L'ouvrage que nous annonçons n'est plus un ouvrage à faire. Le manuscrit et les dessins en sont complets. Nous pouvons assurer qu'il n'y aura pas moins de huit volumes et de six cents planches, et que les volumes se succéderont sans interruption.


Après avoir informé le public de l’état présent de l’Encyclopédie, et de la diligence que nous apporterons à la publier, il est de notre devoir de le satisfaire sur la nature de cet ouvrage et sur les moyens que nous avons pris pour l’exécution. C’est ce que nous allons exposer avec le moins d’ostentation qu’il nous sera possible.

On ne peut disconvenir que, depuis le renouvellement des lettres parmi nous, on ne doive en partie aux dictionnaires les lumières générales qui se sont répandues dans la société, et ce germe de science qui dispose insensiblement les esprits à des connaissances plus profondes. Combien donc n’importait-il pas d’avoir en ce genre un livre qu’on put consulter sur toutes les matières, et qui servit autant à guider ceux qui se sentiraient le courage de travailler à l’instruction des autres, qu’à éclairer ceux qui ne s’instruisent que pour eux-mêmes !

C’est un avantage que nous nous sommes proposé ; mais ce n’est pas le seul. En réduisant sous la forme de dictionnaire tout ce qui concerne les sciences et les arts, il s’agissait encore de faire sentir les secours mutuels qu’ils se prêtent ; d’user de ces secours, pour en rendre les principes plus surs, et leurs conséquences plus claires ; d’indiquer les liaisons éloignées ou prochaines des êtres qui composent la Nature, et qui ont occupé les hommes ; de montrer, par l’entrelacement des racines et par celui des branches, l’impossibilité de bien connaitre quelques parties de ce tout, sans remonter ou descendre à beaucoup d’autres ; de former un tableau général des efforts de l’esprit humain dans tous les genres et dans tous les siècles ; de présenter ces objets avec clarté ; de donner à chacun d’eux l’étendue convenable, et de vérifier, s’il était possible, notre épigraphe par notre succès :

Tantum series juncturaque pollet,
Tantum de medio sumptis accedit honoris !
Horat. de Arte. poet., v. 249.



Jusqu’ici personne n’avait conçu un ouvrage aussi grand, ou du moins personne ne l’avait exécuté. Leibnitz, de tous les savants le plus capable d’en sentir les difficultés, désirait qu’on les surmontât. Cependant on avait des Encyclopédies ; et Leibnitz ne l’ignorait pas lorsqu’il en demandait une.

La plupart de ces ouvrages parurent avant le siècle dernier, et ne furent pas tout à fait méprisés. On trouva que s’ils n’annonçaient pas beaucoup de génie, ils marquaient au moins du travail et des connaissances. Mais que serait-ce pour nous que ces Encyclopédies ? Quel progrès n’a-t-on pas fait depuis dans les sciences et dans les arts ? Combien de vérités découvertes aujourd’hui, qu’on n’entrevoyait pas alors ? La vraie philosophie était au berceau ; la géométrie de l’infini n’était pas encore ; la physique expérimentale se montrait à peine ; il n’y avait point de dialectique ; les lois de la saine critique étaient entièrement ignorées. Descartes, Boyle, Huyghens, Newton, Leibnitz, les Bernoulli, Locke, Bayle, Pascal, Corneille, Racine, Bourdaloue, Bossuet, etc., ou n’existaient pas, ou n’avaient pas écrit. L’esprit de recherche et d’émulation n’animait pas les savants : un autre esprit, moins fécond peut-être, mais plus rare, celui de justesse et de méthode, ne s’était point soumis les différentes parties de la littérature ; et les académies, dont les travaux ont porté si loin les sciences et les arts, n’étaient pas instituées.


Si les découvertes des grands hommes et des compagnies savantes dont nous venons de parler offrirent dans la suite de puissants secours pour former un dictionnaire encyclopédique, il faut avouer aussi que l’augmentation prodigieuse des matières rendit, à d’autres égards, un tel ouvrage beaucoup plus difficile. Mais ce n’est point à nous à juger si les successeurs des premiers encyclopédistes ont été hardis ou présomptueux ; et nous les laisserions tous jouir de leur réputation, sans en excepter Éphraïm Chambers, le plus connu d’entre eux, si nous n’avions des raisons particulières de peser le mérite de celui-ci.

L’Encyclopédie de Chambers, dont on a publié à Londres un si grand nombre d’éditions rapides ; cette Encyclopédie qu’on vient de traduire tout récemment en italien, et qui, de notre aveu, mérite en Angleterre et chez l’étranger les honneurs qu’on lui rend, n’eut peut-être jamais été faite, si, avant qu’elle parut en anglais, nous n’avions eu, dans notre langue, des ouvrages où Chambers a puisé sans mesure et sans choix la plus grande partie des choses dont il a composé son dictionnaire. Qu’en auraient donc pensé nos Français, sur une traduction pure et simple ? Il eut excité l’indignation des savants et le cri du public, à qui on n’eut présenté, sous un titre fastueux et nouveau, que des richesses qu’il possédait depuis longtemps.

Nous ne refusons point à cet auteur la justice qui lui est due. Il a bien senti le mérite de l’ordre encyclopédique ou de la chaine par laquelle on peut descendre sans interruption des premiers principes d’une science ou d’un art jusqu’à ses conséquences les plus éloignées, et remonter de ses conséquences les plus éloignées jusqu’à ses premiers principes ; passer imperceptiblement de cette science ou de cet art à un autre, et, s’il est permis de s’exprimer ainsi, faire, sans s’égarer, le tour du monde littéraire. Nous convenons avec lui que le plan et le dessein de son dictionnaire sont excellents ; et que, si l’exécution en était portée à un certain degré de perfection, il contribuerait plus, lui seul, au progrès de la vraie science, que la moitié des livres connus. Mais nous ne pouvons nous empêcher de voir combien il est demeuré loin de ce degré de perfection. En effet, conçoit-on que tout ce qui concerne les sciences et les arts puisse être renfermé en deux volumes in-folio ? La nomenclature d’une matière aussi étendue en fournirait un elle seule, si elle était complète. Combien donc ne doit-il pas y avoir dans son ouvrage d’articles omis ou tronqués ?

Ce ne sont point ici des conjectures. La traduction entière du Chambers nous a passé sous les yeux ; et nous avons trouvé une multitude prodigieuse de choses à désirer dans les sciences ; dans les arts libéraux, un mot où il fallait des pages, et tout à suppléer dans les arts mécaniques. Chambers a lu des livres, mais il n’a guère vu d’artistes ; cependant il y a beaucoup de choses qu’on n’apprend que dans les ateliers. D’ailleurs il n’en est pas ici des omissions comme dans un autre ouvrage. L’Encyclopédie, à la rigueur, n’en permet aucune. Un article omis dans un dictionnaire commun le rend seulement imparfait. Dans une Encyclopédie, il rompt l’enchainement et nuit à la forme et au fond ; et il a fallu tout l’art d’Éphraïm Chambers pour pallier ce défaut. Il n’est donc pas à présumer qu’un ouvrage aussi imparfait pour tout lecteur, et si peu neuf pour le lecteur français, eut trouvé beaucoup d’admirateurs parmi nous.

Mais sans nous étendre davantage sur les imperfections de l’Encyclopédie anglaise, nous annonçons que l’ouvrage de Chambers n’est point la base sur laquelle nous avons élevé ; que nous avons refait un grand nombre de ses articles, et que nous n’avons employé presque aucun des autres, sans addition, correction ou retranchement ; qu’il rentre simplement dans la classe des auteurs que nous avons particulièrement consultés ; et que la disposition générale est la seule chose qui soit commune entre notre ouvrage et le sien.

Nous avons senti, avec l’auteur anglais, que le premier pas que nous avions à faire vers l’exécution raisonnée et bien entendue d’une Encyclopédie, c’était de former un arbre généalogique de toutes les sciences et de tous les arts, qui marquât l’origine de chaque branche de nos connaissances, les liaisons qu’elles ont entre elles et avec la tige commune, et qui nous servit à rappeler les différents articles à leurs chefs. Ce n’était pas une chose facile. Il s’agissait de renfermer en une page le canevas d’un ouvrage qui ne se peut exécuter qu’en plusieurs volumes in-folio, et qui doit contenir un jour toutes les connaissances des hommes.

Cet arbre de la connaissance humaine pouvait être formé de plusieurs manières, soit en rapportant aux diverses facultés de notre âme nos différentes connaissances, soit en les rapportant aux êtres qu’elles ont pour objet. Mais l’embarras était d’autant plus grand, qu’il y avait plus d’arbitraire. Et combien ne devait-il pas y en avoir ? La nature ne nous offre que des choses particulières, infinies en nombre, et sans aucune division fixe et déterminée. Tout s’y succède par des nuances insensibles. Et sur cette mer d’objets qui nous environnent, s’il en parait quelques-uns, comme des pointes de rochers qui semblent percer la surface et dominer les autres, ils ne doivent cet avantage qu’à des systèmes particuliers, qu’à des conventions vagues, et qu’à certains événements étrangers à l’arrangement physique des êtres, et aux vraies institutions de la philosophie. Si l’on ne pouvait se flatter d’assujettir l’histoire seule de la nature à une distribution qui embrassât tout, et qui convint à tout le monde, ce que MM. de Buffon et Daubenton n’ont pas avancé sans fondement, combien n’étions-nous pas autorisés, dans un sujet beaucoup plus étendu, à nous en tenir, comme eux, à quelque méthode satisfaisante pour les bons esprits qui sentent ce que la nature des choses comporte ou ne comporte pas ! On trouvera, à la fin de ce projet, cet arbre de la connaissance humaine, avec l’enchainement des idées qui nous ont dirigés dans cette vaste opération. Si nous en sommes sortis avec succès, nous en aurons principalement obligation au chancelier Bacon, qui jetait le plan d’un dictionnaire universel des sciences et des arts en un temps où il n’y avait, pour ainsi dire, ni sciences ni arts. Ce génie extraordinaire, dans l’impossibilité de faire l’histoire de ce qu’on savait, faisait celle de ce qu’il fallait apprendre.

C’est de nos facultés que nous avons déduit nos connaissances ; l’histoire nous est venue de la mémoire ; la philosophie, de la raison ; et la poésie, de l’imagination : distribution féconde à laquelle la théologie même se prête ; car dans cette science les faits sont de l’histoire, et se rapportent à la mémoire, sans même en excepter les prophéties, qui ne sont qu’une espèce d’histoire où le récit a précédé l’événement : les mystères, les dogmes et les préceptes sont de philosophie éternelle et de raison divine ; et les paraboles, sorte de poésie allégorique, sont d’imagination inspirée. Aussitôt nous avons vu nos connaissances découler les unes des autres ; l’histoire s’est distribuée en ecclésiastique, civile, naturelle, littéraire, etc. La philosophie, en science de Dieu, de l’homme, de la nature, etc. La poésie, en narrative, dramatique, allégorique, etc. De là, théologie, histoire naturelle, physique, métaphysique, mathématique, etc. ; météorologie, hydrologie, etc. ; mécanique, astronomie, optique, etc. ; en un mot, une multitude innombrable de rameaux et de branches, dont la science des axiomes ou des propositions évidentes par elles-mêmes doit être regardée, dans l’ordre synthétique, comme le tronc commun.


À l’aspect d’une matière aussi étendue, il n’est personne qui ne fasse avec nous la réflexion suivante : L’expérience journalière n’apprend que trop combien il est difficile à un auteur de traiter profondément de la science ou de l’art dont il a fait toute sa vie une étude particulière ; il ne faut donc pas être surpris qu’un homme ait échoué dans le projet de traiter de toutes les sciences et de tous les arts. Ce qui doit étonner, c’est qu’un homme ait été assez hardi et assez borné pour le tenter seul. Celui qui s’annonce pour savoir tout, montre seulement qu’il ignore les limites de l’esprit humain.

Nous avons inféré de là que, pour soutenir un poids aussi grand que celui que nous avions à porter, il était nécessaire de le partager, et sur-le-champ nous avons jeté les yeux sur un nombre suffisant de savants et d’artistes ; d’artistes habiles et connus par leurs talents ; de savants exercés dans les genres particuliers qu’on avait à confier à leur travail. Nous avons distribué à chacun la partie qui lui convenait : les mathématiques, au mathématicien ; les fortifications, à l’ingénieur ; la chimie, au chimiste ; l’histoire ancienne et moderne, à un homme versé dans ces deux parties ; la grammaire, à un auteur connu par l’esprit philosophique qui règne dans ses ouvrages ; la musique, la marine, l’architecture, la peinture, la médecine, l’histoire naturelle, la chirurgie, le jardinage, les arts libéraux, les principaux d’entre les arts mécaniques, à des hommes qui ont donné des preuves d’habileté dans ces différents genres. Ainsi chacun, n’ayant été occupé que de ce qu’il entendait, a été en état de juger sainement de ce qu’en ont écrit les anciens et les modernes, et d’ajouter aux secours qu’il en a tirés des connaissances puisées dans son propre fonds : personne ne s’est avancé sur le terrain d’autrui, ni ne s’est mêlé de ce qu’il n’a peut-être jamais appris ; et nous avons eu plus de méthode, de certitude, d’étendue et de détails qu’il ne peut y en avoir dans la plupart des lexicographes. Il est vrai que ce plan a réduit le mérite d’éditeur à peu de chose ; mais il a beaucoup ajouté à la perfection de l’ouvrage ; et nous penserons toujours nous être acquis assez de gloire, si le public est satisfait.

La seule partie de notre travail qui suppose quelque intelligence, c’est de remplir les vides qui séparent deux sciences ou deux arts, et de renouer la chaine dans les occasions où nos collègues se sont reposés les uns sur les autres de certains articles qui, paraissant appartenir également à plusieurs d’entre eux, n’ont été faits par aucun. Mais, afin que la personne chargée d’une partie ne soit point comptable des fautes qui pourraient se glisser dans des morceaux surajoutés, nous aurons l’attention de distinguer ces morceaux par une étoile. Nous tiendrons exactement la parole que nous avons donnée ; le travail d’autrui sera sacré pour nous, et nous ne manquerons pas de consulter l’auteur, s’il arrive, dans le cours de l’édition, que son ouvrage nous paraisse demander quelque changement considérable.

Les différentes mains que nous avons employées ont apposé à chaque article comme le sceau de leur style particulier, du style propre à la matière et à l’objet d’une partie. Un procédé de chimie ne sera point du même ton que la description des bains et des théâtres anciens ; ni la manœuvre d’un serrurier, exposée comme les recherches d’un théologien sur un point de dogme ou de discipline. Chaque chose a son coloris ; et ce serait confondre les genres que de les réduire à une certaine uniformité. La pureté du style, la clarté et la précision sont les seules qualités qui puissent être communes à tous les articles, et nous espérons qu’on les y remarquera. S’en permettre davantage, ce serait s’exposer à la monotonie et au dégout, qui sont presque inséparables des ouvrages étendus, et que l’extrême variété des matières doit écarter de celui-ci.


Nous en avons dit assez pour informer le public de l’état présent d’une entreprise à laquelle il a paru s’intéresser ; des avantages généraux qui en résulteront, si elle est bien exécutée ; du bon ou du mauvais succès de ceux qui l’ont tentée avant nous ; de l’étendue de son objet ; de l’ordre auquel nous nous sommes assujettis ; de la distribution qu’on a faite de chaque partie, et de nos fonctions d’éditeurs : nous allons maintenant passer aux principaux détails de l’exécution.

Toute la matière de l’Encyclopédie peut se réduire à trois chefs : les sciences, les arts libéraux et les arts mécaniques. Nous commencerons par ce qui concerne les sciences et les arts libéraux, et nous finirons par les arts mécaniques.

On a beaucoup écrit sur les sciences. Les traités sur les arts libéraux se sont multipliés sans nombre ; la république des lettres en est inondée. Mais combien peu donnent les vrais principes ! combien d’autres les étouffent dans une affluence de paroles, ou les perdent dans des ténèbres affectées ! combien dont l’autorité impose, et chez qui une erreur placée à côté d’une vérité, ou décrédite celle-ci, ou s’accrédite elle-même à la faveur de ce voisinage ! On eut mieux fait sans doute d’écrire moins et d’écrire mieux.

Entre tous les écrivains, on a donné la préférence à ceux qui sont généralement reconnus pour les meilleurs. C’est de là que les principes ont été tirés. À leur exposition claire et précise, on a joint des exemples ou des autorités constamment reçues. La coutume vulgaire est de renvoyer aux sources ou de citer d’une manière vague, souvent infidèle, et presque toujours confuse ; en sorte que, dans les différentes parties dont un article est composé, on ne soit exactement quel auteur on doit consulter sur tel ou tel point, ou s’il faut les consulter tous ; ce qui rend la vérification longue et pénible. On s’est attaché, autant qu’il a été possible, à éviter cet inconvénient, en citant dans le corps même des articles les auteurs sur le témoignage desquels on s’est appuyé ; rapportant leur propre texte quand il est nécessaire, comparant partout les opinions, balançant les raisons, proposant des moyens de douter ou de sortir de doute, décidant même quelquefois, détruisant autant qu’il est en nous les erreurs et les préjugés, et tâchant surtout de ne les pas multiplier et de ne les point perpétuer, en protégeant sans examen des sentiments rejetés, ou en proscrivant sans raison des opinions reçues. Nous n’avons pas craint de nous étendre, quand l’intérêt de la vérité et l’importance de la matière le demandaient, sacrifiant l’agrément toutes les fois qu’il n’a pu s’accorder avec l’instruction.

L’empire des sciences et des arts est un monde éloigné du vulgaire, où l’on fait tous les jours des découvertes, mais dont on a bien des relations fabuleuses. Il était important d’assurer les vraies, de prévenir sur les fausses, de fixer des points d’où l’on partit, et de faciliter ainsi la recherche de ce qui reste à trouver. On ne cite des faits, on ne compare des expériences, on n’imagine des méthodes que pour exciter le génie à s’ouvrir des routes ignorées, et à s’avancer à des découvertes nouvelles, en regardant comme le premier pas celui où les grands hommes ont terminé leur course. C’est aussi le but que nous nous sommes proposé, en alliant aux principes des sciences et des arts libéraux l’histoire de leur origine et de leurs progrès successifs ; et si nous l’avons atteint, de bons esprits ne s’occuperont plus à chercher ce qu’on savait avant eux. Il sera facile, dans les productions à venir sur les sciences et sur les arts libéraux, de démêler ce que les inventeurs ont tiré de leur fonds d’avec ce qu’ils ont emprunté de leurs prédécesseurs : on appréciera les travaux ; et ces hommes avides de réputation et dépourvus de génie, qui publient hardiment de vieux systèmes comme des idées nouvelles, seront bientôt démasqués. Mais pour parvenir à ces avantages, il a fallu donner à chaque matière une étendue convenable, insister sur l’essentiel, négliger les minuties, et éviter un défaut assez commun, celui de s’appesantir sur ce qui ne demande qu’un mot, de prouver ce qu’on ne conteste point, et de commenter ce qui est clair. Nous n’avons ni épargné, ni prodigué les éclaircissements. On jugera qu’ils étaient nécessaires partout où nous en avons mis, et qu’ils auraient été superflus où l’on n’en trouvera pas. Nous nous sommes encore bien gardés d’accumuler les preuves où nous avons cru qu’un seul raisonnement solide suffisait, ne les multipliant que dans les occasions où leur force dépendait de leur nombre et de leur concert.


Ce sont là toutes les précautions que nous avions à prendre. Voilà les richesses sur lesquelles nous pouvions compter ; mais il nous en est survenu d’autres que notre entreprise doit, pour ainsi dire, à sa bonne fortune. Ce sont des manuscrits qui nous ont été communiqués par des amateurs, ou fournis par des savants, entre lesquels nous nommerons ici M. Formey, secrétaire perpétuel de l’Académie royale des sciences et des belles-lettres de Prusse. Cet habile académicien avait médité un dictionnaire, tel à peu près que le nôtre ; et il nous a généreusement sacrifié la partie considérable qu’il en avait exécutée, et dont nous ne manquerons pas de lui faire honneur. Ce sont encore des recherches, des observations que chaque artiste ou savant, chargé d’une partie de notre dictionnaire, renfermait dans son cabinet, et qu’il a bien voulu publier par cette voie. De ce nombre seront presque tous les articles de grammaire générale et particulière [2]. Nous croyons pouvoir assurer qu’aucun ouvrage connu ne sera ni aussi riche, ni aussi instructif que le nôtre sur les règles et les usages de la langue française, et même sur la nature, l’origine et la philosophie des langues en général. Nous ferons donc part au public, tant sur les sciences que sur les arts libéraux, de plusieurs fonds littéraires dont il n’aurait peut-être jamais eu connaissance.

Mais ce qui ne contribuera guère moins à la perfection de ces deux branches importantes, ce sont les secours obligeants que nous avons reçus de tous côtés ; protection de la part des grands, accueil et communication de la part de plusieurs savants ; bibliothèques publiques, cabinets particuliers, recueils, portefeuilles, etc. ; tout nous a été ouvert, et par ceux qui cultivent les lettres, et par ceux qui les aiment. Un peu d’adresse et beaucoup de dépenses ont procuré ce qu’on n’a pu obtenir de la pure bienveillance ; et les récompenses ont presque toujours calmé ou les inquiétudes réelles, ou les alarmes simulées de ceux que nous avions à consulter.

Nous sommes principalement sensibles aux obligations que nous avons à M. l’abbé Sallier, garde de la Bibliothèque du Roi : aussi n’attendrons-nous pas pour l’en remercier que nous rendions, soit à nos collègues, soit aux personnes qui out pris intérêt à notre ouvrage, le tribut de louanges et de reconnaissance qui leur est du. M. l’abbé Sallier nous a permis, avec cette politesse qui lui est naturelle, et qu’animait encore le plaisir de favoriser une grande entreprise, de choisir dans le riche fonds dont il est dépositaire tout ce qui pouvait répandre de la lumière ou des agréments sur notre Encyclopédie. On justifie, nous pourrions même dire qu’on honore le choix du prince, quand on soit se prêter ainsi à ses vues. Les sciences et les beaux-arts ne peuvent trop concourir à illustrer, par leurs productions, le règne d’un souverain qui les favorise : pour nous, spectateurs de leur progrès, et leurs historiens, nous nous occuperons seulement à les transmettre à la postérité. Qu’elle dise, à l’ouverture de notre dictionnaire : Tel était alors l’état des sciences et des beaux-arts ; qu’elle ajoute ses découvertes à celles que nous aurons enregistrées, et que l’histoire de l’esprit humain et de ses productions aille d’âge en âge jusqu’aux siècles les plus reculés. Que l’Encyclopédie devienne un sanctuaire où les connaissances des hommes soient à l’abri des temps et des révolutions. Ne serons-nous pas trop flattés d’en avoir posé les fondements ! Quel avantage n’aurait-ce pas été pour nos pères et pour nous, si les travaux des peuples anciens, des Égyptiens, des Chaldéens, des Grecs, des Romains, etc., avaient été transmis dans un ouvrage Encyclopédique, qui eut exposé en même temps les vrais principes de leurs langues ! Faisons donc pour les siècles à venir ce que nous regrettons que les siècles passés n’aient pas fait pour le nôtre. Nous osons dire que si les anciens eussent exécuté une Encyclopédie comme ils ont exécuté tant de grandes choses, et que ce manuscrit se fût échappé seul de la fameuse bibliothèque d’Alexandrie, il eut été capable de nous consoler de la perte des autres.


Voilà ce que nous avions à exposer au public sur les sciences et les beaux-arts. La partie des arts mécaniques ne demandait ni moins de détails, ni moins de soins. Jamais peut-être il ne s’est trouvé tant de difficultés rassemblées, et si peu de secours pour les vaincre. On a trop écrit sur les sciences, on n’a pas assez bien écrit sur la plupart des arts libéraux, on n’a presque rien écrit sur les arts mécaniques ; car qu’est-ce que le peu qu’on en rencontre dans les auteurs, en comparaison de l’étendue et de la fécondité du sujet ? Entre ceux qui en ont traité, l’un n’était pas assez instruit de ce qu’il avait à dire, et a moins rempli son objet que montré la nécessité d’un meilleur ouvrage : un autre n’a qu’effleuré la matière, en la traitant plutôt en grammairien et en homme de lettres qu’en artiste : un troisième est, à la vérité, plus riche et plus ouvrier ; mais il est en même temps si court, que les opérations des artistes et la description de leurs machines, cette matière capable de fournir seule des ouvrages considérables, n’occupent que la très-petite partie du sien. Chambers n’a presque rien ajouté à ce qu’il a traduit de nos auteurs. Tout nous déterminait donc à recourir aux ouvriers.

On s’est adressé aux plus habiles de Paris et du royaume. On s’est donné la peine d’aller dans leurs ateliers, de les interroger, d’écrire sous leur dictée, de développer leurs pensées, d’en tirer les termes propres à leurs professions, d’en dresser des tables, de les définir, de converser avec ceux dont on avait obtenu des mémoires, et (précaution presque indispensable) de rectifier, dans de longs et fréquents entretiens avec les uns, ce que d’autres avaient imparfaitement, obscurément, et quelquefois infidèlement expliqué. Il est des artistes qui sont en même temps gens de lettres ; et nous en pourrions citer ici ; mais le nombre en serait fort petit : la plupart de ceux qui exercent les arts mécaniques ne les ont embrassés que par nécessité, et n’opèrent que par instinct. À peine, entre mille, en trouve-t-on une douzaine en état de s’exprimer avec quelque clarté sur les instruments qu’ils emplaient et sur les ouvrages qu’ils fabriquent. Nous avons vu des ouvriers qui travaillaient depuis quarante années sans rien connaitre à leurs machines. Il nous a fallu exercer avec eux la fonction dont se glorifiait Socrate, la fonction pénible et délicate de faire accoucher les esprits : obstetrix animorum.

Mais il est des métiers si singuliers, et des manœuvres si déliées, qu’à moins de travailler soi-même, de mouvoir une machine de ses propres mains, et de voir l’ouvrage se former sous ses propres yeux, il est difficile d’en parler avec précision. Il a donc fallu plusieurs fois se procurer les machines, les construire, mettre la main à l’œuvre, se rendre, pour ainsi dire, apprenti, et faire soi-même de mauvais ouvrages pour apprendre aux autres comment on en fait de bons.

C’est ainsi que nous nous sommes convaincus de l’ignorance dans laquelle on est sur la plupart des objets de la vie, et de la nécessité de sortir de cette ignorance. C’est ainsi que nous nous sommes mis en état de démontrer que l’homme de lettres qui soit le plus sa langue ne connait pas la vingtième partie des mots ; que quoique chaque art ait la sienne, cette langue est encore bien imparfaite ; que c’est par l’extrême habitude de converser les uns avec les autres que les ouvriers s’entendent, et beaucoup plus par le retour des conjonctures que par l’usage des termes. Dans un atelier c’est le moment qui parle et non l’artiste.

Voici la méthode qu’on a suivie pour chaque art. On a traité :
1° De la matière, des lieux où elle se trouve, de la manière dont on la prépare, de ses bonnes et mauvaises qualités, de ses différentes espèces, des opérations par lesquelles on la fait passer, soit avant de l’employer, soit en la mettant en œuvre ;
2° Des principaux ouvrages qu’on en fait, et de la manière de les faire.
3° On a donné le nom, la description et la figure des outils et des machines, par pièces détachées et par pièces assemblées, la coupe des moules et d’autres instruments, dont il est à propos de connaitre l’intérieur, leurs profils, etc.
4° On a expliqué et représenté la main-d’œuvre et les principales opérations dans une ou plusieurs planches, où l’on voit tantôt les mains seules de l’artiste, tantôt l’artiste entier en action et travaillant à l’ouvrage le plus important de son art.
5° On a recueilli et défini le plus exactement qu’il a été possible les termes propres de l’art.


Mais le peu d’habitude qu’on a et d’écrire et de lire les écrits sur les arts rend les choses difficiles à expliquer d’une manière intelligible. De là nait le besoin des figures. On pourrait démontrer par mille exemples qu’un dictionnaire pur et simple de langue, quelque bien qu’il soit fait, ne peut se passer de figures, sans tomber dans des définitions obscures ou vagues. Combien donc, à plus forte raison, ce secours ne nous était-il pas nécessaire ? Un coup d’œil sur l’objet ou sur sa représentation en dit plus qu’une page de discours.

On a envoyé des dessinateurs dans les ateliers. On a pris l’esquisse des machines et des outils. On n’a rien omis de ce qui pouvait les montrer distinctement aux yeux. Dans le cas où une machine mérite des détails par l’importance de son usage et par la multitude de ses parties, on a passé du simple au composé. On a commencé par assembler, dans une première figure, autant d’éléments qu’on en pouvait apercevoir sans confusion. Dans une seconde figure, on voit les mêmes éléments, avec quelques autres. C’est ainsi qu’on a formé successivement la machine la plus compliquée, sans aucun embarras ni pour l’esprit ni pour les yeux. Il faut quelquefois remonter de la connaissance de l’ouvrage à celle de la machine ; et d’autres fois descendre de la connaissance de la machine à celle de l’ouvrage. On trouvera à l’article Art des réflexions philosophiques sur les avantages de ces méthodes et sur les occasions où il est à propos de préférer l’une à l’autre.

Il y a des notions qui sont communes à presque tous les hommes, et qu’ils ont dans l’esprit avec plus de clarté qu’elles n’en peuvent recevoir du discours. Il y a aussi des objets si familiers, qu’il serait ridicule d’en faire des figures. Les arts en offrent d’autres si composés, qu’on les représenterait inutilement : dans les deux premiers cas, nous avons supposé que le lecteur n’était pas entièrement dénué de bon sens et d’expérience ; et dans le dernier, nous renvoyons à l’objet même. Il est en tout un juste milieu, et nous avons tâché de ne le pas manquer ici. Un seul art, dont on voudrait tout dire et tout représenter, fournirait des volumes de discours et de planches. On ne finirait jamais si l’on se proposait de rendre en figures tous les états par lesquels passe un morceau de fer avant que d’être transformé en aiguilles. Que le discours suive le procédé de l’artiste dans le dernier détail ; à la bonne heure. Quant aux figures, nous les avons restreintes aux mouvements importants de l’ouvrier, et aux seuls moments de l’opération, qu’il est très-facile de peindre et très-difficile d’expliquer. Nous nous en sommes tenus aux circonstances essentielles ; à celles dont la représentation, quand elle est bien faite, entraine nécessairement la connaissance de celles qu’on ne voit pas. Nous n’avons pas voulu ressembler à un homme qui ferait planter des guides à chaque pas dans une route, de crainte que les voyageurs ne s’en écartassent : il suffit qu’il y en ait partout où ils seraient exposés à s’égarer.

Au reste, c’est la main-d’œuvre qui fait l’artiste ; et ce n’est point dans les livres qu’on peut apprendra à manœuvrer. L’artiste rencontrera seulement dans notre ouvrage des vues qu’il n’eut peut-être jamais eues, et des observations qu’il n’eut faites qu’après plusieurs années de travail. Nous offrirons au lecteur studieux ce qu’il eut appris d’un artiste en le voyant opérer pour satisfaire sa curiosité ; et à l’artiste, ce qu’il serait à souhaiter qu’il apprit du philosophe pour s’avancer à la perfection.

Nous avons distribué, dans les sciences et dans les arts libéraux, les figures et les planches, selon le même esprit, et avec la même économie que dans les arts mécaniques ; cependant nous n’avons pu réduire le nombre des unes et des autres à moins de six cents. Les deux volumes qu’elles formeront ne seront pas la partie la moins intéressante de l’ouvrage, par l’attention que nous aurons de placer, au verso d’une planche, l’explication de celle qui sera vis-à-vis, avec des renvois aux endroits du dictionnaire, auxquels chaque figure sera relative. Un lecteur ouvre un volume de planches ; il aperçait une machine qui pique sa curiosité : c’est, si l’on veut, un moulin à poudre, à papier, à soie, à sucre, etc. Il lira vis-à-vis, fig. 50, 51 ou 60, etc., moulin à poudre, moulin à sucre, moulin à papier, moulin à soie, etc. ; il trouvera ensuite une explication succincte de ces machines, avec les renvois aux articles Poudre, Papier, Sucre, Soie, etc.

La gravure répondra à la perfection des dessins ; et nous espérons que les planches de notre Encyclopédie surpasseront celles du dictionnaire anglais, autant en beauté qu’elle les surpassent en nombre. Chambers a trente planches. L’ancien projet en promettait cent vingt ; et nous en donnerons six cents au moins. Il n’est pas étonnant que la carrière se soit étendue sur nos pas. Elle est immense, et nous ne nous flattons pas de l’avoir parcourue.


Malgré les secours et les travaux dont nous venons de rendre compte, nous déclarons sans peine, au nom de nos collègues et au nôtre, qu’on nous trouvera toujours disposés à convenir de notre insuffisance, et à profiter des lumières qui nous seront communiquées. Nous les recevrons avec reconnaissance et nous nous y conformerons avec docilité, tant nous sommes persuadés que la perfection dernière d’une Encyclopédie est l’ouvrage des siècles. Il a fallu des siècles pour commencer ; il en faudra pour finir : mais À LA POSTÉRITÉ ET À L’ÊTRE QUI NE MEURT POINT.

Nous aurons cependant la satisfaction intérieure de n’avoir rien épargné pour réussir : une des preuves que nous en apporterons, c’est qu’il y a des parties dans les sciences et dans les arts qu’on a refaites jusqu’à trois fais. Nous ne pouvons nous dispenser de dire, à l’honneur des libraires associés, qu’ils n’ont jamais refusé de se prêter à ce qui pouvait contribuer à les perfectionner toutes. Il faut espérer que le concours d’un aussi grand nombre de circonstances, telles que les lumières de ceux qui ont travaillé à l’ouvrage, les secours des personnes qui s’y sont intéressées, et l’émulation des éditeurs et des libraires, produira quelque bon effet.


De tout ce qui précède, il s’ensuit que, dans l’ouvrage que nous annonçons, on a traité des sciences et des arts de manière qu’on n’en suppose aucune connaissance préliminaire ; qu’on y expose ce qu’il importe de savoir sur chaque matière ; que les articles s’expliquent les uns par les autres ; et que, par conséquent, la difficulté de la nomenclature n’embarrasse nulle part. D’où nous inférerons que cet ouvrage pourrait tenir lieu de bibliothèque dans tous les genres, excepté le sien, à un savant de profession ; qu’il suppléera aux livres élémentaires ; qu’il développera les vrais principes des choses ; qu’il en marquera les rapports ; qu’il contribuera à la certitude et aux progrès des connaissances humaines ; et qu’en multipliant le nombre des vrais savants, des artistes distingués et des amateurs éclairés, il répandra dans la société de nouveaux avantages.