ses peintures ne sont pas si finies, mais elles ne sont pas moins vraies ni moins bien coloriées que celles de son maître.

Krayer, (Gaspard) né à Anvers en 1585, mort à Gand en 1669. Ce maître a peint avec succès des sujets d'Histoire ; on trouve dans ses ouvrages une belle imitation de la Nature, une expression frappante, un coloris séduisant. Krayer a fait un grand nombre de tableaux de chevalet, et de tableaux d'autels ; les villes d'Ostende, de Gand, de Dendermonde, et en particulier de Bruxelles, sont enrichies de ses compositions. Son chef-d'œuvre est un tableau de plus de vingt pieds de haut, qu'on voit dans la galerie de Dusseldorp, dont il fait un des beaux ornements : l'électeur Palatin l'acheta 60000 livres des moines qui le possédaient. Ce tableau représente la Vierge soutenue par des Anges, extrêmement bien grouppés. S. André appuyé sur sa croix, admire avec d'autres Saints la gloire de la Mere de Notre Seigneur, etc. Il règne dans cet ouvrage un coloris suave, une grande intelligence du clair-obscur, une belle disposition de figures et d'attitudes.

Snyders, (Français) né à Anvers en 1587, mort dans la même ville en 1657, n'a guère été surpassé par personne dans l'art de représenter des animaux. Ses chasses, ses paysages, et les tableaux où il a peint des cuisines, sont aussi fort estimés. Sa touche est légère, ses compositions variées, et son intelligence des couleurs donne encore du prix à ses ouvrages. Cet artiste a gravé un livre d'animaux.

Jordaans, (Jacques) né à Anvers en 1594, mort dans la même ville en 1678, est un des plus grands peintres de l'école flamande ; son pinceau peut être comparé à celui de Rubens même. Les douze tableaux de la Passion de Notre Seigneur, qu'il fit pour Charles Gustave roi de Suède, sont très-estimés. Le tableau de quarante pieds de haut, qu'il peignit à la gloire du prince Frédéric Henri de Nassau, est un ouvrage magnifique. Ce maître a aussi excellé dans des sujets plaisans : on connait son morceau du roi-bait. Enfin il embrassait par ses talents tous les genres de Peinture.

Vandeyk, (Antoine) né à Anvers en 1599, mort à Londres en 1641, comblé de faveurs et de bienfaits par Charles I. Vandeyk est le second peintre de l'école flamande, et le roi du portrait. On reconnait dans toutes ses compositions les principes par lesquels Rubens se conduisait. Il a fait aussi des tableaux d'Histoire extrêmement estimés. Voyez, par exemple, sur son tableau de Belisaire, les réflexions de M. l'abbé du Bos.

Braur ou Brower, né à Oudenarde en 1608, mort à Anvers en 1640. Il a travaillé dans le goût de Téniers avec un art infini. Les sujets ordinaires de ses ouvrages, sont des scènes plaisantes de paysans. Il a représenté des querelles de cabaret, des filous jouant aux cartes, des fumeurs, des yvrognes, des noces de village, etc. Etant en prison à Anvers, il peignit avec tant de feu et de vérité des soldats espagnols occupés à jouer, que Rubens ayant Ve ce tableau, en fut frappé, en offrit aussi-tôt 600. flor. et employa son crédit pour obtenir la liberté de Braur. Les tableaux de cet artiste sont rares ; il donnait beaucoup d'expression à ses figures, et rendait la nature avec une vérité frappante. Il avait une grande intelligence des couleurs ; sa touche est d'une legereté et d'une finesse peu communes : enfin il était né peintre.

Téniers le jeune, (David) naquit à Anvers en 1610, et mourut dans la même ville en 1694. C'est un artiste unique en son genre ; ses paysages, ses fêtes de villages, ses corps-de-garde, tous ses petits tableaux, et ceux qu'on nomme des après-soupers, parce qu'il les commençait et les finissait le soir même, font les ornements des cabinets des curieux.

Louis XIV. n'aimait point le genre de peinture de Téniers ; il appelait les tableaux de cet artiste, des magots : aussi il n'y a dans la collection du Roi qu'un tableau de ce peintre, représentant les œuvres de miséricorde ; mais M. le duc d'Orléans en possède plusieurs. On a beaucoup gravé d'après les ouvrages de Téniers : il a lui-même gravé divers morceaux. Ses desseins sont fort recherchés, pour l'esprit et la legereté qui y brillent. Enfin aucun peintre n'a mieux réussi que lui dans les petits sujets ; son pinceau était excellent ; il entendait très-bien le clair-obscur, et il a surpassé tous ses rivaux dans la couleur locale : mais Téniers, lorsqu'il a voulu peindre l'Histoire, est demeuré au-dessous du médiocre. Il réussissait aussi mal dans les compositions sérieuses, qu'il réussissait bien dans les compositions grotesques ; ainsi un corps-de-garde de ce peintre nous attache bien plus qu'un tableau d'Histoire de sa main.

Van-der-Meer, (Jean) né à Lille en 1627, avait, ainsi que son frère, dit le jeune (de Joughe), un talent supérieur pour peindre des vues de mer, des paysages et des animaux. Le jeune Van-der-Meer excellait en particulier à peindre des moutons, dont il a représenté la laine avec un art séduisant. Tout est fondu et d'un accord parfait dans ses petits tableaux.

Van-der-Meulen, (Antoine-Français) né à Bruxelles en 1634, mourut à Paris en 1690. Il avait un talent singulier pour peindre les chevaux ; sa touche est pleine d'esprit, et approche de celle de Téniers. Ce maître est non-seulement connu par ces charmants paysages, mais encore par de grands tableaux qui font l'ornement de Marly et des autres maisons royales. Ses tableaux particuliers sont des chasses, des siéges, des combats, des marches ou des campements d'armées.

Vleughels, (Le chevalier) né en Flandres vers le milieu du dernier siècle ; cultiva la Peinture dès sa tendre jeunesse, vint en France, et se rendit ensuite en Italie, où ses talents, son esprit et son savoir le firent nommer par le roi, directeur de l'académie de S. Luc établie à Rome. Il n'a guère peint que de petits tableaux de chevalet ; mais ses compositions sont ingénieuses, et il s'est particulièrement attaché à la manière de Paul Veronese. Article de M(D.J.)

ECOLE FLORENTINE, (Peinture) Les peintres de cette école, qui mettent à leur tête Michel-Ange et Léonard de Vinci, se sont rendus recommandables par un style élevé, par une imagination vive et féconde, par un pinceau en même temps hardi, correct et gracieux. Ceux qui sont sensibles au coloris, reprochent également aux peintres de Florence, comme à ceux de Rome, d'avoir ordinairement négligé cette partie, qui rend le peintre le plus parfait imitateur de la nature. Voyez ECOLE ROMAINE.

Les beaux-Arts éteints dans l'Italie par l'invasion des Barbares, franchirent en peu de temps un long espace, et sautèrent de leur levant à leur midi. Le sénat de Florence fit venir des peintres de la Grèce, pour rétablir la Peinture oubliée, et Cimabué fut leur premier disciple dans le XIIIe siècle ; ainsi l'on vit paraitre en Toscane, dans la patrie de Léon X. la première lueur de ce bel Art, qui avait été couvert d'épaisses ténèbres pendant près de mille ans ; mais il jeta bientôt la plus éclatante lumière.

Cimabué, né à Florence en 1213, et mort en 1294, eut donc la gloire d'être le restaurateur de la Peinture en Italie. Il a peint à fresque et à détrempe, car on sait que la peinture à l'huîle n'était pas trouvée. On voyait encore à Florence dans le dernier siècle, des restes de la peinture à fresque de Cimabué.

Léonard de Vinci, né de parents nobles dans le château de Vinci près de Florence en 1455, mourut à Fontainebleau entre les bras de François I. en 1520. Cet homme célèbre était un de ces heureux génies qui découvrent de bonne heure les plus grands talents pour leur profession. Il a la gloire d'être le premier, depuis la renaissance des Arts, qui ait immortalisé son nom dans la Peinture. Il poussa la pratique presqu'aussi loin que la théorie, et se montra tout ensemble grand dessinateur, peintre judicieux, expressif, naturel, plein de vérité, de grâces et de noblesse. Au bout de quelques années d'étude il peignit un Ange si parfaitement dans un tableau de Verrochio son maître, que celui-ci confondu de la beauté de cette figure, qui effaçait toutes les siennes, ne voulut plus manier le pinceau.

La Cêne de Notre Seigneur, que Léonard de Vinci représenta dans le réfectoire des Dominicains de Milan, était un ouvrage si magnifique par l'expression, que Rubens qui l'avait Ve avant qu'il fût détruit, reconnait qu'il est difficîle de parler assez dignement de l'auteur, et encore plus de l'imiter : l'estampe que Soètmants en a gravée, ne rend point les beautés de l'original ; mais on en voit à Paris, à S. Germain l'Auxerrais, une excellente copie, qu'on doit vraisemblablement à François I.

Les tableaux de ce maître se trouvent dispersés dans toute l'Europe, et la plupart sont des morceaux très-gracieux pour le faire. Il n'est personne qui ne connaisse de nom sa fameuse Gioconde, qui est peut-être le portrait le plus achevé qu'il y ait au monde ; le Roi en est le possesseur.

Les desseins de Léonard de Vinci, à la mine de plomb, à la sanguine, à la pierre noire, et surtout a la plume, sont recherchés par les curieux.

Enfin son esprit était orné d'un grand nombre de connaissances sur son art, mais on ne peut le louer du côté du coloris ; il n'a pas connu cette partie de la Peinture, parce que le Giorgion et le Titien n'avaient pas encore produit leurs ouvrages. Les carnations de Léonard sont d'un rouge de lie, et trop de fini dans ses tableaux y répand la sécheresse.

Michel-Ange Buonarotta, de la maison des comtes de Canosses, aussi grand peintre que sculpteur, et aussi grand sculpteur qu'architecte, naquit près d'Arezzo en Toscane l'an 1474, et mourut l'an 1564. Il fera toujours l'admiration de l'univers, tant que la Peinture, la Sculpture et l'Architecture subsisteront avec honneur.

Ses progrès rapides qui devancèrent ses années, lui firent la plus haute réputation ; il se donna des soins incroyables pour l'acquérir, et ne s'occupa toute sa vie qu'à l'étendre. A toutes les sollicitations dont ses parents l'accablèrent pour l'engager à se marier, il répondit toujours qu'il ne voulait avoir d'autres enfants que ses ouvrages.

Celui qui a fait le plus de bruit dans le monde, est son Jugement universel ; tableau unique en son genre, plein de feu, de génie, d'enthousiasme, de beautés, et de licences très-condamnables. Je n'ai garde de les excuser. Mais à ne considérer que la Peinture en elle-même, il faut convenir que c'est un morceau surprenant, par le grand goût de dessein qui y domine, par la sublimité des pensées, et par des attitudes extraordinaires qui forment un spectacle singulier, frappant et terrible.

Michel-Ange mourut à Rome, rassasié de gloire et d'années. Le duc Côme de Médicis, après l'avoir fait déterrer en secret, fit transporter son corps à Florence, où l'on voit son tombeau en marbre, qui consiste en trois figures d'une grande beauté, la Peinture, la Sculpture, et l'Architecture, toutes trois de la même main, de celle de Michel-Ange. Nous avons aussi trois vies particulières de ce grand homme, et c'est ce qui m'oblige d'abréger son article.

André del Sarto, né à Florence en 1488, mourut de la peste dans la même ville en 1530. Son père était un Tailleur d'habits, d'où lui est venu le surnom del Sarto. Les sujets de la vie de S. Jean Baptiste, et celle de S. Philippe Bénezzi, qu'on voit à Florence, le placent au rang des célèbres artistes. Il était grand dessinateur, bon coloriste, entendait bien le nud, le jet des draperies, et l'art de disposer ses figures.

Il avait aussi le talent d'imiter les originaux dans la dernière perfection. On sait qu'il fit cette fameuse copie du portrait de Léon X. qui trompa Jules-Romain lui-même, quoique l'original fût de Raphaël son maître, et que Jules en eut fait les draperies. On estime extrêmement les desseins d'André au crayon rouge, et on a beaucoup gravé d'après lui.

Pontorme, (Jacques) Giacomo Carucci, car c'était son véritable nom, naquit à Florence en 1493, et mourut dans la même ville en 1556. Il montra dans ses premiers ouvrages un talent supérieur, et ne remplit point dans les derniers, les idées avantageuses qu'il avait données de lui. Il sortit de son genre, où il acquérait une grande réputation, pour prendre le goût allemand ; c'est à cette bizarrerie qu'il faut attribuer cette grande différence qui est entre ses premiers ouvrages, fort estimés, et entre ses derniers, dont on ne fait aucun cas ; mais ses desseins sont recherchés. Il employa douze années de soins et de peines à peindre à Florence la chapelle de S. Laurent ; et la contrainte où il mit son génie, à force de limer son travail, lui glaça tellement l'imagination, qu'il ne fit qu'un ouvrage fort médiocre, et se trouva même incapable de l'achever.

Le Rosso, que nous avons nommé maître Roux, naquit à Florence en 1496, et finit ses jours à Fontainebleau en 1531. Ce peintre, qui n'eut de maître que l'étude particulière des ouvrages de Michel-Ange et du Parmesan, est un des restaurateurs de la Peinture en France, où se trouvent la plus grande partie de ses ouvrages. La galerie de Fontainebleau a été construite sur ses desseins et embellie par ses peintures, par les frises et les ornements de stuc qu'il y fit. Maitre Roux possédait le clair-obscur, ne manquait pas de génie dans ses compositions, dans ses expressions et dans ses attitudes ; mais il travaillait de caprice, consultait peu la nature, et aimait le bizarre et l'extraordinaire. On a gravé d'après lui, entr'autres pièces, les amours de Mars et de Vénus, qu'il fit pour le poète Aretin.

Volterre, (Daniel Ricciarelli de) né en 1509 à Volterre, ville de la Toscane, mort à Rome en 1566. Michel-Ange lui montra les secrets de la Peinture, qui lui procurèrent beaucoup de gloire et de travail. Les ouvrages qu'il a faits à la Trinité du Mont, surtout dans la chapelle des Ursins, sont fort estimés ; mais en particulier sa descente de Croix passe pour un chef-d'œuvre de l'art, et pour un des plus beaux morceaux qui soient à Rome. On voit aussi une descente de Croix de Volterre dans l'église de l'hôpital de la Pitié à Paris, et une troisième dans la collection du palais royal. Les desseins de ce peintre sont dans la manière de Michel-Ange : enfin il s'est distingué dans la Sculpture.

Civoli ou Cigoli, (Ludovico) né au château de Cigoli en Toscane, en 1559, mort à Rome en 1613 ; a donné plusieurs ouvrages, qui sont à Rome et à Florence. Un Ecce Homo qu'il fit en concurrence avec le Baroche et Michel-Ange de Caravage, se trouva fort supérieur aux tableaux des deux autres maîtres. Le Civoli avait un grand goût de dessein, du génie, et un pinceau vigoureux.

Cortone, (Piétre de) né à Cortone dans la Toscane en 1596, mourut à Rome en 1669. Il montra peu de disposition pour son art dans les commencements, mais un travail assidu développa son génie. Il se fit connaître par l'enlevement des Sabines et par une bataille d'Alexandre, qu'il peignit dans le palais Sacchetti. Il augmenta sa réputation par les peintures à fresque du palais Barberin. Enfin le grand-duc Ferdinand II. employa ce célèbre artiste pour décorer de ses ouvrages son palais ducal et ses galeries.

Son tableau de la Trinité est dans la chapelle du S. Sacrement de S. Pierre de Rome. La chapelle de Sixte, au Vatican, est ornée, entr'autres peintures, d'une Notre-Dame de pitié, du Cortone. On voit de ce maître à l'hôtel de Toulouse, le Romulus sauvé, présenté par Faustule à Acca Laurentia : morceau précieux. Cet excellent artiste s'est encore distingué dans l'Architecture. Il fut inhumé dans l'église de sainte Martine, qu'il avait bâtie, et à laquelle il laissa cent mille écus romains.

Romanelli, (Jean-Français) né à Viterbe en 1617, mort dans la même ville en 1662. Il entra dans l'école de Piétre de Cortone, et s'y distingua. Le Cardinal Mazarin le fit venir en France, où le Roi le combla d'honneurs et de bontés. Ses principaux ouvrages sont à fresque ; on en voit encore au vieux louvre, dans les lambris du cabinet de la Reine. Romanelli était habîle dessinateur, bon coloriste, et gracieux dans ses airs de têtes ; mais ses compositions manquent de feu et d'expression. Article de M(D.J.)

ECOLE FRANÇOISE. (Peinture) il est difficîle de caractériser en général cette école ; car il parait que les Peintres de cette nation ont été dans leurs ouvrages assez différents les uns des autres. Dans le séjour que les jeunes élèves ont fait en Italie, les uns ont pris le goût romain, d'autres qui se sont arrêtés plus longtemps à Venise, en sont revenus avec une inclination particulière pour la manière de ce pays-là. Les uns ont suivi le goût de l'antique, pour le dessein ; et d'autres, celui d'Annibal Carrache. On reproche à quelques-uns des plus célèbres Peintres français, un coloris assez trivial ; mais ils ont d'ailleurs tant de belles parties, que leurs ouvrages serviront toujours d'ornement au royaume, et seront admirés de la postérité.

Le Primatice, maître Roux, Nicolo, et plus encore Léonard de Vinci, ont apporté le bon goût dans ce royaume sous le règne de François I. On sait assez qu'avant eux, tout ce que nous faisions dans les Arts, était barbare et gothique.

Cousin, (Jean) né à Soucy près de Sens, dans le XVIe siècle, doit être regardé comme le premier peintre français qui se soit fait quelque réputation ; mais il s'attacha davantage à peindre des vitres, que des tableaux : cependant il en a fait quelques-uns. Le plus considérable est le jugement universel, qui est dans la sacristie des Minimes de Vincennes. Quoique Cousin fût bon dessinateur, et qu'il ait mis beaucoup d'expression dans ses têtes, sa manière seche, jointe à un certain goût gothique, le fera toujours distinguer des peintres qui l'ont suivi.

Freminet, (Martin) né à Paris en 1567, mort dans la même ville en 1619, montra après son retour d'Italie, une manière qui tenait de celle de Michel Ange. Il était savant, et assez bon dessinateur. On découvre de l'invention dans ses tableaux ; mais les expressions fortes de ses figures, des muscles, et des nerfs durement prononcés, et les actions de ses personnages trop recherchées, ne sauraient plaire. L'ouvrage le plus considérable de Freminet, est le plafond de la chapelle de Fontainebleau.

Plusieurs peintres succédèrent à ce maître ; mais loin de perfectionner sa manière, ils laissèrent tomber pour la seconde fois notre peinture dans un goût fade, qui dura jusqu'au temps que Vouet revint d'Italie.

Vouet, (Simon) né à Paris en 1582, mort dans la même ville en 1641. Il fit un long séjour en Italie ; et à son retour en France, Louis XIII. le nomma son 1er peintre. On peut le regarder comme le fondateur de l'école française, et la plupart de nos meilleurs maîtres ont pris de ses leçons. On compte parmi ses élèves, le Sueur, le Brun, Mignard, Mole, Testelin, du Fresnoy, etc. Vouet inventait facilement, et consultait le naturel ; mais accablé de travail, il se fit une manière expéditive par de grandes ombres, et par des teintes générales peu recherchées.

Il y aurait lieu de s'étonner de la prodigieuse quantité de ses ouvrages, si l'on ne savait qu'un grand nombre de ses élèves travaillait sur ses desseins, que Vouet se contentait de retoucher ensuite. Les ouvrages de ce peintre manquent, non-seulement par le dessein qui n'est point terminé, mais surtout par le coloris qui est généralement mauvais ; d'ailleurs l'on ne voit dans ses figures aucune expression des passions de l'âme, et ses têtes ne disent rien. Le plus grand mérite des ouvrages de cet artiste, vient de ses plafonds, qui ont donné à ses disciples l'idée de faire beaucoup mieux.

Poussin, (Nicolas) né en 1594 à Andely en Normandie, mourut à Rome en 1665. On peut le nommer le Raphael de la France. Il était de son temps le premier peintre de l'Europe. Un beau et heureux génie, joint au travail le plus assidu, le firent marcher à grands pas dans la route du sublime. Son mérite avait dejà éclaté, lorsqu'il partit pour l'Italie. Uniquement animé du désir de se perfectionner dans son art, il vécut pauvre, mais content. On l'a nommé le peintre des gens d'esprit et de goût ; on pourrait aussi l'appeler le peintre des savants. Aucun maître particulier n'eut la gloire de le former, et il n'a lui-même fait aucun éleve. On admire sa grande manière, sans oser l'imiter ; soit qu'on la trouve inaccessible, soit qu'on craigne en y entrant de n'en pas soutenir le caractère.

Le jugement, la sagesse, et en même temps la noblesse de ses compositions, l'expression, l'érudition, la convenance, et la poésie de l'art, brillent dans tous les sujets qu'il a traités. Ses inventions sont des plus ingénieuses ; son style est fort, grand, héroïque. Ses premiers tableaux sont bien coloriés ; mais dans la suite il a paru craindre que le charme du coloris ne lui fit négliger le dessein, et n'ôtât à ses productions le fini qu'il y voulait mettre. On dit qu'il inventait encore, quand il n'avait plus les talents nécessaires à l'exécution de ses inventions. Son génie avait survécu à la dextérité de sa main.

Ce génie le portait plus souvent au caractère noble, mâle, et sévère, qu'au gracieux. Son dessein est presque aussi correct que celui de Raphael. On prétend que sa passion pour l'antique est si sensible, qu'on pourrait quelquefois indiquer les statues qui lui ont servi de modèles. De-là vient le trop grand nombre de plis de ses étoffes, et un peu trop d'uniformité dans ses attitudes et dans ses airs de têtes. Il semble encore que le nud de ses figures y fait désirer cette délicatesse de chair, que Rubens et le Titien présentent pleine de sang et de vie.

On voit à Rome divers ouvrages du Poussin ; mais la plus grande partie est heureusement revenue en France. L'église de S. Germain-en-Laye possède la belle cêne de ce célèbre maître.

Les Jésuites du Noviciat à Paris ont le S. Xavier ressuscitant un mort ; tableau admirable ! Le Poussin dans ce tableau a disposé ses figures, en sorte qu'elles voient toutes le miracle, et a remué leurs passions avec un jugement et une adresse toute particulière ; il a conduit leur douleur et leur joie par degrés, à proportion des degrés du sang et de l'intérêt. Une femme, qui au chevet du lit soutient la tête de la personne ressuscitée, est placée et courbée dans cette action avec une science merveilleuse. Jesus-Christ dans le ciel honore ce miracle de sa présence ; l'attitude en est majestueuse, et la figure est si finie, qu'il semble qu'il n'y a que Raphael qui en put faire une semblable.

On sait avec quel esprit le Poussin nous a fait connaître Agrippine, dans son tableau de la mort de Germanicus : autre chef-d'œuvre de son art, sur lequel je renvoye à l'abbé du Bos.

La collection du palais royal offre, entre plusieurs morceaux de ce fameux maître, outre le ravissement de S. Paul, tableau d'un beau coloris, et qui fait un digne pendant avec la vision d'Ezéchiel de Raphael, les sept sacrements du Poussin ; suite très-précieuse, dont M. le régent paya 120000 livres.

Enfin on connait le beau paysage nommé Arcadie, et celui du palais du Luxembourg, qui représente le déluge. Dans le premier, en même temps que des bergers et des bergeres parés de guirlandes de fleurs, nous enchantent ; le monument qu'on aperçoit d'une jeune fille morte à la fleur de son âge, fait naître dans notre esprit mille autres réflexions. Dans le second paysage, nous sommes accablés de l'évenement qui s'offre à nos yeux, et du bouleversement du monde ; nous croyons voir la nature expirante. En effet ce grand homme a aussi bien peint dans le paysage tous les effets de la nature, que les passions de l'âme dans ses tableaux d'histoire. Voyez PAYSAGE.

Les curieux peuvent lire dans la vie de cet homme célèbre, donnée par Félibien en français, et en italien par Bellori, beaucoup d'autres détails sur ses ouvrages.

Stella, (Jacques) né à Lyon en 1596, mort à Paris en 1657. Il fit le voyage d'Italie pour se perfectionner, et le grand duc Côme de Médicis l'arrêta sept ans à Florence. Enfin il se rendit à Rome, où il se lia d'amitié avec le Poussin. On rapporte qu'ayant été mis en prison sur de fausses accusations, il s'amusa à dessiner une vierge tenant l'enfant Jesus : depuis ce temps-là les prisonniers ont dans cet endroit une lampe allumée, et y viennent faire leurs prières. Le cardinal de Richelieu l'ayant attiré à Paris, le roi le nomma son premier peintre. L'étude qu'il fit d'après l'antique, lui donna un goût de dessein correct. Sa manière dans le petit, est gracieuse et finie. Il a parfaitement rendu des jeux d'enfants et des pastorales. Mais ses ouvrages dans le grand sont froids, et son coloris crud donne trop dans le rouge.

Blanchard, (Jacques) né à Paris en 1600, mort dans la même ville en 1638. Il fit à Venise une étude particulière du coloris ; et c'est aussi un de nos meilleurs coloristes. Il avait du génie, et donnait une belle expression à ses figures. La salle de l'académie de S. Luc conserve de ce peintre un S. Jean dans l'île de Pathmos. Deux de ses tableaux ornent l'église de Notre-Dame ; l'un représente S. André à genoux devant la croix ; et l'autre la descente du saint-Esprit, morceau estimé.

Lorrain, (Claude Gelée dit Claude le) naquit en 1600 en Lorraine, mourut à Rome en 1682. Né de parents fort pauvres, il se rendit en Italie pour y gagner sa vie. Sa bonne fortune le fit entrer chez le Tassi, et il y fut longtemps sans pouvoir rien comprendre des principes de la Peinture ; enfin un rayon de lumière perça le nuage qui enveloppait son esprit. Dès-lors il fit des études continuelles, et devint un grand paysagiste. Sa coutume était de fondre ses touches, et de les noyer dans un glacis qui couvre ses tableaux ; mais il n'avait point de talent pour peindre les figures. La plupart de celles qu'on voit dans ses ouvrages, sont de Lauri ou de Courtais. Ses desseins sont excellents pour le clair-obscur.

Valentin, né en Brie l'an 1600, est mort tout jeune aux environs de Rome en 1632. Il imita le style du Caravage, ses ombres fortes et noires, et s'attacha cependant à représenter des concerts, des joueurs, des soldats, des buveurs, et des bohémiens. Il fit aussi quelques tableaux d'histoire et de dévotion, qui sont fort estimés. Il peignit dans l'église de saint Pierre à Rome le martyre des SS. Processe et Martinien, qui est un chef-d'œuvre de l'art. Sa touche est légère ; son coloris vigoureux ; ses figures sont bien disposées : mais il n'a point consulté les grâces ; ses expressions sont dures, et il a souvent péché contre la correction du dessein.

Champagne, (Philippe de) né à Bruxelles en 1602, mort à Paris en 1674. Il avait de l'invention, et un bon ton de couleur : mais ses compositions sont froides. Son crucifix qu'il a représenté dans l'église des Carmélites du fauxbourg Saint-Jacques, passe pour un chef-d'œuvre de perspective. L'on voit encore de ses ouvrages dans les églises de Paris ; par exemple le dôme de l'église de la Sorbonne est de sa main.

Hire, (Laurent de la) né à Paris en 1606, mort dans la même ville en 1656. Son coloris est frais, les teintes des fonds de ses tableaux sont bien noyées, sa touche est légère, son style gracieux, sa composition sage : mais on lui reproche de n'avoir pas assez consulté la nature. Ses tableaux de chevalet et ses desseins sont estimés.

Mignard, (Pierre) surnommé Mignard le Romain, pour le distinguer de son frère, et à cause du long séjour qu'il fit à Rome, naquit à Troie. en Champagne en 1610, et mourut à Paris en 1695. Il quitta l'école de Vouet pour voir l'Italie, et lia une intime amitié avec du Fresnoy. Il possédait éminemment le talent du portrait, peignit le pape, la plupart des cardinaux, des princes, et des seigneurs. A son retour en France, il eut l'honneur de peindre dix fois Louis XIV. et plusieurs fois la maison royale.

Il avait un génie élevé, et donnait à ses figures des attitudes pleines de noblesse ; son coloris est frais, sa touche est légère et facile, et ses compositions sont gracieuses : mais elles manquent de feu, et son dessein n'est pas correct. Les ouvrages qui font le plus d'honneur à ce maître, sont la galerie de Saint-Cloud, et la coupole du Val-de-Grace, que Moliere a célébré magnifiquement. Cependant Mignard voulut la retoucher au pastel ; ce qui a changé le bon ton de couleur qui regnait d'abord, en une autre qui tire sur le violet. Il fut le rival de le Brun pendant quelque temps : mais il ne l'est pas aux yeux de la postérité, comme le dit M. de Voltaire.

Mignard mourut comblé d'années, d'honneurs, et de gloire. Il laissa une fille d'une grande beauté, qu'il a peinte plusieurs fois dans ses ouvrages, et qu'il avait mariée au comte de Feuquières. Cette dame, loin d'avoir eu la sotte et barbare vanité de rougir d'être la fille d'un célèbre artiste, lui a fait ériger un beau mausolée dans l'église des Jacobins de la rue Saint-Honoré. Ce monument en marbre est de la main de Girardon. La comtesse y parait à genoux au-dessous du buste de son père : tout le reste a été exécuté par le Moine le fils.

Robert, (Nicolas) né à Langres vers l'an 1610, s'attacha à Gaston de France duc d'Orléans. Ce prince non content de pensionner quelques célèbres botanistes, et de faire fleurir dans ses jardins les plantes rares, voulut encore orner son cabinet de leurs peintures. Dans ce dessein, il y employa Robert, dont personne n'a jamais égalé le pinceau en cette partie. Cet habîle artiste peignit chaque plante sur une feuille de vélin, de la grandeur d'un in-folio, avec une exactitude merveilleuse, et représenta sur de semblables feuilles, les oiseaux et les animaux rares de la ménagerie du prince ; en sorte que Gaston se trouva insensiblement un assez grand nombre de ces miniatures, pour en former divers porte-feuilles, dont la vue lui servait de recréation.

Ces porte-feuilles, après son décès arrivé en 1660, furent acquis par Louis XIV. qui nomma Robert peintre de son cabinet ; et à l'exemple de Gaston, lui donna cent francs de chaque nouvelle miniature. L'argent était alors à 32 livres le marc. Robert flatté par ces distinctions, s'appliqua si fidèlement à son objet, que par un travail assidu d'environ vingt ans qu'il vécut encore, il forma de sa main un recueil de peintures, d'oiseaux, et de plantes aussi singulières par leur rareté, que par la beauté et l'exactitude de leur dessein.

Robert mourut en 1684 ; mais son ouvrage qui a été continué par les sieurs Joubert, Aubriet, et autres, et qui se continue toujours, fait le plus beau recueil qui soit au monde en ce genre. Il est déposé dans la bibliothèque du roi, où les curieux peuvent le voir : toutes les miniatures sont rangées par les classes et les genres auxquelles elles peuvent se rapporter ; méthode également utîle aux amateurs, et à ceux qui seront chargés du soin de faire peindre dans la suite les plantes et animaux qu'on voudra y ajouter. Voyez les mémoires de l'académie des Sciences, ann. 1727.

Fresnoy, (Charles Alphonse du) né à Paris en 1611, mort en 1665. Il a fait peu de tableaux, et c'est dommage : car ceux qu'on connait de sa main sont loués pour la correction du dessein, et la beauté du coloris ; mais il s'est immortalisé par son poème latin de la Peinture.

Bourdon, (Sébastien) né à Montpellier en 1616, mort à Paris en 1671, saisit en Italie la manière du Caravage et du Bamboche. Il avait une imagination pleine de feu, une grande facilité, et un goût quelquefois bizarre : sa touche est légère, et son coloris brillant. Ses compositions sont ingénieuses, souvent extraordinaires ; ses expressions sont vives, et ses attitudes variées. On lui reproche de n'être pas correct. Il finissait peu ses tableaux : mais les moins finis sont les plus recherchés.

Le Bourdon a embrassé tous les genres de Peinture. Ses paysages sont estimés par le coloris et par une bizarrerie piquante. On voit encore de cet habîle artiste des pastorales, des bambochades, des corps-de-garde, outre des sujets d'histoire. Trais des meilleurs tableaux qui ornent l'église de S. Pierre de Rome, sont du Poussin, du Valentin, et du Bourdon. Le fameux tableau du martyre de S. Pierre, est de ce dernier.

Sueur, (Eustache le) né à Paris en 1617, mourut à la fleur de son âge dans la même ville, en 1655 ; c'est un des plus grands maîtres de l'école française. On connait les peintures dont il a orné le petit cloitre des Chartreux, et qui ont été gâtées par quelques envieux de son rare mérite. Cet ouvrage consiste en 22 tableaux, où la vie de S. Bruno est représentée : le 7, le 13, et le 21, sont les plus beaux ; le dernier surtout était traité d'une manière très-savante, pour la disposition des figures et les différentes expressions des religieux qui regardent leur père expirer. La lumière des flambeaux se voyait répandue sur tous les corps, avec une entente admirable. Les flambeaux du Zeuxis des François ont été déchirés par la jalousie.

Brun, (Charles le) né à Paris en 1619, décéda dans la même ville en 1690. Il fut un de ces hommes destinés à faire la gloire de leur patrie, par l'excellence de leurs talents. Le Brun, à l'âge de 3 ans, tirait les charbons du feu pour dessiner sur le plancher, et à douze, il fit le portrait de son ayeul : tableau estimé. On conserve dans la collection du palais royal, deux morceaux qu'il peignit à quinze ans ; l'un est Hercule assommant les chevaux de Diomède ; l'autre représente ce héros en sacrificateur.

Mais les ouvrages qu'il exécuta après son retour d'Italie, le mirent au rang des premiers peintres de l'Europe : ils sont tous marqués au coin d'un très-grand maître, et peut-être n'a-t-il manqué à la gloire de ce célèbre artiste, qu'un peu moins d'uniformité dans ses productions, et un coloris plus varié et plus vigoureux ; il n'avait qu'un pas à faire pour arriver à la perfection. Aucun peintre, depuis le Poussin, n'a mieux observé le costume que le Brun, ni possédé plus éminemment la poétique de l'art, et le talent de rendre les passions de l'âme.

Son tableau du massacre des Innocens nous émeut et nous attendrit, sans laisser des idées funestes qui nous importunent. Un morceau de sa main, encore au-dessus pour l'expression et le coloris, est la Magdeleine pénitente, qu'on voit à Paris dans une des chapelles des Carmélites du fauxbourg Saint-Jacques ; on ne peut se lasser de considérer et d'admirer cet ouvrage.

Le roi a deux galeries peintes de la main de le Brun, et remplies de morceaux qui lui auraient valu des autels dans l'antiquité : on y remarque surtout ses batailles d'Alexandre, gravées d'après ses desseins par Gérard Audran ; les estampes n'en sont pas moins recherchées, que celles des batailles de Constantin par Raphael et par Jules Romain.

Si la famille de Darius est effacée par le coloris des Pélerins d'Emmaus de Paul Veronese, placés vis-à-vis, le François surpasse l'Italien par la beauté et la sagesse de la composition et du dessein : consultez le parallèle raisonné qu'en a fait M. Perrault.

Enfin toutes les peintures dont le Brun a décoré la grande galerie de Versailles, et les deux salons qui l'accompagnent, font l'objet de l'admiration des connaisseurs. Jamais ouvrage ne mérita mieux d'être gravé, comme il l'a été en 1753 sur les desseins et par les soins de M. Macé, peintre du roi. Ce recueil d'estampes, qui immortalise le nom de cet habîle artiste, lui a couté trente années de travail le plus assidu.

Coypel, (Noel) né à Paris en 1629, mort dans la même ville en 1717. Ses principaux ouvrages sont dans nos églises, aux Tuileries, à Versailles, à Trianon, etc. On voit dans l'église de Notre-Dame un beau tableau de sa main représentant le martyre de S. Jacques. Il a peint au palais royal, dans le plafond de la salle des gardes, le lever du Soleil.

Forest, (Jean) né à Paris en 1636, mort dans la même ville en 1712, est un des meilleurs paysagistes français. Elève de Pietro Francisco Mola, il l'égala dans le paysage. Il alla deux fois en Italie, et y resta sept ans dans le premier voyage. On remarque dans ses tableaux une touche hardie, de grands coups de lumière, de savantes oppositions de clair-obscur et d'ombre, un style assez élevé, et des figures bien dessinées. On fait aussi grand cas de ses desseins.

Fosse, (Charles de la) né à Paris en 1640, mort dans la même ville en 1716. Il était oncle de l'auteur de Manlius, entra dans l'école de le Brun, et se montra un élève digne de ce célèbre artiste. Il acquit à Venise une peinture moèlleuse, et une intelligence du clair-obscur, qui le place au rang des bons coloristes, ses carnations ne sont pourtant point dans le ton de la nature : on lui reproche encore d'avoir fait ses figures trop courtes, et d'avoir mal jeté ses draperies. Ses principaux ouvrages sont à Londres, à Paris, et dans les palais du roi. C'est lui qui a peint la coupole de l'église des Invalides. Il brillait dans le fresque. Son tableau de réception à l'académie de Peinture, est l'enlevement de Proserpine ; beau morceau qu'on regarde comme son chef-d'œuvre.

Jouvenet, né à Rouen en 1644, mort à Paris en 1717. Il étudia la nature avec une application et un discernement, qui le mettent au rang des plus fameux artistes. Le tableau de Mai, dont le sujet est la guérison du paralytique, annonça l'excellence de ses talents ; et ce qui est bien singulier, c'est qu'étant devenu lui-même sur la fin de ses jours paralytique du côté droit, à la suite d'une attaque d'apoplexie, il dessinait encore de la main droite, quoiqu'avec beaucoup de difficulté ; enfin il s'habitua tellement à se servir de la main gauche, qu'on voit plusieurs belles peintures qu'il a exécutées de cette main, entr'autres le tableau appelé le Magnificat, qui est dans le chœur de Notre-Dame.

Ses ouvrages en grand nombre se trouvent dans toutes les autres églises de Paris. On connait en particulier les quatre morceaux qu'il composa pour l'église de S. Martin des Champs, et qui ont été exécutés en tapisserie ; ils sont singulièrement estimés pour la grandeur de la composition, la hardiesse, et la correction du dessein, la fierté du pinceau, et l'intelligence du clair-obscur. On connait aussi de sa main la guérison de plusieurs malades sur le lac de Génésareth ; tableau excellent, qui est dans l'église des Chartreux. Il a peint à fresque de la plus grande manière, les douze apôtres qui sont au-dessous de la coupole de l'église des Invalides. M. Restout est l'élève et le neveu de cet habîle homme, dont il fait revivre les talents.

Parrocel, (Joseph) né en 1648 en Provence, mort à Paris en 1704. Il se rendit de bonne-heure en Italie, rencontra à Rome le Bourguignon, se mit sous sa discipline, et le surpassa même à représenter des batailles. Il étudia à Venise le coloris des savants maîtres qui ont embelli cette ville. Il a peint avec succès des sujets d'histoire et de caprice. Sa touche est d'une legereté charmante, et son coloris d'une grande fraicheur. Son fils Charles Parrocel, mort en 1752, a excellé dans le genre de son père.

Les Boullongne, frères, (Bon et Louis) ont rendu leurs noms célèbres dans l'école française. Bon Boullongne, né à Paris en 1649, mourut dans cette ville en 1717. Il étudia en Italie les ouvrages des plus grands artistes, et s'acquit beaucoup de facilité à saisir leur manière. A son retour en France, Louis XIV. l'employa longtemps à décorer plusieurs de ses palais. Il était habîle dessinateur et excellent coloriste.

Louis Boullongne, né à Paris en 1654, et mort dans la même ville en 1733, s'est distingué dans la Peinture, quoique moins éminemment que son frère.

Santerre, (Jean-Baptiste) né près de Pontaise en 1651, mort à Paris en 1717 ; a fait d'excellents tableaux de chevalet, d'un coloris vrai et tendre. Il a excellé à peindre des sujets d'histoire et de caprice, principalement des têtes de fantaisie, et des demi-figures. Ses morceaux de peinture les plus estimés, sont les Femmes qui lisent à la chandelle, celle qui dessine à la lumière, la Femme voilée, la Coupeuse de choux, l'Uranie, les trois Parques en trois tableaux, le Chasseur, le Ramoneur, la Dormeuse, la Géométrie, la Peinture, la Susanne, qui est son tableau pour l'académie ; la Chanteuse, la Pélerine, les Curieuses, la Coquette, la Femme en colere, la Femme qui rend un billet, le Fumeur, une descente de Croix, &c.

Cet ingénieux artiste avait un pinceau séduisant, un dessein correct, une touche fine. Il donnait à ses têtes une expression gracieuse : ses teintes sont brillantes, et ses carnations fraiches. Ses attitudes sont encore d'une grande vérité ; mais le froid de son caractère a passé quelquefois dans ses ouvrages. Il avait un recueil de desseins de femmes nues, de la dernière beauté ; il crut devoir le supprimer dans une maladie, et c'est une perte pour les beaux Arts. On a beaucoup gravé d'après Santerre.

Largillière, (Nicolas de) né à Paris en 1656, mort dans la même ville en 1746. C'est un de nos bons peintres en portraits, pour la ressemblance, les mains et les draperies. On a beaucoup gravé d'après ce maître, ami et rival de Rigault. M. Oudry peintre de mérite, a été un des élèves de Largillière.

Coypel, (Antoine) né à Paris en 1661, mort dans la même ville en 1722. Il est fils de Noë Coypel, et l'a surpassé : on admire dans ses ouvrages la beauté de son génie, et l'éclat de son pinceau. M. le duc d'Orléans devenu régent du royaume, l'employa à peindre la galerie du palais royal, où il a représenté l'histoire d'Enée.

Desportes, (Français) né en Champagne en 1661, mort à Paris en 1743. Il était habîle dans le portrait et dans la perspective aèrienne ; mais il excellait à peindre des grotesques, des animaux, des fleurs, des fruits, des légumes, des paysages, des chasses : son pinceau guidé par la nature, en suivit la variété. Sa touche est vraie, légère, facile, et ses couleurs locales bien entendues. Il règne dans ses tableaux, qui sont pour la plupart distribués dans les châteaux du Roi, une harmonie, une fécondité, un bon goût auquel on ne peut refuser des éloges. Voyez le dict. des beaux-Arts.

Rigault, (Hyacinthe) né à Perpignan en 1663, mort à Paris en 1743. On le nomme le Vandyck de la France ; en effet, aucun de nos peintres ne l'a surpassé pour le portrait. Il a été comblé de bienfaits et de faveurs de la Cour. Il a peint les mains à merveille, et les étoffes avec un art séduisant. Ses couleurs et ses teintes sont d'une vivacité et d'une fraicheur admirables.

Il n'a composé que quelques tableaux d'Histoire ; mais celui où il a représenté le cardinal de Bouillon ouvrant l'année sainte, est un chef-d'œuvre égal aux beaux ouvrages de Rubens. Cependant on remarque dans les tableaux du dernier temps de Rigault, des contours secs, et un ton de couleur qui tire sur le violet. On lui reproche aussi d'avoir mis trop de fracas dans ses draperies, ce qui détourne l'attention dû. à la tête du portrait.

Troy, (Jean-Français de) fils et élève de François de Troy, naquit à Paris en 1676, et mourut à Rome en 1752. C'est un des grands peintres de l'école française. Il règne dans ses ouvrages un excellent goût de dessein, un très-beau fini, un coloris suave et piquant, une belle ordonnance, et des expressions nobles et frappantes.

Raoux, (Jean) né à Montpellier en 1677, mort à Paris en 1734. Il est inégal ; mais quand il a réussi dans ses morceaux de caprice, il a presqu'égalé le Rembrant. Ses Vestales sont charmantes, et son satin est admirable ; mais son coloris est faible.

Vanloo, (Jean-Baptiste) né à Aix en 1684, mort dans la même ville en 1745. Cet illustre artiste est fameux dans le portrait, mais il a aussi très-bien réussi à peindre l'Histoire : nos églises sont ornées de ses belles productions.

Louis-Michel et Charles-Amédée-Philippe Vanloo, sont ses fils et ses élèves : celui-là premier peintre du Roi d'Espagne, et celui-ci premier peintre du roi de Prusse, font revivre avec distinction les grands talents de leur père et de leur maître. Enfin ce nom célèbre dans la Peinture, acquiert un nouvel éclat par le mérite de M. Charles-André Vanloo le jeune, frère et élève de Jean-Baptiste. Il est un des professeurs de l'académie de Peinture de Paris.

Watteau, (Antoine) né à Valenciennes en 1684, mort près de Paris en 1721. C'est le peintre des fêtes galantes et champêtres ; il a été dans le gracieux, à-peu-près ce que Téniers a été dans le grotesque. Tout devient charmant sous le pinceau de Watteau ; il rendait la nature avec une vérité frappante, et a parfaitement touché le paysage : ses desseins sont admirables. On a considérablement gravé d'après cet aimable artiste.

Moine, (Français le) né à Paris en 1688, mort dans la même ville en 1737. Son génie, et les études qu'il fit en Italie d'après les plus grands maîtres, l'ont conduit au sommet du parnasse ; car les peintres montent sur le parnasse, aussi-bien que les poètes. Il a immortalisé son pinceau par l'apothéose d'Hercule : la plupart de ses autres ouvrages sont dans nos églises. On sait le sujet de sa triste mort ; envié de ses confrères, et se croyant mal récompensé de M. le cardinal de Fleury, il tomba dans une noire mélancolie, et se tua de désespoir.

C'est sous ce grand maître qu'ont étudié MM. Natoire et Boucher ; l'un compositeur plein d'esprit, dessinateur élégant ; l'autre correct, facile, et toujours gracieux.

Lancret, (Nicolas) né à Paris en 1690, est décédé dans la même ville en 1745. Elève de Watteau, il ne l'a pas égalé ; mais il a fait des choses agréables, et d'une composition riante. On a gravé d'après lui des morceaux gracieux.

Coypel, (Noë-Nicolas) né à Paris en 1692, mort dans la même ville en 1735. Il était frère d'Antoine Coypel ; et quoiqu'il ne l'ait pas égalé, il mérite cependant un rang distingué parmi nos peintres. Son dessein est correct, son pinceau moèlleux ; sa touche est légère, et ses compositions sont riches.

Coypel, (Charles) né en 1699, mort à Paris en 1752. Héritier d'un grand nom dans les Arts et dans la Peinture, il le soutint avec dignité : ses ouvrages pittoresques sont la plupart d'une belle composition, d'une touche facile, et d'un brillant coloris. Cet artiste ingénieux et très-instruit des Belles-Lettres, s'est encore fait honneur par ses discours académiques, et par des pièces de théâtre connues seulement de ses amis dans Paris ; et à la Cour, de monseigneur le Dauphin. Article de M(D.J.)

ECOLE HOLLANDOISE, (Peinture) Voici, ce me semble, le précis des meilleures observations qui ont été faites sur les ouvrages de cette école, plus recherchés aujourd'hui qu'ils ne l'étaient sous le siècle de Louis XIV. Ils tiennent du goût et des défauts des Flamands et des Allemands, au milieu desquels vivaient les peintres de la Hollande. On les distingue à une représentation de la nature, telle qu'on la voit avec ses défauts ; à une parfaite intelligence du clair-obscur ; à un travail achevé ; à une propreté charmante ; à une exactitude singulière ; à un art admirable dans la représentation des paysages, des perspectives, des ciels, des animaux, des fleurs, des fruits, des insectes, des sujets de nuit, des vaisseaux, des machines, et autres objets qui ont rapport au Commerce et aux Arts ; mais il ne faut pas chercher chez eux la beauté de l'ordonnance, de l'invention et de l'expression, qu'on trouve dans les ouvrages de France et d'Italie.

Nous voyons quantité de peintres hollandais doués d'un génie rare pour la mécanique de leur art, et surtout d'un talent merveilleux, soit pour le paysage, soit pour imiter les effets du clair-obscur dans un petit espace renfermé. Ils ont l'obligation de ce talent à une présence d'esprit et à une patience singulière, laquelle leur permet de s'attacher longtemps sur un même ouvrage, sans être dégoutés par ce dépit qui s'excite dans les hommes d'un tempérament plus vif, quand ils voient leurs efforts avorter plusieurs fois de suite.

Ces peintres flegmatiques et laborieux ont donc la persévérance de chercher par un nombre infini de tentatives, souvent réitérées sans fruit, les teintes, les demi-teintes, enfin toutes les diminutions de couleurs nécessaires pour dégrader la couleur des objets, et ils sont ainsi parvenus à peindre la lumière même. On est enchanté par la magie de leur clair-obscur ; les nuances ne sont pas mieux fondues dans la nature que dans leurs tableaux. Mais ces peintres amusans ont assez mal réussi dans les autres parties de l'art, qui ne sont pas les moins importantes : sans invention dans leurs expressions, incapables pour l'ordinaire de s'élever au-dessus de la nature qu'ils ont devant les yeux, ils n'ont guère peint que des passions basses, ou bien une nature ignoble, et ils y ont excellé.

La scène de leurs tableaux est une boutique, un corps-de-garde, ou la cuisine d'un paysan ; leurs héros sont des faquins, si je puis le dire avec l'abbé du Bos. Ceux des peintres hollandais dont je parle, qui ont fait des tableaux d'Histoire, ont peint des ouvrages admirables pour le clair-obscur, mais bien faibles pour le reste : les vêtements de leurs personnages sont extravagans, et les expressions de ces personnages sont encore basses et comiques. Ces peintres peignent Ulysse sans finesse, Susanne sans pudeur, et Scipion sans aucun trait de noblesse ni de courage. Le pinceau de ces froids artistes fait perdre à toutes les têtes illustres leur caractère connu.

Nos Hollandais, au nombre desquels je n'ai garde de comprendre ici tous les peintres de leur nation, mais dans le nombre desquels je comprends la plupart des peintres flamands, ont bien connu la valeur des couleurs locales, mais ils n'en ont pas su tirer le même avantage que les peintres de l'école vénitienne. Le talent de colorier comme l'a fait le Titien, demande de l'invention, et il dépend plus d'une imagination fertîle en expédiens pour le mélange des couleurs, que d'une persévérance opiniâtre à refaire dix fois la même chose. Ces réflexions de l'abbé du Bos sont très-justes : cependant la persévérance opiniâtre dans le travail, est une qualité qui a produit des morceaux admirables dans tous les temps et dans tous les lieux ; c'est par elle que le Dominiquin et tant d'autres, malgré le mépris de leurs confrères, ont porté leurs ouvrages à la perfection que nous leur connaissons. Je passe au caractère particulier des principaux peintres de l'école hollandaise.

Lucas de Hollande, né à Leyden en 1494, mort en 1533, peut être regardé comme le fondateur de l'école hollandaise. La nature le doua de génie et de grands talents, qu'il perfectionna par une si forte application au travail, qu'elle altéra sa santé, et le conduisit au tombeau à l'âge de trente-neuf ans. Lucas s'occupait jour et nuit à la peinture et à la gravure ; il grava quantité d'estampes au burin, à l'eau-forte, et en bois : il peignit à l'huile, à gouache, et sur le verre.

Rival et ami d'Albert Durer, ils s'envoyaient réciproquement leurs ouvrages, et travaillaient concurremment souvent sur les mêmes sujets, par pure émulation. Albert dessinait mieux que Lucas, mais ce dernier mettait plus d'accord dans ses ouvrages ; et comme il les finissait extrêmement, il a porté dans sa nation ce goût pour le fini, dont elle est toujours éprise : elle lui doit encore la magie du clair-obscur, qu'elle a si bien perfectionnée. Il ne faut pas chercher dans les ouvrages de Lucas un pinceau moèlleux, l'art des draperies, ni la correction du dessein ; mais il a donné beaucoup d'expression à ses figures ; ses attitudes sont naturelles, et il a choisi un bon ton de couleur. Ses desseins ont été autrefois fort recherchés, et le Roi a des tentures de tapisserie faites d'après les desseins de ce maître.

Vaenius, (Otto) ou plutôt Octave Van-Veen, né à Leyden en 1556, mort à Bruxelles en 1634. Après avoir été élevé dans les Belles-Lettres, il s'attacha à la Peinture, et demeura sept ans en Italie pour s'y perfectionner : ensuite il se retira à Anvers, et orna les églises de cette ville de plusieurs magnifiques tableaux. On trouve dans ses ouvrages une grande intelligence du clair-obscur, un dessein correct, des draperies bien jetées, une belle expression dans ses figures, et beaucoup de grâces dans ses airs de têtes. On estime particulièrement son triomphe de Bacchus, et la cène qu'il peignit pour la cathédrale d'Anvers. On peut ajouter à sa gloire, qu'il a eu Rubens pour disciple.

Poêlemburg, (Corneille) né à Utrecht en 1586, mort dans la même ville en 1660. Il fit à Rome de bonnes études d'après nature, et d'après les meilleurs ouvrages qui embellissent cette capitale. Le grand-duc de Florence, et le roi d'Angleterre Charles I. ont employé longtemps le pinceau de ce maître. Le goût de Poêlemburg le portait à travailler en petit, et ses tableaux dans cette forme sont précieux.

Heem, (Jean-David de) né en 1604, mort à Anvers en 1674. Ce maître s'attacha particulièrement à peindre des fleurs, des fruits, des vases, des instruments de Musique, et des tapis de Turquie. Il rend ces divers objets d'une manière si séduisante, que le premier mouvement est d'y porter la main ; son coloris est frais, et sa touche d'une legereté singulière : les insectes paraissent être animés dans ses tableaux.

Rembrant Van-Ryn, fils d'un Meunier, né en 1606 dans un village sur le bras du Rhin, mort à Amsterdam en 1674. Cet homme rare, sans avoir fait aucune étude de l'antique, dont il se moquait, avait tant de goût et de génie pour la Peinture, qu'il est compté parmi les plus célébres artistes. Il mettait ordinairement des fonds noirs dans ses tableaux, pour ne point tomber dans des défauts de perspective, dont il ne voulut jamais se donner la peine d'apprendre les principes ; cependant on ne peut se lasser d'admirer l'effet merveilleux que ses tableaux font de loin, son intelligence du clair-obscur, l'harmonie de ses couleurs, le relief de ses figures, la force de ses expressions, la fraicheur de ses carnations, enfin le caractère de vie et de vérité qu'il donnait aux parties du visage : ses gravures formées de coups écartés, irréguliers et égratignés, font un effet très-piquant.

Van-Ostade, (Adrien) né à Lubec en 1610, mort à Amsterdam en 1685. On l'appelle communément le bon Ostade, pour le distinguer de son frère. Les tableaux d'Ostade présentent ordinairement des intérieurs de cabarets, de tavernes, d'hôtelleries, d'habitations rustiques, et d'écuries. Cet habîle artiste avait une parfaite intelligence du clair-obscur, sa touche est légère et spirituelle : il a rendu la nature avec une vérité piquante ; mais son goût de dessein est lourd, et ses figures sont trop courtes. Il a fait une belle suite de desseins coloriés, qui est actuellement dans le cabinet des curieux hollandais. On a aussi gravé d'après Van-Ostade.

Dow, (Gérard) né à Leyden en 1613. Rembrant lui montra la Peinture, quoique Gérard ait pris une manière d'opérer opposée à celle de son maître ; mais il lui devait l'intelligence de ce beau coloris qu'on admire dans ses tableaux. On admire encore le travail étonnant, le goût singulier pour la propreté, le fini, la vérité, l'expression, et la parfaite connaissance que ce célèbre artiste avait du clair-obscur. Ses ouvrages augmentent tous les jours de prix.

Laar, (Pierre de) né à Laar en 1613, village près de Naarden, mort à Harlem en 1675. Pierre de Laar est encore plus connu sous le nom de Bamboche, qui lui fut donné à cause de la singulière conformation de sa figure. Bamboche était né peintre dans son genre ; il n'a traité que de petits sujets, des foires, des jeux d'enfants, des chasses, des paysages, des scènes gaies et champêtres, des tabagies et autres sujets plaisans, qui, depuis lui, ont été nommées des bambochades. En effet, personne n'a touché ce genre de peinture avec plus de force, d'esprit et de vérité, que l'a fait cet artiste.

Metzu, (Gabriel) né à Leyden en 1615, mort à Amsterdam en 1658. Ce maître a fait peu de tableaux ; mais ceux qu'on voit de lui sont très-précieux, par l'art avec lequel il a su rendre les beautés de la nature : la finesse et la legereté de la touche, la fraicheur du coloris, l'intelligence du clair-obscur et l'exactitude du dessein, se font également sentir dans ses ouvrages. Ce maître ne peignait qu'en petit, et la plupart de ses sujets sont de caprice. On vante son tableau qui représente une visite de couches, comme aussi celui de la demoiselle qui se lave les mains au-dessus d'un bassin que tient sa servante, tandis qu'un jeune homme qui entre alors, lui fait la révérence. Le Roi a un seul tableau de Metzu ; il représente une femme tenant un verre à la main, et un cavalier qui la salue. On a gravé d'après ce charmant artiste.

Wouwermants, (Philippe) né à Harlem en 1620, mort dans la même ville en 1668. C'est un des maîtres hollandais dont la manière a été le plus universellement goutée, et c'est en particulier un paysagiste admirable. Voyez le dictionn. des Beaux-Arts, et Houbraken dans sa vie des Peintres hollandais.

Berghem, (Nicolas) né à Amsterdam en 1624, mort à Harlem en 1683. C'est un des plus grands paysagistes de la Hollande. Ses ouvrages brillent par la richesse et la variété de ses compositions, par la vérité et le charme de son coloris, par la liberté et l'élégance de sa touche, par des effets piquans de lumières, par son habileté à peindre les ciels, enfin par l'art et l'esprit avec lesquels il a dessiné les animaux.

Miéris, dit le vieux, (Français) né à Leyden en 1635, mort dans la même ville en 1681, à la fleur de son âge. Il eut pour maître Gérard Dow ; plusieurs connaisseurs prétendent qu'il l'a égalé pour le précieux fini, et l'a surpassé par le goût et la correction du dessein, par l'élégance de ses compositions, et enfin par la suavité des couleurs. Quoi qu'il en sait, ses tableaux sont très-rares, et d'un grand prix ; il les vendait lui-même une somme considérable. Ce charmant artiste excellait à représenter des étoffes, et se servait, à l'exemple de Gérard Dow, d'un miroir convexe pour arrondir les objets.

Van-del-Velde, (Adrien) né à Amsterdam en 1639, mort en 1672. On estime ses paysages et ses tableaux d'animaux. Il a excellé dans le petit, mais ses ouvrages demandent du choix : ceux de son bon temps charment par la fraicheur du coloris, et le moèlleux du pinceau ; sa couleur est en même temps fondue et vigoureuse, ses petites figures sont naïves et bien dessinées : enfin ce maître fait les délices des curieux qui sont partisans des morceaux peints avec amour.

Il y a eu plusieurs autres Van-del-Velde peintres hollandais, dont il serait trop long de parler ici ; il me suffira de dire qu'ils se sont tous distingués à toucher le paysage, les animaux, les marines, et les combats de mer. Voyez MARINE, PAYSAGE, etc.

Scalken, (Godefroi) né à Dordrecht en 1643, mort à la Haye en 1706. Elève de Gérard Dow, il excellait à faire des portraits en petit, et des sujets de caprice : ses tableaux sont ordinairement éclairés par la lueur d'un flambeau ou d'une lampe. Les reflets de lumière qu'il a savamment distribués, un clair-obscur admirable, des teintes parfaitement fondues, et des expressions rendues avec art, donnent beaucoup de prix à ses ouvrages.

Van-der-Werff, (Adrien) né à Roterdam en 1659, mort dans la même ville en 1727. Ses ouvrages sont très-chers, par leur rareté et leur fini. Il a travaillé dans le goût et avec le même soin que Miéris. Son dessein est assez correct, sa touche est ferme, ses figures ont beaucoup de relief ; mais ses carnations sont fades, et approchent de l'yvoire : ses compositions manquent aussi de ce feu préférable au beau fini. Il a traité quelques sujets d'Histoire. L'électeur Palatin qui goutait sa manière, le combla de biens et d'honneurs. Ses principaux ouvrages sont à Dusseldorp dans la collection de cet électeur ; on y voit entr'autres les quinze tableaux qu'a faits Van-der-Werff sur les mystères de la Religion, et qui sont les chefs-d'œuvre de cet artiste.

Van-Huysum, (Jean) né à Amsterdam en 1682, mort dans la même ville en 1749, le peintre de Flore et de Pomone. Il n'a point eu de maître dans l'art de représenter des fleurs et des fruits. Le velouté des fruits, l'éclat des fleurs, la fraicheur et le transparent de la rosée, le mouvement qu'il savait donner aux insectes, tout enchante dans les tableaux de ce peintre unique en son genre ; mais il n'y a que des princes ou de riches particuliers qui puissent les acquérir. Nous possédons depuis quelque temps en France, deux des plus beaux tableaux de ce célèbre artiste ; M. de Voyer d'Argenson qui désirait les avoir, les couvrit d'or pour se les procurer. Article de M(D.J.)

ECOLE LOMBARDE, (Peinture) Le grand goût de dessein formé sur l'antique et sur le beau naturel, des contours coulants, une riche ordonnance, une belle expression, des couleurs admirablement fondues, un pinceau leger et moèlleux, enfin une touche savante, noble et gracieuse, caractérisent les célébres artistes de cette école. Sait que l'on ne regarde pour lombards que les ouvrages qui ont précédé la galerie Farnese, soit que l'on comprenne avec nous dans l'école lombarde celle de Bologne, qui fut établie par les Carraches, il sera toujours vrai de dire que les grands maîtres qui se succédèrent ici consécutivement, se sont également immortalisés par des routes différentes, et toujours si belles, qu'on serait fâché de ne les pas connaître.

Mais la manière du Correge, fondateur de l'école lombarde proprement dite, est le produit d'un heureux génie qui reçut son pinceau de la main des grâces ; cependant on ne saurait s'empêcher d'admirer les grands artistes qui parurent après lui : le Parmesan, dont les figures charmantes attachent les regards, et dont les draperies semblent être agitées par le vent ; les Carraches, gracieux ou corrects, et sévères dans le dessein mêlé du beau naturel et de l'antique ; le Caravage, qui prenant une route opposée, tirée de son caractère, peint la nature avec tous ses défauts, et cependant avec tant de force et de vérité, qu'il laisse le spectateur dans l'étonnement ; le Guide, qui se fit une manière originale si goutée de tout le monde ; l'Albane, qui nous enchante par ses idées poétiques, et par son pinceau riant et gracieux ; Lanfranc, né pour l'exécution des plus grandes entreprises ; le Dominiquin, qui a fourni par ses travaux une source inépuisable de belles choses ; enfin le Guerchin, qui, même sans la correction du dessein, sans aucun agrément, plait encore par son style dur et terrible. Voilà les hommes qu'a produits l'école lombarde pendant sa courte durée, c'est-à-dire dans l'espace d'un siècle ; et dans cet intervalle il ne vint point de taillis ni à côté, ni au milieu de ces grands chênes.

Correge, (Antoine Allégri, dit le) né, selon Vasari, à Corrégio dans le Modénais, l'an 1475 ; &, selon d'autres, plus vraisemblablement en 1494, mourut dans la même ville en 1534. Ce puissant génie, ignorant ses grands talents, mettait un prix très-modique à ses ouvrages, et les travaillait d'ailleurs avec beaucoup de soin ; ce qui joint au plaisir qu'il prenait d'assister les malheureux, le fit vivre lui-même dans la misere. étant un jour allé à Parme recevoir le prix d'un de ses tableaux, qui se montait à 200 livres, on le paya en monnaie de cuivre : l'empressement de porter cette somme à sa pauvre famille, l'empêcha de faire attention à la pesanteur du fardeau, à la chaleur de la saison, au chemin qu'il avait à faire à pied ; il s'échauffa, et gagna une pleurésie dont il mourut à la fleur de son âge.

Il ne parait pas que le Correge ait rien emprunté de personne ; tout est nouveau dans ses ouvrages, ses compositions, son dessein, sa couleur, son pinceau : et quelle admirable nouveauté ! ses pensées sont très-élevées, sa couleur enchante, et son pinceau parait manié par la main d'un ange. Il est vrai que ses contours ne sont pas corrects, mais ils sont d'un grand goût ; ses airs de têtes sont gracieux et d'un choix singulier, principalement ceux des femmes et des petits enfants. Si l'on joint à tout cela l'union qui parait dans le travail du Correge, et le talent qu'il avait de remuer les cœurs par la finesse de ses expressions, on n'aura pas de peine à croire que ces belles parties lui venaient plutôt de la nature que d'aucune autre source.

Le Correge n'étant pas encore sorti de son bourg, quoiqu'il fût déjà un peintre du premier ordre, fut si rempli de ce qu'il entendait dire de Raphaël, que les princes comblaient à l'envi de présents et d'honneurs, qu'il s'imagina que cet artiste qui faisait un si grand bruit, devait être d'un mérite bien supérieur au sien, qui ne l'avait pas encore tiré de la médiocrité. En homme sans expérience du monde, il jugeait de la supériorité du mérite de Raphaël sur le sien, par la différence de leurs fortunes. Enfin le Correge parvint à voir un tableau de ce peintre si célèbre ; après l'avoir examiné avec attention, après avoir pensé ce qu'il aurait fait, s'il avait eu à traiter le même sujet que Raphaël avait traité, il s'écria : Je suis un peintre aussi-bien que lui, et il l'était en effet. Il ne se vantait pas, puisqu'il a produit des ouvrages sublimes, et pour les pensées, et pour l'exécution. Il osa le premier mettre des figures véritablement en l'air, et qui plafonnent, comme disent les Peintres. Pour ses tableaux de chevalet, ils sont d'un prix immense.

Parmesan, (Français Mazzuoli, dit le) né à Parme en 1504, et mort dans la même ville en 1540. Il exécuta, n'ayant que seize ans, des tableaux qui auraient pu faire honneur à un bon maître. A l'âge de vingt ans, l'envie de se perfectionner, et d'étudier avec tout le soin possible les ouvrages de Michel-Ange et de Raphaël, le conduisit à Rome. On rapporte que pendant le sac de cette ville en 1527, il travaillait avec tant d'attache et de sécurité, que les soldats espagnols qui entrèrent chez lui en furent frappés ; les premiers se contentèrent de quelques desseins, les suivants enlevèrent tout ce qu'il possédait. Protogène se trouva à Rhodes dans des circonstances pareilles, mais il fut plus heureux. Voyez Protogene, au mot PEINTRES ANCIENS.

Le Parmesan contraint de céder à la force, et privé de ses richesses pittoresques, vint à Bologne, où il partageait son goût entre la Gravure et la Peinture, quand son graveur lui vola ses planches et ses desseins. Cette nouvelle perte mit le Parmesan au désespoir, quoiqu'il eut assez promptement le bonheur de recouvrer une partie du vol. Il quitta Bologne et se rendit à Parme, où trouvant des secours et de la consolation, il fit dans cette ville de grands et de beaux ouvrages ; mais enfin s'avisant de donner dans les prétendus secrets de l'Alchimie, il perdit à les chercher, son temps, son argent, sa santé, et mourut misérable à l'âge de trente-six ans.

La vivacité de l'esprit, la facilité du pinceau, la fécondité du génie, toujours tourné du côté de l'agrément et de la gentillesse ; le talent de donner beaucoup de grâce à ses attitudes aussi-bien qu'à ses têtes ; un beau choix des mêmes airs et des mêmes proportions, qu'on aime quoiqu'il soit souvent réitéré ; des draperies legeres et bien contrastées, sont les parties qui caractérisent les ouvrages de cet aimable maître.

Ses desseins pour la plupart à la plume, et surtout en petit, sont précieux : on y remarque quelques incorrections et quelques affectations, surtout à faire des doigts extrêmement longs ; mais on ne voit guère ailleurs une touche plus légère et plus spirituelle. Enfin dans les tours de ses figures il règne une flexibilité qui fait valoir ses desseins, lors même qu'ils pechent par la justesse des proportions.

Les Carraches, qui ont acquis tant de gloire et de réputation, étaient Louis, Augustin, et Annibal Carrache, tous trois de Bologne.

Carrache, (Louis) né à Bologne en 1555, décéda dans la même ville en 1619. Louis Carrache était un de ces genies tardifs, lents à se développer, mais qui venant à leur point de maturité, brillent tout-à-coup, et laissent le spectateur dans un étonnement mêlé de plaisir. La vue des merveilles de l'art jointe à un travail soutenu, l'égalèrent aux plus grands peintres d'Italie. Au goût maniéré qui regnait de son temps à Rome, Louis Carrache opposa l'imitation de la nature et les beautés de l'antique. Dans cette vue il établit à Bologne une académie de Peinture dont il devint le chef, et conduisit les études d'Augustin et d'Annibal Carrache ses cousins. Voilà l'école de Bologne, dont les Carrache et leurs disciples ont rendu le nom si célèbre dans la Peinture.

L'histoire de saint Benait et celle de sainte Cécile, que Louis Carrache a peintes dans le cloitre saint Michel in Bosco à Bologne, forme une des belles suites qu'il y ait au monde. Ce grand maître avait un esprit fécond, un goût de dessein noble et toujours gracieux : il mettait beaucoup de correction dans ses ouvrages ; sa manière est non-seulement savante, mais pleine de grâces, à l'imitation du Correge. Ses desseins arrêtés à la plume, sont précieux ; il y règne une agréable simplicité, beaucoup d'expression, de correction, jointes à une touche délicate et spirituelle.

Carrache, (Augustin) né à Bologne en 1558, mort à Parme en 1602. Il était frère ainé d'Annibal, et cousin de Louis. Son goût le portait également à toutes les Sciences et à tous les beaux Arts, mais il s'appliqua particulièrement à la Gravure et à la Peinture. Corneille Cort le guida dans la gravure, et il s'est fait encore plus connaître en ce genre, que par ses tableaux. Cependant sa composition est savante ; il donnait à ses figures beaucoup de gentillesse, mais ses têtes n'ont point la fierté de celles d'Annibal. Ses grands ouvrages de peinture se voient à Bologne, à Rome et à Parme.

Carrache, (Annibal) le grand Carrache, né à Bologne en 1560, mort en 1609. Son père le destinait à sa profession de Tailleur d'habits : mais la nature l'avait destiné à en faire un des premiers peintres de l'Europe. Louis Carrache son cousin, lui montra les principes de son art. L'étude qu'Annibal Carrache fit en même temps des ouvrages du Correge, du Titien, de Michel-Ange, de Raphaël, du Parmesan, et des autres grands maîtres, lui donna un style noble et sublime, des expressions frappantes, un goût de dessein correct, fier, et majestueux, qu'il augmenta même à mesure qu'il diminua dans le goût du coloris : ainsi ses derniers ouvrages sont d'un dessein plus prononcé, mais d'un pinceau moins tendre, moins fondu, et moins agréable.

Il a aussi excellé dans le paysage ; ses arbres sont d'une forme exquise, et d'une touche très-légère. Les desseins qu'il en a faits à la plume, ont un caractère et un esprit merveilleux. Il excellait encore à dessiner des caricatures, c'est-à-dire des portraits, qui en conservant la vraisemblance d'une personne, la représentent avec un air ridicule ; et tel était son talent en ce genre, qu'il savait donner aux animaux et même à des vases, la figure d'un homme qu'il voulait critiquer.

La galerie du cardinal Farnese, ce magnifique chef-d'œuvre de l'art, lui couta huit années du travail le plus opiniâtre, le plus pénible, et le plus fini ; il y prit des soins incroyables, pour mettre cet ouvrage au plus haut point de perfection : cependant il en fut récompensé, non comme un artiste qui venait de faire honneur par ses rares talents à l'humanité et à sa patrie, mais comme un artisan dont on taise le travail. Cette espèce de mépris le pénétra de douleur, et causa vraisemblablement sa mort, qui arriva quelque temps après.

Les desseins d'Annibal sont d'une touche également ferme et facile. La correction est la plus exacte dans ses figures ; la nature y est parfaitement rendue. Il avait un dessein fier, mais moins gracieux que celui de Louis Carrache. Ce célèbre peintre a gravé à l'eau-forte plusieurs sujets, avec autant d'esprit que de gout. On a aussi gravé d'après lui. Ses grands morceaux de peinture sont à Bologne, à Parme, et à Rome. La chapelle de S. Grégoire in monte Celio da Soria, est de sa main. On admire la chambre qu'il a peinte à Monte Cavallo, palais de Rome que les papes habitent ordinairement l'été. On voit un S. Xavier d'Annibal Carrache dans l'église de la maison professe des Jésuites à Paris. Le S. Antoine, et le S. Pierre en pleurs de ce maître, sont au palais Borghese.

Schidone, (Bartholomeo) né à Modene vers l'an 1560, mort à Parme en 1616. Il se mit sous la discipline d'Annibal Carrache, et s'attacha cependant à imiter le style du Correge, dont il a beaucoup approché. Sa passion pour le jeu, plaisir amer et si souvent funeste, le réduisit au point de mourir de douleur de ne pouvoir payer ce qu'il y perdit en une nuit. Les tableaux de ce charmant artiste sont très-rares ; ceux qu'on voit de lui sont précieux pour le fini, pour les grâces et la délicatesse de sa touche, pour le choix et la beauté de ses airs de têtes, pour la tendresse de son coloris, et la force de son pinceau ; ses desseins sont pleins de feu et de gout. Il a fait en portraits une suite des princes de la maison de Modene.

Michel Ange de Caravage, (appelé communément Michel Ange Amérigi) naquit en 1569 au château de Caravage, situé dans le Milanès, et mourut en 1609. Ce peintre s'est rendu très-illustre par une manière extrêmement forte, vraie, et d'un grand effet, de laquelle il est auteur. Il peignait tout d'après nature, dans une chambre où la lumière venait de fort haut. Comme il a exactement suivi ses modèles, il en a imité les défauts et les beautés : car il n'avait point d'autre idée que l'effet du naturel présent.

Son dessein était de mauvais goût ; il n'observait ni perspective, ni dégradation ; ses attitudes sont sans choix, ses draperies mal jetées ; il n'a connu ni les grâces, ni la noblesse ; il peignait ses figures avec un teint livide, des yeux farouches, et des cheveux noirs. Cependant tout était ressenti ; il détachait ses figures, et leur donnait du relief par un savant artifice du clair-obscur, par un excellent goût de couleurs, par une grande vérité, par une force terrible, et par un pinceau moèlleux, qui ont rendu son nom extrêmement célébre.

Le caractère de ce peintre, semblable à ses ouvrages, s'est toujours opposé à son bonheur. Il eut une affaire fâcheuse à Milan ; il en eut une autre à Rome avec le Josépin ; il insulta à Malte un chevalier de l'ordre ; en un mot il se fit des affaires avec tout le monde, fut misérable toute sa vie, et mourut sans secours sur un grand chemin. Il mangeait seul à la taverne, où n'ayant pas un jour de quoi payer, il peignit l'enseigne du cabaret, qui fut vendue une somme considérable.

Ses desseins sont heurtés d'une grande manière, la couleur y est rendue ; un goût bizarre, la nature imitée avec ses défauts, des contours irréguliers, et des draperies mal jetées, peuvent les caractériser.

Ses portraits sont très-bons. Le roi de France a celui du grand maître de Vignacourt que ce peintre fit à Malte. Il y a, je crois, un de ses tableaux aux Dominicains d'Anvers, que Rubens appelait son maître. On vante singulièrement un cupidon du Caravage, et son tableau de l'incrédulité de S. Thomas, qu'il a gravé lui-même. Mais que dirons-nous de son Prométhée attaché au rocher ? on ne peut regarder un moment cette peinture sans détourner la vue, sans frissonner, sans ressentir une impression qui approche de celle que l'objet même aurait produite.

Le Caravage a fait pendant son séjour à Malte, pour l'église de ce lieu, la décollation de S. Jean. Le grand autel de l'église de S. Louis à Rome, est peint par le Caravage ; il a peint un Christ porté au sépulchre, dans l'église de sainte Marie in Vallicella. Tous ces morceaux ont un relief étonnant.

Guido Réni, que nous appelons le Guide, naquit à Bologne en 1575, et mourut dans la même ville en 1642. Denis Calvart fut son premier maître ; il passa ensuite sous la discipline des Carraches, et ne fut pas longtemps sans se distinguer par la supériorité de son génie. Le pape Paul V. exerça ses talents, qu'il ne pouvait se lasser d'admirer. Il lui donna pour preuve de son estime particulière, un équipage et une forte pension.

Alors le Guide vivait honorablement, et jouissait de sa renommée ; mais semblable au Schidone, l'amour du jeu vint par malheur s'emparer de son âme : il y faisait des pertes considérables, qui le mettaient continuellement dans l'indigence, et qu'il réparait néanmoins par sa facilité prodigieuse à manier le pinceau : obligé de satisfaire aux ouvrages qu'on lui demandait de tous côtés, il reçut longtemps un prix considérable des chefs-d'œuvre, qui sortaient de son atelier avec une promptitude étonnante. Enfin devenu vieux, et ne trouvant plus dans son pinceau la même ressource qu'il lui procurait dans le fort de l'âge, d'ailleurs poursuivi par ses créanciers, abandonné, comme il est trop ordinaire, par ceux même qu'il mettait au nombre de ses amis, ce célèbre artiste mourut de chagrin.

La grandeur, la noblesse, le gout, la délicatesse, et par-tout une grâce inexprimable, sont les marques distinctives qui caractérisent toutes les productions de cet aimable peintre, et qui les rendent l'objet d'une admiration générale.

Les ouvrages que le Guide a laissés à Rome et à Bologne, sont ce qu'il a fait de plus considérable. On vante beaucoup son crucifix, qui est dans la chapelle de l'Annonciade ; S. Laurent in Lucina, son Ariane, sa Vierge qui coud, David vainqueur de Goliath, et l'enlevement d'Helene par Paris : ces deux derniers tableaux sont à l'hôtel de Toulouse, et pechent néanmoins du côté de l'expression, qui n'est point assez vive ni assez animée. Mais le couvent des Carmelites du fauxbourg Saint-Jacques possède un admirable tableau du Guide, dont le sujet est une Annonciation. Son martyre des Innocens est connu de tout le monde. La famille Ludovisio à Rome possède quatre beaux tableaux du Guide, une Vierge, une Judith, une Lucrèce, et la conversion de S. Paul. Enfin le tableau de ce grand maître, qui a fait le plus de bruit dans Rome, est celui qu'il peignit en concurrence du Dominiquin dans l'église de S. Grégoire.

Il travaillait également bien à huîle et à fresque. Il se plaisait à la musique, et à sculpter. Il a gravé à l'eau-forte beaucoup de sujets de piété, d'après Annibal Carrache, le Parmesan, etc. On a aussi beaucoup gravé d'après le Guide.

Ses desseins se font connaître par la franchise de sa main, par la legereté de sa touche, par un grand goût de draperies joint à la beauté de ses airs de têtes. Il ne faut pas croire, dit M. Mariette à ce sujet, que le Guide se soit élevé si haut, sans s'être assujetti à un travail opiniâtre : l'on s'en aperçoit aisément, et surtout dans les desseins qu'il a faits en grand pour ses études. Tout y est détaillé avec la dernière précision ; l'on y voit un artiste qui consulte perpétuellement la nature, et qui ne se fie point à l'heureux talent qu'il a de l'embellir.

Albane, (Français) né à Bologne en 1578, mort dans la même ville en 1660. Son père, marchand de soie, voulut inutilement le faire de sa profession. La passion dominante du fils, le décida pour la Peinture. Il se mit d'abord chez Denis Calvart dont nous avons parlé ci-dessus, et pour son bonheur il y trouva le Guide. Ils se lièrent d'une étroite amitié, et ne tardèrent pas à passer ensemble dans l'école des Carraches ; ensuite ils se rendirent à Rome, où l'Albane perfectionna ses talents, et devint un des plus agréables et des plus savants peintres du monde. Il cultiva toute sa vie l'étude des belles-lettres, et se servit utilement et ingénieusement des lumières qu'elles lui fournirent, pour enrichir ses inventions des ornements de la Poésie.

Il épousa en secondes noces une femme qui lui apporta en dot peu de richesses, mais une grande beauté. Elle servit plus d'une fois de modèle à l'Albane, qui la peignait tantôt en nymphe, tantôt en Vénus, tantôt en déesse. Il en eut douze enfants, et prit le même plaisir à les peindre en amours ; sa femme les tenait dans ses bras, ou les suspendait avec des bandelettes, et les lui présentait dans toutes les attitudes touchantes qu'il a si bien exprimées dans ses petits tableaux. De-là vient qu'ils se sont dispersés comme des pierres précieuses par toute l'Europe, et ont été payes très-chérement : il ne faut pas s'en étonner ; la legereté, l'enjouement, la facilité, et la grâce, caractérisent les ouvrages de l'Albane.

Lanfranc, (Jean) né à Parme de parents pauvres en 1581, mort à Rome dans l'opulence en 1647. Disciple des Carraches, il fit des progrès rapides qui lui acquirent promptement de la célébrité, des richesses, et beaucoup d'occupation. Il excellait dans les grandes machines, et se montra dans ce genre un des premiers peintres du monde. La voute de la première chapelle de l'église de S. Pierre, et la coupole de S. André della Vallé à Rome, justifièrent la hardiesse et l'étendue de son génie.

Les papes Paul V. et Urbain VIII. comblèrent Lanfranc de biens et d'honneurs ; mais surtout un caractère doux et tranquille, une femme aimable, et des enfants qui réunissaient tous les talents d'agrément, le rendirent heureux.

Ses principaux ouvrages sont à Rome, à Naples, et à Plaisance. Toute la chapelle de S. Jean-Baptiste à Rome, est de sa main.

Dominiquin, (Dominique Zampiéri, dit le) né à Bologne en 1581, mort en 1641. Il se mit sous la discipline des Carraches, et remplit la prophétie d'Annibal son maître, qui prédit que le Dominiquin nourrirait un jour la Peinture. Cependant ses études furent tournées en ridicule, ses premières productions méprisées, sa persévérance traitée de temps perdu, et son silence de stupidité.

En effet la nature lui donna un esprit paresseux, pesant, et stérîle ; mais par son opiniâtreté dans le travail, il acquit de la facilité, de la fécondité, de l'imagination, j'allais presque dire du génie : du moins sa persévérance opiniâtre, la bonté cachée de son esprit, et la solidité de ses réflexions, lui tenant lieu du don de la nature, que nous appelons génie, ont fait produire au Dominiquin des ouvrages dignes de la postérité.

Absorbé dans son art, il amassa peu-à-peu un trésor de science, qui se découvrit en son temps. Son esprit enveloppé comme un ver à soie l'est dans sa coque, après avoir longtemps travaillé dans la solitude, se développa, s'anima, prit l'essor, et se fit admirer non-seulement de ses confrères qui avaient tâché de le dégoûter, mais des Carraches même qui l'avaient soutenu. En un mot, les pensées du Dominiquin s'élevèrent insensiblement au point qu'il s'en faut peu qu'elles ne soient arrivées jusqu'au sublime, si l'on ne veut pas convenir qu'il y a porté quelques-uns de ses ouvrages ; comme le martyre de S. André, la communion de S. Jérôme, le S. Sébastien qui est dans la seconde chapelle de l'église de saint Pierre, le Musée, et autres morceaux admirables, qu'il a faits à Rome à la chapelle du trésor de Naples, et à l'abbaye de Grotta Ferrata ; monuments éternels de sa capacité.

Je crois bien que les parties de la peinture que possédait cet homme rare, sont la récompense de ses soins, de ses peines, et de ses travaux assidus, plutôt que les fruits de son génie ; mais travail ou génie, ce que ce grand maître a exécuté servira toujours de modèle à tous les peintres à venir.

Les compagnons d'étude du Dominiquin, après l'avoir méprisé, devinrent ses rivaux, ses envieux, et furent enfin si jaloux de son rare mérite, qu'ils tâchèrent de détruire ses ouvrages par des moyens aussi honteux, que ceux qui furent employés en France dans le même siècle contre les peintures de le Sueur.

Le Dominiquin a parfaitement réussi dans les fresques ; ses tableaux à l'huîle ne sont pas pour la plupart aussi bons ; le travail se fait sentir dans les desseins et les études qu'il a fait à la pierre noire et à la plume ; sa touche en est peinée, et leur médiocrité donnerait quelquefois lieu de douter du nom de leur auteur.

Guerchin, (Jean-Français Barbiéri da Cento, dit le) né à Cento près de Bologne en 1590, mort en 1666. Le surnom de Guercino ou de Guerchin lui fut donné parce qu'il était louche. L'école des Carraches, la vue des ouvrages des grands maîtres, et son génie, le firent marcher dans le chemin de la renommée.

Il s'attacha à la manière du Caravage, préférablement à celle du Guide et de l'Albane, qui lui parut trop faible. Quoiqu'il ait peint avec peu de correction et d'agrément, et qu'il eut été à souhaiter qu'il eut joint à son grand goût de composition, à son dessein, à la fierté de son style, plus de noblesse dans les airs de tête, et plus de vérité dans les couleurs locales ; cependant ces défauts ne peuvent empêcher que le Guerchin ne passe pour un grand maître dans l'esprit des connaisseurs.

Le nombre de ses ouvrages répandus dans toute l'Italie, est presque incroyable ; personne n'a travaillé avec plus de facilité et de promptitude ; il a peint beaucoup à fresque ; il a fait aussi une quantité prodigieuse de desseins, qui sont à la vérité de simples esquisses, mais pleines de feu et d'esprit.

Mola, (Pietro Francesco) né dans le Milanès en 1621, mort à Rome en 1666. Il entra dans l'école de l'Albane, et se rendit ensuite à Venise, où il prit du Bassan et du Titien le goût du coloris. Il était bon dessinateur, et excellent paysagiste. On remarque dans ses peintures du génie, de l'invention, et beaucoup de facilité. Ses principaux ouvrages sont à Rome.

Cignani, (Carlo) né à Bologne en 1628, mort à Forli en 1719. Disciple de l'Albane, il acquit une grande réputation dans son art. La coupole de la Madona del Fuoco de la ville de Forli, où cet artiste a représenté le paradis, fait admirer la beauté de son génie. Il eut dix-huit enfants, dont un seul lui survécut, et aucun d'eux ne devint peintre. Le Cignani était correct dans son dessein, gracieux dans son coloris, élégant dans ses compositions. Il peignait avec facilité, drapait avec gout, et manquait seulement de feu dans l'expression des passions de l'âme. Ses demi-figures sont finies, et ses Vierges très-belles. La douceur des mœurs, jointe à la bonté, à l'humanité, et à la générosité, caractérisaient son âme. Ses principaux ouvrages sont à Rome, à Bologne, et à Forli. Article de M(D.J.)

ECOLE ROMAINE, (Peinture) On trouve dans les ouvrages des habiles maîtres de cette école un goût formé sur l'antique, qui fournit une source inépuisable de beautés du dessein, un beau choix d'attitudes, la finesse des expressions, un bel ordre de plis, un style poétique embelli par tout ce qu'une heureuse imagination peut inventer de grand, de pathétique, et d'extraordinaire. La touche de cette école est facile, savante, correcte et gracieuse ; sa composition est quelquefois bizarre, mais élégante.

Le coloris est la partie qu'elle a négligé davantage, défaut commun à presque tous ceux qui ont correctement dessiné. Ils ont cru qu'ils perdraient le fruit de leurs tableaux, s'ils laissaient ignorer au monde à quel point ils possédaient cette partie, et qu'on leur pardonnerait aisément tout ce qui leur manquerait d'ailleurs, quand on serait content de la régularité de leurs desseins, de la correction dans les proportions, de l'élégance dans les contours, et de la délicatesse dans les expressions, objets essentiels de l'art.

Mais les intentions de cet art ne se trouvent pas moins dans le coloris que dans le dessein ; car le peintre qui est l'imitateur de la nature, ne saurait imiter cette nature, que parce qu'elle est visible ; et elle n'est visible, que parce qu'elle est colorée. Disons donc que si le dessein est le fondement du coloris, s'il subsiste avant lui, c'est pour en recevoir sa perfection. Le peintre ébauche d'abord son sujet par le moyen du dessein ; mais il ne peut le finir que par le coloris, qui, répandant le vrai sur les objets dessinés, y jette en même temps toute la perfection dont la peinture est susceptible.

Les peintres de l'école romaine ont le bonheur de nommer Raphael à leur tête ; et il est certain que son mérite éminent, et les disciples qu'il a formés, font la plus grande gloire de cette école. D'ailleurs les plus célébres artistes du monde, à commencer par Michel-Ange, ont embelli Rome de leurs chefs-d'œuvre, afin de s'immortaliser eux-mêmes. En effet toutes les églises et tous les palais de cette capitale sont ornés des merveilles de l'art et de la nature. On ne peut voir sans étonnement la multitude de belles choses que Rome possede, malgré la perte de celles que les richesses des pays étrangers lui ont enlevées et lui enlèvent journellement. Ses ruines seules lui procurent sans cesse d'admirables morceaux de sculpture antique, des statues, des colonnes, des bas-reliefs, etc. En un mot il n'y a qu'à profiter dans son séjour pour ceux qui veulent s'instruire des beaux Arts ; aussi vient-on de toutes parts les y étudier. C'est un noble hommage, dit M. de Voltaire, que rend à Rome ancienne et moderne le désir de l'imiter ; et l'on n'a point encore cessé de lui rendre cet hommage pour la peinture, quoiqu'elle soit dénuée depuis un temps considérable de peintres, dont les ouvrages puissent passer à la postérité. Plus cette dernière réflexion est vraie, plus ma liste de l'école romaine doit devenir moins nombreuse, en y comprenant même le curieux Antoine de Messine, qui porta de Flandres en Italie la découverte de la peinture à l'huile.

Antoine de Messine, ainsi nommé de cette ville sa patrie, florissait vers l'an 1430. Il a été le premier des Italiens qui ait peint à l'huile. Ayant eu l'occasion de voir à Naples un tableau que le roi Alphonse venait de recevoir de Flandres, il fut si surpris de la vivacité, de la force, et de la douceur des couleurs de ce tableau, qu'il quitta toutes ses affaires pour aller trouver Jean Van-Eyck, qu'on lui avait dit être l'auteur de ce bel ouvrage. On sait quelles furent les suites du voyage d'Antoine ; Van-Eyck lui communiqua noblement son secret : de retour à Venise, Bellin le lui arracha adroitement, et le rendit public dans cette ville.

Cependant Antoine l'avait confié à un de ses élèves nommé Dominique. Ce Dominique appelé à Florence, en fit part généreusement à André del Castagno, qui par la plus noire ingratitude et par l'avidité du gain assassina son ami et son bienfaiteur. Tous ces événements arrivant coup sur coup, répandirent promptement le mystère de la peinture à l'huîle dans toute l'Italie. Les écoles de Venise et de Florence en firent usage les premières ; mais celle de Rome ne tarda pas longtemps à les imiter.

Perugin, (Pierre) né à Perouse en 1446, mort dans la même ville en 1524. Elevé dans la pauvreté, il résolut, pour s'en tirer, de s'attacher à la peinture, dont les merveilles occupaient l'Italie, surtout depuis la divulgation du secret de la Peinture à l'huile. Le Perugin, après avoir étudié le dessein, se rendit à Florence où il prit des leçons avec Léonard de Vinci d'André Verrochio, qui florissait alors dans cette ville. Une longue vie lui permit de faire un grand nombre d'ouvrages ; et d'un autre côté beaucoup d'oeconomie, le mirent dans l'opulence, dont l'avarice l'empêcha de jouir. Enfin un filou lui ayant dérobé sa cassette, dans laquelle il portait toujours son argent avec lui, la douleur de cette perte causa sa mort. L'incendie du bourg de S. Pierre représentée dans la chapelle de Sixte au vatican, passe pour le chef-d'œuvre du Perugin. Mais sa plus grande gloire est d'avoir eu Raphael pour disciple : je dis encore que c'est sa plus grande gloire, parce qu'il en profita lui-même, et qu'il devint le disciple à son tour. On voit par les tableaux que le Perugin a faits à la chapelle de Sixte au vatican, qu'il avait appris de Raphael.

Raphaël Sanzio, né à Urbin en 1483, mort à Rome en 1520. Voilà le roi de la peinture depuis le rétablissement des beaux Arts en Italie ! Il n'a point encore eu d'égal, quoique l'art de la Peinture renferme présentement une infinité d'observations et de connaissances, qu'il ne renfermait pas du temps de ce grand génie. Ses ouvrages ont porté son nom par tout le monde ; ils sont presque aussi connus que l'Enéide de Virgile. Voyez ce que dit l'abbé Dubos du tableau de l'école d'Athènes, de celui d'Attila, de celui où Jesus-Christ donne les clés à S. Pierre, du tableau appelé la messe du pape Jules ; enfin du tableau de la transfiguration de Notre-Seigneur qu'on regarde comme le chef-d'œuvre de ce peintre ; j'allais dire de la Peinture, si le souvenir des ouvrages de l'antiquité et le jugement du Poussin n'avaient arrêté mon enthousiasme.

Digne rival de Michel Ange, jamais personne ne reçut peut-être en naissant plus de gout, de génie, ni de talents pour la peinture que Raphael ; et peut-être personne n'apporta-t-il jamais plus d'application à cet art ; Perugin n'est connu que pour avoir été maître de Raphaël. Mais bien-tôt cet artiste laissa le Perugin et sa manière, pour ne prendre que celle de la belle nature. Il puisa les beautés et les richesses de son art dans les chefs-d'œuvres de ses prédécesseurs. Sur le bruit des ouvrages que Léonard de Vinci faisait à Florence, il s'y transporta deux fois pour en profiter. Il continua de former la délicatesse de son goût sur les statues et sur les bas-reliefs antiques, qu'il dessina longtemps avec l'attention et l'assiduité la plus soutenue. Enfin il joignit à cette délicatesse de goût portée au plus haut point, une grandeur de manière, que la vue de la chapelle de Michel Ange lui inspira tout d'un coup. Le pape Jules II. le fit travailler dans le Vatican sur la recommandation de Bramante ; et c'est alors qu'il peignit les ouvrages immortels dont j'ai parlé ci-dessus, outre ceux que ses disciples firent sur ses desseins.

Indépendamment de l'étude que Raphaël faisait d'après les sculptures et les plus beaux morceaux de l'antique qui étaient sous ses yeux, il entretenait des gens qui dessinaient pour lui tout ce que l'Italie et la Grèce possédaient de rare et d'exquis.

On remarque qu'il n'a laissé que peu ou point d'ouvrages imparfaits, et qu'il les finissait extrêmement, quoique promptement. C'est pour cela qu'on voit de lui un crayon de petites parties, comme des mains, des pieds, des morceaux de draperies, qu'il dessinait trois ou quatre fois pour un même sujet, afin d'en faire un choix convenable.

Il mourut à la fleur de son âge, n'ayant que trente-sept ans, épuisé par l'amour qu'il avait pour les femmes, et mal gouverné par les médecins à qui il avait caché la cause de son mal. Les grands peintres ne sont pas ceux qui ont couru la plus longue carrière ; le Parmesan, Watteau, le Sueur, Lucas de Leyden, le Correge, sont morts entre trente-six et quarante ans ; Vandyck à quarante-deux ans, le Valentin et le Giorgion à trente-deux et trente-trois ans.

Raphaël refusa de se marier avec la nièce d'un cardinal, parce qu'il se flattait de le devenir, suivant la promesse que Léon X. lui en avait faite.

Un heureux génie, une imagination féconde, une composition simple, et en même temps sublime, un beau choix, beaucoup de correction dans le dessein, de grâces et de noblesse dans les figures, de finesse dans les pensées, de naturel et d'expression dans les attitudes ; tels sont les traits auxquels on peut reconnaître la plupart de ses ouvrages. Pour le coloris, il est fort au-dessous du Titien ; et le pinceau du Correge est sans doute plus moèlleux que celui de Raphaël.

Ce célèbre maître maniait parfaitement le crayon ; ses desseins sont singulièrement recherchés : on peut les distinguer à la hardiesse de sa main, aux contours coulants de sa figure, et surtout à ce goût élégant et gracieux qu'il mettait dans tout ce qu'il faisait.

Le Roi possède quelques tableaux de chevalet de Raphaël, entr'autres une vierge connue sous le nom de la belle jardinière. Il y a deux beaux morceaux de ce savant maître au palais royal : savoir une sainte famille, tableau d'environ deux pieds et demi de haut sur vingt pouces de large, et S. Jean dans le désert ; M. le duc d'Orléans régent du royaume paya vingt mille livres ce dernier tableau de Raphaël. Enfin on a beaucoup gravé d'après ce grand homme. Voyez sa vie, vous y trouverez bien d'autres détails.

On compte parmi ses disciples, Jules Romain, Perrin del Vaga, et plusieurs autres ; mais on doit compter pour peintres tous ceux qui ont su profiter des ouvrages de Raphaël.

Primatice, né à Bologne en 1490, mort à Paris en 1570. Jules Romain perfectionna ses principes ; le duc de Mantoue l'employa à décorer son beau château du T. Les ouvrages de stuc qu'il y fit donnèrent une si grande idée de ses talents, qu'il fut appelé à la cour par François I. Il a embelli Fontainebleau de statues qui furent jetées en bronze, de ses peintures, et de celles que Nicolo, et plusieurs autres élèves, ont faites sur ses desseins ; mais le peu d'ouvrages qui nous restent de cet artiste (car la plupart ne subsistent plus), méritent seulement d'êtres loués pour le coloris et les attitudes des figures. On voit sans peine qu'ils sont peints de pratique, et manquent de correction ; cependant c'est réellement à lui et à maître Roux, que la France est redevable du bon goût de la peinture.

Jules Romain (son nom de famille est Julio Pippi), né à Rome en 1492, mort à Mantoue en 1546. Il a été le premier et le plus savant des disciples de Raphaël. Sujets d'histoire, tableaux de chevalet, ouvrages à fresque, portraits, paysages ; il excella dans tous ces genres. Il se montra un peintre également sage, spirituel et gracieux, comme simple imitateur de Raphaël. Ensuite se livrant tout à coup à l'essor de son génie, et se traçant une route nouvelle, il ne mérita pas de moindres éloges. Aucun maître n'a mis dans ses tableaux plus d'esprit et de savoir ; en un mot ses ouvrages, malgré les défauts qu'on peut leur reprocher, feront toujours l'admiration du public.

Ce célèbre artiste embellit le château du T. du duc de Mantoue, comme architecte et comme peintre. Les chefs-d'œuvre qu'il y fit contribuèrent non seulement à sa fortune par les bienfaits dont le prince le combla, mais encore à sa sûreté par la puissante protection du duc. Elle sauva Jules des recherches qu'on faisait de lui pour ses desseins des estampes dissolues, gravées par Marc-Antoine, et que l'Arétin accompagna de sonnets non moins condamnables. L'orage tomba sur le graveur, qui aurait perdu la vie, sans la faveur et le crédit du cardinal de Médicis.

Les desseins que Jules a lavés au bistre, sont très-estimés ; on y remarque beaucoup de correction et d'esprit. Il y a aussi beaucoup de liberté et de hardiesse dans les traits qu'il faisait toujours à la plume, de fierté et de noblesse dans ses airs de tête ; mais il ne faut point rechercher dans ses desseins des contours coulants, ni des draperies riches et d'un bon gout. Les batailles de Constantin de ce grand maître sont dans la chapelle de Sixte au vatican. Le martyre de St Etienne qu'on voit à Genèseau maître autel de la petite église de saint Etienne, est admirable pour l'observation de la vraisemblance poétique.

Perrin del Vaga, né dans la Toscane en 1500, mort à Rome en 1547. Il vint fort jeune dans cette capitale par goût pour la peinture, et se mit à dessiner avec beaucoup d'assiduité. Raphaël remarquant ses talents et son génie, en fit son éleve, et lui procura des ouvrages considérables. Après sa mort, Jules Romain et François Penni partagèrent avec lui les peintures, dont ils avaient la direction. La sale d'audience du vatican, celle où l'on reçoit les ambassadeurs des têtes couronnées, est presque entièrement de ce maître ; mais il n'a pas peint les trois tableaux de cette même sale qu'on y voit toujours, et qui représentent l'affreux massacre de la S. Barthelemi.

Objectare oculis monstra indignantibus auso

Horruit aspectu pietas, &c.

Perrin del Vaga s'est distingué particulièrement à décorer les lieux selon leur usage, genre dans lequel il a excellé.

Nicolo del Abbate, né à Modène en 1512, mort à Paris vers l'an 1580. Elève du Primatice, ce peintre l'engagea de venir en France avec lui, et ils travaillèrent ensemble à peindre à fresque dans le château de Fontainebleau la galerie d'Ulysse ainsi nommée, parce que les aventures du roi d'Ithaque étaient représentées dans cette galerie en cinquante-huit tableaux. L'ouvrage est presque entièrement détruit. Les seuls desseins qui étaient de la main du Primatice, doivent subsister encore ; du moins ils faisaient un des ornements du cabinet de M. Crosat avant sa mort.

Baroche, (Fréderic) né à Urbin en 1528, mort dans la même ville en 1612. Le cardinal della Rovère prit sous sa protection ce célèbre artiste, qui n'avait encore que vingt ans, et l'occupa dans son palais. C'est un des plus gracieux, des plus judicieux, et des plus aimables peintres d'Italie. Il a fait beaucoup de tableaux d'histoire, mais il a surtout réussi dans les sujets de dévotion. Il se servait pour ses vierges d'une sœur qu'il avait, et pour le petit christ d'un enfant de cette même sœur.

L'usage du Baroche était de modèler d'abord en cire les figures qu'il voulait peindre, ou bien il faisait mettre des personnes choisies de l'un et de l'autre sexe dans les attitudes propres à son sujet. On reconnait dans ses ouvrages le style, et les grâces du Correge ; mais quoiqu'il dessinât plus correctement que cet aimable peintre, ses contours n'étaient ni d'un si grand goût ni si naturels ; il outrait les attitudes de ses figures, et prononçait trop les parties du corps.

L'on a gravé d'après lui, et lui-même a gravé plusieurs morceaux à l'eau-forte, qui petillent de feu et de génie. Ses tableaux font un des ornements des cabinets des curieux.

Feti, (Dominique) né à Rome en 1589, mort à Venise en 1624 à la fleur de son âge ; sa passion pour les femmes abregea sa carrière. Il fut disciple de Civoli, mais il perfectionna son goût par l'étude des ouvrages des premiers maîtres de Rome. Il avait une grande manière, de la finesse dans ses pensées, une expression vive, une touche piquante, et quelque chose de moèlleux ; on lui désirerait seulement plus de correction, et un ton de couleur moins noir : ses tableaux sont fort goutés des amateurs. Le palais du duc de Mantoue a été embelli des peintures du Feti. Ses desseins sont extrêmement rares ; et heurtés d'un grand gout. Il a fait des études admirables peintes à l'huîle sur du papier.

Sacchi, (André) né à Rome en 1599, mort dans la même ville en 1661. On retrouve dans ses ouvrages les grâces et la tendresse du coloris qu'on admire dans les tableaux de l'Albane, dont il fut éleve. Ses figures brillent par l'expression, ses draperies par la simplicité ; ses idées sont nobles, et sa touche finie sans être peinée. Ses desseins sont aussi très-précieux ; une belle composition, des expressions vives, une touche facile, des ombres et des clairs bien ménagés, en caractérisent le mérite.

Michel-Ange des Batailles, né à Rome en 1602, mort dans la même ville en 1660. Son nom de famille était Cercozzi. Son surnom des Batailles lui vint de son habileté à représenter ces sortes de sujets. Il se plaisait aussi à peindre des fleurs, des fruits, surtout des pastorales, des marchés, des foires, en un mot des bambochades ; ce qui le fit encore appeler Michel-Ange des Bambochades.

Il avait une imagination vive, une grande prestesse de main, et mettait beaucoup de force et de verité dans ses peintures ; son coloris est bon, et sa touche très-légère ; rarement il faisait le dessein ou l'esquisse de son tableau. On a gravé quelques batailles d'après ce maître dans le Strada de Bello Belgico de l'édition de Rome in-folio.

Maratte, (Carle) né en 1625 à Camérano dans la Marche d'Ancône, mort à Rome en 1713. André Sacchi le reçut dans son école, où Carle Maratte resta 19 ans. Il étudia les ouvrages de Raphaël, des Carraches, et du Guide, et se fit d'après ces grands maîtres, une manière qui le mit dans une haute réputation. Il devint un des plus gracieux peintres de son temps, et ses tableaux très-recherchés pendant sa vie, n'ont point perdu de leur mérite depuis sa mort.

Ce maître a excellé à peindre des vierges ; il était fort instruit de toutes les parties de son art, possédait bien la perspective, avait un bon coloris, et un dessein très-correct. On a de lui plusieurs planches gravées à l'eau-forte, où il a mis beaucoup de goût et d'esprit. Ses principaux ouvrages sont à Rome. La maison professe des jésuites de Paris a un S. Xavier de ce maître, indépendamment de celui d'Annibal Carrache ; on peut les comparer : mais n'oublions pas un trait à son honneur, rapporté par l'abbé Dubos. Carle Maratte ayant été choisi comme le premier peintre de Rome, pour mettre la main au plafond du palais Farnese, sur lequel Raphaël a représenté l'histoire de Psyché, il n'y voulut rien retoucher qu'au pastel, afin, dit-il, que s'il se trouve un jour quelqu'un plus digne que moi d'associer son pinceau avec celui de Raphaël, il puisse effacer mon ouvrage pour y substituer le sien.

ECOLE VENITIENNE, (Peinture) Un savant coloris, une grande intelligence du clair-obscur, des touches gracieuses et spirituelles, une imitation simple et fidèle de la nature, qui Ve jusqu'à séduire les yeux ; voilà en général les parties qui caractérisent spécialement les beaux ouvrages de cette école. On reproche à l'école romaine d'avoir négligé le coloris, on peut reprocher à l'école vénitienne d'avoir négligé le dessein et l'expression. Comme il y a très-peu d'antiques à Venise, et très-peu d'ouvrages du goût romain, les peintres vénitiens se sont attachés à représenter le beau naturel de leur pays ; ils ont caractérisé les objets par comparaison, non seulement en faisant valoir la véritable couleur d'une chose, mais en choisissant dans cette opposition, une vigueur harmonieuse de couleur, et tout ce qui peut rendre leurs ouvrages plus palpables, plus vrais, et plus surprenans.

Il est inutîle d'agiter ici la question sur la prééminence du coloris, ou sur celle du dessein et de l'expression ; jamais les personnes d'un sentiment opposé ne s'accorderont sur cette prééminence, dont on juge toujours par rapport à soi-même : suivant que par des yeux plus ou moins voluptueux, on est plus ou moins sensible au coloris, ou bien à la poésie pittoresque par un cœur plus ou moins facîle à être ému, on place le coloriste au-dessus du poète, ou le poète au-dessus du coloriste. Le plus grand peintre pour nous, est celui dont les ouvrages nous font le plus de plaisir, comme le dit fort bien l'abbé du Bos. Les hommes ne sont pas affectés également par le coloris ni par l'expression, parce qu'ils n'ont pas le même sens également délicat, quoiqu'ils supposent toujours que les objets affectent intérieurement les autres, ainsi qu'ils en sont eux-mêmes affectés.

Celui, par exemple, qui défend la supériorité du Poussin sur le Titien, ne conçoit pas qu'on puisse mettre au-dessus d'un poète, dont les inventions lui donnent un plaisir extrême, un artiste qui n'a su que disposer les couleurs, dont l'harmonie et les richesses, lui font un plaisir médiocre. Le partisan du Titien de son côté, plaint l'admirateur du Poussin, de préférer au Titien, un peintre qui n'a pas su charmer les yeux, et cela pour quelque invention, dont il juge que tous les hommes ne doivent pas être touchés, parce que lui-même ne l'est que faiblement. Chacun opine donc, en supposant comme une chose décidée, que la partie de la peinture qui lui plait davantage, est la partie de l'art qui doit avoir le pas sur les autres. Mais laissons les hommes passionnés, s'accuser respectivement d'erreur ou de mauvais gout, il sera toujours vrai de dire, que les tableaux les plus parfaits et les plus précieux, seront ceux qui réuniront les beautés de l'école romaine et florentine à celles de l'école lombarde et vénitienne. Je vais présentement nommer les principaux artistes de cette dernière école.

Les Bellino, frères, (Gentil et Jean) en jetèrent les fondements ; mais c'est le Titien et le Giorgion qu'il faut mettre à la tête des célébres artistes de cette école : ce sont eux qui méritent d'en être regardés comme les fondateurs.

Bellin, (Gentil) né à Venise en 1421, mort en 1501 fit beaucoup d'ouvrages, la plupart à détrempe, qu'on recherchait alors avec empressement, et qui ne subsistent plus aujourd'hui. Mais on n'a point oublié ce qui se passa entre Bellin et Mahomet II. Ce fameux conquérant qui dessinait et qui aimait la peinture, ayant Ve des tableaux du peintre de Venise, pria la république de le lui envoyer. Gentili partit pour Constantinople, et remplit l'idée que sa hautesse avait conçue de ses talents. Il fit pour ce prince la décollation de S. Jean-Baptiste, où le grand seigneur remarqua seulement, que la peau du cou dont la tête venait d'être séparée, n'était pas exactement rendue ; et pour prouver, dit-on, la justesse de sa critique, il offrit de faire décapiter un esclave. " Ah ! seigneur, répliqua vivement Bellin, dispensez-moi d'imiter la nature, en outrageant l'humanité. " Ce trait d'histoire pourrait n'être pas vrai ; mais il n'en est pas de même de la manière dont le sultan paya Bellin ; il le traita comme Alexandre avait fait Apelles. Tout le monde sait qu'il le congédia en lui mettant une couronne d'or sur la tête, une chaîne d'or au col, et une bourse de trois mille ducats d'or entre les mains. La république de Venise contente de la conduite de Bellino, lui assigna une forte pension à son retour, et le nomma chevalier de S. Marc.

Bellin, (Jean) né à Venise en 1422, mourut dans la même ville en 1512. Curieux de savoir le nouveau secret de la peinture à l'huile, il s'habilla en noble vénitien, vint trouver sous ce déguisement Antoine de Messine qui ne le connaissait pas, et lui fit faire son portrait : après avoir ainsi découvert le mystère que ce peintre cachait avec soin, et dont il tirait toute sa gloire, il le rendit public dans sa patrie. On voit encore par quelques ouvrages de Jean et de Gentil Bellin, qui sont à Venise, que Jean maniait le pinceau plus tendrement que son frère, quoiqu'il y ait beaucoup de sécheresse dans ses peintures ; mais il a travaillé le premier à joindre l'union à la vivacité des couleurs, et à donner un commencement d'harmonie, dont le Giorgion et le Titien ses élèves ont su faire un si bel usage. Le goût du dessein de Bellin est gothique, et ses attitudes sont forcées, il ne s'est montré que servîle imitateur de la nature ; cependant il a mis de la noblesse dans ses airs de têtes. On n'aperçoit point de vives expressions dans ses tableaux ; aussi la plupart des sujets qu'il a traités, sont des vierges. Le roi a le portrait des deux Bellino frères.

Titien Vecelli, naquit à Cador, dans le Frioul, l'an 1477, et mourut en 1576. Ce peintre, un des plus célébres du monde, était occupé depuis longtemps chez Bellin à copier servilement le naturel, lorsqu'entendant louer de toutes parts le coloris des ouvrages du Giorgion, qui avait été son ancien camarade, il ne songea plus qu'à cultiver son amitié, pour profiter de sa nouvelle manière. Le Giorgion le reçut d'abord sans défiance : s'apercevant ensuite des progrès rapides de son émule, et du véritable sujet de ses fréquentes visites, il rompit tout commerce avec lui. Cependant le Titien eut peu de temps après le champ libre dans la carrière de la peinture, par la mort prématurée de son rival de gloire. Ce fut alors que redoublant ses soins, ses réflexions et ses travaux, il parvint à surpasser le Giorgion dans la recherche des délicatesses du naturel, et dans l'art d'apprivoiser la fierté du coloris, par la fonte et la variété des teintes. On sait quels ont été ses succès.

On le chargea des ouvrages les plus importants à Venise, à Padoue, à Vicence et à Ferrare. Il se distingua presqu'également dans tous les genres, traitant avec la même facilité les grands et les petits sujets. Personne en Italie n'a mieux entendu le paysage, ni rendu la nature avec plus de vérité. Son pinceau tendre et délicat représente encore si bien les femmes et les enfants, ses touches sont si spirituelles et si conformes au caractère des objets, qu'elles piquent le goût des connaisseurs beaucoup plus que les coups sensibles d'une main hardie.

Le talent singulier qu'il avait pour le portrait, augmenta sa renommée auprès des souverains et des grands seigneurs, qui tous ambitionnèrent d'être peints de sa main. Le cardinal Farnèse l'engagea de venir à Rome pour faire le portrait du pape. Pendant son séjour dans cette ville, il y fit de petits tableaux qui furent admirés de Vasari, et même de Michel-Ange. Le Titien peignit trois fois Charles V. qui disait à ce sujet, qu'il avait reçu trois fois l'immortalité du Titien.

Ce prince le combla de biens et d'honneurs ; il le créa chevalier, comte Palatin, et joignit à ces titres une pension viagère fort considérable. Les poètes célébrèrent à l'envi ses talents. Le Giorgion mort jeune, le débarrassa d'un rival : son opulence le mit en état de vivre avec les grands, et de les recevoir à sa table avec splendeur ; son caractère doux et obligeant lui procura des amis sincères ; son humeur gaie et enjouée écarta de son âme les chagrins et les soucis ; son mérite le rendit respectable à tout le monde ; et sa santé qu'il a conservée jusqu'à 99 ans, sema de fleurs tous les instants de sa vie ; en un mot, s'il était permis de juger du bonheur de quelqu'un par les apparences trompeuses du dehors, on pourrait, ce me semble, mettre le Titien au nombre de ces hommes rares, dont les jours ont été heureux.

On rapporte que sur la fin de sa carrière, sa vue s'étant affoiblie, il voulait retoucher ses premiers tableaux, qu'il ne croyait pas d'un coloris assez vigoureux ; mais ses élèves mirent dans ses couleurs de l'huîle d'olive qui ne seche point, et effaçaient son nouveau travail pendant son absence. C'est ainsi qu'ils nous ont conservé plusieurs chefs-d'œuvre du Titien.

Les églises de Venise sont toutes embellies de ses productions. On y voit les morceaux précieux de la présentation de la Sainte Vierge, un S. Marc admirable, le martyre de S. Laurent, de S. Paul, et tant d'autres. Mais son tableau le plus connu et le plus vanté, est celui qui représente S. Pierre martyr, religieux Dominiquain, massacré par les Vaudais ; il est non-seulement précieux par la richesse des couleurs locales, mais plus encore parce que l'action de ce tableau est intéressante, et que le Titien l'a traité avec plus de vraisemblance, et avec une expression de passions plus étudiée que celle de ses autres ouvrages. Enfin si les peintres de l'école de Rome et de Florence ont surpassé le Titien en vivacité de génie et par le goût du dessein, personne au moins ne lui dispute l'excellence du coloris.

Giorgion, (Georges) né dans le Trévisan en 1478, mort en 1511. Malgré son goût et ses talents pour la Musique, la Peinture eut encore pour lui plus d'attraits, il s'y livra tout entier, et surpassa bientôt Jean Bellin son maître : l'étude que le Giorgion fit des ouvrages de Leonard de Vinci, et surtout l'étude de la nature qu'il n'a jamais perdu de vue, acheva de le perfectionner ; mais une maîtresse qu'il chérissait et qui lui devint infidèle, fut la cause de sa mort qui l'enleva à l'âge de 33 ans, au milieu de sa gloire et de sa réputation. Il comptait déjà parmi ses disciples Pordenon, Sebastien del Piombo, et Jean d'Udine, trois peintres célèbres.

Il entendait parfaitement le clair-obscur, et cet art si difficîle de mettre toutes les parties dans une parfaite harmonie. Son goût de dessein est délicat, et a quelque chose de l'école Romaine ; ses carnations sont peintes d'une grande vérité. Il n'y employait que quatre couleurs capitales, dont le judicieux mélange faisait toute la différence des âges et des sexes ; il donnait beaucoup de rondeur à ses figures ; ses portraits sont vivants, ses paysages sont d'un goût exquis.

Il a fait un très-petit nombre de tableaux de chevalet, ce qui les rend d'autant plus précieux. Le roi et M. le duc d'Orléans possèdent quelques morceaux de ce célèbre artiste, qui suffiraient seuls à sa gloire. En un mot par le peu d'ouvrages qu'on connait de cet excellent maître, on voit que dans l'espace d'une courte vie, il a porté la peinture à un degré surprenant de perfection ; personne encore n'a pu l'atteindre pour la force et la fierté du coloris.

Sebastien del Piombo, aussi connu sous le nom de Sebastien de Venise, et de Fra-Bastien. Il naquit à Venise en 1485, et mourut en 1527. Sébastien reçut les principes de la peinture du Giorgion, duquel il prit le bon goût de couleur qu'il n'a jamais quitté. Sa réputation naissante le fit appeler à Rome, où il s'attacha à Michel-Ange, qui lui montra par reconnaissance les secrets de son art. Alors soutenu par un si grand maître, il sembla vouloir disputer le prix de la peinture à Raphaël même ; mais il s'en fallait infiniment qu'il eut ni le génie ni le goût de dessein du rival avec lequel il osait se compromettre.

Le tableau de la résurrection de Lazare, dont on peut suivant les apparences, attribuer l'invention et le dessein sur la toile, au grand Michel-Ange, et que Sébastien ne fit peut-être que peindre pour l'opposer au tableau de la transfiguration, est un ouvrage précieux à plusieurs égards, et certainement admirable pour le grand goût de couleur ; cependant il ne prévalut point sur celui de Raphaël : la cabale de Michel-Ange ne fit que suspendre pendant quelque temps les suffrages. Mais voici un fait singulier qui a résulté du défi de Fra-Bastien : son tableau de la résurrection de Lazare, qui devait naturellement rester sur les lieux, a passé en France, il est actuellement au palais royal ; et le tableau de la transfiguration que Raphaël avait fait pour François I. n'est pas sorti de Rome ; l'Italie jalouse de se conserver ce trésor de peinture, n'a jamais voulu s'en désaisir.

Del Piombo travaillait bien, mais difficilement, et son irrésolution lui fit commencer plusieurs ouvrages qu'il n'a pu terminer. Cependant les peintures de la première chapelle à droite de l'église de S. Pierre in montorio, lui ont acquis un honneur singulier : il employait quelquefois le marbre, et autres pierres semblables, pour faire servir leurs couleurs naturelles de fond à ses tableaux. Il est le premier qui ait peint à l'huîle sur les murailles ; et comme il avait beaucoup de génie, il inventa un composé de poix, de mastic et de chaux vive, afin d'empêcher les couleurs de s'altérer.

Les desseins de ce célèbre maître travaillés à la pierre noire, sont dans le goût de ceux de Michel-Ange.

Bordone, (Paris) né sur la fin du XV. siècle, de parents nobles, à Trévise ville d'Italie, mort à Venise âgé de 75 ans. Le Titien et le Giorgion lui montrèrent les secrets de leur art. Il vint à Paris sous le règne de François I. en 1538, et eut l'honneur de peindre ce monarque. Il ne dédaigna point pendant son séjour en France d'exercer son pinceau à tirer le portrait de quelques seigneurs et dames de la première qualité, qui lui demandèrent cette distinction. Au retour de ses voyages, il se fixa à Venise, où ses richesses, son amour pour les belles-lettres, son goût pour la Musique, et ses talents pour la Peinture, lui firent mener une vie délicieuse. Il fit aussi quelques ouvrages pittoresques pour sa réputation. Le plus considérable de tous est celui où il représenta l'aventure prétendue du pêcheur de Venise.

Bassan, (Jacques du Pont, connu sous le nom de) né en 1510 à Bassano, est mort à Venise en 1592. Le lieu où il prit naissance, lui donna son nom. Les ouvrages des grands maîtres, et surtout l'étude de la nature, développèrent ses talents. Il ne les tourna pas avec gloire au genre héroïque ni historique ; mais il excella dans la représentation des plantes, des animaux, dans le paysage et autres sujets semblables naturels et artificiels. Il emprunta du Titien et du Giorgion la beauté du coloris, et il y joignit une grande connaissance du clair-obscur. Il a traité avec le même succès beaucoup de sujets de nuit : l'habitude qu'il avait prise de marquer ses ombres fortes, peut avoir aussi contribué à celles qu'il a employées quelquefois hors de propos dans des sujets de jour.

Il a renouvellé les miracles qu'on raconte des peintres Grecs. Parmi les simples qu'il cultivait, il mettait des figures de serpens et d'animaux représentés avec tant d'art, qu'il était difficîle de ne point s'y laisser abuser. Annibal Carrache lui-même étant venu chez le Bassan, fut tellement trompé par la représentation d'un livre que ce peintre avait fait sur le mur, qu'il alla pour le prendre. Enfin personne peut-être ne l'a surpassé pour la vérité qu'il donnait aux différents objets de ses tableaux, par leurs couleurs, leur fraicheur et leur brillant.

Ses ouvrages en grand nombre, même ceux d'histoire, se sont répandus dans tous les cabinets de l'Europe ; tant est puissant le charme du coloris, qu'il nous fait aimer les tableaux historiques de ce peintre, nonobstant les fautes énormes, dont ils sont remplis contre l'ordonnance et le dessein, contre la vraisemblance poétique et pittoresque.

Ses desseins sont pour la plupart heurtés et indécis ; on en reconnait l'auteur à ses figures rustiques, et à une manière d'ajustement qui lui est propre.

Tintoret, (Jacques Robusti surnommé le) né à Venise en 1512, mort dans la même ville en 1594. On le nomma le Tintoret, parce qu'il était fils d'un teinturier ; mais ses parents lui virent tant de goût pour la peinture, qu'ils se prêtèrent à ses desseins ; alors il se proposa dans ses études de suivre Michel-Ange pour le dessein, et le Titien pour le coloris. En même temps, l'amour qu'il avait pour sa profession, lui fit rechercher avec ardeur tout ce qui pouvait le rendre habile. De tous les peintres vénitiens, il n'en est point dont le génie ait été si fécond et si facile, que celui du Tintoret. Il a rempli Venise de ses belles peintures ; et si parmi l'abondance de ses ouvrages, il y en a de médiocres et de strapassés, pour me servir d'un terme de l'art, il faut avouer qu'il s'en trouve aussi d'admirables, qui mettent avec raison le Tintoret au rang des plus célèbres peintres d'Italie.

Véronèse, (Paul) son nom de famille est Caliari ; né à Vérone en 1532, il mourut en 1588, à Venise, où il a fait tant de belles choses, qu'on le met au rang des plus grands peintres de l'Europe.

Rival du Tintoret, chargé avec lui des grandes entreprises, il a toujours balancé la réputation de son collègue ; et s'il ne mettait point tant de force dans ses ouvrages, il rendait la nature avec plus d'éclat et de majesté. Il faisait encore honneur à son art par la noblesse avec laquelle il l'exerçait, par sa politesse, et par sa vie splendide : c'était dans les grandes machines que Paul Véronèse excellait ; on remarque dans ses peintures une imagination féconde, vive et élevée, beaucoup de dignité dans ses airs de têtes, un coloris frais, et un bel accord dans ses couleurs locales ; il a donné à ses draperies un brillant, une variété et une magnificence qui lui sont particulières ; la scène de ses tableaux est ornée des plus belles fabriques ; et l'apparat superbe de l'architecture qu'il y a introduit, donne de la grandeur à ses ouvrages.

Ceux qu'il a faits au palais de S. Marc ont immortalisé son nom. On estime surtout ses banquets, et ses pélerins d'Emmaus : mais les noces de Cana représentées dans le réfectoire de S. George majeur du palais S. Marc, forment un des plus beaux morceaux qui soit au monde.

Ce grand maître a pourtant ses défauts ; il a peint quelquefois de pratique, ce qui fait que ses ouvrages ne sont pas tous de la même beauté : il peche souvent contre la convenance dans ses compositions ; on désirerait plus de choix dans ses attitudes, plus de finesse dans ses expressions, plus de goût et de correction dans le dessein, et plus d'intelligence du clair-obscur, dont il parait qu'il n'a jamais bien compris l'artifice.

La plupart de ses desseins arrêtés à la plume et lavés au bistre, ou à l'encre de la chine, sont terminés. Ils font les délices des amateurs, pour la richesse de l'ordonnance, la beauté des caractères de têtes, le grand goût des draperies, etc.

Le roi de France possède plusieurs tableaux de Paul Véronèse, entr'autres celui des pélerins d'Emmaus, et le repas chez Simon le lépreux, que la république de Venise a envoyé en présent à Louis XIV.

Ce célèbre artiste a eu un frère, (Benoit) Caliari, et un fils nommé Charles, qui se sont attachés à la peinture, et comme ils ont suivi la manière de Paul, on ne saurait garantir que tous les ouvrages qu'on lui attribue, soient pour cela de sa main ; on en voit en effet plusieurs sous son nom, qui ne sont pas dignes de son génie, ni de son pinceau.

Palme le jeune, (Jacques) né à Venise en 1544, mort dans la même ville en 1628. Il fut disciple du Tintoret ; et sa réputation s'augmentant avec sa fortune, l'amour du gain lui fit expédier ses tableaux. On remarque dans ceux qu'il a travaillés avec soin, une touche hardie, de bonnes draperies, et un coloris agréable ; ses desseins sont recherchés ; sa plume est fine et légère.

Palme le vieux, (Jacques) né à Seniralta, territoire de Bergame, en 1548, mort à Venise en 1596, peintre inégal. Dans ses ouvrages terminés avec patience, les couleurs y sont admirablement fondues et unies ; mais on n'y trouve ni la correction, ni le bon goût de dessein ; cependant on voit à Venise quelques peintures de Palme le vieux qui sont très-estimées, entr'autres une tempête représentée dans la chambre de l'école de S. Marc, et la Sainte Barbe qui orne l'église de Sancta Maria Formosa. Art. de M. le Chevalier de Jaucourt.

L'auteur de cet article nous en avait communiqué un beaucoup plus étendu, dont celui-ci n'est que l'extrait : la nature de notre ouvrage, et les bornes que nous sommes forcés de nous prescrire, ne nous ont pas permis de le donner en entier. L'Encyclopédie doit s'arrêter légèrement sur les faits purement historiques, parce que ces sortes de faits ne sont point son objet essentiel et immédiat. Mais nous croyons qu'on nous permettra d'ajouter à cet abrégé historique, quelques réflexions sur les écoles de Peinture, et en général sur le mot école, lorsqu'il s'applique aux beaux Arts.

ECOLE, dans les beaux Arts, signifie proprement une classe d'artistes qui ont appris leur art d'un maître, soit en recevant ses leçons, soit en étudiant ses ouvrages, et qui en conséquence ont suivi plus ou moins la manière de ce maître, soit à dessein de l'imiter, soit par l'habitude qui leur a fait adopter ses principes. Une habitude si ordinaire a des avantages sans doute, mais elle a peut-être encore de plus grands inconvéniens. Ces inconvéniens, pour ne parler ici que de la Peinture, se font principalement sentir dans la partie de la couleur, si j'en crois les habiles artistes et les connaisseurs vraiment éclairés. Selon eux, cette espèce de convention tacite formée dans une école, pour rendre les effets de la lumière par tels ou tels moyens, ne produit qu'un peuple servîle d'imitateurs, qui vont toujours en dégénérant ; ce qu'on pourrait prouver aisément par les exemples.

Une seconde observation non moins importante, que je dois aux mêmes connaisseurs, c'est qu'il est très-dangereux de porter un jugement général sur les ouvrages sortis d'une école ; ce jugement est rarement assez exact pour satisfaire celui qui le porte, à plus forte raison pour satisfaire les autres. Les ouvrages de Peinture changent tous les jours, ils perdent l'accord que l'artiste y avait mis ; enfin ils ont, comme tout ce qui existe, une espèce de vie dont le temps est borné, et dans laquelle il faut distinguer un état d'enfance, un état de perfection, du moins au degré où ils peuvent l'avoir, et un état de caducité : or ce n'est que dans le second de ces trois états qu'on peut les apprécier avec justice.

On dit pour l'ordinaire que l'école romaine s'est principalement attachée au dessein, l'école vénitienne au coloris, etc. On ne doit point entendre par-là que les peintres de ces écoles aient eu le projet formé de préférer le dessein à la couleur, ou la couleur au dessein : ce serait leur attribuer des vues qu'ils n'eurent sans doute jamais. Il est vrai que par le résultat des ouvrages des différentes écoles, il s'est trouvé que certaines parties de la Peinture ont été plus en honneur dans certaines écoles que dans d'autres ; mais il serait très-difficîle de démêler et d'assigner les causes de ces différences : elles peuvent être physiques et très-cachées, elles peuvent être morales et non moins obscures.

Est-ce à ces causes physiques ou aux causes morales, ou à la réunion des unes et des autres, qu'on doit attribuer l'état de langueur où la Peinture et la Sculpture sont actuellement en Italie ? L'école de Peinture française est aujourd'hui, de l'aveu général, supérieure à toutes les autres. Sont-ce les récompenses, les occasions, l'encouragement et l'émulation, qui manquent aux Italiens ? car ce ne sont pas les grands modèles. Ne serait-ce point plutôt un caprice de la nature, qui, en fait de talents et de génie, se plait, pour ainsi dire, à ouvrir de temps en temps des mines, qu'elle referme ensuite absolument pour plusieurs siècles ? Plusieurs des grands peintres d'Italie et de Flandres ont vécu et sont morts dans la misere : quelques-uns ont été persécutés, bien loin d'être encouragés. Mais la nature se joue de l'injustice de la fortune, et de celle des hommes ; elle produit des génies rares au milieu d'un peuple de barbares, comme elle fait naître les plantes précieuses parmi des Sauvages qui en ignorent la vertu.

On se plaint que notre école de Peinture commence à dégénérer, sinon par le mérite, au moins par le nombre des bons artistes : notre école de Sculpture au contraire se soutient ; peut-être même, par le nombre et le talent des artistes, est-elle supérieure à ce qu'elle a jamais été. Les Peintres prétendent, pour se justifier, que la Peinture est sans comparaison plus difficîle que la Sculpture ; on juge bien que les Sculpteurs n'en conviennent pas, et je ne prétends point décider cette question : je me contenterai de demander si la Peinture avait moins de difficultés lorsque nos peintres égalaient ou même surpassaient nos sculpteurs. Mais j'entrevais deux raisons de cette inégalité des deux écoles : la première est le goût ridicule et barbare de la nation pour les magots de porcelaine et les figures estropiées de la Chine. Comment avec un pareil goût aimera-t-on les sujets nobles, vastes et bien traités ? Aussi les grands ouvrages de Peinture se sont-ils aujourd'hui réfugiés dans nos églises, où même on trouve rarement les occasions de travailler en ce genre. Une seconde raison non moins réelle que la première, et qui mérite beaucoup plus d'attention, parce qu'elle peut s'appliquer aux Lettres comme aux Arts, c'est la vie différente que mènent les Peintres et les Sculpteurs. L'ouvrage de ceux-ci demandant plus de temps, plus de soins, plus d'assiduité, les force à être moins répandus : ils sont donc moins sujets à se corrompre le goût par le commerce, les vues et les conseils d'une foule de prétendus connaisseurs, aussi ignorants que présomptueux. Ce serait une question bien digne d'être proposée par une de nos académies, que d'examiner si le commerce des gens du monde a fait plus de bien que de tort aux gens de Lettres et aux artistes. Un de nos plus grands sculpteurs ne Ve jamais aux spectacles que nous appelons sérieux et nobles, de crainte que la manière étrange dont les héros et les dieux y sont souvent habillés, ne dérange les idées vraies, majestueuses et simples qu'il s'est formées sur ce sujet. Il ne craint pas la même chose des spectacles de farce, où les habillements grotesques ne laissent dans son âme aucune trace nuisible. C'est à-peu-près par la même raison que le P. Malebranche ne se délassait qu'avec des jeux d'enfant. Or je dis que le commerce d'un grand nombre de faux juges est aussi dangereux à un artiste, que la fréquentation de nos grands spectacles le serait à l'artiste dont on vient de parler. Notre école de Peinture se perdra totalement, si les amateurs qui ne sont qu'amateurs (& combien peu y en a-t-il qui soient autre chose ?) prétendent y donner le ton par leurs discours et par leurs écrits. Toutes leurs dissertations n'aboutiront qu'à faire de nos artistes de beaux esprits manqués et de mauvais peintres. Raphaël n'avait guère lu d'écrits sur son art, encore moins de dissertations ; mais il étudia la nature et l'antique. Jules II. et Léon X. laissaient faire ce grand homme, et le récompensaient en souverains, sans le conseiller en imbéciles. Les François ont peut-être beaucoup plus et beaucoup mieux écrit que les Italiens sur la Peinture, les Italiens n'en sont pas moins leurs maîtres en ce genre. On peut se rappeler à cette occasion l'histoire de ces deux architectes qui se présentèrent aux Athéniens pour exécuter un grand ouvrage que la république voulait faire. L'un d'eux parla très-longtemps et très-disertement sur son art, et l'autre se contenta de dire après un long silence : ce qu'il a dit, je le ferai.

On aurait tort de conclure de ce que je viens d'avancer, que les Peintres, et en général les artistes, ne doivent point écrire sur leur art ; je suis persuadé au contraire qu'eux seuls en sont vraiment capables : mais il y a un temps pour faire des ouvrages de génie, et un temps pour en écrire : ce dernier temps est arrivé, quand le feu de l'imagination commence à être ralenti par l'âge ; c'est alors que l'expérience acquise par un long travail, a fourni une matière abondante de réflexions, et l'on n'a rien de mieux à faire que de les mettre en ordre. Mais un peintre qui dans sa vigueur abandonne la palette et les pinceaux pour la plume, me parait semblable à un poète qui s'adonnerait à l'étude des langues orientales ; dès ce moment la nullité ou la médiocrité du talent de l'un et de l'autre est décidée. On ne songe guère à écrire sur la poétique, quand on est en état de faire l'Iliade.

La supériorité généralement reconnue, ce me semble, de l'école ancienne d'Italie sur l'école française ancienne et moderne, en fait de peinture, me fournit une autre réflexion que je crois devoir présenter à mes lecteurs. Si quelqu'un voulait persuader que nos peintres effacent ceux de l'Italie, il pourrait raisonner en cette sorte : Raphaël et un grand nombre de dessinateurs italiens, ont manqué de coloris ; la plupart des coloristes ont péché dans le dessein : Michel-Ange, Paul Veronese, et les plus grands maîtres de l'école italienne, ont mis dans leurs ouvrages des absurdités grossières. Nos Peintres français au contraire ont été sans comparaison plus raisonnables et plus sages dans leurs compositions. On ne voit point dans les tableaux de le Sueur, du Poussin, et de le Brun, des contre-sens et des anachronismes ridicules ; et dans les ouvrages de ces grands hommes la sagesse n'a point nui à la beauté : donc notre école est fort supérieure à celle d'Italie. Voilà un raisonnement très-faux, dont pourtant tout est vrai, excepté la conséquence. C'est qu'il faut juger les ouvrages de génie, non par les fautes qui s'y rencontrent, mais par les beautés qui s'y trouvent. Le tableau de la famille de Darius est le chef-d'œuvre de le Brun ; cet ouvrage est très-estimable par la composition, l'ordonnance, et l'expression même : cependant, de l'avis des connaisseurs, il se soutient à peine auprès du tableau de Paul Veronese, qu'on voit à côté de lui dans les appartements de Versailles, et qui représente les pélerins d'Emmaus, parce que ce dernier tableau a des beautés supérieures, qui font oublier les fautes grossières de sa composition. La Pucelle, si j'en crois ceux qui ont eu la patience de la lire, est mieux conduite que l'Enéide, et cela n'est pas difficîle à croire ; mais vingt beaux vers de Virgile écrasent toute l'ordonnance de la Pucelle. Les pièces de Shakespear ont des grossieretés barbares ; mais à-travers cette épaisse fumée brillent des traits de génie que lui seul y pouvait mettre ; c'est d'après ces traits qu'on doit le juger, comme c'est d'après Cinna et Polieucte, et non d'après Tite et Bérénice, qu'on doit juger Corneille. L'école d'Italie, malgré tous ses défauts, est supérieure à l'école française, parce que les grands maîtres d'Italie sont sans comparaison en plus grand nombre que les grands maîtres de France, et parce qu'il y a dans les tableaux d'Italie des beautés que les François n'ont point atteintes. Qu'on ne m'accuse point ici de rabaisser ma nation, personne n'est plus admirateur que moi des excellents ouvrages qui en sont sortis ; mais il me semble qu'il serait aussi ridicule de lui accorder la supériorité dans tous les genres, qu'injuste de la lui refuser dans plusieurs.

Sans nous écarter de notre sujet (car il s'agit ici des écoles des beaux Arts en général), nous pouvons appliquer à la Musique une partie de ce que nous venons de dire. Ceux de nos écrivains qui dans ces derniers temps ont attaqué la Musique italienne, et dont la plupart, très-féconds en injures, n'avaient pas la plus légère connaissance de l'art, ont fait contre elle un raisonnement précisément semblable à celui qui vient d'être réfuté. Ce raisonnement transporté de la Musique à la Peinture, eut été, ce me semble, la meilleure réponse qu'on put opposer aux adversaires de la Musique italienne. Il ne s'agit pas de savoir si les Italiens ont beaucoup de mauvaise Musique, cela doit être, comme ils ont sans doute beaucoup de mauvais tableaux ; s'ils ont fait souvent des contre-sens ; cela doit être encore (voyez CONTRE-SENS) ; si leurs points d'orgue sont déplacés ou non (voyez POINT D'ORGUE) ; s'ils ont prodigué ou non les ornements mal-à-propos (voyez GOUT) : il s'agit de savoir si dans l'expression du sentiment et des passions, et dans la peinture des objets de toute espèce, leur Musique est supérieure à la nôtre, soit par le nombre, soit par la qualité des morceaux, soit par tous les deux ensemble. Voilà, s'il m'est permis de parler ainsi, l'énoncé du problème à résoudre pour juger la question. L'Europe semble avoir jugé en faveur des Italiens, et ce jugement mérite d'autant plus d'attention, qu'elle a tout-à-la fois adopté généralement notre langue et nos pièces de théâtre, et proscrit généralement notre Musique. S'est-elle trompée, ou non ? c'est ce que notre postérité décidera. Il me parait seulement que la distinction si commune entre la Musique française et l'Italienne, est frivole ou fausse. Il n'y a qu'un genre de Musique : c'est la bonne. A-t-on jamais parlé de la Peinture française et de la Peinture italienne ? La nature est la même par-tout, ainsi les arts qui l'imitent, doivent aussi être par-tout semblables.

Comme il y a en Peinture différentes écoles, il y en a aussi en Sculpture, en Architecture, en Musique, et en général dans tous les beaux Arts. En Musique, par exemple, tous ceux qui ont suivi le style d'un grand maître (car la Musique a son style, comme le discours), sont ou peuvent être regardés comme de l'école de ce maître. L'illustre Pergolese est le Raphaël de la Musique italienne ; son style est celui qui mérite le plus d'être suivi, et qui en effet l'a été le plus par les artistes de sa nation : peut-être commencent-ils à s'écarter un peu trop du ton vrai, noble et simple, que ce grand homme avait donné. Il semble que la Musique en Italie commence à approcher aujourd'hui du style de Seneque ; l'art et l'esprit s'y montrent quelquefois un peu trop, quoiqu'on y remarque encore des beautés vraies, supérieures, et en grand nombre.

Les François n'ont eu jusqu'ici que deux écoles de Musique, parce qu'ils n'ont eu que deux styles ; celui de Lully, et celui du célèbre M. Rameau. On sait la révolution que la musique de ce dernier artiste a causée en France ; révolution qui peut-être n'a fait qu'en préparer une autre : car on ne peut se dissimuler l'effet que la Musique italienne a commencé à produire sur nous. Lully causa de même une révolution de son temps, il appliqua à notre langue la Musique que l'Italie avait pour lors ; on commença par déclamer contre lui, et on finit par avoir du plaisir, et par se taire. Mais ce grand homme était trop éclairé pour ne pas sentir que de son temps l'art était encore dans l'enfance : il avouait en mourant, qu'il voyait beaucoup plus loin qu'il n'avait été : grande leçon pour ses admirateurs outrés et exclusifs. Voyez MUSIQUE, PEINTURE, etc. (O)

ECOLE, (Manège) Nous désignons dans nos manéges, la haute, la moyenne, et la basse école. Les chefs des académies se chargent des élèves les plus avancés ; et les instructions des autres, qu'ils ne perdent pas de vue, est confiée à des écuyers qui sont sous leurs ordres.

Cette division relative aux gentilshommes, en suppose une semblable relativement aux chevaux ; l'une et l'autre sont également nécessaires. Si d'une part les académistes ne peuvent faire de véritables progrès qu'autant qu'on leur fera parcourir une chaîne de principes qui naissent les uns des autres, et qui se fortifient mutuellement, il est indispensable d'un autre côté de leur fournir des chevaux mis et ajustés de manière à leur en faire sentir l'évidence.

Dès les premières leçons il ne s'agit que de prescrire au cavalier les règles d'une belle assiete et d'une juste position ; mais ces règles sont bientôt oubliées, si l'on ne frappe l'intelligence du disciple par l'explication des raisons sur lesquelles elles sont appuyées : peut-être que la plupart des maîtres négligent trop ce point important. Quoi qu'il en sait, on comprend qu'un cheval fixé dans les piliers, et auquel on ne demande qu'une action de piaffer dans une seule et même place, dérangera moins un académiste uniquement occupé du soin de se placer conformément aux préceptes qu'on lui a déduits, que si on l'obligeait à monter sur le champ un cheval en liberté, qu'il redouterait, qu'il voudrait retenir ou conduire, et qui le distrairait des uniques objets sur lesquels son attention doit se fixer.

Ce n'est que lorsqu'il a connu quel doit être l'arrangement des différentes parties de son corps, et que l'on aperçoit qu'elles se présentent en quelque façon à sa volonté, que l'on peut lui donner un second cheval accoutumé à cheminer au pas. Alors on lui indique les différents mouvements de la main, afin qu'il puisse librement tourner son cheval à droite et à gauche, le laisser aller en-avant, l'arrêter, et même le reculer : on observe sans-cesse en même temps les défauts de sa position, et on les lui indique scrupuleusement, dans la crainte qu'il ne contracte de mauvaises habitudes, qu'il est très-difficîle de corriger dans la suite. Plusieurs écuyers ne font aucune distinction des élèves qui leur sont soumis ; ils diffèrent néanmoins beaucoup, si l'on considère le plus ou le moins de facilité de leur esprit, et la disposition plus ou moins favorable de leur corps : ainsi tel d'entr'eux dont la conception est heureuse, ne sera point troublé par un énorme détail de fautes qu'on lui reproche, tandis qu'un autre cessera de nous entendre, si nous le reprenons de deux défauts à la fais. Tel fera de vains efforts pour se plier de manière à rencontrer l'attitude qu'on exige de lui, et dont une construction plus ou moins difforme, ou une inaptitude naturelle l'éloigne. C'est donc au maître à se mettre à la portée des élèves, à juger de ce qu'il est d'abord essentiel de ne pas faire, et à leur faciliter, par l'exacte connaissance qu'il doit avoir de la relation et de la sympathie du jeu des parties dont leur corps est formé, les moyens d'exécuter et d'obéir. Un autre abus est de les obliger trop promptement à troter ; parce que dès-lors ils ne sont attentifs qu'à leur tenue, et qu'ils ne pensent plus ni à l'exactitude de la position, ni aux mouvements d'une main à laquelle ils s'attachent. En second lieu, on n'est point scrupuleux sur le plus ou le moins de dureté ou de vitesse du mouvement des chevaux ; il est cependant très-constant que l'on devrait observer des degrés à cet égard : l'animal, dont les ressorts sont liants, et dont l'action n'est point pressée, offre toujours moins de difficultés à l'éleve, qui peut se rendre raison à lui-même de ce qu'il est capable de faire et d'entreprendre. Ne souffre-t-il en effet aucun dérangement à raison d'une telle célérité ? il peut toujours augmenter de plus en plus la vitesse : conserve-t-il sa fermeté dans le trot le plus étendu ? on doit lui donner un cheval qui dans cette allure ait moins d'union et plus de reins, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il ait acquis par cet exercice continué, ce que nous nommons proprement le fond de la selle. J'ajouterai que les leçons au trot doivent toujours être entremêlées des leçons au pas. Celles-ci sont les seules où nous puissions exactement suivre nos élèves, les rectifier, leur proposer une multitude de lignes différentes à décrire, et les occuper par conséquent sans cesse, en mettant continuellement leur main à l'épreuve, et en faisant accompagner les aides qui en partent, de celles de l'une et de l'autre jambe séparément ou ensemble. La pratique de ces opérations étant acquise par ce moyen, ces mêmes leçons se répètent au trot ; du trot on passe aux chevaux dressés au galop, et de ceux-ci aux sauteurs dans les piliers, et à ceux qui travaillent en liberté au son de la voix, ou à l'aide de l'écuyer. C'est ainsi que se termine la marche de la basse école ; marche dont on ne peut s'écarter sans craindre de précipiter les élèves dans une roideur, une contention, une incapacité à laquelle ils devraient préférer leur première ignorance.

Guidés et conduits suivant cette méthode, non seulement ils ont reconnu cet équilibre nécessaire, mesuré et certain d'où dépend la finesse, la précision, et la sûreté de l'exécution ; mais ils ont appris en général les effets de la main et des jambes, et leurs membres sont, pour ainsi dire, dénoués, puisqu'on a fait fréquemment mouvoir en eux toutes les parties dont l'action doit influer sur l'animal.

A toutes ces leçons succedent celles d'où dépend la science de faire manier des chevaux de passage. Ici tous les principes déjà donnés, reçoivent un nouveau jour, et tout concourt à en démontrer la certitude : de plus il en dérive d'autres, et le disciple commence à s'apercevoir de la chaîne et de la liaison des règles. Comme il ne s'agit plus de la position et de la tenue, on peut lui développer les raisons de tout ce qu'il fait, et ces raisons lui feront entrevoir une multitude de choses à apprendre et à exécuter. On exige plus de finesse et plus d'harmonie dans ses mouvements, plus de réciprocité dans le sentiment de sa main et dans celui de la bouche du cheval, plus d'union dans ses aides, un plus grand ensemble, plus d'obéissance, plus de précision de la part de l'animal. Les demi-arrêts multipliés, les changements de main, les voltes, les demi-voltes de deux pistes, les angles de manège scrupuleusement observés, l'action de la croupe ou de la tête au mur, la plus grande justesse du partir, du parer, et du reculer, le pli dans lequel on assujettit le cheval, etc. sont un acheminement à de nouvelles lumières qui doivent frapper l'académiste, lorsqu'après s'être convaincu de la vérité de toutes les maximes dont on a dû lui faire sentir toutes les conséquences, soit au passage sur des chevaux successivement plus fins, plus difficiles, et dressés différemment, soit au trot, soit au galop, il est en état de passer à la haute école.

Alors il n'est pas simplement question de ce que l'on entend communément par l'accord de la main et des jambes, il faut aller plus loin à cet égard, c'est-à-dire faire rechercher à l'élève la proportion de la force mutuelle et variée des renes ; l'obliger à n'agir que par elles ; lui faire comprendre les effets combinés d'une seule rene mue en deux sens, les effets combinés des deux renes ensemble mues en même sens, ou en sens contraire ; et le convaincre de l'insuffisance réelle de l'action des jambes, qui ne peut être regardée comme une aide principale, à moins qu'il ne s'agisse de porter et de chasser le derrière en avant, mais qui dans tout autre cas n'est qu'une aide subsidiaire à la main. La connaissance de ces différentes proportions et de tous ces effets, ne suffit pas encore. La machine sur laquelle nous opérons, n'est pas un être inanimé ; elle a été construite par la nature, avec la faculté de se mouvoir ; et cette mère commune a disposé ses parties de manière que l'ordre de ses mouvements, constant, invariable, ne peut être interverti sans danger ou sans forcer l'animal à la desobéissance. Il est donc important d'instruire notre disciple de la succession harmonique de ces mêmes mouvements, de leurs divisions en plusieurs temps, et de lui indiquer tous les instants possibles, instants qu'il doit nécessairement saisir dès qu'il voudra juger clairement de l'évidence des effets sur lesquels il a été éclairé, conduire véritablement le cheval de tête, diriger toutes ses actions, et non les déterminer seulement, et rapporter enfin à lui-même toutes celles auxquelles il le contraint et le livre. Voyez MANEGE.

Ce n'est qu'avec de tels secours que nous pouvons abréger les routes de la science, et dévoiler les mystères les plus secrets de l'art. Pour en parcourir tous les détours, nous suivrons la même voie dans les leçons sur tous les airs relevés ; nous ferons ensuite l'application de tous les principes donnés sur des chevaux neufs, que nos disciples entreprendront sous nos yeux ; et il n'est pas douteux que dès-lors ils sortiront de nos écoles avec moins de présomption, plus de capacité, et qu'ils pourront même nous laisser très-loin derrière eux, s'ils persévèrent dans la carrière que nous leur aurons ouverte, et dans laquelle on ne doit avoir d'autre guide que la patience la plus constante et le raisonnement le plus profond. (e)

ECOLE, terme de Jeu : on fait une école au trictrac, quand on ne marque pas exactement ce que l'on gagne ; je dis exactement, parce qu'il faut marquer ce que l'on gagne, qu'il ne faut marquer ni plus ni moins, et qu'il faut le marquer à temps. Si vous ne marquez pas ce que vous gagnez, ou que vous ne le marquiez pas à temps, votre adversaire le marque pour vous ; si vous marquez trop, il vous démarque le trop et le marque pour lui ; si vous ne marquez pas assez, il marque pour lui ce que vous oubliez. On n'envoye point à l'école de l'école. Voyez TRICTRAC.