S. m. (Belles Lettres) signifie parmi les savants, un registre ou une collection raisonnée de toutes les choses dignes de remarque, qu'un homme a retenu dans ses lectures ou dans ses études, tellement disposées, que parmi un grand nombre de titres et de sujets de toute espèce, on puisse trouver facilement celui qu'on cherche, et y avoir recours dans l'occasion.

Les recueils sont d'une grande utilité, ce sont des espèces de magasins où l'on dépose les meilleurs et les plus beaux endroits des auteurs afin de les avoir toujours prêts pour s'en servir. Différentes personnes ont différentes manières de les disposer. Mais la plus estimée et la plus usitée parmi les savants, c'est celle de ce grand maître dans la méthode, M. Locke. Il jugea à propos de la rendre publique dans une lettre adressée à M. Toynard, y étant déterminé autant par les sollicitations de ses amis qui en avaient éprouvé toute l'utilité, que par le grand avantage que lui en avait fait reconnaître à lui-même une expérience de plus de vingt années.

Nous donnerons ici au lecteur la substance de cette méthode, afin qu'il puisse lui-même la mettre en pratique, s'il le juge à propos, et rien n'est plus aisé.

La première page du livre en blanc, dont vous voulez faire votre recueil, doit lui servir comme d'une espèce d'index, et contenir les renvois à tous les différents sujets et à toutes les diverses matières dont il y est parlé.

Tout le secret, tout l'art de cette méthode consiste donc dans la disposition simple et avantageuse de cet index, en sorte qu'il puisse admettre une quantité et une variété suffisante de sujets sans confusion.

Pour y par venir il faut diviser en vingt-cinq parties par des lignes parallèles et horizontales, les deux premières pages qui sont vis-à-vis l'une de l'autre ; ensuite chaque cinquième ligne sera distinguée des autres, par une couleur différente ou par quelque autre manière. Ces lignes doivent être coupées perpendiculairement par d'autres lignes tirées de haut en bas, et dans chacun des espaces résultants de l'intersection de ces lignes horizontales et perpendiculaires, on écrira les lettres de l'alphabet et majuscules et minuscules, selon l'ordre que l'on voit ci-dessous.

Nota benè. Que ceci représente ce qui est sur une seule page pendant qu'il y en a autant sur l'autre ; car chaque page est divisée en deux colonnes.

On concevra tout-d'un-coup par ce modèle dressé par les quatre lettres B C D E, ce qu'il faudrait faire pour toutes les autres lettres de l'alphabet, de même que la manière de tirer les lignes horizontales et perpendiculaires, de former les divisions et d'y écrire les lettres minuscules.

Ayant ainsi disposé l'index de votre recueil, il est tout préparé, vous pouvez y inscrire toutes sortes de sujets, et voici comment. Considérez à quel titre vous rapporteriez le passage que vous voulez mettre dans votre recueil, et auquel vous seriez conduit le plus naturellement pour le chercher : remarquez dans ce titre la lettre initiale et la première voyelle qui la suit, ce sont les deux lettres caractéristiques d'où dépendent tout l'usage de l'index.

Supposez, par exemple, que je veuille insérer dans mon recueil un passage qui ait rapport à ce titre dispute, je remarque que D est la première lettre, et que i est la première voyelle ; cherchant alors dans l'index la division D i, et dans celle-ci la ligne (car c'est la place de tous les mots dont la première lettre est D, et la première voyelle i), comme dispute, distrait, divinité, discours, dissimulation, discorde, etc. et ne trouvant point de nombres déjà marqués qui m'indiquent aucune page du livre où ces mots sont insérés, je tourne les feuillets jusqu'à la première page blanche, et comme je suppose qu'on ne s'est pas encore servi du recueil, ce sera la seconde, et là j'écris ce que j'avais intention de mettre sous le titre dispute, observant de mettre toujours les titres à la marge, en sorte qu'ils soient isolés du corps de l'article, et par-là qu'ils se présentent plus facilement à la vue. Ceci étant fait, je marque un 2 dans l'index à la division D i, qui dès ce moment est en possession de la seconde et de la troisième page, assignées pour-lors aux lettres de cette caractéristique.

Si j'avais trouvé le numéro de quelque page déjà marqué dans l'espace D i, j'aurais été obligé de recourir à cette page et d'y écrire [le passage que je voulais insérer ], dans la place qui reste, de sorte que si après avoir écrit un passage sur la dispute ou sur quelque sujet semblable, je voulais en mettre un autre sur le distrait ou sur quelque sujet semblable, trouvant la page 2 déjà en possession de l'espace de cette caractéristique, je commencerais le passage qui regarde le distrait dans le reste de la page, qui ne pouvant contenir le tout m'oblige à continuer jusqu'à la page 3, qui par là est encore pour D i, et j'ajoute le nombre 3 dans l'index.

Un exemple rendra sensible la méthode d'écrire les chapitres ; le premier est tiré de Montagne, et le deuxième de la Bruyere.

Dispute. Quels vices n'éveillent pas les disputes, dit Montagne, étant presque toujours commandées par la colere ? Nous entrons en inimitié, premièrement contre les raisons, et puis contre les personnes : nous n'apprenons à disputer que pour contredire, et chacun contredisant et étant contredit, il arrive que le fruit de la dispute est d'anéantir la vérité. L'un Ve en orient, l'autre en occident ; on perd le principal et on s'écarte dans la presse des incidents, au bout d'une heure de tempête on ne sait ce qu'on cherche, l'un est bas, l'autre est haut, l'autre à côté ; l'un se prend à un mot et à une similitude, l'autre n'écoute et n'entend plus ce qu'on lui oppose, et il est si engagé dans sa course qu'il ne pense plus qu'à se suivre et non pas vous. Il y en a qui se trouvant faibles, craignent tout, refusent tout, confondent la dispute dès l'entrée ou bien au milieu de la contestation, se mutinent à se taire, affectant un orgueilleux mépris ou une sottement modeste fuite de contention, pourvu qu'il ne regarde pas combien il se découvre. L'autre compte ses mots et les pese pour raisons, celui-là n'y emploie que l'avantage de sa voix et de ses poumons ; on en voit qui concluent contr'eux-mêmes, et d'autres qui lassent et étourdissent tout le monde de préfaces et de digressions inutiles ; il y en a enfin qui s'arment d'injures, et qui feront une querelle d'allemand, pour se défaire de la conférence d'un esprit qui presse le leur.

Distrait. Ménalque descend son escalier, ouvre sa porte pour sortir, il la referme, il s'aperçoit qu'il est en bonnet de nuit, et venant à se mieux examiner, il se trouve rasé à moitié, il voit que son épée est mise du côté droit, que ses bas sont rabattus sur ses talons, et que sa chemise est par-dessus ses chausses. S'il marche dans les places, il se sent tout-d'un-coup frappé rudement à l'estomac ou au visage, il ne soupçonne point ce que ce peut être, jusqu'à ce qu'ouvrant les yeux et se réveillant, il se trouve ou devant un limon de charrette ou derrière un long ais de menuiserie que porte un ouvrier sur ses épaules. On l'a Ve une fois heurter du front contre celui d'un aveugle, s'embarrasser dans ses jambes, et tomber avec lui chacun de son côté à la renverse. Il lui est arrivé plusieurs fois de se trouver tête pour tête à la rencontre d'un prince et sur son passage, se reconnaître à peine, et n'avoir que le loisir de se coller à un mur pour lui faire place : il cherche, il brouille, il crie, il s'échauffe, il appelle ses valets l'un après l'autre, on lui perd tout, on lui égare tout. Il demande ses gants qu'il a dans les mains, semblable à cette femme qui prenait le temps de demander son masque lorsqu'elle l'avait sur le visage. Il entre à l'appartement, et passe sous un lustre ou sa perruque s'accroche et demeure suspendue, tous les courtisans regardent et rient ; Ménalque regarde aussi et rit beaucoup plus haut que les autres ; il cherche des yeux dans toute l'assemblée où est celui qui montre ses oreilles et à qui il manque une perruque. S'il Ve par la ville, après avoir fait quelque chemin, il se croit égaré, il s'émeut, il demande où il est à des passants qui lui disent précisément le nom de sa rue. Il entre ensuite dans sa maison, d'où il descend précipitamment, croyant qu'il s'est trompé. Il descend du palais, et trouvant au bas du grand degré un carrosse qu'il prend pour le sien, le cocher touche et croit remener son maître dans sa maison ; Ménalque se jette hors de la portière, traverse la cour, monte l'escalier, parcourt l'antichambre, la chambre, le cabinet, tout lui est familier, rien ne lui est nouveau ; il se repose, il est chez soi ; le maître arrive, celui-ci se lève pour le recevoir, il le traite fort civilement, le prie de s'asseoir, et croit faire les honneurs de sa chambre ; il parle, il RÊVe, il reprend la parole ; le maître de la maison s'ennuie, il demeure étonné ; Ménalque ne l'est pas moins, il ne dit pas ce qu'il en pense. Il a affaire à un fâcheux, à un homme aisif, qui se retirera à la fin ; il espère et il prend patience ; la nuit arrive qu'il est à peine détrompé, etc.

Quand les deux pages destinées à une classe sont remplies, cherchez le premier revers blanc, si c'est celui qui suit, écrivez à la marge au bas de la page qui est déjà remplie la lettre V pour verte, tournez et la même en haut de la page suivante, et continuez dans cette nouvelle page comme ci-devant, si les pages qui suivent immédiatement la précédente sont remplies par d'autres classes, écrivez toujours de même au bas de cette dernière la lettre V, mais ajoutez-y le numéro de la première page qui se trouve vide, et au haut de cette page le numéro de la dernière page remplie par la même classe, mettant alors le titre à cette nouvelle page ; procédez comme ci-dessus par ces deux nombres de renvoi, l'un au haut, l'autre au bas de la page, quoique les mêmes sujets se trouvent dans des pages éloignées les unes des autres, ils sont toujours liés ensemble ; il ne sera pas mal non plus qu'à chaque fois que vous mettez un nombre au bas d'une page vous le mettiez aussi dans l'index.

Nota que si le titre est un monosyllabe commençant par une voyelle, cette voyelle devient en même temps et la lettre initiale et la lettre caractéristique ; ainsi le mot art doit être écrit dans la division A a.

M. Locke exclut deux lettres de son index, qui sont K et Y, et il y supplée par les équivalents C et I ; et pour le Q comme il est toujours suivi d'un u, il le met dans la cinquième division de Z, et ainsi il n'a point de Z u, qui est une caractéristique qui se trouve rarement. Q étant ainsi le dernier de l'index, la régularité de celui-ci est toujours conservée sans diminuer son étendue ; d'autres aiment mieux garder la division Z u, et donner une place au Q u au-dessous de l'index.

Si quelqu'un imagine que ces cent classes ne sont pas suffisantes pour comprendre des sujets de tous les genres sans confusion, il peut, en suivant la même méthode, les augmenter, et même jusqu'à cinq cent, en faisant entrer une caractéristique de plus dans chaque classe. Mais l'auteur nous assure que pendant un grand nombre d'années, s'étant servi d'un index entièrement semblable à celui dont il trace le plan pour ses collections, il n'y avait jamais remarqué ce défaut.

Tel est le précis que M. Chambers donne de la méthode de M. Locke, auquel nous n'avons rien changé que les deux exemples cités ci-dessus, que nous avons substitués à ceux qu'allegue l'auteur anglais sur les mots beauté et bienveillance, qui commencent par les mêmes lettres en anglais, s'écrivant beauté et benevolence, ce qu'on ne pouvait rendre en français par la différence de la première voyelle, ni par conséquent alléguer en exemple de la lettre initiale et de la caractéristique ; mais afin que le lecteur ne soit pas entièrement privé de ce que M. Chambers a dit, nous allons ajouter ici ce qu'on trouve dans son article sur la beauté.

Beauté. C'est avec raison qu'on appelle sens la faculté que nous avons d'apercevoir les idées de la beauté ; son affinité avec les autres sens étant si semblable, que de même que dans ceux-ci, le plaisir qu'elle excite en nous ne vient point d'aucune connaissance de l'utilité de l'objet, de principes de proportions ou de causes, puisque ce plaisir de la beauté n'est point augmenté par le savoir le plus exact, quoiqu'à la vérité il puisse, par des vues d'utilité, ajouter au plaisir de la beauté, un plaisir raisonnable entièrement différent. De plus, les idées de la beauté, comme les autres idées sensibles, nous sont nécessairement agréables, aussi-bien qu'elles le sont immédiatement, puisque nulle résolution de notre part, nulles considérations d'aucun avantage ou désavantage, ne sont capables de changer la beauté ou la laideur d'un objet ; car de même que dans les sensations externes, nulle vue d'intérêt, nulle crainte de dommage, distincte de la sensation immédiate de la douleur, ne peuvent nous rendre un objet agréable ou désagréable ; tellement que si vous nous proposiez un monde entier pour récompense, ou que vous nous menaciez du plus grand malheur, pour nous faire aimer un objet difforme, ou haïr un objet aimable ; les récompenses ou les menaces nous feraient bien dissimuler ou nous porteraient à nous abstenir extérieurement de la recherche de l'objet aimable, et à rechercher l'objet difforme ; mais les sensations résultantes de leurs formes, et les perceptions qu'ils produisent en nous seraient toujours invariablement les mêmes. De-là il parait clairement que certains objets sont les causes immédiates du plaisir qu'excite en nous la beauté ; que nous sommes organisés pour les apercevoir, et que ce plaisir est réellement dictinct de cette joie produite par l'amour-propre, à la vue de tout avantage futur. Ne voyons-nous pas souvent qu'on sacrifie la commodité et l'utilité à la beauté, sans d'autres vues d'avantages dans la belle forme que de se procurer les idées flatteuses de la beauté ? Ceci nous montre donc, que de quelque manière que l'amour-propre nous engage à rechercher les beaux objets dans la vue de ressentir les plaisirs qu'ils excitent en nous, comme dans l'architecture, le jardinage, etc. que cependant il doit y avoir en nous un sens de beauté, antérieur même à la perspective de ces avantages, sans lequel sens ces objets ne nous paraitraient pas avantageux sous ce point de vue, ni n'exciteraient point en nous ce plaisir qui les constitue avantageux. Le sentiment de beauté que certains objets excitent en nous, par lequel nous les constituons avantageux, est fort distinct du désir que nous en avons, lorsqu'ils sont ainsi constitués : notre désir de la beauté peut être contre-balancé par les récompenses et les punitions ; mais le sentiment qu'elle excite en nous, est toujours le même ; ôtez ce sentiment de la beauté, les maisons, les jardins, les habits, les carrosses, pourront bien nous intéresser comme commodes, fertiles, chauds, doux, mais jamais comme beaux, et dans les visages je ne vois rien qui nous plairait que la vivacité des couleurs et la douceur de la peau.