S. f. (Philosophie et Théologie) l'idolâtrie proprement dite diffère de l'adoration légitime dans son objet. C'est un acte de l'esprit qui met finalement toute sa confiance dans un faux dieu, quel que soit au-dehors le signe toujours équivoque de cette vénération intérieure. L'idolâtrie peut en effet se rencontrer avec un vrai culte extérieur, au lieu que la superstition renferme tout faux culte qui se rend au vrai Dieu directement ou indirectement. L'une se méprend dans son objet, et l'autre dans la manière du culte.

L'idée que les hommes se font de Dieu est plus ou moins conforme à son original ; elle est différente dans ceux-là mêmes qu'on ne saurait appeler idolâtres. Enfin elle peut tellement changer et se défigurer peu-à-peu, que la divinité ne voudra plus s'y reconnaitre, ou bien, ce qui est la même chose, l'objet du culte ne sera plus le vrai Dieu. Jusqu'à quel point faut-il donc avoir une assez juste idée de l'être suprême, pour n'être pas idolâtre, et pour être encore son adorateur ? C'est ainsi que par degrés insensibles, comme par des nuances qui vont imperceptiblement du blanc au noir, on serait réduit à ne pouvoir dire précisément où commence le faux dieu.

La difficulté vient en partie du nom, qui voudrait limiter la chose. Faux dieu, dans le langage ordinaire, est un terme qui tranche, qui réveille l'idée, quoique confuse, d'un être à part et distingué de tout autre. A parler philosophiquement, ce ne serait qu'une idée plus ou moins difforme de la divinité elle-même, qu'aucun adorateur ne peut se vanter de connaitre parfaitement. L'idée qu'ils en ont tous, quelque différente qu'elle sait, n'est au fond que plus ou moins défectueuse ; et plus elle approche de la ressemblance ou de la perfection, plus son objet s'attire de vénération et de solide confiance. L'idolâtre serait donc un adorateur plus ou moins imparfait, selon le degré d'imperfection dans l'idée qu'il se forme de la divinité. Il ne s'agirait plus, pour assigner à chacun sa place, que d'estimer ce degré d'imperfection à mesure qu'il affoiblit la vénération ou la confiance, et de le qualifier, si l'on veut, d'un nom particulier, sans recourir aux deux classes générales ou cathégories d'adorateurs et d'idolâtres, qui souvent mettent trop de différence entre les personnes. D'ailleurs ces termes ont acquis une force qu'ils n'avaient pas d'abord. Aujourd'hui c'est une flétrissure que d'avoir le nom d'idolâtre, et une espèce d'absolution pour celui qui ne l'a pas.

Mais si l'usage le veut ainsi, il faudrait du-moins être fort réservé dans l'accusation d'idolâtrie, et ne prononcer qu'avec l'Ecriture, dont la doctrine bien entendue semble revenir à ceci. Quand l'idée est corrompue à ce point, que l'honneur de l'être suprême et ses relations essentielles avec les hommes ne lui permettent plus de s'y reconnaitre, ni d'accepter par conséquent l'hommage rendu sous cette même idée, elle prend dès-lors le nom de faux dieu, et son adorateur celui d'idolâtre.

A faire sur ce pié-là une courte revue des cas proposés, on serait idolâtre, quand même on croirait un seul Dieu créateur, mais cruel et mécant, caractère incompatible avec notre estime et notre confiance ; tel était à-peu-près le Moloc, à qui l'on sacrifiait des victimes humaines, et avec lequel le Jehova ne veut rien avoir de commun ; ainsi qu'un honnête homme à qui l'on ferait un présent dans la vue de le gagner, comme un esprit dangereux, et qui dirait aussi-tôt : vous me prenez pour un autre.

Au contraire, l'on ne serait pas idolâtre, si l'on croyait un être très-bon et très-parfait, mais d'une puissance que l'on ne concevrait pas aller jusqu'à celle de créer. Il serait toujours un digne objet de la plus profonde vénération, et il aurait encore assez de pouvoir pour s'attirer notre confiance, même dans la supposition d'un monde éternel.

L'antropomorphite chrétien conçoit sous une figure humaine toutes les perfections divines ; il lui rend les vrais hommages de l'esprit et du cœur. L'antropomorphite payen la revêt au contraire de toutes les passions humaines qui diminuent la vénération et la vraie confiance d'autant de degrés qu'il y a de vices ou d'imperfections dans son Jupiter, en si grand nombre et à tel point, que la divinité ne saurait s'y reconnaitre ; mais elle daignerait agréer l'hommage du chrétien, dont l'erreur laisse subsister tous les sentiments d'une parfaite vénération.

Encore moins une simple erreur de lieu, qui ne changerait point l'idée en fixant son objet quelque part, pourrait-elle constituer l'idolâtrie ; mais le culte pourrait dégénérer en superstition, à-moins qu'il ne fût d'ordonnance ou de droit positif, comme d'adorer la divinité dans un buisson ardent ou bien à la présence de l'arche, pour ne rien dire d'un cas à-peu-près semblable, où l'on dispute seulement s'il est ordonné.

S'il était donc vrai que les Perses eussent adoré l'être tout parfait, ils ne seraient que superstitieux, pour l'avoir adoré sous l'emblême du soleil ou du feu. Et si l'on suppose encore avec l'écrit dont il s'agit, que tout faux culte qui se termine au vrai Dieu directement ou indirectement, est du ressort de la superstition, on mettrait encore au même rang cette espèce de platoniciens qui rendaient à l'être tout parfait les hommages de l'esprit et du cœur, comme les seuls dignes de lui, et destinaient à des génies subalternes les génuflexions, les encensements et tout le culte extérieur.

Il est plus aisé de juger des lettrés Chinois, des Spinosistes, et même des Stoïciens, en prenant leur opinion à toute rigueur, et la conséquence pour avouée. Ce qui n'est que pur mécanisme ou fatale nécessité, ne saurait être et ne fut jamais un objet de vénération, ni par conséquent d'idolâtrie dans l'esprit de ceux dont je parle, qui vont tout-drait à la classe des athées. En sont-ils pires ou meilleurs ? On a fort disputé là-dessus. L'idolâtrie, pour le dire en passant, fait plus de tort à la divinité, et l'athéisme fait plus de mal à la société.

En général pour n'être point athée, il faut reconnaitre à tout le moins une suprême intelligence de qui l'on dépende. Pour n'être point idolâtre, ou bien pour que la divinité se reconnaisse elle-même dans l'idée que l'on s'en fait, malgré certains traits peu ressemblans qu'elle y désavoue, il suffit que rien n'y blesse l'honneur, l'estime et la confiance qu'on lui doit. Enfin pour n'être point superstitieux, il faut que le culte extérieur soit conforme, autant qu'il se peut, à la vraie idée de Dieu et à la nature de l'homme.