ou MAMRé, (Histoire ecclésiastique) c'est le nom d'une vallée très-fertile et fort agréable dans la Palestine, au voisinage d'Hébron, et à 31 milles environ de Jérusalem. M. Moréry, je ne sais sur quel fondement, en fait une ville : à la vérité, l'épithète de ville fertile prouve que c'est ou une faute d'impression, ou d'inadvertance de sa part ; ce lieu est célèbre dans l'Ecriture sainte, par le séjour que le patriarche Abraham y fit sous des tentes, après s'être séparé de son neveu Loth, et plus encore par la visite qu'il y reçut des trois anges ou messagers célestes, qui vinrent lui annoncer la miraculeuse naissance d'Isaac.

Le chêne, ou plutôt (comme le prétendent presque tous les commentateurs, on ne sait trop pourquoi) le térébinthe, sous lequel le patriarche reçut les anges, a été en grande vénération dans l'antiquité chez les Hébreux ; S. Jérôme assure qu'on voyait encore de son temps, c'est-à-dire sous l'empire de Constance le jeune, cet arbre respectable ; &, si l'on en croit quelques voyageurs ou pélerins, quoique le térébinthe ait été détruit, il en a repoussé d'autres de sa souche qu'on montre, pour marquer l'endroit où il était. Les rabbins qui ont l'art, comme on le sait, de répandre du merveilleux sur tout ce qui a quelque rapport avec l'histoire de leur nation, et surtout à celle de leurs pères, ont prétendu que le térébinthe de Mambré était aussi ancien que le monde. Josephe de Bello, lib. V. cap. vij. Et bientôt après par un nouveau miracle, qui difficilement peut s'accorder avec ce prodige, les judicieux rabbins disent que cet arbre était le bâton d'un des trois anges, qui ayant été planté en terre, y prit racine et devint un grand arbre. Eustach. ab Allatio edit. Honoré de la présence des anges et du Verbe éternel, il devait participer à la gloire du buisson ardent d'Horeb. Jul. Afric. apud Syncell. Aussi les rabbins n'ont point manqué de dire que quand on mettait le feu à ce térébinthe, tout-d'un-coup il paraissait enflammé ; mais qu'après avoir éteint le feu, l'arbre restait sain et entier comme auparavant. Sanute (in sacret. fid. crucis, p. 228.) fait au térébinthe de Mamré le même honneur qu'au bois de la vraie croix, et assure qu'on montrait de son temps le tronc de cet arbre, dont on arrachait des morceaux, auxquels on attribuait les plus grandes vertus. Au reste, Josephe, saint Jérôme, Eusebe, Sozomene, qui parlent tous de ce vénérable térébinthe, comme existant encore de leurs jours, le placent à des distances toutes différentes de la ville d'Hébron.

Mais ce qui est digne d'observation, c'est que le respect particulier qu'on avait, soit pour le térébinthe, soit pour le lieu où il était, y attira un si grand concours du peuple, que les Juifs naturellement fort portés au commerce et trafic, en prirent occasion d'y établir une foire qui devint très-fameuse dans la suite. Et saint Jérôme (Hier. in Jerem. XXXI. et in Zach. X.) assure qu'après la guerre qu'Adrien fit aux Juifs, on vendit à la foire de Mambré grand nombre de captifs juifs, qu'on y donna à un prix très-vil ; et ceux qui ne furent point vendus, furent transportés en Egypte, ou, pour la plupart, ils périrent de maux et de misere.

Le juif, partagé entre la superstition et l'agiotage, sut accréditer les foires de Mambré, en y intéressant la dévotion, et les convertissant, en quelque sorte, en des fêtes religieuses, ce qui y attira non seulement les marchands et les dévots du pays, mais aussi ceux de Phénicie, d'Arabie, et des provinces voisines. La diversité de religion ne fut point un obstacle à la fréquentation d'un lieu où l'on pouvait satisfaire tout-à-la-fais, sa piété, son goût pour les plaisirs, son amour pour le gain. La fête de Mambré se célébrant en été, le térébinthe d'Abraham devint le rendez-vous des Juifs, des Chrétiens, et même des Payens.

Les Juifs venaient y vénérer la mémoire de leur grand patriarche Abraham : les chrétiens orientaux persuadés que celui des trois anges qui avait porté la parole, était le Verbe éternel, y allaient avec ce respect religieux qu'ils ont pour ce divin chef et consommateur de leur foi. Quant aux Payens, dont toute la Mythologie consistait en des apparitions de divinités ou venues de Dieu sur la terre, pleins de vénération pour ces messagers célestes qu'ils regardaient comme des dieux ou des démons favorables, ils leur élevèrent des autels, et leur consacrèrent des idoles ; ils les invoquaient, suivant leurs coutumes, au milieu des libations de vin, avec des danses, des chants d'allégresse et de triomphe, leur offraient de l'encens, etc. Quelques-uns immolaient à leur honneur un bœuf, un bouc ; d'autres un mouton, un coq même, chacun suivant ses facultés, le caractère de sa dévotion et l'esprit de ses prières. Sozomene, qui détaille dans le liv. II. chap. iv. de son histoire ce qui concerne la fête de Mambré, n'est point clair ; et sur ces diverses pratiques religieuses et sur l'intention de ceux qui les remplissaient, il se contente de dire que ce lieu était chez les anciens dans la plus grande vénération ; que tous ceux qui le fréquentaient étaient dans une appréhension religieuse de s'exposer à la vengeance divine en le profanant, qu'ils n'osaient y commettre aucune espèce d'impureté, ni avoir de commerce avec les femmes ; que celles-ci fréquentaient ces foires avec la plus grande liberté, mieux parées qu'elles ne l'étaient d'ordinaire dans les autres occasions publiques, où leur honneur n'avait pas les mêmes sauvegardes que sous le sacré térébinthe.

Mais ces beaux témoignages que ces deux divers auteurs rendent à la prétendue sainteté des fêtes de Mambré, sont contredits, par ce qu'ils ajoutent que les dévots qui les fréquentaient nourrissaient avec soin pendant toute l'année ce qu'ils avaient de meilleur pour s'en régaler avec leurs amis, et faire le festin de térébinthe ; comment, au milieu de la joie de ces repas en quelque sorte publics, puisque les deux sexes y étaient admis ; comment, dans un simple campement, sans aucun édifice, et où les hommes et les femmes campaient pêle-mêle, puisqu'il n'y avait d'autres maisons que celle où l'on prétendait qu'Abraham avait logé ; comment, dis-je, au milieu de ces plaisirs bruyans, et dans ces circonstances ceux qui assistaient à ces fêtes pouvaient-ils garder la décence ou la retenue qu'exigeait la sainteté du lieu ? C'est ce qui parait peu croyable, surtout si l'on considère le concours de dévots de diverses religions ; et que, comme le dit un auteur, (Sozom. suprà citat.) personne ne puisait pendant la fête de l'eau du puits de Mambré, parce que les Payens en gâtaient l'eau, en y jetant, par superstition, du vin, des gâteaux, des pièces de monnaie, des parfums secs et liquides, et tenant, par dévotion, un grand nombre de lampes allumées sur ses bords.

Mais ce qui détruit entièrement l'idée de sainteté de la fête de Mambré, ou qui prouve que du moins du temps de Constantin les choses avaient extrêmement dégénéré ; c'est ce que rapportent plusieurs auteurs (Socrat. liv. I. c. xviij. Eusebe de vita Constant. l. III. c. lij. Soz. &c.) qu'Eutropia, syrienne de nation, mère de l'impératrice Fausta, s'étant rendue en Judée pour accomplir un vœu, et ayant passé par Mambré, témoin oculaire de toutes les superstitions de la fête, et de toutes les horreurs qui s'y passaient, en écrivit à l'empereur Constantin son gendre, qui ordonna tout de suite au comte Acace de faire bruler les idoles, de renverser les autels, et de châtier, selon l'exigence du cas, ceux qui, après sa défense, seraient assez hardis pour commettre encore sous le térébinthe quelques abominations ou impiétés ; il ordonna même, ajoutent ces auteurs, qu'on y bâtit une église très-belle, et que les évêques veillassent de près à ce que toutes choses s'y passassent dans l'ordre. Eusebe (de vita Constantini, lib. III. cap. lij.) prétend que c'est à lui que la lettre de l'empereur fut adressée, que ce fut lui qui fut chargé du soin de faire exécuter ses ordres.