S. f. (Pathologie) haemorrhagia. Ce terme emprunté des Grecs, est employé dans sa signification propre, pour exprimer une effusion de sang hors de ses vaisseaux et de la partie qu'ils composent, qui se fait d'une manière sensible et assez considérable.

Le mot parait être dérivé, : il a le même sens, selon Galien, dans ses Oeuvres sur Hippocrate, que , sortir, jaillir abondamment et avec assez de force ; car lorsque le sang sort de quelque partie avec lenteur et en petite quantité, c'est ce qu'Hippocrate appelle , ou : néanmoins Galien avertit que lorsque l'on trouve dans Hippocrate le mot hémorrhagie sans adjectif, pour déterminer de quelle partie le sang s'écoule, il doit alors ne s'entendre que de l'éruption de ce fluide par les narines ; mais on a le plus communément employé le mot hémorrhagie, comme un terme générique, pour signifier toute sorte de flux-de-sang qui se fait immédiatement hors du corps, de la manière qui vient d'être exposée dans la définition. Cest sous cette acception qu'il va être traité de l'hémorrhagie dans cet article : au surplus, on peut consulter les définitions médicales de Gorrée, où l'on trouvera discuté tout ce qui a rapport aux différentes significations de ce mot.

Il n'y a aucune partie du corps humain vivant, qui ne soit sujette à l'hémorrhagie, parce qu'il n'y a aucune partie où il ne se trouve des vaisseaux sanguins, susceptibles d'être ouverts par quelque cause que ce sait, tant externe qu'interne ; l'expérience prouve journellement que les corps de figure à couper, à piquer, à percer, à déchirer, peuvent donner lieu à des écoulements de sang, dans quelque partie molle que soient produits ces effets, par l'écartement des fibres entr'elles qui composent les parois des vaisseaux, par la solution de continuité de leurs membranes, de leurs tuniques.

Mais ce qui est le plus remarquable, c'est que, selon l'observation des médecins, tant anciens que modernes, l'on a vu par de seules causes internes, le sang s'écouler par les paupières, par les angles des yeux, par l'extrémité des cheveux, par le bout des doigts, des orteils, par le nombril, par les mamelons, etc. on a même vu de véritables hémorrhagies se faire par les pores de différentes parties des téguments, sans aucune cause, sans aucune marque sensible de solution de continuité ; cependant ces sortes d'hémorrhagies sont très-rares : celles qui se présentent communément par l'effet de causes internes, sont celles qui se font par la voie des narines, par le crachement, par l'expectoration, par le vomissement, par les déjections, par l'issue de la matrice, par le vagin, par la voie des urines, et même quelquefois par celle des sueurs.

Les hémorrhagies produites par des causes mécaniques externes, doivent être regardées comme des symptômes des différentes sortes de blessures, de plaies (voyez PLAIE), ou comme des effets quelquefois utiles, très-souvent nécessaires, et dans certains cas inévitables, des différentes opérations de Chirurgie, tels que la saignée, les scarifications, les amputations, etc. Voyez OPERATION (Chirurgie), SAIGNEE, SCARIFICATION, AMPUTATION, etc.

Il ne peut être traité dans cet article que des généralités concernant les hémorrhagies de cause interne ; ces hémorrhagies sont de différente nature, selon les causes qui les produisent ; les effusions de sang, qui n'arrivent dans les malades que par accident, par une suite de mauvais effets de la cause morbifique, sont appelées symptomatiques. Celles qui sont une suite des efforts salutaires que fait la nature, pour prévenir, pour empêcher, ou pour faire cesser les effets de la cause morbifique qui se forme actuellement, ou qui est déjà formée, sont regardées comme critiques. Voyez CRISE.

Les hémorrhagies, de quelque espèce qu'elles soient, dépendent de causes générales ou particulières, ou des unes et des autres ensemble.

Dans toute hémorrhagie, la cause prochaîne est l'impulsion du sang vers les vaisseaux d'où se fait l'écoulement ; impulsion qui doit être assez forte pour surpasser la force de cohésion des parties intégrantes qui composent ces vaisseaux ; cette force, qui tant qu'elle subsiste, conserve l'intégrité de leurs parais. La cause prochaîne de l'hémorrhagie doit donc être attribuée, ou à l'augmentation en général du mouvement progressif du sang, et à la faiblesse respective des vaisseaux forcés par lesquels se fait l'hémorrhagie, qui ne peuvent résister à un plus grand effort des fluides qu'ils contiennent, ou à la faiblesse absolue des vaisseaux qui s'ouvrent contre nature, parce qu'ils perdent leur force naturelle de solidité, par quelque cause que ce sait, et ne sont pas en état de résister aux mouvements des humeurs, même à ceux qui ne sont que l'effet des forces vitales ordinaires ou peu augmentées.

Il suit également de chacune de ces causes, que le vaisseau forcé se dilate outre mesure, ou qu'il se déchire dans le point où il ne peut résister, soit par le défaut d'équilibre entre les solides particuliers qui le composent, et ceux de toutes les autres parties du corps, par la contrenitence de ces parties, vers celle qui est forcée à céder, (voyez EQUILIBRE, écon. anim.) sait, tout étant égal, par l'addition de force dans tous les solides en général, qui se réunissent contre la partie où cette addition n'a pas lieu, ou n'est pas proportionnée ; ce qui rend entiérement passive la partie qui cede respectivement à toutes celles dont l'action est augmentée à son exclusion ; ce qui établit une inégalité bien réelle dans le cours du sang, laquelle ne peut être attribuée qu'à l'autocratie de la nature, qui opère ces effets par des mouvements spasmodiques appropriés. Voyez NATURE, SPASME.

L'engorgement des vaisseaux, dans le cas d'inflammation ou dans celui d'obstruction, en augmentant les résistances au cours des humeurs dans la partie affectée, en y gênant leur mouvement progressif, donne lieu à de plus grandes dilatations des parois de ces vaisseaux, ou des collatéraux ; d'où s'ensuit, lorsque la disposition s'y trouve, qu'ils sont forcés à se rompre, ou à souffrir une sorte de dilatation dans les orifices qui répondent à leur cavité, effet qui est ce qu'on appelle anastomose, et qui s'opère au point de laisser passer par erreur de lieu, les fluides qu'ils contiennent dans un genre de vaisseaux différents, qui se laissant aussi forcer de plus en plus, d'autant qu'ils sont moins propres à résister aux efforts d'un fluide qui leur est étranger par la trop grande consistance, et par son mouvement disproportionné, permettent à ce fluide de les parcourir, et enfin de se répandre hors de leur cavité, par le premier orifice qui se présente.

Ce dernier cas est ordinairement celui des hémorrhagies symptomatiques : le précédent convient à celles qui sont critiques ; dans celui-là tout est, pour ainsi dire, mécanique ; dans celui-ci, les effets sont comme prédéterminés.

Il suit de ce qui vient d'être dit, que les différentes causes de l'hémorrhagie peuvent se réduire à deux sortes de changements qui se font dans la partie où elle a lieu, respectivement à l'état naturel ; savoir 1°. à la disposition particulière des vaisseaux d'où se fait l'effusion de sang, disposition par laquelle la force retentrice de ces vaisseaux est considérablement diminuée, au point de céder à la force expultrice ordinaire, ou peu augmentée ; 2°. à la disposition générale, par laquelle la force retentrice restant la même que dans l'état habituel, la force expultrice augmente dans toutes les autres parties, au point de surmonter la résistance de cette partie, de la faire cesser, et de forcer les vaisseaux à se dilater outre mesure, ou à se rompre.

On ne conçoit pas aisément que le simple écartement des fibres, qui composent les vaisseaux des parties qui souffrent une hémorrhagie, puisse suffire pour la procurer, par l'espèce de disposition qu'on appelle diapédese. Voyez VAISSEAU. Cet écartement ne peut donner passage au sang, qu'en tant que les interstices s'ouvrent de la même manière que pourrait faire l'orifice des vaisseaux collatéraux non sanguins, pour admettre dans leur cavité des globules de sang, par erreur de lieu. Voyez ERREUR DE LIEU. Mais un tel écartement, sans solution de continuité, ne parait guère possible ; au lieu que la dilatation des collatéraux parait suffisante pour expliquer tous les effets qu'on attribue à la diapédese, surtout dans le cas de la dissolution du sang, qui rend plus facile la pénétration des globules rouges dans des vaisseaux étrangers.

L'érosion des vaisseaux, qu'on appelle diabrose, (voyez VAISSEAU) ne parait pas plus propre à produire des hémorrhagies que la diapédese, parce que la qualité dissolvante, l'acrimonie dominante dans la masse des humeurs en général, (voyez SANG) à laquelle on attribue cet effet de dissolution des solides, cette érosion des vaisseaux, ne peuvent jamais fournir la raison d'un phénomene, qui est supposé absolument topique, qui doit, par conséquent, dépendre de causes particulières ; d'ailleurs, en supposant qu'un vice dominant dans les humeurs puisse, ce qui est très-douteux, exister au point de produire une solution de continuité plutôt dans une partie que dans une autre, il devrait s'ensuivre que l'hémorrhagie devrait durer tant que ce vice subsisterait ; ce qui est contraire à l'expérience, qui prouve que les hemorrhagies les plus considérables, les plus opiniâtres, sont néanmoins intermittentes périodiques ou erratiques ; en sorte que, tant qu'il y a lieu à la dilatation forcée des vaisseaux, qu'ils restent sans réaction et comme paralytiques, en cédant à la quantité du sang dont ils sont engorgés, ou à l'effort avec lequel y est poussé celui qu'ils reçoivent continuellement, la voie étant une fois faite pour son écoulement, l'hémorrhagie continue, et ne diminue qu'à mesure que la quantité de l'humeur surabondante, ou la force de l'impulsion se fait moindre, et laisse reprendre leur ressort aux solides auparavant distendus beaucoup plus que ne le comporte leur état naturel ; et celui-ci se rétablissant de plus en plus, jusqu'à-ce que l'issue du sang qui s'écoule toujours moins abondant et moins rouge, soit tout à fait fermée, ne permet plus à ce fluide de s'extravaser, et le force à reprendre son cours ordinaire.

Tel est le système de toutes les hémorrhagies, tant naturelles qu'accidentelles, dans quelque partie du corps que ce soit ; c'est ce qui se passe tant dans l'écoulement des menstrues, que dans celui des lochies, dans le flux hémorrhoïdal, dans le pissement de sang, dans toute autre sorte d'hémorrhagie, soit par le nez, ou par toute autre partie du corps, où il n'y a d'autre différence, par rapport à l'évacuation, qu'à raison de l'intensité et de la durée, qui sont proportionnées à la force du sujet, de son tempérament, à la grandeur des vaisseaux ouverts, à la quantité de l'humeur surabondante à évacuer, ou à l'impulsion, à l'action spasmodique qui détermine le cours du sang, particuliérement vers la partie qui a été forcée, et qui oppose conséquemment moins de résistance, à cause de l'ouverture qui s'y est formée pour l'écoulement de ce fluide.

Après avoir établi que l'hémorrhagie, de quelque nature qu'elle sait, ne semble dépendre que de la faiblesse de la partie où elle se fait, ou des efforts, soit mécaniques par les loix de l'équilibre vasculaire, ou spasmodiques, par une action déterminée de la puissance motrice, qui sont produits dans toutes les parties du corps contre celle qui s'ouvre, d'où suit l'effusion de sang ; on peut donc conclure, que dans le premier cas l'hémorrhagie ne peut être regardée que comme un symptôme morbifique, un vice, une lésion dans l'économie animale ; et que dans le second, elle est toujours une tendance de la nature à produire un effet utile, à diminuer la trop grande quantité de sang absolue ou respective, dans une partie ou dans tout le corps ; par conséquent à remédier à la pléthore générale ou particulière ; (voyez PLETHORE) comme il est clairement prouvé par les hémorrhagies qui succedent à la suppression des règles, puisqu'on a souvent observé que les pertes de sang subsidiaires se rendent périodiques, comme celles dont elles sont le supplément.

Ainsi Stahl, Nenter, et la plupart des observateurs en pratique, rapportent avoir souvent vu des hémoptysies, des crachements, des vomissements, des pissements de sang qui avaient des retours aussi réglés que sont ceux de l'évacuation menstruelle dans l'état naturel : ce qui établit indubitablement qu'il y a quelque chose d'actif dans ces sortes d'hémorrhagies utiles, qui est une vraie tendance de la nature à faire des efforts pour suppléer, par une évacuation extraordinaire, au défaut d'une autre qui devait se faire naturellement, ou qui était devenue nécessaire par habitude, par tempérament.

Mais cette tendance suivie des effets, peut cependant pécher par excès ou par défaut : il en est donc de toute hémorrhagie spontanée comme des menstrues utérines qui sont toujours produites pour l'avantage de l'individu ; mais il peut y avoir des variations très-nuisibles, en tant que l'évacuation peut être trop ou trop peu considérable, ou qu'elle peut être accompagnée d'autres circonstances nuisibles à l'économie animale. Voyez MENSTRUES, HEMORRHOIDES, SAIGNEMENT DE NEZ.

On trouvera, dans ces différents articles, à se convaincre, que si les hémorrhagies sont souvent des effets grandement nuisibles à l'économie animale, en tant qu'elles procurent l'évacuation d'un fluide, qui devrait être retenu, conservé dans ses vaisseaux, ou qu'elles causent par excès du déréglement à l'égard d'une excrétion naturelle, elles sont aussi très-souvent un des plus surs moyens que la nature emploie pour préserver des maladies qu'une trop grande quantité même de bonnes humeurs pourrait occasionner ; et qu'ainsi les hemorrhagies ne doivent pas toujours être regardées comme des maladies, puisqu'elles sont au contraire très-souvent propres à en garantir, et qu'elles peuvent produire des effets salutaires, en tant qu'elles tiennent lieu, dans ces cas, d'un remède évacuatoire, qui même ne peut souvent être suppléé par une évacuation artificielle équivalente, si elle n'est pas faite dans la partie, et peut-être même des vaisseaux particuliers, vers lesquels sont dirigés les efforts de la nature, pour y déposer l'excédent des humeurs, qui doit être évacué sans aucun autre dérangement de fonction qui puisse caractériser une maladie.

Il s'ensuit qu'il n'y a pas moins de danger à supprimer une hémorrhagie critique, simple, dans quelque partie du corps qu'elle ait lieu, qu'à faire cesser mal-à-propos l'hémorrhagie naturelle aux femmes : la disposition de l'économie animale peut rendre celle-là aussi utile, aussi nécessaire que celle-ci.

L'effort salutaire de la nature se démontre clairement par les signes qui précèdent dans la plupart des hémorrhagies spontanées, et qui dénotent une véritable dérivation des humeurs vers la partie où doit se faire l'évacuation pour l'avantage de l'individu. Ainsi, avant le saignement de nez, la tête devient pesante, le visage devient rouge, les jugulaires s'enflent, les rameaux des carotides battent plus fortement, tandis que toute l'habitude du corps devient pâle, et que les extrémités inférieures sont froides ; ce qui ne peut être que l'effet de la révulsion spasmodique de toutes ces parties-ci vers les parties supérieures. Dès que le sang a coulé suffisamment, l'égalité de la chaleur et du cours des humeurs se rétablit dans tout le corps à mesure que les efforts toniques cessent d'être déterminés par le besoin, et que les lois de l'équilibre reprennent le dessus. Les symptômes qui précèdent le plus souvent le flux menstruel, le flux hémorrhoïdal, le vomissement de sang, l'hémoptisie et les autres hémorrhagies spontanées ou critiques, sont respectivement de la même nature. Voyez les articles où il est traité de ces différentes évacuations.

Mais si le sang qui est forcé à sortir de ses vaisseaux, ne trouve point d'issue pour être versé immédiatement hors du corps ; s'il se répand dans quelque cavité où il se ramasse, où il devient un corps étranger, soit que la cause efficiente de l'hémorrhagie soit symptomatique ou critique, il en resulte des désordres dans l'économie animale, qui sont proportionnés à l'importance des fonctions qui sont lésées en conséquence : ainsi l'épanchement du sang, dans l'intérieur du crâne, produit une compression du cerveau, qui intercepte le cours des esprits dans le genre nerveux, à proportion qu'elle est plus considérable ; d'où s'ensuivent des causes très-fréquentes de paralysies plus ou moins étendues, selon que les nerfs sont affectés dans leur principe en plus ou moins grand nombre ; d'où résultent très-souvent des apoplexies, des morts subites, lorsque la compression est assez étendue et assez considérable pour porter sur les nerfs qui se distribuent aux organes des fonctions vitales : ainsi l'effusion du sang qui se fait par l'ouverture ou par la rupture de quelque gros vaisseau dans la poitrine, cause des compressions sur les poumons, sur les artères principales ou sur le cœur même, d'où s'ensuivent des suffocations, des syncopes mortelles. L'épanchement de sang dans la cavité du bas-ventre ne produit point des effets si dangereux ; et ce n'est qu'à raison de la quantité qui s'en répand qu'il peut s'ensuivre des lésions qui portent atteinte au principe vital, autrement ces sortes d'hémorrhagies ne nuisent point d'une manière aussi promte et aussi violente que celles qui se font dans des cavités, où le sang accumulé peut gêner les fonctions des organes qui servent immédiatement à l'entretien de la vie.

Dans ces différents cas, si l'on peut s'assurer par des signes extérieurs (qui manquent le plus souvent), de l'effusion du sang dans les différentes capacités, et que l'effet n'en soit pas assez promtement nuisible pour prévenir et rendre inutiles tous les secours qu'on peut employer ; on peut tenter de donner issue au fluide répandu, en ouvrant le crâne par le moyen du trépan ; la poitrine et le ventre, en faisant la paracentese de la manière convenable, respectivement à chacune de ces parties. Voyez TREPAN, PARACENTESE. Mais le plus souvent la mort ne laisse pas le temps à des soins qui ne peuvent être donnés qu'à la suite de mûres délibérations, de certains préparatifs ; ou on ne les donne ces soins qu'à pure perte, parce qu'on parvient rarement, par ces opérations, à donner issue au sang ramassé, par la difficulté de pénétrer dans l'endroit même où s'est fait l'amas ; comme, par exemple, lorsqu'il ne se trouve pas à la surface du cerveau, ou à portée de cette surface et de manière à répondre à l'ouverture faite par le trépan, lorsque le sang est renfermé dans les cavités de la base du crâne ou des ventricules du cerveau : il en est de même, lorsque le sang épanché dans la poitrine se trouve renfermé dans le péricarde, etc.

Cependant ce fluide, hors de ses vaisseaux, est un corps étranger qui dégénere bien-tôt, et ne peut qu'être très-nuisible à l'économie animale, tant qu'il est renfermé entre les viscères, sans issue en quantité considérable : il n'y a d'autre moyen d'en faire cesser les mauvais effets, qu'en le faisant sortir hors du corps, ce qui est très difficile, comme on vient de le faire entendre, et rend toujours ces sortes d'hémorrhagies très-dangereuses, et le plus souvent mortelles ; qu'elles soient, ainsi qu'il a été dit, symptomatiques ou critiques.

Les hémorrhagies les plus communes, dans lesquelles le sang se répand hors du corps, peuvent être aussi très-nuisibles, si elles causent une trop grande déperdition de ce fluide par quelque cause qu'elles soient produites, soit qu'elles se fassent par la dilatation forcée des vaisseaux, soit qu'elles dépendent d'une rupture de leurs tuniques : le cerveau recevant moins de sang qu'à l'ordinaire, il s'y sépare à proportion moins de fluide nerveux ; d'où s'ensuit le défaut d'esprits nécessaires pour soutenir les forces, pour opérer les mouvements nécessaires à l'exercice de toutes les fonctions : d'où résultent la débilité et toutes ses suites, particulièrement l'imperfection des digestions, de la sanguification, qui en fournissant un chyle mal travaillé et moins propre à donner la matière propre à former des globules rouges ; cette matière elle-même étant mal travaillée, et ce qui en résulte faisant une très-petite quantité de ces globules, et respectivement trop de parties séreuses, disposent ainsi le fluide des vaisseaux sanguins, à manquer de la consistance qui lui est nécessaire, et à être plus susceptible de passer dans les vaisseaux collatéraux d'un genre différent, à les remplir d'humeurs aqueuses plus tenues qu'elles ne devraient se trouver dans ces vaisseaux d'où elles s'échappent plus aisément, et fournissent matière à une plus grande quantité d'exhalations par la voie de la transpiration, particulièrement dans les capacités des différents ventres, dont la chaleur tient les pores plus ouverts ; en sorte que ces vapeurs s'y ramassent, s'y condensent ensuite, et y forment la matière de différentes sortes d'hydropisies, telles qu'on les observe souvent à la suite des pertes de sang produites par les grandes blessures, ou par toute autre cause externe ou interne d'effusion de sang ; voyez HYDROPISIE. Le défaut de globules rouges, dans les vaisseaux sanguins, doit aussi causer la pâleur de toute l'habitude du corps, la diminution de la chaleur naturelle, etc. Voyez SANG, PEAU, CHALEUR ANIMALE (Physiol. et Pathol.), FROID (Economie animale)

Les hémorrhagies peuvent encore avoir des suites fâcheuses sans être excessives, si elles se font par des vaisseaux qui appartiennent à des organes d'un tissu délicat, en tant que dans les cas même où elles servent à soulager la nature, elles établissent un vice dans la partie qui peut être très-nuisible : c'est ainsi que l'hémoptysie souvent, en suppléant à une autre hémorrhagie supprimée qui était nécessaire ou au moins utile, laisse néanmoins une disposition à ce qu'il se forme des ulcères dans les poumons, qui sont le plus souvent incurables, et jettent dans une maladie chronique qui mène à une mort inévitable.

En général, on peut distinguer une hémorrhagie salutaire d'avec celle qui ne l'est point, en faisant attention aux forces : l'une les relève dans les cas où elles n'étaient qu'opprimées par la surabondance d'humeurs ; tous les symptômes, dont le malade se sentait fatigué, accablé, se dissipent à mesure que le sang coule, que la pléthore diminue et cesse d'avoir lieu : l'autre au contraire affoiblit de plus en plus le malade, et s'ensuivent tous les effets de l'épuisement des forces qui indiquent bien-tôt le besoin d'en faire cesser la cause, en arrêtant, s'il est possible, l'écoulement du sang ; ce dont le malade ne tarde pas à se bien trouver : au lieu qu'il y a beaucoup de danger à supprimer une hémorrhagie salutaire, comme celle qui se fait par le nez dans les jeunes gens, par les veines hémorrhoïdales dans les adultes, par les voies utérines dans les femmes ; parce que c'est le sang surabondant qui cause ordinairement de semblables hémorrhagies, et que ce sang ne pouvant s'évacuer par l'issue vers laquelle il avait le plus de tendance, il se porte dans quelque autre partie, où il produit de mauvais effets, soit qu'il se fasse, pour se répandre, un autre passage que celui qu'il affectait, et qu'il dilate ou rompe des vaisseaux délicats qui ne peuvent pas ensuite se fermer, et donnent occasion à des hémorrhagies excessives par quelques voies que ce soit ; ou que ce sang, par une sorte de délitescence ou de métastase forcée, soit porté dans quelque partie assez résistante pour qu'il ne s'y fasse aucune issue, et qu'il y forme des engorgements, des dépôts inflammatoires, des embarras de toute espèce dans la circulation ; d'où s'ensuivent différentes lésions considérables dans l'économie animale, telles entr'autres que les attaques d'apopléxie à la suite de la suppression des hémorrhoïdes ; les vomissements, les crachements de sang, à la suite des menstrues supprimées, etc.

On ne saurait donc employer trop de prudence à entreprendre le traitement des hémorrhagies, surtout par rapport aux remèdes astringens, tant externes qu'internes, qui sont l'espèce de secours que l'on emploie le plus communément à cet égard ; ils opèrent assez facilement et assez promtement, parce que leur action consiste principalement à exciter l'irritabilité des fibres qui ont perdu leur ressort dans les vaisseaux ouverts, par lesquels se fait l'hémorrhagie.

Mais cette qualité astringente ne borne pas ordinairement ses effets à la partie affectée, les astringens pris intérieurement ne peuvent éviter de porter leur effet sur tout le système des solides, en se mêlant à toute la masse des humeurs ; ils ne peuvent pas agir par choix, en réservant leur efficacité pour la seule partie lésée ; cela ne peut pas avoir lieu à l'égard de cette sorte de médicament, qui ne saurait avoir aucune analogie particulière avec aucune sorte d'organe : l'impression qu'ils font est donc générale ; mais si elle n'est que médiocre, et qu'elle ne fasse qu'augmenter le ressort des solides également dans toutes les parties, sans qu'il s'ensuive un suffisant resserrement pour fermer entiérement les vaisseaux ouverts, bien loin que l'hémorrhagie cesse, elle risque d'être augmentée par l'augmentation de ton du ressort qu'en acquièrent tous les solides, d'où suit qu'ils expriment de plus en plus les fluides contenus, et ne pouvant par conséquent que rendre plus forte l'impulsion des humeurs dans tout le corps, donc aussi vers l'orifice des vaisseaux hémorrhagiques ; ce qui ne fait que rendre le mal plus considérable.

Ainsi les astringens donnés intérieurement, doivent être employés à une si grande dose à proportion de la force du tempérament du malade, et si promtement, qu'ils opèrent, sans retarder, un effet suffisant, d'où puisse suivre une si grande augmentation dans le ton des solides en général, que les vaisseaux hémorrhagiques se ferment tout de suite.

Mais cette adstriction si forte et si subite n'est pas sans inconvéniens, par l'embarras qu'elle peut causer au cours des humeurs en général ; d'ailleurs, avant que la masse du sang soit imprégnée de la vertu des astringens, l'hémorrhagie, pour peu qu'elle soit considérable, ne serait-elle pas de trop longue durée, et n'y aurait-il pas à craindre, par conséquent, qu'elle fût très-pernicieuse, dans le cas où elle serait de nature à devoir être arrêtée le plus tôt possible ?

Les plus surs astringens sont donc ceux qui peuvent agir promtement sur le genre nerveux, de manière à y exciter un mouvement spasmodique, général, qui produise l'effet désiré ; c'est-à-dire le resserrement nécessaire pour arrêter l'écoulement du sang. Tels sont tous les moyens propres à causer un sentiment subit de froid, comme la glace appliquée sur quelque partie du corps actuellement bien chaude, et naturellement bien sensible : cet effet est encore plus énergique, si la qualité pénétrante et irritante est jointe au moyen employé, pour procurer le sentiment de froid, comme la possède le vinaigre bien fort, qui, étant appliqué sur le bas-ventre, sur les bourses, sur les mamelles, et même sur toute la surface du corps, si le cas le requiert, avec des linges qui en sont imbibés, peut causer un resserrement général dans tous les vaisseaux, très-propre à arrêter l'hémorrhagie dans ceux qui sont ouverts.

C'est par la même raison que les passions de l'âme, lorsqu'on en est affecté subitement, peuvent produire un effet à peu-près pareil, en tant qu'elles causent une tension générale dans le genre nerveux ; c'est ainsi que l'on voit souvent des femmes qui éprouvent la suppression de leur hémorrhagie naturelle, par un accès violent de colere, par une grande révolution de joie ou de chagrin, par une frayeur, une terreur dont elles sont saisies tout-à-coup. La même chose leur arrive aussi pour s'être imprudemment exposées au froid, en se mouillant quelque partie du corps avec de l'eau froide, mais sur tout les extrémités inférieures, dont l'impression se communique plutôt aux vaisseaux utérins.

De pareils accidents contre nature, et par conséquent nuisibles, ont fait naitre l'idée de faire des applications avantageuses de leurs effets dans des cas où ils peuvent être salutaires, en tant qu'ils produisent des suppressions d'hémorrhagies pernicieuses par leur nature ou par excès.

Il faut observer cependant, que les moyens qui tendent à augmenter la tension, le jeu, l'action des solides, ne peuvent être employés dans les hémorrhagies, qu'en tant qu'il y a lieu de présumer que l'érétisme n'a aucune part à les causer ; car lorsqu'elles sont accompagnées de cette disposition dans le genre nerveux, tout ce qui peut augmenter le ton des solides, ne peut qu'ajouter à la cause du mal ; ainsi on ne peut la diminuer alors, qu'en employant les moyens propres à calmer cet érétisme : c'est pourquoi les narcotiques, les antispasmodiques sont souvent si efficaces pour arrêter les hémorrhagies symptomatiques, compliquées avec des symptômes dolorifiques, telles que celles qui surviennent dans les maladies convulsives.

On ne peut donc être trop circonspect dans l'usage des cordiaux employés contre les défaillances qui sont causées par des hémorrhagies.

Mais comme il n'y a point de cause occasionnelle des hémorrhagies, plus commune que celle de la surabondance des humeurs, et surtout de leur partie rouge ; il n'est point aussi de moyen plus approprié pour la faire cesser, cette cause, que de procurer une hémorrhagie artificielle dans les parties où elle ne peut pas nuire ; ce qui satisfait également au besoin de diminuer le volume du sang, soit qu'on puisse le regarder comme étant réellement le produit d'un trop grand nombre de globules rouges qui en composent la masse ; soit que cet excès de volume ne doive être attribué qu'à la raréfaction, s'il peut y en avoir effectivement de sensible dans la masse des humeurs animales. Voyez PLETHORE.

L'évacuation artificielle du sang ainsi effectuée, fait une diversion, par rapport aux parties vers lesquelles l'excédent du sang aurait pu être porté, pour s'y faire une issue, par une suite de leur disposition vicieuse, qui y aurait rendu très-nuisible le dépôt d'humeurs qui s'y serait formé, la rupture des vaisseaux qui s'y serait faite. Ainsi les saignées, les scarifications, l'application des sangsues, sont dans ces cas les remèdes les plus convenables, et le plus souvent les seuls nécessaires, les seuls que l'on puisse employer, comme ils sont indiqués d'une manière pressante ; les saignées surtout, pour arrêter, pour suppléer les hémorrhagies symptomatiques ou critiques, pour en empêcher le retour.

Mais les hémorrhagies artificielles ne sont un remède, à l'égard des symptomatiques, que lorsqu'elles sont ou peuvent être l'effet de la pléthore générale ; car lorsqu'elle est particulière, il est rare, comme on l'observe par rapport aux règles, que les saignées ou d'autres moyens semblables empêchent ou arrêtent les hémorrhagies de cause interne ; à moins que l'évacuation artificielle ne puisse être opérée pour hâter les effets de l'hémorrhagie nécessaire, en pratiquant cette opération dans la partie même où la pléthore s'est formée. Voyez PLETHORE, SAIGNEE.

Quant aux remèdes topiques, que l'on peut employer contre les hémorrhagies, ils supposent que les vaisseaux ouverts sont exposés aux secours de la main ; tels sont les applications des différents médicaments absorbans, coagulans, styptiques, sous forme tant solide que fluide ou liquide. Voyez ABSORBANT, COAGULANT, STYPTIQUE, SAIGNEMENT DE NEZ, PLAYE.

Si la grandeur du vaisseau ouvert, et la quantité du sang qui s'en répand, rend de nul effet l'application de ces médicaments topiques ; au cas que le vaisseau puisse être saisi, on tente d'en faire la ligature immédiate ; sinon on peut quelquefois produire le même effet en liant, s'il est possible, la partie où se fait l'hémorrhagie ; on comprime ainsi le vaisseau ouvert, ou on empêche le sang de s'y porter.

Et si enfin aucun de tous les différents moyens qui viennent d'être proposés, ne peuvent être employés avec succès pour arrêter une grande hémorrhagie, on peut faire usage d'un secours violent, mais efficace, et peut-être trop négligé, qui est de porter le feu dans la partie où se fait la perte de sang, si la chose est praticable ; ce qui se fait par le moyen des fers rougis au feu, des cautères actuels, qui sont souvent d'une grande ressource en pareil cas. Voyez CAUTERE, PLAYE.

Ce n'est pas le tout d'avoir arrêté une hémorrhagie ; pour en rendre la cure complete , il faut encore s'occuper ensuite à chercher, à employer les moyens propres à en empêcher le retour, lorsqu'elle est véritablement nuisible, ou à en modérer l'excès, si elle peut être salutaire : il faut s'appliquer à corriger le vice tant des solides que des fluides, qui y a donné lieu ; fortifier la partie faible, lui donner du ressort, si c'est à son atonie que doit être attribuée l'hémorrhagie ; prescrire un régime et des médicaments incrassants, si la trop grande fluidité, l'acrimonie dissolvante des humeurs, établit une disposition à l'hémorrhagie.

Mais si l'on a été forcé à procurer, par quelque moyen que ce sait, l'astriction de la partie où se faisait une hémorrhagie, qui ne péchait que par excès, et dont le retour avec modération soit nécessaire, il faut employer les moyens convenables pour que cette astriction ne fasse pas une trop grande résistance à la dilatation des vaisseaux, qui doit avoir lieu lorsqu'une nouvelle évacuation deviendra nécessaire ; car il arrive souvent que le resserrement occasionné par les astringens, ou par tout autre stimulant tonique, devient tellement durable, que la nature ne peut pas le vaincre dans les cas où il est besoin ensuite de le faire cesser.

C'est ainsi que la suppression des règles, causée par les applications froides, est si difficile à guérir ; parce que l'équilibre une fois rompu dans les solides d'une partie, soit par excès, soit par défaut de ressort, ne se rétablit qu'avec beaucoup de peine.

Pour un plus grand détail sur le traitement des hémorrhagies contre nature, et de celles qui étant salutaires ou critiques, péchent par excès ou par défaut, voyez les articles où il est traité des hémorrhagies particulières, telles que les MENSTRUES, les HEMORRHOIDES, les SAIGNEMENS DE NEZ, la DYSSENTERIE, le FLUX HEPATIQUE, etc. et pour les auteurs qui ont écrit sur ces différents sujets, tant en général qu'en particulier, consultez entr'autres, les Oeuvres de Stahl, de Nenter, d'Hoffman.

HEMORRHAGIE (Chirurgie). Les moyens que la Chirurgie a fournis dans tous les temps pour arrêter les hémorrhagies, peuvent se réduire aux absorbans, aux astringens simples, aux styptiques, aux caustiques, au fer brulant, à la ligature et à la compression.

Les absorbans et les simples astringens ne peuvent être utiles que pour de legeres hémorrhagies ; leur insuffisance dans l'ouverture des grands vaisseaux a fait mettre en usage l'alun, le vitriol, et toutes les huiles et les eaux styptiques ou escharotiques. Les anciens chirurgiens se servaient même des cautères, de l'huile bouillante, du plomb fondu et du fer ardent ; ils ont compliqué la brulure de tant de façons différentes, que c'était faire, selon eux, une grande découverte, que d'imaginer une nouvelle façon de bruler ; et ils brulaient ainsi, afin de froncer les vaisseaux par la crispation que cause la brulure.

Les Chirurgiens plus éclairés devinrent moins cruels ; ils imaginèrent la ligature des vaisseaux. Le célèbre Ambraise Paré, chirurgien de Paris, et premier chirurgien de quatre rais, la mit le premier en pratique au xvj. siècle. Cette manière d'arrêter le sang lui attira bien des contradictions ; mais quoique désapprouvée par quelques-uns de ses contemporains, il eut la satisfaction de la voir pratiquer avec un grand succès. La ligature rendit les chirurgiens moins timides ; l'amputation des membres devint une opération plus sure et moins douloureuse, et la guérison en fut plus promte. On s'est servi presque universellement de la ligature jusqu'à ce jour, pour arrêter le sang non-seulement dans l'amputation des membres, voyez AMPUTATION, mais encore dans l'opération de l'anevrysme, voyez ANEVRYSME, et dans les plaies accompagnées de grandes hémorrhagies.

M. Petit fait observer dans une dissertation sur la manière d'arrêter le sang dans les hémorrhagies, imprimée dans les mém. de l'acad. royale des Sciences, année 1731, que ces différents moyens n'auraient jamais été ou très-rarement suivis de succès sans la compression ; il a toujours fallu, même dans l'application des caustiques, appliquer des compresses qui fussent assujetties et soutenues par plusieurs tours de bande suffisamment serrés pour resister à l'impulsion du sang de l'artère, et s'opposer à la chute trop promte de l'escare que font les styptiques, le feu, ou à la séparation prématurée de la ligature ou de l'escare. Sans cette précaution, on aurait presque toujours à craindre l'hémorrhagie, qui n'arrive que trop souvent à la chute de la ligature ou de l'escare, malgré les soins qu'on prend pour l'éviter par une compression convenable.

M. Petit, après avoir remarqué que la compression a du, selon toutes les apparences, être conforme à la première idée que les hommes ont dû naturellement avoir pour arrêter le sang, lui donne en ce qui concerne les amputations, tous les avantages de la nouveauté, soit par rapport à la manière de comprimer les vaisseaux, soit par rapport à l'usage exclusif qu'il lui donne, en rejetant la ligature autant qu'il est possible. Il fait observer que le bout du doigt légèrement appuyé sur l'orifice d'un vaisseau, est un moyen suffisant pour en arrêter le sang, et qu'il ne faudrait point autre chose si l'on pouvait toujours tenir le doigt dans cette attitude, et si le moignon d'un malade agité pouvait garder assez longtemps la même situation ; mais la chose étant impossible, M. Petit y a remédié par l'invention d'une machine qui fait surement et invariablement l'office du doigt ; il en donne la description et la figure dans les Mém. de l'acad. royale des Sciences, année 1731. Les mémoires de l'année suivante contiennent des observations du même auteur, confirmatives des raisons et des faits rapportés dans la première dissertation ; les personnes de l'art ne liront point ces ouvrages sans en tirer des instructions aussi solides que nécessaires. Nous décrirons cette machine à la fin de cet article.

En 1736, M. Morand a donné un mémoire à l'académie royale des Sciences, où rappelant ce que M. Petit a dit sur les hémorrhagies dans les années 1731 et 1732, il adopte la doctrine de cet auteur sur la formation du caillot qui contribue à arrêter le sang ; mais il ajoute que la crispation et l'affaissement du tuyau y ont aussi beaucoup de part ; que les agens extérieurs employés pour arrêter le sang tendent toujours à procurer au vaisseau l'état d'aplatissement ou de froncement, et que ces agens sont plus efficaces à proportion qu'ils diminuent davantage le calibre ou le diamètre du vaisseau.

Le caillot si nécessaire pour la cessation de l'hémorrhagie examiné dans sa formation, ne fait que suivre, selon M. Morand, l'impression qu'il a reçue de l'artère qui est son moule ; et jamais l'hémorrhagie ne s'arrêterait si on supposait l'artère après sa section, conservée dans le même état où elle était au moment de sa section, et sans avoir changé ni de forme ni de diamètre.

M. Morand rapporte les observations les plus favorables qui semblent tout donner au caillot, et en oppose d'autres par lesquelles il prouve que l'aplatissement seul du vaisseau peut le faire.

Nous parlerons de la méthode d'arrêter le sang de l'artère intercostale au mot LIGATURE ; et de l'hémorrhagie qui suit l'extirpation d'un polype au mot POLYPE. Il faut observer généralement que pour les hémorrhagies ordinaires, l'application de la charpie brute, soutenue de quelques compresses assujetties par quelques tours de bande, suffit pour procurer la formation du caillot, et arrêter le sang. Passons à la description de la machine de M. Petit.

Cette machine représentée Planche XIX. fig. 1. et 2. a deux parties : l'une comprime le tronc d'où vient la branche de l'artère qui est coupée ; et l'autre comprime l'ouverture de la branche par laquelle le sang s'écoule. Cette machine peut avoir lieu dans toutes les amputations ; on ne représente ici que la construction qui convient pour l'amputation de la cuisse.

La première partie s'applique avant de faire l'opération ; elle y est même très-essentielle. Elle est composée d'un bandage circulaire A, qui fait le même contour du corps que le circulaire d'un brayer, et qui, après avoir embrassé le corps au dessous des hanches, vient se rendre dans l'aine précisément au-dessous de l'arcade des muscles du bas-ventre, dans l'endroit où passe l'artère crurale. Un autre circulaire B entoure la cuisse au-dessous du pli de la fesse, et vient se rendre dans l'aine où se trouvent l'une sur l'autre des plaques de tôle garnies de chamois C, D ; celle de dessous est plate du côté qu'elle touche à la plaque de dessus ; mais du côté qu'elle touche au pli de l'aine, elle est garnie d'une pelote rembourrée. Le centre de cette pelote est appuyé précisément sur le passage de l'artère crurale à sa sortie du ventre. La plaque de dessus est attachée aux deux circulaires qui lui servent de point fixe ; quelques liens attachent ces deux circulaires entr'eux. Celui qui entoure les hanches, empêche la plaque de descendre ; et celui qui entoure la cuisse, l'empêche de remonter, afin qu'elle réponde toujours au même endroit du pli de l'aine. Une vis E, qui peut tourner sans fin sur la plaque de dessous, passe dans un écrou taraudé sur la plaque de dessus ; de sorte que lorsqu'on tourne cette vis à droite, on écarte les deux plaques l'une de l'autre ; et on les rapproche lorsqu'on tourne à gauche. Mais afin qu'elles s'éloignent et qu'elles s'approchent en ligne droite, il y a deux petites fiches 1, 2, qui s'élèvent perpendiculairement de la plaque de dessous, et passent chacune par un trou percé dans la plaque de dessus, l'une à droite et l'autre à gauche de la vis. Ces deux tiges dirigent l'approche et l'éloignement des deux plaques, et c'est par elles qu'elles s'approchent ou s'éloignent toujours parallèlement. Lorsque le bandage est bien posé, en tournant la vis à droite pour écarter les deux plaques, on comprime tellement l'artère, que le sang n'y peut plus passer.

Jusques-là cette machine ne fait que remplir l'usage du tourniquet ; elle ne sert qu'à retenir le sang pendant l'opération : mais pour arrêter le sang des vaisseaux que l'on vient de couper, il faut un second bandage composé d'une double plaque comme le premier. A la plaque de dessus viennent aboutir et s'accrocher quatre courroies qui sont solidement retenues aux deux circulaires du premier bandage. Avant que de les appliquer, il faut placer en comprimant une pelote de charpie sur le vaisseau, non directement sur son embouchure, mais sur le côté de cette embouchure le plus éloigné de l'os, afin que le pressant vers l'os, les parois de l'artère s'appliquent l'un contre l'autre : on met plusieurs tampons les uns sur les autres ; ensuite on pose sur le dernier tampon de charpie le centre de la pelote G, qu'on assujettit avec les courroies F, qui viennent toutes se rendre à la plaque de dessus H. Alors si on tourne la vis, les deux plaques s'écarteront ; et comme la supérieure ne peut remonter, parce qu'elle est assujettie par les courroies, il faut que la plaque inférieure s'enfonce et appuie sur les tampons, qui effaceront la cavité de l'artère, de façon que le sang ne pourra en sortir.

Cette compression étant faite, on desserre la pelote qui agit sur le tronc de l'artère, jusqu'à ce qu'on sente le battement au-dessous du point où il était comprimé.

A chaque pansement il faut avoir la précaution de tourner la vis du bandage superieur pour empêcher le cours du sang dans la branche ouverte ; et lorsqu'on a levé et changé l'appareil, et qu'on a suffisamment comprimé l'embouchure du vaisseau, on desserre la pelote qui comprime le tronc de l'artère. C'est ainsi que les fontainiers, lorsqu'ils veulent souder un tuyau de plomb qui est percé, commencent par arrêter l'eau, en fermant un robinet au-dessus de l'endroit percé, afin que le cours de l'eau ne s'oppose point à la réparation du conduit.

Des esprits trop disposés à diminuer le mérite des inventions des autres, ont cru trouver le germe de celle-ci dans l'arsenal de Scultet, où effectivement on voit une machine proposée par cet auteur pour comprimer l'artère radiale, au moyen d'une vis. Mais qu'il y a loin de ce bandage à celui de M. Petit, qui tire un nouvel éclat des circonstances dans lesquelles il a été imaginé ! On avait coupé la cuisse fort haut à une personne de grande distinction ; la ligature manqua au bout de quelques jours ; les styptiques, les escarotiques, et la compression ordinaire avaient été sans effet ; le malade périssait, et l'état du moignon ne permettait pas qu'on fit de nouvelles tentatives de ligature. La conjoncture était très-délicate ; il n'y avait qu'un instant pour reconnaitre l'état des choses, et trouver les moyens d'y remédier. M. Petit fit faire une compression sur l'artère dans l'aine, et plaça à côté du malade un chirurgien qui comprimait avec l'extrémité du doigt, l'ouverture de l'artère. Il passa la nuit à faire construire le bandage qui remplit les mêmes vues, et il fut appliqué le lendemain matin avec le succès que M. Petit avait prévu. Les plus célèbres chirurgiens témoins d'une opération qui avait attiré les yeux de tout Paris, ne purent s'empêcher d'admirer la présence et l'activité de l'esprit de l'auteur. Le malade doit évidemment la vie à ce bandage, fruit d'un génie heureux, et cette cure est sans contredit une de celles qui ont fait le plus d'honneur à la Chirurgie française.

Malgré tous les avantages de la compression méthodique imaginée par M. Petit, les chirurgiens s'en tenaient à la pratique de la ligature, lorsqu'en 1750, M. Brossard, chirurgien d'une petite ville de Berry, vint à Paris proposer un topique infaillible pour arrêter le sang des artères. On lui permit d'en faire l'application dans une opération d'anevrysme faux consécutif, à la suite d'un coup d'épée au bras. Le topique soutenu par une compression convenable, arrêta fort bien l'hémorrhagie, et le malade guérit sans ligature. Ce fait ne parut pas fort concluant en faveur du topique, à ceux surtout qui savaient que quelques années auparavant, on s'était dispensé de faire la ligature dans un cas semblable à l'hôpital de la Charité, et que le malade avait été parfaitement guéri par la seule compression qui avait été faite sous la direction de M. Petit. On employa le topique en différentes amputations ; et quoiqu'il fût possible d'affoiblir le mérite de ce remède par les heureuses expériences qu'on avait de la simple compression, on crut devoir acheter le secret du sieur Brossard. C'est une excroissance fongueuse nommée agaric, et dont on fait l'amadoue. Quoique cet agaric croisse sur différents arbres, comme le chêne, le hêtre, le frêne, le sapin, le bouleau, le noyer, M. Brossard prétend que celui qui vient aux vieux chênes qui ont été ébranchés, est le meilleur. On n'en prend que la substance fongueuse qui prete sous le doigt comme une peau de chamois ; on en fait des morceaux plus ou moins grands que l'on bat avec un marteau pour les amollir, au point d'être aisément dépecés avec les doigts. On doit conserver l'agaric ainsi préparé dans des bocaux de verre, pour que les insectes ne le mettent point en poudre. Dans l'application il faut avoir soin de s'en servir à sec sur l'orifice du vaisseau, et de le soutenir par une compression suffisante. L'agaric se colle par le moyen du sang à la circonférence du vaisseau, et est véritablement un excellent moyen pour arrêter l'hémorrhagie, qui dispensera dans beaucoup de cas, de l'usage de la ligature. Voyez LIGATURE.

La réputation du nouveau topique a fait rechercher les différents moyens dont on s'était servi dans la pratique pour éviter les inconvénients de la ligature, que toutes les nations n'ont point adoptée aussi généralement qu'on l'a fait en France. Dionis même nous apprend que de son temps les chirurgiens de l'hôtel-Dieu de Paris ne s'en étaient pas encore servi. Van-Horne blâme la ligature des vaisseaux comme un moyen douloureux et cruel. " Nous réussissions bien mieux, dit-il, en nous servant d'une espèce de champignon commun dans notre pays (en Hollande) qu'on appelle vesse-de-loup, et vulgairement bovist ". Ce remède est extrêmement recommandé par plusieurs auteurs, tels que Jean Bauhin, Nuck, etc. Verduin qui loue la ligature comme la méthode la plus suivie par les meilleurs praticiens, ajoute qu'il y en a pourtant encore qui arrêtent le sang avec un bouton de vitriol, ou avec plusieurs morceaux de vesse-de-loup, et un autre grand morceau par-dessus ; que ce fongus est un fort bon astringent, et que cette pratique est en usage en Allemagne et en Hollande.

Pierre Borel, médecin du roi à Castres, au milieu du dernier siècle, parle d'un moyen qu'il dit être un secret admirable pour arrêter le sang après l'amputation d'un membre. Un chirurgien de sa connaissance faisait des petites chevilles d'alun, qu'il noircissait avec de l'encre pour qu'on ne devinât point son remède. Il mettait ces espèces de tentes dans l'orifice des vaisseaux, et appliquait par-dessus un appareil convenable. Borel assure que ce moyen a été constamment suivi du plus grand succès ; il n'y a pas lieu d'en douter ; on pourrait encore s'en servir malgré l'efficacité de l'agaric, que l'expérience a montré n'être pas un moyen infaillible dans tous les cas, et qui n'est pas un moyen nouveau, mais simplement renouvellé. Christophe Encelius dit qu'il n'y a point de moyen qui opère plus promtement pour arrêter toute espèce d'hémorrhagie, que la poudre d'uva quercina ; c'est, dit cet auteur, une espèce de champignon qui se trouve au pied du chêne.

Je ne crois pas pouvoir mieux terminer cet article, qu'en rapportant la doctrine de Lanfranc, chirurgien de Milan, qui vint à Paris en 1295, et s'y fit admirer par son savoir en Chirurgie, dont il donna des leçons publiques.

On connaitra, dit Lanfranc, que le sang vient d'une artère, parce qu'il sortira par bonds, suivant la dilatation et la constriction de l'artère. Portez le doigt dans la plaie sur l'orifice du vaisseau, et tenez-l'y pendant une grande heure : il se formera un caillot, et vous appliquerez ensuite avec plus de succès le médicament convenable, qui sera préparé avec deux gros d'encens en poudre et un gros d'aloès ; on en fera une masse en consistance de miel avec du blanc d'œuf, et on y ajoutera des poils de lièvre coupés bien menus. Il n'y a pas de meilleur astringent que ce remède ; il est bien préférable aux caustiques qui laissent le danger du renouvellement de l'hémorrhagie à la chute de l'escharre ; mais celui-ci consolide le vaisseau après avoir arrêté le sang. Il faut avoir attention en levant l'appareil, de ne pas tirer de force ce médicament, s'il est adhérent au vaisseau : il faut au contraire en remettre qui soit un peu plus liquide, et attendre qu'il tombe de soi-même. Si quelque obstacle s'opposait à l'application ou à l'effet de ce remède, il faudrait avoir recours à la ligature du vaisseau. Tel est le précis de la doctrine de Lanfranc sur les hémorrhagies ; il me semble que les modernes n'ont rien dit de mieux ; le médicament qu'il propose vulnéraire et astringent, est supérieur à l'agaric. La méthode de tenir le bout du doigt pendant un temps assez long sur l'orifice du vaisseau, est excellente, et il est certain qu'avec cette attention il y a effectivement peu d'hémorrhagies qu'on ne doive arrêter avec sécurité et succès. Personne n'a prescrit des précautions plus sages pour les pansements ; dans les observations que l'auteur rapporte, on voit qu'il ne levait l'appareil que le quatrième jour, qu'il ne touchait point au fond de la plaie, et qu'il attendait de la nature, la chute du médicament qui avait arrêté le sang. L'on acquiert bien peu d'expérience dans le cours de la plus longue vie ; il faut se rendre propre celle de tous nos prédécesseurs, ils ont laissé des préceptes et des exemples admirables qui sont trop peu connus.

La pratique présente quelquefois des cas singuliers et imprévus, où la présence d'esprit du chirurgien devient une ressource capitale. On arrête assez facilement l'hémorrhagie qui suit l'extraction d'une dent, en remplissant l'alvéole de charpie brute, en faisant avec des compresses graduées un point d'appui suffisant que l'action des dents opposées contient avec force. Ce moyen s'est trouvé infidèle dans un cas particulier, où la portion de l'os maxillaire qui forme la paroi de l'alvéole était éclatée. Feu M. Belloy eut recours à un morceau de cire pétrie entre les doigts, dont il mastiqua pour ainsi dire l'alvéole, et il parvint par ce moyen à arrêter une hémorrhagie menaçante qui n'avait cedé à aucune des tentatives les plus approuvées. M. Foucou, très-habile dentiste, a imaginé depuis une machine fort ingénieusement composée, pour embrasser l'arcade alvéolaire dans le cas d'hémorrhagie, après l'extraction d'une dent. Cet instrument est gravé dans le troisième tome des mémoires de l'académie royale de Chirurgie.

S'il est difficile d'arrêter le sang dans un endroit favorable au succès de la compression, que n'a-t-on pas à craindre, lorsque l'hémorrhagie vient d'un vaisseau ouvert dans l'épaisseur d'une partie dépourvue de point d'appui, et qui est dans un mouvement continuel ? M. Belloy a observé une hémorrhagie après l'opération de la paracenthèse. En retirant la canule du trois-quart, le sang jaillit par la plaie, comme d'une grosse veine ouverte avec la lancette. L'appareil fut bien-tôt imbibé de sang, et aucune compression ne put parvenir à l'arrêter ; il fallut introduire dans la plaie un petit fausset de cire qui eut quelques inconvénients que n'avait pas une bougie. Quoique cette hémorrhagie soit rare, il est bon d'être informé de sa possibilité, et du moyen d'y remédier, parce que des chirurgiens qui n'auraient pas le génie de l'invention dans une pareille circonstance, pourraient avoir la douleur de voir périr sous leurs yeux un malade, à l'occasion d'une opération qui devait lui être salutaire. (Y)