(PHILOSOPHIE) c'est le nom le plus honorable de l'Alchimie, ou de l'art de transmuer les métaux ignobles en métaux parfaits, par le moyen du magistère, du grand élixir, de la divine pierre, de la pierre philosophale, etc. Voyez PIERRE PHILOSOPHALE.

C'est proprement la science, le système de principes et d'expériences, la théorie de l'art, le dogme que les alchimistes les plus modestes ont désigné par le nom de philosophie hermétique. Ils ont bien voulu qu'on les distinguât par ce titre spécial, des philosophes vulgaires ; c'est-à-dire des plus profonds métaphysiciens, des plus sublimes physiciens ; des Descartes, des Newton, des Leibnitz. Car les vrais alchimistes, les initiés, les adeptes prétendent à la possession exclusive de la qualité de philosophes ; ils sont les philosophes par excellence, les seuls sages. Ils ont emprunté, par un travers fanatique et extravagant, le ton et les expressions mêmes que l'éloquence chrétienne emploie à établir la prééminence des vérités révélées sur la Philosophie du siècle. Ils apprécient avec un mépris froid et sentencieux, les sciences humaines, vulgaires, communes. Ils traitent la leur de surnaturelle, de divinement inspirée, d'accordée par une grâce supérieure, etc. Ils se sont fait un jargon mystique, une manière enthousiastique, sur laquelle ils ne fondent pas moins la supériorité de leur art que sur son précieux objet.

Cette science est déposée dans cinq ou six mille traités, dont Borel et l'abbé Lenglet Dufrenoy ont dressé la liste ; liste qui s'est grossie depuis que ces auteurs l'ont rédigée, et que quelques nouveaux ouvrages augmentent de temps-en-temps.

Nous traiterons à l'article pierre philosophale de la pratique de l'Alchimie, de l'exécution de la grande merveille que la science promet, du grand œuvre : et nous n'aurons presque dans cet article qu'à discuter la réalité de ses promesses, l'existence de l'art ; nous nous occuperons dans celui-ci de ses préceptes écrits, transmis, raisonnés ; en un mot de la doctrine des livres.

Les lecteurs les plus instruits, les Alchimistes, les auteurs d'Alchimie eux-mêmes, les Philosophes hermétiques conviennent que les livres de leurs prédécesseurs, aussi-bien que les leurs propres, sont très-obscurs. Il est évident que les plus habiles d'entre les Chimistes qui ont admis la réalité de la transmutation métallique, n'ont pas entendu les livres d'Alchimie, n'en ont rien, absolument rien entendu. Becher qui a fait des traités fort longs, fort raisonnés, fort doctes pour démontrer la possibilité de la génération et de la transmutation des métaux, savoir les trois suppléments de sa physique souterraine, prouve mon assertion d'une manière bien évidente, soit par les sens forcés qu'il donne à la plupart des passages qu'il cite, soit par le peu de fruits qu'il a tirés de son immense érudition. En effet Becher, le plus grand des Chimistes, après avoir tiré de tous les philosophes hermétiques les plus célébres, des autorités pour étayer sa doctrine de transmutation, qu'il considère sous un changement particulier qu'il appelle mercurification (Voyez MERCURIFICATION), n'est parvenu par toute cette étude, qu'à deux découvertes de peu d'importance, si même ces découvertes n'ont dévancé la théorie. La première est l'extraction et la réduction du fer caché dans la glaise commune, opérations très-vulgaires qui lui ont imposé pour une vraie génération. La seconde est sa mine de sable perpétuelle, dont l'exploitation avec profit n'est pas démontrée, et qui, si ce profit était réel, pourrait la faire compter tout au plus parmi ces améliorations ou ces augmentations qui sont dues aux procédés que les gens de l'art appellent des particuliers, c'est-à-dire des moyens d'obtenir des métaux parfaits par des changements partiaux ; opérations bien différentes de la transmutation générale proprement dite, ou du grand œuvre, qui doit changer son sujet entiérement, absolument, radicalement. Voyez PARTICULIER et PIERRE PHILOSOPHALE.

Au reste, ces ouvrages de Becher sont, malgré sa magnifique, sa sublime théorie, tout aussi obscurs que ceux des cent très-célèbres alchimistes qu'il cite : car après avoir établi comme l'extrait, l'abrégé de toute l'Alchimie, summa Alchimiae, que sa fin, son moyen et son principe, sont le mercure ; il avertit qu'on doit bien se donner de garde de prendre pour le mercure dont il parle le mercure coulant ordinaire, qu'il ne s'agit du-tout point de celui-là ; que son mercure, le mercure des Sages et des Philosophes, mercurius sophicus, celui qu'il appelle medium objectum ou tinctura, est le mercure de l'or : quod (aurum) totâ suâ substantiâ mercurius est, communi mercurio, quoad substantiam in omnibus similis, sed quoad qualitates in omnibus ei contrarius : nempè fixus, coctus, calidus, siccus, digestus, purus, unde qualitatem et vim mercurium communem digerendi et alterandi habet. Il est presque inutile d'ajouter, et par conséquent un être imaginaire, du-moins tout aussi arcane que ce qui est le plus gratuitement promis, ou le plus soigneusement caché dans tous les ouvrages hermétiques.

Je pense avec l'auteur du discours historique sur la Chimie, imprimé à la tête du cours de Chimie, selon les principes de Newton et de Stahl, qu'on ne saurait donner une idée plus claire des principes et de la manière des écrivains alchimistes, qu'en rapportant un morceau remarquable de quelque adepte fameux. L'auteur dont je suis l'idée transcrit un long passage de Riplée, chanoine de Brilingthon. Ce passage est très-bien choisi : le voici.

" J'ai promis de donner divers procédés ; mais il faut que j'explique les termes obscurs. Les Philosophes se servent de divers noms ; par-là ils cachent leur science à ceux qui en sont indignes. Notre pierre est une matière unique. Il y a une substance qui porte le nom d'un des sept jours ; elle parait vile, mais on en retire une humeur vaporeuse, qu'on nomme le sang de lion vert ; de ce sang on forme l'eau appelée blanc d'œuf, eau-de-vie, la rosée de Mai : cette eau donne une terre appelée soufre vif, chaux du corps du soleil, coque d'œuf, céruse, arsenic. L'eau contient l'air, la terre renferme le feu, l'un et l'autre se pourrissent ensemble : on en peut séparer les quatre éléments par la distillation et l'extraction. Mais pour former le grand élixir, il suffit de séparer l'eau de la terre, de calciner la terre, de rectifier l'eau en la faisant circuler, de la rejoindre ensuite à la terre. Quand vous lirez dans quelque philosophe, prenez une telle matière, souvenez-vous qu'il ne vous marque que la pierre ou ses parties. L'arsenic, par exemple, est le feu de la pierre, le soufre l'air, l'huile le feu ; l'ammoniac noir dissout la terre, le mercure l'eau, et quelquefois le mercure même, le mercure sublimé, l'eau exaltée avec sa chaux qui se doit congeler en sel. Ce sel se nomme salpêtre, ou soufre de Bacon. Quand vous lirez, prenez du mercure, de l'arsenic, du saturne, le lion vert ; ne prenez pas l'argent vif, l'arsenic du vulgaire, le vermillon, le cuivre et le vitriol. Je dis la même chose de l'or et de l'argent ; bannissez les sels, les eaux corrosives qui ne sont pas métalliques. Le dessein des Philosophes, c'est d'imiter la nature ; ils ont voulu former en peu de temps ce qu'elle donne en plusieurs années. Pour faire l'or et l'argent, ils ont pris une terre rouge et une terre blanche ; ils les joignent jusqu'à-ce qu'elles soient fixes et fusibles. L'or n'est qu'une terre rouge unie à un mercure rouge : l'argent est une terre blanche incorporée à un mercure blanc. On doit fixer ces mercures dans leur terre, jusqu'à-ce qu'ils soutiennent toutes sortes d'épreuves. Il faut qu'un peu de cette composition puisse teindre une grande quantité de quelque métal que ce sait. Les Philosophes ne se sont pas servi d'or et d'argent pour cette teinture ; c'est pour cela qu'ils ont dit qu'elle ne demandait pas de dépense. La plupart de ceux qui cherchent la pierre, travaillent sur l'or, l'argent, ou le mercure vulgaire ; ils se trompent. L'or et l'argent des Philosophes sont renfermés dans un même corps que la nature n'a pas amené à sa perfection. C'est dans cette terre blanche ou rouge que les Philosophes disent que la pierre est le lion vert, l'assa foetida, la fumée blanche ; ils se sont servi de ces noms pour faire illusion aux ignorants. Par le lion vert on entend la semence de l'or. L'assa foetida signifie l'odeur que donne la matière impure dans la première distillation. Le nom de fumée blanche vient des vapeurs blanches qui s'élèvent au commencement. Plusieurs s'imaginent que la matière de la pierre est dans les excréments ; ils se fondent sur les Philosophes qui disent qu'elle se présente sous une forme désagréable, qu'elle est en tout lieu, qu'elle prend naissance entre deux montagnes, qu'on la foule aux pieds, qu'elle vient de mâle, de femelle ; mais ils se trompent. Les Philosophes nous avertissent eux-mêmes que ce n'est pas dans les matières fécales qu'il faut chercher la pierre.

Il se présente ici une difficulté, suivant ce que nous venons de dire. Ce n'est pas dans l'or et l'argent qu'il faut chercher la pierre : cependant les Philosophes nous disent ailleurs que la pierre n'est pas dans des matières d'un genre différent ; ils entendent par-là seulement, qu'elle vient du premier principe, c'est-à-dire de la chaleur naturelle ou végétable. Si l'on ne connait pas cette chaleur qu'on a nommée ventre de cheval ; feu humide, fumier, c'est en vain qu'on travaillera ".

On retrouve la même manière dans le plus ancien des auteurs purement alchimistes, dont l'ouvrage ait été imprimé, Morien, romain, hermite de Jérusalem, de qui Boerhaave a dit qu'il avait écrit castissimè, c'est-à-dire sans-doute, sincèrement ; et qu'il était compté parmi les auteurs purissimos, c'est-à-dire apparemment les moins défigurés par les copistes, les traducteurs, les éditeurs. Le morceau le plus clair de cet ouvrage, c'est son dernier chapitre qui contient l'exposition des matériaux, specierum. L'auteur annonce d'abord dans ce chapitre, que les Philosophes qui l'ont précédé ont caché ces espèces sous différents noms, pour que ceux qui chercheraient ce magistère indignement, fussent induits absolument en erreur. Il explique ensuite chaque nom mystérieux par des noms connus ; et il ajoute : " Quoique le vrai nom des espèces soit révélé, laissez les fous chercher toutes les autres choses nécessaires à savoir pour la confection de ce magistère, et s'égarer en les cherchant, parce qu'ils ne parviendront à l'effectuer que quand le soleil et la lune seront réduits en un même corps ; ce qui ne peut arriver sans le précepte divin ".

De sorte que, de l'aveu même des philosophes hermétiques, ou les noms des matières sont cachés, ou bien interpretés d'une manière illusoire ou inutile. Leurs procédés ne sont jamais mieux voilés que lorsqu'ils paraissent exposés le plus nuement : car lorsque toutes les matières, toutes les opérations et tous les produits sont des choses connues, il est unanimement avoué que ces choses connues sont des emblèmes de choses cachées. Les philosophes hermétiques écrivent donc très-obscurement à dessein, par état, par esprit de corps ; ils en font profession.

Il faut distinguer ces auteurs en deux classes ; les écrivains d'Alchimie pure, qui, comme Morien et Riplée que nous venons de citer, et la tourbe reléguée de la vraie Chimie, n'ont discouru que de la pratique essentielle de l'Alchimie, de la confection du grand-œuvre. Les autres sont ceux qui dans des ouvrages où ils ont eu pour objet premier et fondamental la transmutation métallique, ont enchâssé cependant dans le jargon alchimique des découvertes sur l'art de traiter les corps par le feu et les menstrues, c'est-à-dire la Chimie générale ; y ont décrit des opérations et des instruments nouveaux ou perfectionnés, ou enfin qui ont enrichi l'art de préparations utiles, usuelles, ou de théories philosophiques lumineuses. Ceux qui sont les plus distingués dans cette dernière classe tiennent aussi le premier rang parmi les premiers chimistes depuis Geber jusqu'à Becher. Voyez la partie historique de l'article CHIMIE, dans lequel on trouvera (depuis la page 425 au bas de la première colonne, jusqu'à la fin de la page 428) sur les antiquités alchimiques et sur les plus anciens auteurs, des recherches fort étendues, et qu'il aurait été inutile de répéter ici, même en extrait ou en abrégé.

Je crois pouvoir déduire du petit nombre d'observations que je viens de rapporter sur les écrits alchimiques, que sans décider même de la nullité de l'art et de la frivolité des prétextes allégués pour défendre l'obscurité de la doctrine, que ce serait, dis-je, une manie bien bizarre que celle de s'occuper à pénétrer le sens des énigmes hermétiques ; qu'il est très-probable même que ces énigmes n'ont pas un sens. J'ai sacrifié un temps assez considérable à parcourir les plus célèbres des ouvrages hermétiques purs anciens et modernes, imprimés et manuscrits, pour en tirer les matériaux des trois articles de ce Dictionnaire, savoir l'historique de l'article CHIMIE, celui-ci, et l'article PIERRE PHILOSOPHALE ; et je puis assurer avec vérité que l'extrait de toutes les connaissances qu'on y peut puiser pour l'acquisition du grand arcane, le véritable esprit de tous ces livres peut se réduire à cette formule tirée d'Avicenne par Becher : qui accipit quod debet et operatur sicut debet, procedit indè sicut debet : " celui qui prend ce qu'il faut et opère comme il faut, réussit par-là comme il faut " ; et à ce beau précepte, labora et ora, travaille et prie. Or quand même cet appareil de mystère ne serait pas rebutant en soi, qu'il se trouverait des esprits pour qui ces ténèbres même seraient un appât très-séduisant, au-moins qu'il y aurait eu des siècles et des nations dont la philosophie aurait été réservée à un petit nombre d'élus ; certainement ce goût n'est ni de notre siècle ni de notre nation ; notre philosophie est communicative et amie de l'évidence. Les mystères hermétiques ne sauraient s'accommoder avec sa méthode, ni tenter ses sectateurs.

Je sais bien qu'il y aura beaucoup de grands chimistes qui accuseront ce jugement de paresse ou d'ignorance. Mais nous répondrons encore que tel est le goût de notre siècle, que nous sommes parvenus enfin, tout à-travers de l'enthousiasme des Sciences, à apprécier assez sainement les merveilles qu'elles nous découvrent, pour croire les acheter trop cher, s'il faut les puiser dans des ouvrages seulement prolixes, dissous dans une surabondance de paroles, d'observations, de théories, d'expériences, s'il est permis à un chimiste d'employer dans un article de chimie une image chimique, à plus forte raison si ces ouvrages sont obscurs. Nous osons donc être dégoutés des ouvrages même des alchimistes de la seconde classe, des Lulles, des Paracelses, etc. en avouant pourtant qu'il faut que les vrais maîtres de l'art s'abreuvent de ces premières sources, toutes troubles et amères qu'elles sont.

Les Alchimistes ne se sont pas contentés de cacher leurs arcanes vrais ou prétendus, par l'obscurité de leurs écrits, ils les ont encore enveloppés sous des hiéroglyphes ou des emblèmes tout aussi peu intelligibles. Les plus fameux auteurs hermétiques ont orné leurs ouvrages de quelques-uns de ces tableaux emblématiques, et même ils ont dressé des suites d'emblèmes. La plus complete qui soit parvenue jusqu'à nous est connue sous le nom de liber mutus ; elle est gravée à la fin de la Bibliothèque chimique de Manget, et à la fin de nos Planches de Chimie. (b)