adj. (Grammaire) le mode infinitif est un des objets de la Grammaire, dont la discussion a occasionné le plus d'assertions contradictoires, et laissé subsister le plus de doutes ; et cet article deviendrait immense, s'il fallait y examiner en détail tout ce que les Grammairiens ont avancé sur cet objet. Le plus court, et sans-doute le plus sur, est d'analyser la nature de l'infinitif, comme si personne n'en avait encore parlé : en ne posant que des principes solides, on parvient à mettre le vrai en évidence, et les objections sont prévenues ou résolues.

Les inflexions temporelles, qui sont exclusivement propres au verbe, en ont été regardées par Scaliger comme la différence essentielle : tempus autem non videtur esse affectus verbi, sed differentia formalis, propter quam verbum ipsum verbum est. (De Caus. L. L. lib. V. cap. cxxj.) Cette considération, très-solide en soi, l'avait conduit à définir ainsi cette partie d'oraison : verbum est nota rei sub tempore, ibid. 110. Scaliger touchait presque au but, mais il l'a manqué. Les temps ne constituent point la nature du verbe ; autrement il faudrait dire que la langue franque, qui est le lien du commerce des Echelles du Levant, est sans verbe, puisque le verbe n'y reçoit aucun changement de terminaisons ; mais les temps supposent nécessairement dans la nature du verbe une idée qui puisse servir de fondement à ces métamorphoses, et cette idée ne peut être que celle de l'existence, puisque l'existence successive des êtres est la seule mesure du temps qui soit à notre portée, comme le temps devient à son tour la mesure de l'existence successive. Voyez VERBE.

Or cette idée de l'existence se manifeste à l'infinitif par les différences caractéristiques des trois espèces générales de temps, qui sont le présent, le prétérit et le futur ; par exemple, amare (aimer) en est le présent ; amavisse (avoir aimé) en est le prétérit ; et amassere (devoir aimer), selon le témoignage et les preuves de Vossius (Analog. III. 17.) en est l'ancien futur, auquel on a substitué depuis des futurs composés, amaturum esse, amaturum fuisse, plus analogues aux futurs des modes personnels ; voyez TEMS. L'usage, malgré ses prétendus caprices, ne peut résister à l'influence sourde de l'analogie.

Il faut donc conclure que l'essence du verbe se trouve à l'infinitif comme dans les autres modes, et que l'infinitif est véritablement verbe : verbum autem esse, verbi definitio clamat ; significat enim rem sub tempore. (Scalig. ibid. 117.) Si Sanctius et quelques autres Grammairiens ont cru que les inflexions temporelles de l'infinitif pouvaient s'employer indistinctement les unes pour les autres ; si quelques-uns en ont conclu qu'à la rigueur il ne pouvait pas se dire que l'infinitif eut des temps différents, ni par conséquent qu'il fût verbe, c'est une erreur évidente, et qui prouve seulement que ceux qui y sont tombés n'avaient pas des temps une notion exacte. Un mot suffit sur ce point : si les inflexions temporelles de l'infinitif peuvent se prendre sans choix les unes pour les autres, l'infinitif ne peut pas se traduire avec assurance, et dicis me légère, par exemple, peut signifier indistinctement vous dites que je lis, que j'ai lu, ou que je lirai.

Il semble qu'une fois assuré que l'infinitif a en soi la nature du verbe, et qu'il est une partie essentielle de sa conjugaison, on n'a plus qu'à le compter entre les modes du verbe. Il se trouve pourtant des Grammairiens d'une grande réputation et d'un grand mérite, qui en avouant que l'infinitif est partie du verbe, ne veulent pas convenir qu'il en soit un mode ; mais malgré les noms imposans des Scaliger, des Sanctius, des Vossius, et des Lancelot, j'oserai dire que leur opinion est d'une inconséquence surprenante dans des hommes si habiles ; car enfin, puisque de leur aveu même l'infinitif est verbe, il présente apparemment la signification du verbe sous un aspect particulier, et c'est sans-doute pour cela qu'il a des inflexions et des usages qui lui sont propres, ce qui suffit pour constituer un mode dans le verbe, comme une terminaison différente avec une destination propre suffit pour constituer un cas dans le nom ; mais quel est cet aspect particulier qui caractérise le mode infinitif ?

Cette question ne peut se résoudre que d'après les usages combinés des langues. L'observation la plus frappante qui en résulte, c'est que dans aucun idiome l'infinitif ne reçoit ni inflexions numériques, ni inflexions personnelles ; et cette unanimité indique si surement le caractère différenciel de ce mode, sa nature distinctive, que c'est de-là, selon Priscien (lib. VIII. de modis), qu'il a tiré son nom : unde et nomen accepit INFINITIVI, quod nec personas nec numeros definit. Cette étymologie a été adoptée depuis par Vossius (analog. III. 8.), et elle parait assez raisonnable pour être reçue de tous les Grammairiens. Mais ne nous contentons pas d'un fait qui constate la forme extérieure de l'infinitif, ce serait proprement nous en tenir à l'écorce des choses : pénétrons, s'il est possible, dans l'intérieur même.

Les inflexions numériques et les personnelles ont, dans les modes où elles sont admises, une destination connue ; c'est de mettre le verbe, sous ces aspects, en concordance avec le sujet dont il énonce un jugement. Cette concordance suppose identité, entre le sujet déterminé avec lequel s'accorde le verbe, et le sujet vague présenté par le verbe sous l'idée de l'existence (voyez IDENTITE) ; et cette concordance désigne l'application du sens vague du verbe au sens précis du sujet.

Si donc l'infinitif ne reçoit dans aucune langue ni inflexions numériques, ni inflexions personnelles, c'est qu'il est dans la nature de ce mode de n'être jamais appliqué à un sujet précis et déterminé, et de conserver invariablement la signification générale et originelle du verbe. Il n'y a plus qu'à suivre le cours des conséquences qui sortent naturellement de cette vérité.

I. Le principal usage du verbe est de servir à l'expression du jugement intérieur, qui est la perception de l'existence d'un sujet dans notre esprit sous tel ou tel attribut (s'Gravesande, Introd. à la philos. II. vij.) ; ainsi le verbe ne peut exprimer le jugement qu'autant qu'il est appliqué au sujet universel ou particulier, ou individuel, qui existe dans l'esprit, c'est-à-dire à un sujet déterminé. Il n'y a donc que les modes personnels du verbe qui puissent constituer la proposition ; et le mode infinitif, ne pouvant par sa nature être appliqué à aucun sujet déterminé, ne peut énoncer un jugement, parce que tout jugement suppose un sujet déterminé. Les usages des langues nous apprennent que l'infinitif ne fait dans la proposition que l'office du nom. L'idée abstraite de l'existence intellectuelle sous un attribut, est la seule idée déterminative du sujet vague présenté par l'infinitif ; et cette idée abstraite devenant la seule que l'esprit y considère, est en quelque manière l'idée d'une nature commune à tous les individus auxquels elle peut convenir. Voyez NOM.

Dans les langues modernes de l'Europe, cette espèce de nom est employée comme les autres noms abstraits, et sert de la même manière et aux mêmes fins. 1°. Nous l'employons comme sujet ou grammatical, ou logique. Nous disons MENTIR est un crime, de même que le mensonge est un crime, sujet logique ; FERMER les yeux aux preuves éclatantes du Christianisme est une extravagance inconcevable, de même que l'aveuglement volontaire sur les preuves, etc. ici fermer n'est qu'un sujet grammatical ; fermer les yeux aux preuves éclatantes du Christianisme, est le sujet logique. 2°. L'infinitif est quelquefois complément objectif d'un verbe relatif : l'honnête homme ne sait pas MENTIR, comme l'honnête homme ne connait pas le mensonge. 3°. Il est souvent le complément logique ou grammatical d'une préposition : la honte de MENTIR, comme la turpitude du mensonge ; sujet à DEBITER des fables, comme sujet à la fièvre ; sans DEGUISER la vérité, comme sans déguisement, &c.

Quoique la langue grecque ait donné des cas aux autres noms, elle n'a pourtant point assujetti ses infinitifs à ce genre d'inflexion ; mais les rapports à l'ordre analytique que les cas désignent dans les autres noms, sont indiqués pour l'infinitif par les cas de l'article neutre dont il est accompagné, de même que tout autre nom neutre de la même langue ; ainsi les Grecs disent au nominatif et à l'accusatif (le prier), comme ils diraient , precatio, ou , precationem (la priere) ; ils disent au génitif (du prier), et au datif (au prier), comme ils diraient , precationis (de la priere), et , precationi (à la priere). En conséquence l'infinitif grec ainsi décliné est employé comme sujet ou comme régime d'un verbe, ou comme complement d'une préposition ; et les exemples en sont si fréquents dans les bons auteurs, que le manuel des Grammairiens (Traité de la synt. gr. ch. j. regl. 4.) donne cette pratique comme un usage élégant.

La différence qu'il y a donc à cet égard entre la langue grecque et la nôtre, c'est que d'une part l'infinitif est souvent accompagné de l'article, et que de l'autre il n'est que bien rarement employé avec l'article. Cette différence tient à celle des procédés des deux langues en ce qui concerne les noms.

Nous ne faisons usage de l'article que pour déterminer l'étendue de la signification d'un nom appelatif, soit au sens spécifique, soit au sens individuel ; ainsi quand nous disons les hommes sont mortels, le nom appelatif homme est déterminé au sens spécifique ; et quand nous disons le roi est juste, le nom appelatif roi est déterminé au sens individuel. Jamais nous n'employons l'article avant les noms propres, parce que le sens en est de soi-même individuel ; peut-être est-ce par une raison contraire que nous ne l'employons pas avant les infinitifs, précisément parce que le sens en est toujours spécifique : MENTIR est un crime, c'est-à-dire, tous ceux qui mentent commettent un crime, ou tout mensonge est un crime.

Les Grecs, au contraire, qui emploient souvent l'article par emphase, même avant les noms propres (Voyez la méth. gr. de P. R. liv. VIII. ch. jv.), sont dans le cas d'en user de même avant les infinitifs. D'ailleurs l'inversion autorisée dans cette langue, à cause des cas qui y sont admis, exige quelquefois que les rapports de l'infinitif à l'ordre analytique y soient caractérisés d'une manière non équivoque : les cas de l'article attaché à l'infinitif sont alors les seuls signes que l'on puisse employer pour cette désignation. A nous, au contraire, qui suivons l'ordre analytique, ou qui ne nous en écartons pas de manière à le perdre de vue, le secours des inflexions nous est inutile, et l'article au surplus n'y suppléerait pas, quoi qu'en disent la plupart des Grammairiens : nous ne marquerons l'ordre analytique que par le rang des mots ; et les rapports analytiques, que par les prépositions.

La langue latine qui, en admettant aussi l'inversion, n'avait pas le secours d'un article déclinable pour marquer les relations de l'infinitif à l'ordre analytique, avait pris le parti d'assujettir ce verbe-nom aux mêmes métamorphoses que les autres noms, et de lui donner des cas. Il est prouvé (article GERONDIF) que les gérondifs sont de véritables cas de l'infinitif ; et (article SUPIN) qu'il en est de même des supins : et les anciens Grammairiens désignaient indistinctement ces deux sortes d'inflexions verbales par les noms de gerunda, participalia et supina ; (Priscian. lib. VIII. de modis.) Ce qui prouve que les unes comme les autres tenaient la place de l'infinitif ordinaire, et qu'elles en étaient de veritables cas.

L'infinitif proprement dit se trouve néanmoins dans les auteurs, employé lui-même pour différents cas. Au nominatif : virtus est vitium FUGERE (Hor.) c'est-à-dire, FUGERE vitium ou fuga vitii est virtus. Au genitif : tempus est jam hinc ABIRE me, pour meae hinc abitionis (Cic. Tuscul. I.) A l'accusatif : non tanti emo POENITERE (Plaut.) pour poenitentiam ; c'est le complément d'emo : introiit VIDERE, (Ter.) pour ad VIDERE, de même que Lucrèce dit ad SEDARE sitim fluvii fontesque vocabant ; c'est donc le complément d'une préposition. A l'ablatif : audito regem in Siciliam TENDERE (Salust. Jugurth.) où il est évident qu'audito est en rapport et en concordance avec tendere qui tient lieu par conséquent d'un ablatif. On pourrait prouver chacun de ces cas par une infinité d'exemples : Sanctius en a recueilli un grand nombre que l'on peut consulter (Minerv. III. vj.) Je me contenterai d'en ajouter un plus frappant tiré de Cicéron ; (ad Attic. XIII. 28.) Quam turpis est assentatio, cùm VIVERE ipsum turpe sit nobis ! Il est clair qu'il en est ici de vivère comme d'assentatio ; l'un est sujet dans le premier membre ; l'autre est sujet dans le second ; l'un est féminin, l'autre est neutre ; tous deux sont noms.

II. Une autre conséquence importante de l'indéclinabilité de l'infinitif, c'est qu'il est faux que dans l'ordre analytique il ait un sujet, que l'usage de la langue latine met à l'accusatif. C'est pourtant la doctrine commune des Grammairiens les plus célèbres et les plus philosophes ; et M. du Marsais l'a enseignée dans l'Encyclopédie même, d'après la méthode latine de P. R. Voyez ACCUSATIF et CONSTRUCTION. C'est que ces grands hommes n'avaient pas encore pris, de la nature du verbe et de ses modes, des notions saines : et il est aisé de voir (article ACCIDENT, CONJUGAISON), que M. du Marsais en parlait comme le vulgaire, et qu'il n'avait pas encore porté sur ces objets le flambeau de la Métaphysique, qui lui avait fait voir tant d'autres vérités fondamentales ignorées des plus habiles qui l'avaient précédé dans cette carrière.

Puisque dans aucune langue l'infinitif ne reçoit aucune des terminaisons relatives à un sujet ; il semble que ce soit une conséquence qui n'aurait pas dû échapper aux Grammairiens, que l'infinitif ne doit point se rapporter à un sujet. Ce principe se confirme par une nouvelle observation ; c'est que l'infinitif est un véritable nom, qui est du genre neutre en grec et en latin, qui dans toutes les langues est employé comme sujet d'un verbe, ou comme complément, soit d'un verbe, soit d'une préposition, avec lequel enfin l'adjectif se met en concordance dans les langues où les adjectifs ont des inflexions relatives au sujet ; tout cela vient d'être prouvé : or est-il raisonnable de dire qu'un nom ait un sujet ? C'est une chose inouie en Grammaire, et contraire à la plus saine Logique.

Il n'est pas moins contraire à l'analogie de la langue latine, de dire que le sujet d'un verbe doit se mettre à l'accusatif : la syntaxe latine exige que le sujet d'un verbe personnel soit au nominatif, pourquoi n'assignerait-on pas le même cas au sujet d'un mode impersonnel, si on le croit appliquable à un sujet ? Deux principes si opposés n'auront qu'à concourir, et il en résultera infailliblement quelque contradiction. Essayons de vérifier cette conjecture.

Le sens formé par un nom avec un infinitif est, dit-on, quelquefois le sujet d'une proposition logique ; et en voici un exemple : magna ars est non APPARERE ARTEM, ce que l'on prétend rendre littéralement en cette manière : ARTEM non APPARERE est magna ars (l'art ne point paraitre est un grand art). Mais si artem non apparere est le sujet total ou logique de est magna ars ; il s'ensuit qu'artem, sujet immédiat de non apparere, est le sujet grammatical de est magna ars : c'est ainsi que si l'on disait ars non apparents est magna ars, le sujet logique de est magna ars serait ars non apparents, et cet ars, sujet immédiat de non apparents, serait le sujet grammatical de est magna ars. Mais si l'on peur regarder artem comme sujet grammatical de est magna ars, il ne faut plus regarder artem est magna comme une expression vicieuse, quelque éloignée qu'elle soit et de l'analogie et du principe invariable de la concordance fondée sur l'identité. Ceci prouve d'une manière bien palpable, que c'est introduire dans le système de la langue latine deux principes incompatibles et destructifs l'un de l'autre, que de soutenir que le sujet de l'infinitif se met à l'accusatif, et le sujet d'un mode personnel au nominatif.

Mais ce n'est pas assez d'avoir montré l'inconséquence et la fausseté de la doctrine commune sur l'accusatif, prétendu sujet de l'infinitif : il faut y en substituer une autre, qui soit conforme aux principes immuables de la Grammaire générale, et qui ne contredise point l'analogie de la langue latine.

L'accusatif a deux principaux usages également avoués par cette analogie, quoique fondés diversement. Le premier, est de caractériser le complément d'un verbe actif relatif, dont le sens, indéfini par soi-même, exige l'expression du terme auquel il a rapport : amo (j'aime), eh quoi ? car l'amour est une passion relative à quelque objet ; amo Ciceronem (j'aime Cicéron). Le second usage de l'accusatif est de caractériser le complément de certaines propositions ; per mentem (par l'esprit), contra opinionem (contre l'opinion), etc. C'est donc nécessairement à l'une de ces deux fonctions qu'il faut ramener cet accusatif que l'on a pris faussement pour sujet de l'infinitif, puisqu'on vient de prouver la fausseté de cette opinion : et il me semble que l'analyse la mieux entendue peut en faire aisément le complément d'une préposition sousentendue, soit que la phrase qui comprend l'infinitif et l'accusatif tienne lieu de sujet dans la proposition totale, soit qu'elle y serve de complément.

Reprenons la proposition magna ars est non apparere artem. Selon la maxime que je viens de proposer, en voici la construction analytique : circâ artem, non apparere est ars magna (en fait d'art, ne point paraitre est le grand art) : l'accusatif artem rentre par-là dans l'analogie de la langue ; et la phrase, circâ artem, est un supplément circonstanciel très-conforme aux vues de l'analyse logique de la proposition en général, et en particulier de celle dont il s'agit.

Cicéron, dans sa septième lettre à Brutus, lui dit : mihi semper placuit non rege solum, sed regno liberari rempublicam ; c'est-à-dire, conformément à mon principe, circà rempublicam, liberari non solum à rege, sed à regno placuit semper mihi (à l'égard de la république, être délivré non seulement du roi, mais encore de la royauté, m'a toujours plu, a toujours été de mon gout).

Homines esse amicos Dei quanta est dignitas ! (D. Greg. magn.) Ergà homines, esse amicos Dei est dignitas quanta ! (A l'égard des hommes, être amis de Dieu est un honneur combien grand !) C'est encore la même méthode ; mais je supplée la préposition ergà pour indiquer qu'il n'y a pas nécessité de s'en tenir toujours à la même ; c'est le goût ou le besoin qui doit en décider. Mais remarquez que l'infinitif esse est le sujet grammatical de est dignitas quanta ; et le sujet logique, c'est esse amicos Dei. Amicos s'accorde avec homines, parce qu'il s'y rapporte par attribution, ou, si l'on veut, par attraction. C'est par la même raison que Martial a dit, nobis non licet esse tam disertis, quoique la construction soit esse tam disertis non licet nobis : c'est que la vue de l'esprit se porte sur toute la proposition, dès qu'on en entame le premier mot ; et par-là même il y a une raison suffisante d'attraction pour mettre disertis en concordance avec nobis, qui au fond est le vrai sujet de la qualification exprimée par disertis.

Cupio me esse clementem : (Cic. I. Catil.) c'est-à-dire, cupio ergà me esse clementem. Le complément objectif grammatical de cupio, c'est esse ; le complément objectif logique, c'est ergà me esse clementem, (l'existence pour moi sous l'attribut de la clémence) ; c'est-là l'objet de cupio.

En un mot, il n'y a point de cas où l'on ne puisse, au moyen de l'ellipse, ramener la phrase à l'ordre analytique le plus simple, pourvu que l'on ne perde jamais de vue la véritable destination de chaque cas, ni l'analogie réelle de la langue. On me demandera peut-être s'il est bien conforme à cette analogie d'imaginer une préposition avant l'accusatif, qui accompagne l'infinitif. Je réponds, 1°. ce que j'ai déjà dit, qu'il faut bien regarder cet accusatif, ou comme complément de la préposition, ou comme complément d'un verbe actif relatif, puisqu'il est contraire à la nature de l'infinitif de l'avoir pour sujet : 2°. que le parti le plus raisonnable est de suppléer la préposition, parce que c'est le moyen le plus universel, et le seul qui puisse rendre raison de la phrase, quand l'énonciation qui comprend l'infinitif et l'accusatif est sujet de la proposition : 3°. enfin que ce moyen est si raisonnable qu'on pourrait même en faire usage avant des verbes du mode subjonctif : supposons qu'il s'agisse, par exemple, de dire en latin, serez-vous satisfait, si à l'arrivée de votre père, non content de l'empêcher d'entrer, je le force même à fuir ; serait-ce mal parler que de dire, satin'habes, si advenientem patrem faciam tuum non modò ne introeat, verùm ut fugiat ? J'entends la réponse des faiseurs de rudiments et des fabricateurs de méthodes : cette locution est vicieuse, selon eux, parce que patrem tuum advenientem à l'accusatif ne peut pas être le sujet, ou, pour parler leur langage, le nominatif des verbes introeat et fugiat, comme il doit l'être ; et que si on allait le prendre pour régime de faciam, cela opérerait un contre-sens. Raisonnement admirable, mais dont toute la solidité Ve s'évanouir par un mot : c'est Plaute qui parle ainsi (Mostell.). Voulez-vous savoir comme il l'entend ? le voici : satin'habes, si ergà advenientem patrem tuum sic faciam ut non modo ne introeat, verùm ut fugiat ; et il en est de faciam ergà patrem sic ut, etc. comme de agère cum patre, sic ut : or ce dernier tour est d'usage, et on lit dans Nepos (Cimon. 1.) egit cum Cimone ut eam sibi uxorem daret.

Il résulte donc de tout ce qui précède, que l'infinitif est un mode du verbe qui exprime l'existence sous un attribut d'une manière abstraite, et comme l'idée d'une nature commune à tous les individus auxquels elle peut convenir ; d'où il suit que l'infinitif est tout-à-la-fais verbe et nom : et ceci est encore un paradoxe.

On convient assez communément que l'infinitif fait quelquefois l'office du nom, qu'il est nom si l'on veut, mais sans être verbe ; et l'on pense qu'en d'autres occurrences il est verbe sans être nom. On cite ce vers de Perse (sat. I. 25.) Scire tuum nihil est nisi te scire hoc sciat alter, où l'on prétend que le premier scire est nom sans être verbe, parce qu'il est accompagné de l'adjectif tuum, et que le second scire est verbe sans être nom, parce qu'il est précédé de l'accusatif te, qui en est, dit-on, le sujet. Mais il n'y a que le préjugé qui fonde cette distinction. Soyez conséquent, et vous verrez que c'est comme si le poète avait dit, nisi hoc scire tuum sciat alter, ou comme le dit le P. Jouvency dans son interprétation, nisi ab aliis cognoscatur ; en sorte que la nature de l'infinitif, telle qu'elle résulte des observations précédentes, indique qu'il faut recourir à l'ellipse pour rendre raison de l'accusatif te, et qu'il faut dire, par exemple, nisi alter sciat hoc scire pertinens ad te, ce qui est la même chose que hoc scire tuum.

N'admettez sur chaque objet qu'un principe : évitez les exceptions que vous ne pouvez justifier par les principes nécessairement reçus ; ramenez tout à l'ordre analytique par une seule analogie : vous voilà sur la bonne voie, la seule voie qui convienne à la raison, dont la parole est le ministre et l'image. (B. E. R. M.)