ou EPICURISME, subst. m. (Histoire, Philosophie) La secte éléatique donna naissance à la secte épicurienne. Jamais philosophie ne fut moins entendue et plus calomniée que celle d'Epicure. On accusa ce philosophe d'athéisme, quoiqu'il admit l'existence des dieux, qu'il fréquentât les temples, et qu'il n'eut aucune répugnance à se prosterner aux pieds des autels. On le regarda comme l'apologiste de la débauche, lui dont la vie était une pratique continuelle de toutes les vertus, et surtout de la tempérance. Le préjugé fut si général, qu'il faut avouer, à la honte des Stoïciens qui mirent tout en œuvre pour le répandre, que les Epicuriens ont été de très-honnêtes gens qui ont eu la plus mauvaise réputation. Mais afin qu'on puisse porter un jugement éclairé de la doctrine d'Epicure, nous introduirons ce philosophe même, entouré de ses disciples, et leur dictant ses leçons à l'ombre des arbres qu'il avait plantés. C'est donc lui qui va parler dans le reste de cet article ; et nous espérons de l'équitté du lecteur, qu'il voudra bien s'en souvenir. La seule chose que nous nous permettrons, c'est de jeter entre ses principes quelques-unes des conséquences les plus immédiates qu'on en peut déduire.

De la philosophie en général. L'homme est né pour penser et pour agir, et la Philosophie est faite pour régler l'entendement et la volonté de l'homme : tout ce qui s'écarte de ce but, est frivole. Le bonheur s'acquiert par l'exercice de la raison, la pratique de la vertu, et l'usage modéré des plaisirs ; ce qui suppose la santé du corps et de l'âme. Si la plus importante des connaissances est de ce qu'il faut éviter et faire, le jeune homme ne peut se livrer trop tôt à l'étude de la Philosophie, et le vieillard y renoncer trop tard. Je distingue entre mes disciples trois sortes de caractères : il y a des hommes, tels que moi, qu'aucun obstacle ne rebute, et qui s'avancent seuls et d'un mouvement qui leur est propre, vers la vérité, la vertu et la félicité ; des hommes, tels que Métrodore, qui ont besoin d'un exemple qui les encourage ; et d'autres, tels qu'Hermaque, à qui il faut faire une espèce de violence. Je les aime et les estime tous. Oh, mes amis ! y a-t-il quelque chose de plus ancien que la vérité ? la vérité n'était-elle pas avant tous les Philosophes ? Le philosophe méprisera donc toute autorité et marchera droit à la vérité, écartant tous les fantômes vains qui se présenteront sur sa route, et l'ironie de Socrate et la volupté d'Epicure. Pourquoi le peuple reste-t-il plongé dans l'erreur ? c'est qu'il prend des noms pour des preuves. Faites-vous des principes ; qu'ils soient en petit nombre, mais féconds en conséquences. Ne négligeons pas l'étude de la nature, mais appliquons-nous particulièrement à la science des mœurs. De quoi nous servirait la connaissance approfondie des êtres qui sont hors de nous, si nous pouvions, sans cette connaissance, dissiper la crainte, obvier à la douleur, et satisfaire à nos besoins ? L'usage de la dialectique poussé à l'excès, dégénere dans l'art de semer d'épines toutes les Sciences : je hais cet art. La véritable Logique peut se réduire à peu de règles. Il n'y a dans la Nature que les choses et nos idées ; et conséquemment il n'y a que deux sortes de vérités, les unes d'existence, les autres d'induction. Les vérités d'existence appartiennent aux sens ; celles d'induction, à la raison. La précipitation est la source principale de nos erreurs. Je ne me lasserai donc point de vous dire, attendez. Sans l'usage convenable des sens, il n'y a point d'idées ou de prénotions ; et sans prénotions, il n'y a ni opinion ni doute. Loin de pouvoir travailler à la recherche de la vérité, on n'est pas même en état de se faire des signes. Multipliez donc les prénotions par un usage assidu de vos sens ; étudiez la valeur précise des signes que les autres ont institués, et déterminez soigneusement la valeur de ceux que vous instituerez. Si vous vous résolvez à parler, préférez les expressions les plus simples et les plus communes, ou craignez de n'être point entendus, et de perdre le temps à vous interpreter vous-mêmes. Quand vous écouterez, appliquez-vous à sentir toute la force des mots. C'est par un exercice habituel de ces principes que vous parviendrez à discerner sans effort le vrai, le faux, l'obscur et l'ambigu. Mais ce n'est pas assez que vous sachiez mettre de la vérité dans vos raisonnements, il faut encore que vous sachiez mettre de la sagesse dans vos actions. En général, quand la volupté n'entrainera aucune peine à sa suite, ne balancez pas à l'embrasser ; si la peine qu'elle entrainera est moindre qu'elle, embrassez-la encore : embrassez même la peine dont vous vous promettrez un grand plaisir. Vous ne calculerez mal, que quand vous vous abandonnerez à une volupté qui vous causera une trop grande peine, ou qui vous privera d'un plus grand plaisir.

De la philosophie en général. Quel but nous proposerons-nous dans l'étude de la Physiologie ? si ce n'est de connaitre les causes générales des phénomènes, afin que délivrés de toutes vaines terreurs, nous nous abandonnions sans remords à nos appétits raisonnables ; et qu'après avoir joui de la vie, nous la quittions sans regret. Il ne s'est rien fait de rien. L'Univers a toujours été, et sera toujours. Il n'existe que la matière et le vuide ; car on ne conçoit aucun être mitoyen. Joignez à la notion du vuide l'impénétrabilité, la figure et la pesanteur, et vous aurez l'idée de la matière. Séparez de l'idée de matière les mêmes qualités, et vous aurez la notion du vuide. La Nature considérée, abstraction faite de la matière, donne le vuide ; le vuide occupé donne la notion du lieu ; le lieu traversé donne l'idée de région. Qu'entendrons-nous par l'espace, sinon le vuide considéré comme étendu ? La nécessité du vuide est démontrée par elle-même ; car sans vuide, où les corps existeraient-ils ? où se mouveraient-ils ? Mais qu'est-ce que le vuide ? est-ce une qualité ? est-ce une chose ? Ce n'est point une qualité. Mais si c'est une chose, c'est donc une chose corporelle ? il n'en faut pas douter. Cette chose uniforme, homogène, immense, éternelle, traverse tous les corps sans les altérer, les détermine, marque leurs limites, et les y contient. L'Univers est l'aggrégat de la matière et du vuide. La matière est infinie, le vuide est infini : car si le vuide était infini et la matière finie, rien ne retiendrait les corps et ne bornerait leurs écarts : les percussions et les répercussions cesseraient ; et l'Univers, loin de former un tout, ne serait dans quelqu'instant de la durée qui suivra, qu'un amas de corps isolés, et perdus dans l'immensité de l'espace. Si au contraire la matière était infinie et le vuide fini, il y aurait des corps qui ne seraient pas dans l'espace, ce qui est absurde. Nous n'appliquerons donc à l'Univers aucune de ces expressions par lesquelles nous distinguons des dimensions et nous déterminons des points dans les corps finis. L'Univers est immobile, parce qu'il n'y a point d'espace au-delà. Il est immuable, parce qu'il n'est susceptible ni d'accroissement ni de diminution. Il est éternel, puisqu'il n'a point commencé, et qu'il ne finira point. Cependant les êtres s'y meuvent, des lois s'y exécutent, des phénomènes s'y succedent. Entre ces phénomènes les uns se produisent, d'autres durent, et d'autres passent ; mais ces vicissitudes sont relatives aux parties, et non au tout. La seule conséquence qu'on puisse tirer des générations et des destructions, c'est qu'il y a des éléments dont les êtres sont engendrés, et dans lesquels ils se résolvent. On ne conçoit ni formation ni résolution, sans idée de composition ; et l'on n'a point l'idée de composition, sans admettre des particules simples, primitives et constituantes. Ce sont ces particules que nous appellerons atomes. L'atome ne peut ni se diviser, ni se simplifier, ni se résoudre ; il est essentiellement inaltérable et fini : d'où il s'ensuit que dans un composé fini, quel qu'il sait, il n'y a aucune sorte d'infini ni en grandeur, ni en étendue, ni en nombre. Homogènes, eu égard à leur solidité et à leur inaltérabilité, les atomes ont des qualités spécifiques qui les différencient. Ces qualités sont la grandeur, la figure, la pesanteur, et toutes celles qui en émanent, telles que le poli et l'anguleux. Il ne faut pas mettre au nombre de ces dernières, le chaud, le froid, et d'autres semblables ; ce serait confondre des qualités immuables avec des effets momentanés. Quoique nous assignions à l'atome toutes les dimensions du corps sensible, il est cependant plus petit qu'aucune portion de matière imaginable : il échappe à nos sens, dont la portée est la mesure de l'imaginable, soit en petitesse, soit en grandeur. C'est par la différence des atomes que s'expliqueront la plupart des phénomènes relatifs aux sensations et aux passions. La diversité de figure étant une suite nécessaire de la diversité de grandeur, il ne serait pas impossible que dans tout cet Univers il n'y eut pas un composé parfaitement égal à un autre. Quoiqu'il y ait des atomes, les uns anguleux, les autres crochus, leurs pointes ne s'émoussent point, leurs angles ne se brisent jamais. Je leur attribue la pesanteur comme une qualité essentielle, parce que se mouvant actuellement, ou tendant à se mouvoir, ce ne peut être qu'en conséquence d'une force intrinseque, qu'on ne peut ni concevoir ni appeler autrement que pondération. L'atome a deux mouvements principaux ; un mouvement de chute ou de pondération qui l'emporte ou qui l'emporterait sans le concours d'aucune action étrangère ; et le choc ou le mouvement de réflexion qu'il reçoit à la rencontre d'un autre. Cette dernière espèce de mouvement est variée selon l'infinie diversité des masses et des directions. La première étant une énergie intrinseque de la matière, c'est elle qu'il faut regarder comme la conservatrice du mouvement dans la Nature, et la cause éternelle des compositions. La direction générale des atomes emportés par le mouvement de pondération, n'est point parallèle ; elle est un peu convergente ; c'est à cette convergence qu'il faut rapporter les chocs, les cohérences, les compositions d'atomes, la formation des corps, l'ordre de l'Univers avec tous ses phénomènes. Mais d'où nait cette convergence ? de la diversité originelle des atomes, tant en masse qu'en figure, et qu'en force pondérante. Telle est la vitesse d'un atome et la non-résistance du vuide, que si l'atome n'était arrêté par aucun obstacle, il parcourait le plus grand espace intelligible dans le temps le plus petit. En effet, qu'est-ce qui le retarderait ? Qu'est-ce que le vuide, eu égard au mouvement ? Aussi-tôt que les atomes combinés ont formé un composé, ils ont dans ce composé, et le composé a dans l'espace différents mouvements, différentes actions, tant intrinseques qu'extrinseques, tant au loin que dans le lieu. Ce qu'on appelle communément des élements, sont des composés d'atomes ; on peut regarder ces composés comme des principes, mais non premiers. L'atome est la cause première par qui tout est, et la matière première dont tout est. Il est actif essentiellement et par lui-même. Cette activité descend de l'atome à l'élément, de l'élément au composé, et varie selon toutes les compositions possibles. Mais toute activité produit ou le mouvement local, ou la tendance. Voilà le principe universel des destructions et des régénérations. Les vicissitudes des composés ne sont que des modes du mouvement, et des suites de l'activité essentielle des atomes qui les constituent. Combien de fois n'a-t-on pas attribué à des causes imaginaires, les effets de cette activité qui peut, selon les occurrences, porter les portions d'un être à des distances immenses, ou se terminer à des ébranlements, à des translations imperceptibles ? C'est elle qui change le doux en acide, le mou en dur, etc. Et même, qu'est-ce que le destin, sinon l'universalité des causes ou des activités propres de l'atome, considéré ou solitairement, ou en composition avec d'autres atomes ? Les qualités essentielles connues des atomes, ne sont pas en grand nombre ; elles suffisent cependant pour l'infinie variété des qualités des composés. De la séparation des atomes plus ou moins grande, naissent le dense, le rare, l'opaque, le transparent : c'est de-là qu'il faut déduire encore la fluidité, la liquidité, la dureté, la molesse, le volume, etc. D'où ferons-nous dépendre la figure, sinon des parties composantes ; et le poids, sinon de la force intrinseque de pondération ? cependant à parler avec exactitude, il n'y a rien qui soit absolument pesant ou leger. Il faut porter le même jugement du froid et du chaud. Mais qu'est-ce que le temps ? C'est dans la nature une suite d'évenements ; et dans notre entendement, une notion qui est la source de mille erreurs. Il faut porter le même jugement de l'espace. Dans la nature, sans corps point d'espace ; sans événements successifs, point de temps. Le mouvement et le repos sont des états dont la notion est inséparable en nous de celle de l'espace et du temps. Il n'y aura de productions nouvelles dans la nature, qu'autant que la composition diverse des atomes en admettra. L'atome incréé et inaltérable est le principe de toute génération et de toute corruption. Il suit de son activité essentielle et intrinseque, qu'il n'y a nul composé qui soit éternel : cependant il ne serait pas absolument impossible qu'après notre dissolution, il ne se fit une combinaison générale de toute la matière, qui restituât à l'Univers le même aspect qu'il a, ou du moins une combinaison partielle des éléments qui nous constituent, en conséquence de laquelle nous ressusciterions ; mais ce serait sans mémoire du passé. La mémoire s'éteint au moment de la destruction. Le monde n'est qu'une petite portion de l'Univers, dont la faiblesse de nos sens a fixé les limites ; car l'Univers est illimité. Considéré relativement à ses parties et à leur ordre réciproque, le monde est un ; il n'a point d'ame : ce n'est donc point un dieu ; sa formation n'exige aucune cause intelligente et suprême. Pourquoi recourir à de pareilles causes dans la Philosophie, lorsque tout a pu s'engendrer et peut s'expliquer par le mouvement, la matière, et le vuide ? Le monde est l'effet du hasard, et non l'exécution d'un dessein. Les atomes se sont mus de toute éternité. Considérés dans l'agitation générale d'où les êtres devaient éclore dans le temps, c'est ce que nous avons nommé le chaos ; considérés après que les natures furent écloses, et l'ordre introduit dans cette portion de l'espace, tel que nous l'y voyons, c'est ce que nous avons appelé le monde : ce serait un préjugé que de concevoir autrement l'origine de la terre, de la mer, et des cieux. La combinaison des atomes forma d'abord les semences générales : ces semences se développèrent, et tous les animaux, sans en excepter l'homme, furent produits seuls, isolés. Quand les semences furent épuisées, la terre cessa d'en produire, et les espèces se perpétuèrent par différentes voies de la génération. Gardons-nous bien de rapporter à nous les transactions de la nature ; les choses se sont faites, sans qu'il y eut d'autre cause que l'enchaînement universel des êtres matériels qui travaillât, soit à notre bonheur, soit à notre malheur. Laissons-là aussi les génies et les démons ; s'ils étaient, beaucoup de choses, ou ne seraient pas, ou seraient autrement. Ceux qui ont imaginé ces natures n'étaient point philosophes, et ceux qui les ont vues n'étaient que des visionnaires. Mais si le monde a commencé, pourquoi ne prendrait-il pas une fin ? n'est-ce pas un tout composé ? n'est-ce pas un composé fini ? l'atome n'a-t-il pas conservé son activité dans ce grand composé, ainsi que dans sa portion la plus petite ? cette activité n'y est-elle pas également un principe d'altération et de destruction ? Ce qui révolte notre imagination, ce sont les fausses mesures que nous nous sommes faites de l'étendue et du temps ; nous rapportons tout au point de l'espace que nous occupons, et au court instant de notre durée. Mais pour juger de notre monde, il faut le comparer à l'immensité de l'Univers, et à l'éternité des temps : alors ce globe eut-il mille fois plus d'étendue, rentrera dans la loi générale, et nous le verrons soumis à tous les accidents de la molécule. Il n'y a d'immuable, d'inaltérable, d'éternel, que l'atome ; les mondes passeront, l'atome restera tel qu'il est. La pluralité des mondes n'a rien qui répugne. Il peut y avoir des mondes semblables au nôtre ; il peut y en avoir de différents. Il faut les considérer comme de grands tourbillons appuyés les uns contre les autres, qui en resserrent entr'eux de plus petits, et qui remplissent ensemble le vuide infini. Au milieu du mouvement général qui produisit le nôtre, cet amas d'atomes que nous appelons Terre, occupa le centre ; d'autres amas allèrent former le ciel et les astres qui l'éclairent. Ne nous en laissons pas imposer sur la chute des graves : les graves n'ont point de centre commun ; ils tombent parallèlement. Concluons-en l'absurdité des Antipodes. La Terre n'est point un corps sphérique ; c'est un grand disque que l'atmosphère tient suspendu dans l'espace : la Terre n'a point d'ame ; ce n'est donc point une divinité. C'est à des exhalaisons souterraines, à des chocs subits, à la rencontre de certains éléments opposés, à l'action du feu, qu'il faut attribuer ses tremblements. Si les fleuves n'augmentent point les mers, c'est que relativement à ces volumes d'eaux, à leurs immenses réservoirs, et à la quantité de vapeurs que le Soleil élève de leur surface, les fleuves ne sont que de faibles écoulements. Les eaux de la mer se répandent dans toute la masse terrestre, l'arrosent, se rencontrent, se rassemblent, et viennent se précipiter derechef dans les bassins d'où elles s'étaient extravasées : c'est dans cette circulation qu'elles sont dépouillées de leur amertume. Les inondations du Nil sont occasionnées par des vents étésiens, qui soulèvent la mer aux embouchures de ce fleuve, y accumulent des digues de sables, et le font refluer sur lui-même. Les montagnes sont aussi anciennes que la terre. Les plantes ont de commun avec les animaux, qu'elles naissent, se nourrissent, s'accraissent, dépérissent, et meurent : mais ce n'est point une âme qui les vivifie ; tout s'exécute dans ces êtres par le mouvement et l'interposition. Dans les animaux, chaque organe élabore une portion de semence, et la transmet à un réservoir commun : de-là cette analogie propre aux molécules séminales, qui les sépare, les distribue, les dispose chacune à former une partie semblable à celle qui l'a préparée, et toutes, à engendrer un animal semblable. Aucune intelligence ne préside à ce mécanisme. Tout s'exécutant comme si elle n'existait point, pourquoi donc en supposerions-nous l'action ? Les yeux n'ont point été faits pour voir, ni les pieds pour marcher : mais l'animal a eu des pieds, et il a marché ; des yeux, et il a vu. L'ame humaine est corporelle ; ceux qui assurent le contraire ne s'entendent pas, et parlent sans avoir d'idées. Si elle était incorporelle, comme ils le prétendent, elle ne pourrait ni agir ni souffrir ; son hétérogénéité rendrait impossible son action sur le corps. Recourir à quelque principe immatériel, afin d'expliquer cette action, ce n'est pas résoudre la difficulté, c'est seulement la transporter à un autre objet. S'il y avait dans la nature quelque être qui put changer les natures, la vérité ne serait plus qu'un vain nom : or pour qu'un être immatériel fût un instrument applicable à un corps, il faudrait changer la nature de l'un ou de l'autre. Gardons-nous cependant de confondre l'âme avec le reste de la substance animale. L'ame est un composé d'atomes si unis, si legers, si mobiles, qu'elle peut se séparer du corps sans qu'il perde sensiblement de son poids. Ce réseau, malgré son extrême subtilité, a plusieurs qualités distinctes ; il est aérien, igné, mobile, et sensible. Répandu dans tout le corps, il est la cause des passions, des actions, des mouvements, des facultés, des pensées, et de toutes les autres fonctions, soit spirituelles, soit animales ; c'est lui qui sent, mais il tient cette puissance du corps. Au moment où l'âme se sépare du corps, la sensibilité s'évanouit, parce que c'était le résultat de leur union ; les sens ne sont qu'un toucher diversifié ; il s'écoule sans-cesse des corps mêmes, des simulacres qui leur sont semblables, et qui viennent frapper nos sens. Les sens sont communs à l'homme et à tous les animaux. La raison peut s'exercer, même quand les sens se reposent. J'entens par l'esprit, la portion de l'âme la plus déliée. L'esprit est diffus dans toute la substance de l'âme, comme l'âme est diffuse dans toute la substance du corps ; il lui est uni ; il ne forme qu'un être avec elle ; il produit ses actes dans des instants presqu'indivisibles ; il a son siège dans le cœur : en effet c'est delà qu'émanent la joie, la tristesse, la force, la pusillanimité, etc. L'ame pense, comme l'oeil voit, par des simulacres ou des idoles ; elle est affectée de deux sentiments généraux, la peine et le plaisir. Troublez l'état naturel des parties du corps, et vous produirez la douleur ; restituez les parties du corps dans leur état naturel, et vous ferez éclore le plaisir. Si ces parties au lieu d'osciller pouvaient demeurer en repos, ou nous cesserions de sentir, ou, fixés dans un état de paix inaltérable, nous éprouverions peut-être la plus voluptueuse de toutes les situations. De la peine et du plaisir, naissent le désir et l'aversion. L'ame en général s'épanouit et s'ouvre au plaisir ; elle se flétrit et se resserre à la peine. Vivre, c'est éprouver ces mouvements alternatifs. Les passions varient selon la combinaison des atomes qui composent le tissu de l'âme. Les idoles viennent frapper le sens ; le sens éveille l'imagination ; l'imagination excite l'âme, et l'âme fait mouvoir le corps. Si le corps tombe d'affoiblissement ou de fatigue, l'âme accablée ou distraite succombe au sommeil. L'état où elle est, obsédée de simulacres errants qui la tourmentent ou qui l'amusent involontairement, est ce que nous appellerons l'insomnie ou le rêve, selon le degré de conscience qui lui reste de son état. La mort n'est que la cessation de la sensibilité. Le corps dissous, l'âme est dissoute ; ses facultés sont anéanties ; elle ne pense plus ; elle ne se ressouvient point ; elle ne souffre ni n'agit. La dissolution n'est pas une annihilation ; c'est seulement une séparation de particules élémentaires. L'ame n'était pas avant la formation du corps, pourquoi serait-elle après sa destruction ? Comme il n'y a plus de sens après la mort, l'âme n'est capable ni de peine, ni de plaisir. Loin de nous donc la fable des enfers et de l'élisée, et tous ces récits mensongers dont la superstition effraye les mécants qu'elle ne trouve pas assez punis par leurs crimes mêmes, ou repait les bons qui ne se trouvent pas assez recompensés par leur propre vertu. Concluons, nous, que l'étude de la nature n'est point superflue, puisqu'elle conduit l'homme à des connaissances qui assurent la paix dans son âme, qui affranchissent son esprit de toutes vaines terreurs, qui l'élèvent au niveau des dieux, et qui le ramènent aux seuls vrais motifs qu'il ait de remplir ses devoirs. Les astres sont des amas de feu. Je compare le Soleil à un corps spongieux, dont les cavités immenses sont pénétrées d'une matière ignée, qui s'en élance en tout sens. Les corps célestes n'ont point d'ame : ce ne sont donc point des dieux. Parmi ces corps, il y en a de fixes et d'errants : on appelle ces derniers planètes. Quoiqu'ils nous semblent tous sphériques, ils peuvent être ou des cylindres, ou des cones, ou des disques, ou des portions quelconques de sphère ; toutes ces figures et beaucoup d'autres ne répugnent point avec les phénomènes. Leurs mouvements s'exécutent, ou en conséquence d'une révolution générale du ciel qui les emporte, ou d'une translation qui leur est propre et dans laquelle ils traversent la vaste étendue des cieux qui leur est perméable. Le Soleil se lève et se couche, en montant sur l'horizon et descendant au-dessous, ou en s'allumant à l'orient et s'éteignant à l'occident, consumé et reproduit journellement. Cet astre est le foyer de notre monde : c'est de-là que toute la chaleur se répand ; il ne faut que quelques étincelles de ce feu pour embraser toute notre atmosphère. La Lune et les planètes peuvent briller ou de leur lumière propre, ou d'une lumière empruntée du Soleil ; et les éclipses avoir pour cause, ou l'extinction momentanée du corps éclipsé, ou l'interposition d'un corps qui l'éclipse. S'il arrive à une planète de traverser des régions pleines de matières contraires au feu et à la lumière, ne s'éteindra-t-elle pas ? ne sera-t-elle pas éclipsée ? Les nuées sont ou des masses d'un air condensé par l'action des vents, ou des amas d'atomes qui se sont accumulés peu-à-peu, ou des vapeurs élevées de la terre et des mers. Les vents sont ou des courants d'atomes dans l'atmosphère, ou peut-être des souffles impétueux qui s'échappent de la terre et des eaux, ou même une portion d'air mise en mouvement par l'action du Soleil. Si des molécules ignées se réunissent, forment une masse, et sont pressées dans une nuée, elles feront effort en tout sens pour s'en échapper, et la nuée ne s'entre-ouvrira point sans éclair et sans tonnerre. Quand les eaux suspendues dans l'atmosphère seront rares et éparses, elles retomberont en pluie sur la terre, ou par leur propre poids, ou par l'agitation des vents. Le même phénomene aura lieu, quand elles formeront des masses épaisses ; si la chaleur vient à les raréfier, ou les vents à les disperser. Elles se mettent en gouttes, en se rencontrant dans leur chute : ces gouttes glacées ou par le froid ou par le vent, forment de la grêle. Le même phénomene aura lieu, si quelque chaleur subite vient à resoudre un nuage glacé. Lorsque le Soleil se trouve dans une opposition particulière avec un nuage, qu'il frappe de ses rayons, il forme l'arc-en-ciel. Les couleurs de l'arc-en-ciel sont un effet de cette opposition, et de l'air humide qui les produit toutes, ou qui n'en produit qu'une qui se diversifie selon la région qu'elle traverse, et la manière dont elle s'y meut. Lorsque la terre a été trempée de longues pluies et échauffée par des chaleurs violentes, les vapeurs qui s'en élèvent infectent l'air et répandent la mort au loin, etc.

De la théologie. Après avoir posé pour principe qu'il n'y a dans la nature que la matière et du vuide, que penserons-nous des dieux ? abandonnerons-nous notre philosophie pour nous asservir à des opinions populaires, ou dirons-nous que les dieux sont des êtres corporels ? Puisque ce sont des dieux, ils sont heureux ; ils jouissent d'eux-mêmes en paix ; rien de ce qui se passe ici-bas ne les affecte et ne les trouble ; et il est suffisamment démontré par les phénomènes du monde physique et du monde moral, qu'ils n'ont eu aucune part à la production des êtres, et qu'ils n'en prennent aucune à leur conservation. C'est la nature même qui a mis la notion de leur existence dans notre âme. Quel est le peuple si barbare, qui n'ait quelque notion anticipée des dieux ? nous opposerons-nous au consentement général des hommes ? éleverons-nous notre voix contre la voix de la nature ? La nature ne ment point ; l'existence des dieux se prouverait même par nos préjugés. Tant de phénomènes, qui ne leur ont été attribués que parce que la nature de ces êtres et la cause des phénomènes étaient ignorées ; tant d'autres erreurs ne sont-elles pas autant de garants de la croyance générale ? Si un homme a été frappé dans le sommeil par quelque grand simulacre, et qu'il en ait conservé la mémoire à son réveil ; il a conclu que cet idole avait nécessairement son modèle errant dans la nature ; les voix qu'il peut avoir entendues, ne lui ont pas permis de douter que ce modèle ne fût d'une nature intelligente ; et la constance de l'apparition en différents temps et sous une même forme, qu'il ne fût immortel : mais l'être qui est immortel, est inaltérable, et l'être qui est inaltérable, est parfaitement heureux, puisqu'il n'agit sur rien, ni rien sur lui. L'existence des dieux a donc été et sera donc à jamais une existence stérile, et par la raison même qu'elle ne peut être altérée ; car il faut que le principe d'activité, qui est la source féconde de toute destruction et de toute reproduction, soit anéanti dans ces êtres. Nous n'en avons donc rien à espérer ni à craindre. Qu'est-ce donc que la divination ? qu'est-ce que des prodiges ? qu'est-ce que les religions ? S'il était dû quelque culte aux dieux, ce serait celui d'une admiration qu'on ne peut refuser à tout ce qui nous offre l'image séduisante de la perfection du bonheur. Nous sommes portés à croire les dieux de forme humaine ; c'est celle que toutes les nations leur ont attribuée ; c'est la seule sous laquelle la raison soit exercée, et la vertu pratiquée. Si leur substance était incorporelle, ils n'auraient ni sens, ni perception, ni plaisir, ni peine. Leur corps toutefois n'est pas tel que le nôtre, c'est seulement une combinaison semblable d'atomes plus subtils ; c'est la même organisation, mais ce sont des organes infiniment plus parfaits ; c'est une nature particulière si déliée, si ténue, qu'aucune cause ne peut ni l'atteindre, ni l'altérer, ni s'y unir, ni la diviser, et qu'elle ne peut avoir aucune action. Nous ignorons les lieux que les dieux habitent : ce monde n'est pas digne d'eux, sans-doute ; ils pourraient bien s'être réfugiés dans les intervalles vides que laissent entre eux les mondes contigus.

De la morale. Le bonheur est la fin de la vie : c'est l'aveu secret du cœur humain ; c'est le terme évident des actions mêmes qui en éloignent. Celui qui se tue regarde la mort comme un bien. Il ne s'agit pas de réformer la nature, mais de diriger sa pente générale. Ce qui peut arriver de mal à l'homme, c'est de voir le bonheur où il n'est pas, ou de le voir où il est en effet, mais de se tromper sur les moyens de l'obtenir. Quel sera donc le premier pas de notre philosophie morale, si ce n'est de rechercher en quoi consiste le vrai bonheur ? Que cette étude importante soit notre occupation actuelle. Puisque nous voulons être heureux dès ce moment, ne remettons pas à demain à savoir ce que c'est que le bonheur. L'insensé se propose toujours de vivre, et il ne vit jamais. Il n'est donné qu'aux immortels d'être souverainement heureux. Une folie dont nous avons d'abord à nous garantir, c'est d'oublier que nous ne sommes que des hommes. Puisque nous désespérons d'être jamais aussi parfaits que les dieux que nous nous sommes proposés pour modèles, resolvons-nous à n'être point aussi heureux. Parce que mon oeil ne perce pas l'immensité des espaces, dédaignerai-je l'ouvrir sur les objets qui m'environnent ? Ces objets deviendront une source intarissable de volupté, si je sais en jouir ou les négliger. La peine est toujours un mal, la volupté toujours un bien : mais il n'est point de volupté pure. Les fleurs croissent à nos pieds, il faut au moins se pencher pour les cueillir. Cependant, ô volupté ! c'est pour toi seule que nous faisons tout ce que nous faisons ; ce n'est jamais toi que nous évitons, mais la peine qui ne t'accompagne que trop souvent. Tu échauffes notre froide raison ; c'est de ton énergie que naissent la fermeté de l'âme et la force de la volonté ; c'est toi qui nous meus, qui nous transportes, et lorsque nous ramassons des roses pour en former un lit à la jeune beauté qui nous a charmés, et lorsque bravant la fureur des tyrants, nous entrons tête baissée et les yeux fermés dans les taureaux ardents qu'elle a préparés. La volupté prend toutes sortes de formes. Il est donc important de bien connaitre le prix des objets sous lesquels elle peut se présenter à nous, afin que nous ne soyons point incertains quand il nous convient de l'accueillir ou de la repousser, de vivre ou de mourir. Après la santé de l'âme, il n'y a rien de plus précieux que la santé du corps. Si la santé du corps se fait sentir particulièrement en quelques membres, elle n'est pas générale. Si l'âme se porte avec excès à la pratique d'une vertu, elle n'est pas entièrement vertueuse. Le musicien ne se contente pas de tempérer quelques-unes des cordes de sa lyre ; il serait à souhaiter pour le concert de la société, que nous l'imitassions, et que nous ne permissions pas, soit à nos vertus, soit à nos passions, d'être ou trop lâches ou trop tendues, et de rendre un son ou trop sourd ou trop aigu. Si nous faisons quelque cas de nos semblables, nous trouverons du plaisir à remplir nos devoirs, parce que c'est un moyen sur d'en être considérés. Nous ne mépriserons point les plaisirs des sens ; mais nous ne nous ferons point l'injure à nous-mêmes, de comparer l'honnête avec le sensuel. Comment celui qui se sera trompé dans le choix d'un état sera-t-il heureux ? comment se choisir un état sans se connaitre ? et comment se contenter dans son état, si l'on confond les besoins de la nature, les appétits de la passion, et les écarts de la fantaisie ? Il faut avoir un but présent à l'esprit, si l'on ne veut pas agir à l'aventure. Il n'est pas toujours impossible de s'emparer de l'avenir. Tout doit tendre à la pratique de la vertu, à la conservation de la liberté et de la vie, et au mépris de la mort. Tant que nous sommes, la mort n'est rien, et ce n'est rien encore quand nous ne sommes plus. On ne redoute les dieux, que parce qu'on les fait semblables aux hommes. Qu'est-ce que l'impie, sinon celui qui adore les dieux du peuple ? Si la véritable piété consistait à se prosterner devant toute pierre taillée, il n'y aurait rien de plus commun : mais comme elle consiste à juger sainement de la nature des dieux, c'est une vertu rare. Ce qu'on appelle le droit naturel, n'est que le symbole d'une utilité générale. L'utilité générale et le consentement commun doivent être les deux grandes règles de nos actions. Il n'y a jamais de certitude que le crime reste ignoré : celui qui le commet est donc un insensé qui joue un jeu où il y a plus à perdre qu'à gagner. L'amitié est un des plus grands biens de la vie, et la décence, une des plus grandes vertus de la société. Soyez décens, parce que vous n'êtes point des animaux, et que vous vivez dans des villes, et non dans le fond des forêts, etc.

Voilà les points fondamentaux de la doctrine d'Epicure, le seul d'entre tous les Philosophes anciens qui ait su concilier sa morale avec ce qu'il pouvait prendre pour le vrai bonheur de l'homme, et ses préceptes avec les appétits et les besoins de la nature ; aussi a-t-il eu et aura-t-il dans tous les temps un grand nombre de disciples. On se fait stoïcien, mais on nait épicurien.

Epicure était Athénien, du bourg de Gargette et de la tribu d'Egée. Son père s'appelait Néoclès, et sa mère Chérestrata : leurs ancêtres n'avaient pas été sans distinction ; mais l'indigence avait avili leurs descendants. Néoclès n'ayant pour tout bien qu'un petit champ, qui ne fournissait pas à sa subsistance, il se fit maître d'école ; la bonne vieille Chérestrata, tenant son fils par la main, allait dans les maisons faire des lustrations, chasser les spectres, lever les incantations ; c'était Epicure qui lui avait enseigné les formules d'expiations, et toutes les sottises de cette espèce de superstition.

Epicure naquit la troisième année de la cent neuvième olympiade, le septième jour du mois de Gamilion. Il eut trois freres, Néoclès, Charideme et Aristobule : Plutarque les cite comme des modèles de la tendresse fraternelle la plus rare. Epicure demeura à Téos jusqu'à l'âge de dix-huit ans : il se rendit alors dans Athenes avec la petite provision de connaissances qu'il avait faites dans l'école de son père ; mais son séjour n'y fut pas long. Alexandre meurt ; Perdiccas desole l'Attique, et Epicure est contraint d'errer d'Athenes à Colophone, à Mytilene, et à Lampsaque. Les troubles populaires interrompirent ses études ; mais n'empêchèrent point ses progrès. Les hommes de génie, tels qu'Epicure, perdent peu de temps ; leur activité se jette sur tout ; ils observent et s'instruisent sans qu'ils s'en aperçoivent ; et ces lumières, acquises presque sans effort, sont d'autant plus estimables, qu'elles sont relatives à des objets plus généraux. Tandis que le Naturaliste a l'oeil appliqué à l'extrémité de l'instrument qui lui grossit un objet particulier, il ne jouit pas du spectacle général de la nature qui l'environne. Il en est ainsi du philosophe ; il ne rentre sur la scène du monde qu'au sortir de son cabinet ; et c'est-là qu'il recueille ces germes de connaissances qui demeurent longtemps ignorés dans le fond de son âme, parce que ce n'est point à une méditation profonde et déterminée, mais à des coups-d'oeil accidentels qu'il les doit : germes précieux, qui se développent tôt ou tard pour le bonheur du genre humain.

Epicure avait trente-sept ans lorsqu'il reparut dans Athenes : il fut disciple du platonicien Pamphile, dont il méprisa souverainement les visions : il ne put souffrir les sophismes perpétuels de Pyrrhon : il sortit de l'école du pythagoricien Nausiphanès, mécontent des nombres et de la métempsycose. Il connaissait trop bien la nature de l'homme et sa force, pour s'accommoder de la sévérité du Stoïcisme. Il s'occupa à feuilleter les ouvrages d'Anaxagore, d'Archelaus, de Metrodore et de Démocrite ; il s'attacha particulièrement à la philosophie de ce dernier, et il en fit les fondements de la sienne.

Les Platoniciens occupaient l'académie, les Péripatéticiens le Lycée, les Cyniques le cynosarge, les Stoïciens le portique ; Epicure établit son école dans un jardin délicieux, dont il acheta le terrain, et qu'il fit planter pour cet usage. Ce fut lui qui apprit aux Athéniens à transporter dans l'enceinte de leur ville le spectacle de la campagne. Il était âgé de quarante-quatre ans lorsqu'Athenes, assiégée par Démétrius, fut desolée par la famine : Epicure, résolu de vivre ou de mourir avec ses amis, leur distribuait tous les jours des fèves, qu'il partageait au compte avec eux. On se rendait dans ses jardins de toutes les contrées de la Grèce, de l'Egypte et de l'Asie : on y était attiré par ses lumières et par ses vertus, mais surtout par la conformité de ses principes avec les sentiments de la nature. Tous les philosophes de son temps semblaient avoir conspiré contre les plaisirs des sens et contre la volupté : Epicure en prit la défense ; et la jeunesse athénienne, trompée par le mot de volupté, accourut pour l'entendre. Il ménagea la faiblesse de ses auditeurs ; il mit autant d'art à les retenir qu'il en avait employé à les attirer ; il ne leur développa ses principes que peu-à-peu. Les leçons se donnaient à table ou à la promenade ; c'était ou à l'ombre des bois, ou sur la mollesse des lits, qu'il leur inspirait l'enthousiasme de la vertu, la tempérance, la frugalité, l'amour du bien public, la fermeté de l'âme, le goût raisonnable du plaisir, et le mépris de la vie. Son école, obscure dans les commencements, finit par être une des plus éclatantes et des plus nombreuses.

Epicure vécut dans le célibat : les inquiétudes qui suivent le mariage lui parurent incompatibles avec l'exercice assidu de la philosophie ; il voulait d'ailleurs que la femme du philosophe fût sage, riche et belle. Il s'occupa à étudier, à écrire et à enseigner : il avait composé plus de trois cent traités différents ; il ne nous en reste aucun. Il ne faisait pas assez de cas de cette élégance à laquelle les Athéniens étaient si sensibles ; il se contentait d'être vrai, clair et profond. Il fut chéri des grands, admiré de ses rivaux, et adoré de ses disciples : il reçut dans ses jardins plusieurs femmes célèbres, Léontium, maîtresse de Métrodore ; Thémiste, femme de Léontius ; Philénide, une des plus honnêtes femmes d'Athenes ; Nécidie, Erotie, Hédie, Marmarie, Bodie, Phédrie, etc. Ses concitoyens, les hommes du monde les plus enclins à la médisance, et de la superstition la plus ombrageuse, ne l'ont accusé ni de débauche ni d'impiété.

Les Stoïciens féroces l'accablèrent d'injures ; il leur abandonna sa personne, défendit ses dogmes avec force, et s'occupa à démontrer la vanité de leur système. Il ruina sa santé à force de travailler : dans les derniers temps de sa vie il ne pouvait ni supporter un vêtement, ni descendre de son lit, ni souffrir la lumière, ni voir du feu. Il urinait le sang ; sa vessie se fermait peu-à-peu par les accroissements d'une pierre : cependant il écrivait à un de ses amis que le spectacle de sa vie passée suspendait ses douleurs.

Lorsqu'il sentit approcher sa fin, il fit appeler ses disciples ; il leur légua ses jardins ; il assura l'état de plusieurs enfants sans fortune, dont il s'était rendu le tuteur ; il affranchit ses esclaves ; il ordonna ses funérailles, et mourut âgé de soixante et douze ans, la seconde année de la cent vingt-septième olympiade. Il fut universellement regretté : la république lui ordonna un monument ; et un certain Théotime, convaincu d'avoir composé sous son nom des lettres infames, adressées à quelques-unes des femmes qui fréquentaient ses jardins, fut condamné à perdre la vie.

La philosophie épicurienne fut professée sans interruption, depuis son institution jusqu'au temps d'Auguste ; elle fit dans Rome les plus grands progrès. La secte y fut composée de la plupart des gens de lettres et des hommes d'état ; Lucrece chanta l'épicuréisme, Celse le professa sous Adrien, Pline le Naturaliste sous Tibere : les noms de Lucien et de Diogène Laerce sont encore célèbres parmi les Epicuriens.

L'épicuréisme eut, à la décadence de l'empire romain, le sort de toutes les connaissances ; il ne sortit d'un oubli de plus de mille ans qu'au commencement du dix-septième siècle : le discrédit des formes plastiques remit les atomes en honneur. Magnene, de Luxeu en Bourgogne, publia son democritus reviviscens, ouvrage médiocre, où l'auteur prend à tout moment ses rêveries pour les sentiments de Démocrite et d'Epicure. A Magnene succéda Pierre Gassendi, un des hommes qui font le plus d'honneur à la Philosophie et à la nation : il naquit dans le mois de Janvier de l'année 1592, à Chantersier, petit village de Provence, à une lieue de Digne, où il fit ses humanités. Il avait les mœurs douces, le jugement sain, et des connaissances profondes : il était versé dans l'Astronomie, la Philosophie ancienne et moderne, la Métaphysique, les langues, l'histoire, les antiquités ; son érudition fut presque universelle. On a pu dire de lui que jamais philosophe n'avait été meilleur humaniste, ni humaniste si bon philosophe : ses écrits ne sont pas sans agrément ; il est clair dans ses raisonnements, et juste dans ses idées. Il fut parmi nous le restaurateur de la philosophie d'Epicure : sa vie fut pleine de troubles ; sans-cesse il attaqua et fut attaqué : mais il ne fut pas moins attentif dans ses disputes, soit avec Fludd, soit avec mylord Herbert, soit avec Descartes, à mettre l'honnêteté que la raison de son côté.

Gassendi eut pour disciples ou pour sectateurs, plusieurs hommes qui se sont immortalisés, Chapelle, Moliere, Bernier, l'abbé de Chaulieu, M. le grand-prieur de Vendôme, le marquis de la Fare, le chevalier de Bouillon, le maréchal de Catinat, et plusieurs autres hommes extraordinaires, qui, par un contraste de qualités agréables et sublimes, réunissaient en eux l'héroïsme avec la mollesse, le goût de la vertu avec celui du plaisir, les qualités politiques avec les talents littéraires, et qui ont formé parmi nous différentes écoles d'épicuréisme moral dont nous allons parler.

La plus ancienne et la première de ces écoles où l'on ait pratiqué et professé la morale d'Epicure, était rue des Tournelles, dans la maison de Ninon Lenclos ; c'est-là que cette femme extraordinaire rassemblait tout ce que la cour et la ville avaient d'hommes polis, éclairés et voluptueux : on y vit madame Scarron ; la comtesse de la Suze, célèbre par ses élégies ; la comtesse d'Olone, si vantée par sa rare beauté et le nombre de ses amants ; Saint-Evremont, qui professa depuis l'épicuréisme à Londres, où il eut pour disciples le fameux comte de Grammont, le poète Waller, et madame de Mazarin ; la duchesse de Bouillon Mancini, qui fut depuis de l'école du Temple ; des Yvetaux, (voyez ARCADIENS), M. de Gourville, madame de la Fayette, M. le duc de la Rochefoucault, et plusieurs autres, qui avaient formé à l'hôtel de Rambouillet une école de Platonisme, qu'ils abandonnèrent pour aller augmenter la société et écouter les leçons de l'épicurienne.

Après ces premiers épicuriens, Bernier, Chapelle et Moliere disciples de Gassendi, transférèrent l'école d'Epicure de la rue des Tournelles à Auteuil : Bachaumont, le baron de Blot, dont les chansons sont si rares et si recherchées, et Desbarreaux, qui fut le maître de madame Deshouilleres dans l'art de la poésie et de la volupté, ont principalement illustré l'école d'Auteuil.

L'école de Neuilly succéda à celle d'Auteuil : elle fut tenue, pendant le peu de temps qu'elle dura, par Chapelle et MM. Sonnings ; mais à peine fut-elle instituée, qu'elle se fondit dans l'école d'Anet et du Temple.

Que de noms célèbres nous sont offerts dans cette dernière ! Chapelle et son disciple Chaulieu, M. de Vendôme, madame de Bouillon, le chevalier de Bouillon, le marquis de la Fare, Rousseau, MM. Sonnings, l'abbé Courtin, Campistron, Palaprat, le baron de Breteuil, père de l'illustre marquise du Châtelet ; le président de Mesmes, le président Ferrand, le marquis de Dangeau, le duc de Nevers, M. de Catinat, le comte de Fiesque, le duc de Foix ou de Randan, M. de Périgny, Renier, convive aimable, qui chantait et s'accompagnait du luth, M. de Lasseré, le duc de la Feuillade, etc. cette école est la même que celle de St. Maur ou de madame la duchesse.

L'école de Seaux rassembla tout ce qui restait de ces sectateurs du luxe, de l'élégance, de la politesse, de la philosophie, des vertus, des lettres et de la volupté, et elle eut encore le cardinal de Polignac, qui la fréquentait plus par goût pour les disciples d'Epicure, que pour la doctrine de leur maître, Hamilton, St. Aulaire, l'abbé Gênet, Malesieu, la Motte, M. de Fontenelle, M. de Voltaire, plusieurs académiciens, et quelques femmes illustres par leur esprit ; d'où l'on voit qu'en quelque lieu et en quelque temps que ce sait, la secte épicurienne n'a jamais eu plus d'éclat qu'en France, et surtout pendant le siècle dernier. Voyez Brucker, Gassendi, Lucrece, &c.