S. m. (Chasse) c'est en général tout ce qui est la proie du chasseur ; ainsi les loups, les renards, etc. sont gibier pour ceux qui les chassent ; les buzes, les corneilles, sont gibier dans la Fauconnerie, etc. Cependant ce nom est plus particulièrement affecté aux animaux sauvages qui servent à la nourriture de l'homme. Si l'on parle d'une forêt bien peuplée de gibier, on veut dire qu'il y a beaucoup de cerfs, de daims, de chevreuils, etc. Une terre giboyeuse est celle où l'on trouve abondamment des lièvres, des lapins, des perdrix, etc.

La propriété des terres étant établie, il parait que celle du gibier qu'elles nourrissent devrait en être une suite : mais le droit naturel a depuis longtemps cédé à la force ; il est d'usage presque par-tout que les seigneurs seuls aient le droit de giboyer. A l'égard du paysan il cultive la terre ; et après des travaux pénibles, il voit dévorer par le gibier le grain qu'il a semé sans pouvoir s'y opposer, et souvent sans oser s'en plaindre. Voyez CHASSE.

La réserve de la chasse à la classe des nobles, a dû être une suite naturelle du gouvernement militaire. Les cultivateurs étaient serfs ; les nobles avaient en main l'autorité et la force : il leur fallait bien pendant la paix un exercice indépendant, qui ne leur laissât pas oublier la guerre. Cette police est peut-être fort avantageuse en elle-même ; la liberté de chasser donnée à tout le monde, pourrait enlever beaucoup de bras à l'Agriculture, qui déjà n'en a pas assez. Mais ce qui ne peut être utile à rien, c'est la conservation d'une excessive quantité de gibier, surtout des espèces qui détruisent les récoltes. Quelques êtres accablés du poids de leur inutilité, pour se ménager des occasions de se fuir, font gémir sous le poids de l'amertume et de la misere, une foule d'hommes respectables par leurs travaux et leur honnêteté : mais en blâmant les gouts excessifs, nous devons servir ceux qui sont raisonnables. La conservation de certaines espèces de gibier peut être agréable et utile sans beaucoup d'inconveniens. On en a fait un art qui a des règles, et qui demande quelques connaissances. Nous allons dire ce qu'il est essentiel de savoir là-dessus.

Il y a plusieurs espèces qui ne demandent que des soins ordinaires. La nature a destiné un certain nombre d'animaux à servir de nourriture à quelques autres ; retranchez seulement les animaux carnassiers, vous porterez très-loin la multiplication des autres : ainsi en détruisant les loups, vous aurez des cerfs, des chevreuils, etc. faites périr les renards, les fouines, les belettes, etc. vos bois se peupleront de lapins, vos plaines se couvriront de lièvres, de manière à vous incommoder vous-même. La destruction des animaux carnassiers est donc le point le plus essentiel pour la conservation de toute espèce de gibier ; et le retranchement de ces animaux nuisibles, est un dédommagement du mal que le gibier peut faire lorsqu'il n'est pas excessivement abondant. La moindre négligence là-dessus rend inutiles tous les soins qu'on pourrait prendre d'ailleurs, et cela demande de la part de ceux qui en sont chargés beaucoup d'attention et d'habitude.

Ce soin principal n'est cependant pas le seul qu'exigent les espèces de menu gibier qu'on peut conserver avec le moins d'inconvénients ; je parle des perdrix grises, des perdrix rouges et des faisans. Nous avons donné la manière de les élever familièrement pour en peupler promtement une terre. Voyez FAISANDERIE.

Chacune de ces espèces demande un pays disposé d'une manière particulière, et des soins propres que nous allons indiquer séparément. En réunissant ces dispositions et ces soins, on peut réunir et conserver les trois espèces ensemble.

Les perdrix grises se plaisent principalement dans les plaines fertiles, chaudes, un peu sablonneuses, et où la récolte est hâtive. Elles fuyent les terres froides, ou du moins elles ne s'y multiplient jamais à un certain point. Cependant si des terres naturellement froides sont échauffées par de bons engrais, si elles sont marnées, etc. l'abondance des perdrix peut y devenir très-grande : voilà pourquoi les environs de Paris en sont peuplés à un point qui parait prodigieux. Tous les engrais chauds que fournit cette grande ville, y sont répandus avec profusion, et ils favorisent autant la multiplication du gibier, que la fécondité des terres. En supposant les mêmes soins, les meilleures récoltes en grains donneront la plus grande quantité de gibier. C'est donc souvent une mal-adresse de la part de ceux qui sont chargés de faire observer les règles des capitaineries, d'y tenir la main avec trop de rigueur. Vous pourriez permettre encore d'arracher l'herbe qui étouffe les blés ; si vous l'empêchez, une récolte précieuse sera perdue ; et le blé fourré d'herbe venant à se charger d'eau et à verser, inondera vos nids et noyera vos perdreaux.

La terre étant bien cultivée, les animaux destructeurs étant pris avec soin, il faut encore pour la sûreté et la tranquillité des perdrix grises, qu'une plaine ne soit point nue, qu'on y rencontre de temps en temps des remises plantées en bois, ou de simples buissons fourrés d'épines : ces remises garantissent la perdrix contre les oiseaux de proie, les enhardissent à tenir la plaine, et leur font aimer celle qu'elles habitent. Quand on n'a pour objet que la conservation, il ne faut pas donner une grande étendue à ces remises ; il vaut mieux les multiplier ; des buissons de six perches de superficie seraient très-suffisans, s'ils n'étaient placés qu'à cent taises les uns des autres ; mais si l'on a le dessein de retenir les perdrix après qu'elles ont été chassées et battues dans la plaine, pour les tirer commodément pendant l'hiver, on ne peut pas donner aux remises une étendue moindre que celle d'un arpent. La manière de les planter est différente aussi, selon l'usage qu'on en veut faire. Voyez REMISE.

On peut être sur que dans un pays ainsi disposé et gardé, on aura beaucoup de perdrix ; mais l'abondance étant une fois établie, il ne faut pas vouloir la porter à l'excès. Il faut tous les ans ôter une partie des perdrix, sans quoi elles s'embarrasseraient l'une l'autre au temps de la ponte, et la multiplication en serait moindre. C'est un bien dont on est contraint de jouir pour le conserver. La trop grande quantité de coqs est surtout pernicieuse. Les perdrix grises s'apparient ; les coqs surabondants troublent les ménages établis, et les empêchent de produire : il est donc nécessaire que le nombre des coqs ne soit qu'égal à celui des poules ; on peut même laisser un peu moins de coqs : quelques-uns se chargent alors de deux poules, et leur suffisent ; elles pondent chacune dans un nid séparé, mais fort près l'une de l'autre ; leurs petits éclosent dans le même temps, et les deux familles se réunissent en une compagnie sous la conduite du père et des deux mères. Voilà ce qui concerne la conservation des perdrix grises.

Les rouges cherchent naturellement un pays disposé d'une manière différente ; elles se plaisent dans les lieux élevés, secs et pleins de gravier ; elles cherchent les bois, surtout les jeunes taillis et les fourrés de toute espèce. Dans les pays où la nature seule les a établies, on les trouve sur les bruyeres, dans les roches ; et quand on n'a d'elles que des soins ordinaires, elles ne paraissent pas se multiplier beaucoup. Les perdrix rouges sont plus sauvages et plus sensibles au froid que ne sont les grises : il leur faut donc plus de retraites qui les rassurent, et plus d'abris qui pendant l'hiver les garantissent du vent et du froid. Les perdrix grises ne quittent point la plaine lorsqu'elles y sont en sûreté ; elles y couchent et sont pendant tout le jour occupées du soin de chercher à vivre. Les perdrix rouges ont des heures plus marquées pour aller aux gagnages ; elles sortent le soir deux heures avant le soleil couchant ; le matin lorsque la chaleur se fait sentir, c'est-à-dire pendant l'été vers neuf heures, elles rentrent dans les bois et surtout dans les taillis, que nous avons dit leur être nécessaires. Il faut donc que le pays où l'on veut multiplier les perdrix rouges, soit mêlé de bois et de plaines ; il faut encore que ces plaines, quoique voisines des bois, soient fourrées d'un assez grand nombre de petites remises, de buissons, de haies, qui établissent la sûreté de ces oiseaux naturellement farouches. Si quelqu'une de ces choses manque, les perdrix rouges désertent. Les grises sont tellement attachées au lieu où elles sont nées, qu'elles y meurent de faim plutôt que de l'abandonner ; il n'y a que la crainte extrême des oiseaux de proie qui les y oblige. Les perdrix rouges ont besoin d'une sécurité plus grande ; si vous les faites partir souvent de leurs retraites, cet effroi répété les chassera, et elles courront jusqu'à-ce qu'elles aient trouvé des lieux inaccessibles. On voit par-là que le projet de multiplier dans une terre les perdrix rouges à un certain point, entraine beaucoup de dépenses et de soins, qui peuvent et doivent peut-être en dégoûter ; c'est un objet auquel il faut sacrifier beaucoup, et n'en jouir que rarement. Les perdrix rouges s'apparient comme les grises, et il est essentiel aussi que le nombre des coqs ne soit qu'égal à celui des poules. On peut tuer les coqs dans le courant de l'année, à coups de fusil : avec de l'habitude, on les distingue des poules en ce que celles-ci ont la tête et le cou plus petits, et la forme totale plus légère : si l'on n'a pas pris cette précaution avant le temps de la ponte, il faut au-moins la prendre pendant ce temps pour l'année suivante. Dès que les femelles couvent, elles sont abandonnées par les mâles, qui se réunissent en compagnies fort nombreuses. On les voit souvent vingt ensemble. On peut tirer hardiment sur ces compagnies ; s'il s'y trouve quelques femelles mêlées, ce sont de celles qui ont passé l'âge de produire. Cette opération se doit faire depuis la fin de Juin jusqu'à celle de Septembre : après cela, les vieilles perdrix rouges se mêlent avec les compagnies nouvelles, et les méprises deviennent plus à craindre.

Les faisans se plaisent assez dans les lieux humides ; mais avec de l'attention on peut en retenir partout où il y a du bois et du grain. Il faut aux faisans des taillis qui les couvrent, des arbres sur lesquels ils se perchent, des plaines fertiles qui les nourrissent, dans ces plaines des buissons qui les assurent, et autant que tout cela une tranquillité profonde, qui seule peut les fixer. Si je voulais peupler d'une grande quantité de faisans un pays nud, je planterais des bosquets de vingt arpens, à trois cent taises les uns des autres. Ces bosquets seraient divisés en quatre parties, dont chacune serait coupée à l'âge de seize ans, afin qu'il y eut toujours des taillis fourrés et dequoi percher. Les entre-deux de ces bosquets seraient cultivés comme la terre l'est ordinairement ; une partie serait semée en blé ; l'autre en mars, pendant que le troisième resterait en jachère. Je voudrais outre cela planter à cent taises de chacun de ces grands bosquets, des buissons allongés en haies, qui établiraient la sûreté des faisans dans la plaine ; et ces buissons serviraient à les faire tuer. Le terrain ainsi disposé, on ne tourmenterait jamais les faisans dans les grands bosquets dont j'ai parlé ; ils y trouveraient un asile assuré, lorsqu'on les aurait chassés à la faveur des buissons. Si vous faites partir deux ou trois fois les faisans, ils s'effraient et désertent. On espère en vain d'en retenir beaucoup par-tout où l'on chasse souvent. Ce serait dans ces haies intermédiaires dont nous avons parlé, qu'on donnerait à manger aux faisans pendant l'hiver. L'orge et le sarrasin sont leur nourriture ordinaire ; ils sont très-friands des fèverolles : on peut aussi leur planter des topinambours ; c'est une espèce de pomme de terre qu'ils aiment, et qui sert à les retenir, parce qu'il leur faut beaucoup de temps pour la déterrer. Dès qu'on s'aperçoit que la campagne ne fournit plus aux faisans beaucoup de nourriture ; dès que les coqs commencent à s'écarter, il faut leur jeter du grain : on ne leur en donne pas beaucoup d'abord ; mais en plein hiver il ne faut pas moins qu'un boisseau mesure de Paris par jour, pour une centaine de faisans ; s'il vient de la neige, il en faut davantage. Pendant la neige, la conservation du gibier en général demande beaucoup d'attention.

Il faut découvrir le gason des prés pour les perdrix grises. Pour cela on se sert de traineaux triangulaires qui doivent être fort pesans, et armés pardevant d'une espèce de soc de fer qui fende la neige. On y attele un ou deux chevaux, et on attache sur le derrière, pour faire l'office du balai, une bourrée d'épines fort rudes, qu'on a soin de charger. Il faut que des hommes balaient, le long des buissons au midi, des places pour donner à manger aux perdrix rouges. Il faut pour les faisans répandre dans différentes places du fumier, sur lequel on jette du grain. Il est nécessaire qu'ils soient longtemps à le trouver. Si on ne le leur donnait pas de cette manière, il serait dévoré sur le champ ; et après cela leur oisiveté et leur inquiétude naturelle les feraient déserter. Malgré tous ces soins on perd encore beaucoup de faisans, surtout pendant les brouillards qui sont fréquents à la fin de l'automne. Voilà ce que nous connaissons de plus essentiel pour la conservation du gibier. Les détails de pratique ne peuvent point être écrits ; mais ils ne seront ignorés d'aucun de ceux qui voudront s'en instruire par l'usage. Nous en avons peut-être trop dit, vu le peu d'importance de la matière. Le nombre de ceux qu'intéresse la conservation du gibier, ne peut pas être comparé à la foule d'honnêtes gens qu'elle tourmente. Nous ne devons pas finir sans avertir ceux-ci, qu'en fumant leurs terres un peu plus, et en semant leurs blés quinze jours plutôt, les faisans et les perdrix ne leur feront qu'un leger dommage. A l'égard des lièvres et des lapins, leur abondance fait un tort auquel il n'y a point de remède ; on ne les multiplie qu'aux dépens des autres espèces de gibier, et à la ruine des récoltes. Ce projet ne peut donc appartenir qu'à des hommes qui ont oublié ce qu'ils sont, et ce qu'en cette qualité ils doivent aux autres. Cet article est de M. LE ROY, Lieutenant des Chasses du parc de Versailles.