S. m. (Histoire de la Philosophie ancienne et moderne) L'éclectique est un philosophe qui foulant aux pieds le préjugé, la tradition, l'ancienneté, le consentement universel, l'autorité, en un mot tout ce qui subjugue la foule des esprits, ose penser de lui-même, remonter aux principes généraux les plus clairs, les examiner, les discuter, n'admettre rien que sur le témoignage de son expérience et de sa raison ; et de toutes les philosophies, qu'il a analysées sans égard et sans partialité, s'en faire une particulière et domestique qui lui appartienne : je dis une philosophie particulière et domestique, parce que l'ambition de l'éclectique est moins d'être le précepteur du genre humain, que son disciple ; de réformer les autres, que de se réformer lui-même ; d'enseigner la vérité, que de la connaitre. Ce n'est point un homme qui plante ou qui seme ; c'est un homme qui recueille et qui crible. Il jouirait tranquillement de la récolte qu'il aurait faite, il vivrait heureux, et mourrait ignoré, si l'enthousiasme, la vanité, ou peut-être un sentiment plus noble, ne le faisait sortir de son caractère.

Le sectaire est un homme qui a embrassé la doctrine d'un philosophe ; l'éclectique, au contraire, est un homme qui ne reconnait point de maître : ainsi quand on dit des Eclectiques, que ce fut une secte de philosophes, on assemble deux idées contradictoires, à moins qu'on ne veuille entendre aussi par le terme de secte, la collection d'un certain nombre d'hommes qui n'ont qu'un seul principe commun, celui de ne soumettre leurs lumières à personne, de voir par leurs propres yeux, et de douter plutôt d'une chose vraie que de s'exposer, faute d'examen, à admettre une chose fausse.

Les Eclectiques et les Sceptiques ont eu cette conformité, qu'ils n'étaient d'accord avec personne ; ceux-ci, parce qu'ils ne convenaient de rien ; les autres, parce qu'ils ne convenaient que de quelques points. Si les Eclectiques trouvaient dans le Scepticisme des vérités qu'il fallait reconnaitre, ce qui leur était contesté même par les Sceptiques ; d'un autre côté les Sceptiques n'étaient point divisés entr'eux : au lieu qu'un éclectique adoptant assez communément d'un philosophe ce qu'un autre éclectique en rejetait, il en était de sa secte comme de ces sectes de religion, où il n'y a pas deux individus qui aient rigoureusement la même façon de penser.

Les Sceptiques et les Eclectiques auraient pu prendre pour devise commune, nullius addictus jurare in verba magistri ; mais les Eclectiques qui n'étant pas si difficiles que les Sceptiques, faisaient leur profit de beaucoup d'idées, que ceux-ci dédaignaient, y auraient ajouté cet autre mot, par lequel ils auraient rendu justice à leurs adversaires, sans sacrifier une liberté de penser dont ils étaient si jaloux : nullum philosophum tam fuisse inanem qui non viderit ex vero aliquid. Si l'on réfléchit un peu sur ces deux espèces de philosophes, on verra combien il était naturel de les comparer ; on verra que le Scepticisme étant la pierre de touche de l'Eclectisme, l'éclectique devrait toujours marcher à côté du sceptique pour recueillir tout ce que son compagnon ne réduirait point en une poussière inutile, par la sévérité de ses essais.

Il s'ensuit de ce qui précède, que l'Eclectisme pris à la rigueur n'a point été une philosophie nouvelle, puisqu'il n'y a point de chef de secte qui n'ait été plus ou moins éclectique ; et conséquemment que les Eclectiques sont parmi les philosophes ce que sont les souverains sur la surface de la terre, les seuls qui soient restés dans l'état de nature où tout était à tous. Pour former son système, Pithagore mit à contribution les théologiens de l'Egypte, les gymnosophistes de l'Inde, les artistes de la Phénicie, et les philosophes de la Grèce. Platon s'enrichit des dépouilles de Socrate, d'Héraclite, et d'Anaxagore ; Zénon pilla le Pythagorisme, le Platonisme, l'Héraclitisme, le Cynisme : tous entreprirent de longs voyages. Or quel était le but de ces voyages, sinon d'interroger les différents peuples, de ramasser les vérités éparses sur la surface de la terre, et de revenir dans sa patrie remplis de la sagesse de toutes les nations ? Mais comme il est presque impossible à un homme qui, parcourant beaucoup de pays, a rencontré beaucoup de religions, de ne pas chanceler dans la sienne, il est très-difficile à un homme de jugement, qui fréquente plusieurs écoles de philosophie, de s'attacher exclusivement à quelque parti, et de ne pas tomber ou dans l'Eclectisme, ou dans le Scepticisme.

Il ne faut pas confondre l'Eclectisme avec le Sincrétisme. Le sincrétiste est un véritable sectaire ; il s'est enrôlé sous des étendarts dont il n'ose presque pas s'écarter. Il a un chef dont il porte le nom : Ce sera, si l'on veut, ou Platon, ou Aristote, ou Descartes, ou Newton ; il n'importe. La seule liberté qu'il se soit réservée, c'est de modifier les sentiments de son maître, de resserrer ou d'étendre les idées qu'il en a reçues, d'en emprunter quelques autres d'ailleurs, et d'étayer le système quand il menace ruine. Si vous imaginez un pauvre insolent, qui, mécontent des haillons dont il est couvert, se jette sur les passants les mieux vêtus, arrache à l'un sa casaque, à l'autre son manteau, et se fait de ces dépouilles un ajustement bizarre de toute couleur et de toute pièce, vous aurez un emblème assez exact du sincrétiste. Luther, cet homme que j'appellerais volontiers, magnus autoritatis contemptor osorque, fut un vrai sincrétiste en matière de religion. Reste à savoir si le Sincrétisme en ce genre est une action vertueuse ou un crime, et s'il est prudent d'abandonner indistinctement les objets de la raison et de la foi au jugement de tout esprit.

Le Sincrétisme est tout au plus un apprentissage de l'Eclectisme. Cardan et Jordanus Brunus n'allèrent pas plus loin ; si l'un avait été plus sensé, et l'autre plus hardi, ils auraient été les fondateurs de l'Eclectisme moderne. Le chancelier Bacon eut cet honneur, parce qu'il sentit et qu'il osa se dire à lui-même, que la nature ne lui avait pas été plus ingrate qu'à Socrate, Epicure, Démocrite, et qu'elle lui avait aussi donné une tête. Rien n'est si commun que des Sincrétistes ; rien n'est si rare que des Eclectiques. Celui qui reçoit le système d'un autre éclectique, perd aussi-tôt le titre d'éclectique. Il a paru de temps en temps quelques vrais éclectiques ; mais le nombre n'en a jamais été assez grand pour former une secte ; et je puis assurer que dans la multitude des philosophes qui ont porté ce nom, à peine en comptera-t-on cinq ou six qui l'aient mérité. Voyez les artic. ARISTOTELISME, PLATONISME, EPICUREISME, BACONISME, etc.

L'éclectique ne rassemble point au hasard des vérités ; il ne les laisse point isolées ; il s'opiniâtre bien moins encore à les faire quadrer à quelque plan déterminé ; lorsqu'il a examiné et admis un principe, la proposition dont il s'occupe immédiatement après, ou se lie évidemment avec ce principe, ou ne s'y lie point du tout, ou lui est opposée. Dans le premier cas, il la regarde comme vraie ; dans le second, il suspend son jugement jusqu'à ce que des notions intermédiaires qui séparent la proposition qu'il examine du principe qu'il a admis, lui démontrent sa liaison ou son opposition avec ce principe : dans le dernier cas, il la rejette comme fausse. Voilà la méthode de l'éclectique. C'est ainsi qu'il parvient à former un tout solide, qui est proprement son ouvrage, d'un grand nombre de parties qu'il a rassemblées et qui appartiennent à d'autres ; d'où l'on voit que Descartes, parmi les modernes, fut un grand éclectique.

L'Eclectisme qui avait été la philosophie des bons esprits depuis la naissance du monde, ne forma une secte et n'eut un nom que vers la fin du second siècle et le commencement du troisième. La seule raison qu'on en puisse apporter, c'est que jusqu'alors les sectes s'étaient, pour ainsi dire, succédées ou souffertes, et que l'Eclectisme ne pouvait guère sortir que de leur conflit : ce qui arriva, lorsque la religion chrétienne commença à les allarmer toutes par la rapidité de ses progrès, et à les révolter par une intolérance qui n'avait point encore d'exemple. Jusqu'alors on avait été pyrrhonien, sceptique, cynique, stoïcien, platonicien, épicurien, sans conséquence. Quelle sensation ne dut point produire au milieu de ces tranquilles philosophes, une nouvelle école qui établissait pour premier principe, que hors de son sein il n'y avait ni probité dans ce monde, ni salut dans l'autre ; parce que sa morale était la seule véritable morale, et que son Dieu était le seul vrai Dieu ! Le soulevement des prêtres, du peuple, et des philosophes, aurait été général, sans un petit nombre d'hommes froids, tels qu'il s'en trouve toujours dans les sociétés, qui demeurent longtemps spectateurs indifférents, qui écoutent, qui pesent, qui n'appartiennent à aucun parti, et qui finissent par se faire un système conciliateur, auquel ils se flattent que le grand nombre reviendra.

Telle fut à peu-près l'origine de l'Eclectisme. Mais par quel travers inconcevable arriva-t-il, qu'en partant d'un principe aussi sage que celui de recueillir de tous les philosophes, tros, rutulus-ve fuat, ce qu'on y trouverait de plus conforme à la raison, on négligea tout ce qu'il fallait choisir, on choisit tout ce qu'il fallait négliger, et l'on forma le système d'extravagances le plus monstrueux qu'on puisse imaginer ; système qui dura plus de quatre cent ans, qui acheva d'inonder la surface de la terre de pratiques superstitieuses, et dont il est resté des traces qu'on remarquera peut-être éternellement dans les préjugés populaires de presque toutes les nations. C'est ce phénomene singulier que nous allons développer.

Tableau général de la philosophie éclectique.

La philosophie éclectique, qu'on appelle aussi le Platonisme réformé et philosophie alexandrine, prit naissance à Alexandrie en Egypte, c'est-à-dire au centre des superstitions. Ce ne fut d'abord qu'un sincrétisme de pratiques religieuses, adopté par les prêtres de l'Egypte, qui n'étant pas moins crédules sous le règne de Tibere qu'au temps d'Hérodote, parce que le caractère d'esprit qu'on tient du climat change difficilement, avaient toujours l'ambition de posséder le système d'extravagances le plus complet qu'il y eut en ce genre. Ce sincrétisme passa de-là dans la morale, et dans les autres parties de la philosophie. Les philosophes assez éclairés pour sentir le faible des différents systèmes anciens, mais trop timides pour les abandonner, s'occupèrent seulement à les réformer sur les découvertes du jour, ou plutôt à les défigurer sur les préjugés courants : c'est ce qu'on appela platoniser, pythagoriser, &c.

Cependant le Christianisme s'étendait ; les dieux du Paganisme étaient décriés ; la morale des philosophes devenait suspecte ; le peuple se rendait en foule dans les assemblées de la religion nouvelle ; les disciples même de Platon et d'Aristote s'y laissaient quelquefois entrainer ; les philosophes sincrétistes s'en scandalisèrent, leurs yeux se tournèrent avec indignation et jalousie, sur la cause d'une révolution, qui rendait leurs écoles moins fréquentées ; un intérêt commun les réunit avec les prêtres du Paganisme, dont les temples étaient de jour en jour plus déserts ; ils écrivirent d'abord contre la personne de Jesus-Christ, sa vie, ses mœurs, sa doctrine, et ses miracles ; mais dans cette ligue générale, chacun se servit des principes qui lui étaient propres : l'un accordait ce que l'autre niait ; et les Chrétiens avaient beau jeu pour mettre les philosophes en contradiction les uns avec les autres, et les diviser ; ce qui ne manqua pas d'arriver ; les objets purement philosophiques furent alors entièrement abandonnés ; tous les esprits se jetèrent du côté des matières théologiques ; une guerre intestine s'alluma dans le sein de la Philosophie ; le Christianisme ne fut pas plus tranquille au-dedans de lui-même ; une fureur d'appliquer les notions de la Philosophie à des dogmes mystérieux, qui n'en permettaient point l'usage, fureur conçue dans les disputes des écoles, fit éclore une foule d'hérésies qui déchirèrent l'Eglise. Cependant le sang des martyrs continuait de fructifier ; la religion chrétienne de se répandre malgré les obstacles ; et la Philosophie, de perdre sans cesse de son crédit. Quel parti prirent alors les Philosophes ? celui d'introduire le Sincrétisme dans la Théologie payenne, et de parodier une religion qu'ils ne pouvaient étouffer. Les Chrétiens ne reconnaissaient qu'un Dieu ; les Sincrétistes, qui s'appelèrent alors Eclectiques, n'admirent qu'un premier principe. Le Dieu des Chrétiens était en trois personnes, le Père, le Fils, et le S. Esprit. Les Eclectiques eurent aussi leur Trinité : le premier principe, l'entendement divin, et l'âme du monde intelligible. Le monde était éternel, si l'on en croyait Aristote ; Platon le disait engendré ; Dieu l'avait créé, selon les Chrétiens. Les Eclectiques en firent une émanation du premier principe ; idée qui conciliait les trois systèmes, et qui ne les empêchait pas de prétendre comme auparavant, que rien ne se fait de rien. Le Christianisme avait des anges, des archanges, des démons, des saints, des âmes, des corps, etc. Les Eclectiques, d'émanations en émanations, tirèrent du premier principe autant d'êtres correspondants à ceux-là : des dieux, des démons, des héros, des âmes, et des corps ; ce qu'ils renfermèrent dans ce vers admirable :