(Géographie sacrée) lieu maritime dont il est parlé en plusieurs endroits de l'Ecriture sainte, surtout à l'égard des navigations qui furent faites sous le règne de Salomon. Comme on ne trouve le nom de ce lieu dans aucun ancien géographe, les savants ignorent parfaitement sa situation, malgré toutes leurs recherches pour la découvrir.

Josephe, à qui le vieux Testament était connu, a suivi la tradition de son temps, qui expliquait Tharsis par la mer de Tharse. L'idée des navigations de Salomon était déjà entièrement perdue ; on savait bien qu'elle s'était faite, mais on ne savait pas où. D'ailleurs Josephe, auteur peu exact, et d'un jugement borné, pour ne rien dire de plus, confond perpétuellement les marchandises d'Ophir et de Tharsis. Si Strabon, Pline, et les autres géographes eussent connu l'endroit nommé Tharsis dans l'Ecriture, nous saurions à quoi nous en tenir ; mais faute de guide, tous les commentateurs de l'Ecriture s'accordent si peu dans leurs opinions conjecturales, qu'on ne sait laquelle préférer.

Les uns, comme le paraphraste chaldaïque, S. Jerome et plusieurs modernes, ont pris avec les septante Tharsis pour la mer en général. Ainsi ils ont entendu par vaisseau de Tharsis tous ceux qui voguent sur la mer quelle qu'elle soit ; c'est une idée commode, et qui mettrait à l'aise, s'il n'était constant par plusieurs passages que l'Ecriture entend par Tharsis un lieu particulier, riche en argent, en mines, etc. En effet, si par ce terme de vaisseau de Tharsis on devait entendre vaisseau de la mer, tous ceux qui voguent sur la mer quelle qu'elle sait, mer Egée, mer Adriatique, mer Noire, seront des vaisseaux de Tharsis ; et quelque part qu'ils aillent, soit du côté de l'orient ou de l'occident, ils seront toujours censés aller à Tharsis, ce qui serait de la dernière absurdité. Il résulte donc que l'Ecriture appelle vaisseaux de Tharsis, des vaisseaux qui devaient aller à Tharsis, ainsi que la flotte d'Ophir allait à Ophir.

Plusieurs commentateurs ont cherché Tharsis en Afrique, Bochart dans les Indes, et M. le Grand en Arabie. Enfin quelques modernes ont cru que Tharsis devait être plutôt dans la Bétique, c'est-à-dire, dans l'Andalousie, ou près du détroit de Gibraltar. Cette dernière opinion est celle de toutes qui parait la plus raisonnée.

Les Phoeniciens ayant une colonie à Carthage, poussèrent aisément leur navigation jusqu'au détroit de Gibraltar, où ils eurent des établissements considérables ; ils sortirent du détroit, et furent les fondateurs de Cadix. Ils bâtirent Tartessus, et y élevèrent un temple en l'honneur d'Hercule. Le géographe nomme trois Tartesses, toutes trois dans la Bétique ; l'une, savoir, Carteïa, dans la baie de Gibraltar ; l'autre Gardir ou Gades, au golfe de Cadix ; et l'ancienne Tartessus, fondée par les Phoeniciens à l'embouchure du Guadalquivir, entre les deux sorties de ce fleuve ; c'est dans cette troisième Tartesse que les premiers Phoeniciens commerçaient, et c'est celle qui parait être la Tharsis de l'Ecriture, et qui possédait des richesses immenses, comme il parait par un passage d'Aristote dans son livre des merveilles. On dit, rapporte-t-il, que les premiers Phoeniciens qui navigèrent à Tartessus, y changèrent l'huile et autres ordures qu'ils portaient sur leurs vaisseaux, contre de l'argent, en telle quantité que leurs navires ne pouvaient presque le contenir. Si donc l'on joint la richesse du pays à sa situation, et au commerce qu'y faisaient les Tyriens, on aura moins de peine à regarder Tartessus pour la Tharsis de l'Ecriture. Ajoutez ce passage d'Eusebe, , Tharsis ex quo Iberi, Tharsis de qui sont venus les Ibériens ou les Espagnols.

Dès le temps de Josué les Phoeniciens étaient passés en Afrique. Des vaisseaux qui rasaient la côte de Phoenicie, et ensuite celle de Cilicie, arrivaient aisément à l île de Candie, et aux autres îles qui sont au midi de la Morée, de-là ils ne perdaient point la vue des terres pour côtoyer la Grèce, la côte méridionale d'Italie et celle de Sicile ; à la pointe occidentale de Sicile, ils touchaient presque aux côtes d'Afrique, où était leur colonie de Carthage. De-là en suivant cette côte, ils trouvaient le détroit de Gibraltar : je ne dis rien ici qui ne soit conforme aux témoignages de l'antiquité, et à la plus saine géographie. Ce voyage de Cilicie, de Carthage et du détroit, a pu être appelé le voyage de Tharsis, parce que Tharsis était le premier terme : de même nous appelons voyage du Levant, un voyage qui s'étend quelquefois jusqu'à la Perse ; et voyage des Indes, un voyage qui s'étend jusqu'au Tonquin et à la Chine. On ne doit donc pas s'étonner si quelques anciens par Tharsis ont entendu les environs de Tharses, d'autres Carthage, d'autres l'Afrique, sans désigner quelle partie de l'Afrique.

A l'égard de Tharsis en Espagne, la différence qu'il y a entre ce nom et celui de Tartessus, ne doit point faire de peine ; car les Phoeniciens peuvent avoir changé le premier en , c'est-à-dire l's en t, comme on a dit l'Aturie pour l'Assyrie, la Batanée pour le pays de Batan : peut-être aussi n'ont-ils rien changé à ce nom. Polybe rapportant les conditions d'un traité fait entre les Romains et les Carthaginois, dit : il ne sera point permis aux Romains de faire des prises au-delà de Mastia et de Tarseïum, ni d'y aller trafiquer, ni d'y bâtir des villes. , Tarseïum, selon Etienne le géographe est une ville auprès des colomnes d'Hercule. Le nom de Tharsis est bien reconnaissable en celui de Tarseïum. Aussi Goropius, Hispan. l. Voyez VI. VII. Grotius, in 111. Reg. c. x. v. 28. Pineda, de rebus Salom. l. IV. c. xiv. et Bochart, Phaleg. l. III. c. vij. n'ont-ils fait aucune difficulté d'assurer que c'était le même nom, et le même lieu.

Il n'est pas douteux qu'on ne trouvât dans la Bétique les marchandises dont il est dit que la flotte de Tharsis se chargeait en revenant. Ces marchandises étaient de l'argent en masse ou en lame, la chrysolite, de l'ivoire, des singes, des perroquets, et des esclaves éthiopiens. La Bétique produisait de l'argent, comme nous avons vu, et comme elle avait, selon Pline, des chrysolites du poids de douze livres, on voit bien qu'elle ne devait pas être stérile de cette sorte de pierres.

Les Phoeniciens avaient des établissements au-delà du détroit de la Nigritie. Ils étaient sur les flottes de Salomon ; ils savaient bien comment lui procurer de l'ivoire, des singes, des negres, et des perroquets. La côte occidentale d'Afrique ne manque point de tout cela, et il n'est pas nécessaire d'aller bien loin, ni jusqu'au coin de la Guinée, pour en trouver, encore moins de faire le tour de l'Afrique. Les Phoeniciens de la Bétique avaient soin de se fournir d'une marchandise qu'ils voyaient que la flotte combinée de Hiram et de Salomon emportait avec plaisir ; et le terme de trois ans, qui s'écoulait d'un voyage à l'autre, était bien assez long pour les amasser au lieu où la flotte abordait, sans qu'elle eut la peine de les aller chercher ailleurs qu'à Tharsis.

D'après cette hypothèse, on pourrait peut-être concilier tous les passages de l'Ecriture sur Tharsis, avec les propositions suivantes.

Il n'y avait qu'une Tharsis proprement dite, que l'on connut d'abord ; savoir, Tharses et les environs, connus ensuite sous le nom de Cilicie.

Les Phoeniciens vers le temps de Josué, ayant fait des établissements en Afrique, leurs vaisseaux fréquentèrent le port de Carthage.

Cette navigation les mena peu-à-peu vers le détroit de Gibraltar, et leur fit découvrir le pays de Tharsis en Espagne ; c'est de cette Tharsis, du détroit ou des environs, que Salomon tirait tant d'argent, d'ivoire, etc.

La Tharsis d'Holoferne est la Tharsis de Cilicie, et ne peut être l'Arabie. C'est aussi celle du pseaume, où il est parlé des rois de Tharsis et des iles.

Pour aller à Tharsis, on s'embarquait à Joppé, comme Jonas, ou à Tyr sur les vaisseaux des marchands dont parle Ezéchiel.

Les passages que l'on cite du livre des rois et des Paralipomenes, pour en conclure que la flotte de Tharsis partait d'Asiongaber, ne le disent point ; et il est plus naturel et plus raisonnable d'entendre dans les paroles mêmes de l'Ecriture, une distinction réelle entre ces deux flottes et ces deux voyages, que de donner lieu à une contradiction dont on ne sait comment sortir. (D.J.)