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Catégorie : Drogues
LE, s. m. (Histoire des Drogues) en latin mastiche, mastix, ou resina lentiscana. Offic. . Dioscor. mastech arab.

Résine seche, transparente, d'un jaune pâle, en larmes ou en grumeaux, de la grosseur d'un petit pois ou d'un grain de riz, fragile, qui se casse sous la dent, et s'amollit cependant par la chaleur comme de la cire, s'enflamme sur les charbons, répand une odeur agréable, et a un goût légèrement aromatique, résineux et un peu astringent.

Cette gomme résineuse découle du lentisque des îles de l'Archipel par incision, et Belon même assure que les lentisques ne donnent de résine que dans l'île de Scio. Cependant ceux d'Egypte en produisaient autrefois, puisque Galien recommande le mastic d'Egypte. Quelques-uns disent qu'il en découle aussi des lentisques d'Italie ; et Gassendi, dans la vie de Peiresc, ouvrage excellent en son genre, où l'on trouve cent choses curieuses qu'on n'y attend point, remarque que du côté de Toulon il y a de ces arbres qui rendent quelques grains de mastic. Il est pourtant vrai que tout celui que l'on débite aujourd'hui ne vient que des îles de l'Archipel, et en particulier de celle de Scio.

On croit communément que c'est la culture seule qui rend ces arbres propres à fournir du mastic, mais c'est une erreur, puisqu'il se trouve dans Scio même beaucoup de lentisques qui ne produisent presque rien, et qui néanmoins sont aussi beaux que les autres : il faut donc attribuer la raison de ce phénomène à une tissure particulière des racines et des bois, qui varie considérablement dans les individus de même espèce. On a beau tailler et cultiver les lentisques de Toulon, ils ne fournissent point de mastic. Combien y a-t-il de pins dans nos forêts qui ne donnent presque pas de résine, quoiqu'ils soient de même espèce que ceux qui en fournissent beaucoup ? Ne voit-on pas la même chose parmi ces sortes de cèdres, cedrus folio cupressi major, fructu flavescente, de C. B. P. dont on tire l'huîle de cade ?

L'expérience donc a fait connaître que c'était la seule qualité des espèces de lentisque qui produisait le mastic ; et que la meilleure précaution que l'on pouvait prendre pour en avoir beaucoup, était de conserver et de provigner les seuls lentisques qui naturellement en donnent beaucoup.

C'est pour cette raison que ces arbres ne sont pas alignés dans les champs, mais qu'ils sont disposés par pelotons ou bosquets, écartés fort inégalement les uns des autres. L'entretien de ces arbres ne demande aucun soin ; il n'y a qu'à les bien choisir et les faire multiplier, en couchant à terre les jeunes tiges.

On émonde seulement quelquefois les lentisques dans le mois d'Octobre, ou pour mieux dire on décharge leurs troncs des nouveaux jets qui empêcheraient le succès des incisions. Du reste, on ne laboure pas la terre qui est au-dessous : on arrache seulement les plantes qui y naissent ; on balaye proprement le terrain pour y recevoir le mastic, et il est nécessaire qu'il soit dur et bien applani.

Peut-être que si on suivait la même méthode en Candie, en Italie, en Provence, on trouverait plusieurs lentisques qui répandraient du mastic comme ceux de Scio.

On commence dans cette île les incisions des lentisques le premier jour du mois d'Aout ; on coupe en travers et en plusieurs endroits l'écorce des troncs avec de gros couteaux, sans toucher aux jeunes branches. Dès le lendemain de ces incisions, on voit distiller le suc nourricier par petites larmes, dont se forment peu-à-peu les grains de mastic ; ils se durcissent sur la terre, et composent souvent des plaques assez grosses : c'est pour cela que l'on balaye avec soin le dessous de ces arbres. Le fort de la récolte est vers la mi-Aout, pourvu que le temps soit sec et serein ; si la pluie détrempe la terre, elle enveloppe toutes ces larmes, et c'est autant de perdu : telle est la première récolte du mastic.

Vers la fin de Septembre les mêmes incisions en fournissent encore, mais en moindre quantité : on le passe au sas pour en séparer les ordures ; et la poussière qui en sort s'attache si fort au visage de ceux qui y travaillent, qu'ils sont obligés de se laver avec de l'huile.

Ils ne mériteraient pas d'être plaints pour ce leger accident, si du moins il leur revenait quelque petite portion de leur récolte ; mais on ne juge pas que cela soit équitable dans les pays soumis au grand-seigneur. Tout le produit des fonds lui appartient avec la propriété des fonds ; si quelqu'un vend la terre, les arbres qui fournissent la résine de mastic sont réservés pour sa Hautesse, c'est-à-dire qu'on ne peut rien vendre. Quand un habitant est surpris portant du mastic de sa récolte dans quelque village, il est condamné aux galeres et dépouillé de tous ses biens. Nous en usons à-peu-près de même pour le sel.

On n'accorde aux habitants des lieux où l'on recueille cette résine, que la prérogative de porter la sesse blanche autour de leur turban, de même que les Turcs ; prérogative peut-être consolante pour des peuples qui craient avoir quelque faveur quand le prince cesse de lever sa main pour les anéantir.

Les lentisques semblent faits pour la gloire du sultan, qui jouit des pays où ces arbres donnent le mastic sans culture. En effet, puisqu'il est propriétaire du fond de la terre, il en résulterait infailliblement pour lui la perte du mastic s'il fallait cultiver les arbres ; car dans ces lieux-là l'abandon des terres à cultiver est toujours certain : on ne répare point, on n'améliore point, on ne plante point, on tire tout de la terre, on ne lui rend rien.

La récolte entière du mastic est destinée pour la capitale de l'empire, et par conséquent la plus grande partie pour le serrail. Le sultan ne voit, n'envisage que le palais où il est renfermé, et dont il se trouve pour ainsi dire le premier prisonnier ; c'est à ce palais qu'il rapporte ses inclinations, ses lais, sa politique, ses plaisirs : c'est-là qu'il tient ses sultanes et ses concubines, qui consomment presque tout le mastic de l'Archipel.

Elles en mâchent principalement le matin à jeun, pour s'amuser, pour affermir leurs gencives, pour prévenir le mal des dents, pour le guérir, ou pour rendre leur haleine plus agréable. On jette aussi des grains de mastic dans des cassolettes pour des parfums, ou dans le pain avant que de le mettre au four. On l'emploie encore pour le mal d'estomac, pour arrêter les pertes de sang ; et on en délivre aux femmes du serrail à-proportion de leur crédit et de leur autorité.

C'est quelquefois un aga de Constantinople qui se rend dans les îles de l'Archipel, pour recevoir le mastic dû au grand-seigneur, ou bien on charge de cette commission le cadi de Scio : alors le douannier Ve dans trois ou quatre des principaux villages, et fait avertir les habitants des autres de porter leur contingent. Tous ces villages ensemble doivent 286 caisses de mastic, lesquelles pesent cent mille vingt-cinq ocques, c'est-à-dire en total 300 mille 625 livres à 16 onces pour livre ; car l'ocque ou ocos est un poids de Turquie qui pese trois livres deux onces poids de Marseille.

Outre cela, comme les lois qui ôtent la propriété des fonds ne diminuent point la cupidité des grands, l'aga, le cadi de Scio, préposé pour recevoir le mastic, commet dans sa recette les vexations et les injustices dont il est capable, par la grande raison qu'il croit n'avoir rien en propre que ce qu'il vole.

Ordinairement il retire de droits pour sa portion trois caisses de mastic du poids de 80 ocques chacune ; il revient aussi une caisse à l'écrivain qui tient les registres de ce que chaque particulier doit fournir de mastic : l'homme du douannier qui le pese en prend une poignée sur la part de chaque particulier ; et un autre commis qui est encore au douannier, en prend autant pour la peine qu'il a de ressasser cette part. Il me semble voir les manœuvres des commis ambulants aux fermes et aux gabelles.

Les habitants qui ne recueillent pas assez de mastic pour payer leur contingent, en achetent ou en empruntent de leurs voisins qui ont eu plus de bonheur ; finalement ceux qui en ont de reste, le gardent pour l'année suivante ou le vendent secrètement. Quelquefois ils s'en accommodent avec le douannier, qui le prend à une piastre l'ocque, et le vend deux à trois piastres.

C'est apparemment de la levée personnelle du cadi et des douaniers que nous revient par cascades le peu de mastic de Scio que nous avons en Europe ; il est beaucoup plus gros et d'un goût plus balsamique que celui du Levant que l'on reçoit par la voie de Marseille. Cependant ce dernier est presque le seul que l'on apporte en France par la même voie de Marseille. On calcule qu'il nous en revient environ 70 à 80 quintaux chaque année, à raison de 70 sols la livre pesant, dont nous faisons la consommation ou le débit.

Il faut remarquer que les négociants du Levant qui l'envaient, mettent toujours le plus commun au fond, le médiocre au milieu, et le bon dessus. Ils ne veulent jamais le vendre l'un sans l'autre.

L'on peut acheter à Smyrne pour l'Europe tous les ans environ 300 caisses de mastic, pesant chaque caisse un quintal un tiers.

Il faut choisir le mastic en grosses larmes, blanc, pâle ou citrin, net, transparent, sec, fragile, odorant, craquant, et qui étant un peu mâché devienne sous la dent comme de la cire blanche : on l'appelle mastic en larmes. On ne fait aucun cas de celui qui est noir, verd, livide ou impur.

On vend chez les droguistes sous le nom de mastic en sorte, quelques masses résineuses, seches, grossières, faites de mastic commun et d'autres résines, mais elles sont entièrement rejetées pour la Médecine. Quelques ouvriers en emploient, et nomment mastic leur ciment ou composition faite de méchant mastic, de poudre de briques, de cire et de résine dont les Lapidaires se servent pour tenir les pierres quand ils les taillent, les Sculpteurs pour rejoindre les pièces d'une statue, et les Vitriers pour coller leurs carreaux de verre ou leurs glaces aux croisées.

Il y a encore un mastic noir qu'on apporte d'Egypte, dont on prétend qu'on peut se servir pour sophistiquer le camphre.

On présuppose, par l'analyse du mastic, qu'il est composé de beaucoup d'huîle épaisse, de sel acide, de très-peu de sel alkali et de terre, et qu'il contient fort peu de parties subtiles et volatiles.

Les anciens médecins le recommandent pour beaucoup de maux ; c'est pourquoi il entre dans une infinité de compositions galéniques, d'onguents et d'emplâtres. Les Allemands en tirent une eau, une huîle simple, une huîle distillée, un esprit, avec l'esprit-de-vin, et en font aussi des pilules. On juge bien qu'ils donnent de grandes vertus à toutes ces préparations.

Quelques-uns de nos modernes ne sont pas plus sages que les anciens, dans les propriétés vagues qu'ils attribuent au mastic, pour guérir les diarrhées, la colique, le vomissement, le flux de sang. Comme ces maladies dépendent d'une infinité de causes différentes, il faudrait du-moins spécifier les occasions où le mastic est recommandable dans ces maladies.

On doit reconnaître en général qu'il est légèrement aromatique et astringent, et qu'il peut convenir lorsqu'il faut dessécher, affermir et fortifier les fibres des viscères qui sont trop humides, trop lâches et trop faibles : il peut encore quelquefois adoucir l'acrimonie des humeurs, soit en enveloppant les pointes des sels, soit en humectant les membranes. Etant mâché, il resserre et affermit les gencives, parce qu'il est astringent ; si on le mâche longtemps, il excite la salive, propriété qu'il partage avec tout ce qui se mâche longtemps. Il se dissout également dans les liquides aqueux et huileux.

On dit qu'appliqué sur la région ombilicale, il arrête les diarrhées, et qu'il guérit le mal de dents étant mis sur les tempes ; mais on répète si souvent ces sortes d'expériences sans succès, qu'on devrait bien en être détrompé.

On l'emploie dans les poudres dentifirices, et il y convient, comme aussi dans quelques emplâtres, céras ou onguents astringens.

Cependant le principal usage qu'on en fait est dans les Arts. Les Orfèvres en mêlent avec de la térébenthine et du noir d'ivoire, qu'ils mettent sous les diamants pour leur donner de l'éclat. On s'en sert aussi beaucoup dans la composition des vernis, cet art moderne industrieusement inventé pour lustrer, colorer, conserver le papier, les tableaux, et tant d'ouvrages différents de sculpture ou de menuiserie. Peut-être que le vernis si précieux de la Chine n'est autre chose qu'une espèce de résine qui, comme le mastic, dégoutte de quelqu'arbre naturellement ou par incision. (D.J.)




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