La teinture est composée de cinq couleurs matrices ou premières, dont toutes les autres dérivent ou sont composées.

Ces couleurs sont le bleu, le rouge, le jaune, le fauve et le noir.

Les couleurs qui dérivent des cinq couleurs premières sont :

Après la distribution de toutes les couleurs et nuances suit le nom de tous les ingrédiens colorants et non-colorants, qui entrent dans la teinture.

De tous ces ingrédiens, les uns sont colorants, les autres ne le sont pas. Les derniers ne servent qu'à disposer les matières à recevoir les couleurs qui leur sont imprimées par les ingrédiens colorants, ou pour en rendre les couleurs plus belles et plus assurées.

Pour assurer une perfection constante dans les teintures de laines, les anciens et les nouveaux règlements ont distingué deux manières de teindre les laines ou étoffes, de quelque couleur que ce sait. L'une s'appelle teindre en grand et bon teint. L'autre teindre en petit ou faux teint. La première consiste à employer des drogues ou ingrédiens qui rendent la couleur solide, en sorte qu'elle résiste à l'action de l'air, et qu'elle ne soit que difficilement tachée par les liqueurs âcres ou corrosives ; les couleurs du petit teint au contraire se passent en très-peu de temps à l'air, et surtout si on les expose au soleil, et la plupart des liqueurs les tachent, de façon qu'il n'est presque jamais possible de leur rendre le premier éclat.

On sera peut-être étonné qu'y ayant un moyen de faire toutes les couleurs en bon teint, l'on permette de teindre en petit teint ; mais trois raisons font qu'il est difficile, pour ne pas dire impossible, d'en abolir l'usage. 1°. Le travail en est beaucoup plus facile ; la plupart des couleurs et des nuances, qui donnent le plus de peine dans le bon teint, se font avec une facilité infinie en petit teint. 2°. La plus grande partie des couleurs de petit teint sont plus vives et plus brillantes que celles du bon teint. 3°. Et cette raison est la plus forte de toutes, le petit teint se fait à beaucoup meilleur marché que le bon teint. Quand il n'y aurait que cette dernière raison, on jugera aisément que les ouvriers font tout ce qu'ils peuvent pour se servir de ce genre de teinture préférablement à l'autre : c'est ce qui a déterminé le gouvernement à faire des loix pour la distinction du grand et du petit teint.

Ces loix prescrivent les sortes de laines et d'étoffes qui doivent être de bon teint, et celles qu'il est permis de faire en petit teint. C'est la destination des laines filées et le prix des étoffes qui décident de la qualité de la teinture qu'elles doivent recevoir. Les laines pour les canevas et les tapisseries de haute et basse-lisse, et les étoffes dont la valeur excède de quarante sols l'aune en blanc, doivent être de bon teint. Les étoffes d'un plus bas prix, ainsi que les laines grossières destinées à la fabrique des tapisseries, appelées bergame et point d'hongrie, peuvent être en petit teint. Tel était l'esprit du réglement de M. Colbert en 1667 ; et c'est sur le même principe qu'a été fait celui de M. Orry, contrôleur général des finances en 1737. On y a éclairci un grand nombre de difficultés qui nuisaient à l'exécution du premier, et on y est entré dans le détail qui a été jugé nécessaire pour prévenir, ou au-moins pour découvrir toutes les prévarications qui pourraient se commettre.

C'est pour ces mêmes raisons que les Teinturiers du grand et bon teint font un corps séparé de ceux du petit teint, et qu'il n'est pas permis aux uns d'employer, ni même de tenir chez eux les ingrédiens affectés aux autres. Il y a dans le royaume une troisième communauté, qui est celle des Teinturiers en soie, laine et fil. Ceux-ci ont la permission de faire le grand et le petit teint : mais cette communauté forme trois branches, dont l'une est pour la soie, la seconde pour la laine filée, et la troisième pour le fil. Le teinturier qui a opté pour un de ces trois genres de travail, ne peut faire que ce qui est permis à ceux de sa branche : ainsi celui qui a opté pour le travail des soies, ne peut teindre ni la laine filée, ni le fil : il en est de même des autres. Le teinturier de cette troisième communauté, qui a choisi le travail des laines filées, peut avoir chez lui les ingrédiens du grand et du petit teint ; mais il ne lui est pas permis de faire usage de ceux affectés au petit teint, que sur les laines grossières dont on vient de parler.

Quoique, suivant les ordonnances, il ne soit pas permis aux teinturiers du grand et bon teint d'avoir chez eux des ingrédiens affectés aux teinturiers du petit teint, et à ceux-ci d'avoir des ingrédiens affectés aux teinturiers du grand et bon teint ; néanmoins il est de ces mêmes ingrédiens affectés et communs aux deux corps séparés, tels que la racine, écorce et feuille de noyer, brou de noix, garouille, galle, sumach, rodoul, fovie et couperose : mais les teinturiers du grand et bon teint ne doivent tenir que fort peu de ces quatre derniers ingrédiens, et seulement ce qui peut leur être nécessaire pour quelque légère bruniture, qu'il leur est loisible de donner aux couleurs, qu'il leur serait difficile d'assortir autrement à leurs nuances ; sans qu'il leur soit permis d'en diminuer pour cela le pied nécessaire, qui doit être toujours aussi fort que celui des échantillons parfaits qui doivent servir de pièces de comparaison.

Les drogues non colorantes, ou qui ne donnent point de couleur, servant au bon teint, sont l'alun, le tartre ou la gravelle, l'arsenic, le réagal, le salpêtre, sel nitre, sel gemme, sel ammoniac, sel commun, sel minéral, sel ou crystal de tartre, agaric, esprit de vin, urine, étain, son, farine de pois ou de froment, amidon, chaux, cendres communes, cendres recuites et cendres gravelées. Toutes ces drogues servant à disposer les étoffes pour attirer la couleur de l'ingrédient colorant, et rendre les couleurs plus belles et plus assurées, doivent être défendues aux teinturiers du petit teint, où elles ne serviraient que de contravention.

Les drogues colorantes qui doivent être employées par les teinturiers du grand et bon teint, sont le pastel, vouede, graine d'écarlate ou kermès, cochenille, garance, gaude, sarette, indigo, orcanette, bois jaune, caliatour, génestrolle, fénugrec, brou de noix, racine de noyer, écorce d'aulne, noix de galle, etc.

Les drogues colorantes défendues aux teinturiers du bon et grand teint sont le bois d'Inde ou de Campèche, bois de Brésil, de Ste Marthe, du Japon, de Pernambouc, santal, fustel, ni aucuns bois de teinture, tournesol, terra-merita, orseille, safran bâtard, rocou, teinture de bourre, suie, graine d'Avignon, etc. tous ces ingrédiens étant affectés aux teinturiers du petit teint.

Par la même raison, les teinturiers du petit teint ne peuvent tenir chez eux aucuns ingrédiens suivants, savoir pastel, vouede, indigo, cochenille, graine de kermès, garance, sarette, génestrolle, fénugrec, orcanette ; ni même des ingrédiens non colorants affectés au grand et bon teint.

Les ingrédiens ou drogues qui croissent en France sont, le pastel ou le vouede pour le bleu ; le vermillon et la garance pour le rouge ; la gaude, la sarette et la génestrolle pour le jaune ; la racine, écorce de noyer, et coque ou brou de noix pour le fauve, autrement appelé couleur de racine ou naisette ; le rodoul, le fovie et la couperose pour le noir ; l'alun, la gravelle et le tartre pour les bouillons : nous avons aussi le verdet, le sel commun, la chaux, la cendre cuite et potasse, la cendre gravelée, et la plupart des ingrédiens qui ne donnent point de couleur ; et outre ces drogues qui sont bonnes, nous avons encore la cassenolle, l'écorce d'aulne, le fustel, la malherbe, le trentanel, la garouille et l'orseille, qui sont des ingrédiens employés dans les soies, fil, coton, etc.

Ingrédiens. Description de leur origine, culture, nature, qualité, espèce ; leurs propriétés et usages ; en quel cas il peut être fixé ou interdit.

Agaric minéral qui se trouve dans les fentes des rochers, en quelques endroits d'Allemagne, qui ressemble à de la craie. Espèce de champignon qui croit sur le larix pulverisé, pour servir à la teinture d'écarlate ; c'est un ingrédient non colorant affecté au grand et bon teint.

Alkermès, vermillon ou graine d'écarlate, est une graine qui croit naturellement sur une espèce de petit houx, dans les lieux vagues et inutiles de la Provence, du Languedoc et du Roussillon, qui vient d'elle-même n'ayant pas besoin de culture, laquelle ne doit être recueillie que quand elle est bien mûre, parce que c'est alors qu'elle rend plus de pousset, qu'on nomme communément pastel d'écarlate. C'est le premier ingrédient dont on s'est servi pour la belle écarlate ; mais parce qu'elle a moins de feu, et qu'elle est plus brune que l'écarlate qui se fait aujourd'hui en France, on ne se sert plus de cet ingrédient, quoique la couleur qu'il donne soutienne plus longtemps son éclat, et qu'elle ne craigne point la tache de la boue et des liqueurs âcres. Les Vénitiens emploient encore cet ingrédient dans leurs écarlates, appelées communément écarlates de Venise. Il s'en emploie encore à Alger et à Tunis une quantité assez considérable qui est tirée de Marseille. Cet ingrédient colorant est du bon et grand teint.

Alun de Rome, minéral qu'on trouve aussi dans les mines des Pyrénées du côté de la France, un peu salugineux, ce qui fait qu'il est moindre que celui qui se tire de Rome ou Civita-Vecchia ; peut-être encore que s'il était aussi bien purifié, qu'il serait aussi bon, excepté que la qualité de la mine ne contribuât à sa bonté, et à la préférence qu'on lui donne. Ingrédient non colorant du bon et grand teint.

Amidon, ingrédient tiré du son de froment, sert au bon et grand teint, quoique non colorant.

Arsenic, minéral, idem comme ci-dessus, composé de beaucoup de soufre et d'un sel caustique.

Bois de Brésil, de Fernambouc, de Ste Marthe, du Japon, se tire du pays dont il porte le nom ; c'est un ingrédient qui n'est propre que pour le petit teint : il est colorant.

Bois de Campêche ou bois d'Inde, ingrédient colorant tiré du pays dont il porte le nom ; il est d'un très-grand usage pour le petit teint : il vaut mieux que le bois de Brésil.

Bois de fustel, petit bois qui se tire de Provence, qui ne s'emploie que dans le petit teint ; c'est un ingrédient colorant.

Bois jaune, idem.

Bourre ou poil de chèvre, dont la couleur qui en provient est appelée nacarat de bourre ; est une composition de ce même poil ; qui est garancé par le teinturier du bon et grand teint, qui la remet ensuite au teinturier du petit, qui la fait fondre à l'aide d'une quantité suffisante de cendres gravelées, de façon que ce poil étant totalement fondu, il s'ensuit une composition propre à faire des cerises en dégradations, qui ne peuvent être faites que par le teinturier du petit teint, attendu le peu de solidité de la couleur qui en provient ; c'est un ingrédient colorant.

Cassenolle ou galle qui vient sur les chênes, ingrédient non colorant du bon et grand teint.

Cendres gravelées, ingrédient non colorant qui se fait de la lie du vin qu'on fait bruler ou calciner, affecté au bon et grand teint.

Cendres communes, tout le monde les connait ; elles sont pour le grand teint.

Cendres cuites, idem.

Cendres vives, c'est la chaux éteinte dans l'eau ou à l'air, ingrédient non colorant pour le bon teint.

Céruse, préparation du plomb, par le moyen du vinaigre dont on lui fait recevoir la vapeur, ingrédient non colorant propre à blanchir les laines ; il se trouve en France ; il est pour le bon teint.

Cochenille maèstrek ou pure cochenille ; sous ce nom est connue la cochenille mesteque ou tépatte, et la cochenille sylvestre ou campétiane.

La cochenille mesteque, est un insecte dont on fait une recolte considérable dans le Mexique ; les habitants du pays ont soin de le retirer de dessus la plante qui le nourrit, avant la saison des pluies. Ils font mourir et sécher ce qu'ils ont dessein de vendre, et conservent le reste pour le faire multiplier quand la mauvaise saison est passée. Cet insecte se nourrit et multiplie sur une espèce d'opuntia épineux, qu'on nomme nopal ; il se conserve dans un lieu sec sans se gâter.

La cochenille sylvestre ou campetiane, se tire aussi du Mexique. L'insecte s'y nourrit, y croit et multiplie sur les opuntias non cultivés, qui y sont en abondance. Il y est exposé dans la saison des pluies, à toute l'humidité de l'air, et y meurt naturellement. Cette cochenille est toujours plus menue que la cochenille fine ou cultivée. Sa couleur est meilleure et plus solide que celle qu'on tire de la cochenille fine ; mais elle n'a jamais le même éclat : et d'ailleurs il n'y a pas de profit à l'employer, puisqu'il en faut quatre parties, et quelquefois davantage pour tenir lieu d'une seule partie de cochenille fine.

Coucoume ou terra merita, est une racine qui est apportée des Indes orientales. On la réduit en poudre très-fine pour s'en servir ; c'est un ingrédient colorant qui n'est pas de bon teint, cependant on s'en sert pour donner plus de feu à l'écarlate, et quelquefois pour dorer les jaunes faits avec la gaude.

Coques ou brou de noix, ingrédient servant au grand et petit teint : tout le monde en sait l'origine.

Couperose, se tire des mines de Flandre, de Liege et d'Angleterre ; il y en a des mines dans les Pyrénées du côté de la France, mais elle est plus grasse et plus argilleuse ; c'est un ingrédient colorant affecté au grand et petit teint.

Eau de galle, composition pour la teinture des soies ; c'est l'engallage même, ou l'eau dans laquelle la galle est infusée : cet ingrédient est non colorant.

Eau-forte, ingrédient non colorant dont la composition est très-connue, affecté au bon teint.

Eaux sures, ingrédient non colorant, affecté au grand teint. C'est une composition faite du son de froment bouilli dans de l'eau, qu'on laisse reposer pour en faire usage.

écorce d'aulne, écorce de noyer, ingrédient colorant affecté au grand et petit teint ; chacun en connait l'origine.

Esprit-de-vin, ingrédient non colorant, affecté au grand et bon teint, dont l'origine ou composition est connue.

Etain, idem.

Farine de blé, affectée au grand teint.

Farine de pais, idem.

Fénu-gret ou plutôt fenu-grec, herbe qui croit en France, ingrédient non colorant du bon et grand teint, servant à aviver les couleurs.

Feuilles de noyer, ingrédient colorant du grand et du petit teint.

Fustel ou fustet, petit bois qui se tire de Provence. Il donne une couleur orangée qui n'est pas solide, et ne s'emploie que dans le petit teint, comme la racine de noyer ou le brou de noix.

Galle d'épine d'Alep, et d'Alexandrie, se tire des pays dont elle porte le nom, ingrédient qui croit sur les chênes, qui est affecté au grand et petit teint. Il est colorant, les meilleures viennent d'Alep et de Tripoli.

Garance, ingrédient colorant du grand et bon teint, racine qui vient naturellement dans la plupart des provinces du royaume, qui est cultivée avec soin dans la Flandre et dans la Zélande, et dont la meilleure se recueille aux environs de Lisle, dont la culture et l'entretien sont fort faciles. Elle croit dans les terres médiocrement bonnes et qui ne sont pas trop arides, quoiqu'il soit nécessaire d'empêcher que l'eau n'y croupisse pas, parce qu'elle la pourrirait.

Les terres dans lesquelles on désire semer la garance, doivent être profondément rompues et fumées avant l'hiver ; celles qui sont un peu sablonneuses donnent plus de facilité à la garance de grossir sa racine ; celles qui seraient trop séches produiraient le même effet.

La garance se seme ordinairement au mois de Mars, et se couvre seulement avec la herse ou le rateau, pour que la terre soit plus unie. Il faut avoir soin de choisir et arracher les herbes étrangères, principalement dans le commencement, afin qu'elles n'attirent pas la substance de la terre, et ne mêlent par leurs racines avec celles de la garance, qu'elles empêcheraient de croitre et de grossir.

Il faut laisser grossir la racine de la garance avant de l'arracher, ce qui ne saurait être que dix-huit mois après qu'elle a été semée. On commence de cueillir la plus grosse dans le mois de Septembre, et ayant coupé la feuille des racines qui resteront rez de terre, lorsque la graine se trouvera assez mûre pour être recueillie, on couvrira bien de terre le reste des racines, pour les laisser grossir jusqu'au mois de Septembre suivant, qu'on pourra aussi arracher les plus grosses ; et ainsi consécutivement d'année en année au mois de Septembre, pendant huit ou dix ans que la garancière demeurera toujours peuplée, soit des racines qu'on y aura laissées pour les laisser grossir, ou soit de celles qui resteront au fond de la terre, ou qui se formeront des filaments, petits oignons ou reste des autres racines qu'on aura arrachées : après quoi il sera besoin de renouveller autre part la garancière, parce que cette terre sera alors plus propre pour le blé que pour la remettre en garancière. La garance produit si facilement, que sa tige même couchée en terre, prend racine, et sert à repeupler la garancière qui a été trop épuisée de sa racine.

La garancière se peut aussi refaire avec le plant, en amassant toutes les petites racines de la vieille garancière pour les replanter.

La racine de la garance étant arrachée, est mise secher au soleil ; ou bien dans des pays fort chauds, on la fait secher à l'ombre, pour lui conserver plus de substance et de couleur ; elle doit être mise au moulin ensuite pour la réduire en poudre, et pour être ensuite bien ensachée ou empaquetée dans de doubles sacs, afin qu'elle ne s'évente, pour être ensuite employée. La garance qui est fraiche fait la couleur plus vive, celle qui est faite d'un an, donne davantage de couleur ; mais celle qui vieillit trop, en perdant de sa couleur, perd aussi de sa vivacité, devenant terne et rendant sa couleur de même.

Les étrangers vendent des garances sous le nom de billon de garance, qui bien souvent n'est que de la terre rougeâtre, mêlée avec quelque poussière de la garance, ou de la grappe de celle qui a déjà été employée dans leurs pays, ce qui est une fraude des plus grandes ; le public se trouvant trompé par la fausse teinture, qui n'ayant point de couleur, ne sert qu'à ronger la laine des étoffes où la terre s'attache. On ne s'est étendu sur la description de cette plante, que parce que de tous les ingrédiens affectés au bon teint, il n'en est point de si utile que la garance, et peu de couleur où elle n'entre.

La garouille est un ingrédient colorant du bon teint, plante qui croit en Provence, Languedoc et Roussillon.

La gaude, ingrédient colorant du bon et grand teint, est une plante qui vient naturellement ou par culture, dans presque toutes les provinces de la France. Il faut la faire sécher lorsqu'elle est cueillie, et empêcher qu'elle ne se mouille pas ; on ne doit pas la cueillir qu'elle ne soit bien mûre.

La genestrolle est une plante, de même que la gaude, ingrédient du bon teint.

Gravelle, ingrédient non colorant, qui provient de la lie de vin, de même que le tartre.

Guesde, la cuve du bleu composée. Le lieu où sont les cuves pour le bleu est aussi nommé guesde.

Indigo, ingrédient colorant du grand et bon teint, est la fécule d'une plante qu'on nomme nil ou anil. Pour faire cette fécule, on a trois cuves, l'une au-dessus de l'autre, en manière de cascade. Dans la première, qu'on appelle trempoire ou pourriture, et qu'on remplit d'eau, on met la plante chargée de ses feuilles, de son écorce et de ses fleurs. Au bout de quelque temps, le tout fermente ; l'eau s'échauffe et bouillonne, s'épaissit et devient d'une couleur de bleu tirant sur le violet ; la plante déposant tous ses sels, selon les uns, et toute sa substance selon les autres. Pour lors on ouvre les robinets de la trempoire, et l'on en fait sortir l'eau chargée de toute cette substance colorante de la plante, dans la seconde cuve appelée la batterie, parce qu'on y bat cette eau avec un moulin à palettes, pour condenser la substance de l'indigo, et la précipiter au fond, en sorte que l'eau redevient limpide et sans couleur, comme de l'eau commune. On ouvre les robinets de cette cuve pour en faire écouler l'eau jusqu'à la superficie de la fécule bleue : après quoi on ouvre d'autres robinets qui sont plus bas, afin que la fécule tombe au fond de la troisième cuve, appelée reposoir, parce que c'est-là où l'indigo se repose et se désseche. On l'en tire pour former des pains, des tablettes.

L'on trouve à la côte de Coromandel et à Pondichéry deux sortes d'indigo, l'une beaucoup plus belle que l'autre ; il y en a encore plusieurs autres sortes qui augmentent de prix selon leur qualité. L'indigo de Java, ou indigo de Javan, est le meilleur de tous ; c'est aussi le plus cher, et par conséquent il y a peu de teinturiers qui l'emploient. Le bon indigo doit être si léger, qu'il flotte sur l'eau : plus il enfonce, plus il est suspect d'un mélange de terre, de cendre ou d'ardoise pilée. Sa couleur doit être d'un bleu foncé, tirant sur le violet, brillant, vif, et pour ainsi dire éclatant. Il doit être plus beau dedans que dehors, et paraitre luisant et comme argenté. Il faut en dissoudre un morceau dans un verre d'eau pour l'éprouver. S'il est pur et bien préparé, il se dissoudra entièrement ; s'il est falsifié, la matière étrangère se précipitera au fond du vaisseau. Le bon indigo brule entièrement ; et s'il est falsifié, ce qu'il y a d'étranger reste après que l'indigo est consumé.

Limaille de fer ou de cuivre, ingrédient non colorant prohibé dans le grand et petit teint.

Huile d'olive utile à la teinture du noir.

Malherbe, plante d'une odeur forte dans son emploi ; ingrédient colorant qui croit dans le Languedoc et dans la Provence, affecté au bon et grand teint.

Moulée des Taillandiers et Emouleurs, ingrédient servant au noir ; prohibé aujourd'hui.

Orcanette prohibé.

Orseille, ingrédient affecté au petit teint, dont la composition est d'une espèce de mousse appelée perelle, de la chaux vive et de l'urine qu'on fait fermenter, en l'humectant et remuant de temps en temps, jusqu'à-ce qu'elle soit devenue rouge. Il y a de l'orseille d'herbe ou des Canaries, qui est beaucoup meilleure que l'orseille faite avec de la perelle. Elle est composée de même.

Pastel, ingrédient colorant pour le bleu, affecté au bon et grand teint. Le pastel vient d'une graine qu'on seme toutes les années en Languedoc ; le meilleur est celui qui croit dans le diocèse d'Alby ; sa feuille est semblable à celle du plantain. On le seme ordinairement au commencement de Mars, et il s'en fait quatre recoltes, quelquefois cinq ; il s'en est fait jusqu'à six, mais il faut pour cela des belles saisons, et la sixième recolte ne sert qu'à gâter celui des précédentes, si elles sont mêlées ensemble.

Quoique la première recolte du pastel semble devoir être meilleure que la seconde, et ainsi des autres ; néanmoins le contraire arrive, lorsque le printemps se trouve humide ou pluvieux, et que les autres saisons se trouvent plus tempérées et plus seches ; la trop grande humidité, en rendant la feuille du pastel plus grande et plus grasse, en diminue aussi la force et la substance.

Le pastel ne doit être cueilli que lorsqu'il est bien mûr. On doit laisser flétrir la feuille quelque temps après qu'elle est ramassée ; après quoi on la met sous la roue pour la faire piler, ce qui n'est que pour la mûrir davantage et lui faire perdre une partie de son suc huileux qui pourrait nuire à sa bonté ; après qu'il est moulu, on le laisse huit ou dix jours en pile, ayant soin de boucher les fentes et crevasses qui s'y font journellement, pour le laisser égoutter du reste de cette humeur superflue.

Après que le pastel est égoutté, on en fait de petites boules qu'on appelle cors ou coraignes qu'on met secher à l'ombre sur des claies qui sont mises exprès ; on les retire ensuite pour les garder en magasin jusqu'à-ce qu'on veuille les piler ou mettre en poudre, ce qui se fait ordinairement au mois de Janvier, de Février ou de Mars.

Le pastel étant rompu avec des masses de bois, on le mouille avec de l'eau la plus croupie, pourvu qu'elle ne soit pas infectée, sale ou graisseuse, étant toujours la meilleure ; et après l'avoir bien mouillé et mêlé pour lui faire prendre également son eau, on le remue de temps en temps pendant quatre mois, du-moins trente-six fais, même jusqu'à quarante, afin qu'il ne s'échauffe et qu'il prenne également son eau par-tout ; après quoi il est en état d'être emballé et employé dans la teinture, quoiqu'il soit meilleur d'attendre qu'il soit plus vieux avant de l'employer ; le bon pastel augmentant toujours de force et de substance pendant six, sept, même jusqu'à dix ans, s'il est du meilleur.

Pastel d'écarlate, voyez Alkermès.

Potasse, ingrédient non-colorant, c'est le sel ou le fiel du verre, qui est une écume séparée de dessus la matière du verre avant qu'elle se vitrifie.

La potasse pour la teinture est une espèce de cendre gravelée qui se tire de Pologne et de Moscovie, ingrédient non-colorant.

Le raucou, ingrédient colorant affecté au petit teint, est une espèce de pâte seche qui vient de l'Amérique. Cette matière donne une couleur orangée à-peu-près comme le fustet ; et la teinture n'en est pas plus solide, parce que l'air l'emporte et l'efface.

Rodoul et le fovie, ingrédiens colorants, sont des feuilles de petits arbrisseaux qui ne se cultivent pas, affectés au petit teint pour le noir.

Safran, appelé safrano par les teinturiers de soie, ingrédient colorant qui n'entre point dans la teinture de laine, se tire du Levant et de l'Italie. On en cueille aussi en France, mais il n'est pas aussi bon que celui qu'on tire de l'étranger : il produit sur la soie le même effet que la cochenille sur la laine, à l'aide du jus de citron.

Le safranbourg ou safran bâtard, se trouve en Alsace et en Provence, ingrédient pour le petit teint.

Salpêtre, ingrédient non-colorant affecté au bon teint, connu de tout le monde.

Santal, arbre qui croit dans les montagnes de Candie, dont le bois est rouge et dur.

Sarette, plante colorante, qui vient naturellement : elle est affectée au bon teint.

Savon blanc et noir, composition très-connue.

Sel ammoniac, sel commun, sel de tartre, sel gemme, sel minéral, sel nitre, voyez CHYMIE, extraits des minéraux, tous ingrédiens non-colorants.

Soude ; la meilleure soude se tire d'Alicante ; c'est un alkali des plus forts. C'est une plante qui croit aux bords de la mer dans des pays chauds, qui contient beaucoup de sel. Les Espagnols la font calciner dans des trous faits exprès dans la terre ; ce qui produit une cendre, dont les parties s'unissent si fort, qu'il s'en forme de petites pierres qu'il faut casser avec le marteau pour en faire usage.

Soufre, trop connu pour en faire la description ; ingrédient propre à blanchir les laines et les soies.

Sublimé, ingrédient non colorant, affecté au grand teint ; minéral corrosif extrait du mercure.

Son, connu de tout le monde, sert au grand teint.

Sumach, arbrisseau qui croit quelquefois à la hauteur d'un arbre, dont la fleur étant passée renferme une semence qui ressemble à une lentille : il croit dans les lieux pierreux : ce fruit a un goût acide et astringent ; ingrédient pour le bon teint.

Suie des cheminées, affectée au petit teint.

Tartre, ingrédient non-colorant, affecté au grand teint, se tire de la lie de vin attachée au tonneau, qui est très-dure.

Terra merita, voyez Coucoume.

Tournesol, prohibé dans le grand et petit teint.

Trentanel, plante qui croit dans le Languedoc et dans la Provence, affectée au grand teint.

Verdet ou verd-de-gris, ingrédient colorant, fait du marc de raisin et du cuivre, affecté au grand et bon teint.

Urine, connue.

Vouéde, plante qui croit en Normandie, qui produit le même effet que le pastel, mais dont la quantité doit être plus considérable : elle se prépare de même.

Vermillon, voyez Alkermès.

Vinaigre, connu.

Liste des termes usités chez les Teinturiers. Abattre le bouillon ; c'est rafraichir le bain avec de l'eau froide, avant d'y mettre l'etoffe.

Achevement est l'ouvrage de finir une étoffe en noir par le teinturier du petit teint.

Acquérir du fonds ; c'est quand une couleur, bien loin de diminuer à l'air, devient plus belle.

Asseoir une cuve ; c'est y mettre tous les ingrédiens qui doivent la composer.

Assiette d'une cuve ; ce sont les ingrediens posés.

Aviver ; c'est donner du feu au rouge.

Barril, petit tonneau pour mêler ou humecter les drogues, avant que de les mettre dans la chaudière.

Balai, pour nettoyer les chaudières.

Bain, teinture composée prête à recevoir l'étoffe ou la laine.

Bouillon, préparation des ingrédiens non-colorants pour disposer l'étoffe à recevoir la couleur de l'ingrédient colorant.

Brevet, bain d'un guesde ou d'une cuve, qu'on dispose à faire réchauffer.

Bruniture, teinture ou bouillon, qui sur une couleur claire, rend l'etoffe plus brune.

Brunit, idem.

Coup de pied, cuve qui a été garnie de chaux en la réchauffant, et qui s'use trop promtement.

Cuve d'inde ; c'est une cuve composée d'indigo sans pastel, dans laquelle on teint à froid.

Cuve en œuvre, quand elle n'a ni trop ni trop peu de chaux, et qu'il ne lui manque que d'être chaude pour travailler.

Cuve garnie, cuve composée de tous les ingrédiens, et qui n'est pas encore formée pour travailler, ou qui n'a pas assez fermenté.

Cuve rebutée, qui ne jette du bleu que quand elle est froide.

Cuve qui souffre, qui n'a pas assez de chaux.

Cuve usée, qui a trop de chaux, laquelle ne peut travailler, que la chaux ne soit usée.

Cuve sourde, cuve qui commence à faire du bruit ou des petillements pour se former.

Poser une cuve ; c'est y mettre tous les ingrédiens servants à sa composition.

Asseoir une cuve, idem.

Assiette de la cuve, c'est la cuve garnie.

Pallier la cuve ; c'est remuer ou bouillir le marc ou la pâtée de la cuve avec le liquide.

Heurter la cuve ; c'est pousser brusquement et avec force la surface du bain jusqu'au fond de la cuve, et par-là y donner de l'air.

Cuivreux, écume qui parait sur la surface du bain de la cuve.

Dégarnir la cuve. C'est y mettre du son et de la garance à discrétion pour qu'elle soit moins chargée.

Débouilli ou débout. Epreuve qui se fait pour connaitre si une étoffe est de bon teint ou non.

Donner l'eau. C'est achever de remplir la cuve qui ne jette pas du bleu, et y mettre de l'indigo pour qu'elle en donne.

Donner le pied. C'est donner de la chaux à la cuve à proportion du pastel.

Donner le pied ou le fond à une étoffe, c'est lui donner une couleur qui sert de fond, et sur laquelle il en sera passé une autre. Par exemple, pour faire un vert, il faut donner un pied de jaune, et passer ensuite l'étoffe sur une cuve de bleu. Pour faire un noir, il faut donner un pied de bleu à l'étoffe, et la passer ensuite sur un bain de noir préparé.

Demi-bouillons. C'est retrancher le tartre des bouillons ordinaires. Quart de bouillon, idem.

Eclaircir. C'est diminuer le brun de la couleur d'une étoffe.

Event. C'est découvrir une cuve pour la pallier et y introduire du nouvel air.

Eventer une étoffe, c'est lui donner de l'air au sortir de la cuve ou de la chaudière, pour que la couleur soit plus unie.

Eau crue. Qui ne dissout pas le savon.

Fleurée. C'est l'écume qui est ordinairement sur la surface de la cuve du bleu lorsqu'elle est tranquille.

Fonte de bourre. Voyez Nacaret de bourre, aux ingrédiens.

Friller. Pétillement que fait la cuve avant que d'être formée ou venue à doux.

Frillement, idem. Fleurée. Voyez Cuivreux.

Flambures. Taches ou inégalités qui se voient dans une étoffe quand elle n'est pas teinte comme elle doit être, ou quand elle n'a pas été éventée.

Guesde. Cuves de pastel : le lieu où elles sont posées.

Guesderon. Ouvrier qui a soin des cuves. Il est de conséquence qu'il y ait un bon guesderon chez les maîtres Teinturiers.

Gauder. C'est jaunir une étoffe avec de la gaude.

Gaudage. L'action de jaunir.

Garniture. Indigo qu'on met dans la cuve pour servir de garniture à la chaux.

La pâtée. C'est le marc qui est au fond de la cuve.

Laisser la laine sur le bouillon ; c'est laisser la laine pendant cinq à six jours dans un lieu frais, après qu'elle a bouilli pendant deux heures ; ce retard sert à faire pénétrer davantage le bouillon, et à augmenter l'action des sels.

Liser, terme de Teinturier de soie ; c'est remuer les pantines ou écheveaux qui sont sur le bain du haut en bas, pour que la couleur prenne également partout.

Maniement. Action de manier le bain ou brevet de la cuve pour connaitre si elle est bonne.

Passes. C'est plonger l'étoffe dans la cuve. La plonger à plusieurs reprises, c'est lui donner plusieurs passes.

Rabat. C'est l'écume qui se trouve sur la cuve du bleu lorsqu'on la pallie avec le rable.

Répandre la chaux. C'est en fournir à la cuve après qu'elle est bien palliée.

Roser. C'est donner un oeil cramoisi au rouge et le rendre plus brun ; c'est le contraire d'aviver.

Rancir. C'est le même qu'aviver.

Rance. C'est quand l'écarlate est trop orangée ou qu'elle jaunit un peu.

Racinage. Manière de teindre les laines avec la racine.

Rudir l'étoffe. C'est, dans le noir, augmenter de couperose.

Rabat. Bruniture d'une étoffe avec des ingrédiens convenables.

Rabattre. Action de brunir l'étoffe.

Rejets. Voyez Passe.

Santaller. C'est passer une étoffe sur un bain composé de santal et autres ingrédiens colorants.

Surmonter la galle. Voyez Rudir.

Trancher, tranche. C'est quand l'intérieur du tissu d'un drap est égal à la superficie, lorsqu'on le coupe, de quelque couleur qu'il sait.

Venir à doux. C'est lorsque la cuve jette du bleu à la surface.

User de chaux. Qualité du pastel qui en demande plus ou moins.

Principaux instruments propres à la teinture. Planche première. La citerne, le chapelet, le réservoir, la soupape.

Planche II. Le laboratoire. Le fourneau, le chevalet, les chaudières, le tour, le robinet.

Planche III. Le guesde. Chaudières à rechauffer les cuves de guesde.

Gouttière pour conduire le brevet ou bain dans les cuves.

Cuves du guesde.

Barque, vaisseau long à l'usage des teinturiers en soie.

Planche IV. Coupe du fourneau pour chauffer les chaudières.

Tour sur lequel sont passés des draps qui sont teints dans les chaudières.

Lissoir pour tenir la soie ou la laine filée qui passe dans les écheveaux.

Poussoir pour plonger des draps à la rivière.

Batte pour les battre à mesure qu'on les lave.

Fendoir ou martin pour fendre le bois.

Pêle à braise.

Planche V. Champagne. Cercle de fer garni de cordes qui est suspendu dans la cuve, afin d'empêcher l'étoffe de toucher au marc ou à la pâtée.

Moulinet pour tordre le drap quand on le sort de la cuve ; le tordoir, le crochet qui tient la champagne suspendue dans la cuve. Il y en a trois, quelquefois quatre. Crochet avec lequel on mène le drap en cuve.

Jallier, bâton pour conduire les draps qui se teignent dans la chaudière à mesure qu'ils tournent.

Chasse fleurée, planche de bois qui sert à tirer l'écume, ou la fleurée de la cuve de côté, afin que le drap ne soit point taché.

Bâton à tordre les laines filées ou soies.

Rable pour pallier la cuve.

Jet pour sortir ou donner de l'eau dans les cuves.

La cuve du guesde.

Planche VI. Rame pour dresser les draps lorsqu'ils sont teints.

Table ou couchoir à drap pour les brosser quand ils sont secs.

Faudets dans lesquels le drap se ramasse à mesure qu'on le brosse ; brosse à coucher le poil du drap, tamis pour passer les drogues, sebille ou tranchoir pour prendre les drogues.

Passoir pour les liquides.

Jatte pour les compositions.

Manne pour le transport des laines en taison.

Outre ces instruments, on se sert encore du moulin à indigo, ou d'un mortier pour le broyer, d'une civière, qui est une espèce d'échelle qui se met au-travers de la cuve ou de la chaudière, sur laquelle on met la laine en taison teinte pour la faire égoutter, d'un chauderon pour les essais, poèlons, sceaux, tonneaux ou tonnes, étouffoirs, planches à fouler, sourgons, réchauds, bassin de cuivre, vaisseaux de verre ou de grais pour contenir la composition de l'écarlate, balais de jonc pour nettoyer les chaudières, leurs couvercles, sablon, éponge, etc.

Des couleurs du grand et bon teint. On appelle toutes les couleurs solides, couleurs de grand et bon teint ; et les autres, couleurs de petit teint. Quelquefois on nomme les premières, couleurs fines ; et les autres, couleurs fausses. Mais cette expression peut être sujette à équivoque ; parce qu'on peut confondre quelquefois les couleurs fines avec les couleurs hautes, qui sont celles où entre la cochenille, et dont le prix est plus considérable que celui des autres.

Les expériences, qui sont un très-bon guide dans la Physique ainsi que dans les arts, ont démontré que la différence des couleurs, selon la distinction précédente, dépend en partie de la préparation du sujet qu'on veut teindre, et en partie du choix des matières colorantes qu'on emploie ensuite pour lui donner telle couleur. Ainsi on pense, et on peut le dire comme un principe général de l'art, que toute la mécanique de la teinture consiste à dilater les pores du corps à teindre, à y déposer des particules d'une matière étrangère, et à les y retenir par une espèce d'enduit, que ni l'eau de la pluie, ni les rayons du soleil ne puissent altérer ; à choisir les particules colorantes d'une telle ténuité, qu'elles puissent être retenues, suffisamment enchâssées dans les pores du sujet, ouverts par la chaleur de l'eau bouillante, puis resserrés par le froid, et de plus enduits de l'espèce de mastic que laissent dans ces mêmes pores les sels choisis pour les préparer. D'où il suit que les pores des fibres de la laine dont on a fabriqué, ou dont on doit fabriquer des étoffes, doivent être nettoyés, agrandis, enduits, puis resserrés, pour que l'atome colorant y soit retenu à-peu-près comme un diamant dans le chaton d'une bague.

L'expérience a fait connaitre qu'il n'y a point d'ingrédient de la classe du bon teint, qui n'ait une faculté astringente et précipitante, plus ou moins grande ; que cela suffit pour séparer la terre de l'alun, l'un des sels qu'on emploie dans la préparation de la laine avant que de la teindre ; que cette terre unie aux atomes colorants forme une espèce de lacque semblable à celle des Peintres, mais infiniment plus fine ; que dans les couleurs vives, telles que l'écarlate, où l'on ne peut employer l'alun, il faut substituer à sa terre, qui est toujours blanche quand l'alun est bien choisi, un autre corps qui fournisse à ces atomes colorants une base aussi blanche que l'étain pur donne cette base dans la teinture en écarlate ; que lorsque tous ces petits atomes de lacque terreuse se sont introduits dans les pores dilatés du sujet, l'enduit que le tartre, autre sel servant à sa préparation, y a laissé, sert à y mastiquer ces atomes ; et qu'enfin le resserrement des pores, occasionné par le froid, sert à les y retenir.

Peut-être que ces couleurs de faux teint n'ont ce défaut, que parce qu'on ne prépare pas suffisamment le sujet, en sorte que les particules colorantes n'étant que déposées sur la surface lisse, ou dans des pores dont la capacité n'est pas suffisante pour les recevoir, il est impossible que le moindre choc ne les détache. Si l'on trouvait le moyen de donner aux parties colorantes de bois de teinture l'astriction qui leur manque, et qu'en même temps on préparât la laine à les recevoir, comme on la prépare, par exemple, à recevoir le rouge de la garance, il est certain qu'on parviendrait à rendre les bois aussi utiles aux teinturiers du bon teint, qu'ils l'ont été jusqu'à present aux teinturiers du petit teint.

Du bleu. Le bleu se donne aux laines, ou étoffes de laine de toute espèce, sans qu'il soit besoin de leur faire d'autre préparation que de les bien mouiller dans l'eau commune tiede, et de les exprimer ensuite, ou les laisser égoutter : cette précaution est nécessaire, afin que la couleur s'introduise plus facilement dans le corps de la laine, et qu'elle se trouve par-tout également foncée : et il est nécessaire de le faire pour toutes les couleurs, de quelque espèce qu'elles soient, tant sur les laines filées, que sur les étoffes de laine.

A l'égard des laines en taison, qui servent à la fabrique des draps, tant de mélange que d'autre sorte, et que pour cette raison on est obligé de teindre avant qu'elles soient filées, il faut avoir soin qu'elles soient bien dégraissées. On a fait voir dans le traité de la draperie la façon de faire cette opération, ainsi on n'en parlera pas dans celui-ci ; il suffira d'observer que le dégrais est nécessaire pour toutes les laines qu'on veut teindre avant que d'être filées ; de même qu'il faut toujours mouiller celles qui le sont, et les étoffes de toute espèce, afin qu'elles prennent la couleur plus également.

Des cinq couleurs matrices ou primitives dont il a été parlé au commencement de cet article, il y en a deux qui ont besoin d'une préparation que l'on donne avec des ingrédiens qui ne fournissent aucune couleur, mais qui par leur acidité, et par la finesse de leur terre, disposent les pores de la laine à recevoir la couleur ; cette préparation est appelée le bouillon ; il varie suivant la nature et la nuance des couleurs ; celles qui en ont besoin sont le rouge, le jaune, et les couleurs qui en dérivent ; le noir exige une préparation qui lui est particulière ; le bleu et le fauve, ou couleur de racine, n'en demandent aucune, il suffit que la laine soit bien dégraissée et mouillée ; et même pour le bleu, il n'y a pas d'autre façon à y faire, que de la plonger dans la cuve, l'y bien remuer, et l'y laisser plus ou moins longtemps, suivant qu'on veut la couleur plus ou moins foncée. Cette raison, jointe à ce qu'il y a beaucoup de couleurs pour lesquelles il est nécessaire d'avoir précédemment donné à la laine une nuance de bleu, fait qu'on commencera par donner sur cette couleur les règles les plus précises qu'il sera possible : car s'il y a beaucoup de facilité à teindre la laine en bleu, lorsque la cuve de bleu est une fois préparée ; il n'en est pas de même de la préparation de cette cuve, qui est réellement l'opération la plus difficile de tout l'art de la teinture ; il ne s'agit dans toutes les autres que d'exécuter d'après des procedés simples, transmis des maîtres à leurs apprentifs.

Il y a trois ingrédiens qui servent à teindre en bleu ; savoir le pastel, le vouede, et l'indigo : on donnera les préparations de chacune de ces matières, en commençant par le pastel.

De la cuve de pastel. Pour mettre en état le pastel de donner sa teinture bleue, on se sert de grandes cuves de bois de dix à douze pieds de diamètre, et de six à sept d'hauteur ; elles sont formées de douves ou pièces de bois de six pouces de largeur et de deux d'épaisseur, et bien cerclées de fer de trois pieds en trois pieds ; lorsqu'elles sont construites, on les enfonce dans la terre, en sorte qu'elles n'excédent que de trois pieds et demi, ou quatre pieds au plus, afin que l'ouvrier puisse manier plus commodément les laines ou les étoffes qui sont dedans ; ce qui se fait avec de petits crochets doubles, emmanchés de longueur convenable, selon le diamètre de la cuve ; le fond de ces cuves n'est point de bois, mais pavé avec chaux et ciment ; ce qui cependant n'est pas essentiel, et ne se pratique qu'à cause de leur grandeur, et parce qu'il serait difficile qu'un fond de bois d'une si grande étendue, put soutenir tout le poids de ce que la cuve doit contenir ; plus ces cuves sont grandes, mieux l'opération réussit. Ordinairement on prend trois ou quatre balles de pastel, et ayant bien nettoyé la cuve, on en fait l'assiette comme il suit.

On charge une chaudière de cuivre proche de la cuve, d'eau la plus croupie qu'on puisse avoir, ou si l'eau n'est pas corrompue ou croupie, on met dans la chaudière une poignée de genestrolle ou de foin, c'est-à-dire environ trois livres, avec huit livres de garance bise, environ, ou le bain vieux d'un garançage, pour épargner la garance, qui même fera un meilleur effet. La chaudière étant remplie, et ayant allumé le feu dessous, on la fait bouillir une heure et demie, deux heures, même jusqu'à trois, puis on la verse, au moyen de la gouttière, dans la grande cuve de bois, bien nettoyée, et au fond de laquelle on doit mettre un chapeau plein de son de froment, En survuidant le bain bouillant de la chaudière dans la cuve, et pendant qu'il coulera, on mettra dans cette cuve les balles de pastel, l'une après l'autre, afin de pouvoir mieux les rompre, pallier, et remuer avec les rables : on continuera d'agiter jusqu'à-ce que tout le bain chaud soit survuidé dans la cuve, et lorsqu'elle sera remplie un peu plus qu'à moitié, on la couvrira avec des couvertures ou draps un peu plus grands que sa circonférence, et on la laissera reposer quatre bonnes heures.

Quatre heures après l'assiette, on lui donnera l'évent, et on y fera tomber pour chaque balle de pastel, un bon tranchoir de cendres ou de chaux vive : quand après l'éparpillement de cette chaux, la cuve aura été bien palliée, on la recouvrira de même qu'auparavant, excepté néanmoins un petit espace de quatre doigts, qu'on laissera découvert pour lui donner un peu d'évent.

Quatre heures après on la retranchera, puis on la recouvrira et la laissera reposer deux ou trois heures, y laissant, comme dessus, une petite communication avec l'air extérieur.

Au bout de ces trois heures on pourra la retrancher encore, en palliant bien, si elle n'est pas venue à doux ; il faut, après l'avoir bien palliée, la laisser reposer encore une heure et demie, prenant bien garde si elle ne s'apprête point, et si elle ne vient point à doux.

Alors on lui donnera l'eau, y mettant l'indigo dans la quantité qu'on jugera à propos : ordinairement on en emploie de délayé, plein un chauderon ordinaire d'attelier, pour chaque balle de pastel ; ayant rempli la cuve à six doigts près du bord, on la palliera bien, et on la couvrira comme auparavant.

Une heure après lui avoir donné l'eau, on lui donnera le pied, savoir deux tranchoirs de chaux pour chaque balle de pastel, plus ou moins, selon la qualité du pastel, et selon qu'on jugera qu'il use de chaux.

Ayant recouvert la cuve, on y mettra au bout de trois heures, un échantillon qu'on y laissera entièrement submergé pendant une heure ; au bout de ce temps, vous le retirerez pour voir si la cuve est en état ; si elle y est, cet échantillon doit sortir verd, et prendre la couleur bleue, étant exposé une minute à l'air.

Trais heures après il faudra la pallier, et y repandre de la chaux ce dont elle aura besoin ; puis la recouvrir, et au bout d'une heure et demie, la cuve étant rassise, on y mettra un échantillon qui ne sera levé qu'au bout d'une heure et demie, pour voir l'effet du pastel ; et si l'échantillon est d'un beau verd, et qu'il prenne un bleu foncé à l'air, on y en remettra encore un autre pour être assuré de l'effet de la cuve ; si cet échantillon parait assez monté en couleur, on achevera de remplir la cuve d'eau chaude, et s'il se peut d'un vieux bain de garançage, et on la palliera ; si on juge que la cuve a encore besoin de chaux, on lui en donnera une quantité suffisante, selon qu'à l'odeur et au maniement on jugera qu'elle en a de besoin : cela fait, on la recouvrira, et une heure après, si elle est en bon état, on mettra les étoffes dedans, et on en fera l'ouverture.

La cuve étant préparée, et avant que d'en faire l'ouverture, on place dedans une champagne, qui sert à empêcher que les laines ou étoffes ne tombent dans le fond, et ne se mêlent avec la pâtée ou le marc qui y est : on la soutient pour cet effet, à la hauteur que l'on veut, par le moyen de trois ou quatre cordes que l'on attache aux bords de la cuve.

Ce n'est pas encore assez de savoir poser une cuve, il faut encore savoir bien la gouverner ; c'est pour cela qu'il est d'une conséquence extrême que les maîtres teinturiers aient des bons guesderons, afin de connaitre lorsque la cuve est bien en œuvre, c'est-à-dire, quand elle est en état de teindre en bleu, ce qui se connait quand la pâtée, ou le marc qui se tient au fond est d'un verd brun ; quand il change étant tiré hors de la cuve ; quand la fleurée est d'un beau bleu turquin ou perse, et quand l'échantillon qui y a été tenu plongé pendant une heure, est d'un beau verd d'herbe foncé.

Losqu'elle est bien en œuvre, elle a aussi le brevet ouvert clair et rougeâtre, et les gouttes et rebords qui se font sous le rable, en levant le brevet, sont bruns.

Quand on manie le brevet, il ne doit être ni rude entre les doigts, ni trop gras ; et il ne doit avoir ni odeur de chaux, ni odeur de lessive : voilà à-peu-près toutes les marques d'une cuve qui est en bon état.

Les deux extrémités auxquelles la cuve se trouve exposée, sont celles d'avoir trop ou trop peu de chaux ; les bons guesderons savent remédier à ces inconvéniens, en jetant dans la cuve ou du tartre, ou du son, ou de l'urine, quand elle est trop garnie de chaux ; et quand elle ne l'est pas assez, il faut en mettre, crainte que la cuve ne se perde ; ce qui arrive lorsque le pastel a usé toute sa chaux ; ayant soin de la pallier jusqu'à-ce qu'elle soit portée au degré convenable pour être en état de travailler.

La quantité de pastel et d'indigo qui conviennent pour asseoir une cuve, doit être proportionnée à sa grandeur, observant néanmoins qu'une livre d'indigo de guatimala, produit autant d'effet que seize de pastel, ce qui fait que la dose ordinaire d'indigo est de six livres pour une balle de pastel de cent cinquante livres environ.

Lorsque la cuve commence à s'affoiblir, et à se refroidir, il faut la rechauffer ; cette opération demande autant de soin que pour la poser ; pour y parvenir il faut pallier la cuve, après l'avoir remplie de l'eau chaude, et la laisser reposer deux jours au-moins, après quoi on remet le brevet dans la chaudière de cuivre, en le faisant passer de la cuve, par le moyen de la gouttière, et lorsqu'il est bouillant on le fait repasser de nouveau dans la cuve, palliant la pâtée à mesure que le bain chaud y tombe par l'extrémité du canal : on peut y ajouter en même temps un plein chauderon d'indigo préparé, c'est-à-dire qui aura été broyé et fondu dans une quantité d'eau qui aura bouilli à gros bouillon pendant trois quarts-d'heures, ou environ, dans laquelle on aura ajouté sur quatre-vingt livres, douze ou treize livres de garance, et quarante livres de cendres gravelées ou environ, le tout sur vingt-cinq seaux environ d'eau claire : on peut y ajouter encore un chapeau plein de son de froment.

Lorsque la cuve a été réchauffée, il faut attendre qu'elle soit en œuvre pour la garnir. Si on le faisait un peu trop tôt, elle se troublerait ; il arriverait la même chose, si on avait mis un peu de pâtée dans la chaudière. Le remède en ce cas est de la laisser reposer avant que de la faire travailler, jusqu'à-ce qu'elle soit remise, ce qui va quelquefois à un jour.

On pourrait asseoir des cuves avec du pastel sans indigo, mais outre que le bleu ne serait pas aussi beau, la quantité du pastel qui se consommerait ne ferait pas revenir les frais de teinture à un meilleur prix ; au contraire, puisqu'il a été vérifié par des expériences répétées, que quatre livres de bel indigo de guatimala rendent autant qu'une balle de pastel albigeois, et cinq livres autant qu'une balle de lauraguais qui pese ordinairement deux cent dix livres : ainsi l'emploi de l'indigo, mêlé avec le pastel, est d'une grande épargne et évite beaucoup de frais ; puisque pour avoir autant d'étoffes teintes par une seule assiette avec de l'indigo, il en faudrait faire deux, si on le supprimait ; encore n'aurait-on pas précisément autant de teinture.

L'indigo destiné à la cuve de pastel, a besoin d'être préparé dans une chaudière particulière, qui doit être dans l'attelier ou guesde, où il faut le faire dissoudre ou fondre. Quatre-vingt ou cent livres d'indigo, demandent une chaudière qui tienne trente à trente-cinq seaux d'eau.

On le fond dans une lessive ; et pour la faire, on charge la chaudière d'environ vingt-cinq seaux d'eau claire, on y ajoute plein un chapeau de son de froment, avec douze ou treize livres de garance non robée, et quarante livres de cendre gravelée ; cette quantité d'ingrédiens est pour quatre - vingt livres d'indigo. Il faut faire bouillir le tout à gros bouillon pendant trois quarts-d'heure environ ; ensuite retirer le feu de dessous le fourneau, et laisser reposer cette lessive pendant demi-heure, afin que la lie se dépose au fond. Ensuite il faut sur viderle clair dans des tonneaux nets, placés exprès auprès de la chaudière. Oter le marc resté dedans la chaudière, et la faire bien laver, y renverser la lessive claire qui avait été vuidée dans des tonneaux ; allumer un petit feu dessous, et y mettre en même temps les quatre-vingt livres d'indigo réduits en poudre. Il faut entretenir le bain dans une chaleur forte, mais sans le faire bouillir, et faciliter la dissolution de cet ingrédient, en palliant avec un petit rable sans discontinuer, afin d'empêcher qu'il ne s'encroute et ne se brule au fond de la chaudière. On entretient le bain dans une chaleur moyenne et la plus égale qu'il est possible, en y versant de temps-en-temps du lait de chaux qu'on aura préparé exprès dans un bacquet pour le refroidir. Lorsqu'on ne sent plus rien de grumeleux au fond de la chaudière, et que l'indigo parait bien délayé ou bien fondu ; on retire le feu du fourneau, et on n'y laisse que fort peu de braise pour entretenir seulement une chaleur tiede : il faut couvrir la chaudière avec des planches et quelque couverture, et y mettre un échantillon d'étoffe pour voir s'il en sort verd, et si ce verd se change en bleu à l'air ; parce que si cela n'arrivait pas, il faudrait ajouter à ce bain une nouvelle lessive préparée comme la précédente. C'est de cette dissolution d'indigo dont on prend un, deux ou plusieurs seaux pour les ajouter au pastel, lorsque la fermentation l'a assez ouvert pour qu'il commence à donner son bleu.

Ce détail de la préparation d'une cuve de pastel n'est pas exactement conforme à la méthode ordinaire des Teinturiers d'à présent, mais il est le plus sur, suivant les expériences qui en ont été faites par un des plus habiles hommes de ce siècle dans le genre de la teinture.

Il faut bien prendre garde de ne jamais réchauffer la cuve de pastel, qu'elle ne soit en œuvre ; c'est-à-dire qu'elle n'ait ni trop, ni trop peu de chaux ; en sorte que pour être en état de travailler, il ne lui manque que d'être chaude. On reconnait qu'elle a trop de chaux à l'odorat, c'est-à-dire par l'odeur piquante que l'on sent. On juge, au contraire, qu'il n'y en a pas assez, lorsqu'elle a une odeur douçâtre, et que l'écume ou le rabat qui s'élève à la surface en la heurtant avec le rable, est d'un bleu pâle.

On doit avoir attention, lorsqu'on veut réchauffer la cuve, de ne la point garnir de chaux la veille, bien entendu qu'elle n'en aurait pas trop besoin ; car si elle était garnie, elle courait risque d'avoir un coup de pied ; parce qu'en la réchauffant, on donne plus d'action à la chaux qui y est, et qu'elle s'use plus promtement.

On remet ordinairement de nouvel indigo dans la cuve chaque fois qu'on la réchauffe, et cela à proportion de ce qu'on a à teindre ; mais il ne serait pas nécessaire d'y en remettre, si l'on n'avait que peu d'ouvrage à faire, et qu'on n'eut besoin que de couleurs claires.

A la forme des anciens réglements, on ne pouvait mettre que six livres d'indigo pour chaque balle de pastel, parce qu'on croyait que la couleur de l'indigo n'était pas solide, et qu'il n'y avait qu'une quantité de pastel qui put l'assurer et la rendre bonne ; mais par des expériences faites par d'habiles gens, il a été reconnu que la couleur de l'indigo, même employé seul, est toute aussi bonne, et résiste autant à l'action de l'air, du soleil, de la pluie et des débouillis, que celle du pastel. On a réformé cet article dans le nouveau réglement de 1737, et on a permis aux teinturiers de bon teint, d'employer dans leurs cuves de pastel la quantité d'indigo qu'ils jugent à propos.

Lorsqu'une cuve a été réchauffée deux ou trois fais, et que l'on a bien travaillé dessus, on conserve souvent le même bain, mais on enlève une partie de la pâtée que l'on remplace par de nouveau pastel. On ne peut prescrire aucune dose sur cela, parce qu'elle dépend du travail que le teinturier a à faire. Il y a des Teinturiers qui conservent plusieurs années le même bain dans leurs cuves, ne faisant que les renouveller de pastel et d'indigo à mesure qu'ils travaillent dessus : d'autres vuident la cuve en entier et changent de bain, lorsque la cuve a été réchauffée six ou sept fais, et qu'elle ne donne plus aucune teinture. Il n'y a qu'un long usage qui puisse apprendre laquelle de ces pratiques est la meilleure ; il est cependant plus raisonnable de croire, qu'en la renouvellant en entier de temps-en-temps, elle donnera des couleurs plus vives et plus belles. Les meilleurs Teinturiers n'agissent pas autrement.

Il faut encore observer de ne pas réhausser la cuve lorsqu'elle souffre, parce qu'elle se tournerait en chauffant, et courait risque d'être entièrement perdue ; en sorte que la chaleur acheverait d'user en peu de temps la chaux qui y était déjà en trop petite quantité. Si on s'en aperçoit à temps, le remède serait de la rejeter dans la cuve sans la chauffer davantage, et de la garnir de chaux. On attendrait ensuite qu'elle fût revenue en œuvre pour la réchauffer.

Quand on la réchauffe, il faut prendre garde de mettre de la pâtée dans la chaudière avec le bain ou brevet. Il faut aussi avoir grande attention de ne la pas chauffer jusqu'à faire bouillir, parce que tout le volatil nécessaire à l'opération s'évaporerait. Il y a quelques teinturiers, qui, en réchauffant leurs cuves, ne mettent pas l'indigo aussitôt après que le bain est versé de la chaudière dans la cuve, et qui ne l'y font entrer que quelques heures après, lorsqu'ils voient que la cuve commence à venir en œuvre. Ils ne prennent cette précaution, que dans la crainte qu'elle ne réussisse, et que leur indigo ne soit perdu : mais de cette manière l'indigo ne donne pas si bien sa couleur ; car on est obligé de travailler sur la cuve, aussi-tôt qu'elle est en état, afin qu'elle ne se refroidisse pas, et l'indigo n'étant pas tout à fait dissout ou tout à fait incorporé, de quelque manière qu'on l'emploie, il ne fait pas d'effet. Ainsi il vaut mieux le mettre dans la cuve aussitôt qu'on y a jeté le bain, et la bien pallier ensuite.

On construit en Hollande des cuves qui n'ont pas besoin d'être réchauffées si souvent que les autres. Il y en a de semblables en France. Toute la partie supérieure de ces cuves, à la hauteur de trois pieds, est de cuivre. Elles sont de plus entourées d'un petit mur de brique, qui est à sept ou huit pouces de distance du cuivre. On met dans cet intervalle de la braise qui entretient pendant très-longtemps la chaleur de la cuve, en sorte qu'elle demeure plusieurs jours de suite en état de travailler sans qu'il soit nécessaire de la réchauffer. Ces sortes de cuves sont beaucoup plus chères que les autres, mais elles sont très-commodes, surtout pour y passer des couleurs fort claires, parce que la cuve se trouve toujours en état de travailler quoiqu'elle soit très-foible ; ce qui n'arrive pas aux autres, qui le plus souvent font la couleur beaucoup plus foncée qu'on ne voudrait, à moins qu'on ne laisse considérablement refroidir ; et en ce cas la couleur n'est plus si bonne et n'a plus la même vivacité. Pour faire les couleurs claires dans des cuves ordinaires, il vaut mieux en poser exprès qui soient fortes en pastel, et faibles en indigo, parce qu'alors elles donnent leur teinture plus lentement, et les couleurs claires se font avec plus de facilité.

Messieurs de Van Robais ont quatre de ces cuves à la hollandaise dans leur manufacture, dont la profondeur est de six pieds. Les trois pieds et demi d'enhaut sont en cuivre, et les deux pieds et demi du bas sont de plomb. Le diamètre du bas est de quatre pieds et demi, et celui du haut de cinq pieds quatre pouces, en sorte qu'elles contiennent environ dix-huit muids.

La cuve du vouède ne diffère en aucune façon de celle du pastel, quant à la manière de la préparer. Le vouède est une plante qui croit en Normandie, et qu'on y prépare presque de la même manière que le pastel en Languedoc. La cuve du vouède se pose comme celle du pastel : toute la différence qu'on peut y trouver, c'est qu'il a moins de force et qu'il fournit moins de teinture.

On fait aussi des cuves d'inde ou d'indigo dont la préparation est très-simple ; on mêle seulement une livre de cendres gravelées avec une livre d'indigo, et on en met dans la cuve une quantité égale, c'est-à-dire autant de livres de cendres que d'indigo ; mais comme ces cuves ne sont pas d'usage pour les teintures de laine, on n'en dira pas davantage.

On fait encore des cuves d'indigo à froid avec de l'urine qui vient en couleur à froid, et sur lesquelles on travaille aussi à froid. On prend une pinte de vinaigre pour chaque livre d'indigo qu'on fait digérer sur les cendres chaudes pendant vingt-quatre heures. Au bout de ce temps, si tout ne parait pas bien dissout, on le broye de nouveau dans un mortier avec la liqueur, et on y ajoute peu-à-peu de l'urine, et un peu de garance qu'on y délaye bien. Quand cette préparation est faite on la verse dans un tonneau rempli d'urine ; cette sorte de cuve est extrêmement commode, parce que lorsqu'elle a été mise en état une fais, elle y demeure toujours jusqu'à ce qu'elle soit entièrement tirée, c'est-à-dire que l'indigo ait donné toute sa couleur ; ainsi on peut y travailler à toute heure, au-lieu que la cuve ordinaire a besoin d'être préparée dès la veille.

On peut faire encore des cuves chaudes d'indigo à l'urine ; elles se préparent de la même façon à-peu-près que les froides ; mais comme ces cuves ne sont d'usage dans aucune manufacture de teinture ; et que celles qui ont été faites dans ce goût n'ont servi qu'à satisfaire les curieux ; on pense qu'il serait très-inutile d'entrer dans les détails de leur composition.

On est en usage à Rouen, et dans quelques autres villes du royaume, de teindre dans une cuve d'inde à froid et sans urine, différente des précédentes, mais on ne peut y teindre que le fil et le coton, et les cuves ne peuvent servir pour les laines. Il est vrai que ces cuves sont très-commodes en ce qu'elles viennent plus promtement que les autres, et qu'elles n'ont aucune mauvaise odeur : car il faut remarquer que si on voulait teindre des étoffes de laine dans les cuves à l'urine, soit à froid ou à chaud, ces mêmes étoffes, quoique bien dégorgées, conservent toujours une partie de la mauvaise odeur dont l'urine les accompagne, ce qui est différent dans cette dernière qui est composée d'indigo bien pulvérisé, dans trois chopines d'eau-forte des savonniers, qui est une sorte de lessive de soude et de chaux vive, ou d'une dissolution de potasse.

On laisse aux physiciens le soin de donner la théorie de la mécanique invisible de la teinture bleue, dans laquelle il n'est pas possible d'employer les autres bleus dont les peintres se servent, tels que sont le bleu de Prusse, qui tient du genre animal et du genre minéral ; l'azur, qui est une matière minérale vitrifiée ; l'outre-mer, qui vient d'une pierre dure préparée ; les terres colorées en bleu, etc. toutes ces matières ne peuvent, sans perdre leur couleur en tout ou en partie, être réduites en atomes assez tenus pour être suspendus dans le liquide salin, qui doit pénétrer les fibres des matières, soit animales, soit végétales, dont on fabrique les étoffes : car sous ce nom on doit comprendre aussi-bien les toiles de fil et de coton, que ce qui a été tissu en soie ou laine.

On ne connait donc à présent que deux plantes qui donnent le bleu après leur préparation ; l'une est le pastel en Languedoc et le vouede en Normandie ; on a dit que leur préparation consiste dans la fermentation continuée presque jusqu'à la putréfaction de toutes les parties de la plante, la racine exceptée ; par conséquent dans un développement de tous leurs principes, dans une nouvelle combinaison et arrangement de ces mêmes principes, d'où il résulte un assemblage de particules infiniment déliées, qui, appliquées sur un sujet quelconque, y réfléchissent la lumière bien différemment de ce qu'elles feraient si ces mêmes particules étaient encore jointes à celles que la fermentation en a séparées.

L'autre plante est l'anil qu'on cultive dans les Indes orientales et occidentales, et dont on prépare cette fécule qu'on envoie en Europe sous le nom d'inde ou d'indigo. Dans la préparation de cette dernière plante, les Indiens et les Américains, plus industrieux que nous, ont trouvé l'art de séparer les seules parties colorantes de la plante, de toutes les autres parties inutiles ; et les colonies françaises et espagnoles qui les ont imitées, en ont fait un objet considérable de commerce.

Du rouge. Le rouge est, comme on l'a déjà dit, une des cinq couleurs matrices ou primitives, reconnues pour telles par les Teinturiers. Dans le bon teint il y a quatre principales sortes de rouge, qui sont la base de toutes les autres. Ces rouges sont, 1°. l'écarlate de graine, connue autrefois sous le nom d'écarlate de France, et aujourd'hui sous celui d'écarlate de Venise ; 2°. l'écarlate à-présent d'usage, ou écarlate couleur de feu, qui se nommait autrefois écarlate de Hollande, et qui est connue aujourd'hui de tout le monde sous le nom d'écarlate des Gobelins ; 3°. le cramoisi ; 4°. et le rouge de garance. Il y a aussi le demi-écarlate et le demi-cramoisi ; mais ce ne sont que des mélanges des autres rouges, qui ne doivent pas être regardés comme des couleurs particulières. Le rouge ou nacarat de bourre était permis autrefois dans le bon teint, mais son peu de solidité l'en a fait bannir par un nouveau réglement.

Les rouges sont dans un cas tout différent des bleus, car la laine ou l'étoffe de laine ne se plonge pas immédiatement dans la teinture, elle reçoit auparavant une préparation qui ne lui donne point de couleur, mais qui la dispose seulement à recevoir celle de l'ingrédient colorant. Cette préparation, comme on l'a déjà dit, se nomme bouillon : elle se fait ordinairement avec des acides, comme eaux sures, alun et tartre, qui peuvent être regardés comme tels, eau-forte, eau régale, etc. on met ces ingrédiens préparants en différente quantité, suivant la couleur et la nuance qu'on veut avoir : on se sert souvent aussi de noix-de-galle, et quelquefois de sels alkalis.

De l'écarlate. On fait différentes sortes d'écarlate, comme on l'a déjà dit. L'écarlate de graine, appelée anciennement écarlate de France, et aujourd'hui écarlate de Venise, est faite avec une galle insecte, appelée kermès, qui se cueille en France, et en grande quantité en Espagne du côté d'Alicante et de Valence. Ceux qui l'achetent pour l'envoyer à l'étranger, l'étendent sur des toiles, et ont soin de l'arroser avec du vinaigre pour tuer les vermisseaux qui sont dedans, et qui produisent une poudre rouge qu'on sépare de la coque, après l'avoir laissée sécher en la passant par un tamis.

Lorsqu'il est question de donner le bouillon, on fait bouillir la laine ou étoffe dans une chaudière une demi-heure environ ; et après l'avoir laissée égoutter, on prépare un bain frais, dans lequel on ajoute à l'eau qui le compose un cinquième d'eau sure, quatre livres d'alun de Rome pilé grossièrement, et deux livres de tartre rouge : on fait bouillir le tout, et aussi-tôt on y met la laine ou étoffe, que l'on y laisse pendant deux heures, ayant soin de la remuer continuellement, ou l'étoffe avec le tout.

Il faut observer que lorsque le bain où l'on a mis l'alun est prêt à bouillir, il se lève quelquefois très-promtement et sort de la chaudière, si l'on n'a soin d'abattre le bouillon en y jetant un peu d'eau froide.

Lorsque la laine ou étoffe a bouilli pendant deux heures sur le bain, on la lève et on la laisse égoutter ; on exprime la laine légèrement, et on l'enferme dans un sac de toile que l'on porte dans un lieu frais, où on la laisse cinq ou six jours, et quelquefois plus longtemps ; à l'égard de l'étoffe on la plie simplement, et on la met égoutter sur un chevalet : cela s'appelle laisser la laine ou étoffe sur le bouillon. Le retard sert à le faire pénétrer davantage, et à augmenter l'action des sels ; parce que comme une partie de la liqueur se dissipe toujours, il est clair que ce qui reste étant plus chargé de parties salines, en devient plus actif ; bien entendu qu'il y reste cependant une quantité suffisante d'humidité, car les sels étant une fois crystallisés et à sec, n'agissent plus.

Après que les laines ou étoffes ont été sur le bouillon pendant cinq à six jours, elles sont en état de recevoir la teinture. On prépare donc un bain frais, suivant la quantité de laine ou étoffe qu'on veut teindre ; et lorsqu'il commence à être tiede, on y jette douze onces de kermès pour chaque livre pesant de laine ou étoffe à teindre, si l'on veut une écarlate bien pleine et bien fournie en couleur. Si le kermès était trop vieux ou éventé, il en faudrait davantage et à proportion de sa qualité.

Il faut que la laine ou étoffe bouille pendant une bonne heure, après quoi on la lève pour la laisser égoutter, ayant eu soin de la bien remuer pendant le temps qu'elle était dans la chaudière, après quoi on la porte à la rivière pour la laver. Quelques teinturiers ont soin de passer la laine ou étoffe, avant que de la porter à la rivière, sur un bain d'eau un peu tiede, dans laquelle on a fait fondre exactement une petite quantité de savon ; ce qui donne de l'éclat à la couleur, mais en même temps la rose un peu.

On appelle écarlate demi-graine, celle où l'on emploie moitié kermès et moitié garance. Ce mélange donne une couleur extrêmement solide, mais qui tire un peu sur la couleur de sang.

Il faut observer que la quantité d'ingrédiens qui entre dans la teinture de toutes les étoffes en général, ne doit point être aussi considérable, eu égard au poids, pour l'étoffe fabriquée, que pour la laine filée ou en taison, attendu que la tissure serrée du drap empêche la couleur de pénétrer ; ce qui fait qu'il n'est pas nécessaire que l'étoffe fabriquée séjourne aussi longtemps sur le bouillon que la laine : on pourrait même la mettre à la teinture le lendemain qu'elle a été bouillie.

Par les épreuves qui ont été faites de l'écarlate de graine ou de kermès, soit en exposant au soleil, soit par les différents débouillis, on a reconnu qu'il n'y a point de meilleure couleur ni de plus solide : elle va de pair pour la solidité avec les bleus dont on a parlé. Cependant le kermès n'est presque plus d'usage en aucun endroit qu'à Venise. Le goût de cette couleur a passé entièrement depuis qu'on a pris celui des écarlates couleur de feu. On appelle présentement cette écarlate de graine, une couleur de sang de bœuf. Cependant elle a de grands avantages sur l'autre ; car elle ne noircit point et ne se tache point, et si l'étoffe s'engraisse, on peut enlever les taches sans endommager la couleur. Elle n'est plus de mode néanmoins, et cette raison prévaut à tout.

De l'écarlate couleur de feu. L'écarlate couleur de feu, connue autrefois sous le nom d'écarlate d'Hollande, et aujourd'hui sous celui d'écarlate des Gobelins, est la plus belle et la plus éclatante couleur de la teinture. Elle est aussi la plus chère, et une des plus difficiles à porter à sa perfection. On ne peut même guère déterminer quel est ce point de perfection ; car indépendamment des différents gouts qui partagent les hommes sur le choix des couleurs, il y a aussi des gouts généraux, pour ainsi dire, qui font que dans un temps des couleurs sont plus à la mode que dans d'autres : ce sont alors ces couleurs de mode qui sont des couleurs parfaites. Autrefais, par exemple, on voulait les écarlates pleines, foncées, d'une couleur que la vue soutenait aisément : aujourd'hui on les veut orangées, pleines de feu, et que l'oeil ait peine à en soutenir l'éclat. On ne décidera point lequel de ces gouts mérite la préférence ; et on va donner la manière de les faire d'une façon et de l'autre, et de toutes les nuances qui tiennent le milieu entre ces extrémités.

La cochenille mesteque ou tescalle est l'ingrédient qui donne cette belle couleur ; on en a donné une description, de même que de la cochenille silvestre ou campetiane, ainsi on ne dira rien de plus. Il suffit de dire qu'il n'y a point de teinturier qui n'ait une recette particulière pour faire l'écarlate, et chacun d'eux est persuadé que la sienne est préférable à toutes les autres. Cependant la réussite ne dépend que du choix de la cochenille, de l'eau qui doit servir à la teinture, et de la maniére de préparer la dissolution de l'étain, que les teinturiers ont nommé composition pour l'écarlate.

Comme c'est par cette composition qu'on donne la couleur vive de feu au teint de la cochenille, qui sans cette liqueur acide serait naturellement de couleur cramoisi, on va décrire la manière de la préparer qui réussit le mieux : Il faut prendre huit onces d'esprit de nitre, qui est toujours plus pur que l'eau-forte commune, et de bas prix, employée ordinairement par les teinturiers. On affoiblit cet acide nitreux en versant dessus huit onces d'eau de rivière filtrée. On y dissout peu - à - peu une demi-once de sel ammoniac bien blanc pour en faire une eau régale, parce que le nitre seul n'est pas le dissolvant de l'étain : enfin on y ajoute seulement deux gros de salpêtre de la troisième cuite ; on pourrait à la rigueur le supprimer, mais on s'est aperçu qu'il contribuait à unir la couleur, c'est-à-dire à la faire prendre plus également. Dans cette eau régale affoiblie, on fait dissoudre une once d'étain d'Angleterre en larmes, qui ont été grenaillées auparavant en le jetant fondu d'un peu haut dans une terrine pleine d'eau fraiche ; mais on ne laisse tomber ces petits grains d'étain dans le dissolvant, que les uns après les autres, attendant que les premiers soient dissous avant que d'en mettre de nouveaux, afin d'éviter la perte des vapeurs rouges qui s'éleveraient en grande quantité, et qui se perdraient si la dissolution du métal se faisait trop précipitamment. Ces vapeurs sont nécessaires à conserver, et elles contribuent beaucoup à la vivacité de la couleur, soit parce que c'est un acide qui s'évaporerait en pure perte, soit qu'elles contiennent un sulphureux particulier au salpêtre qui donne de l'éclat à la couleur. Cette méthode est beaucoup plus longue à la vérité que celle des teinturiers, qui versent d'abord leur eau-forte sur l'étain grenaillé, et qui attendent qu'il se fasse une vive fermentation, et qu'il s'en élève beaucoup de vapeurs pour l'affoiblir par l'eau commune. Quand l'étain est ainsi dissous peu-à-peu, la composition d'écarlate est faite, et la liqueur est d'une belle dissolution d'or, sans aucune boue précipitée, ni sédiment noir.

Plusieurs teinturiers font leur composition d'une autre manière. Ils mettent d'abord dans un vaisseau de grais de large ouverture, deux livres de sel ammoniac, deux onces de salpêtre raffiné et deux livres d'étain grenaillé à l'eau, ou pour le mieux en rapures, parce que quand il a été fondu et grenaillé, il y en a une petite portion de convertie en chaux, laquelle ne se dissout point. Ils pesent quatre livres d'eau dans un vaisseau à part, et ils en jettent environ un demi-setier sur le mélange dans le vase de grais. Ils y mettent ensuite une livre et demie d'eau-forte commune qui produit une fermentation violente. Lorsque l'ébullition est cessée, ils y remettent encore autant d'eau-forte, et un instant après ils y en ajoutent encore une livre ; après quoi ils y versent le reste des quatre livres d'eau qu'ils avaient mis à part. Ils couvrent bien le vaisseau, et ils laissent reposer la composition jusqu'au lendemain. On peut mettre dissoudre le salpêtre et le sel ammoniac dans l'eau-forte, avant que d'y mettre l'étain ; ce qui revient absolument au même, selon eux, quoiqu'il soit sur que cette dernière manière est la meilleure. D'autres mêlent l'eau et l'eau-forte ensemble, et mettent ce mélange sur l'étain et le sel ammoniac ; d'autres enfin suivent différentes proportions.

Le lendemain de la préparation de la composition on fait le bouillon pour l'écarlate, qui ne ressemble point à celui dont on a parlé en premier lieu. Voici de quelle manière on le prépare.

Pour une livre de laine ou étoffe, on met dans une petite chaudière vingt pintes d'eau bien claire qui soit de rivière, non de puits ou de source trop vive. Lorsque l'eau est un peu plus que tiede, on y jette deux onces de crême de tartre en poudre subtile, et un gros et demi de cochenille pulvérisée et tamisée. On pousse le feu un peu plus fort ; et lorsque le bain est prêt à bouillir, on y jette deux onces de composition. Cette liqueur acide change tout-d'un-coup la couleur du bain, qui de cramoisi qu'il était ; devient couleur de sang d'artère. Aussi-tôt que le bain a commencé de bouillir, on y plonge la laine ou étoffe, qui doit précédemment avoir été mouillée dans l'eau chaude, et exprimée ou égouttée ; on remue sans discontinuer la laine ou étoffe dans le bain, et on l'y laisse bouillir pendant une heure et demie ; après quoi on la leve, on l'exprime doucement, et on la lave dans de l'eau fraiche. En sortant de ce bouillon la laine est de couleur de chair assez vive, ou même de quelques nuances plus foncées, suivant la force de la composition et la force de la cochenille. La couleur du bain est alors entièrement passée dans la laine, en sorte qu'il demeure presqu'aussi clair que de l'eau commune ; c'est ce que l'on appelle bouillon d'écarlate, et la première préparation que l'on doit faire avant que de teindre ; préparation absolument nécessaire, et sans laquelle la teinture de la cochenille ne tiendrait pas.

Pour achever la teinture, on prépare un nouveau bain d'eau claire ; car la beauté de l'eau importe infiniment pour la perfection de l'écarlate ; on y met en même temps une demi-once d'amidon ; et lorsque le bain est un peu plus que tiede, on y mêle six gros de cochenille, aussi pulvérisée et tamisée. Un peu avant que le bain bouille, on y verse deux onces de composition ; le bain change de couleur comme la première fais. On attend qu'il ait jeté un bouillon, et alors on met la laine dans la chaudière ; on l'y remue continuellement comme la première fois ; on l'y laisse bouillir de même pendant une heure et demie ; après quoi on la leve, on l'exprime, et on la porte laver à la rivière : l'écarlate est alors dans sa perfection.

Il suffit d'une once de cochenille par livre de laine, pour la faire belle et suffisamment fournie de couleur, pourvu qu'elle soit travaillée avec attention de la manière qu'on vient de le dire, et qu'il ne reste aucune teinture dans le bain. Si cependant on la voulait encore plus foncée de cochenille, on en mettrait un gros ou deux de plus ; mais si on allait audelà, elle perdrait tout son éclat et sa vivacité.

Du cramoisi. Le cramoisi est, comme on l'a déjà dit, la couleur naturelle de la cochenille, ou plutôt celle qu'elle donne à la laine bouillie avec l'alun et le tartre, qui est le bouillon ordinaire pour toutes les couleurs.

Voici la méthode qui est ordinairement en usage pour les laines filées ; elle est presque la même pour les draps, ainsi qu'on le verra ci-après. On met dans une chaudière deux onces et demie d'alun, et une once et demie de tartre blanc pour chaque livre de laine. Lorsque le tout commence à bouillir, on y plonge la laine, que l'on remue bien, et qu'on y laisse bien bouillir pendant deux heures. On la lève ensuite ; on l'exprime légèrement ; on la met dans un sac, et on la laisse ainsi sur le bouillon, comme pour l'écarlate de graine, et pour toutes les autres couleurs.

Pour la teindre, on prépare un bain frais, dans lequel on met une once de cochenille pour chaque livre de laine : lorsque le bain est un peu plus que tiede, et lorsqu'il commence à bouillir, on y met la laine qu'on remue bien sur ses lissoirs ou bâtons, comme on a dû faire pour le bouillon, et on l'y laisse de la sorte pendant une heure ; après quoi on la leve, on l'exprime, et on la porte laver à la rivière.

Si on veut en faire une suite, et qu'on veuille en tirer toutes les nuances, dont les dénominations sont purement arbitraires, on fera, comme il a été dit pour l'écarlate, c'est-à-dire, qu'on ne mettra que moitié de cochenille ; et on y passera toutes les nuances l'une après l'autre, en laissant séjourner dans le bain les unes plus longtemps que les autres, et commençant toujours par les plus claires.

On fait encore de très-beaux cramoisis, en bouillant de la laine comme pour l'écarlate ordinaire, et faisant ensuite un second bouillon avec deux onces d'alun et une once de tartre pour chaque livre de laine : on la laisse une heure dans le bouillon ; on prépare tout de suite un bain frais, dans lequel on met six gros de cochenille pour chaque livre de laine. Après qu'elle a demeuré une heure dans ce bain, on la lève et on la passe sur le champ dans un bain de soude et de sel ammoniac. On fait aussi par cette méthode des suites de nuances du cramoisi fort belles, en diminuant la quantité de la cochenille. Il faut observer que dans ce procédé, on ne met que six gros de cochenille pour teindre chaque livre de laine, parce que dans le premier bouillon pour l'écarlate qu'on lui donne, on met un gros et demi de cochenille sur chaque livre.

On peut faire aussi la même opération, en employant une partie de cochenille sylvestre ou campetiane, au lieu de cochenille fine ou mesteque, et la couleur n'en est pas moins belle, pourvu qu'on en mette suffisamment ; car pour l'ordinaire quatre parties de cochenille sylvestre ne font pas plus d'effet en teinture, qu'une partie de cochenille fine.

Ecarlates de gomme lacque. On peut aussi employer la partie rouge de la gomme lacque à faire de l'écarlate ; et si cette couleur n'a pas exactement tout l'éclat d'une écarlate faite avec la cochenille fine employée seule, elle a l'avantage d'avoir plus de solidité.

La gomme lacque la plus estimée pour la teinture, est celle qui est en branches ou petits bâtons ; parce qu'elle est la plus garnie de parties animales. Il faut choisir la plus rouge dans l'intérieur, et la plus approchante du brun noirâtre à l'extérieur ; quelques teinturiers l'emploient pulvérisée et enfermée dans un sac de toile, pour teindre les étoffes : mais c'est une mauvaise méthode ; car il passe toujours au-travers des mailles de la toile quelques portions de la gomme résine qui se fond dans l'eau bouillante de la chaudière, et qui s'attache au drap où elle est si adhérente quand le drap est refroidi, qu'on est obligé de la gratter avec un couteau. D'autres la réduisent en poudre ; ils la font bouillir dans l'eau, et après qu'elle lui a communiqué toute sa couleur, ils laissent refroidir la liqueur ; la partie résineuse se dépose au fond. On décante l'eau colorée, et on la fait évaporer à l'air où elle s'empuantit ; et lorsqu'elle a pris une consistance de cotignat, on la met dans des vaisseaux pour la conserver. Sous cette forme, il est assez difficile de déterminer au juste la quantité qu'on en emploie ; c'est ce qui a fait chercher le moyen d'avoir cette teinture séparée de sa gomme résine, sans être obligé de faire évaporer une si grande quantité d'eau pour l'avoir seche et réduite en poudre.

La racine de grande consoude est celle qui jusqu'à présent a le mieux réussi. On l'emploie seche et réduite en poudre grossière, et on met un demi-gros par pinte d'eau qu'on fait bouillir un bon quart-d'heure ; ensuite on la passe par un linge, et on la verse toute chaude sur la gomme lacque, pulvérisée et passée par un tamis de crin. Elle en tire sur le champ une belle teinture cramoisie ; on met le vaisseau digérer à chaleur douce pendant douze heures, ayant soin d'agiter sept ou huit fois la gomme qui se tient au fond ; ensuite on décante l'eau chargée de la couleur dans un vaisseau assez grand pour que les trois quarts puissent rester vuides, et on les remplit d'eau froide. On verse ensuite une très-petite quantité d'une forte dissolution d'alun de Rome sur cette teinture, extraite, puis noyée : le teint mucilagineux se précipite ; et si l'eau qui le surnage parait encore colorée, on ajoute quelques gouttes de la dissolution d'alun pour achever la précipitation, et ce jusqu'à ce que l'eau surnageante soit aussi décolorée que de l'eau commune. Quand le mucilage cramoisi s'est bien affaissé au fond du vaisseau, on tire l'eau claire avec un syphon, et on verse le reste sur un filtre, pour achever de l'égoutter ; après quoi on le fait sécher au soleil.

Si la première opération n'avait pas tiré tout le teint de la gomme lacque, on répétera tout ce qui a été fait dans la première extraction. De cette manière, on sépare toute la teinture que la gomme lacque peut fournir ; et comme on la fait sécher pour la pulvériser ensuite, on sait ce que cette gomme a rendu, et on est aussi plus sur des doses qui sont employées dans la teinture des étoffes, que ne le sont ceux qui se contentent de l'évaporer en consistance d'extrait ; parce que le plus compact sera plus colorant que le plus humide.

Il y a une circonstance dans la teinture d'écarlate qui mérite attention : il s'agit de savoir de quelle matière doit être la chaudière dont on se sert. Tous les Teinturiers sont partagés sur ce point : on se sert en Languedoc de chaudières d'étain fin ; il y a à Paris quelques teinturiers qui s'en servent aussi. Cependant M. de Julienne, qui fait des écarlates fort recherchées, ne se sert que de chaudières de cuivre jaune.

On n'en a pas d'autres non plus dans la manufacture des teintures de S. Denis. On a seulement la précaution de placer un grand réseau de corde, dont les mailles sont assez étroites, dans la chaudière, afin que l'étoffe n'y touche point. Au-lieu d'un réseau, d'autres se servent d'un grand panier d'osier, écorcé à claire voie, qui est moins commode que le réseau, parce que jusqu'à ce qu'il soit chargé du drap ou de l'étoffe qu'on doit y plonger, il faut un homme de chaque côté de la chaudière pour appuyer dessus, et l'empêcher de remonter à la surface du bain.

Suivant plusieurs expériences, on a reconnu que le drap ou étoffe teint dans une chaudière d'étain avait plus de feu que celui qui était teint dans une chaudière de cuivre, dans laquelle il faut employer un peu plus de composition que dans celle d'étain. Ce qui fait que le drap est plus rude au toucher. Pour éviter ce défaut, les Teinturiers qui se servent de chaudières de cuivre, emploient un peu de terra merita, drogue de faux teint prohibée par les réglements aux Teinturiers du grand teint, mais qui donne à l'écarlate cette nuance qui est présentement en mode, c'est-à-dire la couleur de feu que la vue a peine à soutenir. Il est aisé de reconnaitre cette sorte de falsification, quand on en a quelque soupçon ; il n'y a qu'à couper un petit échantillon du drap avec des ciseaux, et en regarder la tranche, elle sera d'un beau blanc, s'il n'y a point de terra merita, et elle paraitra jaune, s'il y en a. L'écarlate légitime ne tranche jamais : on l'appelle légitime, et l'autre falsifiée, parce que celle où l'on a employé le terra merita, est plus sujette que l'autre à changer de couleur à l'air. Mais comme le goût des couleurs varie beaucoup, que les écarlates les plus vives sont présentement à la mode, et que pour satisfaire l'acheteur, il faut qu'elle ait un oeil jaune, il vaut beaucoup mieux tolérer l'emploi du terra merita, quoique de faux teint, que de laisser mettre une trop grande quantité de composition pour porter l'écarlate à ce ton de couleur, parce que, dans le dernier cas, le drap s'en trouverait altéré ; et qu'outre qu'il est d'autant plus tachant à la boue, qu'il a eu plus de composition acide dans sa teinture ; c'est qu'il se déchire plus aisément, parce que les acides roidissent les fibres de la laine et les rendent cassantes.

Il faut encore ajouter, que si l'on se sert d'une chaudière de cuivre, il faut qu'elle soit d'une propreté infinie. Cependant il vaudrait beaucoup mieux se servir de chaudières d'étain ; puisque sans étain on ne peut faire de l'écarlate : une chaudière de ce métal ne peut que contribuer à sa beauté. Il est vrai que ces chaudières coutent trois à quatre mille livres, ce qui est un objet, et dès une première opération, elles peuvent être fondues par l'inattention des compagnons. Cependant il n'y a point de doute qu'un tel vaisseau ne soit préférable à tous les autres : il ne s'y fait aucune rouille ; et si l'acide de la liqueur en détache quelques parties, ces parties détachées ne sauraient nuire.

Du rouge de garance. Pour teindre en rouge de garance, le bouillon est à-peu-près le même que pour le kermès ; on le fait toujours avec l'alun et le tartre. Les Teinturiers ne sont pas toujours d'accord sur les proportions ; on pense néanmoins que la meilleure est de mettre cinq onces d'alun et une once de tartre rouge pour chaque livre de laine filée, ou une aune de drap ; on peut mettre environ une douzième partie d'eau sure dans le bain du bouillon, et y faire bouillir la laine ou étoffe pendant deux bonnes heures. Si c'est de la laine filée, on la laisse sur son bouillon pendant sept ou huit jours ; et si c'est du drap, on peut achever le quatrième.

Pour teindre cette laine ou étoffe, on prépare un bain frais ; et lorsque l'eau est chaude à pouvoir y souffrir encore la main, on y jette une demi-livre de la plus belle garance grappe pour chaque livre de laine ou aune de drap, et on a soin de la faire bien pallier et mêler dans la chaudière avant que de mettre la laine ou étoffe qu'on y tient pendant une heure sans faire bouillir le bain, parce que la couleur serait terne. Mais pour mieux assurer la teinture, on peut le faire bouillir sur la fin de l'opération seulement pendant quatre ou cinq minutes.

La garance appliquée sur les étoffes, sans les avoir préparées à la recevoir par le bouillon d'alun et du tartre, lui donne à la vérité sa couleur rouge, mais elle la donne mal unie, et de plus elle n'a aucune solidité ; ce sont donc les sels qui en assurent la teinture, ce qui est commun à toutes les autres couleurs, rouge ou jaune, qui ne peuvent se faire sans un bouillon.

Du jaune. Les nuances de jaune les plus connues dans l'art de la Teinture sont le jaune paillé ou de paille, le jaune pâle, le jaune citron et le jaune naissant.

Pour teindre en jaune, on donne à la laine filée ou à l'étoffe le bouillon ordinaire, dont il a déjà été parlé plusieurs fais, c'est-à-dire celui de tartre et d'alun. On met quatre onces d'alun pour chaque livre de laine ou aune de drap. A l'égard du tartre, il suffit d'en mettre une once par livre, au-lieu de deux onces qu'on emploie pour les rouges.

Manière de teindre le jaune et le verd sur le fil et coton en bon teint. Il faut lessiver le coton dans un bain préparé avec des cendres de bois neuf, ensuite le bien laver et le faire sécher.

Il faut préparer un bain dont l'eau soit prête à bouillir, y faire fondre de l'alun de Rome la pesanteur du quart du poids de matière qu'on veut travailler.

Il est à observer que si on veut faire du verd, soit sur le fil, soit sur le coton, il faut que la même matière, après avoir été bien décruée, soit teinte en bleu, des nuances qu'on désire ; qu'il soit ensuite bien dégorgé dans l'eau et bien séché.

On agite ensuite le tout dans le bain d'alun pendant quelques minutes, on couvre la chaudière, on retire le feu, et on laisse infuser dans cet alunage pendant vingt-quatre heures, après lequel temps on fait sécher sans laver. Il est à remarquer que plus de temps il reste sec, mieux il prend la couleur. On peut aussi se dispenser de le laver avant de le mettre, soit en jaune, soit en verd.

Ayant préparé un fort bain de gaude (de cinq quarterons pour livre), on y plonge le coton ou fil aluné ; on jette dans ledit bain un peu d'eau fraiche, pour faire cesser le bouillon ; on laisse ladite matière jusqu'à ce qu'elle ait la nuance que l'on désire.

Quand le tout est teint, on le plonge dans un bain chaud, sans être bouillant, fait avec le vitriol bleu, qui doit être aussi composé d'un quarteron par livre de matière. On laissera macérer dans ledit bain pendant une heure et demie ; ensuite de quoi on jettera le tout sans le laver dans un autre bain de savon blanc bouillant, composé d'un quarteron par livre pesant de son poids. Après qu'on y aura bien manié et vagué ledit coton ou fil, on le fera bouillir l'espace de quarante minutes, ou tant qu'on voudra, dans ledit bain de savon. On peut même diminuer la dose de savon jusqu'au demi-quart de son poids qui pourrait suffire, mais plus grande quantité ne peut que bien faire. L'opération du savon finie, il faut bien laver le tout, le sécher et le mettre en usage.

" Nous soussignés inspecteurs, pour le roi, des manufactures des toiles et toileries en la généralité de Rouen, certifions et approuvons le présent conforme à l'original resté en nos mains. A Rouen, le 24 de Juin 1750. Signé, CLEMENT et MOREL ".

Pour une livre de fil de coton ou de lin,

1/4 d'alun,

1/4 de vitriol,

1/4 de savon,

5/4 de gaude,

une bonne lessive de cendres de bois neuf, bien coulée à fin.

L'opération du bouillon ou la manière de bouillir est semblable aux précédentes. Pour le gaudage, c'est-à-dire pour jaunir le sujet, après que la laine ou l'étoffe est bouillie, on met dans un bain frais cinq à six livres de gaude pour chaque livre d'étoffe : on enferme cette gaude dans un sac de toile claire, afin qu'elle ne se mêle point dans l'étoffe ; et pour que le sac ne s'élève point au haut de la chaudière, on le charge d'une croix de bois pesant. D'autres font cuire leur gaude, c'est-à-dire qu'ils la font bouillir jusqu'à ce qu'elle ait communiqué tout son teint à l'eau du bain, et qu'elle se soit précipitée au fond de la chaudière, après quoi ils abattent dessus une champagne ou cercle de fer garni d'un réseau de cordes ; d'autres enfin la retirent avec un rateau lorsqu'elle est cuite et la jetent. On mêle aussi quelquefois avec la gaude du bois jaune, et quelques-uns des autres ingrédiens dont on vient de parler, suivant la nuance du jaune qu'ils veulent faire. Mais en variant les doses et les proportions des sels du bouillon, la quantité de l'ingrédient colorant et le temps de l'ébullition, on est certain d'avoir toutes ces nuances à l'infini.

Pour la suite, ou les nuances claires du jaune, on s'y prend comme pour toutes les autres suites, si ce n'est qu'il est mieux de faire pour les jaunes clairs un bouillon moins fort. On ne mettra, par exemple, que douze livres et demie d'alun pour cent livres de laine, on retranchera le tartre, parce que le bouillon dégrade un peu les laines ; et que quand on n'a besoin que de nuances claires, on peut les tirer tout de même avec un bouillon moins fort, et que par-là on épargne aussi la dépense des sels du bouillon. Mais aussi ces nuances claires ne résistent pas aux épreuves, comme les nuances plus foncées qui ont été faites sans supprimer la petite portion du tartre.

Pour employer le bois jaune, on le fend ordinairement en éclats, et on le divise autant qu'il est possible. De cette façon il donne mieux sa teinture, et par conséquent on en emploie une moindre quantité. De quelque façon que ce sait, on l'enferme toujours dans un sac, afin qu'il ne se mêle point dans la laine, ni dans l'étoffe, que ces éclats pourraient déchirer. On enferme aussi dans un sac la sarrete et la génestrole, lorsqu'on s'en sert au-lieu de gaude, ou qu'on en mêle avec elle pour changer sa nuance.

Du fauve. Le fauve, ou couleur de racine, ou couleur de naisette, est la quatrième des couleurs primitives des Teinturiers. Elle est mise dans ce rang, parce qu'elle entre dans la composition d'un très-grand nombre de couleurs. Son travail est tout différent des autres ; car on ne fait ordinairement aucune préparation à la laine ou étoffe pour la teindre en fauve ; et de même que pour le bleu, on ne fait que la mouiller dans l'eau chaude.

On se sert pour teindre en fauve du brou de noix, de la racine de noyer, de l'écorce d'aulne, du santal, du sumach, du rodoul ou fovie, de la suie, etc.

De tous les ingrédiens qui servent à teindre en fauve, le brou de noix est le meilleur ; ses nuances sont belles, sa couleur est solide, il adoucit les laines, et les rend d'une meilleure qualité à travailler. Pour employer le brou de noix, on charge une chaudière à moitié, et lorsqu'elle commence à tiédir, on y met du brou à proportion de la quantité d'étoffes que l'on veut teindre, et de la couleur plus ou moins foncée qu'on veut lui donner. On fait ensuite bouillir la chaudière, et lorsqu'elle a bouilli un bon quart-d'heure, on y plonge les étoffes qu'on a le soin de mouiller auparavant dans de l'eau tiede, on les tourne, et on les remue bien, jusqu'à ce qu'elles aient acquis la couleur que l'on désire. Si ce sont des laines filées dont il faille assortir les nuances dans la dernière exactitude ; on met d'abord peu de brou, et on commence par les plus claires : on remet ensuite du brou à proportion que la couleur du bain se tire, et on passe les brunes. A l'égard des étoffes, on commence ordinairement par les plus foncées ; et lorsque la couleur du bain diminue, on passe les plus claires ; on les évente à l'ordinaire pour les refroidir, et on les fait sécher et apprêter.

La racine de noyer est, après le brou, ce qui fait le mieux pour la couleur fauve : elle donne aussi un très-grand nombre de nuances, et à-peu-près les mêmes que le brou ; ainsi on peut les substituer l'un à l'autre, suivant qu'il y a plus de facilité à avoir l'un que l'autre : mais il y a de la différence dans la manière de l'employer. On remplit aux trois quarts une chaudière d'eau de rivière, et on y met de la racine hachée en copeaux la quantité que l'on juge convenir, proportionnellement à la quantité d'étoffes que l'on a à teindre, et à la nuance à laquelle on la veut porter. Lorsque le bain est assez chaud pour ne pouvoir plus y tenir la main, on y plonge la laine ou étoffe, et on l'y retourne jusqu'à ce qu'elle ait acquis la nuance que l'on désire ; ayant soin de l'éventer de temps en temps, et de la passer entre les mains dans les lisières pour faire tomber les petits copeaux de racine qui s'y attachent et qui pourraient tacher l'étoffe. Pour éviter ces taches, on peut enfermer la racine de noyer hachée dans un sac, comme il a été dit à l'égard du bois jaune. On passe ensuite les étoffes qui doivent être de nuances plus claires, et l'on continue de la sorte, jusqu'à ce que la racine ne donne plus de teinture.

Le racinage, c'est-à-dire, la manière de teindre les laines avec la racine, n'est pas trop facile ; car si l'on n'a pas une grande attention au degré de chaleur, et à remuer les laines et étoffes, en sorte qu'elles trempent bien également dans la chaudière, on court risque de les rendre trop foncées, ou d'y faire des taches, ce qui est sans remède. Lorsque cela arrive, le seul parti qu'il y a à prendre, c'est de les mettre en marron, pruneau et caffé. Pour éviter les inconvéniens, il faut tourner continuellement les étoffes sur le tour, et même ne les laisser passer que pièce à pièce ; et surtout, ne faire bouillir le bain que lorsque la racine ne donne plus de couleur, ou qu'on veut achever d'en tirer toute la substance.

A l'égard de l'écorce d'aulne, il n'y a rien à dire que ce qu'on a dit de la racine de noyer, si ce n'est qu'il y a moins d'inconvénient à la laisser bouillir au commencement, parce qu'elle donne beaucoup moins de fond à l'étoffe.

Le sumach est employé de la même manière que le brou de noix : il donne encore moins de fond de couleur, et elle tire un peu sur le verdâtre. On le substitue souvent à la noix de galle dans les couleurs que l'on veut brunir, et il fait fort bien ; mais il en faut une plus grande quantité que de galle. Sa couleur est aussi très-solide à l'air. On mêle quelquefois ensemble ces différentes matières ; et comme elles sont également bonnes, et qu'elles font à-peu-près le même effet, cela donne de la facilité pour certaines nuances. Cependant il n'y a que l'usage qui puisse conduire dans cette pratique des nuances du fauve, qui dépend absolument du coup d'oeil, et qui n'a par elle-même aucune difficulté.

Du noir. Le noir est la cinquième couleur primitive des Teinturiers. Elle renferme une prodigieuse quantité de nuances, à commencer depuis le gris-blanc, ou gris de perles, jusqu'au gris de more ; et enfin au noir. C'est à raison de ces nuances qu'il est mis au rang des couleurs primitives ; car la plupart des bruns, de quelque couleur que ce sait, sont achevés avec la même teinture, qui sur la laine blanche, ferait un gris plus ou moins foncé. Cette opération se nomme bruniture.

Il faut donc actuellement donner la manière de faire le beau noir sur la laine. Pour cet effet, on sera obligé de parler d'un travail qui regarde le petit teint. Car pour qu'une étoffe soit parfaitement bien teinte en noir, elle doit être commencée par le teinturier du grand et bon teint, et achevée par celui du petit teint.

Il faut d'abord donner aux laines, ou étoffes de laine que l'on veut teindre en noir, une couleur bleue, la plus foncée qu'il est possible ; ce qui se nomme le pied ou le fond. On donne donc à l'étoffe le pied de bleu pers, qui doit se faire par le teinturier du grand et bon teint, de la manière qu'il a été expliqué dans l'article du bleu. On lave l'étoffe à la rivière, aussi-tôt qu'elle est sortie de la cuve de pastel, et on la fait bien dégorger au foulon. Il est important de la laver aussi-tôt qu'elle est sortie de la cuve, parce que la chaux qui est dans le bain, s'attache à l'étoffe ; et la dégrade sans cette précaution : il est nécessaire aussi de la dégorger au foulon, sans quoi elle noircirait le linge et les mains, comme cela arrive toujours, quand elle n'a pas été suffisamment dégorgée.

Après cette préparation, l'étoffe est portée au teinturier du petit teint, pour l'achever et la noircir ; ce qui se fait comme il suit.

Pour cent liv. pesant de drap ou autre étoffe, qui selon les réglements, a du recevoir le pied de bleu pers, on met dans une moyenne chaudière dix livres de bois d'inde coupé en éclat, et dix livres de galle d'alep pulvérisée, le tout enfermé dans un sac : on fait bouillir ce mélange dans une quantité suffisante d'eau pendant douze heures. On transporte dans une autre chaudière le tiers de ce bain, avec deux livres de verd-de-gris, et on y passe l'étoffe, la remuant sans discontinuer pendant deux heures. Il faut observer alors de ne faire bouillir le bain qu'à très-petits bouillons, ou encore mieux, de ne le tenir que très-chaud sans bouillir. On levera ensuite l'étoffe ; on jettera dans la chaudière le second tiers du bain avec le premier qui y est déjà, et on y ajoutera huit livres de couperose verte : on diminuera le feu dessous la chaudière, et on laissera fondre la couperose, et rafraichir le bain environ une demi-heure ; après quoi on y mettra l'étoffe, qu'on y menera bien pendant une heure ; on la levera ensuite, et on l'éventera. On prendra enfin le reste du bain, qu'on mêlera avec les deux premiers tiers, ayant soin aussi de bien exprimer le sac. On y ajoutera quinze ou vingt livres de sumach : on fera jeter un bouillon à ce bain, puis on le rafraichira avec un peu d'eau froide, après y avoir jeté encore deux livres de couperose, et on y passera l'étoffe pendant une heure : on la lavera ensuite, on l'éventera, et on la remettra de nouveau dans la chaudière, la remuant toujours encore pendant une heure. Après cela, on la portera à la rivière, on la lavera bien, et on la fera dégorger au foulon. Lorsqu'elle sera parfaitement dégorgée, et que l'eau en sortira blanche, on préparera un bain frais avec de la gaude à volonté, et on l'y fera bouillir un bouillon ; et après avoir rafraichi le bain, on y passera l'étoffe. Ce dernier bain l'adoucit et assure davantage le noir. De cette manière, l'étoffe sera d'un très-beau noir, et aussi bon qu'il est possible de le faire, sans que l'étoffe soit desséchée.

On teint quelquefois aussi en noir, sans avoir donné le pied de bleu, et il a été permis de teindre de la sorte des étamines, des voiles, et quelques autres étoffes de même genre, qui sont d'une valeur trop peu considérable pour pouvoir supporter le prix de la teinture en bleu foncé, avant que d'être mises en noir. Mais on a ordonné en même temps de raciner les étoffes, c'est-à-dire, de leur donner un pied de brou de noix, ou de racine de noyer, afin de n'être pas obligé, pour les noircir, d'employer une trop grande quantité de couperose. Ce travail pourrait regarder le petit teint ; cependant, comme dans les endroits où il a été permis on a accordé aux teinturiers du grand teint la permission de le faire, concurremment avec les teinturiers du petit teint, il a paru que c'était ici le lieu d'en parler, puisqu'on est aux couleurs qui participent du grand et du petit teint.

Il n'y a aucune difficulté dans ce travail. On racine l'étoffe, comme on l'a expliqué dans l'article du fauve, et on la noircit ensuite de la manière qu'on vient de le dire, ou de quelqu'autre à-peu-près semblable.

Les nuances du noir sont les gris, depuis le plus brun jusqu'au plus clair. Ils sont d'un très-grand usage dans la teinture, tant dans leur couleur simple, qu'appliqués sur d'autres couleurs. C'est alors ce qu'on appelle bruniture. Il s'agit maintenant des gris simples considérés comme les nuances qui dérivent du noir, ou qui y conduisent, et on rapportera deux manières de les faire.

La première et la plus ordinaire est de faire bouillir pendant deux heures de la noix de galle concassée avec une quantité d'eau convenable. On fait dissoudre à part de la couperose verte dans de l'eau ; et ayant préparé dans une chaudière un bain pour la quantité de laines ou étoffes que l'on veut teindre, on y met lorsque l'eau est trop chaude pour y pouvoir souffrir la main, un peu de cette décoction de noix de galle, avec de la dissolution de couperose. On y passe alors les laines ou étoffes que l'on veut teindre en gris le plus clair. Lorsqu'elles sont au point que l'on désire, on ajoute sur le même bain de nouvelle décoction de noix de galle, et de l'infusion ou dissolution de couperose verte, et on y passe les laines de la nuance au-dessus. On continue de la sorte jusqu'aux plus brunes, en ajoutant toujours de ces liqueurs jusqu'au gris-de-maure, et même jusqu'au noir : mais il est beaucoup mieux pour le gris-de-maure, et les autres nuances extrêmement foncées, d'y avoir donné précédemment un pied de bleu plus ou moins fort, suivant que cela se peut, et cela pour les raisons qui ont été données ci - devant.

La seconde manière de faire les gris, me parait préférable à celle-là, parce que le suc de la galle est mieux incorporé dans la laine, et qu'on est sur de n'y employer que la quantité de couperose qui est absolument nécessaire. Il résulte même des expériences qui ont été faites, que les gris sont plus beaux, et que la laine a plus de brillant. Ce qui détermine à donner la préférence à cette seconde méthode, c'est qu'elle est aussi facile que la première, et qu'outre cela elle altère beaucoup moins la qualité de la laine.

On fait bouillir pendant deux heures dans une chaudière la quantité de noix de galle qu'on juge àpropos, après l'avoir enfermée dans un sac de toile claire. On met ensuite la laine ou étoffe dans le bain, on l'y fait bouillir pendant une heure, la remuant et la palliant : après quoi on la leve. Alors on ajoute à ce même bain un peu de couperose dissoute dans une portion du bain, et on y passe les laines ou étoffes qui doivent être les plus claires. Lorsqu'elles sont teintes, on remet dans la chaudière encore un peu de dissolution de couperose, et on continue de la sorte comme dans la première opération, jusqu'aux nuances les plus brunes.

Il est à-propos d'observer qu'outre la stipticité de la noix de galle, par laquelle elle a la propriété de précipiter le fer de la couperose, et de faire de l'encre, elle contient aussi une portion de gomme ; cette gomme entrant dans les pores ferrugineux, sert à les mastiquer : mais comme cette gomme est assez aisément dissoluble, ce mastic n'a pas la ténacité de celui qui est fait avec un sel difficile à dissoudre ; aussi les brunitures n'ont-elles pas en teinture la solidité des autres couleurs de bon teint appliquées sur un sujet préparé par le bouillon de tartre et d'alun ; et c'est pour cette raison que les gris simples n'ont pas été soumis aux épreuves des débouillis.

On croit avoir donné la meilleure manière de faire toutes les couleurs primitives des teinturiers ; ou du-moins de celles qu'ils sont convenus d'appeler de ce nom, parce que de leur mélange et de leurs combinaisons, dérivent toutes les autres couleurs. On va maintenant les parcourir, assemblées deux-à-deux, en suivant le même ordre dans lequel elles ont été décrites simples. Lorsqu'on aura donné la manière de faire les couleurs qui résultent de ce premier degré de combinaison, on en joindra trois ensemble ; et en continuant toujours de la sorte, on aura rendu compte, pour ainsi dire, de toutes les couleurs aperçues dans la nature, et que l'art a cherché à imiter.

Des couleurs que donne le mélange de bleu et de rouge. On a dit en parlant du rouge, qu'il y en avait quatre différentes espèces dans le bon teint. On va voir maintenant ce qui arrive, lorsque ces différents rouges sont appliqués sur une étoffe qui a été précédemment teinte en bleu. Une étoffe bleue bouillie avec l'alun et le tartre, teinte avec le kermès, il en résultera ce qu'on appelle la couleur du roi, la couleur du prince, la pensée, le violet et le pourpre, et plusieurs autres couleurs semblables.

Du mélange du bleu et du cramoisi se forme le colombin, le pourpre, l'amaranthe, la pensée et le violet et plusieurs autres couleurs plus ou moins foncées.

Du bleu et du rouge de garance se tirent aussi la couleur de roi et la couleur de prince, mais beaucoup moins belles que quand on emploie le kermès, le minime, le tanné, l'amaranthe obscur, le rose seche, toujours moins vives.

Du mélange du bleu et du jaune. Il ne vient qu'une seule couleur du mélange du bleu et du jaune : c'est le verd. Mais il y en a une infinité de nuances, dont les principales sont le verd jaune, verd naissant, verd gai, verd d'herbe, verd de laurier, verd molequin, verd brun, verd de mer, verd céladon, verd de perroquet, verd de chou ; on peut ajouter le verd d'ailes de canard, et le verd céladon sans bleu. Toutes ces nuances, et celles qui sont plus ou moins foncées se font de la même manière et avec la même facilité. Le bleu plus ou moins foncé fait la diversité des couleurs. On fait bouillir l'étoffe avec alun et tartre, comme pour mettre en jaune à l'ordinaire une étoffe blanche, et on la teint ensuite avec la gaude, la sarrete, la genestrole, le bois jaune ou le fénugrec. Toutes ces matières sont également bonnes pour la solidité ; mais comme elles donnent des jaunes un peu différents, les verds qui résultent de leur mélange le sont aussi. La gaude et la sarrete sont les deux plantes qui donnent les plus beaux verds.

On peut mettre en jaune les étoffes destinées à être faites en verd, et les passer ensuite sur la cuve du bleu ; mais les verds auxquels la couleur bleue aura été donnée la dernière, saliront le linge beaucoup plus que les autres, parce que si le bleu a été donné le premier, tout ce qui peut l'en détacher a été enlevé par le bouillon d'alun.

Le verd céladon, couleur particulière, et du goût du peuple du Levant, se peut faire à la rigueur en bon teint, c'est-à-dire, en donnant à l'étoffe un pied de bleu. Mais cette nuance de bleu doit être si faible, que ce n'est, pour ainsi dire, qu'un bleu blanc, lequel est très-difficile à faire égal et uni. Quand on a été assez heureux pour saisir cette nuance, on lui donne mieux la teinte de jaune qui lui convient avec la virga aurea qu'avec la gaude. On permet quelquefois aux teinturiers du Languedoc de teindre des céladons avec du verd-de-gris, quoiqu'alors cette couleur soit de la classe du petit teint. Les Hollandais font très-bien cette couleur.

Du bleu et du fauve. On fait très-peu d'usage des couleurs qui pourraient résulter du mélange du bleu et du fauve. Ce sont des gris verdâtres ou des espèces d'olives, qui ne peuvent convenir que pour la fabrique des tapisseries.

A l'égard du bleu et du noir, il ne s'en tire aucune nuance.

Des mélanges du rouge et du jaune. On tire de l'écarlate de graine ou du kermès et du jaune, l'aurore, le couleur de souci, l'orangé et plusieurs autres couleurs plus ou moins foncées. On tire de l'écarlate des Gobelins et du jaune les couleurs de langouste, et de fleurs de grenade ; mais elles ne sont pas d'une grande solidité. On en tire aussi les couleurs de souci, orange, jaune d'or, et autres nuances semblables, qu'on voit assez devoir être produites par le mélange du jaune et du rouge.

Du mélange du rouge et du fauve. On ne se sert pour les couleurs qui résultent de ce mélange, que des rouges de garance, parce que cet ingrédient produit un aussi bel effet dans ces sortes de couleurs que le kermès ou la cochenille, et que ces mêmes couleurs ne peuvent devenir éclatantes à cause du fauve qui les ternit. Ce mélange produit les couleurs de canelle, de tabac, de chataigne, musc, poil d'ours et autres semblables, qui, pour ainsi dire, sont sans nombre, et qui se font sans aucune difficulté, en variant le pied ou fond de garance depuis le plus brun jusqu'au plus clair, et les tenant plus ou moins longtemps sur le bain de racine.

Du mélange du rouge et du noir. Ce mélange sert à faire tous les rouges bruns, de quelque espèce qu'ils soient ; mais ils ne sont ordinairement d'usage que pour les laines destinées aux tapisseries.

On tire aussi de ce mélange les gris vineux, en donnant à la laine une légère teinture de rouge avec le kermès, la cochenille, ou la garance ; et la passant ensuite sur la bruniture plus ou moins longtemps, selon qu'on veut que le vineux domine dans le gris.

Du mélange du jaune et du fauve. On forme de ce mélange les nuances de feuille morte et de poil d'ours, etc. A l'égard du mélange du jaune et du noir, il n'est utile que lorsqu'il est question de faire quelques gris qui doivent tirer sur le jaune.

Du mélange du fauve et du noir. On tire de ce mélange un très-grand nombre de couleurs, comme les caffé, marron, pruneau, musc, épine et autres nuances semblables, dont le nombre est presque infini et d'un très-grand usage.

On vient de montrer autant qu'il a été possible, toutes les couleurs ou nuances qui peuvent être produites par le mélange des deux couleurs primitives, prises deux à deux. On va présenter maintenant l'examen qu'on a fait des combinaisons de ces mêmes couleurs primitives prises trois à trois ; ce mélange en fournit un très-grand nombre. Il est vrai qu'il s'en trouvera de semblables à celles qui résultent du mélange de deux seulement ; car il y a peu de couleurs qui ne puissent être faites de diverses façons : alors c'est au teinturier à choisir celle qui lui parait la plus facile, lorsque la couleur en est également belle.

Des principaux mélanges des couleurs primitives prises trois à trois. Du bleu, du rouge et du jaune se font les olives roux, les gris verdâtres, et quelques autres nuances semblables de peu d'usage, si ce n'est pour les laines destinées aux tapisseries.

Du bleu, du rouge et du fauve se tirent les olives, depuis les plus bruns jusqu'aux plus clairs ; et en ne donnant qu'une très-petite nuance de rouge, les gris ardoisés, les gris lavandés et autres semblables.

Du bleu, du rouge et du noir se tirent une infinité de gris de toutes nuances, comme gris de sauge, gris de ramier, gris d'ardoise, gris plombé, les couleurs de roi et de prince plus brunes qu'à l'ordinaire, et une infinité d'autres couleurs dont on ne peut faire l'énumération, et dont plusieurs nuances retombent dans celles qui se font par d'autres combinaisons.

Du bleu, du jaune et du fauve se tirent les verds, merde d'oie, et olive de toute espèce.

Du bleu, du jaune et du noir, on fait tous les verds bruns, jusqu'au noir.

Du bleu, du fauve et du noir les olives bruns et les gris verdâtres.

Du rouge, du jaune et du fauve se tirent les orangers, couleur d'or, souci, feuille morte, carnations de vieillard, canelles brulées, et tabacs de toutes espèces.

Du rouge, du jaune et du noir, à-peu-près les mêmes nuances, et le feuille morte foncé.

Et enfin, du jaune, du fauve et du noir les couleurs de poil de bœuf, de naisette brune, et quelques autres semblables.

On n'a donné cette énumération que comme une table qui peut faire voir, en gros seulement, de quels ingrédiens on doit se servir pour faire ces sortes de couleurs qui participent de plusieurs autres.

On pourrait aussi mêler quatre de ces couleurs ensemble, et quelquefois cinq ; ce qui est cependant très-rare. Mais tout détail à ce sujet paraitrait inutile, parce que tout le possible est souvent superflu.

On ne saurait trop recommander dans cette espèce de travail, de commencer toujours par les nuances les plus claires, les laines destinées aux tapisseries, parce qu'il arrive souvent qu'on les laisse plus longtemps qu'il ne faut dans quelqu'un de ces bains, et alors on est obligé de destiner cet écheveau à une nuance plus brune. Mais lorsque les nuances claires sont une fois assorties et bien dégradées, il n'y a plus de difficulté à faire les autres. A l'égard des étoffes, il n'arrive presque jamais qu'on en fasse de cette suite de nuances, ni qu'on mêle tant de couleurs ensemble ; presque toujours deux ou trois suffisent, puisqu'on a vu qu'il naissait tant de couleurs de leur combinaison, qu'on ne peut pas trouver assez de différents noms pour les désigner.

On ne croit pas avoir rien obmis de tout ce qui regarde la teinture des laines ou étoffes de laine, en grand et bon teint ; et on ne doute pas, qu'en suivant exactement tout ce qui est prescrit sur chaque couleur, on ne parvienne facilement à exécuter dans la dernière perfection, toutes les couleurs et toutes les nuances imaginables, tant sur les laines en taison, les laines filées, que sur les étoffes fabriquées en blanc.

De la teinture des laines en petit teint. On a dit au commencement de l'article de la teinture des laines ou des étoffes, qu'elle était distinguée en grand et petit teint. Les réglements ont fixé la qualité des laines et des étoffes qui doivent être teintes en bon teint, et quelles sont celles qui doivent, ou peuvent être en petit teint. Cette distinction a été faite sur ce principe, que les étoffes d'une certaine valeur, et qui font ordinairement le dessus des habillements, doivent recevoir une couleur plus solide et plus durable, que des étoffes de bas prix, qui deviendraient nécessairement plus chères, et d'un débit plus difficile, si on obligeait de les teindre en bon teint, parce que le bon teint coute réellement beaucoup plus que le petit teint. D'ailleurs les étoffes de bas prix, qu'il est permis de teindre au petit teint, ne sont pour l'ordinaire employées qu'à faire des doublures, en sorte qu'elles ne sont presque point exposées à l'action de l'air ; et si on s'en sert à d'autres usages, elles s'usent trop promtement à cause de la faiblesse de leur tissure, et par conséquent il n'est pas nécessaire que la couleur en soit aussi solide que celle d'une étoffe de plus longue durée.

On enseignera bien-tôt les moyens de faire les mêmes couleurs que celles du bon teint, avec d'autres ingrédiens que ceux dont on a parlé jusqu'ici, et qui, s'ils n'ont pas la solidité des premiers, ont souvent l'avantage de donner des couleurs plus vives et plus brillantes ; outre que la plupart rendent la couleur plus unie, et s'emploient avec beaucoup plus de facilité que les ingrédiens du bon teint. Ce sont là les avantages de ces matières qu'on nomme faux ingrédiens ; et quoiqu'il fût à désirer que l'usage en fût beaucoup moins répandu qu'il ne l'est, on ne peut pas dire qu'ils n'aient aussi leur utilité pour des étoffes moins exposées à l'air, ou dont la couleur n'a pas besoin d'être fort durable. On peut encore ajouter que les couleurs s'assortissent presque toujours avec beaucoup plus de facilité et plus vite, en petit teint, qu'on ne pourrait le faire en bon teint.

On ne suivra point pour ce genre de teinture, le même ordre qui a été suivi dans le bon teint, parce qu'ici on ne reconnait point de couleurs primitives. Il y en a peu qui servent de pied à d'autres : la plupart ne naissent pas de la combinaison de deux, ou de plusieurs couleurs simples. Enfin il y a des couleurs, comme le bleu, qui ne se font presque jamais en petit teint.

On ne répétera point ici les noms de tous les ingrédiens qui doivent particulièrement être affectés au petit teint, ni leur description ; on donnera seulement la manière d'employer chacun de ces ingrédiens, et d'en tirer toutes les couleurs qu'ils peuvent fournir. On verra qu'il y a plusieurs de ces ingrédiens qui donnent des couleurs semblables ; en sorte qu'il eut été impossible de traiter ces couleurs séparément, sans tomber dans des répétitions ennuyeuses, et même embarrassantes pour le lecteur.

De la teinture de bourre. Une laine teinte en jaune avec la gaude passée dans la teinture de bourre, donne un bel orangé tirant sur le couleur de feu, c'est-à dire, de la couleur appelée nacarat, et connue chez les Teinturiers sous le nom de nacarat de bourre, parce qu'il se fait communément avec la bourre fondue, quoiqu'on puisse le faire aussi beau et beaucoup meilleur en bon teint. On peut faire, sur le même bain, plusieurs couleurs en dégradation, depuis le cerise et couleur de feu, jusqu'au couleur de chair le plus pâle.

De l'orseille. La couleur qu'on peut tirer de cet ingrédient, est un beau gris-de-lin, violet, lilas, amaranthe, couleur de pensée. On fait encore de la demi-écarlate avec l'orseille, en la mêlant avec la composition ordinaire dans le bouillon et dans la rougie.

Du bois-d'inde ou de campêche. Le bois-d'inde est d'un très-grand usage dans le petit teint ; et il serait fort à souhaiter qu'on ne s'en servit pas dans le bon teint, parce que la couleur que ce bois fournit, perd en très-peu de temps tout son éclat, et disparait même en partie étant exposée à l'air. Son peu de valeur est une des raisons qui le font employer si souvent ; mais la plus forte est que par le moyen des différentes préparations et des différents sels, on tire de ce bois une grande quantité de couleurs et de nuances, qu'on ne fait qu'avec peine lorsqu'on ne veut se servir que des ingrédiens de bon teint. Cependant il est possible de faire toutes les couleurs sans ce secours ; ainsi on a eu très-grande raison de défendre, dans le bon teint, l'usage d'une matière dont la teinture n'a aucune solidité.

On se sert du bois-d'inde pour l'achevement des noirs ; mais c'est l'ouvrage des teinturiers du petit teint. On s'en sert encore avec la galle et le couperose, pour toutes les nuances de gris qui tirent sur l'ardoisé, le lavandé, le gris de ramier, le gris de plomb, et autres semblables jusqu'à l'infini. On ne peut fixer la dose des ingrédiens de cette espèce, parce que les teinturiers du petit teint étant en usage de teindre sur les échantillons qui leur sont remis, des petites étoffes pour servir de doublure, ils se règlent à la seule vue de leur ouvrage, et commencent toujours à tenir les étoffes plus claires qu'il ne faut, et les brunissent en ajoutant l'ingrédient convenable, jusqu'à ce qu'elles soient de la couleur qu'ils désirent.

On fait encore, avec le bois-d'inde, des beaux violets, en guesdant premièrement l'étoffe, et l'alunant ensuite. Il donne encore une couleur bleue, mais si peu solide, et le bleu de bon teint coute si peu, quand il n'est pas des plus foncés, qu'il n'arrive presque jamais qu'on en fasse usage.

On peut aussi, par le même moyen, faire le verd en un seul bain. Pour cela, on met dans la chaudière du bois-d'inde, de la graine d'Avignon et du verd-de-gris ; ce mélange donne au bain une belle couleur verte. Il suffit alors d'y passer la laine, jusqu'à ce qu'elle soit à la hauteur que l'on désire. On voit que ce verd sera de la nuance que l'on voudra, en mettant la quantité qu'on jugera à-propos de bois-d'inde et de graine d'Avignon. Cette couleur verte ne vaut pas mieux que la bleue, et elles devraient être l'une et l'autre bannies de la teinture.

L'usage le plus ordinaire du bois-d'inde dans le petit teint, est pour les couleurs de prune, de pruneau, de pourpre, et leurs nuances et dégradations. Ce bois, joint à la noix de galle donne toutes ces couleurs avec beaucoup de facilité sur la laine guédée : on les rabat avec un peu de couperose verte qui les brunit ; et l'on parvient par ce moyen et tout d'un coup, à des nuances qui sont beaucoup plus difficiles à saisir en bon teint, parce que les degrés différents de bruniture sont beaucoup moins aisés à prendre, tels qu'on les veut, sur une cuve de bleu, qu'à l'aide du fer de la couperose. Mais ces couleurs ont le défaut de passer très-promtement à l'air ; et en peu de jours, on voit une fort grande différence entre les parties de l'étoffe qui ont été exposées à l'air, et celles qui sont demeurées couvertes.

Du bois de Brésil. On comprend sous le nom général de bois de Brésil, celui de Fernambouc, de Sainte-Marthe, du Japon, et quelques autres dont ce n'est pas ici le lieu de faire la distinction, puisqu'ils s'emploient tous de la même manière pour la teinture.

Tous ces bois donnent à-peu-près la même couleur que le bois-d'inde ; souvent on les mêle ensemble. Il n'est pas possible de fixer la quantité de cet ingrédient pour les couleurs qu'on veut faire, parce qu'il y en a qui donnent plus de couleur les uns que les autres, ou qui la donnent plus belle ; mais cela vient souvent des parties de ce bois qui ont été exposées à l'air les unes plus que les autres, ou de ce qu'il y a des endroits qui auront été éventés ou pourris. Il faut choisir, pour la teinture, le plus sain et le plus haut en couleur.

La couleur naturelle du Brésil, et celle pour laquelle il est le plus souvent employé, est la fausse écarlate, qui ne laisse pas que d'être belle et d'avoir de l'éclat, mais un éclat fort inférieur à celui de l'écarlate de cochenille ou de gomme lacque.

Du fustel. Le bois de fustel donne une couleur orangée qui n'a aucune solidité. Il s'emploie ordinairement dans le petit teint, comme la racine de noyer ou le brou de noix, sans faire bouillir l'étoffe ; en sorte qu'il n'y a aucune difficulté à l'employer. On le mêle souvent avec le brou et la gaude pour faire les couleurs de tabac, de canelle et autres nuances semblables. Mais on peut regarder ce bois comme un très-mauvais ingrédient ; car sa couleur exposée à l'air pendant très-peu de temps, y perd tout son éclat et la plus grande partie de sa nuance de jaune. Si l'on passe sur la cuve du bleu une étoffe teinte avec le fustel, on a un olive assez désagréable, qui ne résiste point à l'air, et qui devient très-vilain en peu de temps.

On se sert, dans le Languedoc, du fustel pour faire des couleurs de langouste qu'on envoye dans le Levant : il épargne considérablement la cochenille ; on mêle, pour cet effet, dans un même bain, de la gaude, du fustel et de la cochenille avec un peu de crême de tartre, et l'étoffe bouillie dans ce bain en sort de la couleur qu'on nomme langouste ; et suivant la dose de ces différents ingrédiens, elle est plus ou moins rouge, ou plus ou moins orangée. Quoique cet usage de mêler ensemble des ingrédiens du bon teint avec ceux du petit teint soit condamnable, il parait cependant que dans ce cas, qui est très-rare, et pour cette couleur seulement, que les commissionnaires du Levant demandent de temps en temps, on peut tolérer le fustel ; parce que la même couleur ayant été tentée avec les seuls ingrédiens du bon teint, elle n'a pas été trouvée plus solide.

Du rocou. Le rocou ou raucourt, donne une couleur orangée à-peu-près comme le fustel, et la teinture n'en est pas plus solide. Ce ne serait pas néanmoins par le débouilli de l'alun qu'il faudrait juger de la qualité du rocou : car il n'altère en rien sa couleur, et elle n'en devient que plus belle ; mais l'air l'emporte et l'efface en très-peu de temps ; le savon fait la même chose ; et c'est en effet par le débouilli qu'il en faut juger, ainsi qu'il est prescrit dans l'instruction sur ces sortes d'épreuves. Cette matière est facilement remplacée dans le bon teint, par la gaude et la garance mêlées ensemble ; mais on se sert du rocou dans le petit teint pour les autres jaunes, etc. En général le rocou est un très-mauvais ingrédient pour la teinture des laines, et même il n'est pas d'un grand usage, parce qu'il ne laisse pas d'être cher, et qu'il est facilement remplacé par d'autres plus tenaces, et à meilleur marché.

De la graine d'Avignon. La graine d'Avignon est de très-peu d'usage en teinture : elle fait un assez beau jaune, mais qui n'a aucune solidité ; non plus que le verd qu'elle donne, en passant dans son bain une étoffe qui a reçu un pied de bleu.

De la terra merita. La terra merita s'emploie à-peu-près de même que la graine d'Avignon ; mais en beaucoup moindre quantité, parce qu'elle fournit beaucoup plus de teinture. Elle est un peu moins mauvaise que les autres ingrédiens jaunes dont il a été parlé précédemment. Mais comme elle est chère, c'est une raison suffisante pour ne l'employer presque jamais dans le petit teint. On s'en sert quelquefois dans le bon teint pour dorer les jaunes faits avec la gaude, et pour éclaircir et oranger les écarlates ; mais cette pratique est condamnable, car l'air emporte en très-peu de temps toute la partie de la couleur qui vient de la terra merita ; en sorte que les jaunes dorés reviennent dans leur premier état, et que les écarlates brunissent considérablement ; quand cela arrive à ces sortes de couleurs, on peut être assuré qu'elles ont été falsifiées avec ce faux ingrédient qui n'a aucune solidité.

Voilà tout ce qu'il y a à dire sur les ingrédiens du petit teint : ils ne doivent être employés dans la teinture que pour les étoffes communes ou de bas prix. Ce n'est pas qu'on croye impossible d'en tirer des couleurs solides ; mais alors les couleurs ne seront plus précisément celles que ces ingrédiens donnent naturellement, ou par les méthodes ordinaires ; comme il faut y ajouter l'adstriction et le gommeux qui leur manque, ce n'est plus alors le même arrangement des parties ; et par conséquent les rayons de la lumière seront réfléchis différemment.

Instruction sur le débouilli des laines et étoffes de laine. Comme il a été reconnu que l'ancienne méthode prescrite pour le débouilli des teintures n'est pas suffisante pour juger exactement de la bonté ou de la fausseté de plusieurs couleurs ; que cette méthode pouvait même quelquefois induire en erreur, et donner lieu à des contestations ; il a été fait, par ordre de sa majesté, différentes expériences sur les laines destinées à la fabrique des tapisseries pour connaitre le degré de bonté de chaque couleur, et les débouillis les plus convenables à chacune.

Pour y parvenir, il a été teint des laines fines en toutes sortes de couleurs, tant en bon teint qu'en petit teint, et elles ont été exposées à l'air et au soleil pendant un temps convenable. Les bonnes couleurs se sont parfaitement soutenues ; et les fausses se sont effacées plus ou moins, à proportion du degré de leur mauvaise qualité : et comme une couleur ne doit être réputée bonne, qu'autant qu'elle résiste à l'action de l'air et du soleil, c'est cette épreuve qui a servi de règle pour décider sur la bonté des différentes couleurs.

Il a été fait ensuite, sur les mêmes laines dont les échantillons avaient été exposés à l'air et au soleil, diverses épreuves de débouilli ; et il a d'abord été reconnu que les mêmes ingrédiens ne pouvaient pas être indifféremment employés dans les débouillis de toutes les couleurs, parce qu'il arrivait quelquefois qu'une couleur reconnue bonne par l'exposition à l'air, était considérablement altérée par le débouilli, et qu'une couleur fausse résistait au même débouilli.

Ces différentes expériences ont fait sentir l'inutilité du citron, du vinaigre, des eaux sures et des eaux fortes, par l'impossibilité de s'assurer du degré d'acidité de ces liqueurs ; et il a paru que la méthode la plus sure est de se servir, avec de l'eau commune, d'ingrédiens dont l'effet est toujours égal.

En suivant cet objet, il a été jugé nécessaire de séparer en trois classes toutes les couleurs dans lesquelles les laines peuvent être teintes, tant en bon qu'en petit teint, et de fixer les ingrédiens qui doivent être employés dans les débouillis des couleurs comprises dans chacune de ces trois classes.

Les couleurs comprises dans la première classe, doivent être débouillies avec l'alun de Rome ; celles de la seconde, avec le savon blanc ; et celles de la troisième, avec le tartre rouge.

Mais comme il ne suffit pas, pour s'assurer de la bonté d'une couleur par l'épreuve du débouilli, d'y employer des ingrédiens dont l'effet soit toujours égal ; qu'il faut encore, non-seulement que la durée de cette opération soit exactement déterminée ; mais même que la quantité de liqueur soit fixée, parce que le plus ou moins d'eau diminue ou augmente considérablement l'activité des ingrédiens qui y entrent, la manière de procéder aux différents débouillis, sera prescrite par les articles suivants.

Article premier. Le débouilli avec l'alun de Rome sera fait en la manière suivante.

On mettra dans un vase de terre ou terrine, une livre d'eau et une demi-once d'alun ; on mettra le vaisseau sur le feu ; et lorsque l'eau bouillira à gros bouillons, on y mettra la laine dont l'épreuve doit être faite, et on l'y laissera bouillir pendant cinq minutes ; après quoi on la retirera et on la lavera bien dans l'eau froide : le poids de l'échantillon doit être d'un gros ou environ.

2. Lorsqu'il y aura plusieurs échantillons de laine à débouillir ensemble, il faudra doubler la quantité d'eau et celle d'alun, ou même la tripler ; ce qui ne changera en rien la force et l'effet du débouilli, en observant la proportion de l'eau et de l'alun, en sorte que pour chaque livre d'eau, il y ait toujours une demi-once d'alun.

3. Pour rendre plus certain l'effet du débouilli, on observera de ne pas faire débouillir ensemble des laines de différentes couleurs.

4. Le débouilli avec le savon blanc se fera en la manière suivante.

On mettra dans une livre d'eau, deux gros seulement de savon blanc, haché en petits morceaux ; ayant mis ensuite le vaisseau sur le feu, on aura soin de remuer l'eau avec un bâton, pour bien faire fondre le savon ; lorsqu'il sera fondu, et que l'eau bouillira à gros bouillons, on y mettra l'échantillon de laine, qu'on y fera pareillement bouillir pendant cinq minutes, à compter du moment que l'échantillon y aura été mis, ce qui ne se fera que lorsque l'eau bouillira à gros bouillons.

5. Lorsqu'il y aura plusieurs échantillons de laine à débouillir ensemble, on observera la méthode prescrite par l'article 2, c'est-à-dire, que pour chaque livre d'eau, on mettra toujours deux gros de savon.

6. Le débouilli avec le tartre rouge se fera précisément de même, avec les mêmes doses et dans les mêmes proportions que le débouilli avec l'alun ; en observant de bien pulvériser le tartre, avant que de le mettre dans l'eau, afin qu'il soit entiérement fondu lorsqu'on y mettra les échantillons de laine.

7. Les couleurs suivantes seront débouillies avec l'alun de Rome ; savoir, le cramoisi de toutes nuances, l'écarlate de Venise, l'écarlate couleur de feu, le couleur de cerise, et autres nuances de l'écarlate, les violets et gris-de-lin de toutes nuances, les pourpres, les langoustes, jujubes, fleurs de grenade, les bleus, les gris ardoisés, gris lavandés, gris violents, gris vineux, et toutes les autres nuances semblables.

8. Si, contre les dispositions des réglements sur les teintures, il a été employé dans la teinture des laines fines en cramoisi, des ingrédiens de faux teint, la contravention sera aisément reconnue par le débouilli avec l'alun ; parce qu'il ne fait que violenter un peu le cramoisi fin, c'est-à-dire, le faire tirer sur le gris-de-lin ; mais il détruit les plus hautes nuances du cramoisi faux, et il les rend d'une couleur de chair très-pâle ; il blanchit même presqu'entiérement les basses nuances du cramoisi faux : ainsi le débouilli est un moyen assuré pour distinguer le cramoisi faux d'avec le fin.

9. L'écarlate de kermès ou de graine n'est nullement endommagée par le débouilli ; il fait monter l'écarlate couleur de feu ou de cochenille à une couleur de pourpre, et fait violenter les basses nuances, en sorte qu'elles tirent sur le gris-de-lin ; mais il emporte presque toute la fausse écarlate du Brésil, et il la réduit à une couleur de pelure d'oignon : il fait encore un effet plus sensible sur les basses nuances de cette fausse couleur.

Le même débouilli emporte aussi presqu'entiérement l'écarlate de bourre, et toutes les nuances.

10. Quoique le violet ne soit pas une couleur simple, mais qu'elle soit formée des nuances du bleu et du rouge, elle est néanmoins si importante, qu'elle mérite un examen particulier. Le même débouilli avec l'alun de Rome ne fait presque aucun effet sur le violet fin, au-lieu qu'il endommage beaucoup le faux ; mais on observera que son effet n'est pas d'emporter toujours également une grande partie de la nuance du violet faux, parce qu'on lui donne quelquefois un pied de bleu de pastel ou d'indigo ; le pied étant de bon teint, n'est pas emporté par le débouilli, mais la rougeur s'efface, et les nuances brunes deviennent presque bleues, et les pâles d'une couleur désagréable de lie de vin.

11. A l'égard des violets demi-fins, défendus par le réglement de 1737, ils seront mis dans la classe des violets faux, et ne résistent pas plus au débouilli.

12. On connaitra de la même manière les gris-de-lin fins d'avec les faux, mais la différence est légère ; le gris-de-lin de bon teint perd seulement un peu moins que le gris-de-lin de faux teint.

13. Les pourpres fins résistent parfaitement au débouilli avec l'alun, au-lieu que les faux perdent la plus grande partie de leur couleur.

14. Les couleurs de langouste, jujube, fleur de grenade, tireront sur le pourpre après le débouilli, si elles ont été faites avec la cochenille, au lieu qu'elles pâliront considérablement si on y a employé le fustet, dont l'usage est défendu.

15. Les bleus de bon teint ne perdront rien au débouilli, soit qu'ils soient de pastel ou d'indigo ; mais ceux de faux teint perdront la plus grande partie de leur couleur.

16. Les gris lavandés, gris ardoisés, gris violets, gris vineux, perdront presque toute leur couleur, s'ils sont de faux teint, au lieu qu'ils se soutiendront parfaitement, s'ils sont de bon teint.

17. On débouillira avec le savon blanc les couleurs suivantes ; savoir, les jaunes, jonquilles, citrons, orangés, et toutes les nuances qui tirent sur le jaune ; toutes les nuances de verd, depuis le verd jaune ou verd naissant, jusqu'au verd de chou, ou verd de perroquet, les rouges de garance, le canelle, la couleur de tabac, et autres semblables.

18. Le débouilli fait parfaitement connaitre si les jaunes et les nuances qui en dérivent sont de bon ou de faux teint ; car il emporte la plus grande partie de leur couleur, s'ils sont faits avec la graine d'Avignon, le rocou, la terra merita, le fustet ou le safran, dont l'usage est prohibé pour les teintures fines ; mais il n'altère pas les jaunes faits avec la sarrete, la genestrolle, le bois jaune, la gaude et le fenugrec.

19. Le même débouilli fera connaitre aussi parfaitement la bonté des verds ; car ceux de faux teint perdent presque toute leur couleur, ou deviennent bleus s'ils ont eu un pied de pastel ou d'indigo ; mais ceux de bon teint ne perdent presque rien de leur nuance.

20. Les rouges de pure garance ne perdent rien au débouilli avec le savon, et n'en deviennent que plus beaux ; mais si on y a mêlé du brésil, ils perdront de leur couleur à proportion de la quantité qui en a été mise.

21. Les couleurs de canelle, de tabac et autres semblables, ne sont presque pas altérées par le débouilli, si elles sont de bon teint ; mais elles perdent beaucoup si on y a employé le rocou, le fustet ou la tonte de bourre.

22. Le débouilli fait avec l'alun ne serait d'aucune utilité, et pourrait même induire en erreur sur plusieurs des couleurs de cette seconde classe ; car il n'endommage pas le fustet, ni le rocou, qui cependant ne résistent pas à l'action de l'air, et il emporte une partie de la sarrete et de la genestrolle, qui sont cependant de très-bons jaunes et de très-bons verds.

23. On débouillira avec le tartre rouge tous les fauves ou couleurs de racine (on appelle ainsi toutes les couleurs qui ne sont pas dérivées des cinq couleurs primitives) ; ces couleurs se font avec le brou de noix, la racine de noyer, l'écorce d'aulne, le sumach ou rodoul, le santal et la suie ; chacun de ces ingrédiens donne un grand nombre de nuances différentes, qui sont toutes comprises sous le nom général de fauve, ou couleur de racine.

24. Les ingrédiens dénommés dans l'article précédent, sont bons, à l'exception du santal et de la suie, qui le sont un peu moins, et qui rudissent la laine lorsqu'on en met une trop grande quantité ; ainsi tout ce que le débouilli doit faire connaitre sur ces sortes de couleurs, c'est si elles ont été surchargées de santal ou de suie, dans ce cas elles perdent considérablement par le débouilli fait avec le tartre ; et si elles sont faites avec les autres ingrédiens, ou qu'il n'y ait qu'une médiocre quantité de santal ou de suie, elles résistent beaucoup davantage.

25. Le noir étant la seule couleur qui ne puisse être comprise dans aucune des trois classes énoncées ci-dessus, parce qu'il est nécessaire de se servir d'un débouilli beaucoup plus actif, pour connaitre si la laine a eu le pied de bleu de turquin, conformément aux réglements, le débouilli en sera fait en la manière suivante.

On prendra une livre d'eau, on y mettra une once d'alun de Rome, et autant de tartre rouge pulvérisé ; on fera bouillir le tout, et on y mettra l'échantillon de laine, qui doit bouillir à gros bouillons pendant un quart d'heure ; on la lavera ensuite dans de l'eau fraiche, et il sera facile alors de voir si elle a eu le pied de bleu convenable ; car dans ce cas la laine demeurera bleue, presque noire, et si elle ne l'a pas eu, elle grisera beaucoup.

26. Comme il est d'usage de brunir quelquefois les couleurs avec la noix-de-galle et la couperose, et que cette opération appelée bruniture, qui doit être permise dans le bon teint, peut faire un effet particulier sur le débouilli de ces couleurs, on observera que quoique, après le débouilli, le bain paraisse chargé de teinture, parce que la bruniture aura été emportée, la laine n'en sera pas moins réputée de bon teint, si elle a conservé son fond ; si au contraire elle a perdu son fond ou son pied de couleur, elle sera déclarée de faux teint.

27. Quoique la bruniture qui se fait avec la noix-de-galle et la couperose soit de bon teint, comme elle rudit ordinairement la laine, il convient, autant que faire se pourra, de se servir par préférence de la cuve d'inde, ou de celle de pastel.

28. On ne doit soumettre à aucune épreuve de débouilli les gris communs avec la galle et la couperose, parce que ces couleurs sont de bon teint, et ne se font pas autrement ; mais il faut observer de les engaller d'abord, et de mettre la couperose dans un second bain beaucoup moins chaud que le premier, parce que de cette manière ils sont plus beaux et plus assurés.

Teinture de soie. La teinture de la soie est différente de la teinture de la laine, en ce que cette première se teint en grand et bon teint, et en petit teint indistinctement. Il est des couleurs qui n'auraient point d'éclat en bon teint, telles que les violets, amaranthes, gris-de-lin, etc. la couleur ponceau fin ou couleur de feu, ne saurait être faite en bon teint ; cependant c'est une couleur qui vaut depuis 12 liv. la livre de teinture jusqu'à 30 liv. la livre de soie réduite à onze onces.

Comme le lustre de la soie en est la principale qualité, et qu'il est important de le donner en perfection, ce qui dépend particulièrement de bien décreuser ladite soie, les maîtres teinturiers en soie sont tenus de bien et duement faire cuire et décreuser toutes sortes de soies pour quelque couleur que ce soit sans exception, avec du bon savon blanc, en les faisant bouillir trois heures au-moins dans la chaudière à gros bouillons, et jusqu'à ce que la soie, qui, en la mettant dans la chaudière se soutenait sur l'eau, étant purgée des parties poreuses qui lui étaient affectées, tombe au fond comme du plomb. Il faut avoir soin encore de bien ranger la soie en écheveaux ou pantines dans des sacs faits exprès, pour la faire cuire, afin qu'elle ne se brouille point, ce qui empêcherait le dévidage quand elle est teinte, parce qu'il ne faut pas cesser de la remuer pendant la cuite, crainte que la chaleur de la chaudière ne la brule.

Le teinturier doit avoir soin encore que les parties de soies qui sont dans les différentes sachées ou sacs destinés à cuire, ne soient point trop serrées, crainte qu'il ne se trouvât des parties qui ne seraient pas suffisamment cuites, qui, selon les termes de l'art, sont appelées biscuits, parce qu'il faut les faire cuire une seconde fois pour qu'elles puissent recevoir la couleur et l'éclat qu'elles doivent avoir.

Toutes les soies en général diminuent d'un quart chaque livre lorsqu'elles sont cuites comme il faut ; de façon que la livre de soie, qui ordinairement est de quinze onces, se trouve réduite à onze au plus lorsqu'elle est cuite.

Pour cuire les soies destinées pour blanc, il faut au-moins une demi-livre de savon pour chaque livre de soie ; il est vrai que pour cuire ensuite les soies destinées à être mises en couleur, le même bouillon ou la même eau peut servir. Il est cependant des fabriquans qui exigent que toutes les soies qu'ils font teindre, soient cuites en blanc, persuadés que les couleurs seront plus brillantes ; dans ce cas, ils paient la teinture plus chère.

Il est néanmoins des couleurs qui ne sont pas aussi belles lorsqu'elles sont cuites en blanc, que quand elles le sont en couleur ; telles que le cramoisi et autres couleurs rouges : la blancheur que la soie acquiert par la quantité de savon dont la cuite est composée, empêche la couleur de la couvrir, ou en diminue le brillant ; ce que les maîtres teinturiers appellent fariner, attendu la légère transpiration du blanc, qui produit une espèce de picotement imperceptible, qui ne saute aux yeux que des connaisseurs.

Lorsque les soies sont cuites, il faut avoir soin de les faire dégorger à la rivière, en les lavant et battant pour faire sortir le savon ; après quoi on les met dans un bain d'alun de Rome, tout à froid, et non à chaud, attendu que la chaleur dans l'alun perd le lustre de la soie, et de plus, la rend rude et âcre.

Les soies pour ponceaux fins, ou couleurs de feu, seront passées au jus de citron au-lieu d'alun, et ensuite seront mises dans un bain de safran d'Alexandrie, lequel bain sera renouvellé aussi longtemps, et aussi souvent qu'on voudra donner du feu à cette soie, et suivant le prix que le fabriquant voudra mettre pour la teinture, ayant soin de donner un bain de rocou, avant que de la passer sur le bain, pour que la couleur ait plus de feu.

Toutes les couleurs en dégradations, depuis le cerise vif jusqu'au rose pâle, ou couleur de chair, seront faites sur le même bain, sans donner aucun pied à la soie, observant toujours de donner un bain de jus de citron au-lieu d'alun.

Les soies pour rouge cramoisi, après avoir été bien alunées et dégorgées de l'alun, seront faites de pure cochenille maèstrek, y ajoutant la galle à l'épine, le terra-merita, l'arsenic, et le tartre de Montpellier, le tout mis ensemble dans une chaudière pleine d'eau claire presque bouillante ; elles seront mises ensuite dans ladite chaudière pour y bouillir incessamment l'espace d'une heure et demie, après quoi lesdites soies seront levées, et le feu ôté de dessous la chaudière ; lesquelles soies étant refroidies par l'évent qu'on leur fera prendre, elles seront jetées dans le reste des bains de cochenille, et mises à fond pour y demeurer jusqu'au lendemain, sans y mêler devant ni après, aucun bresil, orseille, rocou, ni autre ingrédient.

Les violets cramoisis seront aussi préparés de même, et faits de pure cochenille, avec la galle à l'épine, plus modérément qu'au rouge, l'arsenic, et le tartre ; puis bouillis comme les autres ci-dessus, et ensuite bien lavés et passés dans une bonne cuve d'inde et dans sa force, sans mélange d'autres ingrédiens.

Les cannelés ou tannés cramoisis, seront faits comme les violets ci-dessus, et s'ils sont clairs, on les pourra rabattre avec la couperose ; mais s'ils sont bruns et violets, seront passés sur une cuve d'inde médiocre, sans mélange d'autres ingrédiens.

Les bleus pâles, et bleus beaux seront teints de pure cuve d'inde, sans être alunés.

Les bleus célestes ou complets, auront pied d'orseille, autant que la couleur le requerra, puis passés sur une bonne cuve d'inde.

Les gris-de-lin, amaranthes, etc. seront faits d'orseille, puis rabattus avec un peu de cuve d'inde, s'il en est besoin, ou de la cendre gravelée.

Les citrons seront alunés, puis teints de gaude, avec un peu de cuve d'inde.

Les jaunes de graines seront alunés, puis teints de gaude, avec un peu de cuve d'inde.

Les jaunes pâles seront alunés, et teints de gaude seule.

Les aurores pâles et bruns seront alunés, et puis gaudés fortement, et ensuite rabattus avec le rocou, lequel sera préparé et dissous avec cendre gravelée, potasse ou soude.

Les isabelles pâles et dorés seront teints avec un peu de rocou préparé comme dessus, et sur le feu.

Les orangés seront teints sur le feu, de pur rocou préparé comme dessus, et les bruns seront ensuite alunés, et on leur donnera un petit bain de bresil s'il est besoin.

Les ratines, ou couleur de feu, auront même pied de rocou que les orangés, puis seront alunés, et on leur donnera un bain ou deux de bresil, suivant la couleur.

Les écarlates, ou rouges rancés n'auront de pied de rocou, que la moitié de ce qui s'en donne aux orangés, puis seront alunés ; et ensuite on leur donnera deux bains de brésil.

Les céladons, verds de pomme, verds de mer, verds naissants, verds gais, etc. seront alunés, et ensuite gaudés avec gaude ou sarrete, suivant la nuance ; puis passés sur la cuve d'inde.

Les verds bruns seront alunés, gaudés avec gaude, ou sarrete, et passés sur une bonne cuve d'inde, puis rabattus avec le verdet et le bois d'inde.

Les feuilles mortes seront alunés, puis teints avec la gaude et fustel, et rabattus avec la couperose.

Les olives, et verds roux, seront alunés, puis montés de gaude et fustel, et rabattus avec le bois d'inde et la couperose.

Le rouge incarnat et rose faux, seront alunés et faits de pur brésil.

Les cannelés et rose-seche, seront alunés et faits de brésil et bois d'inde.

Le gris violent sera aluné et fait de bois d'inde.

Les violets seront montés de brésil, bois d'inde, ou de l'orseille, puis passés sur la cuve d'inde.

Les gris plombés seront tous faits de fustel, ou avec de la gaude ou sarrete, bois d'inde, eaux de galle et couperose.

Les muscs, minimes, gris de maure, couleur de roi et de prince, tristamie, noisettes, et autres couleurs semblables, seront faits de fustel, brésil, bois d'inde et couperose.

En toutes les couleurs ci-dessus ne sera donné aucune surcharge de galle, attendu que la galle appesantit les soies, ce qui cause une perte considérable à ceux qui les achetent et emploient.

Les soies pour mettre en noir seront bien décrassées, comme les précédentes, et ensuite bien lavées et torses, après quoi on fera bouillir un bain de galles, et une heure après qu'il aura bien bouilli, la soie sera mise dans ledit bain, et laissée pendant un jour et demi ou deux jours, puis sera tirée dudit bain, et bien lavée dans de l'eau claire, et après torse et bien chevillée : ensuite sera mise dans une chaudière de galle neuve, où ne sera mis de galle fine que la moitié de la pesanteur de la soie, pour y demeurer un jour ou deux au plus, et après sera passée sur la teinture noire, et y baillez trois feux au plus, et non davantage, après sera bien battue et bien lavée, puis adoucie avec du savon blanc de bonne qualité, et non autre : ensuite torse et chevillée, et mise sécher.

Les gris noirs, vulgairement appelés gris minimes, seront engallés comme le noir, et passés sur la teinture noire, autrement appelé un feu, une fois seulement.

Toutes les soies destinées à demeurer blanches, après avoir été bien decruées et dégorgées, seront passées à l'eau de savon avec azur, pour les reblanchir, et ensuite soufrées, si elles ne sont pas destinées à filer l'argent, dans lequel cas il ne faudra ni les soufrer, ni les aluner.

Teinture du noir pour la soie, et la manière des Génois, des Florentins, et des Napolitains. La façon dont les Génois, les Florentins, et les Napolitains, se servent pour teindre les soies en noir, est infiniment plus sure que celle des Français, il faut en faire l'explication.

Lorsque la soie est débouillie ou cuite, de façon qu'elle se trouve réduite aux trois quarts de son poids, le teinturier la prépare pour la passer sur la cuve qui contient la préparation des drogues pour le noir ; plus cette préparation est ancienne, plus le noir qu'elle produit se trouve beau. Nos teinturiers de France ont soin de préparer eux-mêmes leurs cuves, lesquelles ils renouvellent souvent. Il n'en est pas de même chez les étrangers ; chaque ville de fabrique a un endroit de réserve, nommé le seraglio, où sont posées continuellement huit à dix cuves, qui sont entretenues à ses dépens ; ces cuves sont posées depuis trois à quatre cent années plus ou moins, c'est-à-dire, préparées pour passer la soie destinée pour noir, n'ayant besoin que d'être entretenues de drogues convenables, à mesure que la matière diminue par l'usage qu'on en fait ; le pied y demeurant toujours, ce qui forme une espèce de levain qui aide à la fermentation des nouvelles drogues qu'on est obligé d'y ajouter ; les vaisseaux qui contiennent ces drogues, sont tout de fer, et non de cuivre comme en France ; cette dernière matière étant plus propre à diminuer la solidité du noir, qu'à augmenter sa perfection, par rapport au verd-de-gris qui en est inséparable, attendu l'humide, et qui ne contribue pas peu à son imperfection ; au-lieu que la cuve de fer ne pouvant produire que de la rouille, ingrédient qui perfectionne le noir, il s'ensuit que la qualité de la cuve, et l'ancienneté de sa préparation, ne peuvent que contribuer à la perfection de la couleur qu'elle contient.

Tous les maîtres teinturiers sont obligés de porter les soies qu'ils ont préparées pour noir, au seraglio, afin de les passer sur une des cuves disposées pour cette opération, et donnent tant chaque livre de soie, ce qui ne leur porte aucun préjudice, parce qu'ils sont payés des premières préparations qu'ils ajoutent à la rétribution qu'ils donnent pour l'entretien des cuves.

On fait un inventaire toutes les années, pour savoir si la dépense des personnes préposées à l'entretien des cuves, les drogues qu'on y emploie, et généralement tous les autres frais excédent la rétribution donnée par les teinturiers : lorsque la dépense excéde, la ville fournit au surplus des frais, et lorsque la rétribution est au-dessus, le surplus sert d'indemnité pour les années où elle se trouve au-dessous. Voilà la façon des étrangers, qui certainement est préférable à celle des Français.

Teinture de fil. Avant que de mettre aucun fil à la teinture, il sera décreusé, ou lessivé avec bonne cendre, et après, tors et lavé en eau de rivière ou de fontaine, et aussi retors.

Le fil pers, appelé vulgairement fil à marquer, retors et simple, et le bleu brun, clair et mourant, seront teints avec cuve d'inde ou indigo.

Le verd gai sera premièrement fait bleu, ensuite rabattu avec bois de campêche et verdet, puis gaudé.

Le verd brun sera fait comme le verd gai, mais bruni davantage, et puis gaudé.

Le citron jaune pâle et plus doré sera teint avec gaude et fort peu de rocou.

L'oranger isabelle couvert, isabelle pâle jusqu'au clair et aurore, sera teint avec fustel, rocou et gaude.

Le rouge clair et plus brun, ratine claire plus couverte, seront teints avec brésil de Fernambouc et autre, et rocou.

Le violet rose seche, amaranthe claire ou brune, sera teint avec brésil, et rabattu avec l'alun d'Inde ou indigo.

La feuille morte claire et plus brune, et la couleur d'olive, sera brunie avec galle et couperose, et rabattue avec gaude, rocou ou fustel suivant l'échantillon.

Le minime brun et clair, musc brun et clair, sera bruni avec galle et couperose, et rabattu avec gaude, rocou ou fustel.

Le gris blanc, le gris sale, gris brun, de castor, de breda, et toutes autres sortes de gris, seront brunis avec galle à l'épine et couperose, et rabattus avec gaude, fustel, brésil, campêche, et autres ingrédiens nécessaires, suivant les échantillons et le jugement de l'ouvrier.

Le noir sera fait de galle à l'épine et couperose, lavé et achevé avec bois de campêche ; et pour d'autres noirs, ils seront courroyés avec boue, huile d'olive et cendre gravelée, sans y employer de mauvaise huile.

Il ne sera employé auxdites teintures autre savon que celui de Gènes et d'Alicante, ou de semblable bonté et qualité.

Tous les fils de lin du royaume, de Flandre et autres pays étrangers, ne seront teints en bleu commun, mais seulement en cave.

On pourra faire débouillir les soies et fils comme les étoffes et laines, pour connaitre si elles sont de bon teint ; ce qui ne sera exécuté qu'à l'égard de celles qui seront teintes en cramoisi, les autres couleurs, excepté le bleu et le verd, étant presque toutes de faux teint. Comme il a pu être remarqué par les ingrédiens affectés aux petits teints, qui entrent dans la composition de leur teinture, on ne parlera pas ici de la teinture du coton, qui est la même à-peu-près que le fil, à l'exception du rouge cramoisi semblable à celui des Indes, dont le secret a été trouvé depuis peu par M. Goudard, qui a été récompensé du conseil à proportion de sa découverte ; M. Fesquet de Rouen a trouvé le même secret. Les rouges soutiennent des débouillis de 60 minutes et plus, sans que les ingrédiens qui entrent dans la composition, aient altéré en aucune façon la teinture de cette marchandise.

On ajoutera en finissant cet article de teinture, que tous les jours il se trouve des personnes qui possédent quelque secret dans un art aussi étendu et aussi délicat. Le nommé Faber allemand, vient tout récemment de donner la façon de faire un verd auquel on a donné le nom de verd de Saxe. Cette couleur, qui ne peut soutenir un débouilli, ni même résister à l'action de l'air, est venue à la mode ; il pourra se faire que dans la suite quelques personnes plus habiles en formeront une couleur de bon teint. Un ingrédient hazardé pourra occasionner cette découverte. Qui aurait pensé que le jus de citron, dont l'acidité corrobore toutes les couleurs de la soie par son union avec le safran, donnât une couleur plus belle et plus brillante que l'écarlate ; que l'étain dissous avec de l'eau forte ou eau régale donnât à la cochenille le feu qui la rend si différente du cramoisi qui est sa couleur naturelle ; et enfin que le jus de citron et le safran produisit le même effet sur la soie, que l'étain et la cochenille produit sur la laine ?

Ce sont des faits et des vérités contre lesquelles il n'y a aucune replique. Les Hollandais font des violets en soie, que nous ne pouvons imiter qu'en faux ; ils sont cependant de bon teint. Les noirs de Gènes, et autres d'Italie, sont plus beaux que ceux de France pour les soies ; il est vrai que leur méthode vaut mieux que la nôtre, et que leurs cuves étant dépendantes des villes où se fait la teinture, elles ne peuvent souffrir aucune altération, étant mieux entretenues et conduites que si elles appartenaient à des particuliers. Les eaux d'ailleurs ne contribuent pas peu à la perfection de cet art ; les drogues, par leur transport par mer, peuvent diminuer de leur qualité, ou ne pas produire le même effet sous un climat différent : on peut laver hardiment toutes les étoffes de soie qui viennent des Indes orientales, sans que les couleurs en reçoivent aucune altération, au-contraire, elles paraissent acquérir plus de brillant, tandis que si nous laissons tomber une goutte d'eau sur celles que nous teignons en France, la couleur en parait altérée. C'est aux physiciens à nous instruire de ces prétendus phénomènes : on ne s'est pas encore avisé de traiter cette matière en France, peut-être se trouvera-t-il quelqu'un assez habile pour en donner l'explication, et par ce moyen mettre nos teintures de niveau avec celles de ces étrangers.

TEINTURE ou essence de succin d'Hoffman. Voyez sous le mot SUCCIN, Chimie et Mat. méd.

TEINTURE sur le bois : pour noircir le bois jusqu'au cœur, il faut le laisser tremper dans le vinaigre, le laisser sécher ; le frotter ensuite d'encre à écrire, le laisser de-rechef sécher, puis le refrotter de vinaigre, cela le noircira jusqu'au cœur.

Tout bois qui hors la noirceur ressemble à l'ébène, se peut noircir. Prenez donc de ces bois et les laissez dans l'eau d'alun pendant trois jours, exposés au soleil, ou à son défaut, à quelque distance du feu ; que l'eau devienne un peu chaude, puis prenez huile d'olive ou de lin que vous mettrez dans une poêle, avec gros comme une naisette de vitriol romain, et autant de soufre ; faites bouillir vos bois là-dedans : plus ils y resteront, plus ils deviendront noirs ; mais trop longtemps les rendrait fragiles.

Pour teindre le bois de telle couleur qu'on voudra, il faut prendre de bon matin fiente de cheval fraiche de la même nuit, la plus humide que l'on pourra trouver avec la paille et tout, et puis la mettre sur quelques pièces de bois posées de travers et croisées les unes sur les autres, avec par - dessous quelque terrine pour recevoir ce qui dégouttera et écoulera de ladite fiente ; si en une matinée l'on ne peut en avoir assez, on fera la même chose deux ou trois autres fais. Après avoir bien coulé cette fiente, on mettra en chaque vaisseau où il y aura de son égoutture, gros comme une naisette d'alun de roche, et autant de gomme arabique, et là dedans, telle couleur qu'on choisira, usant d'autant de vaisseaux qu'on a de couleurs ; on finira par jeter dans chacun le bois qu'on voudra teindre, le tenant au feu ou au soleil ; et plus le bois restera en cette liqueur, plus il sera foncé en couleur, tant en dehors qu'au dedans, et il ne perdra jamais sa couleur par eau tombée dessus ou autre chose, lorsqu'il aura été retiré et seché. Ce secret est excellent et ne se communique point entre les Artistes qui s'en servent ; tous en font cas.

TEINTURE de bourre, (Teinturier) on l'appelle autrement poil de chèvre garancée ; c'est un des ingrédiens de la teinture du petit teint.

Pour faire la teinture de bourre, on prend du poil de chèvre teint premièrement en bon teint de rouge de garance, et ensuite surchargée de la même couleur appliquée sans bouillon ; on le met dans une chaudière avec un poids égal de cendres gravelées, et on fait bouillir le tout : en moins d'une demi-heure, il ne reste plus de vestige du poil de chèvre, l'alkali l'a totalement dissous, et toute sa couleur est passée dans le bain. On continue de le faire bouillir pendant trois heures, et ensuite on y ajoute petit-à-petit de l'urine fermentée, en continuant toujours de tenir la liqueur bouillante : au bout de cinq ou six heures le bain cesse de jeter de l'écume, et l'opération est achevée : on couvre alors la chaudière, on ôte du feu, on la laisse reposer jusqu'au lendemain, et elle est en état de teindre.

Avant que l'on passe la laine dans cette teinture, il est bon qu'elle ait été soufrée, c'est-à-dire, exposée à la fumée du soufre brulant : cette préparation lui donne une blancheur qui contribue beaucoup à faire valoir la couleur qu'on lui veut donner ; un quart d'heure avant que de la teindre, on fait dissoudre dans le bain un petit morceau d'alun de roche, et quand cette dissolution est faite, on y plonge la laine, pour en tirer toutes les nuances du rouge, en commençant par les plus foncées ; car à mesure qu'on se sert du bain, la matière colorante y diminue, et la couleur s'éclaircit ; mais comme les dernières nuances qu'on en pourrait tirer, couraient risque d'être altérées, par les impuretés dont l'eau se trouve chargée, les teinturiers aiment mieux faire débouillir quelques bottes de la laine la plus foncée : l'eau bouillante leur enlève leur couleur, et devient un nouveau bain, propre à donner toutes les nuances claires, preuve sans replique du peu de solidité de cette teinture.

En examinant toute cette opération, il est aisé de voir que quoiqu'une partie de la garance ait été assurée sur le poil par le bouillon, toutes celles qu'on y ajoute depuis, n'y ont aucune adhérence ; que le poil ayant été totalement détruit par l'action de l'alkali, il n'existe plus ni pores, ni matières qui puissent retenir les atomes colorants, et qu'enfin, l'urine qu'on y ajoute, suffirait seule pour empêcher l'alkali de se joindre, avec le peu d'alun qui se trouve dans le bain, pour former un tartre vitriolé ; d'où il suit que rien ne retenant les particules colorantes dans les pores de l'étoffe, énormément agrandis par l'effet de l'alkali, la teinture n'y est aucunement adhérente, quoique faite avec un ingrédient, qui naturellement peut donner une teinture solide, lorsqu'il est convenablement employé.

TEINTURE des chapeaux, se dit et de l'action de l'ouvrier qui les teint, et de la couleur même avec laquelle il les teint.

La teinture des Chapeliers est un composé de noix de galle, de bois d'inde, de couperose et de verd-de-gris qu'on a fait dissoudre et bouillir ensemble dans une chaudière, qui pour l'ordinaire peut contenir outre la teinture jusqu'à douze douzaines de chapeaux montés sur leur forme de bois.

Lorsque la teinture est en état de recevoir les chapeaux, on les y trempe, et on les y laisse bouillir quelque temps, après quoi on les tire et on les laisse se teindre à froid ; ce qui se réitère alternativement à plusieurs reprises, plus ou moins selon que l'étoffe mord plus ou moins aisément la teinture. Voyez CHAPEAU.

TEINTURE, (Chimie, Pharm. et Mat. méd.) le sens du mot de teinture est fort vague ; ce défaut est très-commun dans la nomenclature pharmaceutique ; on entend à-peu-près par le mot de teinture, le produit d'une dissolution, soit plénière, ou proprement dite, soit partiale (Voyez EXTRACTION, Chimie, TRAITRAIT, Chimie), soit simple, soit composée, et opérée par divers menstrues ; savoir les esprits ardents, les huiles, et principalement les huiles essentielles, et en particulier l'éther ; les acides, et principalement les acides végétaux ; alkalis résous, enfin l'eau même.

C'est parce que ces dissolutions sont toujours colorées, qu'on leur a donné le nom de teinture. Mais cette dénomination est absolument arbitraire, et n'est point du tout spéciale ; car il existe dans l'art un grand nombre de dissolutions, par exemple, presque toutes les décoctions de substances végétales qui sont colorées, et auxquelles on ne donne pas communément le nom de teinture. S'il y a pourtant quelque caractère distinctif à saisir ici, il parait que ce qu'on appelle teinture est ordinairement spécifié par une couleur éclatante, rouge, bleue, jaune, verte ; au lieu que les décoctions et les autres dissolutions colorées qui ne portent pas le nom de teinture, n'ont que des couleurs sombres, communes, peu remarquables, presque toutes plus ou moins brunes ; mais comme on s'en aperçoit assez, le fondement de cette distinction n'a rien de réel ; enfin il existe dans l'art, des préparations absolument analogues, même quant à l'éclat de la couleur, à celles qui portent le nom des teintures, et qui sont connues sous d'autres noms, sous celui d'élixir, ou sous celui d'essence, de quintessence ; ou enfin sous celui de gouttes. V. ces articles. La plupart des teintures, qui sont presque toutes destinées à l'usage pharmaceutique, n'ont d'autre mérite que leur couleur ; ou du-moins la charlatanerie, à laquelle elles doivent leur naissance, s'est occupée de cette qualité extérieure, comme du point principal : la distinction en teinture vraie, et teinture fausse que Mender a proposée pour les teintures antimoniales (V. ANTIMOINE), convient de la même manière aux teintures en général.

Les teintures vraies sont selon cette doctrine, celles qui contiennent réellement des parties ou des principes du corps avec lesquels on les a préparées, et dont elles tirent leur nom. La teinture de gomme-lacque, de castor, de benjoin, de tolu, et de toutes les autres substances résineuses ou balsamiques faites par le moyen de l'esprit-de-vin, les teintures des verres d'antimoine faites par les acides végétaux, sont des dissolutions plénières, contiennent la substance entière, à laquelle on a appliqué les menstrues, et sont par conséquent des teintures vraies. La teinture de clou de gérofle, de cascarille, de canelle, etc. la teinture, ou essence carminative de Wédelius, sont des extractions vraies ; les menstrues qu'on y a employés, sont vraiment chargés de quelques principes qu'ils ont enlevés aux substances auxquelles on les a appliqués, et sont par conséquent des teintures vraies.

Les teintures fausses, sont celles qui ne contiennent rien, qui n'ont rien dissout, rien extrait de la matière concrete sur laquelle elles se sont formées. Mender compte avec raison parmi les teintures d'antimoine fausses, toutes celles qu'on retire de dessus l'alkali rendu caustique par le regule d'antimoine calciné, soit seul, soit avec d'autres métaux. Presque toutes les prétendues teintures métalliques, faites par le moyen de l'esprit-de-vin, et par conséquent le fameux lilium de Paracelse, et la plupart des cinq cent teintures martiales spiritueuses, doivent être mises au même rang, aussi bien que la teinture de sel de tartre pur. Il est à-peu-près démontré que l'esprit-de-vin se colore dans tous ces cas, aux dépens de sa propre composition ; qu'il est altéré, dérangé, précipité par l'action de l'alkali fixe ; mais qu'il ne dissout aucune partie, ni aucun principe de ce sel, qui n'est ni soluble, ni décomposable par l'esprit-de-vin.

Quant à l'usage médicinal des teintures, il faut observer ; 1°. que lorsqu'on a employé à leurs préparations un menstrue, ou excipient très-actif par lui-même, l'esprit-de-vin, par exemple, on doit avoir beaucoup d'égard dans l'emploi à l'activité médicamenteuse de cet excipient ; 2°. que les teintures des substances résineuses qui ne sont que peu ou point solubles par les humeurs digestives, sont beaucoup plus efficaces que ces mêmes drogues données en substance ; que cela est très-vrai, par exemple, du castor, du succin, etc. 3°. Que la forme de teinture n'est pourtant point favorable à l'administration des résines purgatives violentes ; par exemple, de la résine de scammonée, car la dissolution d'une résine par l'esprit-de-vin est précipitée dans les premières voies par les humeurs digestives qui sont principalement aqueuses ; et ces résines reprennent par conséquent leur causticité naturelle ; il vaut mieux surtout dans les sujets sensibles, donner ces résines sous forme d'émulsion (V. EMULSION), ou unies au jaune d'œuf. Voyez OEUF, RESINE et PURGATIF. Les teintures s'ordonnent ordinairement par gouttes ; on détermine aussi leurs doses par le poids.

Il est traité de l'usage et des vertus des teintures simples dans les articles particuliers destinés aux substances, dont chacune de ces teintures tire son nom. On va donner à la suite de cet article, la description et les usages des teintures composées les plus usuelles.

Teinture d'absynthe composée (Pharmac. et Matière médicale) ou quintessence d'absynthe. Prenez des feuilles seches de grande absynthe, un gros ; des feuilles seches de petite absynthe, trois gros ; de clous de girofle, deux gros ; de sucre candi, une dragme ; d'esprit-de-vin rectifié, quatre onces ; digérez pendant quinze jours à la chaleur du bain-marie : passez et gardez pour l'usage.

C'est un puissant stomachique et un vermifuge, qu'on peut donner à la dose d'une cuillerée à caffé dans une liqueur appropriée.

Teinture de gomme laque. Prenez gomme laque récemment séparée de ces bâtons, une once ; d'alun brulé, un gros ; d'esprit ardent de cochlearia, deux onces ; digerez au bain de sable jusqu'à ce que votre liqueur soit d'un beau rouge foncé, décantez et gardez pour l'usage.

Cette teinture est un topique très-usité pour le relâchement et le saignement scorbutique des gencives. Elle raffermit les dents, et redonne aux gencives du ton et de la couleur.

Ce remède doit toute sa vertu médicamenteuse, à l'alun et à l'esprit de cochlearia ; elle ne doit à la laque que le frivole avantage d'une belle couleur.

Teinture stomachique amère. Prenez racine de gentiane, une once ; safran, demi-once ; l'écorce extérieure de six oranges amères ; cochenille, un gros ; eau-de-vie, deux livres : faites macérer pendant trois jours, en agitant de temps-en-temps ; passez et gardez cette teinture pour l'usage.

Ce remède est un bon stomachique ; on peut le prendre pur depuis la dose d'une cuillerée à caffé, jusqu'à celle de trois et même de quatre. Cette teinture est bonne encore pour exciter l'évacuation des régles.

Teinture ou essence carminative de Wedelius. Prenez racine zédoaire, quatre onces ; carline, vrai acorus et galanga, de chacun deux onces ; fleurs de camomille romaine, semence d'anis et de carvi, écorce d'orange, de chacun une once ; de cloux de girofle et de baies de laurier, de chacun six gros ; macis, demi-once : toutes ces choses étant convenablement hachées ou concassées, faites-les macérer dans un vaisseau de verre fermé pendant six jours, avec quatre livres et demie d'esprit de citron, et deux onces et demie d'esprit de nitre dulcifié ; exprimez la liqueur et filtrez, gardez pour l'usage. Cette teinture est véritablement carminative, du moins est-elle retirée des matières regardées comme éminemment carminatives, voyez CARMINATIF ; et le menstrue qu'on y emploie est aussi mêlé d'une matière, à laquelle les auteurs de matière médicale accordent aussi une vertu carminative très-décidée ; savoir l'esprit - de - nitre dulcifié. Voyez ACIDE NITREUX sous le mot NITRE.

Cette teinture est de plus stomachique, cordiale, emménagogue, nervine, etc. sa dose est d'une cuillerée à caffé jusqu'à deux, donnée dans une liqueur appropriée. (b)

TEINTURES MARTIALES, (Matière médicale) Voyez MARS.