S. m. (Art cosmétique) fucus, pigmentum ; se dit de toute composition soit de blanc, soit de rouge, dont les femmes, et quelques hommes mêmes, se servent pour embellir leur teint, imiter les couleurs de la jeunesse, ou les réparer par artifice.

Le nom de fard, fucus, était encore plus étendu autrefois qu'il ne l'est aujourd'hui, et faisait un art particulier qu'on appela Commotique, , c'est-à-dire l'art de farder, qui comprenait non-seulement toutes les espèces de fard, mais encore tous les médicaments qui servaient à ôter, à cacher, à rectifier les difformités corporelles ; et c'est cette dernière partie de l'ancienne Commotique que nous nommons Orthopédie. Voyez ORTHOPEDIE.

L'amour de la beauté a fait imaginer de temps immémorial tous les moyens qu'on a cru propres à en augmenter l'éclat, à en perpétuer la durée, ou à en rétablir les breches ; et les femmes, chez qui le goût de plaire est très-étendu, ont cru trouver ces moyens dans les fardements, si je puis me servir de ce vieux terme collectif, plus énergique que celui de fard.

L'auteur du livre d'Enoc assure qu'avant le déluge, l'ange Azaliel apprit aux filles l'art de se farder, d'où l'on peut du moins inférer l'antiquité de cette pratique.

L'antimoine est le plus ancien fard dont il soit fait mention dans l'histoire, et en même temps celui qui a eu le plus de faveur. Job, chap. xl. Ve 14. marque assez le cas qu'on en faisait, lorsqu'il donne à une de ses filles le nom de vase d'antimoine, ou de boite à mettre du fard, cornu stibii.

Comme dans l'Orient les yeux noirs, grands et fendus passaient, ainsi qu'en France aujourd'hui, pour les plus beaux, les femmes qui avaient envie de plaire, se frottaient le tour de l'oeil avec une aiguille trempée dans du fard d'antimoine pour étendre la paupière, ou plutôt pour la replier, afin que l'oeil en parut grand. Aussi Isaïe, ch. IIIe Ve 22. dans le dénombrement qu'il fait des parures des filles de Sion, n'oublie pas les aiguilles dont elles se servaient pour peindre leurs yeux et leurs paupières. La mode en était si reçue, que nous lisons dans un des livres des rais, liv. IV. ch. IXe Ve 30. que Jésabel ayant appris l'arrivée de Jehu à Samarie, se mit les yeux dans l'antimoine, ou les plongea dans le fard, comme s'exprime l'Ecriture, pour parler à cet usurpateur, et pour se montrer à lui. Jéremie, chap. IVe Ve 50. ne cessait de crier aux filles de Judée : Envain vous vous revêtirez de pourpre et vous mettrez vos colliers d'or ; en vain vous vous peindrez les yeux avec l'antimoine, vos amants vous mépriseront. Les filles de Judée ne crurent point le prophète, elles pensèrent toujours qu'il se trompait dans ses oracles ; en un mot, rien ne fut capable de les dégoûter de leur fard : c'est pour cela qu'Ezéchiel, chap. xxiij. Ve 40. dévoilant les dérèglements de la nation juive, sous l'idée d'une femme débauchée, dit, qu'elle s'est baignée. qu'elle s'est parfumée, qu'elle a peint ses yeux d'antimoine, qu'elle s'est assise sur un très-beau lit et devant une table bien couverte, &c.

Cet usage du fard tiré de l'antimoine ne finit pas dans les filles de Sion ; il se glissa, s'étendit, se perpétua par-tout. Nous trouvons que Tertullien et S. Cyprien déclamèrent à leur tour très-vivement contre cette coutume usitée de leur temps en Afrique, de se peindre les yeux et les sourcils avec du fard d'antimoine : inunge oculos tuos, non stibio diaboli, sed collyrio Christi, s'écriait S. Cyprien.

Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'aujourd'hui les femmes Syriennes, Babyloniennes, et Arabes, se noircissent du même fard le tour de l'oeil, et que les hommes en font autant dans les déserts de l'Arabie, pour se conserver les yeux contre l'ardeur du soleil. Voyez Tavernier, voyage de Perse, liv. II. ch. VIIe et Gabriel Sionita, de moribus orient. cap. XIe M. d'Arvieux, dans ses voyages imprimés à Paris en 1717, livre XII. pag. 27, remarque, en parlant des femmes Arabes, qu'elles bordent leurs yeux d'une couleur noire composée avec de la tuthie, et qu'elles tirent une ligne de ce noir en-dehors du coin de l'oeil, pour le faire paraitre plus fendu.

Depuis les voyages de M. d'Arvieux, le savant M. Shaw rapporte dans ceux qu'il a faits en Barbarie, à l'occasion des femmes de ces contrées, qu'elles croiraient qu'il manquerait quelque chose d'essentiel à leur parure, si elles n'avaient pas teint le poil de leurs paupières et leurs yeux de ce qu'on nomme al-co-hol, qui est la poudre de mine de plomb. Cette opération se fait en trempant dans cette poudre un petit poinçon de bois de la grosseur d'une plume, et en le passant ensuite entre les paupières : elles se persuadent que la couleur sombre, que l'on parvient de cette façon à donner aux yeux, est un grand agrément au visage de toutes de sortes de personnes.

Entr'autres colifichets des femmes d'Egypte, ajoute le voyageur anglais, j'ai Ve tirer des catacombes de Sakara, un bout de roseau ordinaire renfermant un poinçon de la même espèce de ceux des Barbaresques, et une once de la même poudre dont on se sert encore actuellement (1740) dans ce pays-là, pour le même usage.

Les femmes grecques et romaines empruntèrent des Asiatiques, la coutume de se peindre les yeux avec de l'antimoine ; mais pour étendre encore plus loin l'empire de la beauté, et réparer les couleurs flétries, elles imaginèrent deux nouveaux fards inconnus auparavant dans le monde, et qui ont passé jusqu'à nous : je veux dire le blanc et le rouge. Delà vient que les Poètes feignirent que la blancheur d'Europe ne lui venait que parce qu'une des filles de Junon avait dérobé le petit pot de fard blanc de cette déesse, et en avait fait présent à la fille d'Agenor. Quand les richesses affluèrent dans Rome, elles y portèrent un luxe affreux ; la galanterie introduisit les recherches les plus raffinées dans ce genre, et la corruption générale y mit le sceau.

Ce que Juvénal nous dit des bapses d'Athènes, de ces prêtres efféminés qu'il admet aux mystères de la toilette, se doit entendre des dames romaines, sur l'exemple desquelles, ceux dont le poète veut parler, mettaient du blanc et du rouge, attachaient leurs longs cheveux d'un cordon d'or, et se noircissaient le sourcil, en le tournant en demi-rond avec une aiguille de tête.

Ille supercilium madidâ fuligine factum,

Obliquâ producit acu, pingitque trementes,

Attollents oculos.

Juvén. Sat. 2.

Nos dames, dit Pline le naturaliste, se fardent par air jusqu'aux yeux, tanta est decoris affectatio, ut tingantur oculi quoque ; mais ce n'était-là qu'un leger crayon de leur mollesse.

Elles passaient de leurs lits dans des bains magnifiques, et là elles se servaient de pierres-ponces pour se polir et s'adoucir la peau, et elles avaient vingt sortes d'esclaves en titre pour cet usage. A cette propreté luxurieuse, succéda l'onction et les parfums d'Assyrie : enfin le visage ne reçut pas moins de façons et d'ornements que le reste du corps.

Nous avons dans Ovide des recettes détaillées de fards, qu'il conseillait de son temps aux dames romaines ? je dis aux dames romaines, car le fard du blanc et du rouge était réservé aux femmes de qualité sous le règne d'Auguste ; les courtisannes et les affranchies n'osaient point encore en mettre. Prenez donc de l'orge, leur disait-il, qu'envoyent ici les laboureurs de Libye ; ôtez-en la paille et la robe ; prenez une pareille quantité d'ers ou d'orobe, détrempés l'un et l'autre dans des œufs, avec proportion ? faites sécher et broyer le tout ; jetez-y de la poudre de corne de cerf ; ajoutez-y quelques oignons de narcisse ; pilez le tout dans le mortier ; vous y admettrez enfin la gomme et la farine de froment de Toscane ; que le tout soit lié par une quantité de miel convenable : celle qui se servira de ce fard, ajoute-il, aura le teint plus net que la glace de son miroir.

Quaecumque afficiet tali medicamine vultum,

Fulgebit speculo laevior ipsa suo.

Mais on inventa bien-tôt une recette plus simple que celle d'Ovide, et qui eut la plus grande vogue : c'était un fard composé de la terre de Chio, ou de Samos, que l'on faisait dissoudre dans du vinaigre. Horace l'appelle humida creta. Pline nous apprend que les dames s'en servaient pour se blanchir la peau, de même que de la terre de Selinuse, qui est, dit-il, d'un blanc de lait, et qui se dissout promptement dans l'eau. Fabula, selon Martial, craignait la pluie, à cause de la craie qui était sur son visage ; c'était une des terres dont nous venons de parler. Et Pétrone, en peignant un efféminé, s'exprime ainsi : Perfluebant per frontem sudantis acaciae rivi, et inter rugas malarum, tantùm erat cretae, ut putares detractum parietem nimbo laborare : " Des ruisseaux de gomme coulaient sur son front avec la sueur, et la craie était si épaisse dans les rides de ses joues, qu'on aurait dit que c'était un mur que la pluie avait déblanchi ".

Poppée, cette célèbre courtisanne, douée de tous les avantages de son sexe, hors de la chasteté, usait pour son visage d'une espèce de fard onctueux, qui formait une croute durable, et qui ne tombait qu'après avoir été lavée avec une grande quantité de lait, lequel en détachait les parties, et découvrait une extrême blancheur : Poppée, dis-je, mit ce nouveau fard à la mode, lui donna son nom, Poppaeana pingicia, et s'en servit dans son exil même, où elle fit mener avec elle un troupeau d'ânesses, et se serait montrée avec ce cortège, dit Juvénal, jusqu'au pôle hyperborée.

Cette pâte de l'invention de Poppée qui couvrait tout le visage, formait un masque, avec lequel les femmes allaient dans l'intérieur de leur maison : c'était-là, pour ainsi dire, le visage domestique, et le seul qui était connu du mari. Ses lèvres, si nous écoutons Juvénal, s'y prenaient à la glu :

Hinc miseri viscantur labra mariti.

Ce teint tout neuf, cette fleur de peau, n'était faite que pour les amants ; et sur ce pié-là, ajoute l'abbé Nadal, la nature ne donnait rien ni aux uns ni aux autres.

Les dames romaines se servaient pour le rouge, au rapport de Pline, d'une espèce de fucus qui était une racine de Syrie avec laquelle on teignait les laines. Mais Théophraste est ici plus exact que le naturaliste romain ? les Grecs, selon lui, appelaient fucus, tout ce qui pouvait peindre la chair ; tandis que la substance particulière dont les femmes se servaient pour peindre leurs joues de rouge, était distinguée par le nom de rizion, racine qu'on apportait de Syrie en Grèce à ce sujet. Les Latins, à l'imitation du terme grec, appelèrent cette plante radicula ; et Pline l'a confondue avec la racine dont on teignait les laines.

Il est si vrai que le mot fucus était un terme général pour désigner le fard, que les Grecs et les Romains avaient un fucus métallique qu'ils employaient pour le blanc, et qui n'était autre chose que la céruse ou le blanc de plomb de nos revendeuses à la toilette. Leur fucus rouge se tirait de la racine rizion, et était uniquement destiné pour rougir les joues : ils se servirent aussi dans la suite pour leur blanc, d'un fucus composé d'une espèce de craie argentine ; et pour le rouge du purpurissum, préparation qu'ils faisaient de l'écume de la pourpre, lorsqu'elle était encore toute chaude. Voyez POURPRE, (Coquille).

C'en est assez sur les dames grecques et romaines. Poursuivons à-présent l'histoire du fard jusqu'à nos jours, et prouvons que la plupart des peuples de l'Asie et de l'Afrique sont encore dans l'usage de se colorier diverses parties du corps de noir, de blanc, de rouge, de bleu, de jaune, de verd, en un mot de toutes sortes de couleurs, suivant les idées qu'ils se sont formées de la beauté. L'amour propre et la vanité ont également leur recherche dans tous les pays du monde ; l'exemple, les temps, et les lieux, n'y mettent que le plus ou le moins d'entente, de gout, et de perfection.

En commençant par le Nord, nous apprenons qu'avant que les Moscovites eussent été policés par le czar Pierre premier, les femmes Russes savaient déjà se mettre du rouge, s'arracher les sourcils, se les peindre ou s'en former d'artificiels. Nous voyons aussi que les Groenlandaises se bariolent le visage de blanc et de jaune ; et que les Zembliennes, pour se donner des grâces, se font des raies bleues au front et au menton. Les Mingreliennes, sur le retour, se peignent tout le visage, les sourcils, le front, le nez, et les joues. Les Japonaises de Jédo se colorent de bleu les sourcils et les lèvres. Les Insulaires de Sombréo au nord de Nicobar, se plâtrent le visage de verd et de jaune. Quelques femmes du royaume de Décan se font découper la chair en fleurs, et teignent les fleurs de diverses couleurs, avec des jus de racines de leur pays.

Les Arabes, outre ce que j'en ai dit ci-dessus, sont dans l'usage de s'appliquer une couleur bleue aux bras, aux lèvres, et aux parties les plus apparentes du corps ; ils mettent hommes et femmes cette couleur par petits points, et la font pénétrer dans la chair avec une aiguille faite exprès : la marque en est inaltérable.

Les Turquesses africaines s'injectent de la tutie préparée dans les yeux, pour les rendre plus noirs, et se teignent les cheveux, les mains, et les pieds en couleur jaune et rouge. Les femmes maures suivent la mode des Turquesses ; mais elles ne teignent que les sourcils et les paupières avec de la poudre de mine de plomb. Les filles qui demeurent sur les frontières de Tunis se barbouillent de couleur bleue le menton et les lèvres ; quelques-unes impriment une petite fleur, dans quelque autre partie du visage, avec de la fumée de noix de galle et du safran. Les femmes du royaume de Tripoli font consister les agréments dans des piqûres sur la face, qu'elles pointillent de vermillon ; elles peignent leurs cheveux de même. La plupart des filles Nègres du Sénégal, avant que de se marier, se font broder la peau de différentes figures d'animaux et de fleurs de toutes couleurs. Les Négresses de Serra-Liona se colorent le tour des yeux de blanc, de jaune, et de rouge.

Les Floridiennes de l'Amérique septentrionale se peignent le corps, le visage, les bras, et les jambes de toutes sortes de couleurs ineffaçables ; parce qu'elles ont été imprimées dans les chairs par le moyen de plusieurs piqûres. Enfin les femmes sauvages Caraïbes se barbouillent toute la face de rocou.

Si nous revenons en Europe, nous trouverons que le blanc et le rouge ont fait fortune en France. Nous en avons l'obligation aux Italiens, qui passèrent à la cour de Catherine de Médicis : mais ce n'est que sur la fin du siècle passé, que l'usage du rouge est devenu général parmi les femmes de condition.

Callimaque, dans l'hymne intitulée les bains de Pallas, a parlé d'un fard bien plus simple. Les deux déesses Vénus et Pallas se disputaient le prix et la gloire de la beauté : Vénus fut longtemps à sa toilette ; elle ne cessa point de consulter son miroir, retoucha plus d'une fois à ses cheveux, regla la vivacité de son teint ; au lieu que Minerve ne se mira ni dans le métal, ni dans la glace des eaux, et ne trouva point d'autre secret pour se donner du rouge, que de courir un long espace de chemin, à l'exemple des filles de Lacédémone qui avaient accoutumé de s'exercer à la course sur le bord de l'Eurotas. Si le succès alors justifia les précautions de Vénus, ne fut-ce pas la faute du juge, plutôt que celle de la nature ?

Quoi qu'il en sait, je ne pense point qu'on puisse réparer par la force de l'art les injures du temps, ni rétablir sur les rides du visage la beauté qui s'est évanouie. Je sens bien la justesse des réflexions de Rica dans sa lettre à Usbek : " Les femmes qui se sentent finir d'avance par la perte de leurs agréments, voudraient reculer vers la jeunesse ; eh comment ne chercheraient-elles pas à tromper les autres ! elles font tous leurs efforts pour se tromper elles-mêmes, et pour se dérober la plus affligeante de toutes les idées ". Mais comme le dit La Fontaine :

Les fards ne peuvent faire,

Que l'on échappe au temps cet insigne larron ;

Les ruines d'une maison

Se peuvent réparer ; que n'est cet avantage

Pour les ruines du visage ?

Cependant loin que les fards produisent cet effet, j'ose assurer au contraire qu'ils gâtent la peau, qu'ils la rident, qu'ils altèrent et ruinent la couleur naturelle du visage : j'ajoute qu'il y a peu de fards dans le genre du blanc, qui ne soit dangereux. Aussi les femmes qui se servent de l'huile de talc comme d'un fard excellent, s'abusent beaucoup ; celles qui emploient la céruse, le blanc de plomb, ou le blanc d'Espagne, n'entendent pas mieux leurs intérêts ; celles qui se servent de préparations de sublimé, font encore plus de tort à leur santé : enfin l'usage continuel du rouge surtout de ce vermillon terrible qui jaunit tout ce qui l'environne, n'est pas sans inconvénient pour la peau. Voyez ROUGE.

Afranius répétait souvent et avec raison à ce sujet : " des grâces simples et naturelles, le rouge de la pudeur, l'enjouement, et la complaisance, voilà le fard le plus séduisant de la jeunesse ; pour la vieillesse, il n'est point de fard qui puisse l'embellir, que l'esprit et les connaissances ".

Je ne sache aucun ouvrage sur les fards ; j'ai lu seulement que Michel Nostradamus, ce médecin si célèbre par les visites et les présents qu'il reçut des rois et des reines, et par ses centuries qui l'ont fait passer pour un visionnaire, un fou, un magicien, un impie, a donné en 1552 un traité des fardements et des senteurs, que je n'ai jamais pu trouver, et qui peut-être n'est pas fort à regretter. Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.