S. f. (Anatomie) corps charnu, mollet, capable d'une infinité de mouvements, et situé dans la cavité de la bouche.

La langue y occupe en devant l'intervalle de toute l'arcade du bord alvéolaire de la mâchoire inférieure ; et à mesure qu'elle s'étend en arrière, elle y devient plus épaisse et plus large.

On la distingue en base, en pointe, en face supérieure qu'on nomme le dessus, en face inférieure qu'on appelle dessous, et en portions latérales ou bords.

La base en est la partie postérieure, et la plus épaisse ; la pointe en est la partie antérieure et la plus mince ; la face supérieure est une convéxité plate, divisée par une ligne enfoncée superficiellement, appelée ligne médiane de la langue ; les bords ou côtés sont plus minces que le reste, et un peu arrondis, de même que la pointe ; la face inférieure n'est que depuis la moitié de la longueur de la langue jusqu'à sa pointe.

La langue est étroitement attachée par sa base à l'os hyoïde, qui l'est aussi au larynx et au pharynx ; elle est attachée par-devant le long de sa face inférieure par un ligament membraneux, appelé le frein ou filet ; enfin elle est attachée à la mâchoire inférieure, et aux apophyses styloïdes des os temporaux au moyen de ses muscles.

La membrane, qui recouvre la langue et qui est continue à celle qui revêt toute la bouche, est parsemée le long de sa face supérieure de plusieurs éminences que l'on nomme les mamelons de la langue, et que l'on regarde communément comme l'extrémité des nerfs qui se distribuent à cette partie ; cependant il y en a qui paraissent plutôt glanduleux que nerveux ; tels sont ceux qui se remarquent à la base de la langue, et qui sont les plus considérables par leur volume ; ils ont la figure de petits champignons, et sont logés dans les fossettes superficielles. M. Winslow les regarde comme autant de glandes salivaires.

Les seconds mamelons sont beaucoup plus petits, peu convexes, et criblés de plusieurs trous ; ils occupent la partie supérieure, antérieure, et surtout la pointe de la langue ; ce sont des espèces de gaines percées, dans lesquelles se trouvent les houpes nerveuses qui constituent l'organe du gout.

Les mamelons de la troisième espèce sont formés par de petits cônes très-pointus, semés parmi les autres mamelons ; mais on ne les aperçoit pas dans la surface latérale inférieure de la langue.

Toutes ces diverses espèces de mamelons sont affermies par deux membranes ; la première est cette membrane très-fine, qui tapisse la bouche entière ; sous cette membrane est une enveloppe particulière à la langue, dont le tissu est plus serré. Quand on l'enleve, elle parait comme un crible, parce qu'elle est arrachée de la circonférence des mamelons, et c'est ce qui a fait dire qu'elle était réticulaire ; sous cette membrane, on en trouve une autre, ou plutôt on trouve une espèce de tissu fongueux, formé par les racines des mamelons, par les nerfs, et par une substance qui parait médullaire.

On voit en plusieurs sujets, sur la face supérieure de la langue, du côté de sa base, un trou particulier, plus ou moins profond, dont la surface interne est toute glanduleuse, et remplie de petits boutons, semblables aux mamelons de la première espèce : on l'appelle le trou aveugle, le trou coecum de Morgagni, qui l'a le premier découvert.

Valther a été plus loin, et il y a indiqué des conduits qui lui ont paru salivaires ; enfin Heister a trouvé distinctement deux de ces conduits, dont les orifices étaient dans le fonds du trou coecum, l'un à côté de l'autre ; il en a donné la figure dans son anatomie.

La langue est peut-être la partie musculaire la plus souple, et la plus aisément mobile du corps humain : elle doit cette souplesse et cette mobilité à la variété singulière qui règne dans la disposition des fibres qui constituent sa structure ; elle la doit encore aux muscles génio-stylo-hyoglosses, ainsi qu'à tous ceux qui tiennent à l'os hyoïde qui lui sert de base. C'est à l'aide de tous ces muscles différents qu'elle est capable de se mouvoir avec tant d'aisance, de rapidité, et selon toutes les directions possibles. Ces muscles reçoivent eux-mêmes leur force motrice, ou la faculté qu'ils ont d'agir de la troisième branche de la cinquième paire des nerfs qui se distribue, par ses ramifications, à toutes les fibres charnues de la langue.

Entrons dans les autres détails. Les principaux de ces muscles sont les génio-glosses ; ils partent de la partie postérieure de la symphise de la mâchoire inférieure, et marchent en arrière séparés par une membrane cellulaire ; quand ils sont parvenus à l'os hyoïde, les fibres inférieures de ces muscles s'y attachent, les moyennes forment des rayons en haut et latéralement, et les autres vont à la pointe de la langue.

Les muscles stylo-glosses se jettent à sa partie latérale supérieure ; ils viennent de l'apophyse styloïde, et vont cotoyer la langue.

Les hyo-glosses partent de la base de l'os hyoïde, des cornes et de la symphise ; c'est à cause de ces diverses origines qu'on les a divisés en trois portions différentes ; l'externe marche intérieurement à côté du stylo-glosse le long de la langue, et les autres bandes musculeuses en forment la partie moyenne supérieure.

On fait mention d'une quatrième paire de muscles, qu'on nomme mylo-glosses ; ils viennent de la base de la mâchoire au-dessus des dents molaires ; mais on les rencontre très-rarement, et toujours avec quelque variété.

Les muscles qui meuvent l'os hyoïde, doivent être censés appartenir aussi à la langue, parce qu'elle en suit les mouvements.

Outre cela, la langue est composée de plusieurs fibres charnues, disposées en tous sens, dont la totalité s'appelle communément muscle lingual ; nous en parlerons tout-à-l'heure.

C'est des muscles génio-glosses, stylo-glosses et hyo-glosses, et de ceux de l'os hyoïde, que dépendent les mouvements de la langue. La partie des génio-glosses, qui va du menton à la base de la langue, porte cet organe en avant, et le fait sortir de la bouche. Les stylo-glosses, en agissant séparément, portent la langue vers les côtés, et en-haut ; lorsqu'ils agissent ensemble, ils la tirent en arrière, et ils l'élèvent : chacun des hyo-glosses, en agissant séparément, la tire sur les côtés, et lorsqu'ils agissent tous les deux, ils la tirent em-bas. Elle devient plus convexe par l'action de toutes les fibres des génio-glosses, agissant en même temps, surtout lorsque les stylo-glosses sont en contraction.

On sent bien encore que la langue aura différents mouvements, suivant que les différentes fibres qui composent le muscle lingual, agiront ou seules, ou avec le secours des autres muscles, dont nous venons de parler. Ces fibres du muscle lingual ont toutes sortes de situations dans la composition de la langue ; il y en a de longitudinales, de verticales, de droites, de transverses, d'obliques, d'angulaires ; ce sont en partie les épanouissements des muscles génio-glosses, hyo-glosses et stylo-glosses.

Les fibres longitudinales raccourcissent la langue ; les transverses la retrécissent ; les angulaires la tirent en-dedans ; les obliques de côté ; les droites compriment sa base, et d'autres servent à baisser son dos. C'est par l'action de toutes ces fibres musculaires, qui est différente selon leur direction, selon qu'elles agissent ensemble ou séparément, que la langue détermine les aliments solides, entre les molaires, et porte ce qu'on mange et ce qu'on bait vers le gosier, à quoi concourt en même temps le concert des muscles propres de cet organe.

On découvre en gros la diversité et la direction des fibres qui composent le muscle lingual, en coupant la langue longitudinalement et transversalement après l'avoir fait macérer dans du fort vinaigre ; mais il est impossible de démêler l'entrelacement singulier de toutes ces fibres, leur commencement et leur fin. On a beau macérer, ou cuire une langue de bœuf dans une eau souvent renouvellée, pour en ôter toute la graisse : on a beau la dépouiller adroitement de son épiderme, de son corps réticulaire et papillaire, on ne parvient point à dévoiler la structure parfaite de cet organe dans aucun des animaux, dont la langue destinée à brouter des plantes seches, est garnie de fibres fortes, beaucoup plus grandes et beaucoup plus évidentes que dans l'homme.

La langue humaine ainsi que celle des animaux, est parsemée de quantité de glandes dans sa partie supérieure et postérieure, outre celles qu'on nomme sublinguales, qui sont les principales et qu'il suffit d'indiquer ici.

Les vaisseaux sanguins de la langue, sont ses artères et ses veines ; les artères lui sont fournies par la carotide externe, et ses veines vont se décharger dans les jugulaires externes : on les appelle veines et artères sublinguales, ou artères et veines ranines. Les veines sont à côté du frein, et les artères à côté des veines. On ouvre quelquefois ces veines ranines dans l'esquinancie ; mais il faut prendre garde alors de ne pas plonger la lancette trop profondément, de peur d'ouvrir les artères, dont l'hémorrhagie serait difficile à réprimer.

La langue reçoit de chaque côté des nerfs très-considérables, qui viennent de la cinquième et de la neuvième paire du cerveau, et qui se distribuent dans les membranes et dans le corps de la langue. La petite portion du nerf symphatique moyen, ou de la huitième paire, produit aussi un nerf particulier à chaque côté de la langue.

Tel est cet instrument merveilleux, sans lequel les hommes seraient privés du plaisir et de l'avantage de la société. Il forme les différences des sons essentiels pour la parole ; il est le principal organe du goût ; il est absolument nécessaire à la mastication. Tantôt la langue par sa pointe qui est de la plus grande agilité, donne les aliments à broyer aux dents ; tantôt elle va les chercher pour cet effet entre les dents et les joues ; quelquefois d'un seul tour, avec cette adresse qui n'appartient qu'à la nature, elle les prend sur son dos pour les voiturer en diligence au fond du palais.

Elle n'est pas moins utile à la déglutition des liquides que des solides. Enfin elle sert tellement à l'action de cracher, que cette action ne peut s'exécuter sans son ministère, soit par le ramas qu'elle fait de la sérosité qui s'est séparée des glandes de la bouche, soit par la disposition dans laquelle elle met la salive qu'elle a ramassée, ou la matière pituiteuse rejetée par les poumons.

Je sais que M. de Jussieu étant en Portugal en 1717, y vit une pauvre fille alors âgée de 15 ans, née sans langue, et qui s'acquittait, dit-il, passablement de toutes les fonctions dont nous venons de parler. Elle avait dans la bouche à la place de la langue, une petite éminence en forme de mamelon, qui s'élevait d'environ trois ou quatre lignes de hauteur du milieu de la bouche. Il en a fait le récit dans les Mém. de l'acad. des Sciences, ann. 1718.

Le sieur Roland, chirurgien à Saumur, avait déjà décrit en 1630 une observation semblable dans un petit traité intitulé Aglossostomographie, ou description d'une bouche sans langue, laquelle parlait, et faisait les autres fonctions de cet organe. La seule différence qui se trouve entre les deux sujets ; est que celui dont parle Roland, était un garçon de huit à neuf ans, qui par des ulcères survenus dans la petite vérole avait perdu la langue, au lieu que la fille vue par M. de Jussieu, était née sans en avoir.

Cependant, malgré ces deux observations singulières, je pense que les personnes à qui il ne reste que la base de la langue ne peuvent qu'ébaucher quelques-uns de ces sons, pour lesquels l'action des lèvres, et l'application du fond de la langue au palais sont seulement nécessaires ; mais les sons qui ne se forment que par la pointe de la langue, par son recourbement, ou par d'autres mouvements composés ; ces sortes de sons, dis-je, me paraissent impossibles, quand la langue est mutilée au point d'être réduite à un petit moignon.

Une langue double n'est pas un moindre obstacle à la parole. Les Transactions philosophiques. Février et Mars 1748, rapportent le cas d'un garçon né avec deux langues. Sa mère ne voulut jamais permettre qu'on lui retranchât ni l'une ni l'autre, la nature fut plus avisée que cette mère, ou si l'on veut seconda ses vues. La langue supérieure se dessécha, et se réduisit à la grosseur d'un pais, tandis que l'autre se fortifia, s'agrandit, et vint par ce moyen à exécuter toutes ses fonctions.

Les éphémerides des curieux de la nature en citant longtemps auparavant, savoir en 1684, le cas d'une fille aimable qui vint au monde avec deux langues, remarquèrent que la nature l'aurait plus favorisée en ne lui en donnant qu'une, qu'en multipliant cet organe, puisqu'elle priva cette fille de la parole, dont le beau sexe peut tirer tant d'usages pour son bonheur et pour le nôtre.

Théophile Protospatarius, médecin grec du xj siècle, est le premier qui a regardé la langue comme musculaire ; Jacques Berengarius a connu le premier les glandes sublinguales et leurs conduits ; Malpighi a le premier développé toute la texture de la langue ; Bellini a encore perfectionné ce developpement ; Ruisch s'est attaché à dévoiler la fabrique des mamelons et des houpes nerveuses ; les langues qu'il a injectées, laissent passer la matière céracée par l'extrémité des poils artériels. Walther a décrit les glandes dont la langue est parsemée, et qui filtrent les sucs destinés à l'humecter continuellement ; enfin Trew a représenté ses conduits salivaires, et ses vaisseaux sanguins. On doit encore consulter sur cet organe le célèbre Morgagni, Santorini, et les tables d'Eustache et de Cowper.

La langue de plusieurs animaux a encore occupé les regards de divers anatomistes, et même il nous en ont donné quelquefois la description, comme s'ils l'avaient tirée de la langue humaine. Mais nous connaissons assez imparfaitement celle des léopards, des lions, des tigres et autres bêtes féroces, qui ont la tunique externe du dessus de la langue hérissée de petites pointes dures, tournées en dedans, différentes de celles de la langue des poissons, dont les pointes sont seulement rangées le long des bords du palais.

Il y a une espèce de baleine qui a la langue et le palais si âpre par un poil court et dur, que c'est une sorte de décrotoir. La langue du renard marin est toute couverte de petites pièces osseuses de la grosseur d'une tête d'épingle ; elles sont d'une dureté incroyable, d'une couleur argentine, d'une figure carrée, et point du-tout piquantes.

Personne jusqu'ici n'a développé la structure de la langue du caméléon ; on sait seulement qu'elle est très longue ; qu'il peut l'allonger, la raccourcir en un instant, et qu'il la darde au dehors comme s'il la crachait.

A l'égard des oiseaux, il n'y a presque que la langue du pic-verd qu'on ait décrit exactement. Enfin il reste bien des découvertes à faire sur cet organe des animaux de toute espèce ; mais comme les maladies et les accidents de la langue humaine nous intéressent encore davantage, nous leur réservons un article à part. (D.J.)

LANGUE ; (Sémiotique) " Ne vous retirez jamais, conseille fort sagement Baglivi, d'auprès d'un malade sans avoir attentivement examiné la langue ; elle indique plus surement et plus clairement que tous les autres signes, l'état du sang. Les autres signes trompent souvent, mais ceux ci ne sont jamais ou que très rarement fautifs ; et à moins que la couleur, la saveur et autres accidents de la langue ne soient dans leur état naturel, gardez-vous poursuit-il, d'assurer la guérison de votre malade, sans quoi vous courez risque de nuire à votre réputation ". prax. medic. lib. I. cap. xiij. w. 3. Quoiqu'il faille rabattre de ces éloges enthousiastiques, on doit éviter l'excès opposé dans lequel est tombé Santorius, qui traite l'art de juger par la langue, d'inutile, de nul et purement arbitraire. Il est très-certain qu'on peut tirer des différents états et qualités de la langue beaucoup de lumières pour le diagnostic et le prognostic des maladies aigues, mais ces signes ne sont pas plus certains que les autres qu'on tire du pouls, des urines, etc. Ainsi on aurait tort de s'y arrêter uniquement. On doit lorsqu'on veut atteindre au plus haut point de certitude médicinale, c'est-à-dire une grande probabilité, rassembler, combiner et consulter tous les différents signes, encore ne sont-ils pas nécessairement infaillibles, mais ils se vérifient le plus ordinairement.

C'est dans la couleur principalement et dans le mouvement de la langue que l'on observe de l'altération dans les maladies aiguës. 1°. La couleur peut varier de bien des façons ; la langue peut devenir blanche, pâle, jaune, noire, livide, d'un rouge vif, etc. ou fleurie, comme l'appelle Hippocrate. Comme ces couleurs pourraient dépendre de quelque boisson ou aliment précédent, il faut avoir attention lorsque l'on soupçonne pareille cause, de faire laver la bouche au malade ; et quand on examine la langue, on doit la faire sortir autant qu'il est possible, afin d'en voir jusqu'à la racine ; il est même des occasions où il faut regarder par-dessous, car, quelquefois, remarque Hippocrate lib. II. de morb. la langue est noire dans cette partie, et les veines qui y sont se tuméfient et noircissent.

1° La tumeur blanche de la langue provient d'une croute plus ou moins épaisse, qui se forme sur la surface ; on peut s'en assurer par la vue et le tact : cette croute est quelquefois jaune et noire. Les modernes ont regardé cet état de la langue, qu'ils ont appelée chargée, comme un des principaux signes de pourriture dans les premières voies, et comme une indication assurée de purger ; ils ont cru que l'estomac et les intestins étaient recouverts d'une croute semblable. Cette idée n'est pas tout à fait sans fondement, elle est vraie jusqu'à un certain point ; mais elle est trop généralisée, car dans presque toutes les maladies inflammatoires, dans les fièvres simples, ardentes, etc. on observe toujours la langue enduite d'une croute blanche ou jaunâtre, sans que pour cela les premières voies soient infectées, et qu'on soit obligé de purger. Dans les indigestions, dans de petites incommodités passageres, la langue se charge ; elle indique assez surement de concert avec les autres signes, le mauvais état de l'estomac ; mais encore dans ces circonstances il n'est pas toujours nécessaire de purger ; un peu de diete dissipe souvent tous ces symptômes, j'ai même souvent observé dans les maladies aiguës, la croute de la langue diminuer et disparaitre peu-à-peu pendant des excrétions critiques, autres que les selles, par l'expectoration, par exemple, j'ai vu des cas où les purgatifs donnés sous cette fausse indication, augmentaient et faisaient rembrunir cette croute ; enfin il arrive ordinairement dans les convalescences que cette croute subsiste pendant quelques jours ; ne s'effaçant qu'in sensiblement : on agirait très-mal pour le malade, si on prétendait l'emporter par les purgatifs.

" Si la langue est enduite d'une humeur semblable à de la salive blanche vers la ligne qui sépare la partie gauche de la droite, c'est un signe que la fièvre diminue. Si cette humeur est épaisse, on peut espérer la remission le même jour, sinon le lendemain. Le troisième jour, la croute qu'on observe sur l'extrémité de la langue indique la même chose, mais moins surement ". Hippocrate, coac. praen. cap. vij. n °. 2. Le véritable sens de ce passage me parait être celui-ci : lorsque la croute qui enduisait toute la langue s'est restreinte à la ligne du milieu ou à l'extrémité, c'est une marque que la maladie va cesser.

2° La langue est couverte d'une croute jaunâtre, bilieuse, et imprime aux aliments un goût amer dans la jaunisse, les fièvres bilieuses et ardentes, dans quelques affections de poitrine ; si la langue est jaune ou bilieuse, remarque Hippocrate, dans ses coaques au commencement des pleurésies, la crise se fait au septième jour.

3° La noirceur de la langue est un symptôme assez ordinaire aux fièvres putrides, et surtout aux malignes pestilentielles ; la langue dans celles-ci noire et seche, ou brulée adusta, est un très-mauvais signe ; il n'est cependant pas toujours mortel. Quelquefois il indique une crise pour le quatorzième jour, Hippocrate praenot. coac. chap. vij. n °. 1. Mais, cependant, ajoute Hippocrate dans le même article, la langue noire est très dangereuse : et plus bas il dit, dans quelques-uns la noirceur de la langue présage une mort prochaîne n °. 5.

4°. La pâleur, la rougeur et la lividité de la langue dépendent de la lésion qui est dans son tissu même et non de quelque humeur arrêtée à sa surface ; ces caractères de la langue sont d'autant plus mauvais, qu'ils s'éloignent de l'état naturel. La pâleur est très-pernicieuse, surtout si elle tire sur le verd, que quelques auteurs mal instruits ont traduit par jaune. 2°. Si la langue, dit toujours Hippocrate, qui a été au commencement seche, en gardant sa couleur naturelle, devient ensuite rude et livide, et qu'elle se fende, c'est un signe mortel. coac. Praenot. cap. vij. Si dans une pleurésie il se forme dès le commencement une bulle livide sur la langue, semblable à du fer teint dans l'huile, la maladie se résout difficilement, la crise ne se fait que le quatorzième jour, et ils crachent beaucoup de sang. Hippocrate, ibid. cap. xvj. n °. 6.

On a observé que la trop grande rougeur de la langue est quelquefois un mauvais signe dans l'angine inflammatoire et la péripneumonie ; cette malignité augmente et se confirme par d'autres signes. Hippocrate a vu cet état de la langue suivi de mort au cinquième jour, dans une femme attaquée d'angine, (epidem. lib. III. sect. I). et au neuvième jour dans le fils de Bilis. (ibid. lib. vij. text. 19.) Cette rougeur est souvent accompagnée d'une augmentation considérable dans le volume de la langue ; plusieurs malades qui avaient ce symptôme sont morts ; cette enflure de la langue accompagnée de sa noirceur est regardée comme un signe mortel. Tel sur le cas d'une jeune femme, dont Hippocrate donne l'histoire (epid. lib. V. text. 53.), qui mourut quatre jours après avoir pris un remède violent pour se faire avorter.

2°. Le mouvement de la langue est vicié dans les convulsions, tremblements, paralysie, incontinence de cette partie : tous ces symptômes survenans dans les maladies aiguës, sont d'un mauvais augure ; la convulsion de la langue annonce l'aliénation d'esprit (coac. praen. cap. 11. n °. 24.). Lorsque le tremblement succede à la secheresse de la langue, il est certainement mortel. On l'observe fréquemment dans les pleurésies qui doivent se terminer par la mort. Hippocrate semble douter s'il n'indique pas lui-même une aliénation d'esprit (ibid. cap. vij n °. 5.) Dans quelques uns ce tremblement est suivi de quelques selles liquides. Lorsqu'il se rencontre avec une rougeur aux environs des narines sans signes (critiques) du côté du poumon, il est mauvais ; il annonce pour lors des purgations abondantes et pernicieuses. (n °. 3.) Les paralysies de la langue qui surviennent dans les maladies aiguës, sont suivies d'extinction de voix : Voyez VOIX. Enfin les mouvements de la langue peuvent être génés lorsqu'elle est seche, rude, âpre, aspera, lorsqu'elle est ulcérée, pleine de crevasses. La sécheresse de la langue est regardée comme un très-mauvais signe, surtout dans l'esquinancie. Hippocrate rapporte qu'une femme attaquée de cette maladie qui avait la langue seche, mourut le septiéme jour (epid. lib. III.). La soif est une suite ordinaire de cette sécheresse, et il est bon qu'on l'observe toujours ; car si la langue était seche sans qu'il y eut soif, ce serait un signe assuré d'un délire présent ou très-prochain ; la rudesse, l'âpreté de la langue, n'est qu'un degré plus fort de sécheresse. Hippocrate surnomme phrénétiques les langues qui sont seches et rudes, faisant voir par-là que cet état de la langue est ordinaire dans la phrénésie (prorrhet. lib. I. sect. 1. n °. 3.). Il faut prendre garde de ne pas confondre la sécheresse occasionnée par bienfait immédiat de l'air, dans ceux qui dorment la bouche ouverte, avec celle qui est vraiment morbifique ; et d'ailleurs pour en déduire un prognostic fâcheux, il faut que les autres signes conspirent, car sans cela les malades avec une langue seche et ridée, échappent des maladies les plus dangereuses, comme il est arrivé à la fille de Larissa (epid. lib. I. sect. 7.). La langue qui est ulcérée, remplie de crevasses, est un symptôme très-fâcheux, et très-ordinaire dans les fièvres malignes. Prosper Alpin assure avoir vu fréquemment des malades guérir parfaitement malgré ce signe pernicieux. Rasis veut cependant que les malades qui ont une fièvre violente, et la langue chargée de ces pustules, meurent au commencement du jour suivant. La langue ramollie sans raison et avec dégoût après une diarrhée, et avec une sueur froide, préjuge des vomissements noirs, pour lors la lassitude est d'un mauvais augure, Hippocrate, coac. praenot. cap. vij. n °. 4. Si la langue examinée parait froide au toucher, c'est un signe irrévocable de mort très-prochaîne, il n'y a aucune observation du contraire. Rivière en rapporte une qui lui a été communiquée par Paquet, qui confirme ce que nous avançons. Baglivi assure avoir éprouvé quelquefois lui-même la réalité de ce prognostic.

Tels sont les signes qu'on peut tirer des différents états de la langue ; nous n'avons fait pour la plupart que les extraire fidèlement des écrits immortels du divin Hippocrate : cet article n'est presque qu'une exposition abrégée et historique de ce qu'il nous apprend là-dessus. Nous nous sommes bien gardés d'y mêler aucune explication théorique, toujours au-moins incertaine ; on peut, si l'on est curieux d'un peu plus de détail, consulter un traité particulier fait ex professo sur cette matière par un nommé Prothus Casulanus, dans lequel on trouvera quelques bonnes choses, mêlées et enfouies sous un tas d'inutilités et de verbiages. Art. de M. Ménuret.