S. m. (Physique) on entend ordinairement par ce terme une matière subtile qui, selon plusieurs philosophes, commençant aux confins de notre atmosphère, occupe toute l'étendue des cieux. Voyez CIEL, MONDE, etc.

Ce mot vient du grec ; c'est pour cette raison que l'on peut écrire indifféremment aether ou éther, parce que si la dernière manière d'écrire ce mot en français est plus conforme à l'usage, la première l'est davantage à l'étymologie.

Plusieurs philosophes ne sauraient concevoir que la plus grande partie de l'Univers soit entièrement vuide, c'est pourquoi ils le remplissent d'une sorte de matière appelée éther. Quelques-uns conçoivent cet éther comme un corps d'un genre particulier, destiné uniquement à remplir les vides qui se trouvent entre les corps célestes, et par cette raison ils le bornent aux régions qui sont au-dessus de notre atmosphère. D'autres le font d'une nature si subtile, qu'il pénètre l'air et les autres corps, et occupe leurs pores et leurs intervalles. D'autres nient l'existence de cette matière différente de l'air, et croient que l'air lui-même, par son extrême ténuité et par cette expansion immense dont il est capable, peut se répandre jusque dans les intervalles des étoiles, et être la seule matière qui s'y trouve. Voyez AIR.

L'éther ne tombant pas sous les sens et étant employé uniquement ou en faveur d'une hypothèse, ou pour expliquer quelques phénomènes réels ou imaginaires, les Physiciens se donnent la liberté de l'imaginer à leur fantaisie. Quelques-uns croient qu'il est de la même nature que les autres corps, et qu'il en est seulement distingué par sa ténuité et par les autres propriétés qui en résultent ; et c'est-là l'éther prétendu philosophique. D'autres prétendent qu'il est d'une espèce différente des corps ordinaires, et qu'il est comme un cinquième élément, d'une nature plus pure, plus subtile, et plus spiritueuse que les substances qui sont autour de la terre, et dont aussi il n'a pas les propriétés, comme la gravité, etc. Telle est l'idée ancienne et commune que l'on avait de l'éther, ou de la matière éthérée.

Le terme d'éther se trouvant donc embarrassé par une si grande variété d'idées, et étant appliqué arbitrairement à tant de différentes choses, plusieurs philosophes modernes ont pris le parti de l'abandonner, et de lui en substituer d'autres qui exprimassent quelque chose de plus précis.

Les Cartésiens emploient le terme de matière subtile pour désigner leur éther. Newton emploie quelquefois celui d'esprit subtil, comme à la fin de ses Principes ; et d'autres fois celui de milieu subtil ou éthéré, comme dans son Optique. Au reste, quantité de raisons semblent démontrer qu'il y a dans l'air une matière beaucoup plus subtile que l'air même. Après qu'on a pompé l'air d'un récipient, il y reste une matière différente de l'air ; comme il parait par certains effets que nous voyons être produits dans le vuide. La chaleur, suivant l'observation de Newton, se communique à-travers le vuide presqu'aussi facilement qu'à travers l'air. Or une telle communication ne peut se faire sans le secours d'un corps intermédiaire. Ce corps doit être assez subtil pour traverser les pores du verre ; d'où l'on peut conclure qu'il traverse aussi ceux de tous les autres corps, et par conséquent qu'il est répandu dans toutes les parties de l'espace. Voyez CHALEUR, FEU, etc.

Newton, après avoir ainsi établi l'existence de ce milieu éthéré, passe à ses propriétés, et dit qu'il est non-seulement plus rare et plus fluide que l'air, mais encore beaucoup plus élastique et plus actif ; et qu'en vertu de ces propriétés, il peut produire une grande partie des phénomènes de la nature. C'est, par exemple, à la pression de ce milieu que Newton semble attribuer la gravité de tous les autres corps ; et à son élasticité, la force élastique de l'air et des fibres nerveuses, l'émission, la réfraction, la réflexion, et les autres phénomènes de la lumière ; comme aussi le mouvement musculaire, etc. On sent assez que tout cela est purement conjectural, sur quoi voyez les articles PESANTEUR, GRAVITE, etc.

L'éther des Cartésiens non-seulement pénetre, mais encore remplit exactement, selon eux, tous les vides des corps, en sorte qu'il n'y a aucun espace dans l'Univers qui ne soit absolument plein. Voyez MATIERE SUBTILE, PLEIN, CARTESIANISME, etc.

Newton combat ce sentiment par plusieurs raisons, en montrant qu'il n'y a dans les espaces célestes aucune résistance sensible ; d'où il s'ensuit que la matière qui y est contenue, doit être d'une rareté prodigieuse, la résistance des corps étant proportionnelle à leur densité : si les cieux étaient remplis exactement d'une matière fluide, quelque subtile qu'elle fût, elle résisterait au mouvement des planètes et des cometes, beaucoup plus que ne ferait le mercure. Voyez RESISTANCE, VUIDE, PLANETE, COMETE, etc. Harris et Chambers. (O)

ETHER, (Chim. et Mat. méd.) nous désignons sous ce nom la plus tenue et la plus volatile des huiles connues, que nous retirons de l'esprit-de-vin par l'intermède de l'acide vitriolique, ou de l'acide nitreux. Voyez ETHER VITRIOLIQUE et ETHER NITREUX.

ETHER FROBENII, (Chim. et Mat. méd.) Ether ou liqueur éthérée de Frobenius, c'est une huile extrêmement subtile, légère, et volatile, sans couleur, d'une odeur très-agréable, qui imprime à la peau un sentiment de froid, qui est si inflammable qu'elle brule sur la surface de l'eau froide, même en très-petite quantité, et qui a toutes les autres propriétés des huiles essentielles des végétaux très-rectifiés. Voyez HUILE.

Elle est un des produits de la distillation d'un mélange d'esprit-de-vin et d'acide vitriolique, c'est-à-dire de l'analyse de l'esprit-de-vin par l'intermède de l'acide vitriolique.

Cette substance est connue dans l'art depuis longtemps ; on en trouve, sinon des descriptions exactes, du moins des indications assez manifestes dans Raymond Lulle, Isaac le hollandais, Basile Valentin, et Paracelse. Un grand nombre d'auteurs plus modernes en ont fait mention d'une manière plus ou moins claire, en ont décrit la préparation plus ou moins complete ment ; et cependant cette liqueur singulière est restée presque absolument ignorée ou négligée, jusqu'à ce que Frideric Hoffman la tira de l'oubli et la fit connaitre principalement par les vertus médicinales qu'il lui attribua ; mais elle n'a été généralement répandue que depuis qu'un chimiste allemand, qu'on croit avoir caché son nom sous celui de Frobenius, publia les expériences sur cette substance singulière, dans les Trants. philos. années 1730. n. 413. et 1733. n. 428. C'est à cet auteur que la liqueur dont il s'agit doit le nom d'éther. Les chimistes qui l'avaient devancé l'avaient nommée eau tempérée, esprit de vitriol volatil, esprit doux de vitriol, huile douce de vitriol, etc. tous ces noms expriment des erreurs, et doivent être par conséquent rejetés.

Celui d'éther, qui est pris d'une qualité extérieure très-réelle du corps qu'il désigne, leur doit être préféré ; et il ne faut pas lui substituer celui d'acide vitriolique vineux, parce que ce nom que lui ont donné plusieurs chimistes modernes très-illustres, peche par le même défaut que les noms anciens. Il est imposé à cette liqueur d'après une fausse idée de sa nature, comme nous le verrons dans la suite de cet article.

Le lecteur qui sera curieux d'acquérir une érudition plus étendue sur cette matière, pourra se satisfaire amplement en lisant la dissertation que le célèbre M. Pott a composée en 1732 sur l'acide vitriolique vineux, qu'il permet d'appeler aussi esprit-de-vin vitriolé. Celui qui se contentera de connaitre le procédé le plus sur et le plus abrégé pour préparer l'éther vitriolique en abondance, va le trouver ici tel que M. Hellot a eu la bonté de me le communiquer en 1752, avec permission de le répandre parmi les Artistes ; ce que je fis dès ce temps-là.

Prenez de l'esprit-de-vin rectifié, ou même de l'esprit-de-vin ordinaire, et de la bonne huile de vitriol telle qu'on nous l'apporte de Hollande ou d'Angleterre, parties égales, au moins deux livres de chacun : mettez votre esprit-de-vin dans une cornue à l'anglaise de verre blanc, de la contenance d'environ six pintes ; versez dessus peu-à-peu votre huile de vitriol, en agitant votre mélange qui s'échauffera de plus en plus à chaque nouvelle effusion de l'acide vitriolique, et en lui faisant parcourir presque toutes les parties de la cornue pour qu'elle s'échauffe uniformément. Quand vous aurez mêlé entièrement vos deux liqueurs, le mélange sera si chaud que vous ne pourrez pas tenir votre main appliquée au fond de la cornue ; il aura acquis une couleur délayée d'urine, lors même que vous aurez employé de l'acide vitriolique non coloré, et il répandra une odeur très-agréable. Vous aurez préparé d'avance un fourneau à bain de sable, dans lequel vous aurez allumé un feu clair de charbon, et vous aurez disposé à une distance et à une élévation convenable, un grand ballon ou deux moindres ballons enfilés et déjà lutés ensemble. Dès que votre mélange sera fini, vous placerez votre cornue sur le bain de sable qui sera déjà chaud ; vous adapterez son bec dans l'ouverture du ballon ; vous luterez, vous ouvrirez le petit trou du ballon ; et vous soutiendrez, ou même augmenterez le feu, jusqu'au point de porter brusquement votre liqueur au degré de l'ébullition. Le produit qui passera d'abord ne sera autre chose qu'un esprit-de-vin très-déflegmé ; vous le reconnoitrez à l'odeur ; bientôt après en moins d'une demi-heure l'éther s'élevera : la différence de l'odeur et la violence du souffle qui s'échappera par le petit trou du ballon, vous annonceront ce produit : alors bouchez le petit trou, appliquez sur vos ballons et sur la partie inférieure du cou de la cornue des linges mouillés, que vous renouvellerez souvent ; ouvrez le petit trou de temps en temps, à-peu-près toutes les deux minutes, et laissez-le ouvert pendant deux ou trois secondes ; soutenez le feu, mais sans l'élever davantage ; et continuez ainsi votre distillation jusqu'à ce que votre cornue commence à s'obscurcir par la production de legeres vapeurs blanches. Dès que ce signe paraitra, enlevez votre cornue du sable, desappareillez sur le champ, et versez les deux liqueurs qui se sont ramassées dans le récipient, dans un vaisseau long et étroit ; vous apercevrez votre éther nageant sur l'esprit-de-vin élevé dans la distillation ; vous séparerez ces deux produits encore plus exactement, si vous les noyez d'une grande quantité d'eau : alors vous retirerez toute la liqueur inférieure par le moyen d'un petit syphon, ou par celui d'un entonnoir à corps cylindrique, haut et étroit ; et si vous ne vous proposez que d'obtenir de l'éther, votre opération est finie. Que s'il vous arrive d'avoir poussé le feu assez fort pour que la première apparition des vapeurs blanches soit accompagnée d'un gonflement considérable de la matière, et d'un souffle très-violent par le petit trou du ballon ; si vous n'êtes pas assez exercé dans le manuel chimique pour savoir desappareiller dans un instant, n'hésitez point à casser le cou de votre cornue : car sans cela vous vous exposez à perdre tous vos vaisseaux et vos produits, et peut être à être blessé considérablement.

Nous remarquerons au sujet de ce procédé ; premièrement, qu'il est plus con mode et plus sur de faire le mélange en versant l'acide sur l'esprit-de-vin, qu'en versant l'esprit-de-vin sur l'acide, quoique la dernière manière ne manque pas de partisans : mais M. Rouelle, M. Pott, et l'experience sont pour la première. Secondement, que, même en procédant au mélange par la voie que nous adoptons, l'union de ces deux liqueurs s'opère avec bruit, chaleur, et agitation intérieure et violente du mélange ; qu'on ne doit point cependant appeler effervescence avec Hoffman, qui traite de ce phénomene dans une dissertation particulière sur quelques espèces rares d'effervescence. Fr. Hoffmanni, obs. physico-chim. select. lib. II. obs. jx. Voyez EFFERVESCENCE. Traisiemement, la dose respective des deux ingrédiens et leur dose absolue, sont nécessaires pour le succès de l'opération, ou au moins pour le plus grand succès. Si on employait plus d'esprit-de-vin que d'acide vitriolique, non-seulement la quantité excédente d'esprit-de-vin serait à pure perte, mais même elle retarderait la production de l'éther, et en diminuerait la quantité : on pourrait tenter avec plus de raison d'augmenter la proportion de l'acide vitriolique. Quant à la dose absolue des deux ingrédiens, on n'obtient rien si elle est la moitié moindre que celle que nous avons prescrite, c'est-à-dire si on n'emploie qu'une livre de chaque liqueur ; et l'on a fort peu d'éther, si l'on opère sur une livre et demie de chacune A la dose de deux livres, au contraire, on obtient jusqu'à huit et neuf onces d'éther par une seule distillation, quantité prodigieuse, en comparaison de celle qu'on obtenait par l'ancien procédé, qui exigeait plusieurs cohobations. Quatriemement le manuel essentiel, le véritable tour de main, le secret de cette opération, consiste dans l'application soudaine du plus haut degré de feu ; quoiqu'il soit écrit dans tous les livres qui traitent de cette matière, qu'il faut administrer le feu le plus doux, le plus insensiblement gradué, c'est-à-dire prendre les précautions les plus sures et les plus directes pour manquer son objet. Il est clair à-présent par le succès du nouveau procédé, que l'acide vitriolique n'agit efficacement sur l'esprit-de-vin que lorsqu'il est animé par le plus grand degré de chaleur dont il est susceptible dans ce mélange, et qu'une chaleur douce dégage et enlève l'esprit-de-vin aussi inaltéré qu'il est possible. Or l'éther n'est absolument autre chose que le principe huileux de l'esprit-de-vin séparé des autres principes de la mixtion de cette substance, par une action de l'acide vitriolique inconnue jusqu'à présent ; mais vraisemblablement dépendante de la grande affinité de cet acide avec l'eau, qui est un principe très-connu de la mixtion ou de la composition de l'esprit-de vin. Cette action de l'acide pourrait bien aussi n'être que mécanique, c'est-à-dire se borner à porter dans l'esprit-de-vin une chaleur bien supérieure à celle dont sa volatilité naturelle le rend susceptible, et le disposer ainsi à éprouver une diachrèse pure et simple, dont la chaleur serait en ce cas l'unique et véritable agent, et à laquelle l'acide ne concourait que comme bain ou faux intermède. Voyez ce que nous disons des bains chimiques à l'article FEU. Voyez aussi INTERMEDE.

Toutes les propriétés de l'éther démontrent, à la rigueur, que cette substance n'est qu'une huile très-subtile, comme nous l'avons déjà avancé au commencement de cet article ; et l'on ne conçoit point comment des chimistes habiles ont pu se figurer qu'elle était formée par la combinaison de l'acide vitriolique et de l'esprit-de-vin.

La seule propriété chimique particulière que nous connaissons à l'éther, est celle de dissoudre facilement, et par le secours d'une légère chaleur, certaines substances résineuses, telles que la gomme copale et le succin, qui sont peu solubles à ce degré de chaleur par les huiles essentielles connues : mais on voit bien que ceci ne saurait être regardé comme une propriété essentielle ou distinctive.

Tous les médecins qui ont connu l'éther, lui ont accordé une qualité véritablement sédative, antispasmodique ; ils l'ont recommandé surtout dans les coliques venteuses, dans les hoquets opiniâtres, dans les mouvements convulsifs des enfants, dans les accès des vapeurs hystériques, etc. Il est dit dans le recueil périodique d'observations de Médecine, Fév. 1755, qu'un remède nouveau usité en Angleterre contre le mal à la tête, c'est de prendre quelques dragmes d'éther de Frobenius dans le creux de la main, et de l'appliquer au front du malade. Quelques dragmes d'éther, c'est comme le boisseau de pilules de Crispin. Une personne qui se connait mieux en doses de remèdes, a appliqué, dans des violents maux à la tête, sur les tempes du malade, quelques brins de coton imbibés de sept à huit gouttes d'éther ; et elle assure qu'au bout de quelques minutes la douleur a été dissipée comme par enchantement. Pendant cette application le malade éprouve sur la partie un sentiment de chaleur brulante, auquel succede une fraicheur très-agréable dès l'instant que le coton est enlevé. Au reste le charlatan de Londres qui dissipait, ou du moins qui traitait les douleurs de tête par une application des mains, et qui vraisemblablement a donné lieu à l'article du recueil d'observations que nous venons de citer, n'employait point l'éther. Je tiens du même observateur, que cinq ou six gouttes d'éther données intérieurement, avaient suspendu avec la même promtitude des hoquets violents, soit qu'ils fussent survenus peu de temps après le repas, soit au contraire l'estomac étant vuide.

La dose ordinaire de l'éther pour l'usage intérieur, est de sept à huit gouttes. On en imbibe un morceau de sucre, qu'on mange sur le champ, ou qu'on fait fondre dans une liqueur appropriée et tiéde. Quand on le prend de cette dernière façon, on peut en augmenter un peu la dose, parce qu'il s'en évapore une partie pendant la dissolution du sucre.

La base de la liqueur minérale anodyne d'Hoffman, n'est autre chose que de l'esprit-de-vin empreint d'une légère odeur éthérée, retiré par une chaleur très-douce d'un mélange de six parties d'esprit-de-vin et une partie d'acide vitriolique. C'est proprement un éther manqué. Voyez LIQUEUR MINERALE ANODYNE D'HOFFMAN.

L'examen ultérieur de la matière qui reste dans la cornue après la production de l'éther, appartient à l'analyse de l'esprit-de-vin ; du moins l'article de l'Esprit-de-vin est-il celui de ce Dictionnaire, où il nous parait le plus convenable de le placer. Voyez ESPRIT-DE-VIN au mot VIN.

ETHER NITREUX, (Chim. et Mat. med.) on peut donner ce nom à une huile extrêmement subtile, retirée de l'esprit-de-vin par l'intermède de l'acide nitreux, pourvu qu'on se souvienne que nitreux ne signifie ici absolument que séparé par l'acide nitreux. Il vaudrait peut-être mieux l'appeler éther de Navier.

L'éther nitreux et l'éther de Frobenius ne sont proprement qu'une seule et même liqueur ; la seule différence qui les distingue, c'est quelque variété dans l'odeur : celle de l'éther nitreux est moins douce, moins agréable.

La découverte de l'éther nitreux qui est très-moderne ; est dûe au hasard. Voici comment s'en explique (dants les mém. de l'acad. royale des Sc. an. 1742.) M. Navier médecin de Chaalons-sur-Marne, qui l'a observé le premier : " Comme je composais une teinture anti-spasmodique, où il entrait de l'esprit-de-vin et de l'esprit de nitre, le bouchon de la bouteille où l'on avait fait ce mélange sauta, et il se répandit une forte odeur d'éther ". C'est de l'éther de Frobenius que l'auteur entend parler.

M. Navier soupçonna avec juste raison sur cet indice, que le mélange de l'acide nitreux et de l'esprit-de-vin devait produire sans le secours de la distillation et par une simple digestion, une liqueur semblable à l'éther de Frobenius. Il mêla donc parties égales de ces deux liqueurs en mesure et non en poids, dans une bouteille, qu'il boucha ensuite exactement, et dont il assujettit le bouchon avec une ficelle ; et au bout de neuf jours il trouva une belle huile éthérée très-claire et presque blanche, qui surnageait le reste de sa liqueur, et qui faisait environ un sixième du mélange.

Il faut que M. Navier ait employé dans cette expérience, un esprit de nitre beaucoup plus faible que l'esprit de nitre ordinaire non fumant des distillateurs de Paris, ou qu'il n'ait pas observé le temps exact de la production de l'éther, et qu'il ne l'ait aperçu que longtemps après qu'il a été séparé, comme on le va voir dans un moment.

En répétant l'expérience de M. Navier, et en variant la proposition des deux matières employées, on a découvert qu'on obtenait de l'éther par ce procédé, lors même qu'on employait dix et douze parties d'esprit-de-vin pour une d'acide nitreux faible ; et que l'action mutuelle de ces deux liqueurs n'avait besoin d'être excitée que par la plus faible chaleur ; qu'elle avait lieu au degré inférieur à celui de la congelation de l'eau.

Le mélange de l'acide nitreux et de l'esprit-de-vin est, tout étant d'ailleurs égal, encore plus tumultueux, plus violent, plus dangereux que celui de l'acide vitriolique et de l'esprit-de-vin ; phénomene qui peut présenter une singularité à ceux qui croient que l'acide vitriolique est ce qu'ils appellent plus fort que l'acide nitreux, mais qui ne paraitra qu'un fait tout simple aux chimistes qui sauront que nul agent chimique ne possède une force absolue. Le premier mélange s'exécute d'autant plus facilement et plus surement, qu'on emploie moins d'esprit de nitre sur la même quantité d'esprit-de-vin, et un acide moins concentré : on a soin donc, lorsqu'on n'a en vue que l'éther même, d'observer ces circonstances. On prend, par exemple, six parties d'esprit-de-vin ordinaire ; on le met dans une très-grande bouteille, eu égard à la quantité de mélange qu'on a dessein d'y renfermer (il n'est point mal de prendre une bouteille de cinq ou six pintes pour un mélange d'une livre et demie) ; on verse dessus peu-à-peu une partie d'esprit de nitre faible non fumant ; on ferme la bouteille avec un bon bouchon de liège ficelé avec soin, et on la place dans un lieu frais. Au bout de vingt-quatre ou trente-six heures, le mélange qui jusqu'alors n'aura éprouvé aucune agitation intérieure sensible, subit tout d'un-coup une véritable effervescence, c'est-à-dire un mouvement violent dans ses parties, avec éructation d'air, élévation de vapeurs, etc. et elle est accompagnée de la production de l'éther, qu'on voit, l'effervescence étant cessée, surnager le reste du mélange, et qu'on sépare par les moyens indiqués pour l'éther de Frobenius.

Cette effervescence est d'autant plus promte et d'autant plus violente, qu'on emploie de l'esprit de nitre plus concentré, et de l'esprit-de-vin plus rectifié ; que la quantité de l'esprit de nitre approche davantage de celle de l'esprit-de-vin ; et que ces réactifs sont animés par un plus haut degré de chaleur. M. Rouelle a éprouvé par un grand nombre de tentatives, que la plus haute proportion à laquelle on peut porter dans le mélange l'esprit de nitre très-fumant, sans que l'effervescence eut lieu dans le temps même du mélange, était celle de deux parties d'acide contre trois d'esprit-de-vin ; et cela en se rendant maître, autant qu'il était possible, de la troisième circonstance du degré de chaleur : en mettant d'avance à la glace l'esprit-de-vin et l'acide, et les mêlant dans un vaisseau couvert de glace. Ce vaisseau était un matras d'un verre très-épais qu'on avait cuirassé, en appliquant dessus alternativement plusieurs couches de parchemin ou de vessies collées et bien tendues, et de ficelle goudronnée et dévidée ferme, et près à près ; on bouchait exactement ce matras, et on l'enterrait sous la glace. Malgré ces précautions, quelques heures après le mélange fait, il est arrivé plus d'une fois que le vaisseau a sauté en éclats avec une explosion aussi violente et un bruit aussi fort que celui de la plus grosse pièce d'artillerie.

Tous les chimistes qui ont préparé l'esprit de nitre dulcifié, soit par la digestion seule, soit par la digestion et la distillation, ont fait de l'éther nitreux sans le savoir ; mais ils l'ont tous dissipé ou entièrement, ou du moins pour la plus grande partie, comme nous le déduirons ailleurs des faits que nous venons de rapporter ici, et des méthodes ordinaires de procéder à la préparation de l'esprit de nitre dulcifié, que nous exposerons-là. Voyez Acide nitreux à l'article NITRE.

Quoi qu'il ne soit pas clair encore que l'éther nitreux soit toujours mêlé d'un peu d'acide, cependant comme cela est très-possible, on doit, pour être plus assuré d'avoir l'éther pur, le laver avec une eau chargée d'alkali fixe, selon ce qui est prescrit dans les livres.

Les vertus médicinales de cet éther ne sont pas constatées encore par un grand nombre d'observations ; on est très-fondé à le regarder, en attendant, comme absolument analogue, à cet égard, à l'éther de Frobenius.

M. Navier a aussi obtenu de l'éther, en substituant une dissolution de fer dans l'acide nitreux, à l'acide nitreux pur, dans une expérience d'ailleurs semblable par toutes ses circonstances à celle que nous avons rapportée au commencement de cet article. Cet éther diffère de celui qui est produit par l'acide nitreux pur, en ce qu'il acquiert dans l'espace d'environ trois semaines, une couleur rouge qui est dûe à quelques particules de fer, etc. Cette dernière expérience, avec toutes ses circonstances et dépendances, n'apprend rien ; chose très-ordinaire aux expériences tentées sans vue. (b)