(Manufacture de soie) péruvienne à boutons ou à ligatures.

L'étoffe appelée péruvienne est composée de deux chaînes de différentes couleurs contenant 40 portées doubles ou simples chacune suivant la quantité que le fabriquant veut donner à l'étoffe.

L'on fabrique cette étoffe sans qu'il soit besoin du secours des lisses, marches, etc. le corps ou les ligatures suffisent pour cette opération.

On donne le nom de ligatures à des lisses dont la maille contient une petite boucle, laquelle empêche le fil de lever ou baisser, si ce n'est lorsque la ligature lève ou baisse ; les mailles à boucle ou ligatures sont semblables à celles des lisses dont on se sert dans tous les métiers de la draperie et de la toilerie.

Les desseins pour la péruvienne sont très-petits ; cette étoffe est aussi propre pour habit d'homme que pour habit de femme ; l'endroit de l'étoffe se fait ordinairement dessus, la navette y fait la figure comme dans la prussienne, avec cette différence, que comme il n'y a point de lisses pour faire le fond ou corps de l'étoffe, quand le tireur ou tireuse a tiré le sac qui doit faire la figure, et que la navette qui doit figurer, est passée, il faut à la seconde navette tirer tout ce qui a été laissé au premier coup, et c'est précisément ce qui lie les deux chaînes : on expliquera plus amplement cette façon de travailler quand on aura donné celle de lire le dessein sur les ligatures.

La quantité de ligatures n'est point fixée pour la péruvienne, elle doit être proportionnelle à la longueur et à la largeur du dessein ; mais surtout à la largeur. Par exemple, un dessein qui portera en largeur cinq dixaines de 8 en 10, qui composent 40 cordes, se travaillera avec 40 ligatures pour une des deux chaînes, et 40 pour l'autre, ce qui fera en tout 80 ligatures. Ces 80 ligatures doivent produire le même effet que 1600 mailles de corps, attendu que chacune de ces ligatures doit contenir 20 mailles ou boucles. Chaque boucle de la ligature doit contenir quatre fils doubles de la chaîne pour la réduction ordinaire, de façon que 40 ligatures contiennent, à 20 mailles ou boucles chacune, 3200 fils ; nombre complet d'une chaîne de 40 portées doubles. Les 40 autres ligatures étant destinées pour la seconde chaîne, il n'est pas besoin de dire que chaque ligature, en la supposant de 20 mailles ou boucles, doit être distribuée de façon que les 20 mailles doivent porter la largeur de l'étoffe, conséquemment faites et placées à jour ou à une distance égale, afin qu'elles puissent se trouver précisément placées à la rencontre de chaque fil de chaîne sans être portées à droite ni à gauche du fil.

Comme les lisserons dans les étoffes ordinaires portent 3, 4 lignes et plus d'épaisseur, si ceux des ligatures étaient de même, il arriverait que 80 ligatures portant une largeur extraordinaire, il ne serait pas possible qu'elles pussent se tirer avec la même égalité, c'est pour cela que les lisserons des ligatures ne doivent porter qu'une ligne d'épaisseur, conséquemment 80 lisserons ne portent pas plus de 6 pouces et 8 lignes, et pour les resserrer davantage, l'ouvrier a soin de faire faire les lisses de façon, que quoique toutes les boucles soient à même hauteur de la soie, néanmoins il se trouve une lisse qui est élevée de 4 pouces plus que l'autre, ce qui est alternatif ; et au moyen de cette précaution, les 80 lisses ne portent gueres plus larges que 40. La façon de disposer ainsi ces ligatures est très-simple, par la précaution que la faiseuse de lisses prend de les faire toutes ensemble 4 pouces plus longues d'un côté que d'un autre, depuis la boucle ; au moyen de cette préparation, lorsqu'étant sur le lisseron on les attache, on met la première lisse, de façon que la partie la plus longue se trouve en haut ; à la seconde, la partie la plus longue en bas ; ainsi des autres jusqu'à ce qu'elles soient toutes attachées.

Chaque lisse doit être attachée à une corde de rame : ainsi que le dessein portant 40 cordes pour chaque chaîne, il faut quatre-vingt cordes de rame pour les deux.

La façon de passer les fils dans les ligatures est différente de celle qui se pratique dans les autres métiers ; si le dessein est à pointe, c'est-à-dire que si le côté ne contient que la moitié d'une fleur, d'un fruit, etc. et qu'il doive être entier sur l'étoffe, on commence à passer quatre fils de la première chaîne à la première ligature du côté de l'ensuple de derrière, et on continue par la seconde, et celles qui suivent jusqu'à la quarantième du côté du battant, après quoi, au lieu de recommencer par la première du côté de l'ensuple, vous prenez la seconde du côté du battant, et allez en reculant lisse par lisse, jusqu'à la même lisse, par laquelle vous avez commencé, qui est la première du côté de l'ensuple, et continuez de même jusqu'à ce que la chaîne soit passée en entier, de façon que le remettage forme une espèce de N. N.

Seconde façon de passer les fils. Il faut observer encore, que pour que les fils ne soient ni génés, ni contrariés, quand on a passé un fil d'une chaîne sur une ligature, il faut que le fil de la seconde chaîne suive sur l'autre, afin que rien ne soit embrouillé, et qu'il se trouve un accord parfait, et que toutes les ligatures soient passées à-la-fais, c'est-à-dire ensemble, cette dernière façon de passer les fils, quoique plus embarrassante, fait néanmoins que l'étoffe se travaille plus aisément. Au surplus on peut choisir.

Si le dessein est à chemin, c'est-à-dire qu'il ne répète pas sur les côtés, pour lors on passe les fils à l'ordinaire, en commençant par la première ligature du côté de l'ensuple, et finissant par la dernière du côté du battant, et reprendre ensuite la première sans reculer au remettage.

Le dessein à pointe par la façon du remettage porte dans la fabrication le double dans la largeur de l'étoffe ; et s'il est de même dans la hauteur en revenant sur ses pas lorsqu'on tire le bouton, c'est-à-dire, en reculant par le même chemin qu'on a fait en commençant, on fait également le double dans la hauteur de l'étoffe.

Si chaque chaîne est passée sur quarante lignes, et que les fils ne soient pas lardés dans les remettages (c'est le terme), c'est-à-dire que les deux chaînes ne soient pas passées ensemble, ainsi qu'il est démontré dans la partie ci-devant qui est sous-lignée ; pour lors il faut lire le dessein une fois sur les quarante cordes qui doivent faire la figure, et une fois desuite sur les quarante qui doivent faire le fond, qui est réservé pour le second coup de navette, dont la trame doit être très-fine, afin que l'étoffe soit liée, ou pour mieux dire, afin que les deux chaînes soient liées ensemble, sans quoi les fils qui ne seraient pas tirés badineraient dessus ou dessous l'étoffe.

Si, au contraire, les fils sont passés dans les ligatures, ainsi qu'il est démontré dans la partie qui est souslignée ; pour lors quand le dessein est fait, il faut le translater, c'est-à-dire, que s'il est peint sur cinq dixaines, il faut le mettre sur dix, attendu qu'il faut toujours laisser la corde de fond entre celle qui se tire, c'est pourquoi il faut qu'il soit peint en deux couleurs, afin qu'on ne lise pas une corde d'une façon et une corde de l'autre, et que dans les endroits où il faut prendre quatre, cinq cordes, plus ou moins, celle qui fait le fond ne soit pas prise, quoiqu'elle se trouve entre deux. Dans ce cas, on lit le dessein de suite.

Il s'ensuit par ce qui vient d'être démontré, que les ligatures font le même effet que le corps, avec cette différence, qu'au lieu de 800 arcades, il n'y en a point du tout, au lieu de 1600 aiguilles, il n'y en a que 160, c'est-à-dire, deux aiguilles chaque lisse, il n'y a ni carete, ni marches, ni calqueron.

La péruvienne n'a ordinairement que trois couleurs ; savoir celle des deux chaînes, et celle du premier coup de navette ; le second devant être d'une trame très-fine, et pour ainsi dire imperceptible, on fait des péruviennes à 40 portées doubles, à 40 portées simples, en observant qu'il faut toujours deux chaînes égales et de différentes couleurs.

La beauté de la péruvienne est qu'elle n'a point d'envers ; au moyen des deux chaînes, elle est aussi belle d'un côté que d'un autre, et c'est précisément ce qui la distingue de la prussienne. Par exemple : si une chaîne est pourpre et bleue, ce qui fera une figure bleue d'un côté, fera de l'autre une figure pourpre, et c'est précisément ce qui en fait le mérite principal. La couleur dans un habit de femme est-elle passée d'un côté, elle le tourne de l'autre, pour lors la robe parait neuve ; il en est de même pour les habits d'homme ; c'est précisément cette singularité qui caractérise la péruvienne.

La quantité d'étoffes qui se fabriquent à Lyon à la petite tire ou au bouton, est si considérable, que de dix mille métiers qui travaillent actuellement dans la fabrique en étoffes façonnées, il y en a au-moins la moitié dans ce genre ; il n'est point d'année qu'il ne paraisse quelque nouveauté dans ce genre d'étoffe, soit dans le mécanisme, soit dans le gout, c'est ce qui fait que l'étranger ne peut pas parvenir à l'imitation de la fabrique de Lyon, attendu qu'aussi-tôt qu'il s'est saisi d'un gout, incontinent il s'en trouve un autre.

On fait aujourd'hui des taffetas à bandes ombrées et carrelées, et avec des petits agréments entre les bandes, sans qu'il soit besoin de tireuse, l'endroit dessus, et cela au moyen de six ou huit ligatures, qui sont disposées de façon que six ou huit marches placées à gauche sur le côté du métier en font l'embarras. L'ouvrier foulant la première marche à gauche avec le pied gauche de même, passe ses coups de navette en foulant les deux marches du taffetas qui sont du côté droit aussi longtemps, ou passe autant de coups qu'il veut donner d'étendue à son cannelé et à son carrelé, tandis que tenant la marche du côté gauche foulée, cette même marche faisant lever les ligatures qui sont faites à jour, et en conformité de la largeur des bandes, ces mêmes ligatures demeurent levées pendant les coups de navette qu'il passe. Il faut observer qu'une marche à gauche suffirait s'il n'avait qu'un cannelé, il n'en faudrait que deux pour le carrelé ; et lorsqu'il y en a davantage, elles ne sont destinées que pour quelques fleurons qui contiennent six, huit ou dix coups. On appelle coup chaque partie où la marche de retour, qui est une de celles du pied gauche, demeure levée, tandis que l'ouvrier passera six ou huit coups de navette du côté droit. Le dessein est-il disposé pour le retour ? l'ouvrier ayant achevé la quantité de marches à gauche, au lieu de recommencer par la première, revient sur ses pas : pour-lors le dessein étant sur huit marches en contient quinze, quoiqu'il y ait deux fois le mouvement de huit marches, parce que la première marche et la dernière n'étant foulées qu'une fois dans le course, tandis que chacune des autres l'est deux fais, ces deux marches n'en doivent composer qu'une, ce qui est un peu difficile à comprendre. Par exemple, en supposant huit marches de retour, vous passez huit coups ; quand vous avez passé la huitième marche, vous revenez sur vos pas par la septième jusqu'à la première, ce qui ne fait que sept coups pour finir le course, et huit pour le commencement, faisant en tout quinze coups. Il en est de même quant à la façon de passer les fils dans les ligatures pour les péruviennes dont le dessein est à pointe, et dont par conséquent le remettage doit être en zig-zag ainsi qu'il a été démontré dans ce mémoire. Pour cette opération, si le dessein est disposé pour quarante ligatures complete s, il en faut quarante-une, savoir trente-neuf de vingt mailles chacune, et deux de dix qui sont la première et la dernière ; conséquemment la première et la dernière ne contenant que dix mailles ou ligatures n'en sauraient valoir qu'une. La chose est bien sensible, et pour la faire comprendre, il faut donner un exemple moins étendu ou plus petit en volume de lisses ou ligatures. Veut-on remettre cinq lisses pour faire pointe de vingt mailles chacune ? il faudra que la première et la dernière lisse ne contiennent que dix mailles, et ces cinq lisses n'en composeront que quatre : en voici la raison. Le premier fil étant passé sur la première lisse, le cinquième fil, après avoir passé les autres, se trouve sur la cinquième : or, en retournant sur ses pas, la quatrième lisse se trouve avoir deux fils, tandis que la cinquième n'en a qu'un, la troisième de même, la seconde également, la première en finissant s'en trouve deux ; mais en revenant par contre au remettage, comme on a commencé, la seconde s'en trouve deux, la troisième de même ainsi que la quatriéme, tandis que la première par laquelle on a commencé n'en a qu'un, les points désignés ci-dessous indiqueront cette façon de faire le remettage et les lisses.

Chaque point étant une maille, il est visible que la première lisse n'a eu que six mailles de prises ainsi que la cinquième, tandis que les trois autres en ont douze chacune, ce qui fait que la première et la cinquiéme ne contiennent pas plus de fils que chacune des trois autres : il est donc d'une nécessité indispensable de bien faire attention, dans cette façon de remettre les métiers, que la première et la dernière lisse ne contiennent non-seulement que la moitié des mailles des autres, mais encore que ces mailles soient placées à une distance juste pour que les fils ne soient pas gênés.

Mais, dira-t-on, pour éviter cet embarras de demi-lisses, il n'est besoin que de passer deux fils sur la première et deux sur la dernière, afin que toutes les lisses soient égales : à quoi on répond que chaque lisse ne contenant qu'un fil seul dans les étoffes où le remettage est tel, deux fils qui se trouveraient ensemble marqueraient trop en comparaison des autres. Par exemple, dans la péruvienne, chaque maille de la ligature contenant quatre fils doubles, si on passait sur deux boucles ensemble quatre fils à chacune, il se trouverait huit fils doubles ensemble, et si, par la disposition du dessein, cette première ou dernière lisse se trouvait faire une découpure dans l'étoffe, il arriverait que cette découpure serait le double plus large que celles qui se trouveraient faites par les autres lisses, ce qui serait une défectuosité marquée et qui gâterait la forme du dessein.

On peut faire la péruvienne avec le corps sans ligatures ; mais comme les desseins pour cette étoffe sont très-petits, la dépense pour monter ces étoffes est diminuée des trois quarts au-moins par la suppression des arcades, des aiguilles, et de seize cent maillons de verre, ce qui fait un objet de plus de 80 livres, tandis qu'avec les ligatures à peine en coutera-t-il 12 livres : voilà l'objet.