(Philosophie morale) L'indifférence est à l'âme ce que la tranquillité est au corps, et la léthargie est au corps ce que l'insensibilité est à l'âme. Ces dernières modifications sont l'une et l'autre l'excès des deux premières, et par conséquent également vicieuses.

L'indifférence chasse du cœur les mouvements impétueux, les désirs fantasques, les inclinations aveugles : l'insensibilité en ferme l'entrée à la tendre amitié, à la noble reconnaissance, à tous les sentiments les plus justes et les plus légitimes. Celle là détruisant les passions de l'homme, ou plutôt naissant de leur non-existence, fait que la raison sans rivales exerce plus librement son empire ; celle-ci détruisant l'homme lui-même, en fait un être sauvage et isolé qui a rompu la plupart des liens qui l'attachaient au reste de l'univers. Par la première enfin l'âme tranquille et calme ressemble à un lac dont les eaux sans pente, sans courant, à l'abri de l'action des vents, et n'ayant d'elles-mêmes aucun mouvement particulier, ne prennent que celui que la rame du batelier leur imprime ; et rendue léthargique par la seconde, elle est semblable à ces mers glaciales qu'un froid excessif engourdit jusques dans le fond de leurs abimes, et dont il a tellement durci la surface, que les impressions de tous les objets qui la frappent y meurent sans pouvoir passer plus avant, et même sans y avoir causé le moindre ébranlement ni l'altération la plus légère.

L'indifférence fait des sages, et l'insensibilité fait des monstres ; elle ne peut point occuper tout entier le cœur de l'homme, puisqu'il est essentiel à un être animé d'avoir du sentiment ; mais elle peut en saisir quelques endroits ; et ce sont ordinairement ceux qui regardent la société : car pour ce qui nous touche personnellement, nous conservons toujours notre sensibilité ; et même elle s'augmente de tout ce que perd celle que nous devrions avoir pour les autres. C'est une vérité dont les grands se chargent souvent de nous instruire. Quelque vent contraire s'éleve-t-il dans la région des tempêtes où les place leur élévation, alors nous voyons communément couler avec abondance les larmes de ces demi-dieux qui semblent avoir des yeux d'airain quand ils regardent les malheurs de ceux que la fortune fit leurs inférieurs, la nature leurs égaux, et la vertu peut-être leurs supérieurs.

L'on croit assez généralement que Zénon et les Stoïciens ses disciples faisaient profession de l'insensibilité ; et j'avoue que c'est ce qu'on doit penser, en supposant qu'ils raisonnaient conséquemment : mais ce serait leur faire trop d'honneur, surtout en ce point-là. Ils disaient que la douleur n'est point un mal ; ce qui semble annoncer qu'ils avaient trouvé quelques moyens pour y être insensibles, ou du moins qu'ils s'en vantaient ; mais point du tout : jouant sur l'équivoque des termes, comme le leur reproche Ciceron dans sa deuxième tusculane, et recourant à ces vaines subtilités qui ne sont pas encore bannies aujourd'hui des écoles, voici comment ils prouvaient leur principe : rien n'est un mal que ce qui déshonore, que ce qui est un crime : or la douleur n'est pas un crime ; ergo la douleur n'est pas un mal. Cependant, ajoutaient-ils, elle est à rejeter, parce que c'est une chose triste, dure, facheuse, contre nature, difficile à supporter. Amas de paroles qui signifie précisément la même chose que ce que nous entendons par mal, lorsqu'il est appliqué à douleur. L'on voit clairement par-là que rejetant le nom ils convenaient du sens que l'on y attache, et ne se vantaient point d'être insensibles. Lorsque Possidonius entretenant Pompée s'écriait dans les moments où la douleur s'élançait avec plus de force : Non, douleur, tu as beau faire ; quelque importune que tu sais, jamais je n'avouerai que tu sois un mal. Sans doute qu'il ne prétendait pas dire qu'il ne souffrait point, mais que ce qu'il souffrait n'était pas un mal. Misérable puérilité qui était un faible lénitif à sa douleur, quoiqu'elle servit d'aliment à son orgueil. Voyez STOÏCISME.

L'excès de la douleur produit quelquefois l'insensibilité, surtout dans les premiers moments. Le cœur trop vivement frappé est étourdi de la grandeur de ses blessures ; il demeure d'abord sans mouvement, et s'il est permis de s'exprimer ainsi, le sentiment se trouve noyé pendant quelque temps dans le déluge de maux dont l'âme est inondée. Mais le plus souvent l'espèce d'insensibilité que quelques personnes font paraitre au milieu des souffrances les plus grandes, n'est simplement qu'extérieure. Le préjugé, la coutume, l'orgueil ou la crainte de la honte empêchent la douleur d'éclater au dehors, et la renferment toute entière dans le cœur. Nous voyons par l'histoire qu'à Lacédémone les enfants fouettés aux pieds des autels jusqu'à effusion de sang, et même quelquefois jusqu'à la mort, ne laissaient pas échapper le moindre gémissement. Il ne faut pas croire que ces efforts fussent réservés à la constance des Spartiates. Les Barbares et les Sauvages avec lesquels ce peuple si vanté avait plus d'un trait de ressemblance, ont souvent montré une pareille force, ou pour mieux dire, une semblable insensibilité apparente. Aujourd'hui dans le pays des Iroquais la gloire des femmes est d'accoucher sans se plaindre ; et c'est une très grosse injure parmi elles que de dire, tu as crié quand tu étais en travail d'enfant ; tant ont de force le préjugé et la coutume ! Je crois que cet usage ne sera pas aisément transplanté en Europe ; et quelque passion que les femmes en France aient pour les modes nouvelles, je doute que celle de mettre au monde les enfants sans crier ait jamais cours parmi elles.