subst. masc. (Théologie) dans un sens populaire ; prodige ou événement extraordinaire qui nous surprend par sa nouveauté. Voyez PRODIGE.

Miracle dans un sens plus exact et plus philosophique signifie un effet qui n'est la suite d'aucune des lois connues de la nature, ou qui ne saurait s'accorder avec ces lais. Ainsi un miracle étant une suspension de quelqu'une de ces lais, il ne saurait venir d'une cause moins puissante que celle qui a établi elle-même ces lais.

Les Théologiens sont partagés sur la notion du vrai miracle : M. Clarke, dans son traité de l'existence de Dieu, tome III. chap. xix. définit le miracle un événement singulier produit contre le cours ordinaire régulier et uniforme des causes naturelles, par l'intervention de quelque être intelligent supérieur à l'homme.

M. l'abbé Houteville, dans son traité de la religion Chrétienne, prouvée par les faits, Liv. I. ch. v. dit que le miracle est un résultat de l'ordre général de la mécanique du monde, et du jeu de tous ses ressorts. C'est, ajoute-t-il, une suite de l'harmonie des lois générales que Dieu a établies pour la conduite de son ouvrage ; mais c'est un effet rare, surprenant, qui n'a point pour principe les lois générales, ordinaires, et connues, et qui surpasse l'intelligence des hommes, dont ils ignorent parfaitement la cause, et qu'ils ne peuvent produire par leur industrie. Il appuie cette idée sur ces deux passages de saint Augustin, nec enim ista (miracula) cum fiunt, contra naturam fiunt, nisi nobis quibus aliter naturae cursus innotuit, non autem Deo cui hoc est naturae quod fecerit. De Genesi, ad litter. lib. V. cap. xiij. et dans le liv. XXI. de la cité de Dieu, chap. viij. quomodo est contra naturam quod Dei fit voluntate, cum voluntas tanti utique conditoris conditae cujusque rei naturae sit ? Portentum ergo fit non contra naturam, sed contra quam est nota natura.

L'idée commune qu'on a d'un vrai miracle, dit le P. Calmet, dans sa dissertation sur les vrais et les faux miracles, est que c'est un effet qui surpasse les règles ordinaires de la nature : comme de marcher sur les eaux, de ressusciter un mort, de parler tout-à-coup une langue inconnue, etc. Un faux miracle au contraire est un effet qui parait, mais qui n'est pas au-dessus des lois ordinaires de la nature.

Un théologien moderne distingue le miracle pris dans un sens populaire, le miracle pris dans un sens général, et le miracle pris dans un sens plus propre et plus étroit. Il définit le premier avec saint Augustin : miraculum voco quidquid arduum aut insolitum suprà spem vel facultatem mirantis apparet, lib. de utilit. credend. cap. xvj. Le second, avec saint Thomas : dicitur tamen quandoque miraculum large quodexcédit humanam facultatem et considerationem et sic daemones possunt facère miracula ; et le troisième, il le définit avec le même saint docteur : miraculum proprie dicitur quod fit praeter ordinem totius naturae creatae, sub quo ordine continetur omnis virtus creata, I. part. quaest. 114. art. 4°. Ainsi il adopte pour le miracle proprement dit cette définition de Salmeron, tome VI. tract. I. page 1. miraculum proprie dictum est res insolita suprà naturae potentiam effecta. Musson, lection. theolog. de relig. part. II.

On pourrait encore définir le miracle proprement dit, un effet extraordinaire et merveilleux, qui est au-dessus des forces de la nature, et que Dieu opère pour manifester sa puissance et sa gloire, ou pour autoriser la mission de quelqu'un qu'il envoye. C'est ainsi que Moïse a prouvé la sienne, et que Jesus-Christ a confirmé la vérité de sa doctrine.

Spinosa qui définissait le miracle un événement rare qui arrive en conséquence de quelques lois qui nous sont inconnues, a nié qu'il put rien arriver au-dessus des forces de la nature, rien qui put troubler l'ordre des choses : et la raison qu'il apporte pour contester la possibilité des miracles, est que les lois de la nature ne sont autre chose que les decrets de Dieu ; or, ajoute-t-il, les decrets de Dieu ne peuvent changer ; les lois de la nature ne peuvent donc changer. Donc les miracles sont impossibles, puisqu'un vrai miracle est contraire aux lois connues et ordinaires de la nature.

Dans le système de l'abbé Houteville, ce raisonnement ne conclut rien ; puisque les miracles y sont une suite des lois générales de la nature. Mais dans celui de M. Clarke, et des autres théologiens, il suppose faux ; car Spinosa s'est formé une idée trop bornée de la volonté de Dieu, s'il prétend qu'elle soit tellement immuable, qu'elle ne soit plus libre. Les miracles entrent dans l'économie de ses desseins ; il les a arrêtés de toute éternité pour le moment qui les voit naitre, opera mutat, consilia non mutat, dit saint Augustin. Ou bien Spinosa joue sur l'équivoque de ces termes, lois de la nature ; comme si ces lois de la nature étaient différentes de la volonté de Dieu, ou si un miracle détruisait ces lois de la nature. Un miracle est un effet de la volonté de Dieu, mais d'une volonté libre et particulière, qui produit un effet différent de ceux qu'elle produit en suivant le cours ordinaire et connu de la nature. Cette interruption ou cette suspension ne marque dans Dieu ni caprice ni imperfection, mais une toute-puissance et une souveraineté conformes à l'idée que nous avons de sa nature.

L'existence des miracles est attestée non-seulement dans l'ancien et dans le nouveau Testament, mais encore depuis Jesus-Christ jusqu'à nous, par des témoignages précis des auteurs ecclésiastiques. Saint Augustin surtout en raconte un grand nombre opérés de son temps, dont il parle ou comme témoin oculaire, ou comme instruit par ceux qui en avaient été témoins. Il assure que dans la seule ville d'Hippone, il s'était fait 70 miracles depuis deux ans qu'on y avait bâti une chapelle en l'honneur de saint Etienne, premier martyr.

Il y a sur cette matière deux excès très-fréquents à éviter : l'un est l'aveugle crédulité qui voit dans tout du prodige, et qui veut faire servir l'autorité des vrais miracles de preuve de la vérité de tous les miracles indistinctement, sans penser que par cette voie l'on n'établit point la réalité de ceux-ci, et qu'on énerve la force des autres. Une disposition encore plus dangereuse, est celle des personnes qui cherchent à renverser toute l'autorité des miracles, et qui pensent qu'il n'est point convenable à la sagesse de Dieu d'établir des lois qu'il serait si souvent obligé de suspendre. En vain ils alleguent les faux miracles en preuve contre les véritables. Il faut ou s'aveugler et tomber dans le pyrrhonisme historique le plus outré, ou convenir qu'il y en a eu de cette dernière espèce, et même en assez grand nombre, pour prouver que dans les occasions extraordinaires, Dieu a jugé cette voix nécessaire pour annoncer aux hommes ses volontés, et manifester sa puissance. L'église même en exigeant notre soumission, sur les faits bien avérés, nous donne par sa propre conduite l'exemple de ne pas admettre sans examen tous les faits qui tiennent du prodige ; et nous pouvons croire comme elle que Dieu ne les opère pas sans nécessité ou sans utilité.

On a vivement agité dans ces derniers temps la question de savoir si les démons pouvaient opérer des miracles, et jusqu'où s'étendait leur pouvoir en ce genre.

M. Clarke, dans le traité dont nous avons déjà parlé, décide que Dieu peut communiquer aux mauvais anges et à des imposteurs le pouvoir de faire des miracles. M. Serces, dans un traité sur les miracles, imprimé à Amsterdam en 1729, soutient l'opinion contraire.

Les prodiges opérés par les magiciens de Pharaon, et rapportés dans l'Exode, ont également divisé les Peres et les Théologiens : les uns comme Origène, saint Augustin, et saint Thomas, ont reconnu que ces prodiges étaient réels, et non pas seulement apparents et phantastiques. Saint Augustin surtout s'étant proposé cette question, savoir si les verges des magiciens étaient appelées dragons dans le texte sacré, à cause simplement qu'elles avaient la figure de cet animal, sans en avoir la réalité, le changement qui y était arrivé n'ayant été que phantastique ; il répond qu'il semble que les manières de parler de l'Ecriture étant les mêmes, on doit reconnaitre dans les verges des magiciens un changement pareil à celui qu'on remarque dans celles de Moïse. Mais s'étant ensuite objecté qu'il faudrait donc que les démons eussent créé ces serpens, un changement si prompt et si subit d'une verge en un serpent ne paraissant ni possible ni naturel, il dit qu'il y a dans la nature un principe universel répandu dans tous les éléments, qui contient la semence de toutes les choses corporelles, lesquelles paraissent au-dehors lorsque leurs principes sont mis en action à temps, et par des gens convenables ; mais ces agens ne peuvent ni ne doivent être nommés créateurs, puisqu'ils ne tirent rien du néant, et qu'ils déterminent seulement les causes naturelles à produire leurs effets au dehors. Ainsi, selon ce père, les démons ont pu produire dans un instant des serpens avec la matière des verges des magiciens, en appliquant par une vertu subtile et surprenante des causes qui paraissaient fort éloignées à produire un effet subit et extraordinaire : saint Thomas raisonne sur les mêmes principes, et en tire les mêmes conséquences. S. August. quaest. 21. in Exod. S. Thom. I. part. quaest. 104. art. 4.

La grande difficulté dans ce système est que la nature et la force des démons et des âmes séparées de la matière nous étant assez inconnues, il n'est pas aisé de marquer positivement jusqu'où va leur pouvoir sur les corps, ni d'expliquer comment une substance purement spirituelle peut agir d'une manière physique sur un corps. Il faut pour cela reconnaitre en Dieu des volontés particulières, par lesquelles il a décidé qu'à l'occasion de la volonté d'un esprit, un corps fût mis en mouvement de la manière que cet esprit le voudrait, ou plutôt que Dieu s'est engagé à donner à la matière certains mouvements à l'occasion de la volonté d'un esprit ; c'est le dénouement qu'en donne dom Calmet, dans sa dissertation sur les miracles.

Mais quoiqu'on ne sache pas précisément jusqu'où s'étendent les forces et le pouvoir des esprits, on sait bien jusqu'où elles ne s'étendent pas, et que par conséquent des miracles du premier ordre, tels que la création, la résurrection d'un mort, etc. ne peuvent être l'ouvrage des démons.

Plusieurs autres pères et théologiens soutiennent que les magiciens de Pharaon ne changèrent pas véritablement leurs verges en serpens, et qu'ils firent seulement illusion aux yeux des spectateurs. Outre Philon et Josephe qu'on cite pour ce sentiment, l'auteur des questions aux orthodoxes sous le nom de saint Justin, soutient que tout ce que firent les magiciens était fait par l'opération du démon ; mais que c'était de purs prestiges par lesquels ils trompaient les yeux des assistants en leur représentant comme des serpens ou comme des grenouilles ce qui n'était ni l'un ni l'autre. Tertullien, saint Jérome, saint Grégoire de Nysse, saint Prosper, tiennent la même opinion. C'est aussi celle de Tostat, et de quelques théologiens modernes ; et M. Serces entr'autres, prétend que les prodiges des ministres de Pharaon, n'étaient que des prodiges et des tours de passe passe semblables à ceux des joueurs de gobelets.

Mais puisqu'il y en a de vrais et de faux, de réels et d'apparents, il est nécessaire d'avoir des caractères surs pour distinguer les uns des autres. M. Clarke en assignait trois, 1°. la doctrine qu'ils établissent ; 2°. la grandeur des miracles considérés en eux-mêmes ; 3°. la quantité et le nombre des miracles. Or comme une doctrine peut être ou impie, ou sainte, ou obscure, en sorte qu'elle ne soit clairement connue ni pour vraie ni pour fausse, soit par les lumières de la raison, ou par celles de la révélation, il s'ensuit que les miracles faits pour appuyer la première sont faux ; que ceux qui soutiennent la seconde sont vrais, et que dans le troisième cas, les miracles décident que la doctrine en question est vraie, parce que Dieu ne peut abuser de sa toute-puissance pour induire les hommes en erreur. En cas de conflict de miracles, la grandeur et la supériorité des miracles comparés les uns avec les autres, font connaitre quels sont ceux qui ont Dieu pour auteur. L'histoire de Moïse et des magiciens de Pharaon, fournit la preuve complete de ce second caractère ; et enfin, en cas de conflict de miracles qui paraissent d'abord égaux, le nombre et la quantité discernent les miracles divins, d'avec les faux miracles par la même preuve.

On ajoute encore qu'on peut discerner les vrais miracles d'avec les prestiges du démon, ou d'autres faits prétendus miraculeux, par la doctrine, par la fin, par les circonstances, et surtout par l'autorité de l'Eglise. Quelques écrivains dans ces derniers temps, ont prétendu que les vrais miracles devaient avoir été prédits, sans faire attention que si ce caractère était absolument essentiel pour discerner les faux miracles d'avec les véritables, on aurait pu contester la mission de Moïse, dont assurément les miracles n'avaient été prédits nulle part. On peut consulter sur cette matière le traité de la Religion de M. l'abbé de la Chambre, celui de M. Musson, les ouvrages que nous avons cités de MM. Clarke et Serces, et la dissertation de dom Calmet.