(Géographie moderne) vaste pays qui forme un grand empire, tant en Europe qu'en Asie. La mer Glaciale borne la Russie au septentrion ; la mer du Japon la termine à l'orient ; la grande Tartarie est au midi, aussi-bien que la mer Caspienne et la Perse ; la Pologne, la petite Tartarie, la Mingrelie, et la Géorgie, sont la borne du côté du couchant. Entrons dans les détails.

L'empire de Russie s'étend d'occident en orient, près de deux mille lieues communes de France, et a sept cent lieues du sud au nord dans sa plus grande largeur ; il confine à la Pologne et à la mer Glaciale ; il touche à la Suède et à la Chine ; sa longueur de l île de Dago à l'occident de la Livonie, jusqu'à ses bornes les plus orientales, comprend environ cent cinquante degrés ; sa largeur est de trois mille verstes du sud au nord, ce qui fait au moins six cent de nos lieues communes.

Enfin, ce qui est compris aujourd'hui sous le nom de Russie, ou des Russies, est à peu près aussi vaste que le reste de l'Europe ; mais presque tout cet empire n'est qu'un désert, au point que si l'on compte en Espagne (qui est le royaume de l'Europe le moins peuplé), quarante personnes par chaque mille carré, on ne peut compter que cinq personnes en Russie dans le même espace ; tandis qu'en Angleterre, chaque mille carré contient plus de deux cent habitants ; le nombre est encore plus grand en Hollande. Au reste, nous appelions autrefois la Russie du nom de Moscovie, parce que la ville de Moscou, capitale de cet empire, était la résidence des grands ducs de Russie ; aujourd'hui l'ancien nom de Russie a prévalu.

Ce vaste empire est partagé en seize grands gouvernements, dont plusieurs renferment des provinces immenses et presque inhabitées.

La province la plus voisine de nos climats, est celle de la Livonie, une des plus fertiles du nord, et qui était payenne au xij. siècle. Le roi de Suède, Gustave-Adolphe, la conquit ; mais le czar Pierre l'a reprise sur les Suédais.

Plus au nord se trouve le gouvernement de Rével et de l'Estonie, et cette province est encore une des conquêtes de Pierre.

Plus haut en montant au nord est la province d'Archangel, pays entièrement nouveau pour les nations méridionales de l'Europe, mais dont les Anglais découvrirent le port en 1533, et y commercèrent, sans payer aucuns droits, jusqu'au temps où Pierre le grand a ouvert la mer Baltique à ses états.

A l'occident d'Archangel, et dans son gouvernement, est la Laponie russe, troisième partie de cette contrée ; les deux autres appartiennent à la Suède et au Danemarck ; c'est un très-grand pays, qui occupe environ huit degrés de longitude, et qui s'étend en latitude du cercle polaire au cap nord.

Les Lapons moscovites sont aujourd'hui censés de l'église grecque ; mais ceux qui errent vers les montagnes septentrionales du cap nord, se contentent d'adorer un Dieu, sous quelques formes grossières ; ancien usage de tous les peuples nomades.

Cette espèce d'homme, peu nombreuse, a très-peu d'idées ; et ils sont heureux de n'en avoir pas davantage ; car alors ils auraient de nouveaux besoins qu'ils ne pourraient satisfaire ; ils vivent contens et sans maladies, en ne buvant guère que de l'eau dans le climat le plus froid, et arrivent à une longue vieillesse. La coutume qu'on leur imputait de prier les étrangers de faire à leurs femmes et à leurs filles l'honneur de s'approcher d'elles, vient probablement du sentiment de la supériorité qu'ils reconnaissaient dans ces étrangers, en voulant qu'ils pussent servir à corriger les défauts de leur race. C'était un usage établi chez les peuples vertueux de Lacédémone ; un époux priait un jeune homme bien fait, de lui donner de beaux enfants qu'il put adopter. La jalousie et les lois empêchent les autres hommes de donner leurs femmes ; mais les Lapons étaient presque sans lais, et probablement n'étaient point jaloux.

Quand on a remonté la Dwina du nord au sud, on arrive au milieu des terres à Moskow, capitale de la province de l'empire de Russie, appelée la Moscovie. Voyez MOSKOW.

A l'occident du duché de Moskow, est celui de Smolensko, partie de l'ancienne Sarmatie européenne ; les duchés de Moscovie et de Smolensko composaient la Russie blanche proprement dite.

Entre Petersbourg et Smolensko, est la province et gouvernement de Novogorod. On dit que c'est dans ce pays que les anciens Slaves, ou Slavons, firent leur premier établissement ; mais d'où venaient ces Slaves, dont la langue s'est étendue dans le nord-est de l'Europe ? Sla signifie un chef, et esclave, appartenant au chef. Tout ce qu'on sait de ces anciens Slaves, c'est qu'ils étaient des conquérants. Ils bâtirent la ville de Novogorod la grande, située sur une rivière navigable dès sa source, laquelle jouit longtemps d'un florissant commerce, et fut une puissante alliée des villes anséatiques. Le czar Ivan Basilovitz (en russe Iwan Wassilicwitsch) la conquit en 1467, et en emporta toutes les richesses, qui contribuèrent à la magnificence de la cour de Moskow, presque inconnue jusqu'alors.

Au midi de la province de Smolensko, se trouve la province de Kiovie, qui est la petite Russie, la Russie rouge, ou l'Ukraine, traversée par le Dniepr, que les Grecs ont appelé Boristhène. La différence de ces deux noms, l'un dur à prononcer, l'autre mélodieux, sert à faire voir, avec cent autres preuves, la rudesse de tous les anciens peuples du nord, et les grâces de la langue grecque. La capitale Kiou, autrefois Kiovie, fut bâtie par les empereurs de Constantinople, qui en firent une colonie : on y voit encore des inscriptions grecques de douze cent années ; c'est la seule ville qui ait quelque antiquité, dans ces pays où les hommes ont vÊCu tant de siècles, sans bâtir des murailles. Ce fut-là que les grands ducs de Russie firent leur résidence dans l'onzième siècle, avant que les Tartares asservissent la Russie.

Si vous remontez au nord-est de la province de Kiovie, entre le Boristhène et le Tanaïs, c'est le gouvernement de Belgorod qui se présente : il était aussi grand que celui de Kiovie. C'est une des plus fertiles provinces de la Russie ; c'est elle qui fournit à la Pologne une quantité prodigieuse de ce gros bétail qu'on connait sous le nom de bœufs de l'Ukraine. Ces deux provinces sont à l'abri des incursions des petits Tartares par des lignes qui s'étendent du Boristhène au Tanaïs, garnies de forts et de redoutes.

Remontez encore au nord, passez le Tanaïs, vous entrez dans le gouvernement de Véronise, qui s'étend jusqu'au bord des palus Méotides.

Vous trouvez ensuite le gouvernement de Nischgorod fertile en grains, et traversé par le Volga.

De cette province, vous entrez au midi dans le royaume ou gouvernement d'Astracan. Ce royaume qui commence au quarante-troisième degré et demi de latitude, et finit vers le cinquantième, est une partie de l'ancien Capshak, conquis par Gengiskan, et ensuite par Tamerlan ; ces tartares dominèrent jusqu'à Moscou. Le czar Jean Basilides, petit-fils d'Ivan Basilovitz, et le plus grand conquérant d'entre les Russes, délivra son pays du joug tartare, au seizième siècle, et ajouta le royaume d'Astracan à ses autres conquêtes en 1554.

Au-delà du Volga et du Jaïk, vers le septentrion, est le royaume de Casan, qui, comme Astracan, tomba dans le partage d'un fils de Gengis kan, et ensuite d'un fils de Tamerlan, conquis de même par Jean Basilides ; il est encore peuplé de beaucoup de tartares mahométants. Cette grande contrée s'étend jusqu'à la Sibérie ; il est constant qu'elle a été florissante et riche autrefois ; elle a conservé encore quelque reste d'opulence. Une province de ce royaume appelée la grande Permie, ensuite le Solikam, était l'entrepôt des marchandises de la Perse, et des fourrures de Tartarie.

Des frontières des provinces d'Archangel, de Resan, d'Astracan, s'étend à l'orient la Sibérie, avec les terres ultérieures jusqu'à la mer du Japon. Là sont les Samoyedes, la contrée des Ostiaks le long du fleuve Oby, les Burattes, peuples qu'on n'a pas encore rendus chrétiens.

Enfin la dernière province est le Kamshatka, le pays le plus oriental du continent. Les habitants étaient absolument sans religion quand on l'a découvert. Le nord de cette contrée fournit aussi de belles fourrures ; les habitants s'en revêtaient l'hiver, et marchaient nuds l'été.

Voila les seize gouvernements de la Russie, celui de Livonie, de Revel ou d'Estonie, d'Ingrie, de Vibourg, d'Archangel, de Laponie russe, de Moscovie, de Smolensko, de Novogorod, de Kiovie, de Belgorod, de Véronise, de Nitschgorod, d'Astracan, de Casan et de Sibérie.

Ces gouvernements composent en général la domination de la Russie, depuis la Finlande à la mer du Japon. Toutes les grandes parties de cet empire ont été unies en divers temps, comme dans tous les autres royaumes du monde ; des Scythes, des Huns, des Massagetes, des Slavons, des Cimbres, des Getes, des Sarmates, sont aujourd'hui les sujets des czars ; les Russes proprement dits, sont les anciens Roxelans ou Slavons.

La population du vaste empire de Russie est, comme je l'ai dit, la moindre qu'il y ait dans le monde, à proportion de son étendue. Par un dénombrement de la capitation qui a été faite en 1747, il s'est trouvé six millions six cent quarante mille mâles ; et comme dans ce dénombrement les filles et les femmes n'y sont pas comprises, non plus que les ecclésiastiques, qui sont au nombre de deux cent mille âmes, et l'état militaire qui monte à trois cent mille hommes, M. de Voltaire juge que le total des habitants de la Russie doit aller à vingt-quatre millions d'habitants ; mais il faut se défier de tous les dénombrements d'un pays que demandent par besoin les souverains, parce que pour leur plaire, on a grand soin de multiplier, d'exagérer, de doubler le nombre de leurs sujets.

Il est très-vraisemblable que la Russie n'a pas douze millions d'habitants, et qu'elle a été plus peuplée qu'aujourd'hui, dans le temps que la petite-vérole venue du fond de l'Arabie, et l'autre venue d'Amérique, n'avaient pas encore fait de ravages dans ces climats où elles se sont enracinées. Ces deux fléaux, par qui le monde est plus dépeuplé que par la guerre, sont dus, l'un à Mahomet, l'autre à Christophe Colomb. La peste, originaire d'Afrique, approchait rarement des contrées du septentrion. Enfin les peuples du nord, depuis les Sarmates jusqu'aux Tartares, qui sont au-delà de la grande muraille, ayant inondé le monde de leurs irruptions, cette ancienne pépinière d'hommes doit avoir étrangement diminué.

Dans cette vaste étendue de pays que renferme la Russie, on compte environ 7400 moines, et 5600 religieuses, malgré le soin que prit Pierre le grand de le réduire à un plus petit nombre ; soin digne d'un législateur dans un empire où ce qui manque principalement c'est l'espèce humaine. Ces treize mille personnes cloitrées et perdues pour l'état, ont soixante-douze mille serfs pour cultiver leurs terres, et c'est évidemment beaucoup trop ; rien ne fait mieux voir combien les anciens abus sont difficiles à déraciner.

Avant le czar Pierre, les usages, les vêtements, les mœurs en Russie, avaient toujours plus tenu de l'Asie que de l'Europe chrétienne ; telle était l'ancienne coutume de recevoir les tributs des peuples en denrées, de défrayer les ambassadeurs dans leurs routes et dans leur séjour, et celle de ne se présenter ni dans l'église, ni devant le trône avec une épée, coutume orientale opposée à notre usage ridicule et barbare, d'aller parler à Dieu, au roi, à ses amis et aux femmes avec une longue arme offensive qui descend au bas des jambes. L'habit long dans les jours de cérémonie, était bien plus noble que le vêtement court des nations occidentales de l'Europe. Une tunique doublée de pelisse, avec une longue simare enrichie de pierreries dans les jours solennels, et ces espèces de hauts turbans qui élevaient la taille, étaient plus imposans aux yeux, que les perruques et le juste-au-corps, et plus convenables aux climats froids. Cet ancien vêtement de tous les peuples parait seulement moins fait pour la guerre, et moins commode pour les travaux ; mais presque tous les autres usages étaient grossiers.

Le gouvernement ressemblait à celui des Turcs par la milice des strelits, qui, comme celle des janissaires, disposa quelquefois du trône, et troubla l'état presque toujours autant qu'il le soutint. Ces strelits étaient au nombre de quarante mille hommes. Ceux qui étaient dispersés dans les provinces, subsistaient de brigandages ; ceux de Moskou vivaient en bourgeois, trafiquaient, ne servaient point, et poussaient à l'excès l'insolence. Pour établir l'ordre en Russie, il fallait les casser, rien n'était ni plus nécessaire, ni plus dangereux.

Quant au titre de czar, il se peut qu'il vienne des tzars ou thcars, du royaume de Casan. Lorsque le souverain de Russie, Jean ou Ivan Basilides eut, au seizième siècle, conquis ce royaume subjugué par son aïeul, mais perdu ensuite, il en prit le titre qui est demeuré à ses successeurs. Avant Ivan Basilides, les maîtres de la Russie portaient le nom de veliki knés, grand prince, grand seigneur, grand chef, que les nations chrétiennes traduisent par celui de grand-duc. Le czar Michel Frédérovits prit avec l'ambassade holstenaise, les titres de grand seigneur et grand knés, conservateur de toutes les Russies, prince de Volodimer, Moskou, Novogorod, etc. tzar de Casan, tzar d'Astracan, tzar de Sibérie. Ce nom des tzars était donc le titre de ces princes orientaux ; il était donc vraisemblable qu'il dérivât plutôt des tshas de Perse, que des césars de Rome, dont probablement les tzars sibériens n'avaient jamais entendu parler sur les bords du fleuve Oby.

Un titre tel qu'il sait, n'est rien, si ceux qui le portent ne sont grands par eux-mêmes. Le nom d'empereur, qui ne signifiait que général d'armée, devint le nom des maîtres de la république romaine. On le donne aujourd'hui aux souverains des Russes à plus juste titre qu'à aucun autre potentat, si on considère l'étendue et la puissance de leur domination.

La religion de l'état fut toujours, depuis le onzième siècle, celle qu'on nomme grecque, par opposition à la latine ; mais il y avait plus de pays mahométants et de payens que de chrétiens. La Sibérie jusqu'à la Chine était idolâtre ; et dans plus d'une province toute espèce de religion était inconnue.

L'ingénieur Perri et le baron de Stralemberg, qui ont été si longtemps en Russie, disent qu'ils ont trouvé plus de probité dans les payens que dans les autres ; ce n'est pas le paganisme qui les rendait plus vertueux, mais menant une vie pastorale, éloignés du commerce des hommes, et vivant comme dans ces temps qu'on appelle le premier âge du monde, exempts de grandes passions, ils étaient nécessairement plus gens de bien.

Le Christianisme ne fut reçu que très-tard dans la Russie, ainsi que dans tous les autres pays du nord. On prétend qu'une princesse nommée Olha, l'y introduisit à la fin du dixième siècle, comme Clotilde, nièce d'un prince arien, le fit recevoir chez les Francs ; la femme d'un Micislas, duc de Pologne, chez les Polonais, et la sœur de l'empereur Henri II. chez les Hongrois. C'est le sort des femmes d'être sensibles aux persuasions des ministres de la religion, et de persuader les autres hommes.

Cette princesse Olha, ajoute-t-on, se fit baptiser à Constantinople. On l'appela Helene ; et dès qu'elle fut chrétienne, l'empereur Jean Zimiscés ne manqua pas d'en être amoureux. Apparemment qu'elle était veuve. Elle ne voulut point de l'empereur. L'exemple de la princesse Olha ou Olga ne fit pas d'abord un grand nombre de prosélites ; son fils qui regna longtemps, ne pensa point du tout comme sa mère ; mais son petit-fils Volodimer, né d'une concubine, ayant assassiné son frere pour régner, et ayant recherché l'alliance de l'empereur de Constantinople Basile, ne l'obtint qu'à condition qu'il se ferait baptiser ; c'est à cette époque de l'année 987, que la religion grecque commença en effet à s'établir en Russie. Le patriarche Photius, si célèbre par son érudition immense, par ses querelles avec l'Eglise romaine et par ses malheurs, envoya baptiser Volodimer, pour ajouter à son patriarchat cette partie du monde.

Volodimer acheva donc l'ouvrage commencé par son aïeule. Un grec fut premier métropolitain de Russie, ou patriarche. C'est de-là que les Russes ont adopté dans leur langue un alphabet tiré en partie du grec. Ils y auraient gagné si le fond de leur langue qui est la slavone, n'était toujours demeuré le même, à quelques mots près qui concernent leur liturgie et leur hiérarchie. Un des patriarches grecs, nommé Jérémie, ayant un procès au divan, et étant venu à Moscou demander des secours, renonça enfin à sa prétention sur les églises russes, et sacra patriarche l'archevêque de Novogorod nommé Job, en 1588.

Depuis ce temps, l'église russe fut aussi indépendante que son empire. Le patriarche de Russie fut dès-lors sacré par les évêques russes, non par le patriarche de Constantinople ; il eut rang dans l'église grecque après celui de Jérusalem ; mais il fut en effet le seul patriarche libre et puissant, et par conséquent le seul réel. Ceux de Jérusalem, de Constantinople, d'Antioche, d'Alexandrie, ne sont que les chefs mercenaires et avilis d'une église esclave des Turcs. Ceux même d'Antioche et de Jérusalem ne sont plus regardés comme patriarches, et n'ont pas plus de crédit que les rabbins des synagogues établies en Turquie.

Il n'y a dans un si vaste empire que vingt-huit sieges épiscopaux, et du temps de Pierre I. on n'en comptait que vingt-deux ; l'église russe était alors si peu instruite, que le czar Fédor, frere de Pierre le grand, fut le premier qui introduisit le plein chant chez elle.

Fédor, et surtout Pierre, admirent indifféremment dans leurs armées et dans leurs conseils ceux du rite grec, latin, luthérien, calviniste ; ils laissèrent à chacun la liberté de servir Dieu suivant sa conscience, pourvu que l'état fut bien servi. Il n'y avait dans cet empire de deux mille lieues de longueur aucune église latine. Seulement lorsque Pierre eut établi de nouvelles manufactures dans Astracan, il y eut environ soixante familles catholiques dirigées par des capucins ; mais quand les jésuites voulurent s'introduire dans ses états, il les en chassa par un édit du mois d'Avril 1718. Il souffrait les capucins comme des moines sans conséquence, et regardait les jésuites comme des politiques dangereux.

L'Eglise grecque est flattée de se voir étendue dans un empire de deux mille lieues, tandis que la romaine n'a pas la moitié de ce terrain en Europe. Ceux du rite grec ont voulu surtout conserver dans tous les temps leur égalité avec ceux du rite latin, et ont toujours craint le zèle de l'église de Rome, qu'ils ont pris pour de l'ambition, parce qu'en effet l'église romaine, très-resserrée dans notre hémisphère, et se disant universelle, a voulu remplir ce grand titre.

Il n'y a jamais eu en Russie d'établissement pour les Juifs, comme ils en ont dans tant d'états de l'Europe, depuis Constantinople jusqu'à Rome. Les Russes ont toujours fait leur commerce par eux-mêmes, et par les nations établies chez eux. De toutes les églises grecques la leur est la seule qui ne voie pas des synagogues à côté de ses temples.

La Russie qui doit à Pierre le grand sa grande influence dans les affaires de l'Europe, n'en avait aucune depuis qu'elle était chrétienne. On la voit auparavant faire sur la mer Noire ce que les Normands faisaient sur nos côtes maritimes de l'Océan, armer, du temps d'Héraclius, quarante mille petites barques, se présenter pour assiéger Constantinople, imposer un tribut aux césars grecs. Mais le grand knés Volodimer occupé du soin d'introduire chez lui le Christianisme, et fatigué des troubles intestins de sa maison, affoiblit encore ses états en les partageant entre ses enfants. Ils furent presque tous la proie des Tartares, qui asservirent la Russie pendant deux cent années. Ivan Basilides la délivra et l'agrandit, mais après lui les guerres civiles la ruinèrent.

Il s'en fallait beaucoup avant Pierre le grand que la Russie fût aussi puissante, qu'elle eut autant de terres cultivées, autant de sujets, autant de revenus que de nos jours ; elle n'avait rien dans la Livonie, et le peu de commerce que l'on faisait à Astracan était désavantageux. Les Russes se nourrissaient fort mal ; leurs mets favoris n'étaient que des concombres et des melons d'Astracan, qu'ils faisaient confire pendant l'été avec de l'eau, de la farine et du sel, cependant les coutumes asiatiques commençaient déjà à s'introduire chez cette nation.

Pour marier un czar, on faisait venir à la cour les plus belles filles des provinces ; la grande maîtresse de la cour les recevait chez elles, les logeait séparément, et les faisait manger toutes ensemble. Le czar les voyait, ou sous un nom emprunté, ou sans déguisement. Le jour du mariage était fixé, sans que le choix fût encore connu ; et le jour marqué, on présentait un habit de nôces à celle sur qui le choix secret était tombé : on distribuait d'autres habits aux prétendantes, qui s'en retournaient chez elles. Il y eut quatre exemples de pareils mariages.

Dès ce temps-là, les femmes russes surent se mettre du rouge, se peindre les sourcils, ou s'en former d'artificiels ; elles prirent du goût à porter des pierreries, à se parer, à se vétir d'étoffes précieuses ; c'est ainsi que la barbarie commençait à finir chez ces peuples, par conséquent Pierre leur souverain n'eut pas tant de peine à policer sa nation, que quelques auteurs ont voulu nous le persuader.

Alexis Mikaelovitz avait déjà commencé d'annoncer l'influence que la Russie devait avoir un jour dans l'Europe chrétienne. Il envoya des ambassadeurs au pape, et à presque tous les grands souverains de l'Europe, excepté à la France, alliée des Turcs, pour tâcher de former une ligue contre la Porte ottomane. Ses ambassadeurs ne réussirent cependant dans Rome, qu'à ne point baiser les pieds du pape, et n'obtinrent ailleurs que des vœux impuissants.

Le même czar Alexis proposa d'unir, en 1676, ses vastes états à la Pologne, comme les Jagellons y avaient joint la Lithuanie ; mais plus son offre était grande, moins elle fut acceptée. Il était très-digne de ce nouveau royaume, par la manière dont il gouvernait les siens. C'est lui qui le premier fit rédiger un code de lais, quoiqu'imparfait ; il introduisit des manufactures de toiles et de soie, qui, à la vérité, ne se soutinrent pas, mais qu'il eut le mérite d'établir. Il peupla des déserts vers le Volga et la Kama, de familles lithuaniennes, polonaises et tartares, prises dans ses guerres ; tous les prisonniers auparavant étaient esclaves de ceux auxquels ils tombaient en partage ; Alexis en fit des cultivateurs : il mit autant qu'il put la discipline dans ses armées. Il appela les arts utiles dans ses états : il y fit venir de Hollande, à grands frais, le constructeur Bothler, avec des charpentiers et des matelots, pour bâtir des frégates et des navires. Enfin, il ébaucha, il prépara l'ouvrage que Pierre a perfectionné. Il transmit à ce fils tout son génie, mais plus développé, plus vigoureux, et plus éclairé par les voyages.

Sous le règne de Pierre, le peuple russe qui tient à l'Europe, et qui vit dans les grandes villes, est devenu civilisé, commerçant, curieux des arts et des sciences, aimant les spectacles, et les nouveautés ingénieuses. Le grand homme qui a fait ces changements, est heureusement né dans le temps favorable pour les produire. Il a introduit dans ses états les arts qui étaient tout perfectionnés chez ses voisins ; et il est arrivé que ces arts ont fait plus de progrès en 50 ans chez ses sujets, déjà disposés à les goûter, que par-tout ailleurs, dans l'espace de trois ou quatre siècles ; cependant ils n'y ont pas encore jeté de si profondes racines, que quelque intervalle de barbarie, ne puisse ruiner ce bel édifice commencé dans un empire dépeuplé, despotique, et où la nature ne répandra jamais ses bénignes influences.

Dans l'état qu'il est aujourd'hui, la nation russe est la seule qui trafique par terre avec la Chine ; le profit de ce commerce est pour les épingles de l'impératrice. La caravane qui se rend de Pétersbourg à Pékin, emploie trois ans en voyage et au retour. Aussitôt qu'elle arrive à Pékin, les marchands sont renfermés dans un caravanserai, et les Chinois prennent leur temps pour y apporter le rebut de leurs marchandises qu'ils sont obligés de prendre, parce qu'ils n'ont point la liberté du choix. Ces marchandises se vendent à Pétersbourg à l'enchère, dans une grande salle du palais italien ; l'impératrice assiste en personne à cette vente ; cette souveraine fait elle-même des offres, et il est permis au moindre particulier d'encherir sur elle ; aussi le fait-on, et chacun s'empresse d'acheter à très-haut prix.

Outre le bénéfice de ces ventes publiques, la cour fait le commerce de la rhubarbe, du sel, des cendres, de la bière, de l'eau-de-vie, etc. L'état tire encore un gros revenu des épiceries, des cabarets, et des bains publics, dont l'usage est aussi fréquent parmi les Russes que chez les Turcs.

Les revenus du souverain de Russie se tirent de la capitation, de certains monopoles, des douannes, des ports, des péages, et des domaines de la couronne. Ils ne montent pas cependant au-delà de treize millions de roubles, (soixante-cinq millions de notre monnaie). Avec ces revenus, la Russie peut faire la guerre aux Turcs, mais elle ne saurait, sans recevoir des subsides, la faire en Europe ; ses fonds n'y suffiraient pas : la paye du militaire est très-modique dans cet empire. Le soldat russe n'a point par jour le tiers de la paye de l'allemand, ni même du français ; lorsqu'il sort de son pays, il ne peut subsister sans augmentation de paye ; et ce sont les puissances alliées de la Russie, qui fournissent chérement cette augmentation.

La couronne de Russie est héréditaire, les filles peuvent succéder, et le souverain a un pouvoir absolu sur tous ses sujets, sans rendre compte de sa conduite à personne. L'air de la plus grande partie de la Russie est extrêmement froid, les neiges et les glaces y règnent la meilleure partie de l'année ; le grain qu'on y seme n'y meurit jamais bien, excepté du côté de la Pologne, où on fait la récolte trois mois après la semaille. Il n'y croit point de vin, mais beaucoup de lin. Ses principales rivières sont le Volga, le Don, le Dniepr et le Dwina. Ses lacs donnent du poisson en abondance. Les forêts sont pleines de gibier, et de bêtes fauves. Le commerce des Russes est avantageux à la France, utile à la Hollande, et défavorable à l'Angleterre. Il consiste en martres, zibelines, hermines, et autres fourrures, cuirs de bœufs appelés cuir de Russie, lin, chanvre, suif, goudron, cire, poix-résine, savon, poisson salé, etc. Extrait de la description de la Russie, par M. de Voltaire. Geneve, 1759. in-8°. tom. I. Voyez aussi description de l'empire de Russie, par Perri, Amsterd. 1720, 2. vol. in-12. et la description historiq. de l'empire russien, traduit de l'allemand, du baron de Stralemberg, Holl. 1757, 2. vol. in-12. (D.J.)