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Catégorie parente: Science de Dieu
Catégorie : Secte
S. m. (Histoire des Sectes modernes) ce mot anglais veut dire trembleur ; c'est le sobriquet odieux qu'on s'est avisé de donner à une secte pacifique, dont la religion théorique a été cent fois tournée en ridicule, et dont on a été forcé de respecter la morale. Cette secte ne ressemble point pour les dogmes, et encore moins pour la conduite, à ces anabaptistes d'Allemagne du seizième siècle, ramas d'hommes rustiques et féroces, qui poussèrent leur fanatisme sauvage aussi loin que peut aller la nature humaine abandonnée à ses emportements.

Les Quakers dont nous parlons, s'élevèrent en Angleterre au milieu des guerres civiles du règne de Charles I. Georges Fox né dans un village du comté de Leicester, et fils d'un simple artisan, touché des malheurs de sa patrie, prêcha sans étude la morale, la charité mutuelle, l'amour de Dieu, un culte simple, et la nécessité de l'inspiration du Saint-Esprit, pour mériter le salut. Il blâma les vues intéressées des ministres anglicans ; condamna la guerre comme une fureur, et le serment comme un outrage fait à Dieu. Cromwel le fit arrêter avec sa femme ; mais cette persécution multiplia ses disciples et ses sectateurs ; on les maltraita, on sévit contr'eux, on les joua sur le théâtre ; ils méprisèrent les mauvais traitements, les prisons, et les satyres.

La secte fit les progrès les plus rapides ; Cromwel fut obligé de la craindre et de la respecter. Voyant que leur nombre augmentait sans-cesse, il leur fit offrir de l'argent, pour les attirer à son parti ; mais ils furent incorruptibles ; et il dit un jour, que cette religion était la seule contre laquelle il n'avait pu prévaloir avec des guinées.

Ils établirent pour premier principe de la morale religieuse, la frugalité, la tempérance, la modestie, le recueillement. 2°. Des pasteurs qui seraient nommés par l'assemblée des fidèles. 3°. Ils embrassèrent l'opinion des Anabaptistes sur le baptême et les sacrements. 4°. Ils établirent que tous les hommes sont égaux par leur nature. 5°. Qu'ils ont tous des lumières suffisantes pour obtenir le salut par une bonne conduite. 6°. Qu'on sera justifié auprès de Dieu par sa propre justice. 7°. Que l'esprit de Dieu habite en tout homme qui ne l'éteindra pas. 8°. Enfin, pour se mettre en garde contre tout indigne commerce de mensonges et de flatteries, ils jugèrent qu'on devait également tutoyer les rois et les charbonniers en leur parlant ; n'avoir pour les hommes que de la charité et du respect pour les lais.

Voilà les principaux dogmes de cette secte : après cela qu'on range tant qu'on voudra les Quakers parmi les fanatiques ; ce sont toujours des fanatiques bien estimables. Je ne puis m'empêcher de déclarer, que je les estime un peuple vraiment grand, vertueux, plein d'industrie, d'intelligence, et de sagesse. Ce sont des gens animés des principes les plus étendus de bénéficence, qu'il y ait jamais eu sur la terre. Leur charité se porte sur toute la race du genre humain, ne refusant à personne les miséricordes des dieux. Ils reconnaissent publiquement que la liberté universelle est due à tout le monde. Ils condamnent les impôts, et néanmoins ils les paient, et s'y soumettent sans murmure. Enfin, c'est peut-être le seul parti chez les Chrétiens, dont la pratique du corps entier, réponde constamment à ses principes. Je n'ai point de honte d'avouer que j'ai lu et relu avec un plaisir singulier l'apologie du Quakérisme par Robert Barclay ; il m'a convaincu que c'est, tout calculé, le système le plus raisonnable et le plus parfait qu'on ait encore imaginé.

Barclay mit au jour son ouvrage en 1675 ; l'épitre dédicatoire à Charles II. contient non des basses adulations, mais des vérités hardies, et des conseils justes. " Tu as gouté, dit-il à Charles à la fin de cette épitre, de la douceur et de l'amertume, de la prospérité et des grands malheurs : tu as été chassé des pays où tu règnes ; tu as senti le poids de l'oppression, et tu dois savoir combien l'oppresseur est détestable devant Dieu et devant les hommes : que si après tant d'épreuves et de bénédictions, ton cœur s'endurcissait et oubliait le Dieu qui s'est souvenu de toi dans les disgraces, ton crime en serait plus grand, et la condamnation plus terrible : au lieu donc d'écouter les flatteurs de ta cour, écoute la voix de ta conscience, qui ne te flattera jamais. Je suis ton fidel ami et sujet, Barclay ".

Environ ce temps-là, parut l'illustre Guillaume Penn, qui établit la puissance des Quakers en Amérique, et qui les aurait rendus respectables en Europe, si les hommes pouvaient respecter la vertu sous des apparences ridicules. Il était fils unique du chevalier Penn, vice-amiral d'Angleterre, et favori du duc d'Yorck, depuis Jacques II. Il naquit à Londres en 1644, et fut élevé avec soin dans l'université d'Oxford ; il y étudia avec un jeune quaker, qui en fit un partisan des plus zélés du Quakérisme.

De retour chez le vice-amiral son père, au lieu de se mettre à genoux devant lui, et de lui demander sa bénédiction, selon l'usage des Anglais, il l'aborda le chapeau sur la tête, et lui dit : je suis fort aise, mon cher père de te voir en bonne santé. Le vice-amiral crut que son fils était devenu fou ; il aperçut bientôt qu'il était quaker. Il mit en usage tous les moyens que la prudence humaine peut employer, pour l'engager à vivre comme un autre ; le jeune homme ne répondit à son père qu'en l'exhortant à se faire quaker lui-même. Enfin, le père se relâcha à ne lui demander autre chose, sinon qu'il allât voir le roi et le duc d'Yorck le chapeau sous le bras, et qu'il ne les tutoyât point ; Guillaume répondit que sa conscience ne le lui permettait pas, et qu'il valait mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. Le père au désespoir, le chassa de sa maison. Le jeune Penn remercia Dieu de ce qu'il souffrait déjà pour sa cause ; il alla prêcher dans la cité ; il y fit beaucoup de prosélytes. Comme il était beau, bien fait, vif, et naturellement éloquent, les femmes de tout rang accouraient dévotement pour l'entendre. Sur sa réputation, Georges Fox vint du fond de l'Angleterre le voir à Londres. Tous deux s'embarquèrent pour la Hollande et l'Allemagne en 1677, afin de gagner des prosélytes au Quakérisme.

Leurs travaux eurent un heureux succès à Amsterdam ; mais, ce qui leur fit plus d'honneur, et ce qui mit le plus leur humilité en danger, fut la réception que leur fit la princesse Palatine Elisabeth, tante de George I. roi d'Angleterre, femme illustre par son esprit et par son savoir, et à qui Descartes avait dédié son roman de Philosophie.

Elle était retirée à la Haye, où elle vit les Amis ; car c'est ainsi que l'on appelait alors les Quakers en Hollande. Elle eut plusieurs conférences avec eux ; ils prêchèrent souvent chez elle ; et s'ils ne firent pas d'elle une parfaite quakeresse, ils avouèrent au-moins qu'elle n'était pas loin du royaume des cieux. Les Amis semèrent aussi en Allemagne, mais ils y recueillirent peu ; on ne gouta pas la mode de tutoyer dans un pays, où il faut prononcer toujours les termes d'altesse et d'excellence.

Penn repassa bientôt en Angleterre, sur la nouvelle de la maladie de son père, qui se reconcilia avec lui, le reçut avec tendresse, et finit ses jours entre ses bras. Il en hérita de grands biens, parmi lesquels il se trouvait des dettes de la couronne, pour des avances faites par le vice-amiral, dans des expéditions maritimes. Le gouvernement donna à Guillaume Penn en 1681, au lieu d'argent, tant pour lui que pour ses successeurs, la propriété et la souveraineté d'une province de l'Amérique septentrionale, bornée au nord par les Iroquais, à l'orient par le nouveau Jersey, au midi par le Mariland, et à l'orient par le pays des Oniasontkes. Voilà un quaker devenu souverain.

Il partit pour ses nouveaux états, avec deux vaisseaux chargés de quakers, qui le suivirent. On appela dès lors le pays Pensylvania, du nom de Penn ; il y fonda la ville de Philadelphie, qui est aujourd'hui très-florissante. Il commença par faire une ligue avec les Amériquains ses voisins ; c'est le seul traité entre ces peuples et les Chrétiens, qui n'ait point été juré, et qui n'ait point été rompu. Le nouveau souverain fut aussi le législateur de la Pensylvanie ; il donna des lois très sages, dont aucune n'a été changée depuis lui. La première, est de ne maltraiter personne au sujet de la religion, et de regarder comme frères tous ceux qui croient un Dieu.

A peine eut-il établi son gouvernement, que plusieurs négociants de l'Amérique vinrent peupler cette colonie. Les naturels du pays, au lieu de fuir dans les forêts, s'accoutumèrent insensiblement avec les pacifiques Quakers. Autant ils détestaient les autres chrétiens, conquérants et destructeurs de l'Amérique, autant ils aimaient ces nouveaux venus. En peu de temps, ces prétendus sauvages, charmés des Quakers, vinrent en foule demander à Guillaume Penn, de les recevoir au nombre de ses vassaux. C'était un spectacle bien nouveau, qu'un souverain que tout le monde tutoyait, et à qui on parlait le chapeau sur la tête, un gouvernement sans prêtres, un peuple sans armes, des citoyens tous égaux, à la magistrature près, et des voisins sans jalousie. Guillaume Penn pouvait se vanter d'avoir apporté sur la terre l'âge d'or, dont on parle tant, et qui n'a vraisemblablement existé qu'en Pensylvanie.

Il revint en Angleterre pour les affaires de son nouveau pays, après la mort de Charles II. Le roi Jacques, qui avait aimé son père, eut la même affection pour le fils, et ne le considéra plus comme un sectaire obscur, mais comme un très-grand homme. La politique du roi s'accordait en cela avec son gout. Il avait envie de flatter les Quakers, en abolissant les lois contre les non-conformistes, afin de pouvoir introduire la religion catholique à la faveur de cette liberté. Toutes les sectes d'Angleterre virent le piège, et ne s'y laissèrent pas prendre ; mais elles reçurent de Guillaume III. et de son parlement, cette même liberté qu'elles n'avaient pas voulu tenir des mains du roi Jacques. Ce fut alors que les Quakers commencèrent à jouir, par la force des lais, de tous les privilèges dont ils sont en possession aujourd'hui. Penn, après avoir Ve enfin sa secte établie sans contradiction dans le pays de sa naissance, alla faire un tour dans la Pensylvanie en 1700, avec sa femme et sa famille.

Les siens et les Amériquains le reçurent avec des larmes de joie, comme un père qui revenait voir ses enfants. Toutes ses lois avaient été religieusement observées pendant son absence ; ce qui n'était arrivé qu'au seul Lycurgue avant lui. Il ne resta qu'un couple d'années à Philadelphie ; et cependant n'en partit que malgré lui, pour aller solliciter à Londres des avantages nouveaux en faveur du commerce des Pensylvains. Il ne les revit plus ; la reine Anne le reçut avec beaucoup de considération, et voulut souvent l'avoir à sa cour ; mais l'air de Londres étant contraire à sa santé, il se retira en 1710 dans la province de Buckingham, où il finit ses jours en 1718, à l'âge de 74 ans.

Ce fondateur et législateur des Quakers en Amérique, et leur principal soutien en Europe, a la gloire d'avoir formé un peuple, où la probité parait aussi naturelle que la bravoure chez les Spartiates. M. Penn est un véritable Lycurgue ; et quoique le premier ait eu la paix pour objet, comme l'autre a eu la guerre, ils se ressemblent dans la voie singulière où ils ont mis leurs peuples, dans l'ascendant qu'ils ont eu sur des hommes libres, dans les préjugés qu'ils ont vaincus, dans les passions qu'ils ont soumises.

Le Quakérisme se soutient toujours en Pensylvanie, quoiqu'il soit vrai qu'il dépérit beaucoup à Londres. M. de Voltaire, qui m'a fourni la plus grande partie de cet article, remarque judicieusement, que par tout pays, la religion dominante, quand elle ne persécute point, engloutit à la longue toutes les autres. Les Quakers ne peuvent pas jouir des honneurs de distinction ; avoir part aux grâces militaires, être membres du parlement, ni posséder aucun office, parce qu'ils condamnent la guerre, parce qu'il faudrait prêter serment, et qu'ils pensent qu'on ne doit point jurer ; ils sont donc réduits au seul commerce ; leurs enfants enrichis par l'industrie de leurs pères, veulent jouir, avoir des honneurs, des places, des emplois ; ils sont honteux d'être appelés quakers, et se font protestants pour être à la mode, et satisfaire leur ambition. (D.J.)




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