S. m. (Morale) Qu'est-ce qu'un casuiste ? c'est un théologien qui s'est mis en état par une longue étude des devoirs de l'homme et du chrétien, de lever les doutes que les fidèles peuvent avoir sur leur conduite passée, présente et future ; d'apprécier la griéveté devant Dieu et devant les hommes, des fautes qu'ils ont commises, et d'en fixer la juste réparation.

D'où l'on voit que la fonction de casuiste est une des plus difficiles, par l'étendue des lumières qu'elle suppose ; et une des plus importantes et des plus dangereuses, par la nature de son objet. Le casuiste tient pour ainsi dire la balance entre Dieu et la créature ; il s'annonce pour conservateur du dépôt sacré de la morale évangélique ; il prend en main la règle éternelle et inflexible des actions humaines ; il s'impose à lui-même l'obligation de l'appliquer sans partialité ; et quand il oublie son devoir, il se rend plus coupable que celui qui vend aux peuples leur subsistance temporelle à faux poids et à fausse mesure.

Le casuiste est donc un personnage important par son état et par son caractère ; un homme d'autorité dans Israèl, dont par conséquent la conduite et les écrits ne peuvent être trop rigoureusement examinés : voilà mes principes. Cependant je ne sai s'il faut approuver la plaisanterie éloquente et redoutable de Pascal, et le zèle peut-être indiscret avec lequel d'autres auteurs, d'ailleurs très-habiles et très-respectables, poursuivirent vers le milieu du siècle dernier, la morale relâchée de quelques casuistes obscurs. Ils ne s'aperçurent pas sans-doute que les principes de ces casuistes recueillis en un corps, et exposés en langue vulgaire, ne manqueraient pas d'enhardir les passions, toujours disposées à s'appuyer de l'autorité la plus frêle. Le monde ignorait qu'on eut osé enseigner qu'il est quelquefois permis de mentir, de voler, de calomnier, d'assassiner pour une pomme, etc. quelle nécessité de l'en instruire ? Le scandale que la délation de ces maximes occasionna dans l'Eglise, fut un mal plus grand que celui qu'auraient jamais fait des volumes poudreux relégués dans les ténèbres de quelques bibliothèques monastiques.

En effet, qui connaissait Villalobos, Connink, Llamas, Achozier, Dealkoser, Squilanti, Bizoteri, Tribarne, de Grassalis, de Pitigianis, Strevesdorf et tant d'autres, qu'on prendrait à leurs noms et à leurs opinions pour des Algériens ? Pour qui leurs principes étaient-ils dangereux ? pour les enfants qui ne savent pas lire ; pour les laboureurs, les marchands, les artisans et les femmes, qui ignorent la langue dans laquelle la plupart ont écrit ; pour les gens du monde, qui lisent à peine les ouvrages de leur état, qui ont oublié le peu de latin qu'ils ont rapporté des colléges, et à qui une dissipation continuelle ne laisse presque pas le temps de parcourir un roman ; pour une poignée de théologiens éclairés et décidés sur ces matières. Je voudrais bien qu'un bon casuiste m'apprit qui est le plus coupable, ou de celui à qui il échappe une proposition absurde qui passerait sans conséquence, ou de celui qui la remarque et qui l'éternise.

Mais, après avoir protesté contre tout désir d'une liberté qui s'exercerait aux dépens de la tranquillité de l'état et de la religion, ne puis-je pas demander si l'oubli que je viens de proposer par rapport aux corrupteurs obscurs de la morale chrétienne, n'est pas applicable à tout autre auteur dangereux, pourvu qu'il ait écrit en langue savante ? Il me semble qu'il faut ou embrasser l'affirmative, ou abandonner les casuistes ; car pourquoi les uns mériteraient-ils plus d'attention que les autres ? Des casuistes relâchés seraient-ils moins pernicieux et plus méprisables que des inconvaincus ?

Mais, dira-t-on, ne vaudrait-il pas mieux qu'il n'y eut ni incrédules ni mauvais casuistes, et que les productions des uns et des autres ne parussent ni en langue savante ni en langue vulgaire ? Rien n'est plus vrai, de même qu'il serait à souhaiter qu'il n'y eut ni maladies ni mécanceté parmi les hommes ; mais c'est une nécessité qu'il y ait des maladies et des mécans, et il y a des maladies et des crimes que les remèdes ne font qu'aigrir.

Et qui vous a dit, continuera-t-on qu'il est aussi nécessaire qu'il y ait parmi nous des casuistes relâchés et des incrédules, que des mécants et des malades ? N'avons-nous pas des lois qui peuvent nous mettre à-couvert de l'incrédulité et du relâchement ?

Je ne prétends point donner des bornes aux puissances ecclésiastiques et civiles, personne ne respecte plus que moi l'autorité des lois publiées contre les auteurs dangereux ; mais je n'ignore pas que ces lois existaient longtemps avant les casuistes relâchés et leur apologiste, et qu'elles ne les ont pas empêchés de penser et d'écrire.

Je sais aussi que par l'éclat de la procédure, les lois civiles pourraient arracher des productions misérables à l'obscurité profonde où elles ne demanderaient qu'à rester ; et que c'est-là précisément ce qu'elles auraient de commun avec les lois ecclésiastiques dans la censure de casuistes ignorés, qu'une délation maligne aurait fait connaitre mal-à-propos.

Au reste, c'est moins ici une opinion que je prétends établir, qu'une question que je propose. C'est aux sages magistrats chargés du dépôt des lais, et aux illustres prélats qui veillent pour le maintien de la foi et de la morale évangélique, à décider dans quels cas il vaut mieux ignorer que punir ; et quelles sont, pour me servir de l'expression d'un auteur célèbre, les bornes précises de la nécessité dans lesquelles il faut tenir les abus et les scandales. Voyez CAS, AIUS-LOCUTIUS, et le Journ. de Trév. Nov. 1751.