S. m. et SCEPTIQUES, s. m. pl. (Histoire, Philosophie) Sceptici, secte d'anciens philosophes, qui avaient Pyrrhon pour chef, et dont le principal dogme consistait à soutenir que tout était incertain et incompréhensible ; que les contraires étaient également vrais ; que l'esprit ne devait jamais donner son consentement à rien, mais qu'il dévait rester dans une indifférence entière sur toute chose. Voyez PYRRHONIENS.

Le mot sceptique, qui est grec dans son origine, signifie proprement contemplatif, c'est-à-dire un homme qui balance les raisons de part et d'autre, sans décider pour aucun côté ; c'est un mot formé du verbe , je considere, j'examine, je délibere.

Diogène Laèrce remarque, que les sectateurs de Pyrrhon avaient différents noms : on les appelait Pyrrhoniens, du nom de leur chef ; on les appelait aussi Aporetici, gens qui doutent, parce que leur maxime principale consistait à douter de tout ; enfin on les nommait Zetétiques, gens qui cherchent, parce qu'ils n'allaient jamais au-delà de la recherche de la vérité.

Les Sceptiques ne retenaient leur doute que dans la spéculation. Pour ce qui concerne les actions civiles et les choses de pratique, ils convenaient qu'il fallait suivre la nature pour guide, se conformer à ses impressions, et se plier aux loix établies dans chaque nation. C'était un principe constant chez eux, que toutes choses étaient également vraisemblables, et qu'il n'y avait aucune raison qui ne put être combattue par une raison contraire aussi forte. La fin qu'ils se proposaient, était l'ataraxie, ou l'exemption de trouble à l'égard des opinions, et la métriopatie ou la modération des passions et des douleurs. Ils prétendaient qu'en ne déterminant rien sur la nature des biens et des maux, on ne poursuit rien avec trop de vivacité, et que par-là on arrive à une tranquillité parfaite, telle que peut la procurer l'esprit philosophique : au-lieu que ceux qui établissent qu'il y a de vrais biens et de vrais maux, se tourmentent pour obtenir ce qu'ils regardent comme un vrai bien. Il arrive de-là qu'ils sont déchirés par mille secrètes inquiétudes, soit que n'agissant plus conformément à la raison, ils s'élèvent sans mesure, soit qu'ils soient emportés loin de leur devoir par la fougue de leurs passions, soit enfin que craignant toujours quelque changement, ils se consument en efforts inutiles pour retenir des biens qui leur échappent. Ils ne s'imaginaient pourtant pas, comme les Stoïciens, être exempts de toutes les incommodités qui viennent du choc et de l'action des objets extérieurs ; mais ils prétendaient qu'à la faveur de leur doute sur ce qui est bien ou mal, ils souffraient beaucoup moins que le reste des hommes, qui sont doublement tourmentés, et par les maux qu'ils souffrent, et par la persuasion où ils sont que ce sont de vrais maux.

C'est une ancienne question, comme nous l'apprenons d'Aulugelle, et fort débattue par plusieurs auteurs grecs, savoir en quoi diffèrent les Sceptiques et les académiciens de la nouvelle académie. Plutarque avait fait un livre sur cette matière ; mais puisque le temps nous a privé de ces secours de l'antiquité, suivons Sextus Empiricus, qui a rapporté si exactement tous les points en quoi consiste cette différence, qu'il ne s'y peut rien ajouter.

Il met le premier point de différence, qui se trouve entre la nouvelle académie et la doctrine sceptique, en ce que l'une et l'autre disant que l'entendement humain ne peut rien comprendre, les académiciens le disent affirmativement, et les Sceptiques le disent en doutant.

Le second point de différence proposé par Sextus, consiste en ce que les uns et les autres étant conduits par une apparence de bonté, dont l'idée leur est imprimée dans l'esprit, les académiciens la suivent, et les Sceptiques s'y laissent conduire ; et en ce que les académiciens appellent cela opinion ou persuasion, et non les Sceptiques : bien que ni les uns ni les autres n'affirment que la chose d'où part cette image ou apparence de bonté soit bonne, mais les uns et les autres avouent que la chose qu'ils ont choisie leur semble bonne, et qu'ils ont cette idée imprimée dans l'esprit, à laquelle ils se laissent conduire.

Le troisième point de différence revient au même. Les académiciens soutiennent que quelques-unes de leurs idées sont vraisemblables, les autres non ; et qu'entre celles qui sont vraisemblables il y a du plus et du moins. Les Sceptiques prétendent qu'elles sont égales, par rapport à la créance que nous leur donnons ; mais Sextus qui propose cette différence, fournit lui-même le moyen de la lever, car il dit que les Sceptiques veulent que la foi des idées soit égale par rapport à la raison, c'est-à-dire autant qu'elle se rapporte à la connaissance de la vérité et à l'acquisition de la science par la raison, car l'idée la plus claire n'a pas plus de pouvoir pour me faire connaitre la vérité : mais en ce qui regarde l'usage de la vie, ils veulent que l'on préfère cette idée claire à celle qui est obscure.

La quatrième différence consiste moins dans la chose que dans la manière de s'exprimer ; car les uns et les autres avouent qu'ils sont attirés par quelques objets ; mais les académiciens disent que cette attraction se fait en eux avec une véhémente propension, ce que les Sceptiques ne disent pas, comme si les uns étaient portés vers les choses vraisemblables et que les autres s'y laissassent seulement conduire, quoique ni les uns ni les autres n'y donnent pas leur consentement.

Sextus Empiricus met encore entr'eux une autre différence, sur les choses qui concernent la fin, disant que les académiciens suivent la probabilité dans l'usage de la vie, et que les Sceptiques obéissent aux loix, à la coutume, et aux affections naturelles. En cela comme en plusieurs choses, leur langage est différent, quoique leurs sentiments soient pareils. Quand l'académicien obéit aux loix, il dit qu'il le fait parce qu'il a opinion que cela est bon à faire, et que cela est probable ; et quand le sceptique fait la même chose, il ne se sert point de ces termes d'opinion et de probabilité, qui lui paraissent trop décisifs.

Ces différences qui sont légères et imperceptibles, ont été cause qu'on les a tous confondus sous le nom de Sceptiques. Si les philosophes qui ont embrassé cette secte, ont mieux aimé être appelés académiciens que pyrrhoniens, deux raisons assez vraisemblables y ont contribué ; l'une est que fort peu de philosophes illustres sont sortis de l'école de Pyrrhon, au-lieu que l'académie a donné beaucoup d'excellents hommes, auxquels il est glorieux de se voir associé ; l'autre est qu'on a ridiculisé Pyrrhon et les Pyrrhoniens, comme s'ils avaient réduit la vie des hommes à une entière inaction, et que ceux qui se diront pyrrhoniens tomberont nécessairement dans le même ridicule.