(Histoire naturelle) sorte de sable marin. Ce sable que les riverains des côtes maritimes de la basse Normandie ramassent sur les terres basses de la mer, pour la culture et l'engrais de leurs terres, ou pour en former le sel au feu, est une espèce de terre sablonneuse beaucoup plus légère que les sables communs des fonds de la mer et du bord des côtes ; ces derniers sont ordinairement blancs, roussâtres, jaunes, et d'autres nuances, suivant la nature de ces fonds ; ils sont aussi lourds, denses et pierreux ; la tangue au-contraire est très-légère, et approche plus de la qualité de la terre ; c'est aussi par cette raison qu'elle se charge plus aisément du sel de l'eau de la mer.

La marée rapporte journellement la tangue le long des côtes des amirautés de Granville, Coutances, Port-Bail et Carteret, Cherbourg et d'Isigny ; les riverains voisins de ces côtes, et même les laboureurs éloignés de plusieurs lieues de la mer, viennent la chercher.

Les uns répandent la tangue telle qu'ils l'apportent du rivage ; les autres en font des tas, qu'ils nomment tombes et forières, qu'ils forment de cette tangue, et de bonnes terres qu'ils mêlent ensemble, et quand ce mélange a resté quelque temps en masse, où il se meurit, les laboureurs le répandent sur les terres qu'ils veulent ensemencer.

Les laboureurs et les sauniers connaissent quatre espèces de tangue ; ils nomment la première la tangue légère ; elle est de couleur de gris-blanc ou cendrée claire, et la vivacité du soleil en rend la superficie toute blanche ; il y a tangue usée, que ces ouvriers rejettent après qu'ils en ont deux ou trois fois tiré le sel.

La tangue légère est celle que l'on ramasse sur la superficie des marais salans, et sur les terres voisines des embouchures des rivières où la marée l'apporte facilement à cause de sa légèreté ; cette espèce de sable est fort impregnée de la qualité du sel marin, on le ramasse avec un rateau formé du chanteau du fond d'un tonneau ; plus le soleil est vif, plus cette tangue a de qualité, parce qu'elle est plus chargée de sel ; ceux qui la ramassent n'en enlèvent souvent que l'épaisseur au plus de deux lignes ; c'est cette espace de sable que les sauniers recueillent pour la formation du sel au feu, et celle que prennent les laboureurs éloignés du bord de la mer pour échauffer leurs terres ; cette tangue étant par sa légèreté plus facile à transporter. On la trouve quelquefois à plusieurs lieues de la côte.

On ramasse la tangue ordinairement en hiver, temps où l'on n'est point occupé à la culture de la terre, ni à leurs récoltes, et où les sauniers la négligent ; ils préférent pour ce travail les chaleurs de l'été.

La deuxième espèce de tangue se nomme par les riverains tangue forte ; elle est poussée, de même que la première, par la marée, vers la côte où elle se repose, et souvent s'augmente de manière qu'il s'y en trouve de l'épaisseur de 15 à 18 pouces ; cette tangue se pourrit en quelque manière ; elle devient alors d'une couleur de noir d'ardoise, elle n'est d'aucun usage pour les sauneries, elle ne sert qu'aux riverains bordiers voisins de la mer ; elle est trop lourde pour être emportée loin comme la tangue légère ; elle n'a pas aussi tant de qualité, mais on y supplée par la quantité qu'on en met sur les terres, les laboureurs la font ramasser en tout temps ; on la tire avec la bêche, comme on fait la terre forte, et ceux qui en ont besoin l'enlèvent avec des charrais, ou sur des chevaux.

La troisième espèce de tangue est celle qui provient des tangues légères qui ont déjà servi à l'usage des sauniers, et dont ils font pendant les chaleurs de l'été des amas ou meulons autour de leurs sauneries ; et lorsqu'ils en ont tiré, autant qu'il leur est possible, le sel, ils la transportent durant les chaleurs sur le fond de leurs marais salans qu'ils labourent ; ils y passent ensuite la herse, et unissent cette terre sablonneuse avec un instrument, qu'ils nomment haveau, ce qu'ils font peu de temps avant les pleines mers des grandes marées qui couvrent alors leurs marais.

Cette culture échauffe le sol, et rend cette tangue plus propre à s'imbiber de nouveau du sel marin ; les sauniers ramassent ensuite la tangue, l'ardeur du soleil la fait blanchir, et ils la rapportent autour de leurs sauneries pour en faire un nouvel usage.

La dernière espèce de tangue est la tangue usée ; c'est celle que les sauniers avaient ramassée sur le terrain de leurs salines qu'ils avaient cultivé et dont ils ont tiré une seconde fois le sel ; ces ouvriers après ce second usage rebutent ordinairement cette tangue, comme moins propre à reprendre de nouveau la qualité du sel ; les riverains la viennent enlever, comme on fait la tangue forte, et s'en servent de même pour la culture de leurs terres ; il reste à cette dernière assez de qualité pour l'usage des labours, et d'ailleurs elle est beaucoup moins lourde que la tangue forte, et se peut enlever plus loin.

Il ne se fait aucun commerce de la tangue, parce que ce sont ceux qui en ont besoin qui la viennent eux-mêmes enlever pour la transporter sur les terres ; cette sorte d'engrais est libre comme le sel marin, et le varech de flot que la marée rejette journellement à la côte, et qui appartient aux premiers qui le ramassent, soit qu'ils soient du territoire où ces engrais se prennent ou des paroisses éloignées qui n'ont pas droit de faire la coupe et la recolte du varech vif, croissant sur les côtes des paroisses maritimes, aux habitants desquelles ces herbes appartiennent exclusivement.

Quelques seigneurs riverains prétendent cependant avoir le droit exclusif de vendre cette tangue, poussée par la mer le long des côtes de leurs territoires, ce qui ne peut se soutenir sans titres de la qualité prescrite par l'ordonnance.

Quelquefois aussi les riverains pour s'exempter de la peine de ramasser la tangue, achetent celle que les sauniers ont recueillie pour avancer leur travail, et ne point perdre leur temps à ramasser la tangue, dont ils ont besoin pour la culture de leurs terres.