Il y a autant de sortes d'adjectifs qu'il y a de sortes de qualités, de manières et de relations que notre esprit peut considérer dans les objets.

Nous ne connaissons point les substances en elles-mêmes, nous ne les connaissons que par les impressions qu'elles font sur nos sens, et alors nous disons que les objets sont tels, selon le sens que ces impressions affectent. Si ce sont les yeux qui sont affectés, nous disons que l'objet est coloré, qu'il est ou blanc, ou noir, ou rouge, ou bleu, etc. Si c'est le gout, le corps est ou doux, ou amer ; ou aigre, ou fade, etc. Si c'est le tact, l'objet est ou rude, ou poli ; ou dur, ou mou ; gras, huileux, ou sec ; etc.

Ainsi ces mots blanc, noir, rouge, bleu, doux, amer, aigre, fade, etc. sont autant de qualifications que nous donnons aux objets, et sont par conséquent autant de noms adjectifs. Et parce que ce sont les impressions que les objets physiques font sur nos sens, qui nous font donner à ces objets les qualifications dont nous venons de parler, nous appellerons ces sortes d'adjectifs, adjectifs physiques.

Remarquez qu'il n'y a rien dans les objets qui soit semblable au sentiment qu'ils excitent en nous. Seulement les objets sont tels qu'ils excitent en nous telle sensation, ou tel sentiment, selon la disposition de nos organes, et selon les lois du mécanisme universel. Une aiguille est telle que si la pointe de cette aiguille est enfoncée dans ma peau, j'aurai un sentiment de douleur : mais ce sentiment ne sera qu'en moi, et nullement dans l'aiguille. On doit en dire autant de toutes les autres sensations.

Outre les adjectifs physiques il y a encore les adjectifs métaphysiques qui sont en très-grand nombre, et dont on pourrait faire autant de classes différentes qu'il y a de sortes de vues sous lesquelles l'esprit peut considérer les êtres physiques et les êtres métaphysiques.

Comme nous sommes accoutumés à qualifier les êtres physiques, en conséquence des impressions immédiates qu'ils font sur nous, nous qualifions aussi les êtres métaphysiques et abstraits, en conséquence de quelque considération de notre esprit à leur égard. Les adjectifs qui expriment ces sortes de vues ou considérations, sont ceux que j'appelle adjectifs métaphysiques, ce qui s'entendra mieux par des exemples.

Supposons une allée d'arbres au milieu d'une vaste plaine : deux hommes arrivent à cette allée, l'un par un bout, l'autre par le bout opposé ; chacun de ces hommes regardant les arbres de cette allée dit, voilà le premier ; de sorte que l'arbre que chacun de ces hommes appelle le premier est le dernier par rapport à l'autre homme. Ainsi, premier, dernier, et les autres noms de nombre ordinal, ne sont que des adjectifs métaphysiques. Ce sont des adjectifs de relation et de rapport numéral.

Les noms de nombre cardinal, tels que deux, trois, etc. sont aussi des adjectifs métaphysiques qui qualifient une collection d'individus.

Mon, ma, ton, ta, son, sa, etc. sont aussi des adjectifs métaphysiques qui désignent un rapport d'appartenance ou de propriété, et non une qualité physique et permanente des objets.

Grand et petit sont encore des adjectifs métaphysiques ; car un corps, quel qu'il sait, n'est ni grand ni petit en lui-même ; il n'est appelé tel que par rapport à un autre corps. Ce à quoi nous avons donné le nom de grand a fait en nous une impression différente de celle que ce que nous appelons petit nous a faite ; c'est la perception de cette différence qui nous a donné lieu d'inventer les noms de grand, de petit, de moindre, &c.

Différent, pareil, semblable, sont aussi des adjectifs métaphysiques qui qualifient les noms substantifs en conséquence de certaines vues particulières de l'esprit. Différent qualifie un nom précisément entant que je sens que la chose n'a pas fait en moi des impressions pareilles à celles qu'un autre y a faites. Deux objets tels que j'aperçais que l'un n'est pas l'autre, font pourtant en moi des impressions pareilles en certains points : je dis qu'ils sont semblables en ces points là, parce que je me sens affecté à cet égard de la même manière ; ainsi semblable est un adjectif métaphysique.

Je me promene tout autour de cette ville de guerre, que je vois enfermée dans ses remparts : j'aperçais cette campagne bornée d'un côté par une rivière et d'un autre par une forêt : je vois ce tableau enfermé dans son cadre, dont je puis même mesurer l'étendue et dont je vois les bornes : je mets sur ma table un livre, un écu ; je vois qu'ils n'occupent qu'une petite étendue de ma table ; que ma table même ne remplit qu'un petit espace de ma chambre, et que ma chambre est renfermée par des murailles : enfin tout corps me parait borné par d'autres corps, et je vois une étendue au-delà. Je dis donc que ces corps sont bornés, terminés, finis ; ainsi borné, terminé, fini, ne supposent que des bornes et la connaissance d'une étendue ultérieure.

D'un autre côté, si je me mets à compter quelque nombre que ce puisse être, fût-ce le nombre des grains de sable de la mer et des feuilles de tous les arbres qui sont sur la surface de la terre, je trouve que je puis encore y ajouter, tant qu'enfin, las de ces additions toujours possibles, je dis que ce nombre est infini, c'est-à-dire, qu'il est tel, que je n'en aperçais pas les bornes, et que je puis toujours en augmenter la somme totale. J'en dis autant de tout corps étendu, dont notre imagination peut toujours écarter les bornes, et venir enfin à l'étendue infinie. Ainsi infini n'est qu'un adjectif métaphysique.

Parfait est encore un adjectif métaphysique. L'usage de la vie nous fait voir qu'il y a des êtres qui ont des avantages que d'autres n'ont pas : nous trouvons qu'à cet égard ceux-ci valent mieux que ceux-là. Les plantes, les fleurs, les arbres, valent mieux que les pierres. Les animaux ont encore des qualités préférables à celles des plantes, et l'homme a des connaissances qui l'élèvent au-dessus des animaux. D'ailleurs ne sentons-nous pas tous les jours qu'il vaut mieux avoir que de n'avoir pas ? Si l'on nous montre deux portraits de la même personne, et qu'il y en ait un qui nous rappelle avec plus d'exactitude et de vérité l'image de cette personne, nous disons que le portrait est parlant, qu'il est parfait, c'est-à-dire qu'il est tel qu'il doit être.

Tout ce qui nous parait tel que nous n'apercevons pas qu'il puisse avoir un degré de bonté et d'excellence au-delà, nous l'appelons parfait.

Ce qui est parfait par rapport à certaines personnes, ne l'est pas par rapport à d'autres, qui ont acquis des idées plus justes et plus étendues.

Nous acquérons ces idées insensiblement par l'usage de la vie ; car dès notre enfance, à mesure que nous vivons, nous apercevons des plus ou des moins, des bien et des mieux, des mal et des pis : mais dans ces premiers temps nous ne sommes pas en état de réfléchir sur la manière dont ces idées se forment par degrés dans notre esprit ; et dans la suite, comme l'on trouve ces connaissances toutes formées, quelques Philosophes se sont imaginé qu'elles naissaient avec nous : ce qui veut dire qu'en venant au monde nous savons ce que c'est que l'infini, le beau, le parfait, etc. ce qui est également contraire à l'expérience et à la raison. Toutes ces idées abstraites supposent un grand nombre d'idées particulières que ces mêmes Philosophes comptent parmi les idées acquises : par exemple, comment peut-on savoir qu'il faut rendre à chacun ce qui lui est du, si l'on ne sait pas encore ce que c'est que rendre, ce que c'est que chacun et qu'il y a des biens et des choses particulières, qui, en vertu des lois de la société, appartiennent aux uns plutôt qu'aux autres ? Cependant sans ces connaissances particulières, que ces Philosophes même comptent parmi les idées acquises, peut-on comprendre le principe général ?

Voici encore d'autres adjectifs métaphysiques qui demandent de l'attention.

Un nom est adjectif quand il qualifie un nom substantif : or qualifier un nom substantif, ce n'est pas seulement dire qu'il est rouge ou bleu, grand ou petit, c'est en fixer l'étendue, la valeur, l'acception, étendre cette acception ou la restraindre, ensorte pourtant que toujours l'adjectif et le substantif, pris ensemble, ne présentent qu'un même objet à l'esprit ; au lieu que si je dis liber Petri, Petri fixe à la vérité l'étendue de la signification de liber : mais ces deux mots présentent à l'esprit deux objets différents, dont l'un n'est pas l'autre ; au contraire, quand je dis le beau livre, il n'y a là qu'un objet réel, mais dont j'énonce qu'il est beau. Ainsi tout mot qui fixe l'acception du substantif, qui en étend ou qui en restraint la valeur, et qui ne présente que le même objet à l'esprit, est un véritable adjectif. Ainsi nécessaire, accidentel, possible, impossible, tout, nul, quelque, aucun, chaque, tel, quel, certain, ce, cet, cette, mon, ma, ton, ta, vos, vôtre, nôtre, et même le, la, les, sont de véritables adjectifs métaphysiques puisqu'ils modifient des substantifs, et les font regarder sous des points de vue particuliers. Tout homme présente homme dans un sens général affirmatif : nul homme l'annonce dans un sens général négatif : quelque homme présente un sens particulier indéterminé : son, sa, ses, vos, etc. font considérer le substantif sous un sens d'appartenance et de propriété ; car quand je dis meus ensis, meus est autant simple adjectif qu'Evandrius, dans ce vers de Virgile :

Nam tibi, Timbre, caput, Evandrius abstulit ensis.

Aen. Liv. X. v. 394.

meus marque l'appartenance par rapport à moi, et Evandrius la marque par rapport à Evandre.

Il faut ici observer que les mots changent de valeur selon les différentes vues que l'usage leur donne à exprimer : boire, manger, sont des verbes ; mais quand on dit le boire, le manger, etc. alors boire et manger sont des noms. Aimer est un verbe actif : mais dans ce vers de l'opera d'Atys,

J'aime, c'est mon destin d'aimer toute ma vie.

aimer est pris dans un sens neutre. Mien, tien, sien, étaient autrefois adjectifs ; on disait un sien frere, un mien ami : aujourd'hui, en ce sens, il n'y a que mon, ton, son, qui soient adjectifs ; mien, tien, sien, sont de vrais substantifs de la classe des pronoms, le mien, le tien, le sien. La Discorde, dit la Fontaine, vint,

Avec, Que si-que non, son frere ;

Avec, Le tien-le mien, son père.

Nos, vos, sont toujours adjectifs : mais vôtre, nôtre, sont souvent adjectifs, et souvent pronoms, le vôtre, le nôtre. Vous et les vôtres ; voilà le vôtre, voici le sien et le mien : ces pronoms indiquent alors des objets certains dont on a déjà parlé. Voyez PRONOM.

Ces réflexions servent à décider si ces mots Père, Roi, et autres semblables, sont adjectifs ou substantifs. Qualifient-ils ? ils sont adjectifs. Louis XV. est Roi, Roi qualifie Louis XV ; donc Roi est-là adjectif. Le Roi est à l'armée : le Roi désigne alors un individu : il est donc substantif. Ainsi ces mots sont pris tantôt adjectivement, tantôt substantivement ; cela dépend de leur service, c'est-à-dire de la valeur qu'on leur donne dans l'emploi qu'on en fait.

Il reste à parler de la syntaxe des adjectifs. Ce qu'on peut dire à ce sujet, se réduit à deux points.

1. La terminaison de l'adjectif. 2. La position de l'adjectif.

1°. A l'égard du premier point, il faut se rappeler ce principe dont nous avons parlé ci-dessus, que l'adjectif et le substantif mis ensemble en construction, ne présentent à l'esprit qu'un seul et même individu, ou physique, ou métaphysique. Ainsi l'adjectif n'étant réellement que le substantif même considéré avec la qualification que l'adjectif énonce, ils doivent avoir l'un et l'autre les mêmes signes des vues particulières sous lesquelles l'esprit considère la chose qualifiée. Parle-t-on d'un objet singulier ? l'adjectif doit avoir la terminaison destinée à marquer le singulier. Le substantif est-il de la classe des noms qu'on appelle masculin ? l'adjectif doit avoir le signe destiné à marquer les noms de cette classe. Enfin y a-t-il dans une Langue une manière établie pour marquer les rapports ou points de vue qu'on appelle cas ? l'adjectif doit encore se conformer ici au substantif : en un mot il doit énoncer les mêmes rapports, et se présenter sous les mêmes faces que le substantif, parce qu'il n'est qu'un avec lui. C'est ce que les Grammairiens appellent la concordance de l'adjectif avec le substantif, qui n'est fondée que sur l'identité physique de l'adjectif avec le substantif.

2°. A l'égard de la position de l'adjectif, c'est-à-dire, s'il faut le placer avant ou après le substantif, s'il doit être au commencement ou à la fin de la phrase, s'il peut être séparé du substantif par d'autres mots : je répons que dans les Langues qui ont des cas, c'est-à-dire, qui marquent par des terminaisons les rapports que les mots ont entre eux, la position n'est d'aucun usage pour faire connaitre l'identité de l'adjectif avec son substantif : c'est l'ouvrage, ou plutôt la destination de la terminaison, elle seule a ce privilège. Et dans ces Langues on consulte seulement l'oreille pour la position de l'adjectif, qui même peut être séparé de son substantif par d'autres mots.

Mais dans les Langues qui n'ont point de cas, comme le Français, l'adjectif n'est pas séparé de son substantif. La position supplée au défaut des cas.

Parve, nec invideo, sine me, Liber, ibis in urbem.

Ovid. I. Trist. j. 1.

Mon petit livre, dit Ovide, tu iras donc à Rome sans moi ? Remarquez qu'en François l'adjectif est joint au substantif, mon petit livre ; au lieu qu'en Latin parve qui est l'adjectif de liber, en est séparé, même par plusieurs mots : mais parve a la terminaison convenable pour faire connaitre qu'il est le qualificatif de liber.

Au reste, il ne faut pas croire que dans les Langues qui ont des cas, il soit nécessaire de séparer l'adjectif du substantif ; car d'un côté les terminaisons les rapprochent toujours l'un de l'autre, et les présentent à l'esprit, selon la syntaxe des vues de l'esprit qui ne peut jamais les séparer. D'ailleurs si l'harmonie ou le jeu de l'imagination les sépare quelquefois, souvent aussi elle les rapproche. Ovide, qui dans l'exemple ci-dessus sépare parve de liber, joint ailleurs ce même adjectif avec son substantif.

Tuque cadis, patriâ, parve Learche, manu.

Ovid. IV. Fast. v. 490.

En François l'adjectif n'est séparé du substantif que lorsque l'adjectif est attribut ; comme Louis est juste, Phébus est sourd, Pégase est rétif : et encore avec rendre, devenir, paraitre, &c.

Un vers était trop faible, et vous le rendez dur.

J'évite d'être long, et je deviens obscur.

Despreaux, Art. Poèt. c. j.

Dans les phrases, telles que celle qui suit, les adjectifs qui paraissent isolés, forment seuls par ellipse une proposition particulière.

Heureux, qui peut voir du rivage

Le terrible Océan par les vents agité.

Il y a là deux propositions grammaticales : celui (qui peut voir du rivage le terrible Océan par les vents agité) est heureux, où vous voyez que heureux est l'attribut de la proposition principale.

Il n'est pas indifférent en Français, selon la syntaxe élégante et d'usage d'énoncer le substantif avant l'adjectif ou l'adjectif avant le substantif. Il est vrai que pour faire entendre le sens, il est égal de dire bonnet blanc ou blanc bonnet : mais par rapport à l'élocution et à la syntaxe d'usage, on ne doit dire que bonnet blanc. Nous n'avons sur ce point d'autre règle que l'oreille exercée, c'est-à-dire accoutumée au commerce des personnes de la nation qui font le bon usage. Ainsi je me contenterai de donner ici des exemples qui pourront servir de guide dans les occasions analogues. On dit habit rouge, ainsi dites habit bleu, habit gris, et non bleu habit, gris habit. On dit mon livre, ainsi dites ton livre, son livre, leur livre. Vous verrez dans la liste suivante zone torride, ainsi dites par analogie zone tempérée et zone glaciale ; ainsi des autres exemples.

LISTE DE PLUSIEURS ADJECTIFS qui ne vont qu'après leurs substantifs dans les exemples qu'on en donne ici.

Accent Gascon. Action basse. Air indolent. Air modeste. Ange gardien. Beauté parfaite. Beauté Romaine. Bien réel. Bonnet blanc. Cas direct. Cas oblique. Chapeau noir. Chemin raboteux. Chemise blanche. Contrat clandestin. Couleur jaune. Coutume abusive. Diable boiteux. Dime royale. Diner propre. Discours concis. Empire Ottoman. Esprit invisible. Etat Ecclésiastique. Etoiles fixes. Expression littérale. Fables choisies. Figure ronde. Forme ovale. Ganif aiguisé. Gage touché. Génie supérieur. Gomme arabique. Grammaire raisonnée. Hommage rendu. Homme instruit. Homme juste. Isle déserte. Ivoire blanc. Ivoire jaune. Laine blanche. Lettre anonyme. Lieu inaccessible. Faites une ligne droite. Livres choisis. Mal nécessaire. Matière combustible. Méthode latine. Mode française. Morue fraiche. Mot expressif. Musique Italienne. Nom substantif. Oraison dominicale. Oraison funèbre. Oraison mentale. Péché mortel. Peine inutile. Pensée recherchée. Perle contrefaite. Perle orientale. Pié fourchu. Plans dessinés. Plants plantés. Point mathématique. Paisson salé. Politique anglaise. Principe obscur. Qualité occulte. Qualité sensible. Question métaphysique. Raisins secs. Raison décisive. Raison péremptoire. Raisonnement recherché. Régime absolu. Les Sciences exactes. Sens figuré. Substantif masculin. Tableau original. Terme abstrait. Terme obscur. Terminaison féminine. Terre labourée. Terreur panique. Ton dur. Trait piquant. Urbanité romaine. Urne fatale. Usage abusif. Verbe actif. Verre concave. Verre convexe. Vers iambe. Viande tendre. Vin blanc. Vin cuit. Vin verd. Voix harmonieuse. Vue courte. Vue basse. Des yeux noirs. Des yeux fendus. Zone torride, &c.

Il y a au contraire des adjectifs qui précèdent toujours les substantifs qu'ils qualifient, comme

Certaines gens. Grand Général. Grand Capitaine. Mauvaise habitude. Brave Soldat. Belle situation. Juste défense. Beau jardin. Beau garçon. Bon ouvrier. Gros arbre. Saint Religieux. Sainte Thérese. Petit animal. Profond respect. Jeune homme. Vieux pécheur. Cher ami. Réduit à la dernière misere. Tiers-Ordre. Triple alliance, &c.

Je n'ai pas prétendu insérer dans ces listes tous les adjectifs qui se placent les uns devant les substantifs, et les autres après : j'ai voulu seulement faire voir que cette position n'était pas arbitraire.

Les adjectifs métaphysiques comme le, la, les, ce, cet, quelque, un tout, chaque, tel, quel, son, sa, ses, votre, nos, leur, se placent toujours avant les substantifs qu'ils qualifient.

Les adjectifs de nombre précèdent aussi les substantifs appelatifs, et suivent les noms propres : le premier homme, François premier, quatre personnes, Henri quatre, pour quatrième : mais en parlant du nombre de nos Rais, nous disons dans un sens appelatif, qu'il y a eu quatorze Louis, et que nous en sommes au quinzième. On dit aussi, dans les citations, livre premier, chapitre second ; hors de là, on dit le premier livre, le second livre.

D'autres enfin se placent également bien devant ou après leurs substantifs, c'est un savant homme, c'est un homme savant ; c'est un habile avocat ou un avocat habile ; et encore mieux, c'est un homme fort savant, c'est un avocat fort habile : mais on ne dit point c'est un expérimenté avocat, au lieu qu'on dit, c'est un avocat expérimenté, ou fort expérimenté ; c'est un beau livre, c'est un livre fort beau ; ami véritable, véritable ami ; de tendres regards, des regards tendres : l'intelligence suprême, la suprême intelligence ; savoir profond, profond savoir ; affaire malheureuse, malheureuse affaire, &c.

Voilà des pratiques que le seul bon usage peut apprendre ; et ce sont-là de ces finesses qui nous échappent dans les langues mortes, et qui étaient sans doute très-sensibles à ceux qui parlaient ces langues dans le temps qu'elles étaient vivantes.

La poésie, où les transpositions sont permises, et même où elles ont quelquefois des grâces, a sur ce point plus de liberté que la prose.

Cette position de l'adjectif devant ou après le substantif est si peu indifférente, qu'elle change quelquefois entièrement la valeur du substantif : en voici des exemples bien sensibles.

C'est une nouvelle certaine, c'est une chose certaine, c'est-à-dire, assurée, véritable, constante. J'ai appris certaine nouvelle ou certaines choses ; alors certaine répond au quidam des Latins, et fait prendre le substantif dans un sens vague et indéterminé.

Un honnête-homme est un homme qui a des mœurs, de la probité et de la droiture. Un homme honnête est un homme poli, qui a envie de plaire : les honnêtes gens d'une ville, ce sont les personnes de la ville qui sont au-dessus du peuple, qui ont du bien, une réputation intègre, une naissance honnête, et qui ont eu de l'éducation : ce sont ceux dont Horace dit, quibus est equus et pater et res.

Une sage-femme est une femme qui est appelée pour assister les femmes qui sont en travail d'enfant. Une femme sage est une femme qui a de la vertu et de la conduite.

Vrai a un sens différent, selon qu'il est placé, avant ou après un substantif : Gilles est un vrai charlatan, c'est-à-dire qu'il est réellement charlatan ; c'est un homme vrai, c'est-à-dire véridique ; c'est une nouvelle vraie, c'est-à-dire véritable.

Gentilhomme est un homme d'extraction noble ; un homme gentil, est un homme gai, vif, joli, mignon.

Petit-maître, n'est pas un maître petit ; c'est un pauvre homme, se dit par mépris d'un homme qui n'a pas une sorte de mérite, d'un homme qui néglige ou qui est incapable de faire ce qu'on attend de lui ; et ce pauvre homme peut être riche, au lieu qu'un homme pauvre est un homme sans bien.

Un homme galant n'est pas toujours un galant-homme : le premier est un homme qui cherche à plaire aux dames, qui leur rend de petits soins ; au lieu qu'un galant-homme est un honnête-homme, qui n'a que des procédés simples.

Un homme plaisant est un homme enjoué, folâtre, qui fait rire ; un plaisant homme se prend toujours en mauvaise part ; c'est un homme ridicule, bizarre, singulier, digne de mépris. Une femme grosse, c'est une femme qui est enceinte. Une grosse femme est celle dont le corps occupe un grand volume, qui est grasse et replette. Il ne serait pas difficile de trouver encore de pareils exemples.

A l’égard du genre, il faut observer qu’en Grec et en Latin, il y a des adjectifs qui ont au nominatif trois terminaisons, καλός, καλή, καλόν, bonus, bona, bonum ; d’autres n’ont que deux terminaisons dont la première sert pour le masculin et le féminin, et la seconde est consacrée au genre neutre, ὁ καὶ ἡ ἐυδαίμων heureux ; et en latin hic et hæc fortis et hoc forte, fort. Clenard et le commun des Grammairiens Grecs disent qu’il y a aussi en Grec des adjectifs qui n’ont qu’une terminaison pour les trois genres : mais la savante méthode Grecque de P. R. assure que les Grecs n’ont point de ces adjectifs, liv. I. ch. ix. règle XIX. avertissement. Les Latins en ont un grand nombre, prudents, felix, ferax, tenax, &c.

En François nos adjectifs sont terminés : 1°. ou par un e muet, comme sage, fidèle, utile, facile, habile, timide, riche, aimable, volage, troisième, quatrième, etc. alors l'adjectif sert également pour le masculin et pour le féminin ; un amant fidèle, une femme fidèle. Ceux qui écrivent fidel, util, font la même faute que s'ils écrivaient sag au lieu de sage, qui se dit également pour les deux genres.

2°. Si l'adjectif est terminé dans sa première dénomination par quelqu'autre lettre que par un e muet, alors cette première terminaison sert pour le genre masculin : pur, dur, brun, savant, fort, bon.

A l'égard du genre féminin, il faut distinguer : ou l'adjectif finit au masculin par une voyelle, ou il est terminé par une consonne.

Si l'adjectif masculin finit par toute autre voyelle que par un e muet, ajoutez seulement l'e muet après cette voyelle, vous aurez la terminaison féminine de l'adjectif : sensé, sensée ; joli, jolie ; bourru, bourrue.

Si l'adjectif masculin finit par une consonne, détachez cette consonne de la lettre qui la précède, et ajoutez un e muet à cette consonne détachée, vous aurez la terminaison féminine de l'adjectif : pur, pure ; saint, sain-te ; sain, sai-ne ; grand, gran-de ; sot, so-te ; bon, bo-ne.

Je sai bien que les Maitres à écrire, pour multiplier les jambages dont la suite rend l'écriture plus unie et plus agréable à la vue, ont introduit une seconde n dans bo-ne, comme ils ont introduit une m dans ho-me : ainsi on écrit communément bonne, homme, honneur, etc. mais ces lettres redoublées sont contraires à l'analogie, et ne servent qu'à multiplier les difficultés pour les étrangers et pour les gens qui apprennent à lire.

Il y a quelques adjectifs qui s'écartent de la règle : en voici le détail.

On disait autrefois au masculin bel, nouvel, sol, mol, et au féminin selon la règle, belle, nouvelle, folle, molle ; ces féminins se sont conservés : mais les masculins ne sont en usage que devant une voyelle ; un bel homme, un nouvel amant, un fol amour : ainsi beau, nouveau, fou, mou, ne forment point de féminin : mais Espagnol est en usage, d'où vient Espagnole ; selon la règle générale, blanc fait blanche ; franc, franche ; long fait longue ; ce qui fait voir que le g de long est le g fort que les Modernes appellent gue ; il est bon dans ces occasions d'avoir recours à l'analogie qu'il y a entre l'adjectif et le substantif abstrait : par exemple, longueur, long, longue ; douceur, doux, douce ; jalousie, jaloux, jalouse ; fraicheur, frais, fraiche ; sécheresse, sec, seche.

Le f et le v sont au fond la même lettre divisée en forte et en faible ; le f est la forte, et le v est la faible : de-là naïf, naïve ; abusif, abusive ; chétif, chétive ; défensif, défensive ; passif, passive ; négatif, négative ; purgatif, purgative, &c.

On dit mon, ma ; ton, ta ; son, sa : mais devant une voyelle on dit également au féminin mon, ton, son ; mon âme, ton ardeur, son épée : ce que le mécanisme des organes de la parole a introduit pour éviter le bâillement qui se ferait à la rencontre des deux voyelles, ma âme, ta épée, sa épouse ; en ces occasions, son, ton, mon, sont féminins, de la même manière que mes, tes, ses, les, le sont au plurier, quand on dit, mes filles, les femmes, &c.

Nous avons dit que l'adjectif doit avoir la terminaison qui convient au genre que l'usage a donné au substantif : sur quoi on doit faire une remarque singulière, sur le mot gens ; on donne la terminaison féminine à l'adjectif qui précède ce mot, et la masculine à celle qui le suit, fût-ce dans la même phrase : il y a de certaines gens qui sont bien sots.

A l'égard de la formation du plurier, nos anciens Grammairiens disent qu'ajoutant s au singulier, nous formons le plurier, bon, bons. (Acheminement à la Langue Française par Jean Masset.) Le même auteur observe que les noms de nombre qui marquent pluralité, tels que quatre, cinq, six, sept, etc. ne reçoivent point s, excepté vingt et cent, qui ont un plurier : quatre-vingts ans, quatre cens hommes.

Telle est aussi la règle de nos Modernes : ainsi on écrit au singulier bon, et au plurier bons ; fort au singulier, forts au plurier ; par conséquent puisqu'on écrit au singulier gâté, gâtée, on doit crire au plurier gâtés, gâtées, ajoutant simplement l's au plurier masculin, comme on l'ajoute au féminin. Cela me parait plus analogue que d'ôter l'accent aigu au masculin, et ajouter un z, gâtez : je ne vois pas que le z ait plutôt que l's le privilège de marquer que l'e qui le précède est un e fermé : pour moi je ne fais usage du z après l'e fermé, que pour la seconde personne plurielle du verbe, vous aimez, ce qui distingue le verbe du participe et de l'adjectif ; vous êtes aimés, les perdreaux sont gâtés, vous gâtez ce Livre.

Les adjectifs terminés au singulier par une s, servent aux deux nombres : il est gros et gras ; ils sont gros et gras.

Il y a quelques adjectifs qu'il a plu aux Maitres à écrire de terminer par un x au lieu de s, qui finissant en-dedans ne donnent pas à la main la liberté de faire de ces figures inutiles qu'ils appellent traits ; il faut regarder cet x comme une véritable s ; ainsi on dit : il est jaloux, et ils sont jaloux ; il est doux, et ils sont doux ; l'époux, les époux, etc. L'l final se change en aux, qu'on ferait mieux d'écrire aus : égal, égaus ; verbal, verbaus ; féodal, féodaus ; nuptial, nuptiaus, &c.

A l'égard des adjectifs qui finissent par ent ou ant au singulier, on forme leur plurier en ajoutant s, selon la règle générale, et alors on peut laisser ou rejeter le t : cependant lorsque le t sert au féminin, l'analogie demande qu'on le garde : excellent, excellente ; excellents, excellentes.

Outre le genre, le nombre, et le cas, dont nous venons de parler, les adjectifs sont encore sujets à un autre accident, qu'on appelle les degrés de comparaison, et qu'on devrait plutôt appeler degrés de qualification, car la qualification est susceptible de plus et de moins : bon, meilleur, excellent ; savant, plus savant, très-savant. Le premier de ces degrés est appelé positif, le second comparatif, et le troisième superlatif : nous en parlerons en leur lieu.

Il ne sera pas inutile d'ajouter ici deux observations : la première, c'est que les adjectifs se prennent souvent adverbialement. Facile et difficile, dit Donat, quae adverbia ponuntur, nomina potiùs dicenda sunt, pro adverbiis posita : ut est, torvùm clamat ; horrendùm resonat : et dans Horace, turbidùm laetatur (Liv. II. Od. xjx. v. 6.) ; se réjouit tumultueusement, ressent les saillies d'une joie agitée et confuse : perfidùm ridents Venus (Liv. III. xxvij. v. 67.) ; Venus avec un sourire malin. Et même primò, secundò, tertiò, postremò, serò, optatò, ne sont que des adjectifs pris adverbialement. Il est vrai qu'au fond l'adjectif conserve toujours sa nature, et qu'en ces occasions même il faut toujours sousentendre une préposition et un nom substantif, à quoi tout adverbe est réductible : ainsi, turbidùm laetatur, id est, laetatur juxta negotium ou modum turbidum : primò, secundò, id est, in primo vel secundo loco ; optato advenis, id est, in tempore optato, &c.

A l'imitation de cette façon de parler latine, nos adjectifs sont souvent pris adverbialement ; parler haut, parler bas, sentir mauvais, voir clair, chanter faux, chanter juste, etc. on peut en ces occasions sousentendre une préposition et un nom substantif : parler d'un ton haut, sentir un mauvais gout, voir d'un oeil clair, chanter d'un ton faux : mais quand il serait vrai qu'on ne pourrait point trouver de nom substantif convenable et usité, la façon de parler n'en serait pas moins elliptique ; on y sousentendrait l'idée de chose ou d'être, dans un sens neutre. Voyez ELLIPSE.

La seconde remarque, c'est qu'il ne faut pas confondre l'adjectif avec le nom substantif qui énonce une qualité, comme blancheur, étendue ; l'adjectif qualifie un substantif ; c'est le substantif même considéré comme étant tel, Magistrat équittable ; ainsi l'adjectif n'existe dans le discours que relativement au substantif qui en est le suppôt, et auquel il se rapporte par l'identité, au lieu que le substantif qui exprime une qualité, est un terme abstrait et métaphysique, qui énonce un concept particulier de l'esprit, qui considère la qualité indépendamment de toute application particulière, et comme si le mot était le nom d'un être réel et subsistant par lui-même : tels sont couleur, étendue, équitté, etc. ce sont des noms substantifs par imitation. Voyez ABSTRACTION.

Au reste les adjectifs sont d'un grand usage, surtout en Poésie, où ils servent à faire des images et à donner de l'énergie : mais il faut toujours que l'Orateur ou le Poète aient l'art d'en user à propos, et que l'adjectif n'ajoute jamais au substantif une idée accessoire, inutile, vaine, ou déplacée. (F)

ADJECTIFS, (Logique) Les adjectifs étant destinés par leur nature à qualifier les dénominations, on en peut distinguer principalement de quatre sortes ; savoir les nominaux, les verbaux, les numéraux, et les pronominaux.

Les adjectifs nominaux sont ceux qui qualifient par un attribut d'espèce, c'est-à-dire par une qualité inhérente et permanente, soit qu'elle naisse de la nature de la chose, de sa forme, de sa situation ou de son état ; tels que bon, noir, simple, beau, rond, externe, autre, pareil, semblable.

Les adjectifs verbaux qualifient par un attribut d'évenement, c'est-à-dire par une qualité accidentelle et survenue, qui parait être l'effet d'une action qui se passe ou qui s'est passée dans la chose ; tels sont rampant, dominant, liant, caressant, bonifié, simplifié, noirci, embelli. Ils tirent leur origine des verbes, les uns du gérondif, et les autres du participe : mais il ne faut pas les confondre avec les participes et les gérondifs dont ils sont tirés. Ce qui constitue la nature des adjectifs, c'est de qualifier les dénominations ; au lieu que celle des participes et des gérondifs consiste dans une certaine manière de représenter l'action et l'évenement. Par conséquent lorsqu'on voit le mot qui est participe, être dans une autre occasion simplement employé à qualifier, il faut conclure que c'est ou par transport de service, ou par voie de formation et de dérivation, dont les Langues se servent pour tirer d'une espèce les mots dont elles ont besoin dans une autre où elles les placent, et dès-lors en établissent la différence. Au reste il n'importe pas que dans la manière de les tirer de leur source, il n'y ait aucun changement quant au matériel : les mots formés n'en seront pas moins distingués de ceux à qui ils doivent leur origine. Ces différences vont devenir sensibles dans les exemples que je vais citer.

Un esprit rampant ne parvient jamais au sublime. Tels vont rampant devant les Grands pour devenir insolents avec leurs égaux. Une personne obligeante se fait aimer de tous ceux qui la connaissent. Cette dame est bonne, obligeant toujours quand elle le peut. L'ame n'a guère de vigueur dans un corps fatigué. Il est juste de se reposer après avoir fatigué.

Qui ne voit que rampant dans le premier exemple est une simple qualification, et que dans le second il représente une action ? Je dis la même chose des mots obligeante et obligeant, et de ceux-ci, un corps fatigué, et avoir fatigué.

Les adjectifs numéraux sont, comme leur nom le déclare, ceux qui qualifient par un attribut d'ordre numéral, tels que premier, dernier, second, deuxième, troisième, cinquième.

Les adjectifs pronominaux qualifient par un attribut de désignation individuelle, c'est-à-dire par une qualité qui ne tenant ni de l'espèce ni de l'action, ni de l'arrangement, n'est qu'une pure indication de certains individus ; ces adjectifs sont, ou une qualification de rapport personnel, comme mon, ma, ton, notre, votre, son, leur, mien, tien, sien ; ou une qualification de quotité vague et non déterminée, tels que quelque, un, plusieurs, tout, nul, aucun ; ou enfin une qualification de simple présentation, comme les suivants, ce, cet, chaque, quel, tel, certain.

La qualification exprimée par les adjectifs est susceptible de divers degrs : c'est ce que l'art nomme degrés de comparaison, qu'il a réduits à trois, sous les noms de positif, comparatif, et superlatif.

Le positif consiste dans la simple qualification faite sans aucun rapport au plus ni au moins. Le comparatif est une qualification faite en augmentation ou en diminution, relativement à un autre degré de la même qualité. Le superlatif qualifie dans le plus haut degré, c'est-à-dire dans celui qui est au-dessus de tous ; au lieu que le comparatif n'est supérieur qu'à un des degrés de la qualité : celui-ci n'exprime qu'une comparaison particulière ; et l'autre en exprime une universelle.

Les adjectifs verbaux et nominaux sont aussi appelés concrets. Voyez ces termes. (X)