(PHILOSOPHIE DES) Nous devons la connaissance des sauvages du Canada au baron de la Hontan, qui a vécu parmi eux environ l'espace de dix ans. Il rapporte dans sa relation quelques entretiens qu'il a eus sur la religion avec un de ces sauvages, et il parait que le baron n'avait pas toujours l'avantage dans la dispute. Ce qu'il y a de surprenant, c'est de voir un huron abuser assez subtilement des armes de notre dialectique pour combattre la religion chrétienne ; les abstractions et les termes de l'école lui sont presqu'aussi familiers qu'à un européen qui aurait médité sur les livres de Scot. Cela a donné lieu de soupçonner le baron de la Hontan d'avoir voulu jeter un ridicule sur la religion dans laquelle il avait été élevé, et d'avoir mis dans la bouche d'un sauvage les raisons dont il n'aurait osé se servir lui-même.

La plupart de ceux qui n'ont point vu ni entendu parler des sauvages, se sont imaginés que c'étaient des hommes couverts de poil, vivant dans les bois sans société, comme des bêtes, et n'ayant de l'homme qu'une figure imparfaite : il ne parait pas même que bien des gens soient revenus de cette idée. Les sauvages, à l'exception des cheveux et des sourcils, que plusieurs même ont soin d'arracher, n'ont aucun poil sur le corps ; car s'il arrivait par hasard qu'il leur en vint quelqu'un, ils se l'ôteraient d'abord jusqu'à la racine. Ils naissent blancs comme nous ; leur nudité, les huiles dont il se graissent, et les différentes couleurs dont ils se fardent, que le soleil à la longue imprime dans leur peau, leur hâlent le teint. Ils sont grands, d'une taille supérieure à la nôtre ; ont les traits du visage fort réguliers, le nez aquilin. Ils sont bien faits en général, étant rare de voir parmi eux aucun boiteux, borgne, bossu, aveugle, etc.

A voir les Sauvages du premier coup-d'oeil, il est impossible d'en juger à leur avantage, parce qu'ils ont le regard farouche, le port rustique, et l'abord si simple et si taciturne, qu'il serait très-difficile à un européen qui ne les connaitrait pas, de croire que cette manière d'agir est une espèce de civilité à leur mode, dont ils gardent entr'eux toutes les bienséances ; comme nous gardons chez nous les nôtres, dont ils se moquent beaucoup. Ils sont donc peu caressants, et font peu de démonstrations ; mais nonobstant cela ils sont bons, affables, et exercent envers les étrangers et les malheureux une charitable hospitalité, qui a dequoi confondre toutes les nations de l'Europe. Ils ont l'imagination assez vive, ils pensent juste sur leurs affaires, ils vont à leur fin par des voies sures ; ils agissent de sang-froid, et avec un phlegme qui lasserait notre patience. Par raison d'honneur et par grandeur d'ame, ils ne se fâchent presque jamais. Ils ont le cœur haut et fier, un courage à l'épreuve, une valeur intrépide, une constance dans les tourments qui semble surpasser l'héroïsme, et une égalité d'ame que ni l'adversité ni la prospérité n'altèrent jamais.

Toutes ces belles qualités seraient trop dignes d'admiration, si elles ne se trouvaient malheureusement accompagnées de quantité de défauts ; car ils sont legers et volages, fainéans au-delà de toute expression, ingrats avec excès, soupçonneux, traitres, vindicatifs, et d'autant plus dangereux, qu'ils savent mieux couvrir et qu'ils couvrent plus longtemps leurs ressentiments. Ils exercent envers leurs ennemis des cruautés si inouies, qu'ils surpassent dans l'invention de leurs tourments tout ce que l'histoire des anciens tyrants peut nous représenter de plus cruel. Ils sont brutaux dans leurs plaisirs, vicieux par ignorance et par malice ; mais leur rusticité et la disette où ils sont de toutes choses, leur donne sur nous un avantage, qui est d'ignorer tous les raffinements du vice qu'ont introduit le luxe et l'abondance. Voici maintenant à quoi se réduisent leur philosophie et leur religion.

1°. Tous les Sauvages soutiennent qu'il y a un Dieu. Ils prouvent son existence par la composition de l'univers qui fait éclater la toute-puissance de son auteur ; d'où il s'ensuit, disent-ils, que l'homme n'a pas été fait par hasard, et qu'il est l'ouvrage d'un principe supérieur en sagesse et en connaissance, qu'ils appellent le grand esprit. Ce grand esprit contient tout, il parait en tout, il agit en tout, et il donne le mouvement à toutes choses. Enfin tout ce qu'on voit et tout ce qu'on conçoit, est ce Dieu, qui subsistant sans bornes, sans limites et sans corps, ne doit point être représenté sous la figure d'un vieillard ni de quelqu'autre chose que ce puisse être, quelque belle, vaste et étendue qu'elle soit ; ce qui fait qu'ils l'adorent en tout ce qui parait au monde. Cela est si vrai, que lorsqu'ils voient quelque chose de beau, de curieux et de surprenant, surtout le soleil et les autres astres, ils s'écrient : O grand esprit, nous te voyons par-tout !

2°. Ils disent que l'âme est immortelle, parce que si elle ne l'était pas, tous les hommes seraient également heureux en cette vie ; puisque Dieu étant infiniment parfait et infiniment sage, n'aurait pu créer les uns pour les rendre heureux, et les autres pour les rendre malheureux. Ils prétendent donc que Dieu veut, par une conduite qui ne s'accorde pas avec nos lumières, qu'un certain nombre de créatures souffrent en ce monde, pour les en dédommager en l'autre ; ce qui fait qu'ils ne peuvent souffrir que les Chrétiens disent que tel a été bien malheureux d'être tué, brulé, etc. prétendant que ce que nous croyons malheur, n'est malheur que dans nos idées ; puisque rien ne se fait que par la volonté de cet Etre infiniment parfait ; dont la conduite n'est ni bizarre ni capricieuse. Tout cela n'est point si sauvage.

3°. Le grand esprit a donné aux hommes la raison, pour les mettre en état de discerner le bien et le mal, et de suivre les règles de la justice et de la sagesse.

4°. La tranquillité de l'âme plait infiniment à ce grand esprit ; il déteste au contraire le tumulte des passions, lequel rend les hommes mécans.

5°. La vie est un sommeil, et la mort un réveil qui nous donne l'intelligence des choses visibles et invisibles.

6°. La raison de l'homme ne pouvant s'élever à la connaissance des choses qui sont au-dessus de la terre, il est inutile et même nuisible de chercher à pénétrer les choses invisibles.

7°. Après notre mort nos âmes vont dans un certain lieu, dans lequel on ne peut dire si les bons sont bien, et si les mécants sont mal ; parce que nous ignorons si ce que nous appelons bien ou mal, est regardé comme tel par le grand esprit. (C)