S. f. (Métaphysique) la préoccupation, selon le père Malebranche, ôte à l'esprit qui en est rempli, ce qu'on appelle le sens commun. Un esprit préoccupé ne peut plus juger sainement de tout ce qui a quelque rapport au sujet de sa préoccupation ; il en infecte tout ce qu'il pense. Il ne peut même guère s'appliquer à des sujets entièrement éloignés de ceux dont il est préoccupé. Ainsi, un homme entêté, par exemple, d'Aristote ne peut goûter qu'Aristote : il veut juger de tout par rapport à Aristote : ce qui est contraire à ce philosophe lui parait faux : il aura toujours quelque passage d'Aristote à la bouche : il le citera en toutes sortes d'occasions, et pour toutes sortes de sujets ; pour prouver des choses obscures, et que personne ne conçoit, pour prouver aussi des choses très-évidentes, et desquelles des enfants même ne pourraient pas douter ; parce qu'Aristote lui est ce que la raison et l'évidence sont aux autres.

La préoccupation se rencontre dans les commentateurs, parce que ceux qui entreprennent ce travail, qui semble de soi peu digne d'un homme d'esprit, s'imaginent que leurs auteurs méritent l'admiration de tous les hommes. Ils se regardent aussi comme ne faisant avec eux qu'une même personne ; et dans cette vue l'amour-propre joue admirablement bien son jeu. Ils donnent adroitement des louanges avec profusion à leurs auteurs ; ils les environnent de clarté et de lumière ; ils les comblent de gloire, sachant bien que cette gloire rejaillira sur eux-mêmes. Cette idée de grandeur n'élève pas seulement Aristote ou Platon dans l'esprit de beaucoup de gens, elle imprime aussi du respect pour tous ceux qui les ont commentés, et tel n'aurait pas fait l'apothéose de son auteur, s'il ne s'était imaginé comme enveloppé dans la même gloire.

Les inventeurs de nouveaux systèmes sont surtout extrêmement sujets à la préoccupation. Lorsqu'ils ont une fois imaginé un système qui a quelque vraisemblance, on ne peut plus les en détromper. Leur esprit se remplit tellement des choses qui peuvent servir en quelque manière à le confirmer, qu'il n'y a plus de place pour les objections qui lui sont opposées. Ils ne peuvent distraire leur vue de l'image de vérité que portent leurs opinions vraisemblables, pour la porter sur d'autres faces de leurs sentiments, lesquelles leur en découvriraient la fausseté.

La préoccupation se décele d'une manière bien sensible dans les personnes, à qui il suffit qu'une opinion soit populaire pour qu'ils la rejettent. Les opinions singulières ont seules le privilege de captiver leurs esprits, soit que l'amour de la nouveauté ait pour eux des appas invincibles, soit que leur esprit, d'ailleurs éclairé, ait été la dupe de leur cœur corrompu, soit que l'irréligion soit l'unique moyen qu'ils aient de percer la foule, de se distinguer, et de sortir de l'obscurité, à laquelle le sort jaloux semble les avoir condamnés. Ce que la nature leur refuse en talent, l'orgueil le leur rend en impiété. Ils méritent qu'on les méprise assez pour leur laisser cette estime flétrissante, qu'ils ambitionnent comme leur plus beau titre, d'hommes singuliers.

Il y a encore des gens qui se préoccupent d'une manière à n'en revenir jamais. Ce sont par exemple des personnes qui ont lu beaucoup de livres anciens et nouveaux, où ils n'ont point trouvé la vérité. Ils ont eu plusieurs belles pensées, qu'ils ont trouvées fausses lorsque leur ardeur ralentie leur a permis de les examiner avec une attention plus exacte et plus sérieuse. De-là ils concluent que tous les hommes leur ressemblent, et que, si ceux qui croient avoir découvert quelques vérités, y faisaient une réflexion plus sérieuse, ils se détromperaient aussi bien qu'eux. Cela leur suffit pour les condamner sans entrer dans un examen plus particulier ; parce que s'ils ne les condamnaient pas, ce serait en quelque manière tomber d'accord qu'ils ont plus d'esprit qu'eux ; et cela ne leur parait pas vraisemblable.

Je ne puis m'empêcher de citer ici un trait admirable de la comédie du Tartuffe, où le divin Moliere peint la préoccupation d'Orgon contre tous les gens de bien, parce qu'il avait été dupé par les grimaces pieuses d'un franc hypocrite, avec la réponse sensée que lui fait son frère pour l'en guérir.

Orgon.

C'en est fait, je renonce à tous les gens de bien.

J'en aurai désormais une horreur effroyable,

Et m'en vais devenir pour eux, pire qu'un diable.

Cléante.

Hé bien, ne voilà pas de vos emportements !

Vous ne gardez en rien les doux tempéraments.

Dans la droite raison, jamais n'entre la vôtre,

Et toujours d'un excès, vous vous jetez dans l'autre.

Vous voyez votre erreur, et vous avez connu

Que par un zèle feint vous étiez prévenu :

Mais pour vous corriger, quelle raison demande

Que vous alliez passer dans une erreur plus grande,

Et qu'avecque le cœur d'un perfide vaurien

Vous confondiez les cœurs de tous les gens de bien ?

Quoi ! parce qu'un fripon vous dupe avec audace,

Sous le pompeux éclat d'une austère grimace,

Vous voulez que partout on soit fait comme lui,

Et qu'aucun vrai dévot ne se trouve aujourd'hui ?

Laissez aux libertins ces sottes conséquences,

Démêlez la vertu d'avec ses apparences ;

Ne hazardez jamais votre estime trop tôt,

Et soyez, pour cela, dans le milieu qu'il faut.

Gardez-vous, s'il se peut, d'honorer l'imposture,

Mais au vrai zèle aussi n'allez pas faire injure ;

Et s'il vous faut tomber dans une extrémité,

Péchez plutôt encor de cet autre côté.